Protection de la Nature: nous sommes-nous plantés ?

Voilà maintenant plusieurs décennies que les associations de protection de la nature travaillent, souvent loin des yeux du public, à tâcher d’enrayer la perte de biodiversité.
Quelques oppositions frontales spectaculaires, quand la gravité des enjeux passe les bornes, voilà généralement tout ce qu’on en voit, et rien du tout du travail de fourmi de connaissance, de protection au quotidien et surtout, surtout, de concertation et de conciliation.

Pour protéger: d’abord connaître

Pour ce qui est de la connaissance, j’ai déjà parlé à de nombreuses reprises de l’outil le plus répandu actuellement, la base participative de type Visionature Celle-ci, en France, représente actuellement 38 millions de données, ou bien entre 100 000 et 300 000 par an et par département. Ceci uniquement pour la faune sauvage et pour les groupes d’espèces disponibles à la saisie sur les sites locaux Visionature, coordonnés par la LPO ou d’autres associations.
Cette connaissance, très majoritairement issue de travail bénévole, validée par le travail de vérification des experts associatifs, eux aussi bénévoles ou salariés, est matérialisée, par exemple, par le nouvel Atlas des oiseaux de France, tout récemment publié : c’est le troisième dans notre pays, les précédents datant de 1976 et 1992. Ou les atlas régionaux, comme celui des Amphibiens et reptiles de Rhône-Alpes.
Et comme ces bases et ces enquêtes sont participatives, cette connaissance est recueillie en toute transparence.
C’est elle qui, ensuite, décide l’association à tenter de combattre, atténuer ou accompagner tel projet destructeur pour la biodiversité, et certes pas une vague « idéologie ».

Concilier, échanger, discuter…

Voilà pour la connaissance. Quant à la protection, celle de tous les jours, celle qui ne fait pas les gros titres, ses formes sont si diverses que je ne pourrai citer ici qu’une poignée d’exemples.
Ce seront, par exemple, les innombrables programmes de travail avec les agriculteurs, les « mesures agri-environnement » – en tous milieux, de la plaine à la montagne, des grandes cultures aux vieilles pâtures, des marais au bocage. Couverts végétaux spécifiques, plantation de haies, réduction des intrants, conservation de saules têtards, surveillance et sauvetage des espèces nicheuses au sol, que sais-je. Qui sait, hors réseau LPO, que chaque année, le travail de terrain mené aux côtés des agriculteurs permet de sauver plus de mille nids de Busards des roseaux, cendrés et saint-martin de la moissonneuse ? Que le même genre de travail en commun a, temporairement du moins, stoppé la chute verticale des effectifs d’Outarde canepetière, le plus extraordinaire oiseau des champs de notre pays ?


Outarde canepetière

Moins « glamour », mais tout aussi remarquable est le travail mené aux côtés des exploitants de carrières (alluvionnaires ou de roche massive).
Ces milieux étranges offrent à des espèces rares des « habitats de substitution », c’est-à-dire des ersatz, des remplaçants de leur environnement préféré dans la Nature, où l’homme l’a parfois fait disparaître. Le Petit Gravelot, l’Oedicnème, les sternes y retrouvent les plages de galets absents de nos grands fleuves « maîtrisés ». Le Guêpier, l’Hirondelle de rivage creusent leur terrier dans les fronts meubles des gravières. Enfin, pour le Hibou grand-duc, une carrière de roche massive est une falaise comme une autre… jusqu’au tir de mine. Imaginez la technicité, la virtuosité presque, nécessaire pour sauvegarder la reproduction de ces espèces au beau milieu de l’exploitation, sans paralyser celle-ci. Un coup d’œil aux fiches techniques de la LPO Alsace, par exemple, vous en donnera un aperçu.


Petit Gravelot

C’est pourtant la routine, désormais, pour les associations. Le conflit n’intervient qu’en dernier recours.
Citons encore le Guide biodiversité et bâti de la LPO Isère qui décline de la manière la plus opérationnelle 18 démarches de protection de la Nature en ville : toitures végétalisées, nichoirs incorporés aux immeubles, entretien des espaces verts, etc.

Encore ne puis-je, faute de place, aborder l’éducation à la Nature et les milliers et les milliers d’animations destinées à faire découvrir à tous les publics imaginables les mécanismes qui régissent la fragile biodiversité qui nous entoure.

Tel est le quotidien de nos associations : l’opposition irréductible est loin de représenter le quotidien. Celui-ci est fait d’un patient travail de mise à jour des connaissances et surtout d’actions de protection en partenariat, en collaboration avec l’ensemble de la société civile. Inlassablement, c’est la conciliation avec les activités existantes qui est recherchée, avec à la clé une somme de travail proprement astronomique en termes de négociation, de réflexion, d’étude, de suivi, de technicité.
Tout cela pour une protection de la biodiversité que l’on espérait compatible avec « l’économie » telle qu’elle se présente dans notre monde. Des compromis qui satisferaient tout le monde et ne sacrifieraient personne.

… Et ça n’a pas marché

Et c’est là, que, semble-t-il, nous avons eu tort. Non pas tort de faire ce que nous avons fait, mais de penser que cela suffirait à stopper la chute.
Pas question de condamner en vrac et en bloc tout le travail accompli. Nous y avons cru et il était parfaitement normal d’y croire. Seulement, nous le savons, toute action doit être évaluée. Avons-nous atteint notre but ?

Au vu des chiffres, la réponse est clairement : non. En dépit d’un engagement intense et omniprésent, nous n’avons réussi qu’à freiner quelque peu la perte de biodiversité. C’est déjà pas mal, me direz-vous : sans cette action, la Cigogne blanche, le Faucon pèlerin, le Hibou grand-duc, la Loutre, le Blaireau et bien d’autres encore ne seraient plus qu’un souvenir depuis au moins vingt ans. Mais l’effondrement des effectifs des espèces communes en atteste : la tendance de fond est toujours à la disparition de la biodiversité la plus ordinaire à l’échéance de quelques décennies. Répétons-le encore : la planète a perdu 50% de ses vertébrés sauvages en moins de cinquante ans.

Aussi devons-nous dès à présent affronter ces chiffres et ouvrir le débat : à quoi aboutirons-nous, si nous nous en tenons exclusivement à cette démarche de conciliation technique avec l’expansion sans fin du béton, de l’artificiel, du tout-productivisme ? L’atténuation des conséquences que nous négocions âprement suffit-elle à atteindre notre but : enrayer la perte de biodiversité ? La réponse est clairement : non. Les données prouvent que cela ne suffit pas. Nous avons fait tout notre possible – et même plus – en suivant une voie, elle ne nous a pas menés où nous espérons. La course à l’abîme est plus rapide, plus puissante que nos efforts pour l’en détourner.
Nous nous sommes laissé absorber, digérer par les rouages technocratiques de la société productiviste. Elle nous confine au rôle de rouage vert qui n’empêche rien, et qui ne remplit surtout plus son vrai rôle, celui pour lequel il est né. Cela ne peut plus durer.

Nous en sommes déjà à constater que le problème réside dans « nos modes de vie ». Mais allons-nous reporter sur eux la politique du petit effort de concertation ? Les « modes de vie » ne changeront que si les principes de vie, les paradigmes qui les engendrent évoluent eux-mêmes.

Il faut oser changer les coeurs

Appelons cela comme on veut : le productivisme, le déploiement phénoménal de technique et d’énergie au service exclusif de la course effrénée au profit, le paradigme technocratique, admirablement synthétisé dans Laudato Si, se traduisent par des choix des entreprises, des Etats, des citoyens… follement supérieurs à ce que les « ressources naturelles », et notamment les écosystèmes, peuvent fournir sans s’effondrer. La « conciliation » qui ne remet pas fondamentalement en compte l’attitude extractiviste échoue, c’est le constat, à rétablir l’équilibre. Cette attitude, en effet, ne connaît aucune limite, aucun frein. Elle est, de par ses outils mentaux, hors d’état de prendre en compte la résilience de fragiles systèmes vivants, ou même la très terre à terre finitude d’une ressource. Nous manquons chroniquement de moyens; ceux-ci sont même repartis, et drastiquement, à la baisse. Il faut à présent affronter cette réalité: les moyens nous manqueront toujours, parce qu’une société dominée par le paradigme technocratique au service de l’appât du gain ne nous les octroiera jamais. Elle ne fera jamais le choix de sauver la biodiversité. Elle ne pourra jamais le faire, parce qu’elle est incapable d’en comprendre l’enjeu, autant que de mettre une limite à sa voracité. Pour qu’elle y consente, il faudrait que « ça rapporte », autrement dit, que cela lui permettre de croître encore en force, en emprise, en intensité… et en fin de compte, en impact. L’auto-contradiction est flagrante. Rien ne sera possible sans renverser ce paradigme, d’un bout à l’autre de la Terre et de l’humanité.

Le pire serait de croire que « l’homme ne changera jamais ». Il a déjà beaucoup changé. Il y a mille ans, l’homme occidental se donnait pour but le salut, dans une perspective chrétienne. Etait-ce mieux ou moins bien, n’est pas le sujet : c’est simplement la preuve que le paradigme actuel n’est pas inscrit dans nos gènes. Il n’a pas toujours existé : il n’est donc pas éternel.

Nous ne pouvons plus évacuer, à l’échelle de nos associations, la question de la compatibilité de nos objectifs avec ce paradigme dominant. La biodiversité ne sera sauvée que si celui-ci change, au profit de principes de sobriété, de simplicité, d’un rapport réellement mesuré avec le reste du monde vivant. C’est un travail vertigineux. Mais beaucoup de citoyens, y compris chez les plus pauvres, s’y sont déjà attelés. C’est celui auquel nous appellent aussi bien des figures de « Charlie » que le pape François. Nous ne devons pas abandonner, dans l’intervalle, notre travail quotidien d’urgentistes de la Nature. Lui seul offre l’espoir qu’il restera quelque chose à sauver, quand la conversion écologique du monde sera accomplie. Mais il nous faut aussi être de ceux qui réfléchissent et portent un autre projet politique, d’autres façons d’être au monde, qui seront, enfin, adaptées à la fragilité de la biosphère.

Ce n’est pas dans nos habitudes. Nous avions pu croire que ce n’était pas de notre ressort. Aujourd’hui, les faits, les données, les réalités de notre métier l’imposent.

Héron pourpréHéron pourpré

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En Avent… la politique

« Or, le peuple était dans l’attente. »
Décidément, depuis deux mille ans, rien n’a changé. Nous sommes dans l’attente. Nous sommes dramatiquement insatisfaits de notre pays, de notre société, de nos perspectives d’avenir. Notre rapport à l’étranger est problématique, et plus encore notre rapport au pouvoir. Déconnecté, corrompu, tenté par la dérive sécuritaire… Nous avons nos collecteurs d’impôts. Nous avons nos scribes et nos pharisiens (généralement c’est l’autre. Et comme le disait Desproges, le pharisien est sot. Il croit que c’est nous qui faisons du pharisaïsme alors que c’est lui.)
Et nous n’avons plus guère de prophètes (ou ne les voyons pas, ce qui revient au même). D’ailleurs, selon certains, se nourrir de miel passerait encore mais dévorer d’innocentes sauterelles serait encore trop cruel.

Nous sommes dans l’attente comme le peuple d’Israël. Nous voyons bien qu’il y a un truc qui cloche (et même beaucoup). Alors, nous espérons le coup de balai miracle.
« Il (ou elle) va remettre de l’ordre dans la maison. Chacun chez soi et chaque chose à sa place. Il (ou elle) a de l’autorité, des convictions, etc. » Un chef à poigne, intègre et ferme, sans pitié. Ça, ça aurait de la gueule. Postures martiales des candidats. La tête levée, le cou tendu. Ceux de qui c’est-de-la-faute ne vont pas rigoler. Cette fois, ils vont voir, les Romains. Ça va être la vague Messie (à ne pas confondre avec celle qui balaie les pelouses de Liga le samedi soir, merci). On va te me les bouter hors de Palestine et reconstruire un beau palais pour notre Messie de combat. L’iconographie croisée fait recette. On brandit son identité en sautoir comme un glaive – qu’il s’agisse, d’ailleurs, d’une « identité chrétienne » ou d’une « identité laïque républicaine ».

D’ailleurs, nous répétons en boucle que nous sommes en guerre – contre tout. Après quarante années de « crise », c’est désormais la « guerre », et la menace du « chaos » a succédé au spectre de la « récession ». Chacun d’entre nous est invité à se montrer bon républicain en sachant voir dans son voisin un ennemi mortel. Musulman radicalisé, khmer vert, catho-clérical-intégriste, fraudeur fiscal, fonctionnaire-fainéant, chômeur-assisté, ou tout simplement concurrent sur le marché (du travail ou autre). Nous pensions pourtant avoir compris le prix et la vraie valeur de la paix, il y a un mois. Et nous n’avons rien de si pressé que de déclarer des guerres à tout va !

Déjà, pour commencer, fichez la paix à la crèche. Voyez en elle ce qu’elle est : l’évocation, qu’on y croie ou non, d’un Dieu humble et proche des gens simples, des pauvres, des faibles. Cessez d’en faire l’étendard d’un défi politicard, le bouclier d’une défense, l’épée d’une agression contre « votre liberté ». Sur ce dernier point, même et surtout si vous pensez, si vous savez que celui qui l’a disposée là l’a fait dans ce but. Renvoyez-lui donc qu’il est à la ramasse, celui qui embauche le Christ de Bethléem pour en faire son épée. Au lieu de rentrer dans son jeu, retournez-lui son pathétique contresens. Celui qui a tant aimé le monde qu’il a souffert la Passion pour lui ne peut agresser personne, et surtout pas par son image dans la paille.

La crèche. Nous l’avons posée au pied du sapin – enfin, non. (J’espère que non car la monoculture du sapin de Noël est anti-écologique et anti-paysanne au possible.)

Une fois de plus, donc, ce sera la même histoire. L’Avent touche déjà à sa fin et nous allons encore nous faire la même remarque : nous attendons un chef de guerre et Il arrive comme un enfant. Et il fera son entrée dans la Ville monté sur un âne, avant de passer à la casserole. Et nous nous dirons encore que nous ne l’avons pas reconnu, etc.
Mais j’en ai assez, moi, de rater mon Avent de cette manière-là, pas vous ?
Cela dit, je ne sais pas plus que vous comment faire.

Je voudrais qu’on en sorte. Que « lâcher prise » et « accueillir Dieu comme un enfant » (avec les deux sens possibles), cela cesse d’être des mots creux qu’on remâche tous les ans. Nos débats, nos réseaux, notre blogosphère bruit d’un seul thème : tenter de tout comprendre et d’imaginer la solution qui remettra tout en ordre, une bonne fois. Rien de plus louable en soi, c’est comme cela que commence la politique, ou même la citoyenneté : se sentir concerné par ce qui nous dépasse, et vouloir y apporter un peu de bien à partager. Seulement, précisément, cela nous dépasse ; le monde n’a jamais marché droit ni tourné rond, et ne le fera jamais avant que Lui revienne autrement que monté sur un âne. Mais Sa venue comme un enfant, Son entrée à Jérusalem sur un âne, et toute la suite, ont bouleversé le monde comme jamais. L’amour, le don, l’humilité ont fait bien plus, ont imprimé une marque plus durable dans l’histoire qu’aucun conquérant, jamais. Ils ont relevé bien plus de défis qu’aucun chef charismatique, aucun parti totalitaire, aucune politique « courageuse » (entendez par là consistant à serrer la vis des faibles et des pauvres pour sauvegarder le trône du puissant). Ce ne sont pas des mots, ça : c’est ce qu’enseigne l’Histoire. Et c’est aussi ce que nous professons chaque dimanche (au moins).

L’échec à mobiliser les citoyens occidentaux face à la crise écologique révèle à quel point nous ne croyons pas ce que nous savons. Face au mystère de l’Incarnation, croyons-nous ce que nous professons, ce que nous chantons, ce que nous acclamons ?

Si oui, alors c’est avec au cœur l’enfant de la crèche que nous bataillerons en politique. Non pas seulement dans notre « conversion individuelle » mais dans tous nos engagements, et aussi dans nos exigences vis-à-vis des élus, ceux qui se réclament du bien commun, de « valeurs humanistes de la République » et a fortiori ceux qui revendiquent des « racines chrétiennes ». Oeuvrez donc dans l’amour et par amour ; ayez souci du faible et du pauvre, respectez tout ce qui nous est donné. C’est notre exigence de citoyens et de chrétiens, si vous-mêmes vous dites tels. Puisez, puisons dans la crèche la vraie inspiration. Tout particulièrement cette année, l’année de la miséricorde.

On le dit tous les ans. Cette fois, on le fait. D’accord ?

Laudato Si’ : une lecture au retour de mon carré de roseaux

Vous l’attendiez – ou pas… Voici donc un condensé de ce que j’ai retenu de cette encyclique, en ma qualité de grouillot de l’écologie de terrain depuis la fin du siècle dernier.
Du moins les points les plus saillants. Il faudrait tout citer. Mais ce serait très long. Si le coeur vous en dit, il y aura les commentaires, pour le reste.

Allons-y donc gaiement !

Cette encyclique est-elle révolutionnaire ?
Et bien non. C’est nous qui avions oublié que la parole chrétienne était révolutionnaire !
Cette encyclique s’annonçait, s’imposait. Quand l’actualité se fait terrible, et interpelle tout homme, c’est toujours comme cela que l’Eglise s’exprime, en propose une lecture chrétienne. Une encyclique, cela sert à montrer à quel point le message du Christ est de notre temps, pas d’il y a deux mille ans ; et que Dieu continue, inlassablement, de répondre à l’homme, tant dans son péché que dans sa recherche de salut.
C’est toujours par ce moyen que l’Église nous rappelle que notre foi ne se vit pas que dans le secret des cœurs, mais se met en pratique, partout où crie l’humanité blessée. Et si « Laudato Si’ est moins une encyclique verte qu’une encyclique sociale », c’est que l’écologie est aujourd’hui une question sociale : la crise écologique est la menace qui pèse sur la survie même de l’ensemble de nos sociétés.

« Tout est lié » : le pape se met à l’approche systémique

Comme écologue de terrain, il me plaît, ce « tout est lié » ; il plaît aux scientifiques que j’ai entendu s’exprimer sur la question. C’est qu’il faut se garder de le lire comme une espèce de vaste fourre-tout, un « sétoupareil » de bistrot. Un système, c’est un ensemble d’éléments en interaction. L’approche systémique consiste s’étudie sans séparer les éléments des uns des autres, ni des règles par lesquelles ils interagissent. C’est la démarche par excellence de la science « écologie », et de beaucoup d’autres aussi. Il s’agit là d’une approche systémique appliquée à la crise que subit la Création, vue à la fois comme biosphère, gouvernée par ses lois biologiques et physiques, et comme projet divin, uni à Dieu par une Alliance.

Mais restons-en au premier terme. L’encyclique s’ouvre par un long diagnostic.
Elle est frappante par sa grande technicité : on aimerait que nos décideurs politiques maîtrisent autant les dossiers que nous leur présentons. Rien ne manque, avec la précision d’un document technique. Pour un professionnel de l’environnement, il est assez frappant de découvrir aux points 35 et 39 entrer désormais dans le Magistère de l’Église catholique la préservation des connexions écologiques et des zones humides, ces vaisseaux et ces cœurs des écosystèmes !

Sur la question du climat, il n’a échappé à personne que le pape s’alignait sur les positions du GIEC. Ce qui amène à souligner deux points :
– à l’image du GIEC, il assortit son propos de la même prudence, différenciant ce qui est sûr et ce qui est « seulement » hautement probable.
– le dérèglement climatique n’est qu’un des dangers qui constituent la crise écologique, l’arbre qui cache la forêt ou plutôt la déforestation ; et les autres ne font l’objet d’aucune espèce de contestation, ni dans leur ampleur, ni dans la responsabilité humaine. Même avec une épaisse mauvaise foi, nul ne peut prétendre que la perte massive de biodiversité des 70 dernières années, cent fois plus rapide que le rythme normal des crises d’extinction des temps géologiques, puisse être un phénomène « naturel » et sans cause.

N’espérons donc pas trouver, dans l’ultime virgule d’incertitude sur la responsabilité humaine dans le dérèglement climatique en cours, une échappatoire, un droit au déni complet de la crise écologique globale. Celle-ci existe, elle est démontrée ; elle est engendrée par notre pression excessive sur la planète depuis une paire de siècles ; cela aussi s’établit scientifiquement.
N’y eût-il même pas de dérèglement du climat en cours que la situation serait déjà critique sur le plan de la perte de biodiversité, de la chute des ressources halieutiques, de l’état des terres agricoles, de l’empoisonnement général des chaînes trophiques, de la pollution atmosphérique, et autres joyeusetés telles que l’épuisement rapide de stocks accessibles de ressources non renouvelables. Du point 19 au point 43 principalement, l’encyclique énumère tous ces points par lequel le monde craque : déprimant ! Tout se passe comme si nous avions décidé de brûler en deux siècles quatre milliards d’années de réserves, « et après on verra, laissez faire, faites confiance ».

Rien d’étonnant à ce qu’un nouveau chapitre de la Doctrine sociale de l’Église s’ouvre par un tableau réaliste et impeccablement documenté de la réalité du monde. C’est bien « dans le monde » qu’il faut aller porter une parole et poser des actes, non dans quelque univers éthéré, intemporel ou abstrait. L’écologie du pape François a les pieds sur terre.

L’originalité, c’est, donc, l’usage d’une approche systémique pour décrypter le phénomène et répondre à la question « que faire ? » Mais en fait, c’est la seule méthode pertinente. Car ce fameux « tout est lié » n’est pas une vue de l’esprit, mais le constat, en soi banal et irréfutable, d’un monde système. C’est vrai d’un point de vue biologique, c’est la réalité des écosystèmes, du climat, des cours d’eau, de la diffusion dans l’eau, le sol, l’atmosphère des différents polluants, c’est vrai aussi d’un point de vue humain ; autrement dit, chaque acte que nous posons engage toute la planète, et ce n’est pas une vue de l’esprit, c’est une réalité économique, écologique et humaine. Ne sommes-nous pas abreuvés d’information sur l’impact que le moindre de nos choix de consommation engendre sur des écosystèmes, des économies, des sociétés, des hommes, à l’autre bout du monde ? La rapidité des échanges, la puissance de nos machines, l’information à la milliseconde fait de nous tous les éléments d’un système : tous en interaction avec tous. Nul ne peut l’omettre sans irresponsabilité crasse.

Pourquoi cet exposé qu’on pourrait juger loin de la doctrine chrétienne ou de la théologie ? Ce n’est pas, comme certains l’ont prétendu avec mépris, que François se soit « laissé entraîner par l’air du temps ». C’est qu’il ne s’agit pas uniquement de « petits oiseaux ».Des points 43 à 59, le réquisitoire s’abat, implacable : d’une manière tout aussi scientifique, ce sont les conséquences sur les hommes qui sont énumérées, démontrées, martelées. Où l’oiseau et l’abeille disparaissent, le pauvre meurt de faim.

Cet exposé scientifique, auquel ne manquent, intemporalité oblige, que des chiffres, est une démonstration, qui enracine dans la réalité de notre temps l’action chrétienne, l’action en faveur de la dignité inaltérable de tout homme. Or, aujourd’hui, c’est par là qu’elle est attaquée. L’écologie n’est ni une idéologie, ni une option politique ou spirituelle pour nantis au ventre plein : les faits sont là. Défendre le droit à la vie de l’embryon n’a plus de sens, si par ailleurs nos choix politiques et économiques le font naître dans un univers de misère où quelque eau souillée de métaux lourds abrègera bien vite son existence. « Mettre l’humain au centre » est incohérent et absurde s’il s’agit de « créer des emplois » qui par leur nature, leur implantation, leur impact, leurs sous-produits, les conditions de travail qu’ils offrent menacent la santé voire la survie même de leur titulaire, de sa famille, de son prochain.

L’état de la planète est tel que l’homme ne peut plus être sauvé si le reste ne l’est avec lui : cours d’écologie, premier chapitre.

L’écologie, conformément aux Écritures

Ce cours d’écologie se double d’un cours de théologie, sur lequel je ne vais pas revenir, car telle n’est pas ma spécialité. Retenons-en principalement que la réalité écosystémique trouve un parallèle dans la vérité théologique. Le projet de Dieu n’est pas un homme isolé, abstrait, déconnecté : l’homme n’est pas un ange (même déchu). C’est une créature concrète, entourée d’autres ; il a émergé de la foule de ces autres au terme de milliards d’années de patiente évolution ; tout ceci n’est pas que décorum inutile. Toute la Création est très bonne ; quoique blessée par le péché de l’homme, toute la Création est concernée par l’Alliance divine qui suit le Déluge ; enfin, toute entière, elle aspire au Salut.
Ces vérités pressenties par Hildegarde de Bingen ou François d’Assise ont dû attendre, pour nous frapper en pleine figure, que notre toute-puissance vienne menacer l’existence même de tout ce qui vit. Elles n’en étaient pas moins écrites. Ce rappel n’a rien d’une concession à l’air du temps.

S’il est vrai que, parfois, nous les chrétiens avons mal interprété les Écritures, nous devons rejeter aujourd’hui avec force que, du fait d’avoir été créés à l’image de Dieu et de la mission de dominer la terre, découle pour nous une domination absolue sur les autres créatures. (Laudato Si’, 67)

Laudato Si’ : une écologie qui marche sur ses deux jambes

Ces rappels théologiques n’ont rien de décoratif, eux non plus. On a parlé d’une écologie les pieds sur terre et la tête au Ciel. On peut aussi choisir la métaphore d’une écologie marchant sur deux jambes : l’une scientifique, l’autre spirituelle. Choisissez ce que vous voulez.

J’en retiens pour ma part que la « moitié » scientifique garantit à l’écologie selon François un ancrage dans la réalité, qui la protège de l’abstraction, de l’intellectualisme, mais aussi du déni où se réfugient tant de nos concitoyens.
Quant à la « moitié » spirituelle, ou théologique, elle vivifie le combat de terrain par une espérance qui fait cruellement défaut à tant d’écologistes de notre temps, épuisés, découragés, déprimés, ne croyant plus aux revirements possibles… cette désespérance de l’écologisme qui en vient à considérer l’homme comme l’ennemi de sa propre planète, approche dénoncée au point 91. Elle rend à la Création autour de l’homme sa forme de dignité propre : différente de celle de l’homme, seule espèce capable de Dieu, mais, elle aussi, réelle et sacrée. Elle brise l’opposition mortifère homme-nature, bien plus due à Descartes qu’à « la culture judéo-chrétienne » et repositionne l’un et l’autre, chacun à sa place propre dans un projet commun du Créateur. Elle sauve, enfin, l’écologie scientifique de l’écueil de l’utilitarisme : en effet, elle assigne au « reste de la Création » une valeur intrinsèque. L’insecte ou la baleine ne valent pas l’homme, mais ils valent quelque chose, et même bien davantage que ce qu’ils peuvent « nous apporter » (dans le cadre des services rendus par la biodiversité par exemple). La créature non-humaine se voit reconnaître une valeur aux yeux de Dieu, indépendante de celle que l’homme lui accorde pour des raisons utilitaires, affectives ou encore esthétiques (points 81 à 88). Ainsi, paradoxalement, la vision chrétienne de l’écologie n’est pas anthropocentrique !

Agir en chrétien contre la crise écologique

Tout notre agir chrétien dans ce monde (et même tout acte en faveur du bien commun, même non chrétien) doit prendre acte des réalités ainsi énoncées. Du point de vue écologique, c’est une approche très pertinente et réaliste, ce qui ne l’empêche nullement d’être radicale. La gravité de la situation interdit les demi-mesures (194 : Sur ces questions, les justes milieux retardent seulement un peu l’effondrement. Il s’agit simplement de redéfinir le progrès. »)

Mais comment faire ?

Décidément bien complète, Laudato Si‘ évite le dernier reproche fait aux publications écologistes : elle propose un plan d’action. Comme cet article commence à devenir long, je me limiterai à ce qui m’apparaît comme central.

Laudato Si’ propose d’agir à trois niveaux : la personne, le collectif local (« à taille humaine ») et le niveau plus traditionnellement appelé « politique ».
(En réalité, dans les trois cas, il s’agit bien de politique – de se préoccuper de la cité – et au sens chrétien : porter dans le monde une parole et une action qui ne sont pas du monde.)

Le point de départ, c’est la conversion personnelle. Notre foi se nourrit d’une rencontre personnelle avec le Christ : une démarche écologique chrétienne découle de la conversion de l’individu. Pourquoi ? Parce que c’est là que se dit le « Oui » à la vie, c’est là que nous avons la garantie de le poser en toute liberté.
Nous pourrons alors agir et toute la dernière partie de Laudato Si’ fourmille d’exemples d’actions. Un catalogue brouillon et simpliste ? Nullement : le reflet, au contraire, du foisonnement d’initiatives vers une vie plus simple, plus sobre, plus respectueuse du frère et de toute la Création ; foisonnement permanent, sans coordination, sans hiérarchie pesante, sans comité d’experts ; insoumis, subversif (quoi de plus subversif, au fond, que de cesser de répondre à l’injonction de consommer plus ?), fourmillant d’un bout à l’autre de la planète, bien au-delà de nos « quartiers de bobos », jusqu’au plus déshérité des bidonvilles. Souvent davantage là-bas qu’ici, d’ailleurs !
Car en matière d’ingéniosité dans la simplicité, de solidarité dans l’adversité aussi, les pauvres nous précèdent, et de très loin, sur le chemin du Royaume. Saurons-nous écouter ce qu’ils ont à nous apprendre ?

Mais ce n’est que le point de départ. Très vite, quiconque convertit son cœur au respect de la Création découvre qu’il peut faire bien plus que changer quelques comportements individuels. C’est le niveau deux : le collectif, le groupe, l’association, grâce à laquelle deviennent possibles les jardins partagés, les actions juridiques, la sauvegarde d’un arbre ou d’un coteau, et tout ce à quoi oeuvrent depuis longtemps, tous les matins, les routards de l’écologie… Ceux qui, par exemple, ce printemps, comptaient les rousserolles au long d’un morne canal.

Quel est le troisième niveau ? C’est celui qui fait hurler au marxisme certains commentateurs : il s’agit de traiter certaines questions écologiques au niveau des États, voire au niveau supranational.
C’est que l’État, voire l’instance internationale, est souvent l’échelon le plus pertinent – le plus bas échelon pertinent – lorsqu’il s’agit de traiter d’un problème planétaire, en raison même du caractère planétaire des systèmes biologiques ou physiques concernés !

196 : Rappelons le principe de subsidiarité qui donne la liberté au développement des capacités présentes à tous les niveaux, mais qui exige en même temps plus de responsabilité pour le bien commun de la part de celui qui détient plus de pouvoir.

Quelle est notre liberté de préserver une rivière de la pollution, si quelqu’un d’autre dispose du pouvoir d’anéantir tous nos efforts juste parce qu’il habite quelques kilomètres plus en amont ? Ce n’est qu’à l’échelle du bassin-versant qu’une « politique aux vues larges » (Laudato Si’ 197) sera en mesure de servir réellement le bien commun.

La question écologique rappelle avec force que le principe de subsidiarité consiste à régler un problème au plus bas niveau disposant des moyens pour le faire, et certainement pas en un blanc-seing accordé, en toutes circonstances, à la liberté individuelle.

En concluant néanmoins sur la nécessité, l’art et la manière de la conversion écologique personnelle, Laudato Si’ rappelle que tout doit partir « d’en bas », mais pour, ensuite, monter. Non, l’écologie n’est pas qu’une affaire de « liberté individuelle ». Elle ne peut pas rester scotchée au rez-de-chaussée : elle doit, sous peine de rester vaine fumisterie ou bribes de survie arrachées au désastre, grimper les escaliers quatre à quatre et aller toquer à grands coups, chez les puissants, au nom de la parole de tous. Finies, alors, les « chartes » culpabilisantes parachutées d’en haut, mais aussi les menaces de « dictature verte » – assez fantasmatiques, mais qui servent d’alibi commode.

Ceci dit, il y a urgence.

Ah, oui, un dernier point.
« Pourquoi tout le monde fait semblant d’oublier qu’il est question d’écologie humaine ? »
Personne ne fait semblant. Mais personne n’a oublié non plus que la position de l’Église sur la protection des plus fragiles, de l’embryon, des générations à venir sacrifiées par un malthusianisme avant tout soucieux de ne rien partager, ou de ceux que nos sociétés utilitaristes rechignent à prendre en charge ne date pas d’hier. De bien avant, en tout cas, qu’on forge l’expression « écologie humaine ». Allons-nous, demain, louer un acte « d’écologie humaine » à l’heure d’adorer la Croix ?
L’objet, la nouveauté de Laudato Si’, c’est d’élargir et d’intégrer ce souci bimillénaire de la dignité inaliénable de l’homme à tout ce en quoi la culture du déchet la menace.

Là encore, ce ne sont que des logiques qui n’auraient jamais dû nous échapper. Alors cessons maintenant de lire et d’écouter, il est temps de se convertir et d’agir. Cherchez autour de vous parmi ceux qui sont déjà à l’oeuvre, petits et grands, nouveaux et anciens… Foin de l’à-quoi-bonisme! Comme le rappelle l’encyclique au point 181, « il y a tant de choses que l’on peut faire ! »

Haine de la famille ou haine des descendants ?

De tout temps, les hommes (oui, c’est fait exprès) ont connu quelques difficultés avec leurs descendants, et éprouvé quelque angoisse à l’idée de reconnaître comme authentique être humain cet étrange bipède qu’on appelle le Jeune. A leur décharge, il faut dire que celui-ci ne leur facilite pas toujours la tâche, qu’il se mette en tête d’estourbir son frangin pour une vague histoire de méchoui, ou bien d’aller dépenser l’héritage paternel avec des filles, avant de revenir la jouer contrit-repentant, et s’assurer ainsi d’être cité en exemple en chaire pour les siècles des siècles. Sales mioches.

L’actuel dynamisme de la cathosphère de moins de quarante ans, aussi divers en tendances, en origines, en projets, qu’il y a de demeures dans la maison du Père, n’échappe pas à la règle. Si, dans l’ensemble, les catholiques se félicitent de voir au moins la jeune génération nombreuse, active et engagée, il en est pour trouver tout à fait intolérable que « ces jeunes qui n’ont rien vécu se permettent de penser qu’on a le droit de remettre en question ce qui a été fait avant eux » et concluent, péremptoires, « à ce que nous avons fait, il n’y a rien à ajouter, rien à retrancher ».
Leurs parents avaient dû dire à peu près la même chose. Nous ferons de même avec nos enfants : Alfred Jarry prophétisait vers 1905 : « il viendra des jeunes gens qui nous trouveront bien arriérés et composeront pour nous abominer des ballades, et il n’y a pas de raison pour que cela finisse. »
Comme le chantait le grand Jacques dans sa délicieuse version 1967 des Bonbons « toussa, c’est l’conflit des générâââsssions. »

Jusque-là, c’est normal et prévu. Mais il y a déjà un truc symptomatique qui point dans ce « ils n’ont rien vécu » – y compris lorsqu’il s’agit de « jeunes » qui ont très largement dépassé la trentaine, et ont donc été, déjà, mécaniquement exposés à un certain linéaire d’existence. C’est qu’en vertu du dogme moderne du Progrès nécessairement continu, chaque génération est convaincue que celle qui la suit ne peut avoir qu’une existence plus confortable, plus paisible et plus prospère que la sienne. De sorte que parmi les baby-boomers, peu nombreux sont ceux qui acceptent d’explorer l’hypothèse que, peut-être, leurs successeurs n’ont pas tant que cela une vie de pétales de roses et de cuillers d’argent, que les emplois sont plus rares, plus précaires, moins bien payés. Ou que le monde du travail puisse être davantage dominé par la pression, le stress et l’angoisse, après trente ans de chômage de masse et de chantage au licenciement toujours possible.

Autre biais de perspective classique de la génération Trente glorieuses, son rapport à l’effort. Cette génération n’a rien eu tout cuit tout rôti, c’est un fait. Elle a travaillé, elle s’est battue, pour obtenir sa situation, ses acquis sociaux, et tout et tout. Elle en a retiré le juste fruit. Et elle est tentée de croire qu’il en est toujours ainsi, que tout travail paie.
Quelle erreur ! Il n’y a pourtant pas à regarder loin dans l’Histoire pour croiser de nombreuses générations qui ont labouré, semé, biné, et n’ont rien récolté. Et de Qoélet à Zola, cela n’a pas manqué de questionner. Seulement, une génération d’une part du monde dans l’histoire a bénéficié d’une chance, celle d’évoluer dans un contexte où le travail apportait son fruit. Ce qui, malheureusement, amène trop de ses membres à conclure que rien n’a changé de ce côté-là, et donc, que celui qui ne récolte rien ne peut être qu’un fainéant qui n’a rien semé. Et donc, que la génération suivante – W, X, Y Z et compagnie – ne peut être qu’un tas de bons à rien, de patates de canapé et autres charmants surnoms.
Voilà déjà une jolie pierre d’achoppement, peut-être pierre angulaire dans le dédain qu’elle a de ses successeurs. Mais, après tout, la seconde phrase que l’humanité a écrite au calame sur l’argile, juste après « Ghourghour, paysan, a versé dix sacs de grain pour l’impôt royal », n’est-elle pas « Il n’y a plus de jeunesse, ma bonne dame, et tout ça n’vaut pas les grands guerriers de jadis » ?

Cela dit, notre temps dépasse largement l’éternel conflit des générations dans sa haine de ses descendants. Et cette haine concerne toutes les générations, peut-être même de manière croissante.

Il y a d’abord cette affaire déjà un peu ancienne mais si symbolique, celle du « boîtier anti-jeunes ». Rappelez-vous : c’est, au départ, un boîtier destiné à chasser les rats, par l’émission de sons si aigus qu’eux seuls peuvent les entendre. Par un petit réglage, le son devient audible aux jeunes humains, et pas à leurs aînés. Il fallut une bataille juridique pour démontrer le caractère anticonstitutionnel d’un dispositif automatique interdisant un centre ville à des citoyens sur simple critère d’âge. En attendant, on avait envisagé de traiter les moins de trente-cinq ans, indistinctement, de l’affreux Jeunedescitésenbandemondieulevilain jusqu’au nouveau-né, comme des animaux nuisibles, chassés par un appareil anti-vermine. C’était charmant.

Les choses ne s’arrangent pas. Les générations futures ont même perdu leur statut de prétexte à l’écologie superficielle. Désormais, elles ne sont plus que des pique-assiette que l’on se propose de réguler, au cri de « Neuf ! Dix ! Vingt milliards d’hommes ! c’est ce que vous voulez pour notre pauvre planète ? » Et réduire la natalité – liquider dans l’œuf une bonne part de l’humanité à naître, quoi – apparaît comme une option évidente dans une démarche raisonnable de problem solving. Bien plus raisonnable que toute ébauche de réflexion sur une possible modération de notre niveau de vie, laquelle permettrait ensuite d’accueillir un peu plus de monde à empreinte écologique égale.
L’avortement (comme, d’ailleurs, l’euthanasie) semble donc plus raisonnable à ériger en régulateur institutionnel du ratio « richesses sur population » que le partage. Drôle d’amour de l’humanité, drôle de progrès en vérité.

Drôle de logique, aussi. Car dans le temps même où il s’horrifie de la naissance d’enfants « de trop », l’homme de notre temps a la ferme intention de camper ici-bas et de n’en jamais décarrer. Quête de l’immortalité, vie de mille ans, clonage : l’homme veut survivre, identique, à l’infini. Hier encore, ce n’étaient que des mythes. Aussi fallait-il trouver d’autres voies : laisser une trace, se perpétuer, transmettre. On atteignait l’immortalité grâce à ce qu’on léguait. Aujourd’hui, le progrès promet l’immortalité pour demain. Dans ces conditions, plus question de donner ! il s’agit au contraire, plus que jamais, de prendre. La descendance, la transmission, l’accomplissement d’œuvres plus durables que nous ne nous intéressent plus : à quoi bon, puisque nous allons durer ? La parentalité ? Un jeu, avec des poupins qu’on revendra sur Internet – on appelle ça le rehoming et c’est un business très juteux – quand ils n’amuseront plus. L’enseignement ? Guère plus que le lieu où nous, la génération aux manettes, modelons non sans dégoût le matériau surabondant, donc vil, que constitue le flux décidément intarissable de jeunes générations.

Car ils continuent à venir, ces petits sagouins ! On ne sait plus sur quel ton leur dire que la planète est pleine, le marché du travail saturé, que l’humanité n’a pas-besoin-d’eux, sacré bon sang c’est pourtant simple, ils continuent ! Des irresponsables continuent à pondre des mioches !
On a beau en finir de toutes les manières possibles avec la transmission, le partage, le durable, manifester de toutes les manières possibles l’amour du jetable, du plaisir immédiat, du moi-je-ici-maintenant, nous n’arrivons pas à nous débarrasser totalement des enfants – mais on finira bien par y arriver. En tout cas, nous préparons bien nos esprits à l’idée qu’ils ne servent à rien, sinon à nous gâcher l’existence et à compromettre la survie de la planète.

J’exagère ?
Combien de fois vous a-t-on fait remarquer – selon que vous ayez ou non déjà des enfants – que c’est très bien de ne pas en avoir, et très ennuyeux d’en avoir, dans l’optique, comme on dit, de « s’éclater » ?

A ce titre, l’abolition de l’expression « en bon père de famille » prend un sens nouveau. Car au-delà de la formulation patriarcale surannée, sur le plan juridique, ce terme signifie « d’une manière qui garantit que le bien légué aux autres ne sera pas détérioré » (historiquement, cela signifiait entretenir sa terre, ne pas la laisser retourner à la friche). Autrement dit, cela avait à voir avec le fait de rendre la terre aussi propre et riche qu’on l’avait trouvée soi-même, la préserver pour ses descendants, au lieu de la détériorer selon son caprice, quelque chose entre la destination universelle des biens et le souci de préserver les ressources pour les générations futures. On comprend que cela fasse horreur à notre civilisation de la goinfrerie, éprise de dévoration sans souci des conséquences, écumant de haine vis-à-vis de tous ceux, nés ou à naître, avec qui il faudrait partager !

Avoir une descendance et lui transmettre son savoir est la forme la plus ancienne, la plus simple de se survivre et de transcender notre caractère fini et mortel. La longue enfance, période d’apprentissage, de cohabitation avec la génération précédente avait ce but : elle permet à l’espèce de ne pas tout reprendre à zéro, mais elle permet aussi à l’individu, quelle que soit sa foi en une vie éternelle « ailleurs », de ne pas disparaître tout à fait, de se léguer, se survivre. Qu’en sera-t-il quand nous vivrons mille ans et en contrepartie n’aurons quasiment plus de descendants, faute de place ? Est-ce vraiment ce que nous voulons ?
Combien de temps avons-nous l’intention d’alourdir nos cœurs de pierre du boulet de nos richesses, jusqu’à fermer à double tour la porte non seulement à quelque pauvre anonyme – ou même « nommé Lazare » – mais désormais à nos propres enfants ?

Qu’avons-nous fait de l’Europe ?

Il y a quelques jours a circulé une pétition destinée à s’opposer à la nomination d’un baron du pétrole à la tête de la Commission Climat de l’Union européenne. Aujourd’hui, c’est le budget de la République française qui va être visé par la Commission européenne où il peut être rejeté sans autre forme de procès, avec mises en demeure de coupes franches ici ou là.

Qu’avons-nous fait pour en arriver là ?

Car où sommes-nous ?
Nous sommes toujours citoyens d’une république, mais nous en sommes réduits à des pétitions pour exprimer notre avis sur la nomination de ceux qui nous gouvernent, et ce, sur des sujets aussi cruciaux que le dérèglement climatique. Nous sommes citoyens d’un Etat souverain, mais celui-ci n’a plus de souveraineté pour établir ce qui fonde normalement l’indépendance d’un Etat, d’un foyer, d’un individu : l’usage qu’il fera de ses ressources.

A ce rythme, nous en serons réduits à chantonner des mazarinades comme seul mode d’action politique.

Oh, il y avait d’exccccellentes raisons, bien sûr. Tout un arsenal de pactes de stabilité devait nous garantir des dangereuses embardées de l’économie. Il nous assigne désormais, aussi, un chemin étroit en matière politique, une façon unique d’user des ressources d’un pays et de les répartir. Mais à la limite, le problème n’est pas – pas du tout, même – le bien-fondé des règles ainsi définies.

Le problème, c’est que près de soixante ans de construction européenne, fondée dans ce qu’on appelait alors le monde libre, et fière d’incarner à la fois la liberté et la prospérité de ce qui n’était encore qu’un demi-continent, soixante ans d’avancées présentées comme des évidences ont abouti à cela : des citoyens dépossédés de la possibilité de choisir leurs véritables maîtres. Et ceci, sans fabuler on ne sait quel complot, cénacle d’Illuminati templiers reptiliens ou je ne sais quoi. Non, c’est un fait, les instances élues le cèdent à des instances où l’on se coopte entre soi. Les citoyens ont si conscience que c’est là que tout se joue qu’ils tentent, éperdus, lorsque l’affaire est grave, d’exercer une vague influence sur les débats. Généralement en vain.

Tout cela pour notre bien, me direz-vous. Quelle infantilisation ! Quelle régression ! Quelle est donc la différence avec l’Ancien Régime, où le roturier n’était bon qu’à voir ses Messieurs débattre de hautes affaires et lui tapoter la tête avec condescendance ? Qui nous garde de pareils gardiens ?

Que la politique de l’UE soit bonne ou mauvaise, le terrible est là : que nous y adhérions ou non n’y changera pas une ligne. Nous avons juste réussi à réinventer une très vieille forme de gouvernance, très archaïque même. Cette forme qui, en tout temps, s’est targuée de la supériorité de vues qui légitimerait son droit à gouverner la plèbe sans la consulter. Tout au plus la « modernité » lui impose-t-elle de prétendre prendre soin des peuples en question, de mieux agir pour eux-mêmes qu’ils ne le feraient eux-mêmes. Là encore, on croirait entendre un parent d’enfant de six ans particulièrement capricieux.

Il ne faut pas s’étonner, derrière, que les citoyens soient prêts à suivre n’importe qui leur promettant de leur rendre le pouvoir ; y compris des partis dont on peut aisément deviner, ou constater sur le terrain, que le réel partage du pouvoir n’est pas leur tasse de thé, non plus que le respect des prérogatives des citoyens.

Le pire est que cette attitude désespérée sert aux pouvoirs en place à justifier leur domination, avec cet argument massue : « vous voyez bien, les gens, quand on les laisse choisir, ils font n’importe quoi. Alors laissez-nous le pouvoir, nous, nous ne ferons pas de bêtises. Faites-nous confiance. »

D’ailleurs, ça ne va pas rater : ce billet sera vraisemblablement classé « europhobe, qui fait le lit du Front national, soutient Zemmour, flirte avec l’extrême-droite catho-souverainiste, met du fromage râpé dans le gratin dauphinois et tue des chatons », en vertu de la pensée par packs précédemment évoquée.

Et d’enfoncer le clou en rappelant qu’Hitler est arrivé au pouvoir de manière démocratique, ce qui veut dire que hein, la démocratie, oui, mais à condition de ne pas laisser trop de cratie au démos, pas trop de choix, sinon, ma bonne dame, voilà ce qu’il fait ce vilain démos : il casse le joujou. Autant le lui enlever tout de suite.

Que ce soit l’occasion de rappeler que NON, Hitler n’est pas « arrivé au pouvoir démocratiquement ». Même en additionnant ses voix et celles du DNVP, il n’a jamais obtenu la majorité au Reichstag. Il n’a pas été nommé chancelier par Hindenburg à l’issue des élections remportées par son parti, entre autres à cause de cela. Il a fini par l’être à l’issue d’élections nettement moins maîtrisées et dans le cadre d’un sale petit jeu de poker menteur entre conservateurs, d’une manière non constitutionnelle. Et une fois en place, il avait si peu la confiance du Reichstag qu’il n’a pas attendu un mois pour balayer le fonctionnement normal de l’Etat à son profit. Ceci sans même parler de l’état de déliquescence des institutions « démocratiques » de Weimar à cette époque ou du caractère « libre » d’élections dans les rues écumées par la SA. Bref.

Nous avions cru à l’Europe. Lors de la chute du Mur, j’avais treize ans. Ce sont de ces moments où l’on sent le souffle de l’Histoire, et en tempête encore. On croyait sincèrement œuvrer pour la paix, la liberté et la prospérité. Qu’avons-nous fait pour nous retrouver avec une paix de plus en plus précaire du côté de l’Est, une liberté de choisir entre blanc et crème, une prospérité remplacée pour longtemps par l’austérité ?

Que faire ?
Si je savais, ce serait dangereux. Je risquerais de devenir un bel exemple de « n’importe qui qui promette aux citoyens de leur rendre le pouvoir ». Je crois n’avoir à peu près rien d’un leader charismatique, et j’en suis bien aise.
M’est avis que déjà, il faut réfléchir. Là aussi, on nous en a déshabitués. Des décennies lénifiantes et infantilisantes ont achevé de nous convaincre que nous étions trop bêtes et pas assez experts en ceci ou en cela pour penser notre monde, notre société, notre projet. Tiens, un projet ! Nous n’en avons plus aucun. C’est l’un des points qu’avait souligné Gaël Giraud, lors d’une conférence dans le cadre de la Journée de prière pour la Création du diocèse de Valence. Notre temps n’a plus aucun projet, plus aucune vision eschatologique à proposer – rien qu’un vague statu-quo désespérant et désespéré. On peut repartir de ça.
Un but, quelque chose qui porte et qui fédère ; comment voulez-vous exiger des citoyens une marche en avant s’il n’y a ni avant ni arrivée envisagée ? Combien de temps à galoper sur un tapis roulant, s’étonnant de ne jamais rattraper la carotte peinte sur le mur de la salle de fitness ?

Un but, des idées, des expériences repartant de la base, des fondements de ce qui lie les citoyens, les fait se sentir concernés par la citoyenneté, c’est-à-dire la vie de leur cité. La « mondialisation » sert aussi d’argument pour nous en dissuader, pour nous rabâcher que nous ne contrôlons rien, que tout se joue ailleurs, que tout nous dépasse, qu’un chef d’entreprise au bout d’un monde peut décider d’un battement de cil de quelque chose qui touchera notre quotidien plus que nous ne pourrons jamais le faire. Déjà, refusons cette désespérance et reprenons dans nos mains les leviers à notre portée. C’est moi qui choisis à qui je parle dans la rue, dans l’immeuble, dans le village, c’est moi qui choisis d’entrer dans une association, dans un réseau, c’est moi qui choisis quels circuits commerciaux m’alimenteront – par exemple. C’est dérisoire, peut-être, mais un peu moins désespérant que de se lamenter sur son impuissance.

De toute façon, avons-nous un autre choix ?

« Genre à l’école ». Et si on essayait de poser les choses ?

La théorie du genre à l’école. Elle existe ! Oui ! Non ! Fantasmes ! Réactionnaires ! Totalitaires ! Anti-républicains !
Scindé en clans plus irréconciliables que partisans et adversaires du fromage râpé dans le gratin dauphinois, notre pays est en paix que c’en est un bonheur.
Je ne sais pas dans quoi je me lance avec cet article. Il est beaucoup plus risqué que les corneilles et les crapauds. Mais, moi aussi, j’aspire à un peu de calme. Alors, je vais tâcher de poser à plat ce que j’ai pu glaner sur ce fameux sujet. C’est un peu long. Accordez-moi la bienveillance de lire en entier !

Pourquoi, avant tout, une telle violence ?

On a beau jeu de crier au fantasme, aux craintes paranoïaques : les mots de monsieur Peillon sont couchés sur le papier et consultables par tous. Et leur violence est difficilement niable. Le projet de chasser et remplacer les valeurs enseignées par les parents dans le cadre de leur rôle éducatif au profit d’un catalogue de valeurs censé être républicain est écrit noir sur blanc. En cela, il n’enfreint d’ailleurs pas seulement le droit des parents à transmettre des valeurs à leurs enfants, mais aussi celui, si paradoxal qu’il puisse être, d’un citoyen libre, dans un Etat de droit, à ne pas adhérer au projet politique de son pays, et à désirer et professer l’évolution de ce projet, par des voies respectant la loi existante, voies que ladite loi doit cadrer, baliser, mais avant tout créer.

Il est fort possible que le caractère outrancier des propos ministériels relève, au moins en partie, d’une sorte de jeu plus que de convictions réelles. En effet, les grands partis de gouvernement appliquent désormais des programmes économiques dont la similarité est telle qu’elle n’échappe plus à personne. Aussi, pour se démarquer, lesdits partis n’ont-ils plus à leur disposition qu’une stratégie : monter en épingle des sujets situés en périphérie du quotidien technico-économique, mais très connotés sur le plan idéologique, très emblématiques d’une « politique de gauche » ou « de droite ». L’intérêt est double : d’une part, cultiver l’illusion que le bipartisme traditionnel a toujours cours, inchangé: « voyez comme nous sommes différents sur ce sujet, voyez à quel point nos positions et celles de l’opposition sont inconciliables ! » D’autre part, rassurer son électorat historique (quoique…) et exaspérer jusqu’à l’hystérie celui de l’opposition, à coups de déclarations destinées à lui être odieuses. On aura beau jeu, ensuite, de dénoncer ses « fantasmes » et le « danger » qu’elle représente pour… « la République » ou « la France ».

Reste qu’on est en droit de s’inquiéter, lorsqu’on entend des personnages investis de si hautes responsabilités se livrer à de tels déchaînements, qu’ils soient sincères ou juste occupés à quelque théâtre de Guignol. Pour faire court : les opposants aux projets de M. Peillon n’ont pas tout inventé. Et l’argument selon lequel « même s’il l’a dit, c’est pas pour ça que ça sera appliqué, c’est trop énorme » n’est pas très prudent. Il existe de cuisants et même sanglants contre-exemples.

Néanmoins, tout n’est pas du meilleur goût en matière de réplique, et que l’exemple vienne de haut ne signifie pas qu’il soit bon. Par exemple, on a beaucoup vu circuler un document de l’OMS accusé de promouvoir l’apprentissage de la masturbation à la maternelle, pas moins ! Un examen plus attentif du document montre qu’il n’est nullement question de promouvoir ni d’initier les enfants à ces pratiques, mais d’informer sur leur existence, qui est une réalité source possible de questions de la part des enfants… qui, à cet âge, découvrent leur corps et ignorent ce qui se fait ou pas.

On me répondra que ce n’est pas à l’école de remplir ce rôle, mais aux parents.
Soit, mais avant tout, il s’agissait de ne pas déformer un fait : on a bien assez à faire avec la réalité, sans en rajouter.

Revenons à ce point épineux : où s’arrête le rôle de l’école ?

La question est de savoir si l’école doit aborder, si peu que ce soit, et sous quel angle que ce soit, ce qui touche au rapport au corps et à la sexualité, ou si elle doit se concentrer sur l’instruction, le « lire écrire compter » en quelque sorte. Question pertinente, car d’une part la sexualité relève de l’intime et il serait bien effarant que l’Etat (ou tout autre structure extérieure à la sphère intime, d’ailleurs) prétende la régler, et d’autre part, notre système scolaire obtient actuellement des résultats qui incitent à lui conseiller d’abord de soigner ses fondamentaux.

L’ennui, c’est que la distinction entre l’instruire et l’éduquer n’est pas toujours aussi nette que ça. Nul ne contestera, ou alors ce serait bien nouveau, que la biologie du corps humain et la reproduction sexuée fassent partie intégrante de l’enseignement scolaire. Du reste, dans ses jeunes années, l’enfant découvre son corps et s’interroge. Où est la limite entre répondre de matière factuelle et physiologique et « aborder des sujets qui doivent être du domaine de l’intime » ? Ce qui est sûr, c’est que l’enfant de moins de 7-8 ans, lui, ne la maîtrise pas (ou s’en moque) et pose les questions quand elles lui viennent. Et qu’il est préférable de répondre.
Quelle réponse ? J’ai croisé un certain nombre d’enseignants que les débats du moment ont profondément choqués. En effet, certains n’ont pas hésité à voir en eux – sous prétexte « qu’ils sont tous de gauche », donc censément de dociles robots des instructions ministérielles – des relais sans scrupule d’une espèce de lobby cherchant à enseigner aux innocents bambins on ne sait quelles pratiques péri-sexuelles, promouvoir les attouchements ou on ne sait quelle horreur. À croire que les écoles s’étaient soudain remplies de hussards noirs du libertarisme sexuel décomplexé, prêts, sur une circulaire, à organiser de vastes séances d’initiation aux diverses formes de plaisir sexuel pour des bambins de cinq ans. Comme si nos enseignants étaient devenus massivement des pervers, par décret.

Comme si les professeurs des écoles, depuis que le métier existe, n’étaient pas formés à en entendre « des vertes et des pas mûres » en matière de questions déroutantes posées en toute innocence, et suffisamment intelligents, sensibles, et humains, pour apporter une réponse satisfaisante et respectueuse de la dignité et de l’intimité de l’enfant…
« Le corps humain », on m’a appris ça en CE1, en 1983, dans une école privée sous contrat fort catholique. L’institutrice a exercé, d’ailleurs, les fonctions de chef de la chorale paroissiale pendant un nombre considérable de décennies. Pour autant que je m’en souvienne, on traitait le sujet avec une pudeur simple, mais sans pudibonderie. On trouvait dans les librairies des livres qui apprenaient à l’enfant ce qu’était son corps, comment il fonctionnait, avec des personnages nus. Sans en rajouter pour rien, mais parce que notre physiologie, ben elle existe. Biologique. Factuelle.

Laissons de côté la sexualité et revenons à la plus large question des valeurs.

L’école a-t-elle pour mission de remplacer les valeurs transmises par les parents par celles qui intéressent l’État, ou toute autre puissance ? Assurément pas. A-t-elle pour mission de former des citoyens prêts à vivre en liberté dans l’univers institutionnel qui est le leur, y compris jusqu’à souhaiter le remettre en cause de manière pacifique ? Assurément oui. C’est même un corollaire de la discipline scolaire la plus élémentaire. Et l’école est dans son rôle lorsqu’elle enseigne qu’on respecte la loi, et que si on la discute, la conteste, la fait évoluer… cela doit se faire sans violence. Ou qu’elle enseigne celles des valeurs humaines qui sont inscrites dans la Constitution, comme étant celles que la France a, pour l’heure, choisies de respecter, et pourquoi. C’est possible sans anathème envers les idées déviantes, sans manipulation, sans que cela constitue un « lavage de cerveau » – si cela est possible aux parents, pourquoi pas aux enseignants ?

Et, me répondrez-vous, si les parents n’adhèrent pas à ces valeurs ? « L’enfant va finir schizophrène, déchiré entre deux pôles contradictoires, alors ne lui enseignez rien en-dehors de ce que nous acceptons ! »

Heu, dites. Outre le fait que tout projet commun, toute vie politique française sera rendue assez difficile si nul n’expose plus la simple teneur, l’essence du cadre politique commun de notre quotidien, y a-t-il vraiment lieu de redouter qu’à l’école, même de monsieur Peillon, on vienne à marteler trente heures par semaine une doxa marxiste-léniniste ? Vous souvient-il des cours dits d’instruction civique, ou de leurs manuels, vu que ces heures étaient presque systématiquement rognées au profit d’une autre matière ? Il n’y avait rien qui ne pût être contré par le discours des parents, si tel était leur désir. Il y avait là une information minimale sur les institutions du pays, l’existence de lois, et des généralités sur les principes de liberté, d’égalité et de fraternité, couchée dans un bouquin qu’on n’ouvrait pas souvent. Et on n’est pas parti pour aller plus loin. Du reste, aborder un sujet qu’on peut considérer comme relevant de la sphère privée ne signifie pas ipso facto chercher à en prendre le contrôle. Le choix d’un métier pourrait être considéré comme relevant du privé. On ne taxe pas les conseillers d’orientation, les intervenants venus présenter telle ou telle formation ou école de dérives totalitaires.

D’autre part, qui peut soutenir que l’enfant, quoi qu’il arrive, n’est pas exposé à des modèles, des valeurs, des projets, des visions du monde contradictoires ? Je ne sache pas qu’il y ait un modèle, celui qu’on enseignerait dans Les Familles – toutes – et un modèle extérieur, irréconciliable, celui de l’État. Il y a des familles diverses, des programmes scolaires qui changent, des enseignants qui les appliquent diversement, et il y a surtout le foisonnement, la masse énorme de tous les autres modèles projetés. Souvent avec une puissance de feu de loin supérieure à celle de la pauvre Éducation nationale comme à celle d’une simple famille. Ne serait-ce que le lourd arsenal publicitaire qui martèle, à chaque pas, les beautés du modèle basé sur l’apparence et le consommer plus pour valoir plus, efficacement relayé dans la cour de récré par « la bande » où l’on admire celui qui s’est fait payer le produit le plus cher. Pour les parents, chrétiens ou non, désireux de transmettre la primauté de l’être sur l’avoir, un mode de vie plus simple, basé sur l’humain plus que le matériel, ce n’est pas une sinécure que de lutter. De même, lorsqu’une entreprise intervient en cours et expose ses intérêts propres, sa vision du monde, comme le ferait n’importe quel lobby décrié. On pourra multiplier les exemples à l’infini. L’éducation par les parents devra, quoi qu’il arrive, éclairer, dénouer, décanter, trancher. Elle le fait depuis toujours ; elle restera en mesure de le faire.

Dernier point : une école idéologiquement neutre est un mythe, de même qu’une éducation parfaitement libre. Ne fantasmons pas plus là qu’ailleurs sur la liberté que garantirait la politique de la page blanche. Que l’on choisisse d’aborder un thème un peu, beaucoup, ou pas du tout, est déjà un choix non neutre. Il est neutre d’enseigner que la Terre est ronde ou que deux et deux font quatre, mais le simple volume horaire consacré à enseigner les mathématiques plutôt qu’une autre matière ne l’est déjà plus. À n’importe quelle forme d’enseignement, on trouvera à redire question neutralité.

Veiller à la liberté de conscience, veiller aussi à y éduquer ses propres enfants, quitte à ce qu’ils nous rejettent un jour comme peut-être, nous avons rejeté des modèles parentaux, ou scolaires… est une chose, saine.

Il n’est pas un Etat au monde qui n’utilise l’école pour éduquer les futurs citoyens au respect de la loi et des grands principes constitutionnels : c’est ce qui fonde la citoyenneté, c’est sa prérogative. Dans un État totalitaire, ces principes sont matraqués, et la déviance supposée, traquée. Pour de vrai. Avec des peines de prison, des tabassages policiers, des disparitions. Dans un État de droit, cela s’accompagne d’une formation à l’esprit critique ; une matière dans laquelle les parents ont, eux aussi, leur mot à dire. Et encore bien plus de marge de manœuvre que nous ne le redoutons. Mais aussi bien plus de responsabilité.

Croire que le problème vient seulement de naître, que l’école publique est devenue, ou s’apprête à devenir, un vaste camp de rééducation au service des dernières élucubrations politiques, avec la puissance dévastatrice d’un terrorisme d’État, face au bloc monolithique de familles mobilisées autour d’un même socle, n’est pas plus sérieux que la ridicule pseudo-croisade ministérielle. De cette surenchère d’anathèmes, tout le monde sort déjà perdant : des élites qui n’en finissent pas de se décrédibiliser, un débat public qui vire au combat de rue, une société qui s’émiette en camps qui auront de plus en plus de mal à se réconcilier, des parents, des enseignants, des enfants jouets de toutes les escalades et de toutes les exagérations.

Une si triste « tolérance »…

Après un léger interlude consacré aux camélidés andins, il est temps de revenir au cœur du sujet. Néanmoins, ledit n’était pas une incongruité. L’humour étant la politesse du désespoir, et le refus de se prendre au sérieux une condition de survie, ne négligeons pas le rire et la dérision. Ils valent mieux que l’aigreur et la déprime, n’est-ce pas ?

Ceci étant dit, revenons à une réflexion à voix haute moins amusante… et histoire de commencer par un souverain poncif, notons-le : la tolérance est un terme à la mode. Un maître mot de notre société, même. Le vivre-ensemble consisterait à se tolérer les uns les autres.

Cela me déplaît. M’attriste, même. Pourquoi ?

Imaginons la scène.
« Ceux qui aiment le gâteau au chocolat… Je me méfie de ces gens-là. A terme, ils finissent obèses, ils exigent des lois en leur faveur, des nouvelles normes de sièges dans les avions, de largeur de lits, une prise en charge médicale, bref, ils imposent leur système à tout le monde. Mais on ne peut pas empêcher quelqu’un, dans la sphère intime que constitue sa cuisine, de se préparer un gâteau au chocolat. Alors, on va se montrer tolérant: on va les laisser faire. Je suis tolérant envers ces gens-là, moi. Mais que je ne les entende pas parler de recettes devant moi ! Qu’il n’y ait pas d’émission « Meilleur pâtissier de France » payée avec nos impôts ! Ou au moins qu’ensuite il y ait un communiqué gouvernemental pour en rappeler tous les dangers ! Et j’espère qu’on signalera au rectorat les enfants qui mangent du gâteau au chocolat pour leur anniversaire. »

Qu’est-ce que la tolérance ?

Wikipédia nous enseigne que « dans son sens le plus général, la tolérance, du latin tolerare (supporter), désigne la capacité à accepter ce que l’on désapprouve, c’est-à-dire ce que l’on devrait normalement refuser. »

Le Larousse en ligne, plus généreux, y voit « l’attitude de quelqu’un qui admet chez les autres des manières de penser et de vivre différentes des siennes propres » mais aussi « l’aptitude de quelqu’un à supporter les effets d’un agent extérieur, en particulier agressif ou nuisible ».
Au gré des sources, on retrouvera donc, pour finir, la notion d’ouverture et d’acceptation de la différence non pas au centre, mais à l’extrémité du spectre, et beaucoup plus couramment la notion de se résoudre à supporter ce que l’on considère être mauvais. Une notion, du reste, beaucoup plus conforme à l’étymologie : tolerare = supporter.

Ainsi, la tolérance face aux idées, aux convictions, à la foi des autres notamment, est-elle presque toujours grosse d’une condamnation sans appel. Il s’agit de l’attitude que l’on adopte à l’égard de ce qui est irrémédiablement jugé néfaste, malsain, mais qu’on a dû renoncer à éradiquer.

Dans le meilleur des cas, le glissement vers l’extrémité « positive » du spectre se borne au relativisme exprimé par « Chacun ses idées, chacun sa vérité, épicétou ».

En fin de compte, la tolérance moderne se caractérise par deux points fort inquiétants, dans la mesure où l’on fait de cette attitude l’alpha et l’oméga du « vivre ensemble » et du bon réflexe face à la différence constatée :
– La différence face à laquelle on professe de la tolérance n’est acceptée qu’à condition d’être invisible, inaudible, et de n’influer en rien sur tout ce que son porteur présente au monde extérieur (ses valeurs, ses choix de citoyen…) et ce déni est valorisé, puisque Tolérant ;
– Conséquence de ce désir de ne pas voir, ainsi que de la posture relativiste, aucune rencontre n’est possible : soit que l’on ait manifesté vis-à-vis de l’autre son refus de voir ce qu’il a de différent, soit qu’on ait conclu « Chacun son truc », la rencontre s’achève prématurément par un dos à dos.. Aucun échange, aucune prise d’information, ce qui alimente tous les fantasmes vis-à-vis des personnes jugées différentes et le repli entre soi. Le cercle vicieux est amorcé.

Il n’y a pas besoin d’une réflexion poussée pour constater quel modèle unique nous est imposé là, sans avoir l’air d’y toucher. Basé sur le plus petit dénominateur commun, le reste étant prié de se confiner aux catacombes de « la sphère la plus intime du privé », il « prie » le citoyen d’adopter en toutes circonstances un comportement conforme à cette page blanche, pardon ! incolore, et lisse.

Les seules différences libres de s’exprimer étant celles qui n’y portent pas atteinte, celles qui ne sont qu’une surface, en-dessous de laquelle chacun est censé, à coups d’évidences, adhérer de tout son être au consumérisme occidental, à l’idéal de toute-jouissance individuelle à l’exclusion de toute autre valeur, essence, identité.

Le reste est réprouvé avec la brutalité sourde d’un mur de pierre. Les différences « tolérées »doivent se savoir enfournées dans le grand sac de « ce que, normalement, on ne devrait pas admettre ».

Normalement ! Et quelle norme !

La tolérance de notre temps pose en parangon de respect alors qu’elle en est l’exact opposé. Elle est refus a priori de la rencontre, repli, esquive. Un épouvantable cordon sanitaire autour de ce qui nous trouble. Elle est le silence imposé, d’un geste impérieux de la main – ce mortifère « Je ne veux pas le savoir. »

Tolérer un prophète : le laisser crier dans son désert. Et ne pas le reconnaître. Tolérer celui qui vient : maintenir une large distance de sécurité.

Juger. Sans amour.
« La mesure dont vous vous servez pour les autres servira aussi pour vous. » (Lc 6, 38). Christ est-il tolérant ? Son Royaume est-il un Royaume de tolérance… ou d’amour ?

La tolérance de notre temps, c’est le règne du dos à dos, alors que toute rencontre ne peut se produire que face à face : une con-front-ation. Avec un risque, la part de risque inhérente à toute interaction avec l’autre. La tolérance du XXIe siècle a déjà jugé, avant que de connaître. Le respect, l’ouverture, l’acceptation, se manifestent à l’égard de ce que l’on a déjà choisi de rencontrer. La rencontre avec l’autre, enjeu de toute notre vie d’être humain, ne peut avoir lieu que si nous osons sortir de cet enchevêtrement de flux de cauchemar qui courent à une vitesse folle, chacun rivé à sa voie, à jamais disjointe de toutes les autres – comme ces démentiels échangeurs de nos périphériques de banlieue où les voies s’entremêlent sans jamais se croiser.

Au-delà de ce risque, il y a la découverte, l’enrichissement, et la Vie.

« Personne ne vit mieux en fuyant les autres, en se cachant, en refusant de compatir et de donner, en s’enfermant dans le confort. Ce n’est rien d’autre qu’un lent suicide. »
(Pape François, Evangelii Gaudium »)

On m’objectera – on m’a déjà objecté – que la rencontre avec l’autre ne pouvait pas, ne devait pas être obligatoire, et que chacun doit rester libre de ne pas interagir avec untel ou untel, voire avec une catégorie entière. Certes. Mais la non-rencontre n’a aucune raison de s’accompagner de jugement, de rejet, d’évitement. Elle est comme une page blanche – peut-être destinée à le rester – plutôt qu’une page où s’inscrirait un fatidique « Non ».

Après cet inquiétant tableau, il est temps de faire retour sur soi-même. Qu’est-ce que je tolère ? A quoi est-ce que je m’ouvre et qu’est-ce que je respecte ? La réponse, c’est à redouter, sera terrible.

Mais elle fournit la matière à une prière, et ça, c’est le principal.