C’est Johnny et Victor qui sont sous l’Arc de Triomphe…

Il y a des personnalités dont on ne sait plus trop si elles sont déjà mortes ou pas. Parce qu’elles sont très âgées, en retrait, qu’elles le savent, et qu’il n’y a qu’un journaliste de temps en temps pour aller recueillir leur avis – et l’on se dit alors: tiens, mais il était encore là lui ? De toute façon, vivants ou morts, ça ne change plus grand-chose: ils ont tout dit, mais ils sont là comme une montagne ou même une simple colline, dans le paysage et pas près d’en partir.

Je voyais un peu Jean d’Ormesson (dont je n’ai rien lu) comme ça.

Et puis il en a d’autres qui sont là dans le paysage aussi, dont on sait très bien qu’elles sont en vie parce qu’on ne peut même plus imaginer qu’elles puissent mourir. Elles ne font pas partie du paysage, elles font partie de la vie de notre humanité, quand bien même on ne s’intéresserait pas du tout à leur oeuvre. Elles ont si longtemps fait partie du monde que nous connaissons qu’on ne peut pas s’imaginer que de ce monde-là, il faut parler au passé et qu’à force d’années, on est passés à un autre. Ceux-là, leur présence nous rappelle, d’une manière plus terre à terre, plus incarnée, moins abstraite, moins éthérée que les précédents, qu’il y a eu quelque chose avant nous, que le sang qui coule dans nos veines est aussi celui d’autres êtres humains que nous. Ils formaient, plus que les précédents, la continuité avec le passé proche et s’opposaient à leur manière, même passive, à la généralisation de la mentalité de poissons rouges de notre siècle.

Ils ne sont pas là comme des montagnes, mais plutôt comme de grands arbres qui se desséchaient branche après branche dont on est tout triste et surpris de découvrir qu’eux aussi, ils peuvent mourir tout à fait, tomber et n’être plus là.

Ce jour-là, même si le monde ne s’est pas effondré, bien sûr, la place vide laissée par l’arbre tombé dans la nuit saute aux yeux, tout de suite, et pour longtemps.

Johnny, dont je n’ai jamais rien écouté, je veux dire, de moi-même, et pour la production duquel je n’avais aucun goût particulier, est incontestablement de ces derniers.

Comme à chaque disparition de célébrité, le monde fait mine de découvrir que Johnny n’était pas un saint, et que du coup, au lieu d’honorer ses restes mortels, il serait plus juste, plus politique et plus éco-citoyen et responsable de coconstruire un déversement de purin sur son corbillard. Bof, bof.

Victor Hugo, dont les funérailles titanesques servent de mètre étalon, avait un rapport au sexe féminin des moins respectables. Voltaire a laissé aussi des pages fielleuses qui préconisent de maintenir la plèbe illettrée, pour garantir sa docilité. On en trouvera toujours, des zones d’ombre dans nos grands disparus gisant au Panthéon et autres cendres de conséquence.

Johnny Hallyday n’était pas un saint, ni un héros, il était populaire. C’est différent. Vous croyez que les deux millions de Français qui assistaient aux obsèques de Victor Hugo avaient tous lu Les Misérables (et vous, au fait ?) et savaient déclamer Les Châtiments d’une traite ?

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Certes non. Victor Hugo devait aussi sa cote à sa carrière de militant politique, laquelle est d’ailleurs toute une avec son œuvre d’écrivain. Et si Johnny réunit deux millions de fans, ce ne sera pas non plus parce que ses chansons ont remplacé poste pour poste Les Misérables dans la culture française.

Johnny était populaire auprès de trois ou quatre générations de Français, parmi lesquels, excusez du peu, la comtesse douairière de Paris, qui dit-on s’est précipitée dans sa loge après un concert à Bercy.

Qu’est-ce qui rend une chanson populaire ? Mystère. De tout petits riens font que ça se chante, se danse, revient et se retient, selon une autre star partie trop tôt et qui s’y connaissait. La recette est si bizarre et si fantasque qu’une bonne part des auteurs de tubes immortels – ceux qui sont de toutes les rétrospectives du 31 décembre et des playlists d’un tiers des mariages au moins – ne l’ont plus jamais retrouvée. Toute leur gloire tient en deux minutes trente qui ont fait chavirer un été. Johnny, ç’aura été ça, mais toute sa carrière, ou pas loin. Il y avait toujours, partout, la vague rumeur d’un transistor diffusant du Johnny dans un coin de nos têtes. Ce n’est ni fabriqué, ni fictif : c’est comme ça.

« Le jour de la mort de Johnny, je pars laisser passer l’orage sur l’île Amsterdam. » Je me l’étais promis.

Si vous ne connaissez pas l’île Amsterdam, c’est une fière possession française d’au moins dix kilomètres par six tout au sud de l’Océan Indien, à peu près à égale distance de l’Afrique, de l’Inde et de l’Australie. Hormis l’île Saint-Paul, de la même taille, le plus proche voisin est à presque deux mille kilomètres. Un endroit à peu près tranquille donc.

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Finalement, j’aurais dû. Mais pas à cause de Johnny, ni même des hommages, ni des articles de presse locale fiers de dégainer la photo de la star descendant du train en gare de Val-Trambouze ou en escale à l’aéroport intercommunal de Toutouville-sur-le-Lérot.

Plutôt à cause du reste.

Des récupérations, de ceux qui récupèrent en dénonçant la récupération, de ceux qui dénoncent la récupération de la dénonciation de la récupération. De ceux qui traitent les amateurs de Johnny de beaufs rances et réacs et ceux qui traitent ceux qui traitent les amateurs de Johnny de beaufs rances et réacs de snobs rances et bobos. De ceux qui se sont donné depuis ce jeudi midi le mot d’ordre de se démarquer de la plèbe en l’appelant « l’exilé fiscal Smet » (sic) ; j’espère qu’ils n’auront jamais le culot d’accuser quiconque de mépris de classe : une poutre pourrait bien leur remuer dans l’œil.

Des récupérateurs à poux et des récupérateurs papous, des récupérateurs à poux pas papous, des récupérateurs papas pas papous, et des récupérateurs papous pas papas à poux, soit dit sans vouloir discriminer les papous, ni les pères, ni les les phtiraptères.

Faire descendre les Champs sur une prolonge d’artillerie, ou pas loin, aux restes mortels d’un personnage fiscalement domicilié hors de France, une hérésie ? Un peu, il faut l’avouer. Mais dans dix ans, nous passerons pour des andouilles de nous en être tenus là. On s’en fichera autant que des écarts d’Hugo et de Voltaire pourtant autrement de nature à souiller leur mémoire et la teneur de leurs idéaux. On s’en fichera, des écarts de l’homme Jean-Philippe Smet, parce que ce n’est pas lui que la France pleure. Ce n’est même pas à l’homme Jean-Philippe Smet, de son nom de scène Johnny Hallyday, qu’on rend hommage. « Johnny » représente, dans l’esprit des Français, y compris ceux qui ne l’appréciaient pas, ni lui, ni sa musique, quelque chose de bien plus que lui-même et son oeuvre.

Je crois surtout qu’avec lui, on sait qu’on enterre « les années 80 », dont la nostalgie, pas que musicale, correspond pour plusieurs générations à la nostalgie d’une jeunesse où tout était possible, avant les désillusions post-1991. Deux, trois, quatre générations de Français enterrent avec lui non seulement leurs vingt ans, mais aussi une certaine idée, qui a bercé le pays, de la jeunesse.

C’est normal que ça secoue jusque dans l’île Amsterdam.

 

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Nuit Debout, quand la jeunesse nous bouscule

Il faut l’avouer, je ne suis plus jeune. Mes perpétuelles baskets ne peuvent cacher l’implacable réalité. Cet été, j’entrerai de plain-pied dans la zone où l’on guette anxieusement le premier cheveu blanc et la première réclame pour « Notre Temps » dans la boîte aux lettres.

Mon regard sur la Nuit Debout ne sera donc pas celui d’un jeune. Apparemment, j’appartiendrais (de justesse) à la génération X plutôt qu’Y. C’est pour situer. Je n’ai jamais vu dans ces classes grand-chose d’autre qu’une forme moderne de la complainte quadrimillénaire contre ces jeunes qui ne respectent plus le roi, ni les dieux, et qui ne veulent pas apprendre à tirer à l’arc.

Je n’y suis pas allé non plus, vous vous en doutez. Bien à mon corps défendant. Mais mon corps, justement, me rappelle que la nuit debout n’est pas très compatible avec le lever avant l’aube pour les prospections de terrain. Mais, comme tout le monde, j’ai lu et entendu pas mal d’avis. Très contradictoires.

Je souhaite, simplement, retenir une chose : ce mouvement réunit autour de la chose politique, de la chose publique, une génération qu’on disait totalement égoïste et dépolitisée, incapable de réagir à quoi que ce soit, de réfléchir à quoi que ce soit, et surtout pas en commun.
Hâtivement, on a voulu en faire un mouvement d’égoïsme en foule, uniquement destiné à rejeter une loi destinée à « les faire travailler un peu ». Et de s’étonner qu’un lycéen se préoccupe de ce qui sera demain le monde où il bossera. L’inquiétant serait plutôt qu’il manquât à ce point de vue à long terme.
La diversité des idées qui s’y brassent, mais aussi, et même surtout, les formes d’organisation en commun, sur le tas, qui naissent là pour faire face à l’intendance d’un mouvement parti pour durer, me semblent autrement prometteuses. La solidarité peut-elle repartir d’ailleurs ? Des jeunes redécouvrent qu’ensemble, dans la nécessité, et unis par une volonté commune, on peut résoudre ce qui, pour l’individu, est un casse-tête. Ils réinventent des organisations simples et sobres de vie commune. Cela sera d’un grand prix dans les grands effondrements qui s’annoncent.
On y voit des invités sulfureux, des partis aux slogans puérils ? Ben oui. Comment voulez-vous qu’ils n’y fussent point ? Ils ont la structure, ne manquait que l’occasion. Mais s’ils sont groupuscules, c’est que précisément leurs slogans puérils ne survivent pas à la réflexion. Nuit Debout n’est pas un meeting pour tribuns. Ils n’ont aucune chance. J’ai confiance dans les participants pour « faire le tri », c’est leur liberté, et rien n’est plus mortifère que la défiance systématique – sinon la haine – que nous manifestons envers nos jeunes.
Ils se font des illusions ? Ils croient inventer le fil à couper le beurre ? Peut-être. Qu’ils le réinventent et le fabriquent eux-mêmes, ce sera mieux que celui fabriqué en Chine et vendu fort cher en Europe. Ils rêvent ? Mais oui. Combien de temps croit-on tenir en main une société sous état d’urgence permanent, en crise chronique, en état d’austérité à vie, et à qui l’on martèle « il ne faut plus rêver » ? Une espèce d’état de guerre, mais indéfini et sans victoire possible, où la seule liberté qui reste, la seule vie qui reste est celle définie par Manuel Valls : « dépensez, consommez ».

Nous aurons beau faire, nous n’empêcherons personne de rêver d’autre chose. À la Nuit Debout, on va rêver, on va penser, on va espérer. On pensera bien ou mal, on mettra ses espérances dans de bons et de mauvais paniers. Mais ça bouillonnera. Tout sera possible le temps d’une AG, et peut-être en naîtra-t-il un autre monde que l’actuel, malgré ses prétentions à être le seul possible.
D’ailleurs, n’est-ce pas ce que nous-mêmes appelons de nos vœux ? Les deux derniers présidents avaient pour slogan : « Tout devient possible » et « Le changement, c’est maintenant ». À présent, « En marche ». En marche vers un « monde de demain » qui ressemble, en vérité, beaucoup plus à celui de 1910. À la rigueur de 1930.
Nous voulons du mouvement, du changement. En voilà, et nous nous empressons de paniquer, de tancer cette jeunesse impertinente qui ose nous prendre au mot. Changer, oui, mais sous contrôle, sous notre contrôle ! Et dans notre sens.

Voilà ce qui nous dérange le plus, je crois, dans la Nuit Debout. Elle nous signifie que le changement, le nouveau monde, le vrai, a de grandes chances de ne pas être un prolongement de l’actuel et encore moins une répétition cossue de l’ancien. Que ses structures et ses hiérarchies risquent d’être bousculées. Pire : que nous ne pouvons pas prévoir de quoi il sera fait. Alors que nous aimerions tant qu’au fond, pas grand-chose ne change, qu’on sauvegarde les principes, qu’on « aménage le système à la marge » tout au plus. Et que les jeunes ne soient là que pour trimer double afin de payer enfin la dette – financière, mais surtout écologique – que nous avons héritée nos pères, et entendons bien refiler à nos fils, avec intérêts. Ce serait si simple.
« Qu’est-ce que vous proposez à la place ? » aimons-nous lancer à l’appui de nos conservatismes. Hop ! Disqualifié, l’interlocuteur qui ne peut pas sortir de suite un épais dossier « Monde Nouveau 4.0, étude de faisabilité, étude d’impact et retour sur investissement ». Comme si notre propre monde avait été conçu et planifié en bureau d’études.

Nous voyons comment va naître le monde de demain : librement, sans contrôle, sans règles, pas même celles du saint Marché, imprévu, différent, et sans doute avec des dérapages et des débordements. Et personne ne peut savoir ce qui en sortira. Une oligarchie d’experts transhumains ? Une néo-féodalité sur villages lacustres chassant les vaches sauvages ? Rien de tout cela ?
Personne ne sait. Mais nous ne pouvons pas passer notre temps à réclamer le changement pour nous indigner que les premiers concernés, la génération qui nous suit, se mettent à cogiter la question. Là encore, l’inquiétant serait d’avoir enfanté une jeunesse tout juste bonne à nous obéir.
Je me réjouis qu’elle ne soit pas encore à ce point-là de KO debout permanent.

Je ne fais pas le malin pour autant. Je suis de la génération qui va passer à la casserole et voir son monde s’effondrer, sans savoir ce qui viendra après. J’aimerais bien, moi aussi, une transition bien planifiée, en douceur. Mais ça ne marche jamais comme ça. On ne sombre généralement pas dans le chaos ; ça, c’est pour l’espérance. Il naît juste des formes d’organisation plus simples et plus petites. Parfois plus justes et parfois pas. Reste le passage.
Ça se fait rarement sans violence.

La violence. Elle est là.
Pas négligeable. Inquiétante. Inquiétante, la vitesse à laquelle nous semblons nous accoutumer au retour de la violence politique. M. Finkielkraut a été chahuté, non pas roué de coups, mais beaucoup l’ont ouvertement souhaité. Il l’aurait « bien cherché ». À moi-même, et à plusieurs de nos amis, des personnes très bien ont exprimé leur regret que nous ne nous soyons pas fait défoncer (sic) par des zadistes (ce qui serait assez paradoxal, d’ailleurs). Bref, l’hypothèse qu’une personne soit rouée de coups pour ses convictions politiques réelles ou supposées semble de moins en moins choquante. Et bien, pour moi, elle l’est. S’agirait-il même de personnages pour lesquels je n’ai aucune affinité d’idées, comme Marine Le Pen, Nicolas Sarkozy ou Emmanuel Macron. L’eussent-ils même « bien cherché » en se montrant à des réunions brassant des idées hostiles aux leurs.
Quant à la question des casseurs… Déjà, il y a vingt ou vingt-cinq ans, rares étaient les manifestations qui ne drainaient pas en marge des troupes d’énergumènes qu’il vaudrait d’ailleurs mieux appeler pillards que casseurs. Ceux-là ne cherchaient qu’à profiter des mouvements de foule pour mettre à sac une ou deux boutiques. La donne a changé. Aujourd’hui, autour des ZAD et de leurs occupants écologistes originels, et de tous les mouvements sociaux, on voit apparaître des groupes violents revendiquant des motivations politiques. Et de fait, ils cherchent la destruction et l’affrontement avec les forces de l’ordre, et non les vitrines de godasses de luxe.
Choquant, bien entendu.
Mais dans les deux cas, cette montée de la violence politique est une réalité que nous avons intérêt à regarder en face. Le rejet du monde tel qu’il est prend des formes d’une brutalité croissante, et ce n’est pas en vissant le couvercle de la cocotte aux cris de « c’est comme ça, pas autrement, TINA et adaptez-vous ou disparaissez » que nous réduirons les risques d’explosion. Là non plus, on ne peut pas gagner sur tous les tableaux. Répéter sur toutes les ondes que tout est foutu et clamer aux autres que rien ne doit changer, tous en rang dans l’ordre et la discipline. Empêcher la tension de dégénérer en véritables émeutes, construire demain autrement que dans l’affrontement bête et brutal, sera plus compliqué que ça. Gardons en tête, du reste, que sages ou fous, les jeunes seront aux commandes après nous. Mon Dieu qu’ai-je dit ! Est-ce pour cela que nous sommes si anxieux d’inventer au plus vite le moyen de ne pas vieillir ?
Pour surtout ne jamais leur laisser de place ?