Chronique de terrain n°20 – Quel air, ce printemps ?

La saison de terrain touche à sa fin. Encore une semaine et ce sera pratiquement terminé, hors quelques sites dont le suivi se prolonge jusqu’en juillet.

Trop tôt pour s’avancer

À cette date, il est encore trop tôt pour se lancer dans les analyses et les rédactions. Techniquement, on pourrait, pour quelques dossiers dont le terrain est déjà terminé.

Pas les STOC. Ceux-ci sont, pour ma part, finis depuis hier pour la campagne 2016. Mais comme il s’agit d’un protocole destiné à fournir des données pour calculer des tendances dans la durée, ces mêmes données, à l’échelle locale, ne sont analysées que tous les cinq ans. Autant, au plan national ou régional, les carrés sont assez nombreux et l’historique assez long pour qu’il soit pertinent de recalculer les tendances lourdes en ajoutant les données chaque année, autant sur un département, les embardées interannuelles – ne serait-ce que météo – prennent une telle ampleur qu’on voit tressauter les courbes sans rien pouvoir en tirer.

Mais je ne vais pas analyser tout de suite non plus les dossiers sur lesquels je pourrais, techniquement, le faire, les inventaires de parcs, par exemple. En effet, le printemps n’est pas terminé. Toutes les données ne sont pas rentrées. Nous avons même encore quelques bénévoles, chevronnés, gros contributeurs, qui ne rentreront leurs données dans la base que dans quelques mois, consacrant leurs longues soirées d’hiver à, rituellement, « vider leurs carnets d’obs ». Mes données du printemps 2016 sur le parc Machin sont saisies, oui, mais la base ne contient pas encore tout le relevé du printemps 2016 dans le département. Du coup, impossible de les remettre en contexte. De savoir, par exemple, si c’est à cause de la pluie que la Fauvette grisette ne s’est pas reproduite, ou si c’est une affaire plus locale, par exemple un débroussaillage mal ajusté de quelque buisson.

Et maintenant que notre base en ligne nous permet cette recontextualisation, grâce à une centaine de mille données, ce serait vraiment dommage de s’en priver. Patientons donc.

Le ressenti d’un chaos

Il n’empêche qu’à cette date, et après une saison qui m’a mené sur une grande partie du département, je peux dresser un premier bilan de ce qu’on appelle mes ressentis de terrain. Quitte à constater que les données ne les confirment pas, et à chercher pourquoi.

Et le premier ressenti de ce printemps 2016, voyez-vous, c’est que c’est le bazar. Infâme.

Oh, globalement les migrateurs sont revenus aux dates classiques, du moins en ce qui concerne les premiers arrivants. Non, le vrai problème, c’est la chronologie de la nidification.

Mi-mars, par exemple, j’avais des jeunes Hérons cendrés déjà tout emplumés, près de l’envol, et à côté d’eux, des nids où « ça couvait » tout juste. Mais cette semaine, sur la même héronnière, aux côtés de nids déjà vides, ça couvait encore sur d’autres ! Et sur d’autres encore, des jeunes à peine éclos !

De même, j’ai vu avant-hier de jeunes Cygnes tuberculés, non pas frais du jour, mais vraiment pas vieux : à peine la moitié de la taille des adultes. Normalement, à cette date, les Cygnes de l’année ne se distinguent plus des parents que par leur plumage grisâtre… Du côté des Faucons pèlerins, trois couples ont élevé des jeunes. Chez deux d’entre eux, les envols ont eu lieu à une date classique (15-20 mai) mais l’unique poussin du dernier couple vient seulement de réussir le grand saut, avec trois bonnes semaines de retard. Difficile à comprendre chez une espèce qui s’installe très tôt dans la saison… et ne manque pas de proies.

D’ailleurs, avec 4 jeunes pour 3 couples, le succès de reproduction est particulièrement bas…

Que dire de cette femelle de Faucon crécerelle qui, hier sur mon STOC, était en train de couver, en plein mois de juin, sur sa lucarne habituelle ? Une ponte de remplacement ? Peut-être… sachant qu’au premier passage, début mai, le site n’était pas occupé. Du tout.

Ressentis de terrain encore ? Cette année, nous avons assisté à des passages de pouillots particulièrement massifs. Avec notamment un nombre anormalement élevé, sinon record, de Pouillots de Bonelli et de Pouillots siffleurs. La plupart de ces oiseaux forestiers ne nichent pas chez nous. « Le Bonelli » est lié aux bois clairs, secs et chauds ; nous en avons peu. Le Siffleur, c’est l’inverse : il aime les cœurs des vieilles futaies. Là aussi, nous sommes bien mal pourvus. Il s’agit sans doute de migrateurs qui se sont trouvés bloqués chez nous quelques jours par le mauvais temps.

Moins compréhensible : le Rougequeue à front blanc. Il a commencé par manquer cruellement à l’appel, sur mes points tout du moins – car la base, elle, indique un pic de passage marqué fin avril, suivi d’un retour à des effectifs plus modestes, ce qui montre exactement le même phénomène que pour les pouillots : la période de mauvais temps fin avril, début mai a contraint une vague de migrateurs à faire halte chez nous. En revanche, il est un constat moins anecdotique et, lui, vérifié par la base : l’espèce est en train de disparaître du centre de l’agglomération lyonnaise. Je ne suis pas surpris. Quand j’ai commencé à prospecter le quartier de Montchat et ses alentours, je le trouvais à chaque fois en deux ou trois points. Comme nicheur, je veux dire. Je ne l’y ai plus contacté depuis trois ans.

Et là, sans hésiter, je le classe comme victime de la densification : c’est une espèce des jardins agrémentés de gros arbres, de préférence à cavités. Tout ce qui disparaît à grande vitesse en zone urbaine. Demain, comme à Paris, il faudra aller au bout de la banlieue pour retrouver cette petite flamme orange sur les toits et les sapins.

Même constat pour la Mésange noire et la Mésange huppée, deux espèces des forêts résineuses bien représentées à Lyon où les conifères d’ornement sont nombreux. Habitué à fréquenter des quartiers où elles sont relativement communes, je ne les retrouve plus depuis trois ans, même dans les parcs.

J’ai observé nettement plus de Pies-grièches écorcheurs que d’habitude, y compris sur des carrés où je ne l’avais jamais vue… constat que la base ne partage pas : l’année y est même plutôt moyenne. Voilà qui est étrange. D’autant plus que je ne les trouve pas n’importe où, mais bien sur des milieux qui lui conviennent. C’est facile, avec elle. Prenez une prairie pâturée entourée de haies, examinez le sommet des buissons, de préférence les plus épais, par exemple à l’intersection de deux bonnes haies bien épineuses : normalement, vous verrez le dos roux, la calotte grise et le masque de cambrioleur du mâle qui veille sur le territoire pendant que Madame couve au cœur du fourré. Mais je la vois aussi sur les fils téléphoniques, lors de mes trajets de point à point. Bref, cette année, elle est vraiment facile à trouver. Et début juin, sur des sites favorables, on ne peut plus parler d’oiseaux de simple passage.

La météo demeurant capricieuse, on ne peut garantir qu’il y aura, pour autant, une bonne reproduction.

Alors ? Est-ce la suite logique de deux bons printemps qui auraient regonflé les effectifs ? Ou d’un hivernage sahélien moins désastreux que d’habitude ? Ou encore, comme le suggère un collègue, des migrateurs bloqués au point d’avoir posé leurs valises sur des territoires favorables, mais plus au sud que d’habitude ?

Nous ne le saurons qu’à la fin de l’année, en comparant nos données à celles de nos collègues résidant plus au nord.

Parlons des absents, maintenant.

Je n’ai pratiquement pas vu de Tourterelles des bois. Deux, pour être précis, alors qu’il s’agit d’une espèce en déclin, mais commune. Du côté de la base, les données s’annoncent, pour l’heure, peu nombreuses, mais comme lors d’une année basse « ordinaire ». Cette espèce est toutefois en déclin marqué sur 2009-2015. Rien d’étonnant : elle cumule les handicaps d’être transsaharienne et liée au bocage, aux paysages ruraux « traditionnels ». Vous ne la trouverez ni dans les lotissements, ni dans la steppe céréalière, cette immensité vouée à l’agro-industrie sur des milliers d’hectares dépourvus du plus humble buisson. Autant dire qu’on la voit de moins en moins.

TDbois

Tourterelle des bois

Deux autres espèces m’inquiètent. Deux espèces théoriquement communes qui le sont de moins en moins.

La première est le Bruant jaune. Bizarrerie locale : cette espèce de plaine, qui apprécie les milieux secs et ensoleillés, n’est présente, dans le Rhône, qu’au-dessus de 500 mètres d’altitude. S’il est d’usage d’invoquer la concurrence avec le Bruant zizi, qui possède à peu près les mêmes exigences écologiques, mais préfère les altitudes basses et manque d’ailleurs sur une bande nord-est de la France, l’hypothèse me semble assez mise à mal par le fait que ces deux espèces cohabitent sur les trois quarts des paysages de plaine du territoire… Même si le Bruant zizi se montre sensiblement plus thermophile, les basses altitudes n’interdisent en rien la présence du Jaune. Sans preuves, j’avancerais bien l’hypothèse que ce sont les prairies naturelles, et non les températures plus fraîches, qui manquent chez nous en-deçà de 500 mètres, et que c’est là ce qui est intolérable pour le Bruant jaune et supportable pour son cousin.

Du coup, c’est à la déprise agricole, qui, dans le Rhône dit « vert », remplace massivement ces vieilles pâtures par d’infâmes parcelles de résineux, des champs de bois où rien ne vit, que j’attribuerais la disparition du Bruant jaune, plutôt qu’au changement climatique qui ne devrait pas être son pire ennemi.

Concernant la Fauvette des jardins, en revanche, je ne dirai pas la même chose. Cette espèce est connue pour apprécier les milieux frais. En outre, c’est une migratrice au long cours, donc, défavorisée par les sécheresses qui touchent ses zones d’hivernage africaines. Elle devrait aussi bénéficier des jeunes stades forestiers, buissonnants, plus ombragés que les pâtures ; or, il n’en est rien…

Des trans-sahariens mieux représentés que d’habitude, d’autres pas ; des nichées en décalage complet avec les dates classiques, mais aussi d’un couple à l’autre. C’est un sentiment de désordre qui domine, à l’image d’une météo chaotique. Il est à craindre que la reproduction soit peu productive cette année.

L’ennui, c’est que beaucoup d’espèces n’ont vraiment pas besoin de ça.

bruant jaune CDA ouroux 2012

Bruant jaune

Chronique de terrain n°14 – Le (petit) duc de Saint Jodard

La semaine dernière, la pluie m’a empêché de travailler. Sur le terrain, je veux dire. Elle sabote mon investissement productif et cherche à me démoraliser. J’envisage le recours à un texte de loi, voire au 49.3 car il est intolérable qu’avec les impôts qu’on paie et à l’heure de l’innovation et du numérique, le tonneau du ciel se mette en perce de la sorte pour contrarier la productivité des honnêtes gens.

Mercredi dernier, j’ai tenté un STOC. Un point – il fait gris, dites donc. Un second, ça s’assombrit… À trois, les premières gouttes, et les points quatre et cinq (sur dix) se sont déroulés sous l’abadée d’eau, la radée, sur un merle transi, ô le chant de la pluie. Ne restait qu’à jeter l’éponge (certes) et rentrer au sec.

Si d’aventure vous découvriez aujourd’hui ce blog, et vous étonniez de voir ce soi-disant mec de terrain en sucre rentrer dans sa boîte aux premières gouttes, n’en faites rien. Ce n’est pas moi le problème, mais les oiseaux : sous la pluie (ou par grand vent), ils sont à la fois moins actifs et moins détectables. Une prospection réalisée dans de telles conditions raterait donc l’essentiel (par exemple, ce jour-là au point cinq, je n’avais que trois espèces au lieu de la dizaine envisageable) et ne serait absolument pas comparable aux autres, réalisées par temps sec et calme. Ce qui ôterait toute validité scientifique à l’affaire.

Qu’à cela ne tienne ; je vais, au lieu de cela, vous partager une autre petite histoire de terrain. Une histoire de hiboux et de Saint Sacrement.

Le week-end précédent, nous avions trouvé refuge, avec quelques amis, dans un prieuré de la région. Le paysage alentour est aimablement rural, dominé par la prairie permanente et l’élevage bovin. De grosses fermes parsèment le plateau entaillé par la Loire. A l’ouest, la lourde échine du Haut-Forez barre l’horizon ; à l’est, les monts de Tarare, dits ici les montagnes du Matin, étirent leurs plus modestes ondulations, le point culminant de chacun des massifs se signalant par une antenne qui a le mérite d’offrir un point de repère. On peut espérer ici des milieux plutôt préservés, bien que les haies se soient raréfiées. Comme partout, on a subventionné leur arrachage, puis leur replantation, qui n’a guère eu lieu. La haie, c’était vieillot et pénible à entretenir ! Mais les vaches sont restées, et leur besoin d’abri, de feuilles plus goûtues aussi… Il subsiste donc un squelette de bocage.

Les bourgs somnolent. Il y a beau temps que le tissage à domicile a disparu. Les commerces ont trop souvent fermé. Reste ici le prieuré.

Naturellement, bien que n’étant pas au travail ni même dans mon département, j’ai chaussé les jumelles et emprunté une à une les petites routes qui rayonnent dans la campagne. Enfin, prospecter ! Un terroir inconnu (de ma pomme !), rural, herbager. A l’aventure !

Bien sûr, il y avait ce fichu vent. Mais est-ce lui seul qui explique l’absence de Fauvettes grisettes, de Tariers pâtres et de Pies-grièches écorcheurs ? Peut-être, mais en-dehors de mes propres prospections, la base locale manque réellement de données sur ces espèces du bocage dans le coin. Il est vrai que ce sud Roannais souffre d’un certain déficit de prospection.

En tout cas, hormis merles, rossignols, Fauvettes à tête noire et fringilles des jardins (Verdiers, Serins cinis, Chardonnerets…) et le ballet de Milans noirs au-dessus des gorges, la liste est bien modeste.

Je repère tout de même des jeunes Faucons crécerelles tout près de l’envol à la lucarne d’une grange. Plus loin, c’est un adulte qui jaillit d’un peuplier et monte alarmer un Circaète de passage qui plane haut dans le ciel. Pour tout dire, il est invisible à l’œil nu et je ne l’aurais pas repéré si le Crécerelle ne m’y avait pas mené.

Quatre Hirondelles rustiques virevoltent autour d’une vieille dépendance agricole et finissent par s’y engouffrer : à n’en douter pas, les nids sont là. Voici quelques Bruants zizis, le chant à peine perceptible d’une Huppe, une Alouette lulu. C’est maigre pour le cortège du bocage et pour celui des espèces des milieux bien ensoleillés : le défilé des thermophiles est resté bien spartiate !
Dans le bourg, une douzaine d’Hirondelles de fenêtre en sont encore au tout début de la construction des nids. Les passages pluvieux d’avril ont dû retarder leur installation. Je vois peu d’anciens nids, en revanche ; les locaux auraient-ils la mauvaise (et illégale) idée de les détruire ?

Alouette lulu

Alouette lulu

Le soir tombe. A la nuit noire, je sors dans la cour du prieuré dans l’espoir d’entendre un Rapace nocturne quelconque. A peine la porte ouverte j’entends un son étrange, régulier, droit devant moi dans l’un des deux gigantesques séquoias : « Tiou… tiou… tiou… tiou… »

Pas de doute, un Hibou petit-duc chante, là, juste devant moi.

C’est une bête étrange que le Petit-duc scops (son nom officiel). D’abord, il est à peine plus gros qu’un étourneau. Ensuite, contrairement à ses nobles confrères, il se nourrit presque exclusivement d’insectes, principalement des grandes sauterelles, espèces volontiers nocturnes. Il s’ensuit que le Petit-duc est intégralement migrateur : impossible de survivre en hiver sous nos latitudes avec un régime comme le sien. Avant la fin de l’été, il reprend donc la direction de l’Afrique subsaharienne, et ne nous revient qu’en mars ou avril.

Assez commun dans le Midi et un grand quart sud-ouest, rare ailleurs, ici dans la Loire, il n’était pas connu si loin au nord : cette découverte complètement fortuite est d’importance !
Je commence par m’escrimer vainement à tâcher de le voir. Je finis par y parvenir. Disons l’apercevoir. Il s’envole. Rejoint un vieux mûrier creux qui lui offre peut-être bien le gîte. Un second chanteur lui répond alors : ce n’est pas un oiseau isolé, mais au moins deux mâles cantonnés !
C’est la première fois que j’ai l’occasion de voir cette espèce. C’était donc ce qu’en langage ornitho, on appelle une coche. Toutes mes autres rencontres avec elle s’étaient bornées au contact auditif. Et pour tout dire, en réalité, il m’a fallu trois jours, enfin trois soirs pour réussir. Ça vous fait rire ?
Et bien essayez.

Cette traque un peu égoïste, et l’aspect purement scientifique aussi, m’ont fait perdre de vue le principal. Enfin, l’autre moitié du principal. Il aura fallu le troisième soir pour cela. L’après-midi, passé Vêpres, nous avions pris un temps d’adoration. D’ordinaire, je ne suis pas très versé dans la chose, mais cette fois-ci, cela ne m’a pas laissé indifférent, ce temps entre Ciel et terre où Dieu est présent, là devant nous, dans un disque de couleur crème. Sans bruit, sans tapage, simplement là.

Le soir, lorsqu’enfin j’ai pu faire taire l’excitation de la traque et de la coche enfin faite, il est resté l’essentiel. Le Petit-duc qui continuait à égrener ses perles, là-bas. Les deux Chouettes effraies qui comme chaque soir, sont venues, fantomatiques, survoler la cour, parfois chuinter un coup vers le chanteur avant de repartir en silence vers les prés qui entourent le petit bourg. Le ciel, Jupiter scintillant au zénith.
Contemplation d’un monde vivant.

Effraie, Petit-duc, tout cela – pour une fois ! – c’est bon signe. C’est le paysage encore suffisamment protégé, le milieu assez riche, presque indemne de poisons. Le sachant, observer ces espèces, c’est comprendre cette chance, rare, fragile.

Il m’est venu en tête l’image d’une grande hostie rompue en deux moitiés, l’une du Ciel et l’autre, celle de la terre, faite ce soir de la présence de ces quelques Rapaces nocturnes. Complétude.

« Dieu vit tout ce qu’il avait fait : c’était très bon. »

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Chronique d’une saison de terrain – 10 Printemps sur le plateau

Enfin, la campagne !
Ou presque. C’est le « plateau mornantais ». Un terme qui, bizarrement, ne parle à personne sauf aux locaux et aux naturalistes. Nous sommes donc près de Mornant, à une trentaine de kilomètres au sud-ouest de Lyon, sur ce qu’on appelle un « plateau cultivé ». L’altitude est de trois à quatre cents mètres, au-dessus du Rhône à l’est et du Gier au sud. Le paysage est marqué par l’agriculture : prés, petits champs, vieilles fermes. On y trouve aussi d’étonnantes landes poussées sur le maigre sol d’où émergent des chicots rocheux. Une biodiversité sans grand équivalent à moins de 50 kilomètres de Lyon.
Et de plus en plus, poussant leurs tentacules du nord vers le sud, les sinistres ZAC et leurs mornes hangars.

Le temps est splendide, mais il y a du vent. Un vent à vider la mer Rouge s’il venait de l’est. Il vient du nord et ce n’est pas mieux. Rien de plus frustrant pour l’ornithologue. Un magnifique ciel bleu qui appelle sur le terrain, et paf, ce grand dépendeur d’andouilles de zef qui gomme les chants des oiseaux et les incite eux-mêmes à se tapir à l’abri des buissons. On ne voit rien, on n’entend rien et on n’a même pas l’excuse de trombes d’eau pour rester sous sa couette.

Les premiers points – car il s’agit encore d’un STOC – m’amènent dans ces landes. Je ne trouve pas la Fauvette mélanocéphale, cet OVNI méditerranéen dont une petite population existe justement sur ce plateau. Mais au milieu d’un chorus de Fauvettes grisettes, j’entends – et je vois même – ma première Tourterelle des bois de l’année, avec son dos maillé et son plumage presque violet. Malgré son nom, c’est un oiseau des haies et du bocage, « de milieux semi-ouverts », et presque chaque année, je la contacte ici. Les Rossignols sont aussi de la fête, à tel point qu’il y en a bien plus sur chaque point qu’il ne peut en nicher : sans doute une tombée de migrateurs.

Tourterelle des bois

Tourterelle des bois

Cette lande offre au cœur de pays si anthropisés, si marqués par l’emprise de l’homme, un prodige de diversité. Des genêts hirsutes, des rocs affleurant, des fauvettes extraordinaires, et nous ne sommes pas au fin fond des Causses mais à deux pas de la grande ville.

Rassurez-vous, amis de l’ordre et de la civilisation : d’ici trois ans, il n’en restera rien, sous l’épais tapis d’une autoroute destinée à jeter avec un gain estimé à trois minutes (sur 60 km) un flot supplémentaire d’automobilistes dans le même goulet d’étranglement où ils achèvent actuellement leur périple, du côté de Solaize. Ainsi va « le progrès ».

Mais près de la vieille ferme du point 1, un cri étrange m’a retenu. « Houp, houp houp houp »… Un chien ? Non, c’est bien une Huppe, qui a décidé, allez savoir pourquoi, de donner quatre notes à sa phrase de chant qui en compte d’ordinaire trois ! Je la trouve même facilement ; elle me présente son dos bariolé noir et blanc, et tourne sa tête orangée pour chanter. Upupa epops, ordre des upupiformes, famille des upupidés, ça ne s’invente pas. Ses proches cousins sont des espèces tropicales. Elle nichera, je l’espère, sous quelque vieille tuile romaine soulevée, ou dans un saule têtard.

Sur le point trois, à l’abri du vent dans un vallon, quelques cris grinçants et doux attirent mon attention. Dans un chêne pas encore débarrassé de ses feuilles d’automne, deux Faucons crécerelles ont retrouvé le vieux nid de corneille qui déjà l’année dernière avait accueilli leur nichée. Roux sur le roux des feuilles. Bref temps de contemplation.

« Est-ce avec ton discernement que le faucon prend son vol, qu’il déploie ses ailes vers le sud ? » (Jb 39, 26)

Le Bruant zizi pousse la ritournelle qui lui a donné son nom. J’aime les bruants, famille de granivores presque tous joliment colorés, et signes aussi – « indicateurs » – de campagne plutôt préservée. Encore celui-ci est-il une espèce très commune, sauf au nord de Paris et en altitude.

Aux points suivants, à flanc de coteau, je retrouve malheureusement le vent et ne détecte pas grand-chose, hormis les oiseaux les plus proches. Aléas du protocole. Des Fauvettes grisettes presque partout dans les haies. Une ou deux Alouettes dans les secteurs de champs ouverts, car l’Alouette des champs, comme son nom l’indique, aime les espaces bien dégagés. Des mésanges, des merles, des Fauvettes à tête noire, ces espèces généralistes – vous commencez à les connaître – au moindre bosquet. Un cri d’Oedicnème ! Un seul. Cet étrange petit échassier au gros œil rêveur hante les chaumes et les labours du plateau, mais on le trouve jusqu’aux portes de la ville. Un drôle d’animal, vraiment, si apte à se dissimuler – si cryptique – qu’il a beau être encore assez répandu dans les champs et les vignes du Rhône, les agriculteurs eux-mêmes ne le connaissent généralement pas, avant que les naturalistes attirent leur attention dessus. Révélateur : dans la région, on ne connaît aucun nom populaire à celui qu’on appelle, dans l’Ouest, « courlis de terre ».

Ces points sont un peu plus que des points. D’ici, l’œil embrasse un fantastique panorama qui appelle à l’évasion. Si les Alpes sont aujourd’hui noyées dans la brume, le Massif central déploie ses accores devant moi, depuis les hauteurs de Givors jusqu’aux monts du Lyonnais en passant, bien sûr, par les crêts du Pilat, leur antenne et surtout, bien visibles dans le jour qui se lève, les chirats – pierriers – qui roulent à leurs flancs. Au sud-est, le clocher bariolé de Saint-Maurice-sur-Dargoire, l’énorme église de Saint-Didier-sous-Riverie qui se donne des airs de cathédrale avec ses deux massives tours carrées, la médiévale Riverie elle-même, haut perchée, et Saint-André-la-Côte accroché au flanc de son « Signal » qui culmine à 934 mètres. Entre les Monts et le Pilat, la trouée du Gier, qui fonce vers Saint-Etienne, Firminy, la Haute-Loire. Là-bas, déjà, ce n’est plus ce Massif central pour rire que nous avons dans le Rhône, avec ses deux bosses dépassant mille mètres (mille un et mille neuf !), sa poignée de Chouettes de Tengmalm et de Grands Corbeaux pour « faire forêt de montagne » et son petit bout de landes.
J’irais bien, tiens. En attendant, je ne peux que contempler.

« Les arbres du Seigneur se rassasient,
Les cèdres du Liban qu’il a plantés ;
C’est là que nichent les passereaux,
Sur leurs cimes la cigogne a son gîte ;
Aux chamois les hautes montagnes,
Aux damans l’abri des rochers. »
(Ps 104, 16-18)

Chassagny avril 2016 005

Et c’est un don de Dieu, que cette contemplation, et ce que ce paysage suscite, et les richesses que j’y découvre. Comme l’onagre qui se rit du tumulte des villes (Jb 39, 7) ce n’est pas pour moi que l’oiseau se montre, mais c’est un don de Dieu, que d’être là pour le voir, l’identifier, le suivre, l’admirer.

J’ai tout de même de quoi m’inquiéter. De ces points, j’aurais dû voir des Vanneaux. Jusqu’à trois couples, qui à cette saison devraient se livrer à d’aériennes cabrioles. Rien. Mauvais signe. Ne me dites pas qu’ils « sont ailleurs ». Les oiseaux sont fidèles à leur site de nidification : c’est une manière simple d’en trouver un bon. Là où l’on est né, où l’on a élevé sa nichée sans encombre, on peut espérer qu’il en aille de même des nichées suivantes. Les oiseaux qui disparaissent d’un lieu ne vont que très rarement « ailleurs ». Ils sont morts sans descendance, voilà tout. Et le Vanneau, comme tous les nicheurs au sol, disparaît, et vite.

Bruant jaune

Bruant jaune

Le dernier point se trouve au bas d’un chemin herbeux, entre un champ et une pâture bordée de haies. Le Tarier pâtre trône sur un buisson, aux côtés de rougegorges et de l’inévitable Fauvette à tête noire. Une ritournelle métallique – tiens, un Bruant jaune ! et pas de Bruant proyer, curieux, curieux ! Le Proyer est un gros passereau des champs ; lecteurs franciliens, filez en Brie, posez-vous n’importe où dans les champs, vous aurez trois espèces : Alouette des champs, Bergeronnette printanière et Bruant proyer. Le joli Bruant jaune, en revanche, exige quelques haies. Mais surtout, dans le Rhône, il y a une petite subtilité. Comme le Bruant jaune apprécie la fraîcheur, et le Bruant zizi le soleil (rappelez-vous : il est rare dans le Nord), on ne trouve, d’ordinaire, le Bruant jaune qu’au-dessus de 500, 600 mètres d’altitude, où il remplace son thermophile cousin. Regardez ces graphiques, c’est la répartition altitudinale des données de ces deux espèces, en saison de nidification, dans la base faune-rhone.org :

Altitude des obs. de Bruant zizi (g.) et jaune (d.)

Altitude des obs. de Bruant zizi (g.) et jaune (d.)

Mais voici surtout un Busard cendré. Une femelle, brune, qui chasse tout en légèreté, avec ces oscillations permanentes sur l’axe de roulis qui la distinguent sans peine du Busard saint-martin, au plumage presque identique (chez les femelles s’entend). Les busards sont le joyau rarissime du plateau. Il n’en reste que quelques couples, nichant au sol sous la protection jalouse des « busardeux » – ces « ornithos » spécialistes des busards, capables de localiser les nids à coup sûr et à distance respectueuse, au prix d’interminables heures d’affût en plein soleil, avant d’aller en négocier la protection avec l’agriculteur du coin. Un couple de Busards cendrés dans une parcelle, c’est comme une chapelle romane dans un hameau, en bien plus rare encore.

8h37 : fin du dernier point. 37 espèces. Voyez le gros passage de Rossignols et de Fauvettes grisettes, puis, en-dessous, le cortège des espèces généralistes que nous avons trouvées absolument partout. Et la variété – et la fragilité – des milieux symbolisée par de nombreuses espèces à une seule donnée.

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Chronique d’une saison de terrain – 09: Singing in the rain

Six heures et demie. Il fait gris. La pluie est prévue en milieu de matinée. J’y vais ? J’y vais. Ça se tente.
C’est un STOC-EPS aux portes de Lyon. A l’entrée sud-ouest. Le carré s’accroche tout d’abord aux pentes de la côtière. Il offre un ambigu panorama sur l’agglomération : supermarché, raffinerie, tours de Vénissieux au loin, et çà et là un clocher qui rappelle qu’ici, il n’y a pas cent ans, vivaient de simples bourgs au bord du fleuve.
(bouh ! facho ! réaque !)

Ensuite, il fait halte dans le vieux bourg perché sur le rebord du plateau, puis s’étire langoureusement dans les prés et les vergers, entre les deux vieux forts de la ceinture de 1880. L’ambiance y devient plus verte, à défaut d’être franchement rurale.

L’un des problèmes du STOC, c’est, et bien… sa méthode. Dix fois cinq minutes : on court, on vole d’un point à l’autre pour garantir des conditions homogènes d’ensoleillement et donc d’activité des piafs. Pour la contemplation, vous repasserez.

Et pourtant. A force de revenir année après année, fût-ce rien que deux matinées par an, l’observateur apprend à connaître ce bout de monde tiré au sort, son décor, et les petites habitudes de ses oiseaux.

Il y a les deux premiers points dans la partie moderne, presque en pleine rue, mais où déjà les jardins s’annoncent à grand renfort de Verdiers, de Tourterelles turques et de Serins cinis. Il y a les points près des vieux parcs bourgeois où l’on aura toujours une Mésange huppée, un Rougequeue à front blanc, qui aux côtés des mésanges commencent à proclamer qu’on va quitter le béton pour la pierre et la verdure. Avec la liste des oiseaux nicheurs d’un point, ou d’une commune, on pourrait, sans jamais l’avoir vue, en croquer le terroir d’une manière, à mon avis, très acceptable.

Ce nichoir n'est pas idéal, mais le Rougequeue à front blanc peut s'en satisfaire

Ce nichoir n’est pas idéal, mais le Rougequeue à front blanc peut s’en satisfaire

Il faut voir le peuplement d’oiseaux d’un « site » – tel qu’une commune, un carré STOC, un marais ou un bout de campagne – comme une version animée du paysage qui se trouve là, présente en filigrane, plus ou moins discrète, mais accessible à qui sait la voir. Chaque espèce contactée, à l’œil ou à l’oreille, forme un élément de trame d’un tissu vivant, tendu sur le décor qu’est « le milieu ». Ou plutôt mieux : « les espèces » et « le milieu » sont finement tissés ensemble. Le regard du naturaliste, c’est à percevoir cet ensemble-là ; voir qu’à la haie, doit répondre telle fauvette, à la chênaie, tel pouillot… Et si l’espèce attendue manque, c’est comme une déchirure béante.
C’est là l’approche écologique : identifier qui est là, grâce à quels liens, qui manque et à cause de quelle rupture.
On pourrait compléter en disant que l’approche écologiste est celle qui vient, alors, travailler à guérir ces déchirures.

Enfin, le plateau, enfin la sortie de la ville ! Enfin… Nous sommes ici en plein dans sa zone d’influence. Un carré tel que celui-ci contribue (non à lui seul ; il n’y suffirait pas) à la mesurer. Ces paysages ruraux vont-ils tenir leurs promesses ornithologiques ? Et si non, pourquoi ?

Mais ce matin, j’ai un petit souci. Nous sommes au point quatre, et il pleuvine. Au point cinq, le tonneau du ciel est en perce et les grandes eaux de Versailles dégringolent sans un sou de vergogne sur mon carnet. Bien entendu, on ne voit rien dans les jumelles, ni lourd de chants d’oiseaux derrière le tambour de la pluie. Ah, tout de même ! Un Merle noir, un Verdier ! Petits Martinets observés samedi soir, quelque chose me dit que vous allez faire demi-tour.

Le point numéro six est l’un des plus importants, des plus attendus. C’est la porte de la campagne. On y a dans son dos le bourg d’Irigny et le vieux fort de Champvillars, transformé en terrain de jeux. Devant – vers l’ouest – enfin des prés, des vergers, des haies. Et puis, c’est un site à Moineau friquet. Vous vous souvenez ? Nous l’avons rencontré à Thurins. Cet élégant Moineau à la tête chocolat prospérait dans toutes nos campagnes il n’y a pas quarante ans. L’atlas des oiseaux de France de 1991 le donne nicheur dans presque tout le pays, sauf, bizarrement, dans le bocage normand.

Vingt-cinq ans plus tard, il a disparu de presque toutes les plaines cultivées, et ailleurs, il ne faut pas se laisser leurrer par des cartes de présence-absence : il s’est raréfié au point que son observation en saison de nidification, dans le département du Rhône, est un petit événement. Autrefois presque aussi commun que le Moineau domestique, il est désormais, si l’on s’en tient aux données du site Faune-Rhône en saison de reproduction, douze fois plus rare. Et ce, alors que cette rareté même incite les observateurs à le chercher, à vérifier soigneusement sa présence éventuelle aux côtés de son cousin.

Evolution de l'abondance du Moineau friquet en France (selon le STOC-EPS)

Evolution de l’abondance du Moineau friquet en France (selon le STOC-EPS)

Nos voisins ne sont pas mieux lotis : en Grande-Bretagne, la baisse du Friquet est évaluée à moins quatre-vingt dix sept pour cent en trente ans.

Friquet, alouettes, bruants, linottes, chevêches, busards… voilà ce que le rabotage et l’empoisonnement de nos campagnes nous ont fait perdre. Il s’agit de les retrouver, et vite, ou nous serons les prochains sur notre propre liste.

Mais allons ! voici l’éclaircie. Sous le baroud d’honneur de l’averse, surprise : c’est le printemps ! Malgré les six degrés au compteur, dans la haie, c’est un festival de Rossignols et de Fauvettes grisettes. Ce concert ne résonne guère que deux mois par an, de fin avril à fin juin. L’oreille réagit instantanément, elle a compris : c’est le signe de l’entrée au cœur de la belle saison, celle du soleil inondant les haies, des hautes herbes, du bourdonnement des insectes.
C’est que la ritournelle des Fauvettes à tête noire, des merles et des grives, on commençait à s’en lasser. C’est bon pour une ambiance de giboulées de mars ! il est temps de passer à la suite ! Ainsi perçoit-on, étape par étape, espèce par espèce, chant par chant, les grandes fêtes du calendrier de la nature. Au cœur de nos villes, les diverses phases du printemps ne s’annoncent guère que par un vert de plus en plus prononcé aux feuilles des marronniers ; le premier chant de merle, de rougequeue, et l’arrivée des Martinets noirs ; c’est bien peu.

Fauvette grisette sur son buisson

Fauvette grisette sur son buisson

A deux reprises, un cri « piuzzz » descend du ciel ; ce sont des Pipits des arbres en migration, vous n’êtes pas très en avance mes petits amis. Plusieurs de vos collègues sont déjà occupés à chanter en lisière des grandes forêts beaujolaises. Le passage de Pouillots fitis se poursuit, lui aussi. Mais ces petits personnages kaki chantent en halte migratoire. Pas de code atlas pour eux ! Ils n’ont pas l’intention de nicher dans la haie entre deux vergers, ce n’est pas leur milieu. Et si, me direz-vous, on le contacte chanteur, en saison de migration, et en plein dans son milieu (la forêt) ? Et bien on attendra de le retrouver au prochain passage, car cette espèce niche peu chez nous et mieux vaut être prudent.

Pipit des arbres

Pipit des arbres

Le carré s’achève tristement près d’un lotissement récent, composé de grosses villas toutes pareilles, tapies derrière de solides courtines et de puissants portails d’acier. Je totalise tout de même 31 espèces, dont quelques-unes sentent bon la campagne. Et surtout, le printemps. On peut encore lire le rythme de la nature et des saisons autour de nous, même près de la ville.

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Oiseaux de France: un atlas qui inquiète

Il y a un an presque jour pour jour, j’avais publié ici un premier billet expliquant comment l’on déterminait quelle espèce justifiait d’être protégée, jusqu’à quel point et de quelle manière.

L’actualité me donne l’occasion d’enchaîner sur le thème : « comment ces diables de khmers verts, d’idéologues bobos citadins, peuvent-ils prétendre qu’il y a de la biodiversité ici et pas là ? Et les oiseaux ? Les oiseaux en France ? tout le monde le sait, il y a : les moineaux, les pigeons, les corbeaux. Et puis il y a les vautours et les cormorans depuis que les écolos en relâchent. »

Le compte est juste. A deux zéros près : il y en a 357, et encore, en se restreignant aux espèces régulièrement présentes. Chaque année, on voit débarquer des raretés, égarées d’Asie ou d’Amérique au hasard d’une tempête, non incluses dans ce compte. Ces surprises ornithologiques ont leurs spécialistes : les plus chevronnés d’entre eux affichent ainsi une liste d’espèces vues en France qui dépasse les 480.

Et tout ceci pour la seule métropole, bien entendu. La liste complète des oiseaux de France, outremer inclus, dépasse largement les 3300 espèces.

Comment sait-on tout ça ?

La France métropolitaine dispose, depuis deux mois, d’un nouvel atlas de ses oiseaux.
C’est le troisième du nom. Le premier remonte à 1976, le second à 1992. Le numéro trois se base sur des prospections réalisées entre 2009 et 2013 et intègre, cette fois-ci, la répartition des espèces en saison de reproduction et en hiver. Car, bien souvent, ce n’est pas la même, évidemment ! Sans parler des migrateurs au long cours, qui nous quittent tout à fait pendant une partie de l’année, beaucoup d’espèces, pour diverses raisons, n’occupent pas les mêmes quartiers en hiver et au printemps.

Le nouvel atlas compte deux épais volumes, et pour vous, rien que pour vous, je me suis plongé dans les longues pages d’introduction et de synthèse qui précèdent les monographies des différentes espèces. Ce sont des pages, il faut bien le dire, qu’on lit à peine plus souvent que les conditions d’utilisation de Facebook. A tort !

Les oiseaux de France en 2016 : un tour d’horizon

Comment donc a-t-on procédé ?

Pour commencer, on a divisé la France en mailles de 10×10 kilomètres.
Ensuite, on a lancé les bénévoles à l’assaut des cartes. Plus de 10 000 observateurs ont contribué à l’enquête, coordonnée par la LPO et le Muséum d’histoire naturelle.
Allons, ne nous attardons pas : vite au bilan !

La France métropolitaine compte désormais, à ce jour, 305 espèces d’oiseaux nicheuses – c’est-à-dire : qui tentent au moins de se reproduire sur notre territoire.

A ces 305 espèces nicheuses, ajoutez-en 52 présentes uniquement en hiver, et vous retrouvez les 357 annoncées en début d’article.
Affinons le décompte :

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(Par « printemps, été, hiver » il faut entendre les saisons au sens du cycle vital des oiseaux, non du calendrier. Le Pluvier argenté, par exemple, se reproduit au bord de l’Océan arctique, et nous revient dès début août, une fois sa nichée élevée : du point de vue de son cycle biologique, c’est déjà « l’hiver »).

Où trouve-t-on tout ça ?

Une maille accueille en moyenne 78 espèces nicheuses. Le record est de 143 espèces nicheuses. Il n’est atteint que sur un tout petit nombre de secteurs d’étangs ou de marais. Car bien entendu, la richesse est inégalement répartie. Les massifs montagneux, mais surtout les zones humides littorales, ainsi que les régions d’étangs les mieux préservées (Dombes, Forez, Brenne), les lacs de Champagne et de Lorraine… apparaissent nettement en tête, notamment pour la présence des espèces menacées selon la Liste rouge nationale. Les zones les plus pauvres sont évidemment les grandes agglomérations, mais aussi les vastes plaines cultivées du quart nord-ouest et du Bassin aquitain.

78 espèces… Est-ce beaucoup ? Est-ce peu ? Difficile à dire faute de points de comparaison solides très antérieurs à 1950 : les listes vraiment anciennes ne sont pas fiables. Encore peut-on s’appuyer sur quelques références des années 30, qui établissent notamment qu’un très grand nombre d’espèces autrefois répandues dans toutes nos campagnes, nos champs, nos bocages, sont désormais excessivement rares et/ou localisées : Outarde canepetière, Caille des blés, Courlis cendré, pies-grièches diverses, busards en tous genres, Râle des genêts…

Pie-grièche écorcheur 4 CF

Pie-grièche écorcheur

Mais alors ils disparaissent ou pas ?

A l’issue de cette enquête, on estime que la France compterait ainsi aux alentours de 200 millions d’oiseaux nicheurs, soit environ 360 par km². Cela vous semble beaucoup ? Cela ne fait que trois oiseaux par Français, toutes espèces confondues, et surtout, c’est presque moitié moins qu’en Grande-Bretagne où l’on estime que vivent 689 oiseaux par km²…

Si l’on s’en tient au nombre brut d’espèces présentes, on pourrait croire qu’il n’y a pas lieu de s’alarmer. Mais ne crions pas victoire. Certes non ! Une espèce réduite à quelques couples n’est pas classée « disparue », c’est entendu, mais peut-on s’en satisfaire pour autant ?

(attention, nouvelle avalanche de chiffres, mais ils sont importants…)

Sur nos 305 espèces nicheuses, près d’un quart (69) sont représentées par moins de 500 couples, sur tout le territoire français. Parmi elles, près de la moitié (32, soit 10% du total général) en comptent moins de cinquante ! Soit, respectivement, moins de mille et moins de cent malheureux oiseaux pour tout le territoire français…

Ces espèces en danger sont l’objet de tant d’efforts de la part des écologistes de terrain que leur disparition complète peut être longuement différée. Ainsi de l’Aigle de Bonelli, scotché depuis vingt ans à une trentaine de couples, çà et là dans le Midi ; ou de l’Outarde canepetière, que d’énergiques plans d’action ont sauvé du désastre absolu, mais qui n’en a pas moins disparu d’Alsace, de Champagne, de Rhône-Alpes, d’Auvergne et de la Beauce depuis 20 ans, et considérablement perdu du terrain dans ses ultimes bastion du Midi et du Poitou.
Et que dire de la petite Pie-grièche à poitrine rose, insectivore trapu présent dans toute la France avant-guerre, et réduit aujourd’hui à moins de vingt couples concentrés dans le vignoble languedocien – la faute, sans aucun doute, au déversement massif de pesticides ?

Il y a aussi les espèces ultra-localisées : c’est toujours une ligne de plus dans les listings… mais il n’existe qu’une seule vraie colonie française de Fou de Bassan, un seul couple de Pygargue, une seule île qui accueille le Harle huppé !…

Pour finir, moins de la moitié des espèces sont classées « abondantes » ou « très abondantes » alors que 40% sont « assez rares », « rares » ou « très rares »…

Et plus de la moitié (62%) des 305 espèces nicheuses connues sont présentes sur moins d’une maille sur dix…

Que retenir de cette litanie de voyants rouges ? Que même si le nombre d’espèces recensées dans les atlas tend à se maintenir, vaille que vaille, une grande partie de cette richesse est d’ores et déjà réduite à des noyaux enfermés dans quelques bastions, et donc dans une situation très précaire. La fraction réellement répandue de la diversité ornithologique, ce qu’on pourrait appeler la « biodiversité ordinaire » ou « moyenne » de notre territoire est beaucoup plus faible que ça.

Pour le résumer en une phrase : la majeure partie de nos territoires a perdu, en quelques décennies, la majeure partie de sa biodiversité.

Sans détailler car ce n’est pas l’objet ici, les causes principales (mais non les seules) sont la destruction des habitats naturels (suppression des haies, des prairies pâturées, des zones humides, recalibrage des cours d’eau, urbanisation et bétonnage divers…) et le déversement massif de pesticides. Chasse et braconnage jouent encore un rôle critique pour nombre d’espèces déjà mises à mal par le reste (ortolan, Tourterelle des bois, etc.)

Et le réchauffement ?

Globalement, on note un recul des aires de répartition vers le nord de l’ordre de 10 km. C’est peu, mais sans doute biaisé par le fait que les massifs montagneux, concentrés dans la moitié sud, jouent eux aussi le rôle de refuges, dispensant les espèces de fuir vers le nord. En Grande-Bretagne, le déplacement est de 35 kilomètres, un phénomène qu’il commence à devenir difficile de nier ! Des espèces d’affinité boréale comme le Bouvreuil ou le Gobemouche noir glissent vers le nord de plus de 50 km.

L’effondrement de la biodiversité ordinaire : un cataclysme en marche

Sur le plan de l’évolution des effectifs, le résultat est inquiétant. Si sur 10 ans la majorité des espèces apparaît à peu près stable, l’examen prudent des données issues des anciens atlas aboutit à conclure que « le nombre d’oiseaux nicheurs en France semble bien inférieur aux estimations antérieures, et une diminution significative est constatée au cours de ces dix dernières années ». De plus, ce déclin touche notamment les espèces communes. En effet, les plus rares ont bénéficié de davantage de moyens ciblés à leur profit et opéré parfois des redressements, voire des bonds spectaculaires en termes de pourcentages. Ainsi le Grand-duc d’Europe, dont les effectifs ont été quasi décuplés en quarante ans… mais restent inférieurs à cinq mille oiseaux.

Grand-duc

Grand-duc d’Europe

Le déclin massif des oiseaux communs, d’ailleurs popularisé par de récents articles, signifie que c’est la qualité de « fond » de nos milieux, la capacité profonde de notre pays ou de notre continent à porter la vie qui est en train de s’effondrer. Faut-il encore le répéter ? Au-delà de leur valeur intrinsèque à l’instar de toute la Création (Gn 1, 31), de leur beauté, ou des services rendus à nos agrosystèmes et autres… les oiseaux sont aussi des indicateurs. Dans un environnement dégradé, raboté, empoisonné au point de ne plus pouvoir accueillir la moindre alouette ni le plus banal moineau, nous ne pouvons pas sérieusement espérer survivre, à moins que ne nous fascine une existence vaguement post-apocalyptique sous bunker et scaphandre.

C’est l’une des leçons de cet atlas : une longue liste d’espèces ne dit finalement pas grand-chose. Derrière ce mince rideau, se trouve la réalité d’une biodiversité majoritairement menacée à plus ou moins brève échéance, une banalisation massive de nos milieux (le remplacement d’avifaunes variées par un cortège universel d’espèces dures à cuire, un peu comme si tous nos villages étaient carrément rasés au profit d’un modèle unique de pavillons standard…) et même pour ces espèces, une situation de plus en plus difficile, interrogeant la capacité de notre terre à porter mieux qu’un résidu de biodiversité. Et par là même à nous accueillir aussi.

Protection de la Nature: nous sommes-nous plantés ?

Voilà maintenant plusieurs décennies que les associations de protection de la nature travaillent, souvent loin des yeux du public, à tâcher d’enrayer la perte de biodiversité.
Quelques oppositions frontales spectaculaires, quand la gravité des enjeux passe les bornes, voilà généralement tout ce qu’on en voit, et rien du tout du travail de fourmi de connaissance, de protection au quotidien et surtout, surtout, de concertation et de conciliation.

Pour protéger: d’abord connaître

Pour ce qui est de la connaissance, j’ai déjà parlé à de nombreuses reprises de l’outil le plus répandu actuellement, la base participative de type Visionature Celle-ci, en France, représente actuellement 38 millions de données, ou bien entre 100 000 et 300 000 par an et par département. Ceci uniquement pour la faune sauvage et pour les groupes d’espèces disponibles à la saisie sur les sites locaux Visionature, coordonnés par la LPO ou d’autres associations.
Cette connaissance, très majoritairement issue de travail bénévole, validée par le travail de vérification des experts associatifs, eux aussi bénévoles ou salariés, est matérialisée, par exemple, par le nouvel Atlas des oiseaux de France, tout récemment publié : c’est le troisième dans notre pays, les précédents datant de 1976 et 1992. Ou les atlas régionaux, comme celui des Amphibiens et reptiles de Rhône-Alpes.
Et comme ces bases et ces enquêtes sont participatives, cette connaissance est recueillie en toute transparence.
C’est elle qui, ensuite, décide l’association à tenter de combattre, atténuer ou accompagner tel projet destructeur pour la biodiversité, et certes pas une vague « idéologie ».

Concilier, échanger, discuter…

Voilà pour la connaissance. Quant à la protection, celle de tous les jours, celle qui ne fait pas les gros titres, ses formes sont si diverses que je ne pourrai citer ici qu’une poignée d’exemples.
Ce seront, par exemple, les innombrables programmes de travail avec les agriculteurs, les « mesures agri-environnement » – en tous milieux, de la plaine à la montagne, des grandes cultures aux vieilles pâtures, des marais au bocage. Couverts végétaux spécifiques, plantation de haies, réduction des intrants, conservation de saules têtards, surveillance et sauvetage des espèces nicheuses au sol, que sais-je. Qui sait, hors réseau LPO, que chaque année, le travail de terrain mené aux côtés des agriculteurs permet de sauver plus de mille nids de Busards des roseaux, cendrés et saint-martin de la moissonneuse ? Que le même genre de travail en commun a, temporairement du moins, stoppé la chute verticale des effectifs d’Outarde canepetière, le plus extraordinaire oiseau des champs de notre pays ?


Outarde canepetière

Moins « glamour », mais tout aussi remarquable est le travail mené aux côtés des exploitants de carrières (alluvionnaires ou de roche massive).
Ces milieux étranges offrent à des espèces rares des « habitats de substitution », c’est-à-dire des ersatz, des remplaçants de leur environnement préféré dans la Nature, où l’homme l’a parfois fait disparaître. Le Petit Gravelot, l’Oedicnème, les sternes y retrouvent les plages de galets absents de nos grands fleuves « maîtrisés ». Le Guêpier, l’Hirondelle de rivage creusent leur terrier dans les fronts meubles des gravières. Enfin, pour le Hibou grand-duc, une carrière de roche massive est une falaise comme une autre… jusqu’au tir de mine. Imaginez la technicité, la virtuosité presque, nécessaire pour sauvegarder la reproduction de ces espèces au beau milieu de l’exploitation, sans paralyser celle-ci. Un coup d’œil aux fiches techniques de la LPO Alsace, par exemple, vous en donnera un aperçu.


Petit Gravelot

C’est pourtant la routine, désormais, pour les associations. Le conflit n’intervient qu’en dernier recours.
Citons encore le Guide biodiversité et bâti de la LPO Isère qui décline de la manière la plus opérationnelle 18 démarches de protection de la Nature en ville : toitures végétalisées, nichoirs incorporés aux immeubles, entretien des espaces verts, etc.

Encore ne puis-je, faute de place, aborder l’éducation à la Nature et les milliers et les milliers d’animations destinées à faire découvrir à tous les publics imaginables les mécanismes qui régissent la fragile biodiversité qui nous entoure.

Tel est le quotidien de nos associations : l’opposition irréductible est loin de représenter le quotidien. Celui-ci est fait d’un patient travail de mise à jour des connaissances et surtout d’actions de protection en partenariat, en collaboration avec l’ensemble de la société civile. Inlassablement, c’est la conciliation avec les activités existantes qui est recherchée, avec à la clé une somme de travail proprement astronomique en termes de négociation, de réflexion, d’étude, de suivi, de technicité.
Tout cela pour une protection de la biodiversité que l’on espérait compatible avec « l’économie » telle qu’elle se présente dans notre monde. Des compromis qui satisferaient tout le monde et ne sacrifieraient personne.

… Et ça n’a pas marché

Et c’est là, que, semble-t-il, nous avons eu tort. Non pas tort de faire ce que nous avons fait, mais de penser que cela suffirait à stopper la chute.
Pas question de condamner en vrac et en bloc tout le travail accompli. Nous y avons cru et il était parfaitement normal d’y croire. Seulement, nous le savons, toute action doit être évaluée. Avons-nous atteint notre but ?

Au vu des chiffres, la réponse est clairement : non. En dépit d’un engagement intense et omniprésent, nous n’avons réussi qu’à freiner quelque peu la perte de biodiversité. C’est déjà pas mal, me direz-vous : sans cette action, la Cigogne blanche, le Faucon pèlerin, le Hibou grand-duc, la Loutre, le Blaireau et bien d’autres encore ne seraient plus qu’un souvenir depuis au moins vingt ans. Mais l’effondrement des effectifs des espèces communes en atteste : la tendance de fond est toujours à la disparition de la biodiversité la plus ordinaire à l’échéance de quelques décennies. Répétons-le encore : la planète a perdu 50% de ses vertébrés sauvages en moins de cinquante ans.

Aussi devons-nous dès à présent affronter ces chiffres et ouvrir le débat : à quoi aboutirons-nous, si nous nous en tenons exclusivement à cette démarche de conciliation technique avec l’expansion sans fin du béton, de l’artificiel, du tout-productivisme ? L’atténuation des conséquences que nous négocions âprement suffit-elle à atteindre notre but : enrayer la perte de biodiversité ? La réponse est clairement : non. Les données prouvent que cela ne suffit pas. Nous avons fait tout notre possible – et même plus – en suivant une voie, elle ne nous a pas menés où nous espérons. La course à l’abîme est plus rapide, plus puissante que nos efforts pour l’en détourner.
Nous nous sommes laissé absorber, digérer par les rouages technocratiques de la société productiviste. Elle nous confine au rôle de rouage vert qui n’empêche rien, et qui ne remplit surtout plus son vrai rôle, celui pour lequel il est né. Cela ne peut plus durer.

Nous en sommes déjà à constater que le problème réside dans « nos modes de vie ». Mais allons-nous reporter sur eux la politique du petit effort de concertation ? Les « modes de vie » ne changeront que si les principes de vie, les paradigmes qui les engendrent évoluent eux-mêmes.

Il faut oser changer les coeurs

Appelons cela comme on veut : le productivisme, le déploiement phénoménal de technique et d’énergie au service exclusif de la course effrénée au profit, le paradigme technocratique, admirablement synthétisé dans Laudato Si, se traduisent par des choix des entreprises, des Etats, des citoyens… follement supérieurs à ce que les « ressources naturelles », et notamment les écosystèmes, peuvent fournir sans s’effondrer. La « conciliation » qui ne remet pas fondamentalement en compte l’attitude extractiviste échoue, c’est le constat, à rétablir l’équilibre. Cette attitude, en effet, ne connaît aucune limite, aucun frein. Elle est, de par ses outils mentaux, hors d’état de prendre en compte la résilience de fragiles systèmes vivants, ou même la très terre à terre finitude d’une ressource. Nous manquons chroniquement de moyens; ceux-ci sont même repartis, et drastiquement, à la baisse. Il faut à présent affronter cette réalité: les moyens nous manqueront toujours, parce qu’une société dominée par le paradigme technocratique au service de l’appât du gain ne nous les octroiera jamais. Elle ne fera jamais le choix de sauver la biodiversité. Elle ne pourra jamais le faire, parce qu’elle est incapable d’en comprendre l’enjeu, autant que de mettre une limite à sa voracité. Pour qu’elle y consente, il faudrait que « ça rapporte », autrement dit, que cela lui permettre de croître encore en force, en emprise, en intensité… et en fin de compte, en impact. L’auto-contradiction est flagrante. Rien ne sera possible sans renverser ce paradigme, d’un bout à l’autre de la Terre et de l’humanité.

Le pire serait de croire que « l’homme ne changera jamais ». Il a déjà beaucoup changé. Il y a mille ans, l’homme occidental se donnait pour but le salut, dans une perspective chrétienne. Etait-ce mieux ou moins bien, n’est pas le sujet : c’est simplement la preuve que le paradigme actuel n’est pas inscrit dans nos gènes. Il n’a pas toujours existé : il n’est donc pas éternel.

Nous ne pouvons plus évacuer, à l’échelle de nos associations, la question de la compatibilité de nos objectifs avec ce paradigme dominant. La biodiversité ne sera sauvée que si celui-ci change, au profit de principes de sobriété, de simplicité, d’un rapport réellement mesuré avec le reste du monde vivant. C’est un travail vertigineux. Mais beaucoup de citoyens, y compris chez les plus pauvres, s’y sont déjà attelés. C’est celui auquel nous appellent aussi bien des figures de « Charlie » que le pape François. Nous ne devons pas abandonner, dans l’intervalle, notre travail quotidien d’urgentistes de la Nature. Lui seul offre l’espoir qu’il restera quelque chose à sauver, quand la conversion écologique du monde sera accomplie. Mais il nous faut aussi être de ceux qui réfléchissent et portent un autre projet politique, d’autres façons d’être au monde, qui seront, enfin, adaptées à la fragilité de la biosphère.

Ce n’est pas dans nos habitudes. Nous avions pu croire que ce n’était pas de notre ressort. Aujourd’hui, les faits, les données, les réalités de notre métier l’imposent.

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L’irrigation au risque du hors sol

Je voudrais revenir ici, brièvement, sur l’affaire Sivens, ou plus exactement en élargir la perspective. Car je l’ai souvent vue mal posée, dans les articles qui ont fleuri lorsque les choses ont tourné au drame, et principalement sous l’angle « les écolos veulent empêcher d’utiliser l’eau pour nourrir les hommes ».

Premier point : c’est oublier qu’une zone humide n’a pas pour seule fonction d’offrir une réserve d’eau. On a là une lecture typique du productivisme : « l’environnement » comme réservoir de ressources, que l’on veut croire infini, mais qu’en tout cas, l’homme aurait vocation à prélever, pour un usage unique. C’est oublier que ce même « environnement », outre sa valeur intrinsèque qui ne sera pas l’objet du propos aujourd’hui, offre déjà à l’homme de multiples services lorsqu’il est en place et vivant. En l’occurrence, une zone humide « ça sert à » laisser s’épancher les crues, épurer les eaux qui y séjournent, et accueillir une biodiversité dont nous bénéficions par ailleurs. Mais pour cela, il faut la laisser faire son travail, c’est-à-dire ne pas la transformer en bassine et ne pas considérer l’eau qui s’y trouve comme n’ayant d’autre rôle qu’être puisée dans cette bassine et bue.

Second point – plus important. Nourrir l’homme est une priorité, c’est entendu. Cela nécessite, depuis le Néolithique, de produire cette nourriture, nous sommes d’accord. Maintenant, peut-on questionner un brin ce qu’on entend par culture, ce qu’on entend par nourrir : quelle production, pour qui, et comment ?

Posons alors la question autrement. Notre puissance technique nous permet, un peu partout – au moins dans les pays industrialisés où cette puissance est disponible en masse – de renverser la perspective historique de l’homme (et notamment de l’agriculteur) face à son environnement. Nous définissons notre projet sur des critères purement économiques – la production dont les cours sont les plus hauts, ou la plus subventionnée – mais de manière hors sol : à charge pour la technique de rendre le sol compatible avec le projet. Et si les coûts ne sont pas négligeables, alors présentons la facture à l’Etat (pour le coup, c’est un raisonnement « ça ne coûte rien, c’est l’Etat qui paie »). Quant à la facture environnementale, elle ira également aux autres, par exemple aux communes du littoral vendéen assoiffées par les ponctions aux nappes dues au maïs en amont, ou aux conchyliculteurs dont la production est compromise par les pollutions de l’eau que les fleuves déversent dans leurs baies. C’est tout simple. La question de l’adéquation du projet au contexte pédologique, hydrique, climatique n’est plus posée : engrais, pesticides, irrigation compenseront leurs variations. Et notre agriculture marche, hors sol, sur ces béquilles.

Un mien cousin est depuis plus de vingt ans exploitant agricole dans le Roannais. Eleveur laitier, il produit la nourriture du bétail sur l’exploitation, et se fiait au départ aux itinéraires techniques classiques et notamment au maïs, mené à grand renfort d’intrants. Parmi ce qui lui fit un jour dresser l’oreille, il y eut ce voisin qui avait inondé son blé d’engrais azoté, au point qu’il lui fallut, quelques mois plus tard, l’abreuver de produit raccourcisseur de tiges. Son jeune blé dopé dans la production de verdure était devenu trop haut et n’aurait pas supporté le poids des épis : il aurait « versé ». Et il s’agissait bien là d’une conséquence directe de l’apport d’engrais initial, non d’une variété connue pour sa sensibilité à la verse…
Lassé de tels constats, le cousin s’est mis, selon ses propres termes, à « faire ronfler la calculette plutôt que le tracteur »… et à revenir aux sources : quelles sont les cultures qui viennent le mieux dans le pays ? Lesquelles sont les mieux adaptées au sol, au climat ? Conclusion : « ici, on est un pays d’herbage ! le maïs n’a rien à y faire ».
Son exploitation remodelée selon ces principes n’a jamais été aussi rentable…
Second exemple, encore plus frappant parce qu’il se passe en Afrique australe ; un exemple présenté par un agronome zambien, et jésuite par ailleurs, lors du colloque « Chrétiens et pic de pétrole ». Voici quelques décennies, des Canadiens étaient venus mettre en place des itinéraires techniques à l’occidentale – engrais et pesticides – pour les cultures de maïs et d’arachide. Au bout d’une quinzaine d’années, on dut s’apercevoir que malgré le déversement d’intrants, le sol ne répondait littéralement plus : rien ne levait. En outre, les pesticides passant rapidement dans les nappes phréatiques et de là dans les puits du coin, la population locale était tout aussi littéralement empoisonnée, de nombreux enfants souffrant de malformations graves… Que faire ? L’agriculture biologique est entrée en scène : plus d’intrants, mais des engrais verts, des cultures intermédiaires favorables aux insectes prédateurs des ravageurs, et tout un cortège de mesures destinées à favoriser les services rendus par l’écosystème local et à s’appuyer sur eux. En d’autres termes : des pratiques agricoles pensées pour s’enraciner, au propre et au figuré, dans le contexte biologique, pédologique et climatique du lieu afin de bénéficier de ses services, au lieu d’un système faisant table rase de l’environnement et se fiant à une technique coûteuse et polluante pour reconstituer les apports naturels perdus…
Le résultat est édifiant, et durable. En deux mots : ça marche. Ça marche, dans un contexte qu’on taxera difficilement de jardinet citadin pour bobos illuminés.
Cette approche, nous a dit cet intervenant, se répand en Afrique australe mais aussi en Europe.
Sauf en France. En France, rien ne change. On crie très fort, voire on écrase des ragondins pour assener que rien ne doit changer.

A-t-on posé ces questions à Sivens ?
Quelle agriculture est censée bénéficier du barrage ? Difficile de le savoir, tant on lit tout et son contraire. L’irrigation servira-t-elle réellement les petites exploitations, comme le maraîcher bio local ? Ou au contraire, la réserve sera-t-elle siphonnée par quelques gros céréaliers, qui parachèveront l’expulsion des autres systèmes agricoles ? A qui manquera l’eau captée et pompée en amont – dans la retenue ? Quelle sera la qualité de cette eau ?
Le moins qu’on puisse dire est que les études indépendantes ne sont pas favorables à l’ouvrage, et qu’il n’est pas du tout certain que le barrage apporte aux agriculteurs locaux la réponse aux problèmes qu’ils manifestent. A court terme, sans doute. Après quelques années, c’est une autre histoire.

A-t-on réfléchi avec eux à des perspectives agricoles adaptées au temps et au lieu, autrement que par un coûteux équipement qui risque fort, à moyen terme, de favoriser l’irruption du tout-maïs, lequel expulsera tous les autres, comme cela s’est produit dans de larges parts du Bassin aquitain ? A-t-on posé la question dans ce sens ? Sommes-nous prêts à la poser partout à notre agriculture ? Il y a pourtant urgence. Ne serait-ce qu’en raison des nouvelles contraintes imposées par le réchauffement climatique, qui ne sont d’ailleurs sûrement pas étrangères aux sécheresses à répétition dans la vallée du Tescou.