Le terroriste et le mercato

Et bien bonne année à tous, donc.

C’est la rentrée de ce blog après une petite pause.

Nous avons choisi de passer la semaine dite « entre les fêtes » quelque part dans un joli coin de France. Le repos s’imposait, celui du corps comme celui de l’esprit. Un petit gîte douillet, de beaux villages illuminés, et surtout, pas de programme (ou si peu).

Nous n’étions pas coupés du monde, il s’en faut. Juste privés de wifi – mais pas de smartphone. Contrairement à de tenaces rumeurs, l’homme peut très bien survivre plusieurs jours sans wifi, surtout s’il dispose de réserves appréciables de livres, de charcuterie alsacienne et de spaetzle.
Tout était bien et je suis revenu ayant jeté sur un brouillon le projet de pas moins de quatre notes de blog. Une véritable décantation.

Au retour, le sentiment d’être de nouveau jeté dans un maelstrom, une centrifugeuse. Saturé d’informations et de commentaires, pilonné d’éditoriaux, de dénonciations, de unes vengeresses et de slogans ravageurs, le cerveau crie grâce. Rien de clair ne sort d’un tel tourbillon.

Dans ce vacarme, je constate la prolifération, et pas que chez les twittos comme vous et moi, d’un déplaisant phénomène de rumeur boule de neige, lié à la non-vérification des informations à la source. C’est celui qu’un supporter de ce qui fut l’OL doté d’un peu de mémoire appelle « l’effet Fred Stoke City ».
Qu’est-ce donc ? En janvier 2009, l’OL semble encore, malgré les turbulences, voguer vers un huitième titre de champion de rang, son attaquant de pointe. C’est le mercato d’hiver, époque de rancoeurs, d’aigreurs et surtout de rumeurs. Or doncques, il advint qu’un contributeur du forum officiel de l’OL décida de s’amuser un peu en postant, un dimanche, une fausse interview du dénommé Fred, notre calamiteux numéro 9 d’alors (et celui de la Seleçao lors de la dernière Coupe du Monde ; pauvre Brésil !) dans laquelle l’individu s’épanchait et révélait avoir reçu une offre de Stoke City, club anglais de ventre mou du championnat. L’interview était censée émaner de la version papier d’un quotidien. Papier, donc pas de source web… Dimanche… Qu’arriva-t-il ? Un journaliste la reprit, sans vérifier. Puis un second correspondant en mal de copie recopia son collègue. Un troisième fit de même, encouragé sans doute de voir l’info « recoupée » par deux sources distinctes. In fine, la nouvelle fit le tour de l’Europe, et les traces en sont encore aisément visibles, par exemple ici sur le site britannique Skysports.

Résumons.
Une information tonitruante, mais inexacte (et même inventée, de A jusqu’à Z, par un forumeur facétieux).
Un journaliste la reprend sans vérification.
Un autre lui fait confiance et fait de même.
Et voilà, en deux coups de clavier, un fake transformé en information fiable puisque confirmée.
Tout le monde peut la reprendre, et plus elle est reprise, plus sa fiabilité semble s’accroître. Le démenti officiel le plus cinglant n’en viendra pas toujours à bout, surtout si la vérité est moins retentissante que la fiction.
On lui objectera « qu’il n’y a pas de fumée sans feu » ou bien que « même s’il n’a pas (été contacté par Stoke, commis un attentat, fini le dernier Mon Chéri)… il aurait très bien pu (commettre un attentat à Stoke à coups de Mon Chéri)… donc je relaie quand même, comme s’il avait ».

Ainsi de la fameuse ceinture d’explosifs de l’homme de Barbès. On se demande au passage quelle idée bizarre a pu le conduire à se doter d’un dispositif explosif factice : le seul et unique résultat qu’il pouvait en attendre était d’être abattu sur place, avant même d’avoir pu user de sa seule véritable arme. France Info tweete le port d’une ceinture d’explosifs, tout court. Cela va de soi, infos140 le relaie. Puis La Libre Belgique, qui inexplicablement ajoute à 12h48 que la présence d’explosifs est « confirmée par le Ministère de l’Intérieur ». Le cycle est enclenché, l’information se diffuse en masse : n’est-elle pas certifiée, confirmée, recoupée ?

Tweet de La Libre Belgique

Que nenni : plusieurs comptes officiels ont juste puisé, sans grande précaution, tous à la même source, que le temps a sans doute manqué pour vérifier… et nous voilà à la merci d’une rumeur en chaîne, génératrice de panique et difficile à arrêter.

Le démenti, il est vrai, s’est répandu vite – sans doute par soulagement. Pour une fois. En attendant, le buzz a dicté sa loi, une fois de plus ; le buzz, l’immédiateté, le choix de privilégier la réactivité, le suivisme (les concurrents l’ont fait, il faut bien suivre) à la fiabilité. Le sensationnel à la vérité.
Dans un contexte dont on répète à l’envi qu’il sent la guerre civile, ce n’est pas très prudent, tout ça.

La semaine dernière, me contentant d’un passage triquotidien sur un ou deux sites et sur Twitter, étais-je moins bien informé ? Que gagnons-nous à ce minute-par-minute morbide où l’émotion emporte tout ?
Pas grand-chose en vérité, sinon d’être bringuebalés comme un canot dans la tempête, étourdis, assommés, jetés de droite et de gauche, et ne voyant pas plus loin que le plat-bord.

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Le ton, c’est bon ? Pas si sûr.

C’était une remarque, au détour d’une réunion-repas-on refait le monde jusqu’à minuit, à propos de certains sites, de certaines revues. Comment lit-on, comment écrit-on, aujourd’hui, dans le domaine, disons, de l’actu et de la politique au sens le plus large ? Souvent revient cette remarque « les idées sont intéressantes, mais le ton me gêne ».

En particulier, la généralisation du ton très engagé, très polémique, que l’on retrouve surtout, justement, sur les blogs, mais qui en déborde largement sur un nombre croissant de médias. Ce que j’appellerais le ton réseaux sociaux, le ton Twitter. Oh, Twitter, je ne le connais que depuis deux ans, et encore, dans certains réseaux, spécifiquement politiques et militants. Ce n’est pas forcément représentatif. Mais je constate à quel point, à force d’y baigner, il modèle et uniformise notre façon d’appréhender les divers sujets d’actualité ou de fond, et surtout notre manière de les traiter.

Au diable la démonstration solidement bâtie à tous les étages : c’est trop long ! Qui lit un article de blog long de quatre pages ? Le lecteur veut foncer. Il cherche les sous-titres, les extraits mis en exergue. A terme, c’est toute la profondeur de traitement qui souffre. Ce n’est pas très grave sur un blog, ce l’est davantage de la part de médias plus assis. Encore faut-il que nous, lecteurs, manifestions notre demande d’information fouillée, posée, mesurée.
Revenons du côté « auteur ». A force de ferrailler en cent quarante caractères, on a vite fait de chercher la formule qui tue, l’aphorisme qui porte l’estocade, le retour cinglant qui brise l’échange interminable et stérile. En tout cas, je l’avoue, je balance sans cesse entre l’argumentaire construit et le pamphlet polémique, l’éloquence à coups de sabre, pressée, tranchante, guerrière, sans réplique. Mais en règle générale, celle-ci ne séduit que les convaincus et nous enferme dans le piège numéro un des réseaux sociaux : croire que nous sommes entendus du monde entier, alors que nous ne touchons, à de rares exceptions près, que notre clan.

Confrontation de points de vue sur Twitter, allégorie (XIVe)

Confrontation de points de vue sur Twitter, allégorie. British Library, XIVe.

Ce n’est d’ailleurs pas qu’un problème de ton, mais aussi de références (ou de référentiel). A force de ne parler qu’entre nous sans nous en rendre compte, nous finissons par croire universellement partagées des références de plus en plus claniques. Dans le cas le plus anodin, c’est une blague typique de twittos qui va tomber à plat lors d’un repas familial (par exemple lâcher « #Gender ! » entre la poire et le fromage en oubliant qu’on est le seul de la tablée à savoir ce qu’est un hashtag). Au pire, c’est un article qui sera totalement incompris ou le message tout entier d’un courant, d’une association, qui ratera constamment sa cible, parce qu’il aura manqué, entre l’émetteur et sa cible désignée, le tout dernier maillon de la chaîne, le barreau supplémentaire qui permet d’attraper l’échelle.

De cet ordre, par exemple, est l’absurde marronnier de Noël relatif aux fraternisations dans les tranchées, ce « tabou de l’histoire de France ». Un tabou qui figure même dans certains historiques officiels de régiments, voire des journaux de marche ? Un tabou évoqué par la plupart des récits et carnets de soldats ? Un tabou, décrit pleine page et richement illustré jusque dans un documentaire junior que je feuilletais à l’âge de dix ans, une vingtaine d’années donc avant le célèbre (et bien naïf) film sur le sujet ? Non. Juste quelques personnes ignorant tout – mais vraiment tout – de l’histoire du premier conflit mondial et qui ont extrapolé leur inculture à tout le pays, forgeant le mythe d’un « tabou jusqu’au début des années 2000 ».
Il est vrai qu’un article se vend drôlement mieux avec le mot « tabou ». Il attire l’attention sur nous. Même fumeux, il nous grossit héros de la liberté, lanceurs d’alerte. Que d’informations non vérifiées, que de « scoops » qui ne révèlent en fin de compte que notre méconnaissance du sujet, et en fin de compte, que d’articles « choc » qui, là encore, le seront lus que par les convaincus.
Certes, il a de grandes chances d’être très lu, très partagé, très retweeté. Toujours par les mêmes.

Prenez ce blog-ci, par exemple. Il aura bientôt deux ans et pourtant ses statistiques plafonnent dans l’insignifiant : dix à vingt visites par jour. Trente à cent (vraiment au mieux) les jours de publications. Et bien souvent les mêmes lecteurs. Au-delà de ces fidèles, pas grand-chose. Alors qu’il s’agit, bien entendu, du blog le plus extraordinaire de toute la cathosphère, n’est-ce pas ? (fuite éperdue sous un barrage de tomates du Maroc du premier janvier, pas mûres et très dures)

Mais du point de vue de la cause que nous cherchons à promouvoir parce qu’elle nous paraît bonne pour tous, l’article bien senti, acéré comme une lame, et bien… il ne servira à rien. Tout au plus à dresser notre clan contre les autres, à durcir les clivages dans un pays qui hurle déjà sa douleur d’être divisé, déchiré, éparpillé façon puzzle.
Mais à initier un échange, un dialogue, une rencontre ? A convaincre, à convertir, à faire changer d’avis ? C’est presque impossible.

D’ailleurs, revenons un peu sur notre propre parcours dans ces Quelquechose-Sphères… Combien de fois (et plus que jamais je m’inclus dedans) avons-nous changé d’avis, revu notre position, évolué dans nos convictions à la lecture d’un article venu du « clan d’en face » ? Dans combien de cas nous sommes-nous convertis ?
Cela existe. Il serait d’une idiotie péremptoire de prétendre le contraire. Mais c’est bien rare.

Sur nos réseaux, l’autre est l’ennemi. Me mettant à suivre un compte twitter du registre « écologie, cause animale, vegan » je m’entendis immédiatement répondre « Tiens, je me retrouve follow par un mâle blanc suprémaciste éleveur de portée humaine, la seule autorisée à pulluler » (sic). Ma foi… L’autre est l’ennemi et la différence – hormis superficielle – terrorise : on la voit ferment de guerre. « Parler à quelqu’un, c’est normaliser, légitimer, approuver ses idées alors qu’elles nous répugnent » – et voilà comment la confrontation des idées, socle fondamental de tout progrès, de toute démocratie, devient, au nom même de la démocratie, une monstruosité à combattre.

Que pouvons-nous y faire ? Peut-être descendre de son piédestal le sacro-saint coup de gueule, délaisser la polémique pour la discussion, la mobilisation pour la rencontre. Entre la « pensée unique » et la fourmilière de tribus en guerre, fières de « ne pas discuter avec » ceux-ci ou ceux-là, il y a place pour une troisième voie, c’est même la plus répandue, celle que nous n’aurions jamais dû quitter. Le bâton de pèlerin plutôt que le sabre d’abordage. En ce temps de Noël, ce serait une bonne idée, non ?

Faire ce que Lui veut

Je ne connaissais rien à Marthe Robin avant que notre route ne nous fasse passer par Châteauneuf-de-Galaure il y a quelques jours, pour de bien autres raisons. Et je n’en connais toujours pas grand-chose.

Nous avons fait le crochet jusqu’à sa ferme. Nous avons pu entrer prier dans sa fameuse chambre, environ cinq minutes. Un miracle. Appelées ailleurs, les bénévoles s’apprêtaient à fermer temporairement les lieux. Arrivés dix minutes plus tard, nous nous cabossions le nez pour rien.

Au lieu de quoi, nous avons pu accéder à la chambrette, figée « telle qu’à l’époque » et rejoindre trois personnes déjà en prière face au lit de la peut-être future bienheureuse. Avant cela, quelques panneaux informatifs avaient quelque peu éclairé mon ignorance. Une citation, que je me garderai de reproduire de mémoire, éclairait l’amour brûlant qu’éprouvait Marthe Robin pour Dieu en Jésus-Christ.

Voilà des mots qui me laissent toujours perplexes. Ils sont si facilement abstraits. On les croirait sortis de quelque cathotron – vous savez, ces générateurs imaginaires (ou non) de phrases toutes faites à base de pièces prêtes à l’emploi, qui, selon le préfixe, vous offre une prière universelle, une note de service, un reporting de full success de business plan ou un discours de président de la république. Je peine à leur trouver quelque sens, quelque réalité. N’est-ce pas une construction intellectuelle, une cent millième ratiocination sur des abstractions ou les versets les plus alambiqués de quelque épître ?

Et en fait, non. Parce que si c’était juste ça, cela n’aurait jamais suffi à maintenir en vie une personne atteinte de méningite, à lui donner de rayonner comme elle l’a fait depuis sa chambre de malade. Qu’on doit ruminer, quand on est cloué au lit une vie entière !… Qu’on doit vouloir tout envoyer balader. On ne se paie pas de mots, de grandes phrases, ni d’homélies abstruses. On ne se ment pas, ou alors pas bien longtemps.
Il fallait donc que tout ceci ait assez de sens, assez de force pour la faire vivre, et bien plus encore : pour la rendre assez débordante d’amour pour qu’il en soit porté jusqu’aux extrémités de la terre.

Je n’ai toujours pas compris, je veux dire : ressenti, éprouvé, intégré, ce concept toujours aussi bizarre. Je ne sais pas si j’y arriverai un jour. Mais au moins, je peux être sûr qu’il est vrai. Quand on voit un arbre, on ne peut plus nier qu’il y ait des graines.

J’ai repensé à « tout ce que nous faisons ». Paroisse, diocèse, associations. C’est très facile de dire que nous le faisons par amour – pour nos frères, pour le Christ, toussa toussa. C’est le but, en tout cas. Mais j’aimerais le ressentir, plutôt que le penser, parfois. C’est qu’on a vite fait de dériver.

Une note de blog qui circule un peu. Une « conférence » sur la paroisse. Une invitation à dire quelques mots, en fin de table ronde, devant une grosse centaine de personnes. Un article large comme une paume de main dans un journal catholique. Wahou ! Avoir sa photo dans les journaux, c’était, pour nos grands-parents, le symbole de la gloire. C’est beaucoup plus facile aujourd’hui. Magie des « réseaux » qui favorisent la rencontre des personnes qui ont des choses à se dire, on accède sans effort et en un rien de temps à ce premier palier de vague « notoriété ». Du haut de ses quelques centaines de followers, on se met déjà à se prendre pour quelqu’un qui compte.

Et on est déjà en train d’oublier ce qui compte. En train d’oublier pour quoi on s’était lancé là-dedans. En train d’oublier pour Qui.

Nos trois grains de blé nous paraissent de vastes greniers bien garnis. Encore un peu et on n’agirait plus que pour ça : rentrer du blé. Augmenter ses followers et ses stats. Se faire connaître pour soi-même. Se croire connu. Se fantasmer en personne-référence. Rechigner quand on n’a pas été invité à tel événement phare de notre domaine. Pérorer avec toujours plus d’assurance et de certitude. Se féliciter du chemin parcouru, alors qu’on a été porté.

Faire ce que nous voulons et non pas ce que Lui veut.

Si, vraiment, nous L’aimons, alors nous ne devrions même pas avoir à redouter cette pente savonneuse.

Rien de cela, jamais, ne nous viendrait à l’esprit. Est-ce que cela venait à l’esprit de Marthe Robin ? En tout cas, il n’en a rien percé. « Donne-moi seulement de T’aimer.»

Devoir de retweet, dictature de l’instant ?

L’actualité mondiale n’est jamais rose, mais elle bat quelques records. Nous ne cessons d’en égrener la morne litanie.
D’autant qu’elle ne cesse de s’allonger : Irak, Palestine, épidémie d’Ebola, Ukraine, séisme en Chine, famine au Soudan du Sud, et même des tragédies oubliées en Papouasie…
Alors comment oser bloguer écologie, nature, contemplation, ou même prière pour un autre sujet que les victimes des déchaînements de haine du Moyen-Orient ou les souffrances de l’Afrique ? « Indécent » ! Comment peut-on se consacrer à un engagement autre que celui-ci ? Malaise. Oui, malaise. D’autant que la sphère médiatique, et notamment électronique, compte les points : « vous n’avez pas retweeté tel article ! vous n’avez pas pris position sur ceci, sur cela ! cela ne vous dérange donc pas ? »

J’avoue mon désarroi face à cet impératif de relayer à cadence imposée des informations qui le sont déjà en masse, qui se rapportent toutes à un même fait brut, pour « montrer sa solidarité » ou sa préoccupation. Un témoignage de persécuté, un appel au secours à relayer… certes ! mais cent par jour ? et à l’exclusion de tout autre sujet ?
Qu’est-ce qui nous pousse à cette activité, en fin de compte ?

Bien sûr, il existe une évidente dimension politique. Les prochaines élections sont loin, les sondages monocordes, et les manifestations, même massives et durables, rarement prises au sérieux par les gouvernements. Les réseaux sociaux sont donc devenus une forme de rue numérique où les citoyens peuvent aisément signifier, en public, leur préoccupation, et même interpeller leurs élus. Et ainsi le gouvernement français a-t-il fini par se rendre compte que le terrible sort des chrétiens d’Irak et des yézidis ne laissait pas la France indifférente. Rien que pour cela, ces prises de position numériques sont nécessaires, quelque dérisoires et peu coûteuses qu’elles puissent paraître.
Encore le résultat est-il bien décevant, mais les desiderata des citoyens ne sont manifestement pas seuls dans la balance sur laquelle nos gouvernements successifs pèsent le pour et le contre. Terrible constat d’impuissance : à moins de solutions extrêmes quelque peu ridicules, du genre rejoindre les troupes kurdes en emportant son pistolet à bouchon personnel, « faire pression » sur notre gouvernement en clamant notre volonté de voir la France s’engager est le seul levier dont nous disposons en tant que citoyens anonymes. S’il est grippé ou rompu, il n’est guère d’action concrète efficace à notre portée.
Nos évêques, forts de leur fonction et notoriété, en ont un autre, et ils en usent, avec un courage bien mal récompensé jusque-là. Mais cela marche justement parce qu’ils sont évêques. S’il me prenait fantaisie de débarquer à Bagdad au secours des chrétiens, cela leur ferait, j’en ai peur, une belle jambe.

Alors, lorsque l’impact politique espéré déçoit, pourquoi continuer à tweeter #gaza ou #irak de manière aussi massive, et surtout, ne tweeter que cela ?

On ne manquera pas de bilieux (on n’en manque jamais, de toute façon, quel que soit le sujet) pour trouver à l’affaire une dimension narcissique – poser en roi de la compassion – ou une volonté d’apaiser sa bonne conscience. C’est vrai. De combien de causes ne sommes-nous solidaires que le temps d’un clic ou d’un retweet, qui suffit à nous satisfaire ?
Nous satisfaire ? Voire. Je laisse à Dieu, qui sonde les cœurs et les reins, de discerner en chacun. Je ne sais pas quel trouble, et quel engagement réel il y a derrière la pointe d’iceberg qui m’est visible sous la forme d’un « like » ou d’un retweet. En pariant sur l’hypocrisie de mon frère, en l’imaginant enclin à faire taire sa conscience à si peu de frais, après tout, j’en fais autant. Car moi aussi, je me contente souvent de cet acte moins que minimal, et il me plaît de croire que pas grand-monde ne fait mieux : en fin de compte, c’est ma conscience que j’ai rassasiée…

L’ennui est que si mon frère n’a pas liké la page, je lui tomberai sur le poil. Retweetez l’article, vous êtes un hypocrite qui croit s’en tirer à si bon compte. N’en faites rien, et vous êtes un monstre d’insensibilité.

Il en va de même de la prière. Une « action » fort décriée, parfois même chez les chrétiens, dont toute une frange éprise d’activisme humanitaire l’a longtemps assimilée, pour le coup, à la mesquine bonne excuse de celui qui ne veut rien faire. Une telle vision de la prière en postule, du reste, l’inefficacité totale par définition, attitude déroutante de la part de croyants. Mais passons ! « Seigneur, ouvre mon ordinateur, et mon clavier tweetera ta louange » ? Faut-il alors faire sonner devant soi de la trompe sur la toile, ou bien se retirer dans le secret de sa maison, au risque de renoncer au courage de témoigner ?

C’est que sur les sacro-saints « réseaux sociaux », la parole fait l’homme et surtout, le résume. Nous n’y sommes rien de plus que ce que nous écrivons. Et écrire ne coûte rien, qu’un peu d’électricité. Seules sont relayées les actions à caractère peu ou prou public, et si tel twittos consacre nombre d’heures hebdomadaires à quelque Foyer des sans-abri, nous n’en savons rien. Nous n’en savons rien, c’est-à-dire que nous le jugerons comme s’il n’en était rien.
Chacun de nous finit par devenir un simple nuage de tags, sur lequel nous nous jugeons. Un pseudo, quelques mots, une enveloppe, une case…
Après avoir soigneusement exclu de notre jugement tout ce qui pourrait constituer l’homme derrière ce brouillard de mots !

S’agit-il alors de manifester un « ordre de priorités » ? Mais priorité n’a jamais été exclusivité. Et Dieu merci, ce n’est pas parce qu’un pays s’enflamme que c’est toutes affaires cessantes qu’il faut voler à son secours : nous retrouverions bien vite dans notre dos d’autres calamités, engendrés en peu de temps par notre concentration sur un seul sujet. Et, rendons-en grâce de nouveau, nous sommes encore assez nombreux pour que chacun de nous ne soit pas acculé à abandonner son combat, son engagement, à chaque fois qu’il s’en manifeste un nouveau. Les associations humanitaires le savent bien, rien n’est pire que le « sujet à la mode » lorsqu’il accapare par le brûlant de ses images les dons et les préoccupations : pendant ce temps, d’autres fléaux plus feutrés, mais tout aussi meurtriers, continuent à frapper sans relâche.

Venons-en à la dimension exclusive de la ou des actualités à la une. Faut-il systématiquement tout lâcher à leur seul profit ? Peut-il être audible ou décent, parmi ce chorus, de parler d’autre chose ?
Dimanche dernier, dans une paroisse des Alpes, monsieur le curé a clairement répondu par la négative, au cours d’une messe au cours de laquelle il nous a « invités » à une demi-douzaine de reprises à nous présenter devant Jésus tout perclus de honte pour notre égoïsme : « nous reconnaissons que le drame des enfants affamés en Afrique, des enfants bombardés à Gaza doit nous faire relativiser nos petites misères ». De « petites misères » que naturellement il est exclu de présenter à un monsieur Jésus qui dit à ses disciples « donnez-leur vous-mêmes à manger » (à la foule) et qui, après cela, seulement, distille son amour et son pardon à ceux qui ont bien travaillé pour les grands affamés de la Terre. (On n’explorera même pas l’hypothèse que parmi la communauté, il pût se trouver tel fidèle atteint d’une maladie incurable ou affecté par quelque autre drame : il se fût trouvé invité lui aussi à relativiser ses petites misères, n’étant même pas sous les bombes, enfin, voyons !) Ainsi, seuls les plus grands drames seraient dignes de compassion, motifs à action, et justifiant d’être présentés au Christ.

Etrange ! il ne me semblait pas que parmi les paroles du Christ ressuscité, on trouvât quoi que ce soit approchant en substance « avec ce que j’ai souffert, désormais, vous relativiserez vos pauvres petits problèmes d’égoïstes »…

Au-delà des pénibles cas de conscience qu’engendre la tarte à la crème de la hiérarchie des souffrances et de la « relativisation », il ne faudrait pas oublier le syndrome du « dossier sous la pile ». Vous savez, celui qui est toujours là, parce qu’il est grave, permanent, toujours d’actualité, et par cette permanence même, moins « brûlant ». Plus feutré, pas toujours aussi spectaculaire qu’une explosion de barbarie… et c’est ce qui le rend si dangereux. Toujours masqué par nos Unes, il finit par se faire oublier, comme une bombe à retardement, et je m’excuse de la platitude de la comparaison.
D’autant plus grande est la tentation de l’oublier qu’il autoriserait, lui, quelques actes efficaces : la crise écologique est de ceux-là, naturellement. Tout comme la malnutrition planétaire – qui a, de plus, tout à voir avec le dossier précédent… Et bien d’autres encore, dont on trouverait de même que les uns plongent leurs racines dans les autres, sans céder à l’illusion commode d’une cause unique actionnable comme un interrupteur.

Alors que faire ?
Si j’avais la réponse ! (vous voilà bien avancés ! vous avez lu jusque-là pour ça !)

Fuir ? renoncer quelque temps ?
C’est sans doute nécessaire par moments. C’était l’objet de mon pénultième billet. Reconnaître nos limites d’individu isolé à porter ou contrebattre toute la souffrance que nos divers canaux nous déversent.
Agir, mais en silence et en secret ? « Le bien ne fait pas de bruit »… ce proverbe, j’en ai peur, a pris de l’âge. Il renvoie aux temps d’avant l’ère de l’information. Le « bien qui ne fait pas de bruit » est désormais nié, ce qui compromet sa capacité à mobiliser, et finalement, sa réussite. A s’interdire le plus modeste témoignage, on reste seul, impuissant, jusqu’à jeter l’éponge, aigri de n’avoir pas été suivi, sans avoir jamais rien tenté pour cela : comment être suivi si l’on est invisible et silencieux ?
Cesser tout à fait de relayer les tragédies du temps ? Bien sûr que non. Ne serait-ce que pour manifester aux victimes une solidarité, et à nos politiques une exigence d’action adaptée, plus enracinées, plus durables que le grain semé sur le sol pierreux. L’oubli tue plus sûrement que l’impuissance. Et puis, ce serait une solution extrême, donc inadaptée.
A l’inverse, s’imposer une mobilisation exclusive et publique sur les sujets les plus chauds ? Céder aux sirènes des « comment pouvez-vous oser parler de… alors que pendant ce temps… » ?

A l’instant même, je vois dans ma TL un père jésuite relayant une initiative de producteurs pour des fruits et légumes sacrifiant le rendement de masse et la simplicité d’exploitation au profit de la saveur et de la variété. Dérisoire ? Incongru ? Nullement. Si nous ne laissons passer par nos canaux que la peur, la haine, la consternation, l’indignation, même légitimes, si nous les fermons au fragile préservé, à la beauté retrouvée, à l’artisan amoureux de son travail, à la Grâce qui se glisse par là dans notre monde en furie, nous finirons par nous noyer.