Terrorisme et réchauffement, quelle tambouille !

Emmanuel Macron a donc abandonné l’espace de cinq secondes son générateur xyloglotte automatique pour la formule choc : « on ne peut pas prétendre lutter efficacement contre le terrorisme, si on n’a pas une action résolue contre le réchauffement climatique ».

Et cette phrase suscite pis que l’incompréhension, l’hilarité.

« Mais bien sûr, les terroristes qui ont tué deux cent trente Français avaient pris un coup de soleil », ai-je lu, par exemple. Selon de nombreux commentateurs, Emmanuel Macron aurait par cette phrase défendu l’idée ahurissante que le réchauffement climatique était la cause du terrorisme – et donc que les terroristes avaient une très bonne excuse. Pour d’autres, le raisonnement présidentiel envisagerait de couper les vivres à Daech en cessant d’utiliser le pétrole dont il tire ses revenus, et ce serait « une incongruité monumentale ». En effet. Mais ce n’est pas le propos présidentiel. Pas du tout.

J’avoue être sidéré par cet accueil et ces interprétations.

Et je pense avoir assez dit par ailleurs tout le bien que je pensais de S.M. Hyperprésident II pour ne pas être suspect de macronmania.

La cause, non. Un lien, oui

Emmanuel Macron n’a nullement déclaré que le réchauffement causait le terrorisme. Il a dit qu’on ne ferait pas disparaître le terrorisme sans lutter contre le réchauffement et ce n’est quand même pas du tout la même chose.

Car s’il s’agit d’exprimer l’idée que le réchauffement est un facteur qui nourrit le terrorisme, il a entièrement raison. Et il n’exprime d’ailleurs rien de spécialement révolutionnaire. Nous avions d’ailleurs écrit un article sur le sujet dans le n°2 de Limite. À l’époque de la rédaction de celui-ci, avant même les attentats de novembre 2015, on commençait à voir poindre quelques analyses rappelant qu’en Syrie, la guerre avait été précédée d’une sécheresse sans précédent qui avait provoqué l’effondrement d’un modèle agricole inadapté aux conditions arides, et jeté dans des bidonvilles d’innombrables paysans ruinés : 1,5 million de déplacés, selon une étude commentée ici 

Et comme par hasard, le conflit syrien a commencé dans les zones les plus touchées par cet exode rural massif. On peut trouver sur Wikiagri, site peu suspect de gauchisme exalté, une analyse des ressorts climatiques et agricoles de cette histoire.

Pas besoin de Macron pour le savoir, ces études datent de 2014-2015.

Bien entendu, en conclure que « la guerre en Syrie, c’est à cause du réchauffement climatique » serait une caricature grossière, un discours que personne ne tient, nulle part. Ce que l’étude met en avant, c’est une sécheresse d’une ampleur sans précédent, s’inscrivant dans une évolution globale du climat local, de plus en plus chaud et sec, frappant un modèle inadapté et face auquel le régime n’a pas réagi. Avec en conséquence une source supplémentaire importante d’hostilité, un facteur s’ajoutant à d’autres pour déclencher le chaos que l’on sait.

Voilà de quoi il est question.

Quant au fait que ce chaos, que la perte de contrôle par les États de vastes territoires dans une zone où existe déjà, depuis longtemps, la violence islamiste, donne à celle-ci des moyens d’une ampleur nouvelle, personne ne le contestera.

Emmanuel Macron n’a pas dit que planter des éoliennes était la solution qui allait nous protéger des terroristes. Ni même considéré l’abandon des énergies fossiles comme le moyen de ruiner les finances de l’État islamique. Il n’a pas exprimé cette idée non plus devant un parterre de maires de banlieue, mais au G20. Il n’en fait pas l’idée directrice de la protection des Français contre les menaces d’attentat ici-maintenant. Il souligne le fait qu’il existe un lien. De quoi peut-il bien parler ?

La solution, non. Un paramètre, oui

Bien sûr que non, l’islamisme ne naît pas du dérèglement climatique et ce n’est pas un coup de soleil qui radicalise les gens à Toulouse ou à Mol-en-bec. Ni la violence ni le terrorisme ne sont nés avec le dérèglement climatique. Mais les sécheresses record à répétition et la désertification sont des facteurs non uniques mais de plus en plus importants dans la déstabilisation des Etats dans des régions du monde déjà géopolitiquement chaudes. Les paysans chassés de leur terre au Sahel, par exemple, sont des recrues de choix pour l’AQMI et Boko Haram, hélas seules organisations à leur offrir, sinon une sorte d’avenir, du moins une structure, et de quoi manger.

Le Sahel et le monde arabe sont parmi les parties du monde où l’impact du réchauffement climatique est le plus grave, car en frappant des contrées au climat déjà très aride, il tend à les transformer en véritables déserts. D’autant plus que les vagues de chaleur létales y sont elles aussi en augmentation.  Autrement dit, ces territoires déjà instables et regorgeant d’armes depuis des décennies font face à une crise environnementale de nature à détruire toute économie agricole, et à jeter des millions d’hommes sur les routes de l’exil et de la misère. Assez d’exemples historiques prouvent que les idéologies meurtrières prospèrent sur ces situations. Elles n’en sont pas nées, elles n’en sont pas la simple conséquence mécanique, mais elles y trouvent des opportunités sans lesquelles, peut-être, elles resteraient cantonnées aux marges de l’Histoire.

N’a-t-on pas assez insisté sur le rôle déterminant de la crise économique des années 30 pour expliquer la montée du nazisme ? Qui aujourd’hui qualifierait ce point d’incongruité ou de tentative de déresponsabiliser les Allemands d’alors ? Adolf Hitler et son parti ne sont pas un produit de la crise. Son idéologie et la violence politique de la société allemande de l’époque existaient dès 1919. Mais en 1928, le NSDAP réunissait 2,6% des voix. La crise a frappé la République de Weimar au moment même où la reprise économique de la fin des années 20 commençait à lui donner un peu de crédit et d’espoir d’être réellement acceptée par les Allemands. Les extrémistes eurent alors beau jeu de capter les déçus, les déclassés, les pauvres et les ruinés. L’élite conservatrice joua le nazisme contre les communistes inféodés à Staline et se fit jouer par lui. C’était plié. La crise n’a pas accouché, à elle seule, de la guerre. Il a fallu des graines, du terreau, un climat. La crise fut, à tout le moins, un élément du terreau. Et si ce terreau avait manqué ?

Non, bien sûr, « nos » terroristes, nés et grandis en Europe, ne sont pas des paysans sans terre de Syrie ou du Tchad. Seulement, voilà : s’ils ont fait allégeance à l’EI, ce n’est pas qu’à cause de l’étiquette islamiste, que d’autres avaient déjà revendiquée. C’est, nous a-t-on expliqué, à cause de la remarquable propagande de ce groupe islamiste-ci, à base d’images de guerriers triomphants et d’interminables colonnes de véhicules hérissés d’armes. Tout comme le IIIe Reich frappait les esprits avec ses kolossales parades et ses défilés, l’EI recrute en étalant sa puissance, en faisant défiler ses troupes. Des troupes locales, qui attirent à elles, dans un second temps, des recrues venues de loin, séduites par cette force et cette image d’armée combattante contre le grand-méchant-Occidental-colon-croisé-machin grâce à qui les damnés de la terre pourront aller prendre de force ce qu’ils n’ont plus chez eux. La ficelle n’est franchement pas neuve, mais hélas elle marche toujours.

Aux plus pauvres, l’EI promet une espèce d’avenir. On avait même cité le cas d’une Italienne convertie au salafisme qui avait fini par embobeliner toute sa famille, y compris la grand-mère … en lui promettant que le califat lui procurerait une machine à laver.

Cette force soigneusement étalée face au monde capte ensuite des recrues, de plus en plus éloignées. Encore fallait-il que force il y eût.

Le nazisme, là encore, et pour ne prendre que cet exemple, n’agissait pas autrement. Peu de membres du parti avaient lu Mein Kampf et bien compris le programme de leur Führer. Ils retenaient surtout qu’on leur promettait monts et merveilles, pour peu qu’ils consentissent à matraquer l’ennemi qu’on leur désignait. La SA enrôlait à tour de bras les chômeurs, les ouvriers miséreux, les petits bourgeois ruinés. Cela ne fait pas de la crise la cause du nazisme, non plus que cela n’en fait une excuse pour ceux qui se sont compromis sous la croix gammée. Ce n’est pas non plus nier le phénomène nazisme. C’est un fait, une donnée, que cette stratégie de recrutement. Les calamités offrent des troupes de désespérés à des idéologies violentes qui recherchent précisément ce profil, et sans lesquelles elles séduiraient bien plus difficilement.
Qu’était d’ailleurs le plan Marshall, ou le pont aérien de Berlin en 48-49 sinon une politique visant à tirer le plus vite possible l’Europe occidentale de la misère pour couper l’herbe sous le pied aux tentatives de prise de contrôle de la part de Staline ?

Mélange explosif

À notre époque, l’idéologie violente majoritaire est le djhadisme, et la sécheresse la calamité principale, que le réchauffement rend plus longue et plus dure, dans toute une partie du monde qui n’avait pas besoin de ça. C’est ça, établir le lien. Si rien ne change, ce coin d’univers continuera à engendrer des exilés n’ayant rien à perdre, que la première bande armée venue aura beau jeu de se rallier.

Et si le djihadisme pouvait être éradiqué en tant qu’idéologie, il y a gros à parier qu’une autre idéologie violente surgirait pour récupérer les désespérés du Sahel et du Moyen-Orient et séduire ensuite ceux d’ici. Le bloc communiste le faisait d’ailleurs dans les années 60-80.

Si l’on veut éradiquer le terrorisme sur le long terme, cela passe par la possibilité, pour ceux qui font aujourd’hui le gros des troupes de Boko Haram, de l’EI et consorts dans leurs pays-bastions, de vivre décemment chez eux, et le changement climatique est en train de rendre ces territoires hostiles à la vie humaine. Des vagues de chaleur à plus de 50°C, ça veut dire qu’on peut mourir dans la rue. Est-ce une « incongruité monumentale » que de frémir en imaginant des zones déjà si instables et saturées d’armes devenir, au sens propre, invivables ?

Voilà pourquoi combattre le terrorisme – qui d’ailleurs, n’a pas toujours été et ne sera pas toujours qu’islamiste – sur le long terme passe par la lutte contre le dérèglement climatique. Personne n’a jamais voulu y voir l’alpha et l’oméga de la lutte antiterroriste. Il s’agit de combattre une cause de désordre géopolitique majeure. Il y a plusieurs décennies déjà que d’innombrables experts le désignent comme un puissant facteur de déstabilisation et un aggravant de toutes les causes classiques de misère, de violence et de soulèvements armés. On peut toujours ironiser sur le fait que la lumière n’a jamais tué personne, on n’est pas obligé d’entrer dans une poudrière en tenant à la main un bougeoir allumé.

Construire une paix qui ne vient pas

Note préliminaire : tout ceci n’est que ressentis personnels sans la moindre prétention à l’expertise.

Une de plus.

Peut-être une autre le temps que j’écrive ces lignes.

Et tout a marché comme sur des roulettes : comme l’écrit remarquablement Slate, « le petit frisson dégueulasse de l’alerte attentat » s’est déchaîné. Et pas que chez les journalistes. Chez les anonymes, chez les politiques aussi ; on a vu Christine Boutin relayer la rumeur de fusillade rue Vernet … mais pas le démenti, pourtant bien vite sorti.

Peut-être parce qu’ils ont la chance que la peur les épargne assez pour se permettre de jouer avec celle des autres.

Dangereux. Car cette petite mécanique a pour première conséquence de révéler et d’aggraver encore l’irrationnel de la peur du terrorisme, je veux dire : l’ampleur de son impact psychologique, par rapport au fait brut. Ce qui est précisément le but du terrorisme.

Il est rare – et prions certes et agissons pour qu’il en reste ainsi ; j’y reviendrai – que le terrorisme, dans un pays occidental, devienne une cause première de mortalité. En France, les accidents de la route tuent vingt fois plus, les accidents domestiques 70 fois plus, les suicides 60 fois, et le tabac trois cents. À l’aune de la peur que nous inspire le terrorisme, le nombre de cancers mortels, et parmi eux, de cancers à cause environnementale, devrait nous inspirer une terreur permanente plongeant la population dans l’hypocondrie. Et aucun politique ne devrait pouvoir être pris au sérieux sans un projet en béton contre l’abus de pesticides et de perturbateurs endocriniens. Si la sécurité est la première des libertés, rationnellement, c’est d’abord cette sécurité médicale et sanitaire qui devrait truster les unes. Il n’en est rien. Pourquoi ?

L’acte terroriste est vu comme intolérable, car évitable, anormal. C’est vrai. Il n’est pas question de « nous y faire ». Mais n’en va-t-il pas de même des suicides, des cancers à cause environnementale, des accidents de la route et de la plupart des accidents domestiques ? Nous nous sommes bien laissés intoxiquer à coups de « c’est le progrès » au point de trouver tout ça normal. Dû au hasard. Sans cause. Sans que ce soit la faute de personne. C’était évitable et nous n’en serions peut-être pas là.

Mais il ne s’agit pas là, bien sûr, de violences dirigées sciemment contre des personnes (tout au plus de conséquences cyniquement assumées, et c’est assez pour causer la mort en masse). Ce sont des choses qui peuvent arriver dans une société en paix, croyons-nous. Ainsi rejoignent-elles la « normalité ».

Des sociétés en paix ? Les années antérieures à « Charlie » nous apparaissent aujourd’hui comme des temps heureux, paisibles, où l’on n’avait pas à s’en faire. Évidemment absurde. Pour ne parler que de lui, le terrorisme frappe l’Occident depuis les années 70. Que dis-je : depuis les années 1880, avec des va-et-vient. Deux Présidents de la République ont été assassinés. Il n’y avait pas plus aveugle ni plus imbriqué avec le grand banditisme que le terrorisme anarchiste de la « Belle Époque ». Quant aux années 70-80, ce sont celles de Septembre noir, d’Action directe et autres Brigades rouges. Tout cela avant même l’émergence du terrorisme islamiste. Et l’absence de bombes n’est pas la quiétude pour autant. Qu’est Mai 68 sinon l’explosion d’une profonde et irrésoluble tension ? Aujourd’hui, le terrorisme vient que se surajouter à la gravissime crise de l’emploi, désormais vieille de quarante ans, aux inégalités, et à toutes les formes de tension qu’alimente la multiforme crise écologique : catastrophes naturelles, crainte de l’accident nucléaire ou chimique, conséquences présentes et à venir du dérèglement climatique. « Avant », nous dormions déjà fort mal.

Nos sociétés sont parcourues de tensions mortelles. Des gravures néolithiques prouvent qu’il n’y a là rien de nouveau. Et comme le démontre Olivier Rey dans Une question de taille, nos métropoles géantes ne peuvent qu’aggraver le problème. Quelque libre que soit chaque individu de devenir « bon » ou « mauvais », il existe toujours une part d’individus dangereux, pas forcément en hausse d’ailleurs ; mais la taille même, la densité simple de ces fourmilières humaines génèrent de façon mécanique la possibilité pour ceux-ci d’entrer en relation et de multiplier la menace qu’ils représentent ; et de même les opportunités pour eux de commettre des horreurs aux dépens de foules vulnérables. L’entassement, le vacarme, bref, tout ce qu’on appelle la « faible qualité de vie » augmentent encore la tension d’un cran, en sus de tous les facteurs déjà cités.

Rien qu’à cause de tout ça, il est vain de désigner l’islam (ou même « léreligion ») comme cause au sens où il suffirait de les supprimer pour entrer dans une ère infinie de paix et de félicité universelles, au son des flûtes et sous les pétales de roses.

Ben non. Toutes les autres sociétés humaines ont généré aussi ressentiment, tensions, haines, mobilisation par les assoiffés de pouvoir des simples assoiffés d’une vie paisible, et l’islamisme est le tuyau du moment par lequel jaillit cette violence. J’entends par là, non qu’il ne soit « pas le problème » de notre époque, mais que s’il n’existait pas, nous aurions d’autres violences tout aussi graves à la place. Ce n’est pas lui qui pousse l’agriculteur au suicide ni le bandit à braquer une banque. On vient même d’apprendre que l’énergumène qui a failli tuer toute l’équipe du Borussia Dortmund ne cherchait qu’à spéculer sur la baisse des actions du club.

Bref, on se tuerait pour d’autres raisons, y compris, le cas échéant, entre bons petits Blancs de racines fort chrétiennes. Chez les hameaux de fermiers à faucilles de silex comme dans les villes-mondes industrielles, la société vraiment en paix est un rêve, un fantasme, nous devrions le savoir.

Et pourtant nous avions cru la toucher du doigt.

C’est peut-être l’une des raisons de notre épouvante.

Les tensions sont de tout temps, certes. Mais il existe aussi des interludes où la concorde et la prospérité générales semblent soudain à portée. Et les plus de 35 ans de notre époque en ont vécu une : la chute du Mur. Souvenez-vous. Pour ma part, j’avais 13 ans en 1989. Rappelez-vous cette décennie. En dix ans, nous étions passés de l’ombre sinistre des euromissiles au triomphe de la paix et de la liberté sur l’étoile rouge, sans un coup de feu ; et nous avions vu de même les dictatures de droite d’Amérique latine ou des Philippines tomber comme des fruits mûrs. L’Apartheid vacillait sur ses bases. Les vieux despotes africains s’éteignaient, et dans cette dynamique, l’écrasement du Printemps de Pékin apparaissait comme l’ultime soubresaut d’un monde en train de finir.

Traitez-nous de naïfs, je voudrais vous y voir : comment vouliez-vous qu’à cette époque, nous n’ayons pas été tentés de croire que ça y était, que tous les peuples allaient se tendre la main d’un bout à l’autre du monde et parachever ensemble le règne de la paix et de la vie bonne pour tous, que plus jamais un tyran n’oserait lever une oreille et que la fin des inégalités n’allait plus dépendre que de nous ?

Que notre vie ne dépendrait plus que de nous et qu’il n’y aurait plus d’armes braquées sur quiconque ?

Le même rêve n’a-t-il pas habité l’humanité en 1919, par exemple ?

Nous avons vite compris que ce serait plus dur que prévu. Mais se dire que c’est fini, que c’est raté, et que ce sera toujours raté jusqu’à la fin des temps, c’est une autre histoire. Nous ne voulons pas renoncer à ce rêve parce qu’il semblait se concrétiser enfin, et voilà pourquoi, peut-être, son échec nous scandalise et nous horrifie plus qu’il ne devrait. C’était si bien parti.

Cherchons encore : il y a ce constat de se trouver, inexplicablement, pris pour cible par une haine glacée, implacable, sans comprendre pourquoi. Par le terrorisme, nous nous sentons visés, chacun personnellement et d’une manière atroce et injuste.

Nous nous sentons surtout impuissants. Il ne faut pas céder à la peur, c’est entendu. Il faut faire preuve de résilience. Nous pouvons nous inspirer des Londoniens en 1940. C’est vrai. Ils n’avaient rien fait qui justifiât qu’on bombarde leurs maisons. Il n’en fallait pas moins courber le dos, attendre, et enterrer les morts.

Il fallait se mobiliser pour la victoire finale, ce qui, pour un civil, prenait des formes bien modestes et bien indirectes.

Le but politique n’en était pas moins clair. L’Allemagne vaincue, ce serait fini.

Quand sera-ce fini ? Quelle victoire sur le terrorisme ? Nous nous sentons impuissants parce que nous, civils, pouvons un peu voir ce qu’il ne faut pas faire, mais guère voir ce qu’il faut faire ni ce que nous pouvons y faire. Pas grand-monde ne semble le savoir clairement. Passe encore que la course vers la solution politique du conflit soit longue et difficile, si l’on s’y sait embarqué. Mais si l’on n’a même pas idée du cap, comment voulez-vous y arriver ?

Nous espérions maîtriser notre destin et voilà la perte de contrôle absolue. Subir sans même savoir en attendant quoi. Sans même savoir quel objectif peut se fixer l’État, l’homme politique, a fortiori le citoyen. Traquer les réseaux terroristes existants, oui, bien sûr. Mais empêcher qu’ils renaissent sans cesse ? Et empêcher qu’ils naissent sous d’autres formes, sous d’autres bannières ? Mystère.

Mystère et boule de gomme de dirigeants qui, du reste, savent qu’on gouverne mieux une société divisée. Que des citoyens unis – autrement que mobilisés par quelque funeste chef de guerre – pourraient bien avoir l’idée de se passer d’eux, de se voir autonomes. Divisons donc et prenons le pouvoir.

De fait, tous nos candidats « rassemblent » en divisant. Rassemblent contre et rarement pour. Pas même pour faire quelque chose ensemble.

C’est l’impasse de l’impuissance : normal d’avoir peur, acculés sans défense.

D’où viendra l’issue ?

D’une « société écologique » n’espérant plus l’illusoire miracle d’une surabondance matérielle, mais fondée sur les liens humains tissant une « vie bonne » plus sobre, et partant moins compétitrice, moins hargneuse, moins tendue (n’a-t-on d’ailleurs pas assez démontré que le dérèglement climatique et les sécheresses à répétition jetaient des hommes dans les bras du djihadisme ?)

Celle-ci est-elle possible ? Pouvons-nous la fonder plantule par plantule, au-delà de la peur ? Qui en voudra ? Nous sommes beaucoup, sans doute… parfois à la désirer sans le savoir. Sa route est pavée de renoncements : à des biens, au pouvoir, à la facilité de la haine, et surtout, hélas, à la croyance que cette société de paix simple et mondiale puisse, réellement, survenir. Seul le retour ultime du Christ donnera même pâture au lion et à l’agneau – au vif soulagement des mercantis, car ils n’auraient alors plus qu’un seul produit à vendre aux deux. En somme, il faut surmonter notre peur pour construire une paix dont nous savons d’avance qu’elle ne sera jamais aussi complète que nous l’espérons, une « vie tranquille » qui ne peut être qu’un doux rêve. Nous savons que la paix, la paix générale, c’est pour demain, mais jamais pour aujourd’hui. Cela ne sera jamais pour un aujourd’hui humain.
Mais cela reste le seul moyen de s’en approcher quelque peu. Nous avons peur mais il faut cultiver notre jardin.

Et si vous preniez le bon temps ?

Il y a des matins vraiment gris. Par exemple celui où l’autoradio vous donne le choix entre Gilbert Collard, Daniel Cohn-Bendit et Florian Philippot. Normalement, vous en sortez les reins cassés pour la semaine.

Un antidote ? Couper la radio et regarder un peu autour de nous. Le printemps arrive.

Ici, on trépigne. Il y a six mois que nous sommes cloîtrés dans nos bureaux, à de rares prospections hivernales près, à pianoter des rapports sous la terne lueur d’une ampoule basse conso maussade, assis sur des chaises de récup’. On regarde par la fenêtre, on consulte la base de données, la nôtre et celle de nos voisins : le premier Milan noir a été vu ! Revoilà les oedicnèmes ! Dans le Sud ils ont la première hirondelle !

Le premier quoi ? Revoilà les quoi ?

Allons, je suis presque sûr que vous en avez près de chez vous. Enfin, je ne peux pas vous le garantir, surtout pour l’Oedicnème (ce bizarre petit échassier des champs et des steppes), mais cela vaut le coup de vérifier (pour cela, rendez-vous ici et de là, sur le portail Visionature de votre région ou département, et cherchez ensuite la rubrique Biodiversité des communes). Sinon ? Et bien tout l’intérêt de cette période, c’est qu’il y a du nouveau tous les jours du côté de la Nature, et du nouveau facile à voir.

Rien à voir chez vous ? Vous êtes en ville ? Et alors ?

Tenez : ne me dites pas que vous n’entendez pas près de chez vous, le matin, le chant du Merle noir. (Pour ce lien, comme le suivant, WordPress ne me permet pas de proposer directement le fichier son. Cliquez sur le lien pour accéder à la page de l’espèce. Ensuite, cherchez un enregistrement noté « Song » – chant – et non « Call » – cri.)

C’est vrai que vous avez pu l’entendre il y a déjà quelque temps. Le Merle noir chante parfois à des dates tout à fait incongrues, genre le premier janvier. Ce qui casse un peu le glamour du premier-chant-de-l’année-signe-du-printemps. Mais c’est mi-février que les chants commencent à s’élever de tous côtés : ils ne cesseront plus guère avant juillet. Si vous avez un peu plus de chance, vous aurez croisé dans un jardin ou un petit bois la Fauvette à tête noire, qui va nous accompagner jusqu’en juillet. Et sur le toit vous allez bientôt retrouver le Rougequeue noir.

Rougequeue noir nicheur ! CF

Rougequeue noir mâle

Prenez donc l’habitude de chercher, tous les jours, ce que la vie sauvage vous offre de nouveau : le premier chant de tel oiseau, la première ouverture du bourgeon de tel arbre, la première observation d’une abeille, d’un bourdon, d’un papillon. Notez-le sur un calendrier. Vous allez non seulement vous réaccorder au rythme des saisons, mais affûter votre regard et remarquer toujours plus de ces petits événements de la Nature auxquels vous ne prêtiez pas attention. Et plus vous les remarquerez, plus vous serez calé sur le rythme du vivant, et ainsi de suite.

Vous allez me dire que vous avez autre chose à faire. Que c’est bien gentil mais qu’il y a des choses plus graves. Des élections, la dette publique, l’emploi, le terrorisme et tout ça. Que tout de même « nous sommes embarqués dans une escalade de l’horreur »  comme l’explique Dany-Robert Dufour dans une glaçante interview au Comptoir. Et que les petits oiseaux, et bien on verra après.

Je prends le risque de le dire : erreur.

Ce que je vous propose peut servir la désescalade. Nous pouvons en témoigner. En tout cas, vous n’avez pas grand-chose à perdre.

Hier, nous l’avons testé. Une virée en forêt, même pas très longue – un peu plus de deux heures. L’avantage de la forêt en mars, c’est que la faune y est très active et la flore encore somnolente. Les pics, roitelets, mésanges et sittelles batifolent de tous côtés, sans feuillage pour nous les dérober. C’est le moment d’observer ce qui nous reste d’habitude caché : les parades, les transports de brindilles et de duvets qui signent sans équivoque la nidification qui se prépare. Un étang, ou plutôt une grande mare, servait aux ébats de dizaines de Crapauds communs. Malgré leur nom, c’est un spectacle devenu rare. Les Amphibiens sont parmi les groupes fauniques les plus menacés. Malheur à nous s’ils disparaissent. Mais pour une fois l’émerveillement l’emporte. L’horloge de la vie dévoile ses rouages.

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Roitelet à triple bandeau (J. Lacruz, Wikimedia)

Ce n’est pas seulement instructif pour un curieux de biologie ou poétique pour un rêveur. C’est une autre réalité, sous notre agitation humaine, qui se manifeste. Elle nous préexistait et survit encore, un peu, sous les couches de béton et de fer. Son rythme est celui de l’immuable (à notre échelle) cycle des saisons. Cyclique et en perpétuel changement ; luxuriante et fragile ; complexe, enchevêtrée, surprenante, sans cesse à découvrir ; non pas inépuisable, comme on l’a trop cru, mais toujours gratuite. Telle est cette réalité, qui s’épanouit à nos côtés, en cette montée vers Pâques. Et notre vie dépend de la sienne.

Renouer le lien avec cette réalité, c’est reprendre pied. C’est bien plus que « se détendre » ou « déconnecter un peu ». C’est se reconnecter au bon réseau. Se réenraciner – ouh, le vilain réactionnaire ! – dans le temps. Notre « rythme » frénétique n’a pas plus à voir avec le temps que l’eau d’une conduite forcée avec un ruisseau. Ce n’est pas une pulsation, rien qu’une fuite, aplatis sur une bûche emportée par un courant fou – terrorisés, mais pas un geste pour freiner ! il ne faut surtout pas rester en arrière – tant pis si on ne sait pas où on va. Il s’agit donc, ici, d’autre chose.

Nous avons beau courir, le temps ne s’accélère pas, et ne ralentit pas non plus d’ailleurs. Il est, il bat, perceptible sous le béton comme les artères sous la peau. Il est tout à la fois en nous et hors de nous. Pas étonnant que s’y regreffer nous apaise.

C’est faire couler ce ruisseau à travers son corps. Cela vivifie et assainit.

Je parlais de stopper la désescalade.

Comparez, comparez donc votre état, votre tension nerveuse et même artérielle, entre un quart d’heure sur Twitter et trois minutes à contempler le merle chanteur ou la primevère dans l’herbe. Notre regard sur le monde en est changé, lui aussi. Où est l’essentiel ? Où est « la défense de la vie » ? Bien loin de qui ne veut pas entendre le merle ni voir la primevère. Il entendra encore moins la brise légère de l’Horeb. Ni son temps ni son lieu ne sont celui de la vie. Ce n’est pas lui non plus qui sauvera la paix.

Celui par contre qui sait regarder la vie, et regarder la vie prendre son temps, n’acceptera pas qu’on la déchire. Ni dans le chaton de saule, ni dans la ponte de crapaud, ni dans l’aile de l’hirondelle, ni dans le regard de son frère malmené par la vie. Et c’est le même Esprit qui ouvrira son regard et ses mains.

La vie naît et se dévoile en son temps. Le nôtre est crucifié sur la machine. Mais nous, nous pouvons encore descendre de cette croix où nous n’avions rien à faire, où nous n’avons rien à sauver, juste à mourir.

Sur les habitants du pays de l’ombre…

« Je vous annonce une bonne nouvelle, une grande joie pour tout le peuple. Aujourd’hui vous est né un Sauveur. Il est le Messie, le Seigneur. »

Les temps qui s’annoncent sont terribles.

Trouvât-on, et j’en doute, une parade rapide et juste au djihadisme, que cela n’enraierait pas les milliers de cancers à cause environnementale qui avancent – en crabe, évidemment – dans nos corps, ni les inondations qui cette semaine, ont dix fois plus tué que l’assassin des rues de Berlin, ni la sécheresse, ni la famine, ni le grand banditisme, ni l’eau souillée ni les mers mortes, ni tout le reste.

Voici où nous en sommes, vingt-sept ans après « la chute du mur ». Rappelez-vous décembre 1989 : nous assistions en direct à la télévision à la chute de l’infâme dictature de Ceaucescu, la dernière de l’Est. Et dans les années qui avaient précédé, nous avions vu tomber aussi, sans effusion de sang, les juntes fascistes d’Amérique du Sud, les despotismes sanguinaires d’Haïti ou des Philippines. La guerre au Liban, la guerre Iran-Irak avaient pris fin. Le vent de l’histoire soufflait à enivrer, balayant les vieilles brumes.

Il y avait bien eu Tian an men. Nous espérions que ce n’était que partie remise. C’était si à contre-courant ! Non, à n’en pas douter, sous peu, ce serait la paix et la justice, partout, toujours.

Nous n’avons pas rêvé longtemps. Dès 1991, à cette stupéfiante nouvelle : « l’Irak a envahi le Koweït ! » nous avions compris. De la liberté, pouvait naître aussi bien le chaos que la paix. Mais n’empêche. Il a fallu le Onze-Septembre pour comprendre que ce siècle serait celui du terrorisme et du chaos total des guerres asymétriques.

Nous y sommes toujours. Pour combien de temps ? D’autant plus impossible à dire que nous ne savons pas ce qu’il faut faire, sauf à fantasmer de verser, à notre tour, dans la violence de masse. Bref, déclencher nous-mêmes, à titre préventif, ce que nous voulons éviter.

Et à quoi bon ? Les années 70 l’avaient assez montré : la tension inhérente aux sociétés industrielles urbaines, univers de compétition, d’exploitation, et de crise permanente, l’entassement dans les villes, est tout à fait capable d’engendrer une violence, une barbarie et pour finir un terrorisme tout à fait sui generis. L’Histoire de notre continent montre assez qu’on sait parfaitement s’y égorger non stop entre authentiques Blancs chrétiens de souche et de tout ce que vous voulez. Et pas qu’un peu.

Personne n’a la clé (à lui tout seul). Si un jour, un type prétend l’avoir en montrant les muscles, fuyez. Si un jour, ici, je prétends l’avoir, cessez de me lire.

Là où je voulais en venir, c’est que notre monde, dur, dangereux, peut-être pire que le précédent et sans aucun doute bien plus dur et dangereux que ce dont nous avions rêvé il y a vingt-cinq ans, n’est pas pire et pas moins concerné par la venue du Sauveur que la Palestine sous Auguste. Ce que nous professons, ce que nous proclamons, ce en quoi nous espérons n’est pas du folklore, ni du décorum, que « le réalisme » commanderait de laisser de côté. Ce n’est pas du flan, ni d’ailleurs on ne sait quel béni-oui-ouisme cuculiforme. Il n’y a pas « les petits anges cuicui les petits oiseaux, c’est bien gentil mais ».

S’Il vient, c’est précisément dans et pour les temps troublés. C’est pour les peuples qui marchent dans les ténèbres et les habitants du pays de l’ombre. Il ne vient pas comme la bûche aux marrons après le festin d’huîtres et de dinde. Il vient pour un peuple dans l’attente, qui ne connaissait plus de prophètes, qui avait déjà vu raser une fois la ville et le temple et qui avait les Romains sur le dos.

S’Il vient, c’est pour notre temps. Toujours exact au rendez-vous.

#JeSuis #JeSuis … tout seul

Deux attaques en deux jours ; qu’importe qu’elles aient touché deux pays distincts, qu’importe qu’il y ait derrière une initiative solitaire vite récupérée ou la force d’un réseau ; les réponses sont les mêmes : gesticulations, peur et recherche de coupable idéal. D’autres que les auteurs, s’entend.
Il n’y a rien à attendre des premières, nous avons l’habitude. De la troisième, il y a surtout à redouter d’opportunistes lynchages de l’adversaire politique ou du croquemitaine du moment.
Reste la seconde. La seule qui ait au moins le mérite d’une sincérité garantie.
A force d’en produire, nous n’avons plus assez de badges noirs « Je suis ».
Nous avons même un peu oublié l’origine. Charlie bien sûr, mais surtout une réaction immédiate, moins de solidarité-avec-les-victimes que de refus de céder à la peur. Des rues entières de « Je suis Charlie », le premier soir, c’était moins « Je compatis » que « Nous sommes si nombreux à être ce que vous, terroristes, vous détestez, que vous n’avez aucune chance, vous ne pouvez pas nous tuer tous ». C’était le refus de raser les murs.
C’était un peu la même chose avec ce léger « Je suis en terrasse » en fin de compte, injustement ridiculisé, bien desservi surtout par la ridicule saillie de M. Valls : « Vivez, consommez, dépensez ».

Et voilà le problème avec ces « Je suis Untel » qui, désormais, ne signifient plus que « Je suis en larmes pour Untel ».
« Je suis » surtout planté tout seul sur ma chaise, dans le noir, et j’ai peur. Et nous avons beau arborer chacun sur notre profil le même filtre hâtivement programmé par Facebook, chacun de nous est enfoncé seul dans sa peur.

JeSuisToutSeul

« Je suis » enlisé dans un marécage de peur, et je ne peux qu’y rester, car autour de moi, il n’y a que des enlisés. C’est que nous avons tous marché là un par un, individuellement, sans prendre garde aux pistes ni aux gués. Nous nous sommes donc, chacun, englués individuellement, sans que jamais un seul d’entre nous fût en mesure de tendre à l’autre une planche de salut.
Chacun va son chemin seul en ce monde, concurrent, compétitif, rival, voyant au mieux dans l’autre une sorte d’encombrant qu’il va s’agir de « tolérer ». Pis qu’une société atomisée, c’est une société d’électrons : côte à côte, susceptibles d’être tous polarisés en chœur par un même aimant, un même courant, nous n’en sommes pas moins incapables de nous unir, de nous aller. Nous nous repoussons et trouvons cela tout à fait normal. Allons, avec qui avez-vous échangé lors de ces journées noires des paroles de consolation ?

J’exagère : il y en a. De bien petits agrégats qui s’empressent, trop souvent, de cultiver un entre-soi qui n’en fait que des électrons un peu plus gros (ça n’existe pas, c’est la limite de la métaphore ; tant pis). Il n’est que de voir le bal des récupérations politiques où chacun s’applique d’abord à imputer à l’autre une responsabilité dans le crime. Au bout de dix minutes, Orlando, c’était un coup de la Manif pour tous. Ou « ç’aurait bien pu ». Au bout de vingt c’était un « bon prétexte pour ressortir la propagande LGBT ». Et Magnanville, et bien, c’est « la haine anti-flic instillée par l’extrême-gauche ». Enfin, ce matin, les opposants à la Nuit debout sont responsables de vitres fendues à l’hôpital Necker, et donc, soit vous êtes pour la loi El-Khomri, soit vous êtes un mangeur d’enfants, avec de la sauce au poivre.
Il nous faudrait, comme aux vaches, quatre estomacs à vidanger pour commenter à leur juste valeur ces hautes analyses.
J’en retiens surtout que pour l’unité face aux barbares, c’est raté. D’ailleurs, nous ne cessons d’interpeller le groupe d’en face pour exiger de lui qu’il se désolidarise de ce qui vient d’être commis par un sauvage qui présente avec lui la ressemblance la plus ténue. Comme si seuls les clans d’assassins étaient susceptibles de véritable solidarité.

Montbéliarde, tenue de se désolidariser des projets terroristes de l'inséminateur lorrain arrêté en Ukraine.

Montbéliarde, tenue de se désolidariser des projets terroristes de l’inséminateur lorrain arrêté en Ukraine.

Absence de solidarité, manifestée aussi dans le regard tourné, systématiquement, vers l’Etat. « C’est la faute à l’État laxiste ». De fait, s’il est un devoir que presque nul ne conteste à l’État, c’est celui de veiller à la sécurité des citoyens (le lièvre gîtant, ô combien, dans le « comment » !) C’est même à peu près pour cela qu’il est né. Or l’État défaille.

L’État manque à ses devoirs, et pas que là.
La peur, la peur individuelle, qui glace, étreint, qui aspire comme une vase est multiforme ; elle est forte de toutes les crises de ce temps, contre lesquelles l’État ne peut ou ne veut plus nous protéger. Nous n’avons plus confiance en lui. Il ne s’en montre plus digne. Comment faire ? Je veux dire là, tout de suite ?

Et si nous essayions la solidarité ? Nous ne savons même plus comment faire. Au-delà de nos petits cercles bien connus, bien maîtrisés. Pardon, je rectifie : trop rares sont ceux qui savent encore faire – et moi, encore moins que tout autre, d’ailleurs. Mais oui, j’ai la trouille. Je ne parle pas aux inconnus, je ne sais pas quoi dire, pas comment éviter le mot de travers.

Ce serait resté une chose toute simple, la solidarité, si elle n’avait jamais cessé d’exister. Mais le fil est rompu, et le passé ne nous sera pas forcément d’une grande aide, d’ailleurs, car le terrain où il faut semer aujourd’hui est nouveau, et inculte. Il faut réapprendre à dire « nous » au lieu de « je » ; se parler au lieu de répéter en même temps les mêmes slogans, se rencontrer au lieu de se tolérer, s’aimer au lieu de se détourner. Se tenir la main au lieu de lever le poing en masse – dans nos fauteuils. Et même hors de nos fauteuils.

Et s’il faut pour cela passer par un badge « Je suis bisounours », et bien allons-y. Si le choix est entre le bisounours et le barbare…

« Vous avez appris qu’il a été dit : ‘Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi’. Eh bien ! moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux » (Mt 5, 43)

De toute façon, ne nous leurrons pas : aucune « réponse ferme » ne servira à quoi que ce soit à long terme sans cela. Une société qui rejette l’amour sécrètera toujours assez de barbares écumants de haine pour qu’aucune réponse policière, jamais, ne suffise à nous en préserver. Et même une société de solidarité, d’ailleurs, éprouvera de tels chocs. Elle devra affronter les mêmes crises que n’importe quelle autre.
Mais nous ne serons pas chacun seuls à crier « Je suis – mort de trouille ». Même si nous avons peur ensemble, parce qu’il y a de quoi, ce sera toujours mieux.

Ce sera déjà un rempart contre ce qui nous guette, si nous ne faisons rien, hormis fantasmer un État fort disparu : notre remise entre les mains du potentat le plus proche, le clanisme, le féodalisme, c’est-à-dire le sanglant panier de crabes de petites frappes s’affublant d’une particule.

En outre, que nous le voulions ou non, nous sommes tous solidaires, au sens primitif, comme sont solidaires les poutres d’une charpente. Les idéologies individualistes ont beau faire : nous dépendons tous les uns des autres et chacun de nos actes retentit sur tout l’Univers. Notre monde ressemble au Titanic, certes, mais les canots n’ont nulle part où aller. Déciderions-nous même de fuir une bonne fois nos responsabilités incarnées dans ces innombrables liens – économiques, écologiques, sociaux, humains, c’est-à-dire spirituels – que nous n’aurions même pas une île déserte (une vraie) où fuir : le réchauffement est en train de les engloutir toutes. Nous nous sauverons ensemble, ou nous mourrons seuls.

Alors, assez de « Je », disons donc un peu « Nous ».

Le terroriste et le mercato

Et bien bonne année à tous, donc.

C’est la rentrée de ce blog après une petite pause.

Nous avons choisi de passer la semaine dite « entre les fêtes » quelque part dans un joli coin de France. Le repos s’imposait, celui du corps comme celui de l’esprit. Un petit gîte douillet, de beaux villages illuminés, et surtout, pas de programme (ou si peu).

Nous n’étions pas coupés du monde, il s’en faut. Juste privés de wifi – mais pas de smartphone. Contrairement à de tenaces rumeurs, l’homme peut très bien survivre plusieurs jours sans wifi, surtout s’il dispose de réserves appréciables de livres, de charcuterie alsacienne et de spaetzle.
Tout était bien et je suis revenu ayant jeté sur un brouillon le projet de pas moins de quatre notes de blog. Une véritable décantation.

Au retour, le sentiment d’être de nouveau jeté dans un maelstrom, une centrifugeuse. Saturé d’informations et de commentaires, pilonné d’éditoriaux, de dénonciations, de unes vengeresses et de slogans ravageurs, le cerveau crie grâce. Rien de clair ne sort d’un tel tourbillon.

Dans ce vacarme, je constate la prolifération, et pas que chez les twittos comme vous et moi, d’un déplaisant phénomène de rumeur boule de neige, lié à la non-vérification des informations à la source. C’est celui qu’un supporter de ce qui fut l’OL doté d’un peu de mémoire appelle « l’effet Fred Stoke City ».
Qu’est-ce donc ? En janvier 2009, l’OL semble encore, malgré les turbulences, voguer vers un huitième titre de champion de rang, son attaquant de pointe. C’est le mercato d’hiver, époque de rancoeurs, d’aigreurs et surtout de rumeurs. Or doncques, il advint qu’un contributeur du forum officiel de l’OL décida de s’amuser un peu en postant, un dimanche, une fausse interview du dénommé Fred, notre calamiteux numéro 9 d’alors (et celui de la Seleçao lors de la dernière Coupe du Monde ; pauvre Brésil !) dans laquelle l’individu s’épanchait et révélait avoir reçu une offre de Stoke City, club anglais de ventre mou du championnat. L’interview était censée émaner de la version papier d’un quotidien. Papier, donc pas de source web… Dimanche… Qu’arriva-t-il ? Un journaliste la reprit, sans vérifier. Puis un second correspondant en mal de copie recopia son collègue. Un troisième fit de même, encouragé sans doute de voir l’info « recoupée » par deux sources distinctes. In fine, la nouvelle fit le tour de l’Europe, et les traces en sont encore aisément visibles, par exemple ici sur le site britannique Skysports.

Résumons.
Une information tonitruante, mais inexacte (et même inventée, de A jusqu’à Z, par un forumeur facétieux).
Un journaliste la reprend sans vérification.
Un autre lui fait confiance et fait de même.
Et voilà, en deux coups de clavier, un fake transformé en information fiable puisque confirmée.
Tout le monde peut la reprendre, et plus elle est reprise, plus sa fiabilité semble s’accroître. Le démenti officiel le plus cinglant n’en viendra pas toujours à bout, surtout si la vérité est moins retentissante que la fiction.
On lui objectera « qu’il n’y a pas de fumée sans feu » ou bien que « même s’il n’a pas (été contacté par Stoke, commis un attentat, fini le dernier Mon Chéri)… il aurait très bien pu (commettre un attentat à Stoke à coups de Mon Chéri)… donc je relaie quand même, comme s’il avait ».

Ainsi de la fameuse ceinture d’explosifs de l’homme de Barbès. On se demande au passage quelle idée bizarre a pu le conduire à se doter d’un dispositif explosif factice : le seul et unique résultat qu’il pouvait en attendre était d’être abattu sur place, avant même d’avoir pu user de sa seule véritable arme. France Info tweete le port d’une ceinture d’explosifs, tout court. Cela va de soi, infos140 le relaie. Puis La Libre Belgique, qui inexplicablement ajoute à 12h48 que la présence d’explosifs est « confirmée par le Ministère de l’Intérieur ». Le cycle est enclenché, l’information se diffuse en masse : n’est-elle pas certifiée, confirmée, recoupée ?

Tweet de La Libre Belgique

Que nenni : plusieurs comptes officiels ont juste puisé, sans grande précaution, tous à la même source, que le temps a sans doute manqué pour vérifier… et nous voilà à la merci d’une rumeur en chaîne, génératrice de panique et difficile à arrêter.

Le démenti, il est vrai, s’est répandu vite – sans doute par soulagement. Pour une fois. En attendant, le buzz a dicté sa loi, une fois de plus ; le buzz, l’immédiateté, le choix de privilégier la réactivité, le suivisme (les concurrents l’ont fait, il faut bien suivre) à la fiabilité. Le sensationnel à la vérité.
Dans un contexte dont on répète à l’envi qu’il sent la guerre civile, ce n’est pas très prudent, tout ça.

La semaine dernière, me contentant d’un passage triquotidien sur un ou deux sites et sur Twitter, étais-je moins bien informé ? Que gagnons-nous à ce minute-par-minute morbide où l’émotion emporte tout ?
Pas grand-chose en vérité, sinon d’être bringuebalés comme un canot dans la tempête, étourdis, assommés, jetés de droite et de gauche, et ne voyant pas plus loin que le plat-bord.

La peur

Nos tags et nos tweets n’y changent rien, nous avons peur.

Nous aurions dû être un peu plus prêts. Il suffit d’un coup d’œil dans le rétroviseur de l’Histoire pour s’en rendre compte : il est, hélas, peu probable de dérouler une existence humaine d’une longévité raisonnable sans être confronté, à un moment ou à un autre, à des événements politiques terribles. L’existence paisible et sûre à laquelle chacun de nous aspire nous apparaissait sans doute un peu trop comme une norme. Elle devrait l’être. Ce n’est pas le cas. La Seconde guerre mondiale n’est finie que depuis soixante-dix ans.

Nous le savions vaguement, au fond de nous. Que de fois nous avons raillé l’inconscience de nos aïeux s’obstinant à ne pas voir s’amonceler les nuages, dans les années trente. Et pourtant ! N’avions-nous pas conjuré la Guerre froide et le spectre de l’holocauste nucléaire soviéto-américain par la seule force de la non-violence ? N’est-ce pas là, au fond, qu’est née notre horreur de la violence et notre refus instinctif d’y adhérer ? Et n’avions-nous pas raison ?

Nous voici désormais désemparés. Chacun convoque un bout d’Histoire au secours de sa thèse, et la vérité est que nous ne savons pas ce qui nous attend, que nous ne contrôlons rien du tout, alors que nous voudrions, éperdus, savoir comment cela va finir. Et cela nous fait drôle, à nous qui avons l’habitude de juger l’Histoire et ses acteurs avec l’assurance de ceux qui connaissent la fin de l’épisode et croient qu’elle était facile à deviner. L’attitude des Français mi-1941, par exemple, alors que tout était au vert (de gris) du côté d’un Reich qui n’avait même pas encore les Etats-Unis contre lui.

Nous avons peur, voilà tout. J’ai peur. La Peur à la Maupassant.

« La peur (et les hommes les plus hardis peuvent avoir peur), c’est quelque chose d’effroyable, une sensation atroce, comme une décomposition de l’âme, un spasme affreux de la pensée et du coeur, dont le souvenir seul donne des frissons d’angoisse. Mais cela n’a lieu, quand on est brave, ni devant une attaque, ni devant la mort inévitable, ni devant toutes les formes connues du péril : cela a lieu dans certaines circonstances anormales, sous certaines influences mystérieuses en face de risques vagues. »

Non sans honte, mais en toute humanité, je l’avoue. Je ne fais pas le fier-à-bras. J’oscille de minute en minute presque, entre d’espèces de regains de confiance bravaches et des relents de peur, « la vraie peur, la hideuse peur ». Cette peur est celle qui suscite une souffrance quasi physique, intolérable ; c’est celle qui ferait hurler merci à l’adresse d’un tortionnaire invisible. Celle qui fait crier vers le Ciel : « pourquoi nous as-tu abandonnés ? »

C’est celle qui nous guette tous, puisque, nous dit le poète, elle n’épargne pas les hommes les plus braves, les plus burinés par une vie d’aventures ; et Dieu sait si, sauf exception, notre temps nous a peu accoutumés à aguerrir un quelconque courage physique. Elle est, véritablement, le terrorisme intériorisé. En elle ressurgit la plus archaïque terreur de l’animal traqué, ou pis, piégé par quelque catastrophe naturelle. En elle réside le véritable danger : celui d’être prêt à tout, pour en être délivré. Celui de consentir aux plus lâches résignations pour que cela finisse.

Consentir à la haine de l’autre, primaire et irraisonnée, qui ne suscitera qu’une sanglante escalade. Consentir à s’enivrer de cris de guerre, comme le soldat qui hurle, baïonnette au canon, pour dominer un peu sa peur des mitrailleuses qui l’attendent dans la tranchée d’en face. Approuver des lois d’exception qui substitueraient au terrorisme tout court le terrorisme d’Etat, dans toute son inamovible puissance, et qui présente par surcroît l’inconvénient de frapper bien davantage les doux et les humbles que les arrogants en armes.

Peut-être avez-vous la chance de ne rien ressentir de cette pulsion, pas le moindre frisson, pas la moindre tentation de crier « Assez, pitié, assez ».

Serez-vous assez nombreux ? Je l’espère. Il en faudra.

Souvenons-nous du Horla. Le Horla, c’est ce persécuteur invisible, peut-être imaginaire, d’un des héros de Maupassant et sans doute de l’écrivain lui-même, sombrant dans la folie. Mais comme le personnage, nous avons des preuves, des preuves accablantes : le Horla existe, il n’est ni fantasme ni délire : il est vrai. Alors, le persécuté lui déclare la guerre, l’enferme dans sa maison et y met le feu.
Dans l’incendie, l’ennemi est détruit, ou peut-être pas. Les domestiques de l’homme, oubliés par lui dans la maison fermée, en revanche, sont bien morts. Le voici, ayant tout perdu, y compris sa raison, assassin de surcroît, et concluant : « il va falloir que je me tue moi ! »

Commençons par tuer le terrorisme en nous. Rappelons-nous que la mort n’a jamais eu le dernier mot, même pas sur la Croix.

Il n’est pas vain de parler d’espérance. Il est venu, le matin qui a vu les disciples courir, le cœur battant, pour trouver le tombeau vide, et ensuite le Seigneur.

N’obéissons pas au Horla.

Plus grands que Charlie

Nous sommes le jour d’après. Le lundi matin, un lundi matin d’hiver et froid. Hier, nous étions ensemble, par millions, et puis chacun est rentré chez lui et c’est maintenant qu’il nous faut affronter, bien plus seuls, ce qui est arrivé.

Nous avons été, paraît-il, quatre millions à défiler. « Sacré hommage ». A qui ? A quoi ?

Pourquoi être là ? Question complexe. La première réponse est venue d’un couple, que nous dirons « issu de la diversité », s’pas, après la manifestation, à l’arrêt du tram. L’enfant d’à peu près quatre ans a demandé à son père pourquoi les gens marchaient. « C’est pour dire aux méchants qu’on n’a pas peur. On les laisse pas nous faire peur. C’est pour ça que les gens marchent. » C’est bien assez en effet pour marcher, même quand on n’a pas (mais vraiment pas) d’affinité avec l’idéologie Charlie. Des tueurs ont cherché à nous imposer de ne pas parler de certaines choses sans baisser la tête, à avoir peur de parler. On croyait, on théorisait notre pays assez lâche pour obtempérer, pour opiner gravement du chef « c’est vrai, ils allaient trop loin » – et se ranger à l’avis des fusils, c’est plus prudent. C’est raté. Pour le moment, c’est raté. Et comme c’était à peu près aussi inattendu que d’avoir à la même date l’Olympique lyonnais masculin en tête de son championnat, c’est notable. « Même pas peur ». Bien sûr que si, on a peur. Et c’est parce qu’on a peur qu’il faut la surmonter.

Nous avons défilé au slogan Je Suis Charlie, Je Suis Juif, Policier, etc. Avec le recul, il est certain que celui-ci était réducteur et source de malentendus. En témoignent les nombreux articles « pro » et « anti ». C’est vrai que comme le fait remarquer KozToujours, il suffisait sans doute de dire « Je suis Français ».

Il est inutile de se le cacher, de toute façon c’était revendiqué et pleinement assumé : la ligne éditoriale de Charlie Hebdo était violemment hostile aux trois grands monothéismes, sinon fondée sur cette hostilité, et prônait l’idéologie libérale-libertaire de toute-jouissance censée être source de véritable liberté. Drame d’un logiciel des années soixante jamais remis en question, cette ligne « rebelle » avait fini par devenir d’un conformisme absolu et par servir le pouvoir, la forme irrespectueuse ne faisant guère que donner le change.
Cette idéologie peut-être plus née en 1945 qu’en 1968, c’est grosso modo celle qui prétend que jouir, c’est mieux et moins dangereux que penser (je fais bref, vous avez compris), et que penser à soi et seulement à soi, c’est moins risqué que penser bien commun. Le vide… le vide d’un vague vivrensemble ou plutôt « vivons et bouffons tous côte à côte, tous contre tous, le nez dans l’assiette ».

De nihil à nihilisme, il n’y a qu’un pas, depuis longtemps franchi. Ce nihilisme, c’est le nôtre, notre monde convaincu d’avoir trouvé dans le lucre le seul dieu sans danger, et dans le chacun pour soi la seule vraie liberté. Le résultat n’est pas brillant.

Mais ces idées-là ne valent pas la peine de mort, elles valent d’être combattues avec les armes mêmes de ceux qui les défendaient : des stylos et des crayons. Et le courage, c’est de les combattre avec d’autres idées. Là est la vraie liberté, et surtout la vraie dignité.

Certes, il est hors de doute que parmi les marcheurs, beaucoup défendaient l’idéologie Charlie, beaucoup croient sincèrement qu’en 2015, c’est toujours et partout la religion qui aliène et le jouir-sans-entraves qui rend libre, et qu’il faut défendre celui-ci contre celle-là. Que çay la faute aux méchantes religions et qu’on manifeste pour le droit de faire pipi dessus, et celui de leur interdire de l’ouvrir en retour. Beaucoup croient que la liberté d’expression, et d’autre chose, ça doit être sans limites pour soi, et pour ses amis. Mais que sinon, il ne faut quand même pas exagérer et accepter n’importe quoi de n’importe qui. Confondre sa propre liberté avec la liberté tout court, c’est assez classique et ça nous menace tous.
Mais ces cortèges immenses, silencieux, juste traversés d’heure en heure d’ondes d’applaudissements, sans slogans, sans drapeaux partisans, sans symboles de clans, sans réponses à l’appel de partis, de syndicats, d’organisations, disaient autre chose.
Nous devons déjà nous garder d’interpréter la motivation de chaque individu présent, et de crier « moutons, moutons » ou encore « vous vous êtes senti obligé de », tout comme d’ailleurs de crier « haro sur l’antirépublicain » à tous ceux qui n’ont pas composté leur billet de manifestant. Pour ma part, personne ne m’a obligé à rien. Au départ, je ne devais pas y aller. Notre paroisse, tragique hasard du calendrier, avait organisé une journée paroissiale sur le thème du dialogue islamo-chrétien. L’imam local devait venir. Nous pensions assister à cette journée si elle avait été maintenue. Elle ne l’a pas été, naturellement, car l’imam et le prêtre étaient en tête de la manifestation. Une après-midi de réflexion et de prière est restée, et nous avons choisi de marcher. Librement, n’en déplaise aux cyniques.

Que vaut en effet une idée, une conviction, une foi, s’il n’y avait eu, à l’heure du choix, la liberté d’adopter une autre idée, conviction ou foi ? Qu’est-ce que Dieu, quelque nom qu’on lui donne, peut bien penser de « conversions » extorquées sous le canon d’une arme ? Que valent notre réponse à l’appel du Christ ou du Prophète ou notre fidélité à l’Alliance si nous les proférons suant de trouille, menacés de mort ?

On peut rêver d’une société fondée sur autre chose que le nihilisme consumériste. Il serait même rassurant de s’y mettre, et en vitesse s’il vous plaît, avant que nous ne nous bouffions les uns les autres après avoir achevé de bouffer le monde. Nous devrions maintenant avoir un peu d’expérience, depuis cent ans ; avoir compris que remplacer au son des flûtes toute forme de désir autre que matériel par des barquettes de frites ne répondait pas aux aspirations de l’homme. Nous devrions commencer à comprendre que le bonheur ne naît jamais de la plénitude gastrique, et qu’il est imprudent de fonder la paix sur un état d’abrutissement postprandial planétaire. Mais nous ne construirons vraiment autre chose que dans un monde qui aura choisi en pleine liberté de renoncer à ses illusions, à son vide facile, à sa lâche fuite des idées pour lesquelles on peut vivre et même mourir, et même donner sa vie pour l’autre. Sans cette liberté, sans crayons de Charlie Hebdo à combattre à coups d’autres crayons, nous finirons par construire ce que nous rejetons.

Il n’y a aucun paradoxe à voir le pape rendre hommage à Charlie Hebdo. Lui sait le prix de la foi lorsqu’on n’est pas libre. Il sait aussi ce que cela veut dire, aimer ses ennemis. Le paradoxe est résolu parce que #JeSuisCharlie brandi par le monde entier était un hommage à la liberté, pas seulement à l’attitude pseudo-rebelle incarnée par un journal précis.

L’hommage « à Charlie Hebdo » était beaucoup plus grand que Charlie Hebdo. C’est ça la clé. Parce que la tâche qui nous attend est beaucoup plus grande que de défendre niaisement la seule liberté de tenir les mêmes propos que Charlie Hebdo – ce qui serait aussi liberticide que de les interdire. Il ne suffira évidemment pas de relancer les kermesses du TousEnsembleTousPareilsTousVidesEtCreux, de vouloir préserver à coups d’on ne sait quels concerts gratuits en banlieue le « tout le monde il est beau tout le monde il est gentil » de dimanche. Il y avait un temps pour cela, il y a maintenant un temps pour autre chose. On n’ira pas dans le bon sens non plus en roulant des muscles « C’est la guerre, c’est la guerre » : il faudra déjà savoir contre qui et pourquoi. Bien sûr qu’il faudra faire la guerre à ceux qui prennent les armes, les vraies, contre nous. Il faudra aussi nous-mêmes ne pas opposer des armes à des crayons, sinon nous serons mal partis.

Les manifestations de par le monde prouvent aussi que la France reste assimilée à la liberté, beaucoup plus, incroyablement plus qu’elle ne le mérite, aujourd’hui, en 2015. N’y voyons pas un mythe périmé mais un devoir et une chance.

A l’échelle de chacun de nous, le choix de manifester ou pas hier n’est pas le plus important, au fond. Ce qui compte, c’est à partir d’aujourd’hui, de vouloir une liberté vraie, sans craindre la vérité, car c’est cela qui fonde la dignité. On ne peut être digne, lorsqu’on ne peut choisir ses idées, ni assumer la tension de l’existence des autres, celle qui naît de savoir dire : je pense que tu te plantes royalement, que tes idées sont de la merde, mais je ne vais ni te tuer pour ça ni même te mépriser en tant qu’homme, et surtout pas en tant que frère en Christ. Et savoir le dire au prix même de ne pas recevoir la contrepartie.

Nous devons nous montrer dignes de ce que symbolise notre pays, même et surtout s’il ne l’est plus. Nous devons nous montrer dignes de la liberté, même et surtout si elle nous emmerde parce que l’autre en use ou même en mésuse. Nous devons nous montrer dignes de la vérité, et celle-là, on sait à quel point elle nous emmerde. Alors, seulement, marcheurs ou pas marcheurs, nous serons plus grands que la barbarie, plus grands que la bêtise, plus grands que la lâcheté, plus grands que nous ne l’étions « avant ». Et il y aura vraiment eu un avant et un après.

Humanité

Le temps du choc est déjà passé, ou pas. Il sera long à le faire, parfois. Est-ce plus effroyable qu’une bombe qui tue à l’aveugle, ou moins ? Ni l’un ni l’autre, juste différemment. Le but est le même : terroriste, au sens premier.
Le mot d’ordre est évidemment de « rester digne ». Nous ne sommes pas épargnés – ce billet en est la preuve – par la vague de resterdignite qui tente de faire pièce aux récupérationnites diverses ; cruel dilemme.

Tout va trop vite. Le sang n’avait pas séché qu’aux premières réactions succédaient déjà les analyses des réactions. Le mot-dièse #JeSuisCharlie les a concentrées comme une lentille fait d’une lumière.

Mais si nous laissions une chance à l’humanité ?

Pour reprendre quelques mots déjà postés par ma petite pomme sur les réseaux sociaux, #JeSuisCharlie et pourtant, je ne me sens pas d’affinité, mais alors vraiment pas, pour les idées véhiculées depuis disons deux ans par ce journal. La démarche intellectuelle qui amenait ces dessinateurs à décrire de façon ordurière des idées, des croyances et des convictions dont il se trouve qu’elles me tiennent à cœur me révolte, je la ressens comme injuste et infondée, et inutilement blessante. Seulement, c’étaient des dessins, des mots et des idées. Auxquelles il convenait de répondre par des mots et des idées, et des dessins quand on sait faire. C’est ce qu’ils faisaient et c’est ce qu’ils attendaient que leurs adversaires fissent. C’est ça, la liberté d’expression, la confrontation d’idées d’où sort le bien commun. Non, pardon : ce n’est pas ça, cela en fait partie. La confrontation n’a évidemment pas besoin d’être ordurière. Mais elle doit en inclure la possibilité. Sinon, l’éventail du légalement exprimable se réduit, à coups de lois, de menaces et de peur, jusqu’à se muer en une étroite et dure ligne. Ce que voulaient les tueurs et ce que veulent tous les tyrans, qu’ils soient au pouvoir ou dans l’ombre.

Dire #JeSuisCharlie aujourd’hui, pour moi qui n’appréciais pas la ligne de ce journal, c’est cela. Ce n’est pas, tout à coup, trouver géniale sa ligne éditoriale. Ce n’est pas céder à une espèce d’unanimisme niais et grégaire, encore moins « passer pour quelqu’un qui fait partie des bons » ou je ne sais quoi. C’est dire haut et fort qu’il n’y a pas de liberté sans liberté d’aller jusque-là dans l’expression, et de répondre avec exactement les mêmes termes si on le souhaite. Ce n’est pas dire que le bête et méchant, ou jugé tel par beaucoup de monde, constitue un meilleur symbole de la liberté d’expression que d’autres articles. C’est dire que si le bête et méchant est puni d’une mort atroce – une vraie, pas un « lynchage médiatique » – alors la liberté n’est déjà plus qu’un mot. Voilà le sens que je donne, pour ma part, au fait d’écrire #JeSuisCharlie. Il vaut pour moi et pour l’usage que j’en fais. Ce sera évidemment différent pour ses lecteurs de toujours. Ce n’est pas, par exemple, et même pour des raisons variées, celui qu’ont choisi d’accorder à ce mot-clé les auteurs d’articles intitulés « Je ne suis pas Charlie ». Il n’y a pas de définition officielle. Il suffit que chacun exprime clairement laquelle il retient pour lui-même et ce qu’il fait en conséquence.

Charlie allait trop loin dans la provocation ? C’est pour cela que leur mort doit nous révolter. La liberté d’expression existe ou non, elle ne se mètre pas. Charlie Hebdo défendait ma propre liberté, parce que la publication d’articles, à mes yeux, choquants, créait, du même coup, et garantissait ma liberté et mon droit à en faire autant de mon côté à leur égard, et ainsi de suite pour nous tous. Si l’outrance est punie de mort, alors notre vie dépendra d’une expression à la « liberté » strictement bornée, encadrée par de hauts murs de peur, à droite, à gauche, au-dessus, devant et derrière ; en-dessous, le vide. Rassurant ?
Je crois que parmi toutes les réactions qui m’ont effrayé, celle-ci est l’une des plus inquiétantes : ce discours qui consiste à dire qu’ils n’ont un peu que ce qu’ils méritent, parce qu’ils étaient allés trop loin. Un discours qu’on est loin de ne trouver que sur les comptes twitter djihadistes. Je l’ai entendu tout autour de moi de la part de croquantes et de croquants, de gens bien intentionnés, qui se moquent bien de telle ou telle religion, mais qui trouvent juste qu’en fin de compte, il y a des choses qui ne se font pas au point de mériter d’être fusillé dans son bureau.
Beaucoup ont sans doute juste envie de se rassurer, et de se dire qu’il suffit de ne pas faire ceci ou cela et qu’alors on ne risque rien. Tous les dictateurs savent que c’est une opinion répandue, et l’exploitent jusqu’au bout. « Chacun peut rester tranquillement allongé sur son canapé, vraiment à celui-là je ne ferai rien », commentait Hermann Göring au lendemain de la Nuit des longs couteaux, celle qui avait vu liquider non seulement Röhm et ses sombres séides (par d’autres plus sombres encore) mais aussi l’essentiel de ce qu’il restait, en juin 1934, d’opposants démocrates encore libres. Nous avons tous, au cœur de nous, une tentation semblable. Elle est humaine et compréhensible et lâche résignation quand même, et aucun de nous ne peut dire, tant qu’il n’a pas été mis à l’épreuve, où se trouve sa propre limite.

Nous sommes ici à un tournant ; nous avions oublié que la liberté n’était jamais acquise, et pourtant, certes, ce n’est pas depuis hier matin qu’elle est menacée de toutes parts, ici, dans notre petit Occident satisfait. Voilà qu’elle se met à comporter des risques. C’est maintenant qu’il faut refuser de faire profil bas, de conclure « qu’il y a des choses qui ne se disent pas » à cause du canon d’une arme. Il y a en effet des choses qui ne se disent pas aux termes de la loi. Lorsque nous la pensons enfreinte, c’est affaire de justice, de tribunal. Et si nous pensons cette loi trop restrictive, nous avons et nous devons défendre le droit de le dire.

Sans armes.

Il est si tentant de déclarer la guerre. Et nous risquons de nous retrouver comme eux : à tuer la liberté de tous pour défendre la nôtre, à défendre nos idées en nous plaçant du bon côté du lance-roquettes. Et les douze morts du 7 janvier 2015 mourront une deuxième fois.

Et pour répondre à une question qui m’a déjà été posée hier sur Twitter, tout ceci s’applique à n’importe quel citoyen dont on juge qu’il abuse de sa liberté d’expression. Qu’on leur oppose des arguments et des idées, et la justice en dernier recours – et libre à eux de faire de même. Et qu’on se garde aussi de mettre sur un pied d’égalité des attaques verbales ou un moindre temps de parole télévisuel avec un meurtre par balles. S’il vous plaît. On lisait hier « Et Zemmour, et Dieudonné, et Untel et Untel ils ont le droit, eux, à la provocation ? » Ben oui. Ni plus, ni moins que Cabu, Charb et les autres. Mais là, ce sont Cabu, Charb « et les autres » qui sont morts.

Pourquoi parlais-je de laisser une chance à l’humanité ?

Parce que les « Non », hier, sont venus de droite, de gauche, de lecteurs de Charlie et de contempteurs de Charlie, de chrétiens, de musulmans, de juifs, d’athées et d’agnostiques ; il en est venu d’Amérique et d’Asie, d’Afrique et d’Europe des quatre points cardinaux, de jeunes et de vieux, de leaders politiques et de passants, il en est venu de toute l’humanité. On a vu des rassemblements spontanés, tenez, dans toute l’Amérique du sud. Dans des pays où le souvenir de la liberté d’expression écrasée est autrement plus vivace parce que plus récent que chez nous. On a vu ces meurtres condamnés officiellement par l’Iran, vingt ans après l’affaire des « Versets sataniques ».
Je ne crois pas que quiconque ait imposé à toute cette humanité de suivre une sage petite ligne vivrensembliste cucul à la française. Elle aurait pu, en toute liberté, s’en foutre. Qu’elle ne l’ait pas fait est un signe.

Alors, laissons-lui une chance avant de parler d’hypocrisie ou de parier sur la date de fin de l’union sacrée. Il y a des hypocrites et aucune union sacrée ne dure. Mais c’est une belle humanité qui se dévoile dans les brefs intervalles de temps où elle est capable d’en recréer une nouvelle. S’il doit y avoir dans cette affaire un motif d’espérance et de foi, que ce soit celui-ci.

Quant à la charité, son devoir ce matin est tout tracé : prier pour les disparus, célèbres ou anonymes, héros du devoir ou victimes d’une coïncidence d’emploi du temps, pour leurs familles, pour les blessés, et pour les meurtriers. Pour notre pays et pour notre humanité.

lumicharlie

Au boulot.