C’est l’été: petite FAQ Nature sauvage (v2019)

Oui, je sais. L’actualité, ce n’est pas ça. L’actualité, c’est les gilets jaunes, les migrants, la GPA, et beaucoup d’autres choses encore. Et le climat. Mais aussi, c’est vrai, parfois, la perte de biodiversité.

C’est l’été. C’est une saison où on est souvent dehors, où on rencontre la Nature plus souvent. Et tout aussi fréquemment, on observe un phénomène curieux… et on appelle le naturaliste du coin pour en savoir plus ! Alors, voici quelques-unes de ces questions classiques : cela vous aidera peut-être à l’occasion, et sinon, n’hésitez pas à poster un commentaire, ou à contacter l’association la plus proche de vous !

« J’ai trouvé un oisillon tombé du nid. Que faire ? »

Cas le plus simple et le plus courant : c’est un passereau, et un jeune déjà passablement emplumé, proche de l’envol. Prenez-le avec précaution (ne jamais appuyer sur la poitrine) et déposez-le sur un point haut : muret, sommet de haie, etc. (gare aux chats !) Il y sera nourri par les parents. Les oiseaux n’ayant quasiment pas d’odorat, ne craignez pas de « laisser votre odeur ». Même chose pour une jeune Chouette. S’il s’agit d’un oiseau plus grand, comme un jeune Rapace diurne, il faudra l’apporter en centre de soins dans un carton fermé, percé de trous d’aération. Gare aux serres en le capturant ! Vous trouverez plus de détails, selon les cas (oisillon nu, emplumé, rapace, martinet…) ici chez les collègues auvergnats.

« Depuis une dizaine de jours les oiseaux ont disparu. »

A partir de fin juin, les petits oiseaux des jardins deviennent invisibles et inaudibles. Enfin presque. Les dernières nichées étant sorties du nid, il n’y a plus de territoire à défendre. Les migrateurs qui vont repartir dans quelques semaines n’ont plus d’énergie à dépenser dans le chant. Les rossignols, coucous, fauvettes grisettes… se taisent rapidement à partir de fin juin. Seuls quelques sédentaires comme le rougegorge ou les grives vont animer les frondaisons. Avec les chaleurs, ces derniers chanteurs bornent souvent leur activité aux abords de l’aube. Seule la Fauvette à tête noire garde le rythme aux heures brûlantes. Pour le reste, on n’entend plus que les cris de contact des petits groupes familiaux, qui sont souvent ténus et étouffés par le feuillage, très dense à cette saison. De plus, au cœur de l’été, les oiseaux vont muer – renouveler progressivement leur plumage. Pendant cette opération délicate, coûteuse en énergie, et qui obère quelque peu leurs capacités de vol, les petits passereaux restent prudemment à l’abri des hautes branches.

« J’ai vu un colibri ».

Ah, le grand classique du colibri du mois de juillet ! Il n’y a pas de colibris en France, même échappés de captivité. Enfin, on ne sait jamais ce que l’homme a pu flanquer dans une volière, mais à 99,99%, ce « colibri » est en réalité un papillon et plus précisément un Moro-Sphinx. Regardez mieux, vous verrez ses antennes. Pour tout savoir à son sujet, procurez-vous le numéro 86 de « La Hulotte » !
Un petit mot sur les colibris tout de même : s’il n’y en a pas chez nous, ce n’est nullement en raison du froid. La famille des Colibris est exclusivement américaine, mais pas tropicale : certaines espèces habitent le sud de l’Alaska ou au contraire la Terre de feu. Le Colibri roux, le plus nordique de tous, est même capable d’une forme de torpeur (hibernation de courte durée) pour économiser l’énergie.

Moro-sphinx

Moro-sphinx

« Chez nous, depuis qu’il y a des pies et des corneilles, il n’y a plus d’autres oiseaux. »

Inutile de nier : la Pie bavarde et la Corneille noire ont connu une phase d’expansion dans les milieux urbains et péri-urbains. Toutefois… Cette phase d’expansion est manifestement terminée et la tendance est à la stabilité ; d’autre part, dans le cas de la Pie, cette installation en ville n’a pas empêché l’espèce de connaître un fort déclin depuis 25 ans, car elle tend à disparaître de nos campagnes: -60% entre 1989 et les années 2000 ! Depuis, toutefois, elle regagne lentement du terrain, surtout en ville.
A-t-elle pour autant « pris la place » des mésanges de votre jardin ? Oui, les corvidés sont des prédateurs de nichées, notamment lorsqu’ils ont les leurs à nourrir. Ce phénomène a toujours existé, sans jamais faire disparaître les mésanges. Si les Pies et les Corneilles « prolifèrent » en ville, c’est qu’elles ont appris à fouiller nos poubelles, où se trouvent des « proies » qui courent beaucoup moins vite qu’une mésange ou un criquet ! Les Corneilles aux ailes marbrées de blanc, suite à un manque de mélanine, révèlent ainsi un régime alimentaire à base de pain, trop pauvre en protéines… Les études menées sur le sujet ont conclu à un rôle tout à fait anecdotique de la prédation des corvidés sur les oiseaux des jardins. En revanche, ceux-ci ont des ennemis beaucoup plus redoutables : les pesticides employés en jardinage, ultra-concentrés ; la disparition des friches, la tonte ou l’éradication du moindre brin d’herbe sauvage, la disparition des arbres creux, des trous de murs, des buissons où ces oiseaux trouvaient le gîte ou le couvert ; le bétonnage intensif de vastes banlieues qui coupent les connexions écologiques avec les campagnes… des campagnes où, pour des raisons voisines, les oiseaux disparaissent aussi, bien qu’il n’y ait plus guère de pies !
Résultat : les uns disparaissent, les autres se maintiennent car adaptés à la survie dans un univers de béton et de goudron, pourvu qu’on y trouve du gras de jambon dans les poubelles, donnant l’illusion d’un « remplacement » des uns par les autres… Et la façon dont nous modelons les milieux est seule responsable de ce « grand remplacement ».

« Mon voisin veut que je détruise les nids d’hirondelles chez moi à cause des saletés ».

C’est simple : il n’a pas le droit.
Ni vous. Ni lui, de les détruire chez lui. Ce sont des espèces protégées, et de surcroît, menacées : vous n’en êtes pas propriétaire ni responsable, même si leur installation est consécutive à une pose de nichoir de votre part ; vous n’avez pas plus le droit de les détruire que d’assommer vos invités pour les détrousser, sous prétexte que vous êtes chez vous. Félicitez-vous de votre chance d’accueillir encore ces espèces désormais rares et laissez-le dire.
Ah ! et si vous êtes vous-même gêné par les fientes sur le mur, c’est simple : disposez une planchette sur le mur, une vingtaine de centimètres en contrebas des nids.

« Il y a des crapauds qui font du bruit à côté de chez moi ».

Si ce que vous entendez ressemble à des coassements rageurs et répétés, il s’agit très probablement de Grenouilles « type verte/rieuse » (ces espèces se sont à ce point hybridées et sont si difficiles à identifier, sauf à les tenir en main, qu’on doit en rester là). Cependant, si vous habitez au sud de Lyon, il peut aussi s’agir de rainettes.
Les crapauds, les vrais, ont souvent des chants beaucoup plus discrets, et plus jolis aussi. La palme revient sans conteste à l’Alyte accoucheur, dont la note d’ocarina forme, par les belles nuits chaudes, de véritables concerts champêtres. Cliquez ici: vous trouverez un petit guide sonore bien utile.
Quant au bruit… et bien, n’est-ce pas toujours mieux que le vacarme d’une route ? Et si vous avez la chance d’entendre une espèce pas trop commune, c’est-à-dire hélas toutes à part la Grenouille verte, profitez du bonheur de savourer un spectacle en alarmante raréfaction… et transmettez la donnée à votre site Visionature préféré !

« Est-ce qu’il faut nourrir les oiseaux en été ? Et leur donner de l’eau ? »

Les avis divergent mais le consensus, globalement, n’est pas en faveur du nourrissage estival ou printanier. À cette saison, les oiseaux des jardins, même granivores comme le chardonneret ou le verdier, ont besoin d’insectes pour nourrir les jeunes, dont la croissance requiert des protéines. Vous seriez bien en peine de les leur fournir. Bornez le nourrissage à la saison froide pour laquelle vous adopterez des mangeoires-plateaux, dotées de toits ne permettant pas l’accès aux pigeons, des dispositifs suspendus, des « distributeurs de graines » à trémie tels que le mythique distributeur de tournesol « La Hulotte ». En été, en revanche, il est bon de prévoir de l’eau. Proposez aux oiseaux des coupelles renouvelées tous les jours (ne serait-ce qu’à cause des moustiques); l’idéal est que l’une d’elles soit suffisamment large pour permettre aux oiseaux de s’y baigner. Placez-la alors au centre d’un espace dégagé pour éviter qu’un chat ne profite de l’aubaine.

« On peut faire quelque chose pour les hérissons ? »

Bien sûr. D’autant plus que l’espèce se porte très mal. La première chose est de trouver des alternatives à l’anti-limaces qui leur est fatal. Pensez aussi à éliminer du jardin tous les déchets et objets qui pourraient blesser l’animal, notamment les bouts de tuyau de plus de 2 cm de diamètre (un jeune peut s’y coincer ou s’étouffer). Gare aux bassins, piscines et autres points d’eau aux bords abrupts: s’il n’est pas possible de modeler une berge en pente douce, prévoyez une planchette inclinée ou du grillage qui permettra à l’animal tombé à l’eau de ressortir. Assurez-vous que vos clôtures laissent libres des passages de la largeur d’une main au ras du sol: la petite faune doit impérativement pouvoir circuler.
Enfin, en période de canicule, les hérissons ont soif… et faim! Mettez-leur des coupelles d’eau propre à disposition. Pour les nourrir, choisissez de la pâtée pour chien au poulet que vous placerez dans une gamelle sur laquelle vous poserez un couvercle. Seul le Hérisson pourra y accéder en le repoussant avec son museau pointu. Ce nourrissage est très indiqué par temps chaud et sec (les vers de terre s’enfouissent) et en automne, quand le Hérisson doit accumuler des réserves avant l’hibernation.

« Il y a un serpent dans mon jardin ! »

Mais c’est très bien !… Bien sûr, il vaut mieux éviter que les enfants croisent une vipère au jardin. Seulement… c’est très improbable ! D’abord, parce que ces animaux farouches et peureux se tiennent à distance de nos gesticulations. Ensuite, parce que les vipères, victimes de destructions directes, de perte d’habitat et de disparition de leurs proies (sinistre triptyque de la biodiversité en péril), sont devenus des animaux très rares… Il est donc fort probable que votre voisin longiligne soit en réalité une Couleuvre, et même en général une Couleuvre verte et jaune.
Que faire alors ? Cohabiter, bien sûr ! Avant tout : tous les Reptiles sont protégés, vipères y compris. Leur présence est signe d’une bonne qualité de l’écosystème : c’est flatteur pour votre jardin ! Les Reptiles éliminent bon nombre de ravageurs des cultures, sans demander plus en échange qu’un peu de tranquillité. Au besoin (animal entré dans un bâtiment), contactez SOS Serpents.

« J’ai vu des nids d’hirondelles, l’autre jour… mais à qui est-ce que je dois le dire ? »

(Là, si vous suivez ce blog, vous devez commencer à connaître la réponse !) Il suffit de vous inscrire sur le site Visionature de votre région ou département, ou du lieu où vous avez effectué l’observation (si c’est en vacances par exemple). Son adresse est en général http://www.faune-[VotreRégionOuVotreDépartement].org
Il existe encore quelques régions où les associations n’ont pas adopté le système Visionature, ce qui rend la procédure un peu plus difficile. Dans ce cas, allez directement sur le portail national faune-france.org Il est synchronisé avec tous les sites Faune-XXX.org locaux mais couvre aussi les régions qui n’en ont pas. Vous pouvez aussi télécharger l’application NaturaList sur votre smartphone (Android uniquement). C’est une application de saisie des données qui alimente Faune-France. Mais elle vous permet aussi de consulter les observations récentes faites par les autres naturalistes autour de vous.

S’inscrire sur un site Visionature n’est pas plus difficile que sur n’importe quel site ou forum. Un petit mode d’emploi est toujours disponible dans les menus de la partie gauche. Chaque site est géré localement, ce qui explique de petites variantes dans les menus, mais la procédure ne change jamais, et – c’est important – votre login/mot de passe, une fois créé sur un site, sera valable sur tous. En fonction du nombre de données que vous transmettrez, vous aurez accès à davantage de fonctionnalités en termes de consultation des données saisies par d’autres. Mais vous aurez toujours accès à des listes d’espèces par commune, des cartes, et bien d’autres informations. Vous pourrez aussi agrémenter vos données de photos (pratique pour les vérificateurs si vous avez un doute sur l’identification), re-télécharger vos données sous format Excel… une base participative, quoi !
N’oubliez pas : toute donnée est intéressante et là plus encore qu’ailleurs, le doute ou l’erreur font progresser…

« Et sur quoi vous vous basez pour dire qu’il y a plus ou moins de telle espèce ?

Et bien… on les compte. Tous. Partout, autant que possible… Pour en savoir plus notamment sur les oiseaux communs, visitez le site du Muséum d’histoire naturelle qui vous explique comment on évalue la santé de leurs populations… et vous donne tous les résultats.

D’autres questions ? Les commentaires sont ouverts… et surtout, les collègues des nombreuses associations de protection de la Nature, LPO, GON, GONm, AOMSL, et tous les autres… vous attendent !

Bel été à tous, en pleine Nature je l’espère.

Compter, connaître la faune sauvage… Faune-France, le meilleur outil

Compter, connaître la faune sauvage… Faune-France, le meilleur outil

Vous avez vu une bête sauvage ? Ne le gardez plus pour vous.

Il est de plus en plus fréquent que certains d’entre vous me signalent une observation remarquable (un vol de cigognes par exemple) ou me demandent si tel ou tel oiseau est présent, rare, répandu… dans leur ville ou leur région.

Pour vous répondre, je me sers systématiquement des sites Visionature et je propose de vous y guider un peu. Non pas que j’en aie marre de vous répondre (du tout !) mais en sachant naviguer vous-mêmes sur ces sites, vous y découvrirez plein d’infos collatérales à votre question.

Est-ce que telle espèce est rare, commune, classique, en France, dans ma région, dans ma commune, à cette saison, toute l’année, au printemps, en hiver ? Est-ce qu’on peut la voir un peu partout, plutôt en montagne, plutôt dans le Midi, ou sur le littoral, ou dans les régions d’étangs ? Tout ça, maintenant, vous pouvez le savoir en cinq clics maxi.

Et même vous pourrez à votre tour contribuer.

Pour commencer : c’est quoi Visionature, Faune-France et tout ça ?

Visionature, c’est un modèle d’interface créé par une société suisse appelée Biolovision pour créer des sites internet de saisie et de consultation de faune et de flore sauvage. Surtout de faune. Pour la flore, les méthodes de recensement sont très différentes, alors ça ne se fait pas trop, à la notable exception du site Orchisauvageconsacré aux orchidées sauvages (sans blague ?) de France métropolitaine.

Sans détailler de trop :

  • La très grande majorité des associations de protection de la biodiversité de France (LPO et autres) ont déployé progressivement des sites Visionature sur leur territoire d’action, ce sont les « sites locaux » dont l’URL est généralement Faune-departement.org ou faune-region.org (faune-iledefrance.org ou faune-loire.org par exemple) ; pour découvrir tous les sites locaux, c’est ici
  • Elles se sont organisées en un réseau national grâce auquel elles peuvent discuter dans des comités et transmettre aux ingénieurs de Biolovision leurs demandes spécifiques d’amélioration de l’interface, mais aussi décider de transmettre des données à tel ou tel partenaire public, scientifique, privé… en veillant à ce que la sécurité des animaux concernés ne soit pas compromise ;
  • Ce réseau a débouché sur l’ouverture en 2017 du site faune-France.org qui agrège les données de tous les sites locaux et permet de saisir directement ses données, qu’il existe ou non un site local.
  • Enfin, il existe une application mobile sous Android (NaturaList) qui permet de saisir ses observations sur le terrain avec son téléphone puis de synchroniser le tout avec les sites du réseau Visionature.

Concrètement ça donne quoi ?

Pour faire part de vos observations de faune, qu’il s’agisse de mésanges dans le nichoir, de cigognes posées sur l’église du village, d’un renard écrasé sur la nationale ou de tritons dans le lavoir :

1/ Rendez-vous soit sur faune-France.org soit sur le site local de votre région ou département s’il existe, cliquez sur J’aimerais participer et inscrivez-vous

2/ Connectez-vous avec le login (mail) et le mot de passe fourni

3/ Allez dans Transmettre mes observations, pointez l’endroit sur la carte puis indiquez l’espèce, la date, le nombre etc.

Important : donnez une adresse mail que vous consultez, car les données sont vérifiées (relues) et en cas de doute, un vérificateur vous contactera. C’est la véritable raison d’être de l’inscription obligatoire : garantir ainsi la fiabilité de la base.

Votre inscription effectuée une fois est valide sur TOUS les sites Visionature ; les locaux, le national Faune-France, et même les étrangers (ornitho.ch, ornitho.it, ornitho.de etc)

Elle vous servira aussi pour utiliser l’application NaturaList.

La localisation exacte d’une donnée n’est consultable que par les administrateurs du site (associations). Vous pouvez masquer votre nom, les données, les photos des animaux que vous joignez aux données. Autrement dit, vous pouvez saisir les données de votre jardin sans que ça révèle le moins du monde votre adresse à la planète entière.

Seule l’association qui administre la base verra toutes les informations et s’en servira exclusivement dans des buts de protection conformément à son objet. Aucune information, jamais, n’est vendue à des fins de vous refourguer on ne sait quelle pub ciblée.

Notez que vous pouvez consulter un certain nombre d’informations sans vous inscrire (mais pas en transmettre).

Pourquoi donc noter ses observations de faune sauvage sur Visionature ?

Parce qu’elle se fait de plus en plus rare, pardi. Quelques espèces très adaptables tirent leur épingle du jeu dans les milieux à la noix fabriqués par l’homme – en gros elles font les poubelles, l’immense majorité régresse à toute vitesse. C’est vrai en Amazonie comme en Europe, vrai des vautours au Pendjab comme des orvets dans le Poitou, de la chouette du clocher comme des pandas lointains.

Alors, noter tout ce qu’on a vu dans une base centralisée sert déjà à ça :

  • Vérifier si, oui ou non, les espèces diminuent ;
  • Savoir où, quand, comment, elles se maintiennent, progressent ou s’effondrent.

Je vous vois venir : madame Elisabeth Levy veut de la science et vous aussi, et vous allez me dire que le simple tas d’observations éparses faites sans protocole par des personnes aux connaissances naturalistes hétéroclites n’est certainement pas le genre de chose sur quoi fonder des tendances calculées au centième près. Tout à fait. Seulement, bien sûr, on ne fait rien de tel. Sans nous étendre car j’ai déjà traité le sujet ici, retenons que tout un chacun, selon ses compétences, peut saisir des données « opportunistes » – des observations toutes simples – ou s’inscrire à tel ou tel protocole strict de suivi, et que les tendances sont d’abord calculées grâce aux données protocolées. Toutes sont de toute façon réunies dans Faune-France et son réseau: la mésange de votre nichoir tout comme les données recueillies par les rapaçologues chevronnés qui suivent les nids de Vautour percnoptère sous financement européen. Il n’y a pas « le truc grand public » et « le truc des pros » qui serait ailleurs, secret, fermé.

À quoi bon, dès lors, saisir des données opportunistes ?

D’abord parce que lorsqu’elles sont très nombreuses, il est possible de les exploiter quand même, la masse compensant dans une certaine mesure les biais. Il incombe aux rois des stats de dépatouiller ce « dans une certaine mesure » et le Muséum d’histoire naturelle planche dur sur le sujet, maintenant que nos fameuses bases Visionature collectent des données, littéralement, par dizaines de millions. Plus de soixante millions à ce jour dans l’ensemble du réseau !

Ensuite parce qu’une donnée opportuniste, c’est déjà une donnée de présence (voire de reproduction, si vous notez un couple, une nichée…) qui permet de connaître l’aire de répartition – la surface peuplée par une espèce.

Enfin parce qu’en ce moment, même les espèces communes disparaissent à la vitesse de l’éclair. L’énorme masse de données collectées par le réseau Visionature nous donne une vision de plus en plus fine de ce drame, comme on rend sa vision plus nette en ajustant la molette des jumelles. C’est ainsi qu’on découvre que les aires de répartition ne sont plus continues mais trouées de partout. La fréquence à laquelle une espèce est notée, rapportée au total, donne un indice de son évolution. Et ainsi de suite – je simplifie à l’extrême, car cet article est déjà très long. Avant de conclure, de classer, notamment, les espèces dans telle case des funestes Listes rouges il se déroule nombre de filtres, de tris, de recalculs et de tests (et c’est aussi pour ça qu’elle ne se remet à jour que tous les 8 à 10 ans et non en temps réel !) Vous trouverez ici une longue liste des manières d’exploiter ces données, toujours au bénéfice des animaux eux-mêmes.

Le Moineau friquet en Auvergne, observations 2019. Cette espèce était banale partout il y a vingt ans.

Du coup c’est juste histoire de refiler des données aux spécialistes ?

Pas du tout ! Sur tous les sites Visionature, à commencer par Faune-France, vous pouvez apprendre des tas de choses. Les Cartes du moment indiquent l’avancée des migrateurs au retour du printemps par exemple, ou l’émergence d’un papillon, la reproduction d’un triton… Sur les sites locaux, il y a toujours une rubrique « Atlas des oiseaux », « Les espèces de ma commune » ou approchant (les intitulés varient, pas le contenu) grâce auquel vous pourrez voir quelles espèces peuplent votre commune, quelle est leur répartition sur le territoire, à quelle saison on peut la voir.

Exemple de consultation de Faune-France: le passage des Grues cendrées au-dessus du pays dans la deuxième semaine de février 2019 (carte établie en temps réel grâce aux données saisies)

Enfin, il y a la Consultation multicritères (« Consultation des données » sur Faune-France) qui sert à indiquer un intervalle de temps, une espèce ou un lieu… et afficher une liste, un tableau récapitulatif, une carte… bref, ce que vous voudrez. Où donc vit ce machin qu’on nomme Bruant zizi ? L’hirondelle de fenêtre est-elle déjà revenue dans mon département ? Tout ça est à portée de clic. Essayez donc tout de suite !

Chronique d’une saison de terrain – 10 Printemps sur le plateau

Enfin, la campagne !
Ou presque. C’est le « plateau mornantais ». Un terme qui, bizarrement, ne parle à personne sauf aux locaux et aux naturalistes. Nous sommes donc près de Mornant, à une trentaine de kilomètres au sud-ouest de Lyon, sur ce qu’on appelle un « plateau cultivé ». L’altitude est de trois à quatre cents mètres, au-dessus du Rhône à l’est et du Gier au sud. Le paysage est marqué par l’agriculture : prés, petits champs, vieilles fermes. On y trouve aussi d’étonnantes landes poussées sur le maigre sol d’où émergent des chicots rocheux. Une biodiversité sans grand équivalent à moins de 50 kilomètres de Lyon.
Et de plus en plus, poussant leurs tentacules du nord vers le sud, les sinistres ZAC et leurs mornes hangars.

Le temps est splendide, mais il y a du vent. Un vent à vider la mer Rouge s’il venait de l’est. Il vient du nord et ce n’est pas mieux. Rien de plus frustrant pour l’ornithologue. Un magnifique ciel bleu qui appelle sur le terrain, et paf, ce grand dépendeur d’andouilles de zef qui gomme les chants des oiseaux et les incite eux-mêmes à se tapir à l’abri des buissons. On ne voit rien, on n’entend rien et on n’a même pas l’excuse de trombes d’eau pour rester sous sa couette.

Les premiers points – car il s’agit encore d’un STOC – m’amènent dans ces landes. Je ne trouve pas la Fauvette mélanocéphale, cet OVNI méditerranéen dont une petite population existe justement sur ce plateau. Mais au milieu d’un chorus de Fauvettes grisettes, j’entends – et je vois même – ma première Tourterelle des bois de l’année, avec son dos maillé et son plumage presque violet. Malgré son nom, c’est un oiseau des haies et du bocage, « de milieux semi-ouverts », et presque chaque année, je la contacte ici. Les Rossignols sont aussi de la fête, à tel point qu’il y en a bien plus sur chaque point qu’il ne peut en nicher : sans doute une tombée de migrateurs.

Tourterelle des bois

Tourterelle des bois

Cette lande offre au cœur de pays si anthropisés, si marqués par l’emprise de l’homme, un prodige de diversité. Des genêts hirsutes, des rocs affleurant, des fauvettes extraordinaires, et nous ne sommes pas au fin fond des Causses mais à deux pas de la grande ville.

Rassurez-vous, amis de l’ordre et de la civilisation : d’ici trois ans, il n’en restera rien, sous l’épais tapis d’une autoroute destinée à jeter avec un gain estimé à trois minutes (sur 60 km) un flot supplémentaire d’automobilistes dans le même goulet d’étranglement où ils achèvent actuellement leur périple, du côté de Solaize. Ainsi va « le progrès ».

Mais près de la vieille ferme du point 1, un cri étrange m’a retenu. « Houp, houp houp houp »… Un chien ? Non, c’est bien une Huppe, qui a décidé, allez savoir pourquoi, de donner quatre notes à sa phrase de chant qui en compte d’ordinaire trois ! Je la trouve même facilement ; elle me présente son dos bariolé noir et blanc, et tourne sa tête orangée pour chanter. Upupa epops, ordre des upupiformes, famille des upupidés, ça ne s’invente pas. Ses proches cousins sont des espèces tropicales. Elle nichera, je l’espère, sous quelque vieille tuile romaine soulevée, ou dans un saule têtard.

Sur le point trois, à l’abri du vent dans un vallon, quelques cris grinçants et doux attirent mon attention. Dans un chêne pas encore débarrassé de ses feuilles d’automne, deux Faucons crécerelles ont retrouvé le vieux nid de corneille qui déjà l’année dernière avait accueilli leur nichée. Roux sur le roux des feuilles. Bref temps de contemplation.

« Est-ce avec ton discernement que le faucon prend son vol, qu’il déploie ses ailes vers le sud ? » (Jb 39, 26)

Le Bruant zizi pousse la ritournelle qui lui a donné son nom. J’aime les bruants, famille de granivores presque tous joliment colorés, et signes aussi – « indicateurs » – de campagne plutôt préservée. Encore celui-ci est-il une espèce très commune, sauf au nord de Paris et en altitude.

Aux points suivants, à flanc de coteau, je retrouve malheureusement le vent et ne détecte pas grand-chose, hormis les oiseaux les plus proches. Aléas du protocole. Des Fauvettes grisettes presque partout dans les haies. Une ou deux Alouettes dans les secteurs de champs ouverts, car l’Alouette des champs, comme son nom l’indique, aime les espaces bien dégagés. Des mésanges, des merles, des Fauvettes à tête noire, ces espèces généralistes – vous commencez à les connaître – au moindre bosquet. Un cri d’Oedicnème ! Un seul. Cet étrange petit échassier au gros œil rêveur hante les chaumes et les labours du plateau, mais on le trouve jusqu’aux portes de la ville. Un drôle d’animal, vraiment, si apte à se dissimuler – si cryptique – qu’il a beau être encore assez répandu dans les champs et les vignes du Rhône, les agriculteurs eux-mêmes ne le connaissent généralement pas, avant que les naturalistes attirent leur attention dessus. Révélateur : dans la région, on ne connaît aucun nom populaire à celui qu’on appelle, dans l’Ouest, « courlis de terre ».

Ces points sont un peu plus que des points. D’ici, l’œil embrasse un fantastique panorama qui appelle à l’évasion. Si les Alpes sont aujourd’hui noyées dans la brume, le Massif central déploie ses accores devant moi, depuis les hauteurs de Givors jusqu’aux monts du Lyonnais en passant, bien sûr, par les crêts du Pilat, leur antenne et surtout, bien visibles dans le jour qui se lève, les chirats – pierriers – qui roulent à leurs flancs. Au sud-est, le clocher bariolé de Saint-Maurice-sur-Dargoire, l’énorme église de Saint-Didier-sous-Riverie qui se donne des airs de cathédrale avec ses deux massives tours carrées, la médiévale Riverie elle-même, haut perchée, et Saint-André-la-Côte accroché au flanc de son « Signal » qui culmine à 934 mètres. Entre les Monts et le Pilat, la trouée du Gier, qui fonce vers Saint-Etienne, Firminy, la Haute-Loire. Là-bas, déjà, ce n’est plus ce Massif central pour rire que nous avons dans le Rhône, avec ses deux bosses dépassant mille mètres (mille un et mille neuf !), sa poignée de Chouettes de Tengmalm et de Grands Corbeaux pour « faire forêt de montagne » et son petit bout de landes.
J’irais bien, tiens. En attendant, je ne peux que contempler.

« Les arbres du Seigneur se rassasient,
Les cèdres du Liban qu’il a plantés ;
C’est là que nichent les passereaux,
Sur leurs cimes la cigogne a son gîte ;
Aux chamois les hautes montagnes,
Aux damans l’abri des rochers. »
(Ps 104, 16-18)

Chassagny avril 2016 005

Et c’est un don de Dieu, que cette contemplation, et ce que ce paysage suscite, et les richesses que j’y découvre. Comme l’onagre qui se rit du tumulte des villes (Jb 39, 7) ce n’est pas pour moi que l’oiseau se montre, mais c’est un don de Dieu, que d’être là pour le voir, l’identifier, le suivre, l’admirer.

J’ai tout de même de quoi m’inquiéter. De ces points, j’aurais dû voir des Vanneaux. Jusqu’à trois couples, qui à cette saison devraient se livrer à d’aériennes cabrioles. Rien. Mauvais signe. Ne me dites pas qu’ils « sont ailleurs ». Les oiseaux sont fidèles à leur site de nidification : c’est une manière simple d’en trouver un bon. Là où l’on est né, où l’on a élevé sa nichée sans encombre, on peut espérer qu’il en aille de même des nichées suivantes. Les oiseaux qui disparaissent d’un lieu ne vont que très rarement « ailleurs ». Ils sont morts sans descendance, voilà tout. Et le Vanneau, comme tous les nicheurs au sol, disparaît, et vite.

Bruant jaune

Bruant jaune

Le dernier point se trouve au bas d’un chemin herbeux, entre un champ et une pâture bordée de haies. Le Tarier pâtre trône sur un buisson, aux côtés de rougegorges et de l’inévitable Fauvette à tête noire. Une ritournelle métallique – tiens, un Bruant jaune ! et pas de Bruant proyer, curieux, curieux ! Le Proyer est un gros passereau des champs ; lecteurs franciliens, filez en Brie, posez-vous n’importe où dans les champs, vous aurez trois espèces : Alouette des champs, Bergeronnette printanière et Bruant proyer. Le joli Bruant jaune, en revanche, exige quelques haies. Mais surtout, dans le Rhône, il y a une petite subtilité. Comme le Bruant jaune apprécie la fraîcheur, et le Bruant zizi le soleil (rappelez-vous : il est rare dans le Nord), on ne trouve, d’ordinaire, le Bruant jaune qu’au-dessus de 500, 600 mètres d’altitude, où il remplace son thermophile cousin. Regardez ces graphiques, c’est la répartition altitudinale des données de ces deux espèces, en saison de nidification, dans la base faune-rhone.org :

Altitude des obs. de Bruant zizi (g.) et jaune (d.)

Altitude des obs. de Bruant zizi (g.) et jaune (d.)

Mais voici surtout un Busard cendré. Une femelle, brune, qui chasse tout en légèreté, avec ces oscillations permanentes sur l’axe de roulis qui la distinguent sans peine du Busard saint-martin, au plumage presque identique (chez les femelles s’entend). Les busards sont le joyau rarissime du plateau. Il n’en reste que quelques couples, nichant au sol sous la protection jalouse des « busardeux » – ces « ornithos » spécialistes des busards, capables de localiser les nids à coup sûr et à distance respectueuse, au prix d’interminables heures d’affût en plein soleil, avant d’aller en négocier la protection avec l’agriculteur du coin. Un couple de Busards cendrés dans une parcelle, c’est comme une chapelle romane dans un hameau, en bien plus rare encore.

8h37 : fin du dernier point. 37 espèces. Voyez le gros passage de Rossignols et de Fauvettes grisettes, puis, en-dessous, le cortège des espèces généralistes que nous avons trouvées absolument partout. Et la variété – et la fragilité – des milieux symbolisée par de nombreuses espèces à une seule donnée.

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Chronique d’une saison de terrain 3 – Allons donc au parc

J’ai quelque peu hésité avant de poursuivre cette chronique comme si de rien n’était. J’aurais pu intercaler une note chargée d’émotion et de solidarité très conventionnelle. Mais ça ne me disait rien.

Prière et unité vont de soi. Alors, inutile d’en faire jouer les grandes orgues.
Je ne vois rien à dire de plus là-dessus, hormis vous renvoyer à cet article de Koz Toujours et vous proposer de poursuivre, malgré tout, cette chronique d’un printemps à l’étude de la Nature. Car le printemps, malgré tout, arrive. Dire oui à la vie, c’est aussi le regarder, le sentir, y prendre part.

Lundi, il n’y avait toujours pas de vraie Nature au programme puisque j’étais dans un parc urbain. Le plus majestueux, le plus ancien, le plus célèbre de la ville. Il est très dix-neuvième siècle avec ses pelouses, ses massifs de roses, ses serres monumentales et son zoo « papa il é où le crôcrôdile ? ». Et quelques zones boisées un petit peu plus « naturelles ». En tout cas, il y a des oiseaux. Et si le gestionnaire du parc ne peut, certes, le transformer en authentique réserve toute vouée à la végétation spontanée, il ne lui est pas indifférent de savoir quelle vie sauvage il accueille là.

Procédons comme d’habitude par ordre.

Pourquoi être là ?
A cause de crapauds.
(Perplexité dans la salle)
Voici l’histoire. Il y a deux ans, on nous signale, à la surprise générale, une population de Crapauds accoucheurs qui chante tout ce qu’elle sait au beau milieu du chantier d’un nouvel îlot résidentiel. Séparée des congénères les plus proches par plusieurs kilomètres d’immeubles et d’avenues. Sur ce chantier les soirs de juin, il règne une irréelle ambiance campagnarde, quand la trentaine de Crapauds dégaine sa petite flûte de Pan. (cet enregistrement n’a pas été réalisé là-bas, naturellement)

Alyte accoucheur (2)

Du coup, bien sûr, branle-bas de combat : d’abord, parce que c’est la loi, que de protéger le patrimoine vivant de tous; et aussi parce que c’est comme si l’on avait découvert que la bicoque promise à la démolition était en réalité une chapelle ornée de fresques du onzième. En mieux, parce que la chapelle, là, est vivante. D’où intégration en catastrophe au projet – les études n’avaient rien vu – du nécessaire pour permettre à ces invraisemblables Robinsons de conserver leur île : quelques mares, des murets, des tas de pierres. L’Alyte (le vrai nom de l’accoucheur) n’est pas difficile. Et si tout va bien, dans quelques années, au balcon du nouveau quartier, les enfants l’entendront encore chanter.
Et le parc ? Et bien, figurez-vous que lorsqu’on porte atteinte à l’habitat d’une espèce protégée, surtout si peu banale, cette atteinte, si elle ne peut être évitée, doit être réduite et compensée – il ne suffit pas de reconstituer vaille que vaille l’existant : un coefficient impose de faire un peu plus, pour tâcher de remédier aux conséquences plus diffuses mais bien réelles : des crapauds tués, les survivants qui voient leur monde bouleversé, tout ce qui fait qu’on ne peut sans dommages « couper coller » un milieu naturel. Parmi ces compensations, il y avait le suivi des Alytes les plus proches, ceux de notre fameux parc. Lequel en profita, afin de mener une démarche cohérente et globale en faveur des bestioles, pour solliciter une remise à jour de l’inventaire « oiseaux » des abords du plan d’eau et des mares. Où il n’y a – je vous rassure – pas la queue d’un craucraudile.

Et voilà comment je compte les oiseaux pour compenser les crapauds ! Vous avez suivi ?
Ensuite. Comment procéder ?

Il s’agit d’un suivi oiseaux. D’un suivi de l’avifaune des milieux humides. Aussi le protocole est-il basé sur un circuit autour du plan d’eau. C’est un cas simple : on veut « tout savoir » dans un espace assez restreint pour se permettre cet objectif. On va placer des « points d’écoute » et des « transects » : en fait, on va passer partout, et noter tout ce qu’on entend, mais en six points, de plus, on va rester sur place. Dix minutes. Yeux et oreilles en alerte. Rien ne nous échappera.

Le point d’écoute est la base, le fondamental de l’inventaire « oiseaux ». Il impose à l’observateur de rester sur place, un temps fixe : 5, 10 ou 20 minutes, ce qui « augmente la pression d’observation » en certains points échantillons. La méthode a été définie et calibrée par des publications scientifiques: on a une idée fiable du % de la biodiversité réelle qu’on va toucher, en fonction du temps passé sur chaque point. On ajuste, donc, selon les besoins. Un de ces jours, je vous parlerai du modèle « 5 minutes ». Mais pour cette fois-ci, j’emploie une version avec des points de 10 minutes, ce qui permet déjà de contacter bien 80% des oiseaux vraiment présents. Sans doute plus dans un parc, milieu assez pauvre.

Assez pauvre pourquoi ? Parce qu’un parc, surtout « très entretenu » comme le sont ces vieux parcs Second Empire, offre trop peu de niches écologiques. Trop peu de buissons, trop peu d’arbustes à baies, d’herbes folles, de sous-bois, d’essences variées. Trop de gazons tondus ras, d’allées goudronnées, d’arbres exotiques que nos oiseaux et nos insectes peinent à utiliser. En fin de compte, trop peu de gîte et de couvert. C’est ainsi. Ce sont les attentes « du public », pas toujours averti, cependant, du prix écologique de la pelouse de son pique-nique. C’est très beau, très ordonné, mais presque rien ne peut y vivre, autant le lui faire savoir. Informé, il arrive qu’il remodèle ses attentes.

Comment va-t-on noter ce qu’on voit, ce qu’on entend ?

Sur le carnet, on note plus qu’une liste d’espèces. Un effectif, bien sûr, mais surtout des comportements. Ils nous révèlent ce que l’oiseau est venu faire là. Est-ce un hivernant qui s’attarde avant de rejoindre des cieux plus nordiques ? Un migrateur qui ne restera pas ? Ou prépare-t-il sa reproduction ?
L’oiseau qui chante n’est pas là pour annoncer au jogger le retour du printemps. D’abord, le jogger n’entend rien, puisqu’il a le casque aux oreilles. Chanter – la forme de vocalisation précise qu’on nomme chant, et pas n’importe quel cri – signifie deux choses :
Petit a : « Mesdemoiselles, c’est moi le plus beau, le plus fort, le meilleur père possible, qui vous garantit la nichée la plus réussie ! »
Petit b : « Messieurs, blancs-becs et autres sagouins : propriété privée, les contrevenants seront poursuivis ! »

En d’autres termes, le chant est un indice de cantonnement – de défense de territoire en vue de la nidification. L’oiseau qui défend un territoire en vue de sa reproduction est dit cantonné. On le note comme tel. C’est le « code atlas 3 ».
Veuillez noter: le riz, lui, est cantonais. C’est pour cela qu’il ne se reproduit pas dans votre assiette mais aurait plutôt tendance à en disparaître.
On pourra aussi observer carrément le couple (d’oiseaux, pas de riz). Des parades. Des accouplements. Les oiseaux en train d’explorer une cavité dans un tronc, voire d’y transporter des brindilles ou de la mousse. Jusqu’à ce cœur de la saison de nidification où l’on observera la femelle en train de couver, les allées et venues de nourrissage de la nichée, les oisillons. Ce seront les codes 4, 6, 10, puis 16, 18, 19. C’est plus simple pour l’analyse des données, mais on y perd en poésie.

Rougequeue noir nicheur ! CF

Un Rougequeue noir insecte au bec ? « Transport de proie pour les jeunes », code atlas 16, nidification certaine !

Passage après passage, je me trouverai donc en possession, point par point, inter-point par inter-point, de relevés m’indiquant, pour chaque espèce, qui – et combien – faisai(en)t quoi, et à quelle date. Ce qui me donnera un aperçu assez précis du nombre de couples de chaque espèce qui s’est reproduit, ou a tenté de le faire, sur chacun de ces sous-secteurs.

N’anticipons pas, mais vous avez déjà compris : il suffira de croiser ces données avec ce que l’on sait de l’habitat (boisement et de quel genre, prairie, bord de lac…) pour avoir une vision assez fine des raisons de la présence et de l’abondance de telle ou telle espèce, des atouts écologiques et des lacunes des différents milieux, et pour le gestionnaire, des aménagements, des changements de pratiques qui pourraient rendre son parc encore plus riche.
C’est aussi en multipliant les suivis de ce genre, sur toutes sortes de milieux, qu’on finit par savoir pourquoi telle espèce décline et telle autre pas ; c’est ainsi qu’on peut démontrer, quantifier, mesurer, décrypter la responsabilité de l’homme dans la perte de biodiversité, et les moyens d’y remédier.

Me voici sur mon premier point. Il fait beau, mais froid avec du vent. C’est fâcheux. Le vent n’est pas seulement glacial, il brouille les pistes. Les oiseaux chantent moins et s’entendent moins. Il faudra faire avec.

Trois Hirondelles rustiques moucheronnent au-dessus du lac. Ce sont mes premières de l’année. Ce n’est pas franchement précoce, le coup de froid a clairement retardé ces chasseuses d’insectes en vol, contraintes de suivre l’arrivée de la douceur, qui réveillent leurs proies.
A part ça, il est tôt pour découvrir des migrateurs de retour. J’observe plutôt les sédentaires, nos compagnons de toute l’année. Il y a là des espèces « généralistes », du genre qu’on trouve un peu partout, comme le Merle noir, la Fauvette à tête noire – cet oiseau que personne ne connaît, mais qui est l’un des plus communs et abondants de France – et bien sûr la Mésange charbonnière. Mais aussi pas mal d’espèces franchement forestières, comme la Sittelle, qui va et vient sur les troncs la tête en bas, le Grimpereau des jardins ou encore le Pic épeiche, qui, faute de savoir chanter, tambourine sur une branche morte sur un rythme calculé. « Tadadam, et je les rends toutes folles de moi », un peu comme dans nos rave-partys quoi. Ce sont des oiseaux forestiers banals malgré tout, les moins exigeants, ceux qu’on peut trouver dès qu’il existe quelques grands et gros arbres. Partout, ce sera le même schéma : plus un milieu est simplifié, dégradé, appauvri par les « aménagements » humains, plus on y trouvera les plus banales, les plus communes, les moins exigeantes des espèces liées à ce grand type de milieu. Et plus celui-ci, au contraire, aura préservé sa naturalité, c’est-à-dire sa complexité, que nous savons si mal reproduire, plus on y trouvera les espèces « spécialistes », à la niche écologique étroite. Celles dont le foisonnement fait toute la beauté de la biodiversité.

Pic épeiche CDA (4)

Il est encore un peu tôt pour observer cette scène de nourrissage chez le Pic épeiche (notez la calotte rouge du jeune)

Un cri rauque descend tout à coup du ciel bleu : une Alouette des champs en migration, invisible à haute altitude.

Sur un point suivant, une troupe de grives glisse vers le nord, tandis qu’une autre chante dans un grand arbre. Une même espèce, des migrateurs, un possible nicheur local. Je capte même un Gros-bec et un des derniers Tarins des aulnes, qui fuient vers le nord. Il leur faut vite rejoindre leur territoire, avant leurs congénères et concurrents !

Presque partout résonne le rire du Pic vert. Ce n’est pas un forestier, lui ; il se nourrit de fourmis, qu’il vient chasser dans l’herbe. Mais, comme Pic, il apprécie les arbres. Et donc la forêt claire, les parcs, le bocage : c’est une espèce des milieux semi-ouverts.

Près de la berge, je note une Berge…ronnette. Ventre jaune soufre, chant plus liquide, c’est une Bergeronnette des ruisseaux. Pas sûr qu’elle niche près de ce lac un peu turbide ! Les couples de Colverts sont formés, les Poules d’eau (officiellement, les « Gallinules poules-d’eau« ) déambulent sur leurs longues échasses verdâtres. Un Héron cendré qui pêche dans un canal se laisse approcher à dix mètres.

Héron cendré

Et moi, je note. J’utilise une application mobile pour cela : elle enregistre, avec la donnée, une localisation GPS. Ce n’est pas une poétique flânerie. Il s’agit d’avoir l’œil, et l’oreille. Aux aguets, celle-ci souffre des innombrables bruits parasites : véhicule de service, marcheurs, et vacarme urbain qui ne cesse pas. Je note le couple de Grimpereaux des jardins qui parade, la Mésange bleue qui entre dans le trou d’un platane. Une première analyse se dessine à travers la distribution des groupes d’espèces, des « cortèges ». Rien de bien compliqué d’ailleurs dans ce genre de milieu !

Voici enfin le point le mieux placé pour compter la petite colonie de Hérons cendrés installée sur une île boisée inaccessible au public. Je note 14 nids. Bizarrement, sur deux d’entre eux, on voit très bien des poussins (4 et 3) déjà bien grandets et emplumés, qu’on dirait prêts à l’envol, tandis que sur tous les autres on voit seulement l’adulte couver ! Ces deux couples ont dû pondre avec beaucoup d’avance… pourquoi ?

Au total, je relève, en un peu plus de deux heures, 42 espèces, et un total de 167 données.

Tout cela est bien homogène. Les points vraiment boisés ne se distinguent guère que par la présence du Troglodyte mignon, minuscule oiseau roux qui hante le sous-bois, lorsqu’il existe. L’effectif par point est, lui aussi, assez stable : 15 à 17 espèces. Globalement, des densités élevées d’espèces très communes et de bien plus rares espèces plus spécialisées. Je m’étonne en particulier du peu de contacts avec le Pic épeiche : manque de vieux arbres favorables ?

En totale rupture avec l’esprit Laudato Si, j’avoue, ce jour-là, ne pas avoir été trop étreint d’émerveillement. D’habitude, pourtant, je sais goûter les « belles obs », même d’espèces assez communes, jusqu’à rendre grâce pour tout ce bruissement de vie. Le cœur n’y était pas. Peut-être juste à cause du froid. Ou du dépit de savoir qu’il faudra, là, tout de suite, replonger dans la ruche vrombissante des hommes. On l’entend trop, dans ce parc. Il n’en protège pas.
Non, ce matin, il n’y avait que le travail. L’oiseau vu à travers la technique. La science. C’est bien, mais un peu aride.

Le printemps dans mes jumelles, chronique d’une saison de terrain. Prélude.

Geai des chênes

Est-ce pour donner une forme de suite à la Pompilinaire de la semaine passée ?
Est-ce pour conjurer l’exaspération qui ne m’a plus quitté depuis la lecture de cet article, sur un site politico-économique libéral bien connu, où un monsieur en gris très comme il faut expliquait qu’on ne pouvait pas compter les oiseaux puisqu’ils volent ?

Peu importe. Cette année, vous pourrez suivre ici, tout simplement, ma saison de terrain de chargé d’études en association de protection de la biodiversité.

Mais surtout, je l’espère, beaucoup de Nature. J’espère vous faire découvrir des écosystèmes, ordinaires ou un peu moins, préservés ou abîmés, leur beauté ou leurs blessures, leurs coulisses, leur fonctionnement à eux, bien plus que ceux d’une profession.

A l’arrivée, vous connaîtrez beaucoup mieux la Nature que madame la secrétaire d’Etat ne semble le faire à ce jour. Mais je plaisante, c’est déjà le cas.

Plantons juste un peu le décor.
La saison de terrain, pour moi, commence en mars et s’achève en juillet, à quelques rares prospections près. Elle est centrée sur la saison de nidification, c’est-à-dire celle à laquelle les oiseaux se reproduisent sous nos latitudes. Ce pourrait être différent. Des collègues ont matière à réaliser des comptages et des suivis d’oiseaux en migration ou en hiver. Ce n’est pas mon cas.
Au fil des jours, il sera question de suivis d’espèces. Ou de suivis de sites – tout ce qu’on peut trouver sur une carrière alluvionnaire, un quartier de la ville, un coin de campagne échantillonné au hasard, pour comparer les résultats aux années passées. Ou encore d’inventaires – c’est encore à l’échelle d’un site, mais cette fois, le but est de faire le point de l’existant, par exemple pour améliorer la gestion. J’essaierai systématiquement d’expliquer pourquoi on fait ça, et pourquoi on le fait de cette manière-là.

Car il s’agit évidemment de science.

Je vais récolter ainsi trois ou quatre mille données. Elles viendront s’ajouter à une base qui comprend non seulement les miennes et celles des autres salariés, mais aussi celles de plusieurs centaines de contributeurs bénévoles. Cela donne une bonne centaine de milliers de données par an.

Pourquoi ne pas tout leur laisser faire, me direz-vous, ce serait plus économique.
Les miennes ont pour but de répondre, dans le lieu de collecte et dans les modalités (le « protocole », alias « la méthodo ») à une question précise (comme je l’évoquais plus haut), et ces questions sont trop nombreuses, ou trop spécifiques, ou exigeant une trop grande présence sur le terrain (ce qu’on appelle la pression d’observation, encore un terme qui vous sera vite familier) pour que le réseau bénévole suffise à la tâche. Ces questions sont posées par des financeurs publics ou privés. Pas de but, pas de sous. Le temps des subventions de fonctionnement est bien révolu. Aussi – et accessoirement parce qu’il est légitime de laisser les meilleurs sites aux bénévoles – mon travail de terrain m’envoie-t-il généralement sur des secteurs qui ne sont pas ceux où, spontanément, j’irais me balader. Vous le verrez jour après jour : « le terrain », ce n’est pas batifoler dans la verte campagne aux frais du contribuable excédé.

Pour vous représenter la densité exigée, je serai sur le terrain à peu près tous les matins en avril et en mai, une bonne partie de mars et de juin et quelques jours encore en juillet. A l’occasion, le soir aussi.

Les horaires sont imposés par la fameuse Méthodo. Il s’agit d’être sur le pont aux heures d’activité des animaux, pour en compter le bon nombre et recueillir toutes les informations possibles sur ce qu’ils peuvent bien fabriquer dans ce champ ou cette carrière. Vous avez sûrement remarqué que les oiseaux chantaient à l’aube et baissaient nettement de rythme dès le milieu de matinée. Or, l’oiseau chanteur est un oiseau qui défend un territoire et s’apprête à nicher. C’est donc à l’aube qu’il convient d’aller constater sa présence. L’aube, en juin, c’est drôlement tôt.
Quant aux Rapaces nocturnes et aux Amphibiens, ces andouilles ne veulent rien savoir avant la nuit tombée. Encore n’ai-je pas, comme certains collègues, à me frotter aux Reptiles, qui pour leur part ne se mettront en route qu’une fois les moteurs chauds, au beau milieu du jour.
Enfin, il faut que la météo soit correcte. Ce matin, j’étais censé dénombrer les nids de Corbeaux freux dans un quartier du centre ville, afin d’évaluer leur capacité à rebâtir là où les nids vides ont été retirés, et s’il existe quelque manière de les faire glisser vers un coin d’agglomération moins fréquenté. Las, à l’heure où ces messieurs-dames sont visibles sur leurs arbres avant de filer casser la graine aux champs, le temps m’a proposé neige et bourrasques. Gênant, surtout pour eux, qui certes ne seraient pas restés campés en plein vent à m’attendre. En pareil cas, il faut reporter, ou se résigner à des données incomplètes, mal comparables aux autres, issue à éviter pour d’évidentes raisons de rigueur méthodologique.

Vous voyez l’affaire.

C’est à ce prix seulement que nous ramenons assez de données collectées avec assez de rigueur pour conclure avec une certitude raisonnable – et des limites toujours clairement énoncées : ici, il y a ceci, en termes d’oiseaux, d’amphibiens, de reptiles, etc. C’est ainsi, et non sur la base d’on ne sait quelle « idéologie » depuis « un bureau parisien » que nous sommes en mesure d’évaluer, par exemple, que l’impact d’un projet d’aménagement sur les écosystèmes constitue une atteinte au bien commun supérieure au gain escompté par ailleurs en termes d’emploi ou d’autre chose – processus parfaitement décrit aux points 182 à 188 de l’encyclique Laudato Si.

Car il s’agit bien d’un travail pour le bien commun. Je ne suis pas mieux payé si la Nature est préservée d’un projet de supermarché placé en plein marais. C’est presque le contraire. Notre travail suit exactement le même principe que celui d’un médecin : plus il y a de malades, plus il a de travail ; mais personne n’irait l’accuser de diagnostiquer de fausses grippes ou de répandre volontairement les virus dans le métro. Heureux collègues de départements ruraux dont l’équipe ne s’étoffe pas parce que la Nature n’y est pas assez menacée pour avoir besoin de défenseurs supplémentaires !

Gardez ceci en tête : nous ne sommes pas un lobby. Nous aimerions mieux ne pas avoir à faire ce travail. Nous ferions autre chose, au lieu d’avoir à nous effarer de ce qui disparaît sous nos yeux et que nul ne verra plus.

A bientôt, donc, pour une prochaine prospection.

PS: les mots en gras sont ceux qui relèvent de ce qu’il faut bien appeler notre jargon. Avant juin, ils vous seront familiers, avec beaucoup d’autres encore plus barbares.

Protection de la Nature: nous sommes-nous plantés ?

Voilà maintenant plusieurs décennies que les associations de protection de la nature travaillent, souvent loin des yeux du public, à tâcher d’enrayer la perte de biodiversité.
Quelques oppositions frontales spectaculaires, quand la gravité des enjeux passe les bornes, voilà généralement tout ce qu’on en voit, et rien du tout du travail de fourmi de connaissance, de protection au quotidien et surtout, surtout, de concertation et de conciliation.

Pour protéger: d’abord connaître

Pour ce qui est de la connaissance, j’ai déjà parlé à de nombreuses reprises de l’outil le plus répandu actuellement, la base participative de type Visionature Celle-ci, en France, représente actuellement 38 millions de données, ou bien entre 100 000 et 300 000 par an et par département. Ceci uniquement pour la faune sauvage et pour les groupes d’espèces disponibles à la saisie sur les sites locaux Visionature, coordonnés par la LPO ou d’autres associations.
Cette connaissance, très majoritairement issue de travail bénévole, validée par le travail de vérification des experts associatifs, eux aussi bénévoles ou salariés, est matérialisée, par exemple, par le nouvel Atlas des oiseaux de France, tout récemment publié : c’est le troisième dans notre pays, les précédents datant de 1976 et 1992. Ou les atlas régionaux, comme celui des Amphibiens et reptiles de Rhône-Alpes.
Et comme ces bases et ces enquêtes sont participatives, cette connaissance est recueillie en toute transparence.
C’est elle qui, ensuite, décide l’association à tenter de combattre, atténuer ou accompagner tel projet destructeur pour la biodiversité, et certes pas une vague « idéologie ».

Concilier, échanger, discuter…

Voilà pour la connaissance. Quant à la protection, celle de tous les jours, celle qui ne fait pas les gros titres, ses formes sont si diverses que je ne pourrai citer ici qu’une poignée d’exemples.
Ce seront, par exemple, les innombrables programmes de travail avec les agriculteurs, les « mesures agri-environnement » – en tous milieux, de la plaine à la montagne, des grandes cultures aux vieilles pâtures, des marais au bocage. Couverts végétaux spécifiques, plantation de haies, réduction des intrants, conservation de saules têtards, surveillance et sauvetage des espèces nicheuses au sol, que sais-je. Qui sait, hors réseau LPO, que chaque année, le travail de terrain mené aux côtés des agriculteurs permet de sauver plus de mille nids de Busards des roseaux, cendrés et saint-martin de la moissonneuse ? Que le même genre de travail en commun a, temporairement du moins, stoppé la chute verticale des effectifs d’Outarde canepetière, le plus extraordinaire oiseau des champs de notre pays ?


Outarde canepetière

Moins « glamour », mais tout aussi remarquable est le travail mené aux côtés des exploitants de carrières (alluvionnaires ou de roche massive).
Ces milieux étranges offrent à des espèces rares des « habitats de substitution », c’est-à-dire des ersatz, des remplaçants de leur environnement préféré dans la Nature, où l’homme l’a parfois fait disparaître. Le Petit Gravelot, l’Oedicnème, les sternes y retrouvent les plages de galets absents de nos grands fleuves « maîtrisés ». Le Guêpier, l’Hirondelle de rivage creusent leur terrier dans les fronts meubles des gravières. Enfin, pour le Hibou grand-duc, une carrière de roche massive est une falaise comme une autre… jusqu’au tir de mine. Imaginez la technicité, la virtuosité presque, nécessaire pour sauvegarder la reproduction de ces espèces au beau milieu de l’exploitation, sans paralyser celle-ci. Un coup d’œil aux fiches techniques de la LPO Alsace, par exemple, vous en donnera un aperçu.


Petit Gravelot

C’est pourtant la routine, désormais, pour les associations. Le conflit n’intervient qu’en dernier recours.
Citons encore le Guide biodiversité et bâti de la LPO Isère qui décline de la manière la plus opérationnelle 18 démarches de protection de la Nature en ville : toitures végétalisées, nichoirs incorporés aux immeubles, entretien des espaces verts, etc.

Encore ne puis-je, faute de place, aborder l’éducation à la Nature et les milliers et les milliers d’animations destinées à faire découvrir à tous les publics imaginables les mécanismes qui régissent la fragile biodiversité qui nous entoure.

Tel est le quotidien de nos associations : l’opposition irréductible est loin de représenter le quotidien. Celui-ci est fait d’un patient travail de mise à jour des connaissances et surtout d’actions de protection en partenariat, en collaboration avec l’ensemble de la société civile. Inlassablement, c’est la conciliation avec les activités existantes qui est recherchée, avec à la clé une somme de travail proprement astronomique en termes de négociation, de réflexion, d’étude, de suivi, de technicité.
Tout cela pour une protection de la biodiversité que l’on espérait compatible avec « l’économie » telle qu’elle se présente dans notre monde. Des compromis qui satisferaient tout le monde et ne sacrifieraient personne.

… Et ça n’a pas marché

Et c’est là, que, semble-t-il, nous avons eu tort. Non pas tort de faire ce que nous avons fait, mais de penser que cela suffirait à stopper la chute.
Pas question de condamner en vrac et en bloc tout le travail accompli. Nous y avons cru et il était parfaitement normal d’y croire. Seulement, nous le savons, toute action doit être évaluée. Avons-nous atteint notre but ?

Au vu des chiffres, la réponse est clairement : non. En dépit d’un engagement intense et omniprésent, nous n’avons réussi qu’à freiner quelque peu la perte de biodiversité. C’est déjà pas mal, me direz-vous : sans cette action, la Cigogne blanche, le Faucon pèlerin, le Hibou grand-duc, la Loutre, le Blaireau et bien d’autres encore ne seraient plus qu’un souvenir depuis au moins vingt ans. Mais l’effondrement des effectifs des espèces communes en atteste : la tendance de fond est toujours à la disparition de la biodiversité la plus ordinaire à l’échéance de quelques décennies. Répétons-le encore : la planète a perdu 50% de ses vertébrés sauvages en moins de cinquante ans.

Aussi devons-nous dès à présent affronter ces chiffres et ouvrir le débat : à quoi aboutirons-nous, si nous nous en tenons exclusivement à cette démarche de conciliation technique avec l’expansion sans fin du béton, de l’artificiel, du tout-productivisme ? L’atténuation des conséquences que nous négocions âprement suffit-elle à atteindre notre but : enrayer la perte de biodiversité ? La réponse est clairement : non. Les données prouvent que cela ne suffit pas. Nous avons fait tout notre possible – et même plus – en suivant une voie, elle ne nous a pas menés où nous espérons. La course à l’abîme est plus rapide, plus puissante que nos efforts pour l’en détourner.
Nous nous sommes laissé absorber, digérer par les rouages technocratiques de la société productiviste. Elle nous confine au rôle de rouage vert qui n’empêche rien, et qui ne remplit surtout plus son vrai rôle, celui pour lequel il est né. Cela ne peut plus durer.

Nous en sommes déjà à constater que le problème réside dans « nos modes de vie ». Mais allons-nous reporter sur eux la politique du petit effort de concertation ? Les « modes de vie » ne changeront que si les principes de vie, les paradigmes qui les engendrent évoluent eux-mêmes.

Il faut oser changer les coeurs

Appelons cela comme on veut : le productivisme, le déploiement phénoménal de technique et d’énergie au service exclusif de la course effrénée au profit, le paradigme technocratique, admirablement synthétisé dans Laudato Si, se traduisent par des choix des entreprises, des Etats, des citoyens… follement supérieurs à ce que les « ressources naturelles », et notamment les écosystèmes, peuvent fournir sans s’effondrer. La « conciliation » qui ne remet pas fondamentalement en compte l’attitude extractiviste échoue, c’est le constat, à rétablir l’équilibre. Cette attitude, en effet, ne connaît aucune limite, aucun frein. Elle est, de par ses outils mentaux, hors d’état de prendre en compte la résilience de fragiles systèmes vivants, ou même la très terre à terre finitude d’une ressource. Nous manquons chroniquement de moyens; ceux-ci sont même repartis, et drastiquement, à la baisse. Il faut à présent affronter cette réalité: les moyens nous manqueront toujours, parce qu’une société dominée par le paradigme technocratique au service de l’appât du gain ne nous les octroiera jamais. Elle ne fera jamais le choix de sauver la biodiversité. Elle ne pourra jamais le faire, parce qu’elle est incapable d’en comprendre l’enjeu, autant que de mettre une limite à sa voracité. Pour qu’elle y consente, il faudrait que « ça rapporte », autrement dit, que cela lui permettre de croître encore en force, en emprise, en intensité… et en fin de compte, en impact. L’auto-contradiction est flagrante. Rien ne sera possible sans renverser ce paradigme, d’un bout à l’autre de la Terre et de l’humanité.

Le pire serait de croire que « l’homme ne changera jamais ». Il a déjà beaucoup changé. Il y a mille ans, l’homme occidental se donnait pour but le salut, dans une perspective chrétienne. Etait-ce mieux ou moins bien, n’est pas le sujet : c’est simplement la preuve que le paradigme actuel n’est pas inscrit dans nos gènes. Il n’a pas toujours existé : il n’est donc pas éternel.

Nous ne pouvons plus évacuer, à l’échelle de nos associations, la question de la compatibilité de nos objectifs avec ce paradigme dominant. La biodiversité ne sera sauvée que si celui-ci change, au profit de principes de sobriété, de simplicité, d’un rapport réellement mesuré avec le reste du monde vivant. C’est un travail vertigineux. Mais beaucoup de citoyens, y compris chez les plus pauvres, s’y sont déjà attelés. C’est celui auquel nous appellent aussi bien des figures de « Charlie » que le pape François. Nous ne devons pas abandonner, dans l’intervalle, notre travail quotidien d’urgentistes de la Nature. Lui seul offre l’espoir qu’il restera quelque chose à sauver, quand la conversion écologique du monde sera accomplie. Mais il nous faut aussi être de ceux qui réfléchissent et portent un autre projet politique, d’autres façons d’être au monde, qui seront, enfin, adaptées à la fragilité de la biosphère.

Ce n’est pas dans nos habitudes. Nous avions pu croire que ce n’était pas de notre ressort. Aujourd’hui, les faits, les données, les réalités de notre métier l’imposent.

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Tous les ans, c’est la même chose

Tous les ans, c’est la même chose. En juin-juillet, le cœur manque un peu.
La protection de la Nature n’est pas le métier le plus reposant. C’est que contrairement à un discours souvent rabâché, nous sommes sur le terrain, et non « dans un bureau parisien ». Dans le seul département du Rhône, je compte, sur la base www.faune-rhone.org , un total d’environ 14 000 données transmises par les observateurs rien que pour le mois de juin – en cumulant les oiseaux (80%), les mammifères, les reptiles, les amphibiens et divers groupes d’insectes. (Pour mémoire une donnée = tant d’individus, de telle espèce, telle date, en tel lieu). On estime qu’il faut 2 à 4 minutes sur le terrain en moyenne pour produire une donnée « oiseau », et bien davantage pour les autres groupes, plus rares, plus discrets ou plus difficiles à identifier. Faites le calcul.
Nous passons donc beaucoup de temps dehors, beaucoup de temps sur les routes, et le tout avec des horaires mobiles car alignés sur le lever du soleil. Autrement dit, on commence « pépère » en mars, mais on finit en mai et juin avec un rythme qui n’est pas précisément celui d’un bureaucrate.
Le tout pour se rendre en des sites qui ne sont pas forcément les vertes campagnes. C’est même somme toute assez rare. Il s’agira plus souvent des environs d’un chantier, d’une carrière, voire d’une rue de banlieue où il faut bien tâcher de relever la « biodiversité ordinaire ».
Cela prend environ la moitié du temps, en saison. Sur l’année, disons un quart. Le reste : analyse de données, et protection concrète : rapports, dossiers, réunions, propositions de mesures, suivis, combats. Combats pour qu’il reste quelque chose à protéger demain. Rappelez-vous : près de la moitié de la faune sauvage planétaire a disparu en moins d’un siècle.
Voilà. C’était juste une petite réponse au classique « ouah, c’est un beau métier ». Bien sûr, mais il ne faudrait pas hâtivement y voir une sinécure, consistant à batifoler à temps plein dans les frais bocages en brandissant jumelles et filet à papillons (« aux frais du contribuable », ajoutera-t-on dans les bistrots). C’est un travail qui, autant que beaucoup d’autres, peut se montrer usant, pénible, fastidieux, ou démoralisant, comme il peut être source ponctuelle d’exaltation ou d’émerveillement. Puis, il est technique, et comme tel, presque jamais facile. Un travail, quoi. Un vrai. Tout simplement.
C’est aussi un travail qui ne cesse pas une fois fermée la porte du bureau. L’écologie, a fortiori intégrale, questionne la vie entière – oblige à repenser tous les choix du quotidien, mais suggère aussi une infinité de combats, de sources de révolte et d’indignation. Je ne vous la refais pas, vous le savez depuis longtemps, « tout est lié »…
La paroisse appelle. Telle association recrute. Tel message est à relayer. « Et là, vous êtes où ? On vous attend. »
On ne peut pas être partout, bien sûr. Affaire de « charisme », de compétences surtout. Je n’ai ni l’un, ni l’autre en ce qui concerne ce qu’on nomme classiquement l’humanitaire, par exemple. Il faut bien laisser agir ceux qui en ont davantage la vocation. Ce qui n’empêche pas de se sentir profondément remué par les justes combats qu’on laisse mener par d’autres, parce qu’on n’a pas le temps ni la force d’y être soi-même.

Tous les ans, c’est la même chose. On se demande si on ne devrait pas y être quand même. Non pas abandonner ceux-ci pour ceux-là. Pour que le pauvre ait à manger, il faut du pain. Pour qu’il y ait du pain, il faut qu’il y ait des vers de terre, des crapauds et des oiseaux, etc. Et le pauvre aura, comme tout le monde, le droit de vivre dans un monde empli d’oiseaux, même si ceux-ci ne « servent à rien » aux yeux d’un technocrate inhumain.

Tous les ans, c’est la même chose : nous nous demandons s’il est vrai que là, ça y est, on peut aller se la couler douce quelques jours « dans un endroit désert, à l’écart ». Il n’y a de toute façon pas d’endroit si désert, ni si à l’écart, qu’on n’y trouve un pauvre qui crie. On y trouvera de toute façon toujours sœur notre mère la Terre, pauvre parmi les pauvres selon Laudato Si, au point deux.

Elle gémit à tel point que pour dormir un peu, il faut se boucher les oreilles, et ce n’est pas glorieux. L’affaire se complique encore plus, si l’on considère que l’Eglise nous propose en la matière un vaste éventail de saints qui se sont tués à la tâche au sens propre. L’enseignement du nécessaire respect du repos régulier, instauré par le Créateur en personne, heurte de plein fouet un culte, si j’ose dire, du burn-out humanitaire jusqu’à la mort.
Après tout, l’essentiel est qu’il y ait des remplaçants jusqu’à la fin des temps.

Tous les ans, parmi les réponses, on me dit qu’une solution consiste à confier tout cela à la prière. Hélas, cela ne « suffit » pas. A-t-on l’esprit plus tranquille ? Est-ce à dire que la prière serait une échappatoire commode, une façon de s’en laver les mains ? C’est ce qu’on m’a longtemps appris : « prier pour ceci ou cela, c’est une bonne excuse pour ne pas se bouger ». C’est sans doute un manque de foi de ma part : confier quelque chose à la prière ne m’apaise pas la conscience. De toute façon, concrètement, combien de temps pouvons-nous passer sans qu’un des problèmes du monde ne se rappelle à notre bon souvenir ? Si nous réussissons à trouver un recoin de Nature très exceptionnellement préservé et dépourvu de 3G, je dirais un quart d’heure, au grand maximum.

Tous les ans, c’est la même chose. Comment résoudre cette contradiction ? D’autant plus qu’on a vite fait de se prétendre épuisé pour gratter un rab’ de sabbat du corps et de l’esprit. C’est si facile. La tentation guette de tous les côtés : tentation de jouer au débordé, à l’épuisé – au saint – aussi bien que tentation de toute-puissance, dans le fait de ne jamais arrêter. Qu’on dise stop ou encore, comment savoir si c’est l’Esprit qui nous le glisse, ou plutôt Satan et ses pompes, qui nous pompent l’air mais nous soufflent aussi ce que nous aimons entendre ?