Chronique d’une saison de terrain 3 – Allons donc au parc

J’ai quelque peu hésité avant de poursuivre cette chronique comme si de rien n’était. J’aurais pu intercaler une note chargée d’émotion et de solidarité très conventionnelle. Mais ça ne me disait rien.

Prière et unité vont de soi. Alors, inutile d’en faire jouer les grandes orgues.
Je ne vois rien à dire de plus là-dessus, hormis vous renvoyer à cet article de Koz Toujours et vous proposer de poursuivre, malgré tout, cette chronique d’un printemps à l’étude de la Nature. Car le printemps, malgré tout, arrive. Dire oui à la vie, c’est aussi le regarder, le sentir, y prendre part.

Lundi, il n’y avait toujours pas de vraie Nature au programme puisque j’étais dans un parc urbain. Le plus majestueux, le plus ancien, le plus célèbre de la ville. Il est très dix-neuvième siècle avec ses pelouses, ses massifs de roses, ses serres monumentales et son zoo « papa il é où le crôcrôdile ? ». Et quelques zones boisées un petit peu plus « naturelles ». En tout cas, il y a des oiseaux. Et si le gestionnaire du parc ne peut, certes, le transformer en authentique réserve toute vouée à la végétation spontanée, il ne lui est pas indifférent de savoir quelle vie sauvage il accueille là.

Procédons comme d’habitude par ordre.

Pourquoi être là ?
A cause de crapauds.
(Perplexité dans la salle)
Voici l’histoire. Il y a deux ans, on nous signale, à la surprise générale, une population de Crapauds accoucheurs qui chante tout ce qu’elle sait au beau milieu du chantier d’un nouvel îlot résidentiel. Séparée des congénères les plus proches par plusieurs kilomètres d’immeubles et d’avenues. Sur ce chantier les soirs de juin, il règne une irréelle ambiance campagnarde, quand la trentaine de Crapauds dégaine sa petite flûte de Pan. (cet enregistrement n’a pas été réalisé là-bas, naturellement)

Alyte accoucheur (2)

Du coup, bien sûr, branle-bas de combat : d’abord, parce que c’est la loi, que de protéger le patrimoine vivant de tous; et aussi parce que c’est comme si l’on avait découvert que la bicoque promise à la démolition était en réalité une chapelle ornée de fresques du onzième. En mieux, parce que la chapelle, là, est vivante. D’où intégration en catastrophe au projet – les études n’avaient rien vu – du nécessaire pour permettre à ces invraisemblables Robinsons de conserver leur île : quelques mares, des murets, des tas de pierres. L’Alyte (le vrai nom de l’accoucheur) n’est pas difficile. Et si tout va bien, dans quelques années, au balcon du nouveau quartier, les enfants l’entendront encore chanter.
Et le parc ? Et bien, figurez-vous que lorsqu’on porte atteinte à l’habitat d’une espèce protégée, surtout si peu banale, cette atteinte, si elle ne peut être évitée, doit être réduite et compensée – il ne suffit pas de reconstituer vaille que vaille l’existant : un coefficient impose de faire un peu plus, pour tâcher de remédier aux conséquences plus diffuses mais bien réelles : des crapauds tués, les survivants qui voient leur monde bouleversé, tout ce qui fait qu’on ne peut sans dommages « couper coller » un milieu naturel. Parmi ces compensations, il y avait le suivi des Alytes les plus proches, ceux de notre fameux parc. Lequel en profita, afin de mener une démarche cohérente et globale en faveur des bestioles, pour solliciter une remise à jour de l’inventaire « oiseaux » des abords du plan d’eau et des mares. Où il n’y a – je vous rassure – pas la queue d’un craucraudile.

Et voilà comment je compte les oiseaux pour compenser les crapauds ! Vous avez suivi ?
Ensuite. Comment procéder ?

Il s’agit d’un suivi oiseaux. D’un suivi de l’avifaune des milieux humides. Aussi le protocole est-il basé sur un circuit autour du plan d’eau. C’est un cas simple : on veut « tout savoir » dans un espace assez restreint pour se permettre cet objectif. On va placer des « points d’écoute » et des « transects » : en fait, on va passer partout, et noter tout ce qu’on entend, mais en six points, de plus, on va rester sur place. Dix minutes. Yeux et oreilles en alerte. Rien ne nous échappera.

Le point d’écoute est la base, le fondamental de l’inventaire « oiseaux ». Il impose à l’observateur de rester sur place, un temps fixe : 5, 10 ou 20 minutes, ce qui « augmente la pression d’observation » en certains points échantillons. La méthode a été définie et calibrée par des publications scientifiques: on a une idée fiable du % de la biodiversité réelle qu’on va toucher, en fonction du temps passé sur chaque point. On ajuste, donc, selon les besoins. Un de ces jours, je vous parlerai du modèle « 5 minutes ». Mais pour cette fois-ci, j’emploie une version avec des points de 10 minutes, ce qui permet déjà de contacter bien 80% des oiseaux vraiment présents. Sans doute plus dans un parc, milieu assez pauvre.

Assez pauvre pourquoi ? Parce qu’un parc, surtout « très entretenu » comme le sont ces vieux parcs Second Empire, offre trop peu de niches écologiques. Trop peu de buissons, trop peu d’arbustes à baies, d’herbes folles, de sous-bois, d’essences variées. Trop de gazons tondus ras, d’allées goudronnées, d’arbres exotiques que nos oiseaux et nos insectes peinent à utiliser. En fin de compte, trop peu de gîte et de couvert. C’est ainsi. Ce sont les attentes « du public », pas toujours averti, cependant, du prix écologique de la pelouse de son pique-nique. C’est très beau, très ordonné, mais presque rien ne peut y vivre, autant le lui faire savoir. Informé, il arrive qu’il remodèle ses attentes.

Comment va-t-on noter ce qu’on voit, ce qu’on entend ?

Sur le carnet, on note plus qu’une liste d’espèces. Un effectif, bien sûr, mais surtout des comportements. Ils nous révèlent ce que l’oiseau est venu faire là. Est-ce un hivernant qui s’attarde avant de rejoindre des cieux plus nordiques ? Un migrateur qui ne restera pas ? Ou prépare-t-il sa reproduction ?
L’oiseau qui chante n’est pas là pour annoncer au jogger le retour du printemps. D’abord, le jogger n’entend rien, puisqu’il a le casque aux oreilles. Chanter – la forme de vocalisation précise qu’on nomme chant, et pas n’importe quel cri – signifie deux choses :
Petit a : « Mesdemoiselles, c’est moi le plus beau, le plus fort, le meilleur père possible, qui vous garantit la nichée la plus réussie ! »
Petit b : « Messieurs, blancs-becs et autres sagouins : propriété privée, les contrevenants seront poursuivis ! »

En d’autres termes, le chant est un indice de cantonnement – de défense de territoire en vue de la nidification. L’oiseau qui défend un territoire en vue de sa reproduction est dit cantonné. On le note comme tel. C’est le « code atlas 3 ».
Veuillez noter: le riz, lui, est cantonais. C’est pour cela qu’il ne se reproduit pas dans votre assiette mais aurait plutôt tendance à en disparaître.
On pourra aussi observer carrément le couple (d’oiseaux, pas de riz). Des parades. Des accouplements. Les oiseaux en train d’explorer une cavité dans un tronc, voire d’y transporter des brindilles ou de la mousse. Jusqu’à ce cœur de la saison de nidification où l’on observera la femelle en train de couver, les allées et venues de nourrissage de la nichée, les oisillons. Ce seront les codes 4, 6, 10, puis 16, 18, 19. C’est plus simple pour l’analyse des données, mais on y perd en poésie.

Rougequeue noir nicheur ! CF

Un Rougequeue noir insecte au bec ? « Transport de proie pour les jeunes », code atlas 16, nidification certaine !

Passage après passage, je me trouverai donc en possession, point par point, inter-point par inter-point, de relevés m’indiquant, pour chaque espèce, qui – et combien – faisai(en)t quoi, et à quelle date. Ce qui me donnera un aperçu assez précis du nombre de couples de chaque espèce qui s’est reproduit, ou a tenté de le faire, sur chacun de ces sous-secteurs.

N’anticipons pas, mais vous avez déjà compris : il suffira de croiser ces données avec ce que l’on sait de l’habitat (boisement et de quel genre, prairie, bord de lac…) pour avoir une vision assez fine des raisons de la présence et de l’abondance de telle ou telle espèce, des atouts écologiques et des lacunes des différents milieux, et pour le gestionnaire, des aménagements, des changements de pratiques qui pourraient rendre son parc encore plus riche.
C’est aussi en multipliant les suivis de ce genre, sur toutes sortes de milieux, qu’on finit par savoir pourquoi telle espèce décline et telle autre pas ; c’est ainsi qu’on peut démontrer, quantifier, mesurer, décrypter la responsabilité de l’homme dans la perte de biodiversité, et les moyens d’y remédier.

Me voici sur mon premier point. Il fait beau, mais froid avec du vent. C’est fâcheux. Le vent n’est pas seulement glacial, il brouille les pistes. Les oiseaux chantent moins et s’entendent moins. Il faudra faire avec.

Trois Hirondelles rustiques moucheronnent au-dessus du lac. Ce sont mes premières de l’année. Ce n’est pas franchement précoce, le coup de froid a clairement retardé ces chasseuses d’insectes en vol, contraintes de suivre l’arrivée de la douceur, qui réveillent leurs proies.
A part ça, il est tôt pour découvrir des migrateurs de retour. J’observe plutôt les sédentaires, nos compagnons de toute l’année. Il y a là des espèces « généralistes », du genre qu’on trouve un peu partout, comme le Merle noir, la Fauvette à tête noire – cet oiseau que personne ne connaît, mais qui est l’un des plus communs et abondants de France – et bien sûr la Mésange charbonnière. Mais aussi pas mal d’espèces franchement forestières, comme la Sittelle, qui va et vient sur les troncs la tête en bas, le Grimpereau des jardins ou encore le Pic épeiche, qui, faute de savoir chanter, tambourine sur une branche morte sur un rythme calculé. « Tadadam, et je les rends toutes folles de moi », un peu comme dans nos rave-partys quoi. Ce sont des oiseaux forestiers banals malgré tout, les moins exigeants, ceux qu’on peut trouver dès qu’il existe quelques grands et gros arbres. Partout, ce sera le même schéma : plus un milieu est simplifié, dégradé, appauvri par les « aménagements » humains, plus on y trouvera les plus banales, les plus communes, les moins exigeantes des espèces liées à ce grand type de milieu. Et plus celui-ci, au contraire, aura préservé sa naturalité, c’est-à-dire sa complexité, que nous savons si mal reproduire, plus on y trouvera les espèces « spécialistes », à la niche écologique étroite. Celles dont le foisonnement fait toute la beauté de la biodiversité.

Pic épeiche CDA (4)

Il est encore un peu tôt pour observer cette scène de nourrissage chez le Pic épeiche (notez la calotte rouge du jeune)

Un cri rauque descend tout à coup du ciel bleu : une Alouette des champs en migration, invisible à haute altitude.

Sur un point suivant, une troupe de grives glisse vers le nord, tandis qu’une autre chante dans un grand arbre. Une même espèce, des migrateurs, un possible nicheur local. Je capte même un Gros-bec et un des derniers Tarins des aulnes, qui fuient vers le nord. Il leur faut vite rejoindre leur territoire, avant leurs congénères et concurrents !

Presque partout résonne le rire du Pic vert. Ce n’est pas un forestier, lui ; il se nourrit de fourmis, qu’il vient chasser dans l’herbe. Mais, comme Pic, il apprécie les arbres. Et donc la forêt claire, les parcs, le bocage : c’est une espèce des milieux semi-ouverts.

Près de la berge, je note une Berge…ronnette. Ventre jaune soufre, chant plus liquide, c’est une Bergeronnette des ruisseaux. Pas sûr qu’elle niche près de ce lac un peu turbide ! Les couples de Colverts sont formés, les Poules d’eau (officiellement, les « Gallinules poules-d’eau« ) déambulent sur leurs longues échasses verdâtres. Un Héron cendré qui pêche dans un canal se laisse approcher à dix mètres.

Héron cendré

Et moi, je note. J’utilise une application mobile pour cela : elle enregistre, avec la donnée, une localisation GPS. Ce n’est pas une poétique flânerie. Il s’agit d’avoir l’œil, et l’oreille. Aux aguets, celle-ci souffre des innombrables bruits parasites : véhicule de service, marcheurs, et vacarme urbain qui ne cesse pas. Je note le couple de Grimpereaux des jardins qui parade, la Mésange bleue qui entre dans le trou d’un platane. Une première analyse se dessine à travers la distribution des groupes d’espèces, des « cortèges ». Rien de bien compliqué d’ailleurs dans ce genre de milieu !

Voici enfin le point le mieux placé pour compter la petite colonie de Hérons cendrés installée sur une île boisée inaccessible au public. Je note 14 nids. Bizarrement, sur deux d’entre eux, on voit très bien des poussins (4 et 3) déjà bien grandets et emplumés, qu’on dirait prêts à l’envol, tandis que sur tous les autres on voit seulement l’adulte couver ! Ces deux couples ont dû pondre avec beaucoup d’avance… pourquoi ?

Au total, je relève, en un peu plus de deux heures, 42 espèces, et un total de 167 données.

Tout cela est bien homogène. Les points vraiment boisés ne se distinguent guère que par la présence du Troglodyte mignon, minuscule oiseau roux qui hante le sous-bois, lorsqu’il existe. L’effectif par point est, lui aussi, assez stable : 15 à 17 espèces. Globalement, des densités élevées d’espèces très communes et de bien plus rares espèces plus spécialisées. Je m’étonne en particulier du peu de contacts avec le Pic épeiche : manque de vieux arbres favorables ?

En totale rupture avec l’esprit Laudato Si, j’avoue, ce jour-là, ne pas avoir été trop étreint d’émerveillement. D’habitude, pourtant, je sais goûter les « belles obs », même d’espèces assez communes, jusqu’à rendre grâce pour tout ce bruissement de vie. Le cœur n’y était pas. Peut-être juste à cause du froid. Ou du dépit de savoir qu’il faudra, là, tout de suite, replonger dans la ruche vrombissante des hommes. On l’entend trop, dans ce parc. Il n’en protège pas.
Non, ce matin, il n’y avait que le travail. L’oiseau vu à travers la technique. La science. C’est bien, mais un peu aride.

Oiseaux de France: un atlas qui inquiète

Il y a un an presque jour pour jour, j’avais publié ici un premier billet expliquant comment l’on déterminait quelle espèce justifiait d’être protégée, jusqu’à quel point et de quelle manière.

L’actualité me donne l’occasion d’enchaîner sur le thème : « comment ces diables de khmers verts, d’idéologues bobos citadins, peuvent-ils prétendre qu’il y a de la biodiversité ici et pas là ? Et les oiseaux ? Les oiseaux en France ? tout le monde le sait, il y a : les moineaux, les pigeons, les corbeaux. Et puis il y a les vautours et les cormorans depuis que les écolos en relâchent. »

Le compte est juste. A deux zéros près : il y en a 357, et encore, en se restreignant aux espèces régulièrement présentes. Chaque année, on voit débarquer des raretés, égarées d’Asie ou d’Amérique au hasard d’une tempête, non incluses dans ce compte. Ces surprises ornithologiques ont leurs spécialistes : les plus chevronnés d’entre eux affichent ainsi une liste d’espèces vues en France qui dépasse les 480.

Et tout ceci pour la seule métropole, bien entendu. La liste complète des oiseaux de France, outremer inclus, dépasse largement les 3300 espèces.

Comment sait-on tout ça ?

La France métropolitaine dispose, depuis deux mois, d’un nouvel atlas de ses oiseaux.
C’est le troisième du nom. Le premier remonte à 1976, le second à 1992. Le numéro trois se base sur des prospections réalisées entre 2009 et 2013 et intègre, cette fois-ci, la répartition des espèces en saison de reproduction et en hiver. Car, bien souvent, ce n’est pas la même, évidemment ! Sans parler des migrateurs au long cours, qui nous quittent tout à fait pendant une partie de l’année, beaucoup d’espèces, pour diverses raisons, n’occupent pas les mêmes quartiers en hiver et au printemps.

Le nouvel atlas compte deux épais volumes, et pour vous, rien que pour vous, je me suis plongé dans les longues pages d’introduction et de synthèse qui précèdent les monographies des différentes espèces. Ce sont des pages, il faut bien le dire, qu’on lit à peine plus souvent que les conditions d’utilisation de Facebook. A tort !

Les oiseaux de France en 2016 : un tour d’horizon

Comment donc a-t-on procédé ?

Pour commencer, on a divisé la France en mailles de 10×10 kilomètres.
Ensuite, on a lancé les bénévoles à l’assaut des cartes. Plus de 10 000 observateurs ont contribué à l’enquête, coordonnée par la LPO et le Muséum d’histoire naturelle.
Allons, ne nous attardons pas : vite au bilan !

La France métropolitaine compte désormais, à ce jour, 305 espèces d’oiseaux nicheuses – c’est-à-dire : qui tentent au moins de se reproduire sur notre territoire.

A ces 305 espèces nicheuses, ajoutez-en 52 présentes uniquement en hiver, et vous retrouvez les 357 annoncées en début d’article.
Affinons le décompte :

graphiqueoiseauxatlas

(Par « printemps, été, hiver » il faut entendre les saisons au sens du cycle vital des oiseaux, non du calendrier. Le Pluvier argenté, par exemple, se reproduit au bord de l’Océan arctique, et nous revient dès début août, une fois sa nichée élevée : du point de vue de son cycle biologique, c’est déjà « l’hiver »).

Où trouve-t-on tout ça ?

Une maille accueille en moyenne 78 espèces nicheuses. Le record est de 143 espèces nicheuses. Il n’est atteint que sur un tout petit nombre de secteurs d’étangs ou de marais. Car bien entendu, la richesse est inégalement répartie. Les massifs montagneux, mais surtout les zones humides littorales, ainsi que les régions d’étangs les mieux préservées (Dombes, Forez, Brenne), les lacs de Champagne et de Lorraine… apparaissent nettement en tête, notamment pour la présence des espèces menacées selon la Liste rouge nationale. Les zones les plus pauvres sont évidemment les grandes agglomérations, mais aussi les vastes plaines cultivées du quart nord-ouest et du Bassin aquitain.

78 espèces… Est-ce beaucoup ? Est-ce peu ? Difficile à dire faute de points de comparaison solides très antérieurs à 1950 : les listes vraiment anciennes ne sont pas fiables. Encore peut-on s’appuyer sur quelques références des années 30, qui établissent notamment qu’un très grand nombre d’espèces autrefois répandues dans toutes nos campagnes, nos champs, nos bocages, sont désormais excessivement rares et/ou localisées : Outarde canepetière, Caille des blés, Courlis cendré, pies-grièches diverses, busards en tous genres, Râle des genêts…

Pie-grièche écorcheur 4 CF

Pie-grièche écorcheur

Mais alors ils disparaissent ou pas ?

A l’issue de cette enquête, on estime que la France compterait ainsi aux alentours de 200 millions d’oiseaux nicheurs, soit environ 360 par km². Cela vous semble beaucoup ? Cela ne fait que trois oiseaux par Français, toutes espèces confondues, et surtout, c’est presque moitié moins qu’en Grande-Bretagne où l’on estime que vivent 689 oiseaux par km²…

Si l’on s’en tient au nombre brut d’espèces présentes, on pourrait croire qu’il n’y a pas lieu de s’alarmer. Mais ne crions pas victoire. Certes non ! Une espèce réduite à quelques couples n’est pas classée « disparue », c’est entendu, mais peut-on s’en satisfaire pour autant ?

(attention, nouvelle avalanche de chiffres, mais ils sont importants…)

Sur nos 305 espèces nicheuses, près d’un quart (69) sont représentées par moins de 500 couples, sur tout le territoire français. Parmi elles, près de la moitié (32, soit 10% du total général) en comptent moins de cinquante ! Soit, respectivement, moins de mille et moins de cent malheureux oiseaux pour tout le territoire français…

Ces espèces en danger sont l’objet de tant d’efforts de la part des écologistes de terrain que leur disparition complète peut être longuement différée. Ainsi de l’Aigle de Bonelli, scotché depuis vingt ans à une trentaine de couples, çà et là dans le Midi ; ou de l’Outarde canepetière, que d’énergiques plans d’action ont sauvé du désastre absolu, mais qui n’en a pas moins disparu d’Alsace, de Champagne, de Rhône-Alpes, d’Auvergne et de la Beauce depuis 20 ans, et considérablement perdu du terrain dans ses ultimes bastion du Midi et du Poitou.
Et que dire de la petite Pie-grièche à poitrine rose, insectivore trapu présent dans toute la France avant-guerre, et réduit aujourd’hui à moins de vingt couples concentrés dans le vignoble languedocien – la faute, sans aucun doute, au déversement massif de pesticides ?

Il y a aussi les espèces ultra-localisées : c’est toujours une ligne de plus dans les listings… mais il n’existe qu’une seule vraie colonie française de Fou de Bassan, un seul couple de Pygargue, une seule île qui accueille le Harle huppé !…

Pour finir, moins de la moitié des espèces sont classées « abondantes » ou « très abondantes » alors que 40% sont « assez rares », « rares » ou « très rares »…

Et plus de la moitié (62%) des 305 espèces nicheuses connues sont présentes sur moins d’une maille sur dix…

Que retenir de cette litanie de voyants rouges ? Que même si le nombre d’espèces recensées dans les atlas tend à se maintenir, vaille que vaille, une grande partie de cette richesse est d’ores et déjà réduite à des noyaux enfermés dans quelques bastions, et donc dans une situation très précaire. La fraction réellement répandue de la diversité ornithologique, ce qu’on pourrait appeler la « biodiversité ordinaire » ou « moyenne » de notre territoire est beaucoup plus faible que ça.

Pour le résumer en une phrase : la majeure partie de nos territoires a perdu, en quelques décennies, la majeure partie de sa biodiversité.

Sans détailler car ce n’est pas l’objet ici, les causes principales (mais non les seules) sont la destruction des habitats naturels (suppression des haies, des prairies pâturées, des zones humides, recalibrage des cours d’eau, urbanisation et bétonnage divers…) et le déversement massif de pesticides. Chasse et braconnage jouent encore un rôle critique pour nombre d’espèces déjà mises à mal par le reste (ortolan, Tourterelle des bois, etc.)

Et le réchauffement ?

Globalement, on note un recul des aires de répartition vers le nord de l’ordre de 10 km. C’est peu, mais sans doute biaisé par le fait que les massifs montagneux, concentrés dans la moitié sud, jouent eux aussi le rôle de refuges, dispensant les espèces de fuir vers le nord. En Grande-Bretagne, le déplacement est de 35 kilomètres, un phénomène qu’il commence à devenir difficile de nier ! Des espèces d’affinité boréale comme le Bouvreuil ou le Gobemouche noir glissent vers le nord de plus de 50 km.

L’effondrement de la biodiversité ordinaire : un cataclysme en marche

Sur le plan de l’évolution des effectifs, le résultat est inquiétant. Si sur 10 ans la majorité des espèces apparaît à peu près stable, l’examen prudent des données issues des anciens atlas aboutit à conclure que « le nombre d’oiseaux nicheurs en France semble bien inférieur aux estimations antérieures, et une diminution significative est constatée au cours de ces dix dernières années ». De plus, ce déclin touche notamment les espèces communes. En effet, les plus rares ont bénéficié de davantage de moyens ciblés à leur profit et opéré parfois des redressements, voire des bonds spectaculaires en termes de pourcentages. Ainsi le Grand-duc d’Europe, dont les effectifs ont été quasi décuplés en quarante ans… mais restent inférieurs à cinq mille oiseaux.

Grand-duc

Grand-duc d’Europe

Le déclin massif des oiseaux communs, d’ailleurs popularisé par de récents articles, signifie que c’est la qualité de « fond » de nos milieux, la capacité profonde de notre pays ou de notre continent à porter la vie qui est en train de s’effondrer. Faut-il encore le répéter ? Au-delà de leur valeur intrinsèque à l’instar de toute la Création (Gn 1, 31), de leur beauté, ou des services rendus à nos agrosystèmes et autres… les oiseaux sont aussi des indicateurs. Dans un environnement dégradé, raboté, empoisonné au point de ne plus pouvoir accueillir la moindre alouette ni le plus banal moineau, nous ne pouvons pas sérieusement espérer survivre, à moins que ne nous fascine une existence vaguement post-apocalyptique sous bunker et scaphandre.

C’est l’une des leçons de cet atlas : une longue liste d’espèces ne dit finalement pas grand-chose. Derrière ce mince rideau, se trouve la réalité d’une biodiversité majoritairement menacée à plus ou moins brève échéance, une banalisation massive de nos milieux (le remplacement d’avifaunes variées par un cortège universel d’espèces dures à cuire, un peu comme si tous nos villages étaient carrément rasés au profit d’un modèle unique de pavillons standard…) et même pour ces espèces, une situation de plus en plus difficile, interrogeant la capacité de notre terre à porter mieux qu’un résidu de biodiversité. Et par là même à nous accueillir aussi.