Shitstorm sur Louvre : sale tour joué aux hirondelles

Les hirondelles disparaissent. Dites cela, et l’assistance unanime se lamentera de concert : comment ! ces sympathiques animaux ! mais qu’est-ce qu’on peut donc faire ?

Les hirondelles disparaissent pour un faisceau de raisons qui touchent presque toute la petite faune de nos régions. On peut les résumer par : la disparition de leur milieu de vie et des destructions directes de nids et d’animaux, illégales, puisque l’espèce est protégée (article L-411 du Code de l’environnement) depuis 1976. Quel milieu ? L’Hirondelle de fenêtre construit sur les bâtiments une logette d’argile collée au « plafond » et ouverte par un simple hublot, contrairement à l’Hirondelle rustique qui construit– dans les étables notamment – un balcon ouvert. La logette est accrochée sous les avant-toits, les corniches, les encadrements de fenêtres, à une hauteur de deux à une dizaine de mètres. Elle n’est généralement pas seule car les hirondelles sont des espèces coloniales, ce qui veut dire qu’elles aiment nicher très près les unes des autres. Souvent les nids sont carrément accolés, comme ici sur un bâtiment annexe du château de Chenonceau.

Colonie d’hirondelles de fenêtre, Chenonceau, 2010

Enfin, les hirondelles de toutes espèces se nourrissent de ces minuscules insectes volants qu’on désigne parfois sous le terme global de plancton aérien, qu’elles traquent dans les paysages prairiaux ou bocagers, ou au-dessus des plans d’eau. L’hirondelle est donc menacée à la fois par la disparition des insectes eux-mêmes, des paysages riches en insectes, et par la destruction des nids.

Car bien souvent quand un immeuble est occupé par les arondes, et qu’il s’agit de le rénover, pas grand-monde ne se soucie des lois et les nids passent à la casserole. Parfois avec les jeunes dedans. Et quand quelqu’un, en général d’une association de protection de la nature, se manifeste, on le regarde comme un hybride de fanatique et d’attardé mental. Un peu de sérieux !

Le consensus sur la gentille hirondelle a déjà du plomb dans l’aile. Elles disparaissent, quelle tristesse ! Mais en tenir compte dans un planning de chantier ? Hilarité générale : vous en avez d’autres comme ça, mon bon ravi de la crèche ?

La colonie est alors détruite, et les oiseaux, dispersés, ne reviennent pas. Paris a perdu les deux tiers de ses grosses colonies en une dizaine d’années. Lyon n’en a carrément plus qu’une.

Parfois, ça se passe mieux. Quelqu’un a prévenu en amont que non, on n’allait pas anéantir trente ou cinquante nids d’une espèce protégée et menacée.

Alors, quoi faire ?

C’est précisément la question qui s’est posée au Carrousel du Louvre. L’arc de triomphe du Carrousel accueille dans ses décors une colonie d’Hirondelles de fenêtre, dont Faune-iledefrance.org nous apprend qu’elle comptait au moins 23 nids actifs en 2019.

Contextualisons : c’est l’une des deux seules grosses colonies d’hirondelles de Paris, l’autre étant celle de la grande halle de la Villette. Sur l’ensemble de la capitale, les populations de cette espèce sont passées de 542 couples en 2006 à moins de 80 ces dernières années[1]. Nous sommes en présence d’un monument du patrimoine vivant, plus rare et fragile encore que les monuments eux-mêmes.

Or ledit monument doit être rénové ! Comment faire ?

La procédure est désormais rodée et somme toute simple. Vous pouvez vous en inspirer dans chaque cas semblable, qu’il concerne un bâtiment de votre commune ou la façade de votre propre maison. Avant le retour d’Afrique des oiseaux, il faut prévoir un site de substitution composé de nichoirs spécifiques (nids d’hirondelle en béton de bois), en nombre au moins égal aux nids naturels présents. Ces nichoirs doivent être placés le plus près possible des nids naturels (moins de 150 mètres), et pour être adoptés, doivent reproduire au mieux leur configuration, en particulier pour l’exposition, la hauteur, un environnement dégagé facilitant les évolutions rapides des oiseaux. Une fois et une fois seulement les nichoirs posés, il est temps de détruire les nids naturels et rendre le lieu inaccessible par quelque bâche afin que les oiseaux ne s’installent pas en pleins travaux.

La loi n’est respectée que si tout a été fait pour que les oiseaux « switchent » sur les nichoirs le temps des travaux, puis recolonisent leur site habituel après ceux-ci, que les nichoirs restent en place ou non. (Il est donc conseillé de se faire aider par la LPO pour ne pas se rater).

Au Louvre, ce sont près de 30 nids qu’il faut ainsi sauvegarder. Trente nids artificiels sur les façades du Louvre, ç’aurait été bien compliqué ! De plus, les oiseaux nichent sous la voûte, signe qu’ils apprécient une configuration abritée…

D’où la tour à hirondelles.

Cet édicule comporte un poteau central coiffé d’un petit toit de tuiles sous lequel sont disposés les nids et, astuce supplémentaire, un dispositif sonore alimenté par panneau solaire destiné à émettre à des moments choisis des chants d’hirondelles, afin de les attirer près des nichoirs – rappelez-vous, elles sont très grégaires.

La tour, d’environ trois mètres, est implantée près du socle d’une statue et en service dès cette année, pour une rénovation en 2023. Objectif : maximiser les chances d’adoption par les arondes d’ici là.

Le Musée du Louvre a parfaitement décrit l’affaire en quelques tweets.

Las ! Des amoureux du patrimoine ont sur-le-champ hurlé au « machin immonde » (sic), contesté l’utilité de « ce truc », récusé la pertinence de la démarche comme de l’emplacement : pas question de croire qu’il n’y avait pas « une autre solution » ; et même récusé les ornithologues qui ont tenté de leur expliquer les tenants et aboutissants[2]. De quoi se taper la tête contre la tour. Il était difficile (en fait, impossible) de mieux anticiper, de faire plus simple et plus discret que réunir tous les nichoirs sous un même petit toit…

Au fond, ces cris d’orfraie révèlent deux blocages trop classiques en pareil cas.

Le premier, c’est le rêve d’une écologie qui sauve le monde sans déranger. Des hirondelles, oui, bien sûr ! mais alors, que leur protection n’inclue jamais la moindre gêne (fût-ce un piquet dans le champ de vision), ni changement d’habitude, et ne coûte pas un centime. Le Vrai Scientifique™, lui, aura toujours une solution miracle, invisible et gratuite. On le reconnaît, lui, l’Écologiste Sérieux, le Pas-Un-Idéologue™, à ce qu’il a toujours la parole qui nous convient, ne dérange pas et certifie que tout va bien. Quoi qu’on ait fait, « il fallait faire autrement » : la Vraie Bonne Solution, on ne sait pas ce que c’est, mais c’était forcément autre chose. Qui ne veut de toute façon rien accepter trouve à redire à tout.

L’autre blocage se mêle ici au premier d’une façon paradoxale. Parlez de tour à hirondelles, d’écuroduc ou de crapauduc à un public, vous l’entendrez glousser. Vraiment, des nids artificiels sur un poteau ? Des cordes dans un arbre pour aider l’écureuil à sauter la route ? C’est puéril. Trop simple pour être sérieux. C’est le Petit prince qui met sa fleur sous globe ! Cela ne peut pas être de la science. « C’est pas avec ce genre de truc… ». Un VraiScientifique™, un VraiEcologue™ dirait autre chose. Il pérorerait en blouse blanche à coups de formules et de fortes sommes. Là, on serait entre grandes personnes !

Paradoxal, n’est-ce pas ? car la tour à hirondelles et l’écuroduc, simples et pas chers, auraient tout pour plaire. Mais ne faisant pas sérieux, ils manquent de crédibilité (sauf auprès des spécialistes).

Et pourtant ! Certes, il est peu probable que la tour du Carrousel à elle seule sauve l’hirondelle parisienne. Il y faudra d’autres nichoirs, un travail sur les milieux, sur les insectes, et sans doute une nouvelle PAC. C’est certain. Mais elle fera que les travaux ne signeront pas la fin d’une colonie admirée par Stendhal, et c’est déjà énorme. La protection de la nature est faite d’actions grandes ou petites, dont l’enchevêtrement est toujours complexe, mais qui, prises une par une, sont souvent d’une simplicité étonnante. Elles n’ont rien d’absurde, d’illusoire ou de puéril pour autant. Rien de plus pertinent et scientifique qu’une tour à hirondelles. Et si elles sont insuffisantes, nous devrions conclure qu’il en faut davantage plutôt que moins.

Ne les dénigrez pas, soutenez-les, si comme vous l’avez dit au tout début de ce texte, vous vous souciez des hirondelles.

En raison des insultes reçues sur Twitter, les commentaires sont fermés.


[1] MALHER F., DISSON O., GLORIA C., ZUCCA M. (2020). Atlas des oiseaux nicheurs du Grand Paris 2015-2018. LPO-IDF.

[2] Dont l’auteur de ce texte, pourtant impliqué comme salarié de l’opération de pose de nichoirs pour la colonie de la Villette en 2006

Les oiseaux menacés ne tombent pas du ciel

L’actualité est troublée. La France a peur. Le gouvernement hésite. L’économie vasouille.
Voici pourquoi, avec le sens aigu du buzz qui caractérise ce blog, aujourd’hui, je vous propose un sujet d’actualité criante :

Le comptage national « Oiseaux des jardins ».

Et bien oui. Commenter l’actualité politique et chrétienne, des tas de blogs passionnants le font déjà. Par exemple le blog Visibles et invisibles et tous ceux que vous trouverez dans la colonne liens.

Alors, ici, je vais continuer à parler, plus paisiblement, d’une autre réalité du Vivant, celle que, j’espère, vous prenez aussi plaisir à découvrir, rencontrer, aimer ; mais là, ça va être un petit peu plus technique.

Le week-end du 25-26 janvier sera donc celui du comptage national « Oiseaux des jardins », le précédent étant celui du comptage d’oiseaux d’eau « Wetlands international ».
Des événements qui resteront à jamais inconnus des grands médias, bien entendu – tout le monde s’en fiche : mais l’une des conséquences de ces non-dits, c’est qu’on peut trouver sur des sites politiques très raisonnables des articles qui expliquent, sans rire, que la liste des espèces protégées, avec tout ce qu’elle a de contraignant pour les pauvres citoyens, est fixée grâce à de vagues comptages effectués sur une poignée de réserves naturelles, par des agents assermentés donc avec-vo-zimpôts, et malgré « l’absurdité complète de la chose puisque les oiseaux volent » et font donc rien qu’à aller n’importe où.

Un peu de sérieux ne fera donc pas de mal. Qui dénombre la faune sauvage et comment ?
Je me limiterai aux oiseaux, parce que c’est ce que je connais le mieux, et qu’aux protocoles d’inventaires près, on retrouve la même démarche pour les autres groupes.

Avant tout, clarifions une fois pour toutes deux préalables fondamentaux :
– Les oiseaux volent, c’est entendu, mais ils ne dérivent pas comme les ballons de baudruche de la fête de l’école et ne vont pas n’importe où, à moins d’une forte tempête.
– Les comptages ne sont pas effectués uniquement sur quelques sites non représentatifs, ni focalisés sur une poignée d’espèces en omettant toutes les autres, et pas davantage assurés par les seuls agents de l’Etat. Même si la préservation du patrimoine naturel, ce bien commun, est indiscutablement une mission de l’Etat, et même un service public, ledit Etat, prudent et économe (pour une fois), confie le gros du travail à d’autres.
– Enfin, il ne suffit pas qu’une espèce soit protégée pour qu’on en tienne compte. En taillant votre haie, vous endommagez l’habitat d’une espèce protégée, à coup sûr (la Mésange charbonnière) et on ne vous dit rien. Non que ce soit « bien ». Mais ce qui compte vraiment, ce sont les espèces connues comme rares, menacées, en déclin, ou tout cela à la fois (souvent) : ce qu’on appelle les espèces patrimoniales.

Mais comment savoir qui est quoi ?

Avant tout, on va voir, en ayant en tête ce fondamental que les oiseaux ne vont pas n’importe où.
Vous n’avez nul besoin de ce blog pour savoir qu’on observe rarement des goélands ou même des moineaux en pleine forêt, un Pic vert sur la plage ou un rougegorge sur une falaise littorale. Vous avez donc la notion de ce qu’on appelle l’écologie d’une espèce.
D’autre part, si les oiseaux volent, de même que les hommes ont un domicile, au printemps, ils se reproduisent. Pas n’importe où, donc. Dans leur habitat. Puis, ils y restent, ou ils migrent, par des voies qui changent peu. Ils hivernent, en des villégiatures dictées par leurs besoins en nourriture : en Afrique, en haute mer, ou dans votre jardin. Sans papiers ! Que fait le ministre !

Il s’ensuit que pour compter les oiseaux d’une manière scientifiquement pertinente, il suffit d’aller prospecter leur habitat – ou de l’échantillonner, lorsque celui-ci est trop répandu – lors d’une phase donnée de son cycle annuel, et en priorité la nidification. A partir de là, et à l’issue, dans le cas d’un échantillonnage, d’un travail statistique, vous aurez une estimation relativement fiable, et en tout cas une base de comparaison.
Autrefois, c’était toute une affaire, avec des moyens informatiques rapides comme un éléphant appelé à faire valoir ses droits à la retraite, mais nécessitant un doctorat en SQL et autres langages proto-indo-européens pour exécuter des requêtes. (Pscchhh.) A présent, les bases en ligne Visionature comme Faune-Ile-de-France, Faune-Auvergne ou encore Faune-Loire savent même faire le travail le plus simple toutes seules : cartes de répartition, graphiques d’altitude, phénologie de présence. Par contre, il y a de moins en moins d’oiseaux à compter, hélas.

Le Muséum d’Histoire naturelle coordonne les programmes nationaux, comme le comptage Oiseaux des jardins, mais aussi, voire surtout le STOC-EPS, les fameux « carrés STOC », par lequel plusieurs milliers d’observateurs dénombrent, chaque printemps, les oiseaux, tous les oiseaux, sur un carré tiré au sort. (et d’ailleurs c’est un scandale car le mien s’arrête juste du mauvais côté du marais du Bas Cucurbitançon alors que j’avais bien demandé que et gnagnagna)

Bon, me direz-vous, mais comment savoir si les oiseaux ne vont pas nicher à côté de là où on compte ?
Pas grave : à côté de là où je compte, il y a le carré STOC de mon voisin !
Regardez par exemple les résultats des inventaires du futur Atlas des oiseaux nicheurs de France : cliquez sur les pastilles de la carte et vous obtiendrez la liste des espèces qui se reproduisent là. D’une quarantaine à plus de cent, sur toute la France ! N’en doutez plus : les naturalistes vont partout, et non sur une ou deux réserves imprudemment extrapolées à tout un pays.

… « Et si les oiseaux qu’on ne voit plus à l’endroit prévu avaient juste modifié leurs habitudes ? »
Alors, c’est vrai, certaines espèces sont capables de modifier leurs exigences écologiques, de s’adapter. Si elles ne le faisaient jamais, elles auraient toutes disparu depuis longtemps. Encore faut-il que le défi soit surmontable et c’est tout le fond du problème de la perte de biodiversité. En tout cas, ces modifications n’affectent jamais l’ensemble d’une espèce, d’un coup : c’est un phénomène très progressif. Les données très anciennes attestent, par exemple, de la lente colonisation de nos villes par certaines espèces autrefois liées aux seules falaises, mais aussi du départ d’un nombre encore plus important, des espèces campagnardes qui ont dû vider les lieux quand nos villes ont commencé à devenir réellement minérales.

(Du reste, la plupart de ces adaptations correspondent plutôt au report d’oiseaux expatriés par l’activité humaine sur des milieux de substitution, et le succès n’est pas souvent au rendez-vous.)
Ces phénomènes sont toujours suffisamment lents et progressifs pour que les naturalistes qui battent le terrain s’en aperçoivent et le prennent en compte. Vous trouverez, sur les sites des associations, ou dans leurs revues, quantité d’articles sur ces changements.

Voilà notre réseau en possession d’une masse de données, alimentée en continu… Une masse que ce réseau va pouvoir analyser, disséquer, comparer, convertir en effectifs, en évolutions, en cartes… En listes d’espèces En Danger, Vulnérables, Quasi-Menacées et autres (souvent inquiétants) qualificatifs…
Et voilà comment les associations sont en mesure d’affirmer qu’en tel endroit, les écosystèmes sont, pour telle raison, en danger de ne plus pouvoir remplir leurs fonctions… pour notre plus grand dommage.

Et tout ça principalement avec des bénévoles ou de l’autofinancement… donc sans vos impôts !

Vous pouvez suivre ce flux d’information sur le site Visionature de votre région (la plupart en ont, maintenant…)

Et même contribuer…
En comptant les oiseaux dans votre jardin ce week-end, par exemple ?