J’aimerais mieux être cincle que de voir ça

Hier matin, j’ai vu un cincle.

Cincle plongeur

C’est son coin. Il y a là un petit étang de pêche dont le déversoir cascade sur de grosses pierres. Une vieille clôture borde le ruisseau qui poursuit sa course à travers une belle pâture à vaches. Nous sommes ici tout au nord-ouest du département du Rhône, à l’endroit où il commence à se muer franchement en Charolais.

Je passe ici deux fois par an, au printemps, pour un STOC-EPS, et maintenant je sais le trouver : il se tient à l’affût non dans les rochers, mais sur un piquet.

Il était là. Soudain il a plongé dans une vasque du déversoir et ressurgi hors de ma vue.

Comme il faisait zéro degré, malgré la date, et sans doute un peu moins dans ce fond de vallée humide, et que le soleil levant restait très abstrait derrière les brumes tenaces, j’avais froid, figurez-vous, et me suis dit un instant que je n’enviais pas ce cincle.

Et puis j’ai réfléchi et me suis dit qu’au moins, lui, personne ne l’attendait à la sortie du ruisseau pour le sommer de trancher entre Macron et Le Pen, le traiter de fasciste ou de laquais du néolibéralisme où se dissout son identité de turdidé aquatique, le mettre en demeure de faire barrage (« sur mon ruisseau ? non mais ça va pas ? ») ni d’abandonner son régime alimentaire à base d’animaux sentients.

Du coup, je me suis dit que quitte à avoir froid, autant être cincle.

Et j’ai re-changé d’avis en songeant qu’il fallait craindre que les choix politiciens ne touchent durement son ruisseau et sa pâture, à terme. Sans qu’il y puisse rien.

Ne rien y pouvoir. Je crois ferme qu’une bonne part des votes qui n’ont été ni macronistes, ni fillonnistes du premier tour tiennent à cela : le désir d’une politique qui fasse quelque chose, d’un État qui annonce vouloir et pouvoir faire quelque chose. De retrouver un peu de contrôle, sur sa vie, et sur la vie du pays, de la communauté humaine où l’on se trouve. De demander autre chose aux gouvernements successifs que l’éternel discours : on ne peut rien, c’est ceci, c’est l’époque, c’est cela, c’est l’Europe, subissez, vous n’y pouvez rien, il ne peut y avoir d’autre projet, à notre siècle, que la concurrence pure – mondiale ou intra-nationale, qu’est-ce que cela changera : très vite pas grand-chose – et comme autre moteur que l’argent.

Choisir un peu plus où l’on vit, de quoi l’on vit, et dans quelles conditions, et comment l’on vit en tant que communauté humaine, pas seulement comme individu : rien de plus ordinaire comme aspiration chez l’animal social qu’est notre espèce. Voilà ce qui lui est refusé par les uns, et du coup, promis par d’autres qui ont beau jeu, y compris les plus dangereux charlatans.

Oh ! Qu’ils sont méchants de renâcler, les damnés de notre terre ! C’est si facile de mépriser comme « losers » ceux qui, malgré une dépense folle d’énergie et d’ingéniosité, ne s’en sortent pas, quand on s’en sort soi-même, aveugle à la nécessaire part de chance. A celui qui croit qu’il ne doit sa réussite qu’à lui-même (et qu’il en va de même des « ratés », l’illusion de toute-puissance sautera toujours à la figure. N’est-ce pas ce qui nous est arrivé lorsqu’ont pris fin les Trente glorieuses et que toutes les recettes auxquelles, soi-disant, nous devions notre croissance, notre Wirtschaftswunder comme disaient nos voisins, ont tout à coup cessé de fonctionner ? Et nous n’avons toujours pas compris. Le Dr Jekyll-Mr Hyde, ne parvenant plus à réaliser la poudre qui lui permettait de changer de forme, comprit trop tard que celle-ci ne devait pas son efficacité à la pureté de ses ingrédients, mais au contraire à la présence d’une « impureté ignorée [qui] donnait au breuvage son efficacité. » Nous non plus, nous ne pouvons nous résoudre à attribuer dans nos succès la part qui revient à des circonstances, parfois mystérieuses ; et nous continuons. La folie, dit-on, c’est répéter les mêmes actes en attendant un résultat différent ; mais la nôtre, c’est de répéter sans fin les mêmes actes en des circonstances autres, et d’attendre néanmoins le résultat familier.

Et croît sans fin l’immense et croissante cohorte de ceux qui ont tout fait pour réussir, sans toutefois y parvenir, et se retrouvent désignés à la vindicte. Mais il faut une sacrée dose d’aveuglement, d’idéologie comme on dit à notre époque, pour croire que la réussite de chacun ne dépend déjà que de lui-même, et que l’échec ne peut être que la sanction d’une faute. Ça marche au bac à sable, à condition d’être tout seul, et encore, si le sable n’est ni trop sec ni trop humide, ça marche avec un jeu de Lego et un bon plan de montage. Là, oui. La réussite ne dépend que de vous.

Dans le vrai monde, « la réussite » est une alchimie insaisissable et instable où la sueur et l’adresse de l’individu ne sont qu’une part modeste et sans doute décroissante, hausse de population oblige.

Mais le désir de ne pas tout subir de sa vie, lui, demeure. Croissant, à mesure que le contrôle se perd.

Raillez-le, politiques pragmatiques – surtout ceux qui sont du bon côté de la ligne. Dédaignez-le, il explosera.

Cette faim de contrôle de sa vie, votre rôle, votre métier, c’est d’y répondre, c’est de la nourrir. Vous dites que les extrêmes mentent, qu’ils n’ont rien à offrir non plus ? Sans doute, mais ils promettent. Vous vous refusez à les suivre dans la démagogie ? Mais si vous n’avez rien, rien de mieux qu’un mensonge (dont en effet, il vaut mieux s’abstenir) à promettre aux affamés, à quoi servez-vous donc et que faites-vous là ? Pourquoi faudrait-il vous suivre ? Que ferons-nous d’une alternative entre vrais marchands de rien et faux marchands de tout ? Vous pouvez sermonner, tancer le désespoir de se taire : ça ne l’apaisera pas. Vous pouvez le mijoter dans de fausses issues, ce désespoir, comme généraliser les travailleurs pauvres, l’effort qui ne paiera jamais plus. Vous ne ferez que précipiter l’explosion de l’infernale tambouille. Car il n’y aura rien de pire pour les citoyens que de découvrir que la dernière planche de salut, d’inaccessible, est devenue inutile… C’est ce désespoir qui a nourri toutes les révoltes. Ferez-vous alors tirer ? Qu’est-ce qui vous distinguera alors de ceux auxquels nous aurons fait barrage ?

Si vous valez mieux qu’un extrême, prouvez-le. Rassemblez pour de vrai, proposez un projet de vie pour tous les habitants de ce pays pour de vrai. Rendez l’espoir, au lieu de manier la menace et l’insulte.

Cela tombe bien. C’est le moment. Le vieux stock de sel du Dr Jekyll est épuisé, le monde est tout à fait devenu Mr Hyde et la planète exsangue n’a plus rien pour lui. Il est temps de construire un projet qui rompra enfin, pour la première fois depuis deux siècles, avec la course à l’avoir comme seul horizon. N’est-il pas grand temps ? La leçon n’est-elle pas assez claire ? Avec la ponction démentielle de ressources opérée sur notre pauvre monde, le déferlement de biens que nous en tirons, et qui se déverse sans limites sur un bon quart des hommes, ceux-ci au moins devraient nager dans le bonheur.

Or, non seulement leur statut de nantis exaspère la fureur de ceux qui n’ont rien, ce qui n’a rien de neuf, mais eux-mêmes, nous-mêmes, devons nous rendre à l’évidence. Nos possessions obèses – ces écrans plats si grands que plus personne n’a chez lui de pièce assez grande pour le recul nécessaire, ces smartphones qui ne tiennent plus en poche à force de vouloir le « mini » en taille « géant » – nous simplifient la tâche, allongent notre durée de vie… sans augmenter d’un iota notre sensation de bonheur. Bourrés de gadgets, gavés de cachets ! Sortez-nous donc de là.

Sortez-nous de là ou laissez-nous en sortir nous-mêmes. Mieux : faisons les deux à la fois. Politiciens, si la Polis vous importe, rendez possible une société française libérée de la tyrannie de l’avoir, et rendez-la possible pour tous et non pour une caste.

La fièvre qui entoure ces élections le prouve : malgré toute leur défiance, les Français attendent encore quelque chose du, des politiques. Ce qui s’y joue ne les indiffère pas. Le 7 mai, l’abstentionnisme lui-même n’aura jamais été aussi politisé. Il ne faut pas tout attendre de vous, politiques ? On l’a compris depuis longtemps. Mais si vous n’êtes là que pour nous dire qu’il ne faut rien attendre, alors retirez-vous. Vous avez beaucoup mieux à faire.

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Nuit Debout, quand la jeunesse nous bouscule

Il faut l’avouer, je ne suis plus jeune. Mes perpétuelles baskets ne peuvent cacher l’implacable réalité. Cet été, j’entrerai de plain-pied dans la zone où l’on guette anxieusement le premier cheveu blanc et la première réclame pour « Notre Temps » dans la boîte aux lettres.

Mon regard sur la Nuit Debout ne sera donc pas celui d’un jeune. Apparemment, j’appartiendrais (de justesse) à la génération X plutôt qu’Y. C’est pour situer. Je n’ai jamais vu dans ces classes grand-chose d’autre qu’une forme moderne de la complainte quadrimillénaire contre ces jeunes qui ne respectent plus le roi, ni les dieux, et qui ne veulent pas apprendre à tirer à l’arc.

Je n’y suis pas allé non plus, vous vous en doutez. Bien à mon corps défendant. Mais mon corps, justement, me rappelle que la nuit debout n’est pas très compatible avec le lever avant l’aube pour les prospections de terrain. Mais, comme tout le monde, j’ai lu et entendu pas mal d’avis. Très contradictoires.

Je souhaite, simplement, retenir une chose : ce mouvement réunit autour de la chose politique, de la chose publique, une génération qu’on disait totalement égoïste et dépolitisée, incapable de réagir à quoi que ce soit, de réfléchir à quoi que ce soit, et surtout pas en commun.
Hâtivement, on a voulu en faire un mouvement d’égoïsme en foule, uniquement destiné à rejeter une loi destinée à « les faire travailler un peu ». Et de s’étonner qu’un lycéen se préoccupe de ce qui sera demain le monde où il bossera. L’inquiétant serait plutôt qu’il manquât à ce point de vue à long terme.
La diversité des idées qui s’y brassent, mais aussi, et même surtout, les formes d’organisation en commun, sur le tas, qui naissent là pour faire face à l’intendance d’un mouvement parti pour durer, me semblent autrement prometteuses. La solidarité peut-elle repartir d’ailleurs ? Des jeunes redécouvrent qu’ensemble, dans la nécessité, et unis par une volonté commune, on peut résoudre ce qui, pour l’individu, est un casse-tête. Ils réinventent des organisations simples et sobres de vie commune. Cela sera d’un grand prix dans les grands effondrements qui s’annoncent.
On y voit des invités sulfureux, des partis aux slogans puérils ? Ben oui. Comment voulez-vous qu’ils n’y fussent point ? Ils ont la structure, ne manquait que l’occasion. Mais s’ils sont groupuscules, c’est que précisément leurs slogans puérils ne survivent pas à la réflexion. Nuit Debout n’est pas un meeting pour tribuns. Ils n’ont aucune chance. J’ai confiance dans les participants pour « faire le tri », c’est leur liberté, et rien n’est plus mortifère que la défiance systématique – sinon la haine – que nous manifestons envers nos jeunes.
Ils se font des illusions ? Ils croient inventer le fil à couper le beurre ? Peut-être. Qu’ils le réinventent et le fabriquent eux-mêmes, ce sera mieux que celui fabriqué en Chine et vendu fort cher en Europe. Ils rêvent ? Mais oui. Combien de temps croit-on tenir en main une société sous état d’urgence permanent, en crise chronique, en état d’austérité à vie, et à qui l’on martèle « il ne faut plus rêver » ? Une espèce d’état de guerre, mais indéfini et sans victoire possible, où la seule liberté qui reste, la seule vie qui reste est celle définie par Manuel Valls : « dépensez, consommez ».

Nous aurons beau faire, nous n’empêcherons personne de rêver d’autre chose. À la Nuit Debout, on va rêver, on va penser, on va espérer. On pensera bien ou mal, on mettra ses espérances dans de bons et de mauvais paniers. Mais ça bouillonnera. Tout sera possible le temps d’une AG, et peut-être en naîtra-t-il un autre monde que l’actuel, malgré ses prétentions à être le seul possible.
D’ailleurs, n’est-ce pas ce que nous-mêmes appelons de nos vœux ? Les deux derniers présidents avaient pour slogan : « Tout devient possible » et « Le changement, c’est maintenant ». À présent, « En marche ». En marche vers un « monde de demain » qui ressemble, en vérité, beaucoup plus à celui de 1910. À la rigueur de 1930.
Nous voulons du mouvement, du changement. En voilà, et nous nous empressons de paniquer, de tancer cette jeunesse impertinente qui ose nous prendre au mot. Changer, oui, mais sous contrôle, sous notre contrôle ! Et dans notre sens.

Voilà ce qui nous dérange le plus, je crois, dans la Nuit Debout. Elle nous signifie que le changement, le nouveau monde, le vrai, a de grandes chances de ne pas être un prolongement de l’actuel et encore moins une répétition cossue de l’ancien. Que ses structures et ses hiérarchies risquent d’être bousculées. Pire : que nous ne pouvons pas prévoir de quoi il sera fait. Alors que nous aimerions tant qu’au fond, pas grand-chose ne change, qu’on sauvegarde les principes, qu’on « aménage le système à la marge » tout au plus. Et que les jeunes ne soient là que pour trimer double afin de payer enfin la dette – financière, mais surtout écologique – que nous avons héritée nos pères, et entendons bien refiler à nos fils, avec intérêts. Ce serait si simple.
« Qu’est-ce que vous proposez à la place ? » aimons-nous lancer à l’appui de nos conservatismes. Hop ! Disqualifié, l’interlocuteur qui ne peut pas sortir de suite un épais dossier « Monde Nouveau 4.0, étude de faisabilité, étude d’impact et retour sur investissement ». Comme si notre propre monde avait été conçu et planifié en bureau d’études.

Nous voyons comment va naître le monde de demain : librement, sans contrôle, sans règles, pas même celles du saint Marché, imprévu, différent, et sans doute avec des dérapages et des débordements. Et personne ne peut savoir ce qui en sortira. Une oligarchie d’experts transhumains ? Une néo-féodalité sur villages lacustres chassant les vaches sauvages ? Rien de tout cela ?
Personne ne sait. Mais nous ne pouvons pas passer notre temps à réclamer le changement pour nous indigner que les premiers concernés, la génération qui nous suit, se mettent à cogiter la question. Là encore, l’inquiétant serait d’avoir enfanté une jeunesse tout juste bonne à nous obéir.
Je me réjouis qu’elle ne soit pas encore à ce point-là de KO debout permanent.

Je ne fais pas le malin pour autant. Je suis de la génération qui va passer à la casserole et voir son monde s’effondrer, sans savoir ce qui viendra après. J’aimerais bien, moi aussi, une transition bien planifiée, en douceur. Mais ça ne marche jamais comme ça. On ne sombre généralement pas dans le chaos ; ça, c’est pour l’espérance. Il naît juste des formes d’organisation plus simples et plus petites. Parfois plus justes et parfois pas. Reste le passage.
Ça se fait rarement sans violence.

La violence. Elle est là.
Pas négligeable. Inquiétante. Inquiétante, la vitesse à laquelle nous semblons nous accoutumer au retour de la violence politique. M. Finkielkraut a été chahuté, non pas roué de coups, mais beaucoup l’ont ouvertement souhaité. Il l’aurait « bien cherché ». À moi-même, et à plusieurs de nos amis, des personnes très bien ont exprimé leur regret que nous ne nous soyons pas fait défoncer (sic) par des zadistes (ce qui serait assez paradoxal, d’ailleurs). Bref, l’hypothèse qu’une personne soit rouée de coups pour ses convictions politiques réelles ou supposées semble de moins en moins choquante. Et bien, pour moi, elle l’est. S’agirait-il même de personnages pour lesquels je n’ai aucune affinité d’idées, comme Marine Le Pen, Nicolas Sarkozy ou Emmanuel Macron. L’eussent-ils même « bien cherché » en se montrant à des réunions brassant des idées hostiles aux leurs.
Quant à la question des casseurs… Déjà, il y a vingt ou vingt-cinq ans, rares étaient les manifestations qui ne drainaient pas en marge des troupes d’énergumènes qu’il vaudrait d’ailleurs mieux appeler pillards que casseurs. Ceux-là ne cherchaient qu’à profiter des mouvements de foule pour mettre à sac une ou deux boutiques. La donne a changé. Aujourd’hui, autour des ZAD et de leurs occupants écologistes originels, et de tous les mouvements sociaux, on voit apparaître des groupes violents revendiquant des motivations politiques. Et de fait, ils cherchent la destruction et l’affrontement avec les forces de l’ordre, et non les vitrines de godasses de luxe.
Choquant, bien entendu.
Mais dans les deux cas, cette montée de la violence politique est une réalité que nous avons intérêt à regarder en face. Le rejet du monde tel qu’il est prend des formes d’une brutalité croissante, et ce n’est pas en vissant le couvercle de la cocotte aux cris de « c’est comme ça, pas autrement, TINA et adaptez-vous ou disparaissez » que nous réduirons les risques d’explosion. Là non plus, on ne peut pas gagner sur tous les tableaux. Répéter sur toutes les ondes que tout est foutu et clamer aux autres que rien ne doit changer, tous en rang dans l’ordre et la discipline. Empêcher la tension de dégénérer en véritables émeutes, construire demain autrement que dans l’affrontement bête et brutal, sera plus compliqué que ça. Gardons en tête, du reste, que sages ou fous, les jeunes seront aux commandes après nous. Mon Dieu qu’ai-je dit ! Est-ce pour cela que nous sommes si anxieux d’inventer au plus vite le moyen de ne pas vieillir ?
Pour surtout ne jamais leur laisser de place ?

L’écologie (et la foi) contre la peur

« La France se replie sur elle-même ». « Le Front national rassemble la France qui a peur ». Et de railler, bien entendu, la soi-disant mesquinerie de ces peurs, le « bas du front » d’une « France moisie ». Trente pour cent des suffrages exprimés, tout de même. Qu’envisagent donc nos génies de l’insulte ? la noyer ?

Mais à ces mêmes génies, je ferai aussi observer qu’ils ne manquent pas de culot. La France a peur ? Quel étonnement !
Au moins depuis septembre 2001, notre classe politique n’a jamais rien su faire d’autre que nous écraser de peurs.

Peur de « la crise » : quarante-deux ans de crise tout de même, contre trente aux Glorieuses du même nom, qui n’empochent même plus le bonus défensif. Une peur face à laquelle rien ne nous est proposé que les « solutions » les plus anxiogènes : commodités de licenciement, baisse des salaires – et prioritairement des plus bas, report de l’âge de départ en retraite, etc. Et de nous citer en exemple l’Allemagne et son taux de chômage en baisse… en raison de l’explosion du nombre des travailleurs pauvres.
Depuis si longtemps, bien avant l’état d’urgence permanent, nous baignons dans l’état de crise permanent.
Et nous nous sommes livrés aux professionnels de la « gestion de crise ». Ils présentent bien. Ils sont raisonnables, eux, ils sont pragmatiques. Ils savent. Ils aiment nous rappeler que ce n’est pas à nous de penser ; de toute façon, on ne pense pas Monsieur, on ne pense pas, on compte. Et ne pensant plus, nous nous sommes laissés balloter par nos émotions, et avant tout par notre peur.

Peur du terrorisme, naturellement : le plus fier-à-bras des partis sur le sujet remporte les suffrages ? Quelle surprise ! Dans quoi pouvons-nous baigner quand le « quotidien de référence » choisit de placarder à la une, chaque jour, l’éloge funèbre d’une des victimes du 13 novembre ? Comme s’il en était besoin pour se souvenir, comme si l’on allait honorer et défendre « la joie de vivre » en barbotant dans le deuil cent trente jours de rang.

Peur du lendemain : étonnant, quand le projet d’avenir se limite à toujours plus de compétition, toujours plus de précarité, de conflits et de tensions, toujours moins de repères, de points d’ancrage, au combat permanent dont seule une poignée peut sortir vainqueur ? Au chaud dans leur tour d’ivoire, les scribes – qui, aujourd’hui comme hier, jouissent, comme chacun sait, d’une situation assise – peuvent bien huer ces Français déjà pauvres et précaires pour leur manque d’enthousiasme à s’enfoncer encore plus à l’aveuglette dans l’inconnu, après leur avoir décrit ce dernier comme terriblement dangereux. Effarant darwinisme sociétal : celui qui aspire à construire une existence paisible pour lui, ses proches et ses descendants, voire ses contemporains, est vilipendé comme faible, indigne de la Liberté, de la Modernité. Il est loin le temps où Léon Blum défendait à la tribune le droit du travailleur à la paix du foyer. Ainsi hue-t-on le retour du spirituel comme preuve de faiblesse : « qui sont donc ces faibles qui veulent plus d’amour, plus de fraternité, plus de justice ? Au combat, que diable ! et en compétiteurs sans merci! »
Le ton avec lequel nos chantres du Marché décomplexé vendent la guerre de tous contre tous ressemble péniblement aux tirades enflammées des généraux vantant le sacrifice suprême à l’été Quatorze.

Peur de l’autre. Quoi, la France aurait peur de l’autre ? Cet autre allègrement assimilé à l’ennemi intérieur depuis des années ? Cet autre, cible depuis quinze ans d’une rhétorique Nous/Eux : jeune, c’est un délinquant ; barbu, c’est un terroriste ; catholique, c’est un agent moyenâgeux du Vatican tentaculaire ; écologiste, c’est un djihadiste vert ; handicapé, c’est quelqu’un qui n’aurait pas dû naître ; chômeur, ou tout simplement pauvre et bénéficiant d’allocations, c’est un parasite ; salarié, c’est un tire-au-flanc congénital ; migrant, c’est une opportunité de tirer les salaires et les conditions de travail vers le bas. « En tout cas, mes chers électeurs, vous êtes entourés de gens Pas Comme Vous, c’est-à-dire de gens qui vous veulent du mal. Rasez les murs, la France est infiltrée d’autant de cinquièmes colonnes que nous en fantasmons pour vous. Mais vous êtes bien rances et moisis d’avoir peur. »

Peur enfin à cause d’un sentiment d’impuissance. Nous vivons écrasés de « c’est ainsi », « il faut s’adapter », « c’est la modernité » (ou la postmodernité), ce que vous voudrez : peu importe : nous ne sommes plus citoyens ni acteurs dans ce monde-là, nous ne le bâtissons pas plus que nous ne le pensons, ou alors « à l’insu de notre plein gré ». Nous sommes priés de subir. Il nous faut accepter ce qui est, soi-disant, la résultante de la liberté, mais que personne n’a souhaité, ni prévu, et dont bien peu veulent, ne serait-ce qu’en raison du nombre effarant de laissés pour compte. Nous sommes priés de nous laisser traîner là et, c’est bien connu, il n’y a pas d’alternative.

Il n’est pas un parti qui n’ait fondé son discours sur la peur. Il n’en est pas un qui n’ait pris soin de peindre, avec ses propres couleurs, le climat le plus anxiogène possible, pour mieux se poser en sauveur. Sans surprise, le plus chevronné en la matière l’emporte – d’une courte tête – avec un discours bien rodé : comme il n’y a pas de plus authentique Autre que l’étranger, c’est cette dénonciation-là qui rallie les suffrages. Nous sommes si bien entre nous !
Rien que l’épisode Breivik devrait nous en dissuader. Ou alors quelque regard en arrière dans notre histoire. Jamais l’homogénéité culturelle, religieuse ou ethnique n’a garanti en soi, et en quelque manière que ce soit, une société moins parcourue de tensions, moins criminogène, ni même moins divisée.
En revanche, attiser les peurs, les rejets, les divisions et en jouer les exaspère jusqu’au risque d’explosion. Etonnant, non ?
Que faire d’autre ?
« Joie de vivre, vivre ensemble, tous en terrasse ! » Et voici l’horizon eschatologique proclamé par notre Premier ministre : « Consommez, c’est le moment des fêtes, dépensez, vivez ! »
Et ce vide ne comble pas le vide. Décidément, nous vivons une époque de grandes découvertes pour nos maîtres.

Avec quoi le comblerons-nous donc ?
Ce temps de l’Avent donnerait bien des idées : miséricorde et Grâce.
Il y a gros à parier que sur les marchés de Bethléem, ces réseaux sociaux du temps d’Hérode, on s’exprimait à peu près comme sur les nôtres : c’est la crise, c’est à cause de ces étrangers, nos élites veulent la mort du petit commerce et vous avez vu cette présence policière, ces bruits de bottes (enfin de caligae). Et ça ne L’a pas dissuadé de venir.

Ce n’est pas tout. Malins comme je vous connais, vous avez remarqué qu’il manque un point dans ma première partie : la crise écologique.
Et c’est vrai. Celle-là aussi, nous peinons à la présenter autrement que comme source d’angoisses sans nom. Je serais mal inspiré de le nier. C’est qu’à la différence de toutes les autres, c’est vraiment une angoisse mortelle, et qui pourtant, reste obstinément à l’arrière-plan. Nous n’avons plus de temps à perdre et pourtant « nous ne croyons pas ce que nous savons ». C’est effrayant, pour de vrai. Et personne n’a envie de l’entendre. Ce n’est pas le bon moment.

Et pourtant, parce qu’il est question de vie, nous écologistes – et spécialement écologistes chrétiens – devrions, tout spécialement, savoir conjuguer l’exposé de la vérité à l’annonce de l’espérance. La catastrophe menace, elle est même déjà là, mais la bonne nouvelle, c’est que les réponses, les bonnes réponses, sentent la vie. Chacun de nous ne peut sans doute pas grand-chose, mais au moins y a-t-il quelque chose à faire, c’est-à-dire déjà refuser de subir.

L’écologie, celle des citoyens qui s’engagent et des scientifiques qui parlent vrai, n’est pas occupée à instrumentaliser une crise au profit d’un vague pouvoir. Je sais que l’accusation est courante : autant accuser votre médecin généraliste de diffuser lui-même le virus de la grippe… Nous nous en passerions bien, de ce combat. Mais il faut bien. Mais je m’égare : je disais, donc, qu’il y a une bonne nouvelle que nous devons savoir annoncer. Cette nouvelle, c’est que le remède n’a pas vocation à être plus amer que le mal. La conversion écologique sera joyeuse, ou alors elle ne sera pas écologique. A M. Valls et à ses pairs, opposons Isaïe 55 : pourquoi consommer et dépenser de l’argent pour ce qui ne rassasie pas ? Retrouvons le chemin des véritables mets succulents : l’humain plutôt que les biens, l’oiseau dans l’arbre plutôt que sur l’écran, la relation en vrai plutôt que « l’expérience connectée », la gratuité plutôt que la rentabilité, le partage plutôt que l’austérité. Il sera autrement plus simple, alors, d’opposer à mesdames Le Pen la fraternité universelle et l’amour du prochain sans condition.

Notre responsabilité est là : être signes et paroles d’espérance. Alors, nous n’aurons plus aucun besoin des professionnels de la gestion des peurs.