J’étais si tranquille, en train de prier Laudes…

Elle s’annonce dans le métro bondé par une mélopée plaintive, geignarde même, à nos oreilles lasses, à notre mauvaise humeur de huit heures du matin. C’est le sabir des mendiants guère francophones, les formules stéréotypées, ânonnées, qui implorent une maigre obole. Cette plainte monte du ras du sol, littéralement entre les jambes des voyageurs affairés. Elle paraît, jeune femme d’une vingtaine d’années qui rampe, au sens propre. Elle ne peut se tenir debout: l’articulation de ses genoux plie dans le mauvais sens, comme des tarses d’oiseau. Elle a coincé dessous des savates, et se meut en glissant sur ces patins de fortune, fourrés sous les genoux retournés. Le visage à hauteur de nos cuisses, elle tend sa main, ou un vague sachet.
La plupart détournent le regard. Son infirmité blesse nos yeux douillets. Mais, implacable, elle rampe, vers chaque recoin du wagon. Fût-elle à l’autre bout, on n’échappe pas à sa complainte. Souffrance et pauvreté nous poursuivent, nous traquent au bout de notre bonne conscience.

Il paraît que certains de ces mendiants ne sont pas handicapés, juste contorsionnistes, et simulent des infirmités atroces pour apitoyer. Dans ce cas précis, je n’y crois pas du tout, je ne vois pas comment diable ce serait possible. Je l’ai déjà vu, mais ailleurs. Un homme de haute taille, qui mendiait appuyé sur une béquille d’enfant, et marchait ainsi, courbé presque jusqu’à terre. Un jour, je l’ai croisé, allant « prendre son poste » à grandes enjambées, droit comme un i, béquille sur l’épaule. Premier réflexe : colère primaire d’être trompé ; seconde pensée : mais qu’est-ce qu’il s’impose comme torture, quel enfer il vit, ce type, des journées entières, pour augmenter un peu ses chances de recevoir un vague demi-euro !

La mendiante aux mouvements de grenouille est là, littéralement à mes pieds. J’ai, par chance, une pièce. Je la lui donne. Regards réprobateurs alentour, bien sûr. C’est bien connu, il ne faut rien donner à ces gens-là, on alimente un système et tout et tout. « Ne m’est-il pas permis de faire ce que je veux de mon bien ? » (Mt 20, 15). J’arrête là la citation. Car le verset suivant enchaîne : « Vas-tu me regarder d’un œil mauvais parce que moi, je suis bon ? »
Je suis bon, à cause de cette pièce ? Quelle blague. J’étais occupé à prier les Laudes sur mon téléphone – Dieu m’en pardonne, mais il est malaisé de feuilleter dans le métro un « petit Barbarin » qui de plus ne contient pas les hymnes – quand elle est venue m’interrompre. Qu’est-ce que j’espère de cette pièce ? Soulager ma conscience ? Peut-être, mais autant l’avouer, ça ne marche pas du tout.
En réalité, je ne peux absolument rien faire pour elle. Et je ne m’en tirerai pas en me disant que je n’y suis pour rien dans son malheur non plus. De toute façon, c’est faux. Comme tous mes compagnons de voyage, si je suis ici et elle là, c’est pour une large part à cause de structures de péché, auxquelles nous n’osons rien changer, parce que notre place est douillette. Le Fils de l’homme, lui, n’a pas une pierre où reposer la tête. Et là, je me sais incapable de le suivre. Cette femme me renvoie à mon péché, que je suis aussi incapable de traquer en moi, que de mettre fin à sa misère.

Vous me direz que je n’ai qu’à courir au Secours catholique ou au CCFD, où l’on manque toujours de bénévoles. C’est vrai, mais le drame, c’est que cette femme n’est pas seule en manque de secours et que nous ne pouvons sincèrement plus nous rajouter un engagement, à moins de les compromettre tous (et nous-mêmes aussi) en faisant tout vite et mal. Nous ne sommes pas de ceux qui savent en mener dix de front, nous ne sommes pas de ces chrétiens couteaux suisses de l’humanitaire, partout présents, partout utiles, indestructibles. Cela dépasse nos forces. Puis, la mauvaise conscience n’est pas un bon moteur, même au CCFD. J’en parlais dans un précédent article

La scène est d’une banalité atroce, tout comme les métaphores que vous voyez poindre à dix bornes, avec la discrétion d’un ferry s’annonçant dans le brouillard. Il ne manque rien au symbole, question pauvre à l’image du Fils de l’homme, rejeté, tenu pour affreux à regarder, et venant perturber notre confort, notre bonne conscience, et même nos petites prières réglementaires. Rien !

Et pourtant… Je reste sans réponse.

C’est là qu’éclate notre terrible impuissance. Le mal est drôlement plus fort que nous.
Drôle d’entrée en Carême. Arrêtez tout de suite de loucher sur ce pot de Nutella.

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Euthanasie: le leurre mortel de la « liberté individuelle »

Il y a un bon moment que je me demandais si j’allais bloguer sur l’euthanasie. D’autres me paraissaient plus qualifiés que moi dans cet exercice. Je vous rassure : je les considère toujours comme tels. Cette note aura simplement comme rôle de récapituler les points qui, à mes yeux, sont essentiels, en réponse à la question : pourquoi ne pas la légaliser strictement encadrée ?
Cela me permettra d’y renvoyer les personnes qui, dans la vie virtuelle ou réelle (je vous assure, j’ai une vie réelle ! et même assez remplie) me questionneront sur la question, d’une manière plus complète et mieux rédigée qu’un commentaire Fessebouc ou une rafale de tweets.
Généralement, les partisans de l’euthanasie ou du moins de l’ouverture du débat qui sont de bonne foi apprécient que l’on soit factuel et précis. Je vais donc tâcher de l’être.
Le nœud de l’argumentaire, pour autant qu’on puisse en juger, est celui-ci : l’euthanasie pourrait être envisageable à condition de la limiter strictement aux cas de consentement exprimé, de maladie incurable, de souffrances intolérables, car cela relève de la liberté individuelle. Je n’y crois pas. Voici pourquoi.

Histoire de poser un cadre

Premier préambule : il s’ensuit de cela qu’on est déjà dans le flou. Ces trois critères : consentement, incurable, souffrances intolérables : faut-ils qu’ils soient réunis tous à la fois ? Un seul des trois ? Deux ? Lesquels ? Un consentement exprimé à quel moment ? Qu’en est-il des malades hors d’état d’exprimer un consentement éclairé ? Déjà, on mesure la difficulté de définir proprement ce cadre strict pourtant condition sine qua non pour éviter ce qu’on appelle pudiquement des « dérives ».
Second préambule : je ferai de mon mieux pour éviter tout terme clairement excessif, mais ayons bien conscience d’une chose : quand on aborde ce sujet, on aborde l’angoisse fondamentale de l’homme, et ainsi, il n’existe pas de termes neutres. Chacun prétend à la neutralité des termes qu’il emploie, mais l’autre les récusera toujours. Le mot même d’euthanasie consiste à minimiser le fait de provoquer la mort. Et si de mon côté j’emploie le terme mise à mort, on lui reprochera sa connotation « exécution capitale » ou « meurtre ». Même les protagonistes les plus soucieux de respect, dans un tel débat, mettent en jeu pour l’un, sa peur de mourir dans de grandes souffrances, et pour l’autre, sa peur d’être mis à mort alors qu’il ne le voudra pas. Il n’est pas possible de « débattre dans la sérénité » d’un pareil sujet. Il faudrait, pour cela, que la mort ne provoque en nous aucune émotion. Il faudrait donc que nous soyons soit des bonzes ou des stoïciens accomplis à la perfection – auquel cas nous aurions d’ailleurs si peu peur de la fin que le débat serait sans objet – soit les plus horriblement déshumanisés des technocrates. Ce n’est pas le cas. Assumons-le. Là, oui, on sortira de l’hypocrisie. « Un débat dépassionné sur la fin de vie », non mais quelle funeste blague !

Une liberté individuelle… qui engage tout le monde

Premier point : la liberté individuelle. Très à la mode à notre époque, à tout propos. Ma liberté. Je ne veux pas qu’on m’impose. Déjà, c’est mal barré, parce qu’une quantité effarante de cadres, de façons d’être, nous est de toute façon imposée, par le biais d’une loi ou non : la liberté individuelle n’est pas un absolu, nous le vivons tous les jours. Gardons-nous de l’ériger en point non négociable quand cela nous arrange et de l’oublier dans les cas inverses. Nous ne vivons pas chacun dans une bulle. A raison de plusieurs centaines ou milliers de nos semblables sur un malheureux kilomètre carré, nous formons un système, nous interagissons sans cesse et tout ce que nous pouvons faire et dire, dès lors qu’une seule autre personne au monde le sait, constitue déjà l’affirmation au monde, de notre part, que « cela se fait », que cela pourrait être socialement acceptable si cela ne l’est pas déjà, un « projet de loi » (à moins que la transgression ne soit mon but exprès, et encore ; mais ce n’est pas notre cas ici). Si demain, j’entonne à pleins poumons des cantiques de l’Avent dans la rue, au bout de deux jours, j’ai des chances de faire l’objet d’une brève dans le Vingt minutes, au bout de dix, de faire des émules, et avant Noël, j’aurai incidemment rouvert le débat sur la laïcité et initié une norme européenne sur les cordes vocales habilitées à s’exprimer dans l’espace public. . Massacrer chaque matin « Aube nouvelle » ne relève de ma liberté individuelle qu’aussi longtemps que personne ne m’entend. Partout ailleurs, mon choix engage tout l’univers, justement parce que chaque atome de cet univers est libre, lui aussi, de choisir s’il veut m’entendre ou pas.

Mort digne, vie indigne : boîte de Pandore numéro un

Et donc, naturellement, il en va de même pour l’euthanasie : quand bien même mon choix serait purement libre et valide, j’engagerai déjà le soignant à qui je demanderai de me donner la mort. Et si cet acte est mon droit, alors lui n’aura pas le choix. Disposât-il d’un droit de retrait individuel, un jour ou l’autre, quelqu’un devra s’y coller. C’est là tout ce qui distingue l’euthanasie ou le suicide assisté du suicide individuel, accompli par soi-même. Le choix de l’impétrant engage la société toute entière dans sa proclamation qu’il existe des vies qui ne méritent pas d’être vécues. En effet, à partir du moment où elle a légalisé une forme, quelle qu’elle soit, de possibilité de réponse positive, active, à la demande de mort d’un citoyen, elle se doit de mettre à sa disposition les moyens et le personnel pour y répondre ; ce qui implique qu’elle valide ipso facto la définition de la personne d’une vie digne, et d’une vie indigne.

C’est la première boîte de Pandore. Le fait même que l’association qui défend la légalisation de l’euthanasie ait pour nom « Association pour le droit à mourir dans la dignité » pose le débat en ces termes : définir pour la société française une mort digne et une mort indigne, une vie digne et une vie indigne. Au sens le plus restrictif, en effet, si toutes les morts ne sont pas dignes, alors la vie qui ne peut plus s’achever par une mort digne est aussi une mort indigne : il eût fallu l’interrompre à temps. Paradoxalement, c’est précisément en cherchant à délimiter, à cadrer, à restreindre les situations légales d’euthanasie qu’on se retrouve le plus enferré dans ce guêpier. En effet, il faut définir dans quels cas l’euthanasie sera accordée ou pas, en-dehors de la demande du patient : car on peut très bien se trouver face à un patient souffrant au point de demander la mort, alors que ses chances de guérison sont réelles et sérieuses. C’est là que commence la pente savonneuse, et que l’exemple belge devient parlant. J’engage chaque lecteur de ce blog à user de son moteur de recherche pour en savoir plus, et je retiendrai un cas, aisément vérifiable : un condamné à perpétuité a obtenu l’euthanasie au seul motif que sa peine constituait à ses yeux une souffrance intolérable (et incurable). Du coup, certains envisagent de proposer systématiquement l’euthanasie en pareils cas, ce qui questionne sérieusement le concept de consentement éclairé et risque fort d’inciter les tribunaux à avoir la main lourde, histoire de faire le ménage : une peine de mort « volontaire »… passablement sous pression. Mais retenons surtout l’idée que le critère de maladie incurable et de souffrance intolérable a déjà volé en éclats. Pourquoi ? Parce qu’on s’était risqué à permettre à la société, au législateur, aux juges, de désigner des vies comme étant indignes d’être vécues. Et si des handicapés s’expriment aujourd’hui contre l’euthanasie, c’est à cause de cela : parce qu’on peut juger une vie indigne, tant qu’on ne la vit pas. Parce qu’à partir du moment où on s’est donné ce droit, dans un environnement culturel sans pitié pour le faible, le vieux, celui qui n’est pas en état de jouir pleinement (de ses facultés, de son plaisir, de…) il est extrêmement dangereux de commencer à considérer que la dignité d’une vie, la valeur de la vie que l’on mène, sont des notions relatives, négociables. On n’arrête pas cette dynamique, et la liste des vies jugées indignes s’allonge constamment. Car nous avons peur de devoir, un jour, mener l’une de ces vies, et disons étourdiment « plutôt mourir ».

Or, à chaque fois que l’un de nous décide de mourir plutôt que de mener la vie qui lui est donnée, il projette à tous un modèle de vie digne et de vie indigne. Et dès lors qu’il existe un appareil légal et technique pour approuver son choix, alors celui-ci prend la valeur d’un choix proposé, certes, encore non imposé, mais à tous, et avec la force de tout l’appareil d’Etat, médiatique, public, etc. A l’image de ces condamnés qui savent désormais que l’euthanasie est possible pour eux. Eux, n’ont rien demandé, mais l’un a demandé pour eux et cela a immédiatement accédé au rang de modèle, parce qu’il y a une jurisprudence. Même si personne ne va toquer à leurs cellules pour leur en vanter les mérites. Ce jugement s’est chargé de le faire, avec une force qui dépasse à l’infini la puissance du « modèle » du détenu qui se suicide. D’autant plus que l’une des issues est appelée mort dans la dignité, tandis que l’autre reste un symbole sociétal de désespoir.

Voilà donc pourquoi je crois fermement que dès lors que le caractère digne, digne à vivre, d’une vie, est jugé négociable sous l’égide de la société, de la loi, de la justice, alors il est illusoire de croire que cette négociation restera le strict choix de l’individu libre et éclairé. La société entérinera des modèles de vie non digne, justifiant qu’on y mette activement un terme, qui seront de plus en plus étendus et proposés avec une intensité croissante ; c’est ce qu’on constate dans les pays qui s’y sont risqués ; et c’est logique, car conforme à notre modèle culturel.

« Tu ne tueras point », « tu ne tortureras point » : les mêmes dynamiques

Il est de bon ton de railler les détracteurs de l’euthanasie, de les accuser d’être disposés à condamner les autres à une agonie atroce « au nom de leurs convictions d’un autre âge ». Ce raisonnement impose, en fait, de renoncer à tout absolu du respect de la vie et de la dignité humaines au profit d’un raisonnement strictement utilitaire. Pourtant, qu’on le veuille ou non, le tabou « tu ne tueras point » se base sur un absolu : la mort est un fait irrévocable, irrémédiable, on ne revient pas en arrière. Il est donc tout à fait spécieux de traiter la mort, ou la fin de vie, comme on dit, comme n’importe quel autre état sociétal, le chômage, la pauvreté, etc. En tout cas, il n’existe pas de raison d’accepter un débat d’ores et déjà placé sur le terrain du relativisme. Au pire, que défense d’absolus et relativisme s’expliquent dans l’arène, mais si l’un des deux camps est disqualifié d’avance, alors il ne s’agit déjà plus d’un débat équilibré.

J’ai parlé de la torture. Entendons-nous bien :

    je ne dis absolument pas que les défenseurs de l’euthanasie soient en masse des partisans de la torture

. Mon propos est de montrer que les deux obéissent à la même dynamique interne, mortifère, et que si on juge l’une inacceptable, la prudence doit conduire à traiter l’autre de même. En effet, quiconque juge la torture acceptable « dans certains cas » admet que « dans certains cas » on peut mettre entre parenthèses la dignité humaine – celle de la victime et celle du bourreau – si l’on escompte un gain, disons, comptable. Sa vie détruite contre des vies sauvées. Et certes, parfois, ça marche. Souvent, ça ne marche pas. Mais ce n’est pas parce que le taux d’échec est élevé que la torture est une monstruosité. C’est parce qu’elle légitime le fait de faire subir n’importe quoi à un homme pour en retirer un gain, et qu’à partir du moment où on a jugé cela négociable, on sait que demain, on le fera pour des gains toujours plus contestables. Aujourd’hui, on sauve une famille parce qu’un terroriste, torturé, aura vendu la mèche. Demain, on torturera la même famille parce qu’on aura cette fois pensé que peut-être, elle détenait à son tour un secret crucial. Logique comptable, système livré à sa dynamique propre. Et faute d’absolus, on est totalement dépourvu d’outils pour poser une barrière.

Lorsque je vois le coût financier évoqué au quatrième rang sur six des raisons pour lesquelles il faut légiférer sur l’euthanasie je me permets de demander combien de temps notre droit à vivre sera ouvertement calculé sur la base de ce que nous aurons rapporté, par rapport au coût de nos soins. En tout cas, la mise en balance de la survie et d’une somme d’argent sont déjà une réalité. Une fois la valeur de notre existence entrée dans une logique comptable, il peut nous arriver n’importe quoi. Mieux vaut ne pas y mettre les pieds – euphémisme.
Notons au passage un point pragmatique, si évident que j’ai failli l’oublier : si on entre dans une logique de coût, il est hautement probable que l’euthanasie, « solution » simple et économique, n’incitera pas à développer les soins palliatifs ni la recherche à leur sujet. Ceux-ci existent et ces soignants, confrontés au pire sans dérivatifs, sont, à mon avis, de l’étoffe des saints ou des héros. Commençons par ne pas insinuer qu’ils ne font rien ou pis, qu’ils n’existent pas. Mais surtout, qui nous protègera d’un déclin de ces services, puisqu’il existera plus simple et moins cher, dans un cadre où la vie d’un incurable ne vaudra plus rien ? Rien que par là, la dynamique va s’auto-entretenir, et l’euthanasie manger progressivement le soin. Les premières victimes seront naturellement les plus fragiles, les plus pauvres ou les plus seuls : les moins informés sur leurs droits, sur leurs soins, ceux qui auront le plus de mal à justifier qu’ils ont assez cotisé. Euthanasie pour les pauvres, soins palliatifs pour les riches ? L’euthanasie, est-ce vraiment le progrès et l’égalité ? En apparence, oui. En pratique…

Boîte de Pandore numéro deux : le consentement individuel, une maison de paille

Ne partez pas tout de suite : j’entends l’objection : « Non, la société n’a pas validé la définition d’une vie indigne, elle a validé que cette personne avait une définition valide pour elle ». Cela revient à dire : mais si, il existe un absolu : le consentement individuel.
J’ai déjà partiellement traité ce point deux paragraphes plus haut : le « oui, mais moi je » me semble déjà spécieux parce que notre société est un système, où nous interagissons sans cesse. Mon « moi je » peut, demain, devenir un « tu as vu, lui il, alors tu pourrais quand même, toi aussi ». C’est ce qui se passe sans cesse, et très vite. Il me semble bien difficile de défendre la notion de consentement individuel, libre et éclairé, dans un contexte où la société présentera l’euthanasie comme un choix digne. Outre l’angoisse de la mort prochaine qui, déjà, brouille sérieusement les cartes de la lucidité, la souffrance présente, qu’on imagine la force de caractère nécessaire pour s’affirmer, seul, contre une pression collective, sociétale, qui définit ce patient incurable, dépendant, comme un être en état de déchéance – puisque la mise à mort par injection lui sera présentée comme synonyme de dignité. Imaginez ce qu’il lui faudra pour refuser son consentement, pour peser de manière juste et libre dans la balance la « dignité » de l’euthanasie contre la dignité de l’homme.

Imaginez l’homme qui pensait initialement que nul n’avait le droit de le juger indigne de vivre, et qui devra défendre cette dignité alors qu’il est vulnérable entre tous : allongé dans son lit d’hôpital, sachant, ou pensant, que la fin est proche, qu’il est dépendant, qu’il coûte cher. Tout le poids s’exercera sur l’individu au moment même où il sera le plus vulnérable, fragile par excellence. Tout le poids, c’est-à-dire celui de la collectivité qui aura jugé que dans certains cas, on est mieux inspiré de partir que de vivre. Face à elle, arc-bouté sur sa barrière, un homme. Seul. Physiquement amoindri de manière cruelle.
Je me refuse à parler de consentement libre et éclairé dans des conditions pareilles. Et surtout pas dans une société où beaucoup considèrent, et à juste titre, que s’en remettre au volontariat pour autoriser le travail le dimanche est une tartufferie. Pour le travail dominical, la pression serait telle que le consentement sera faussé, mais pour l’euthanasie, non ? Restons sérieux !
Et qu’en sera-t-il demain, à propos de malades non incurables, mais affligés d’un handicap physique sérieux ? Ceux dont notre société juge déjà qu’il vaut mieux ne pas les laisser naître ? Combien de temps résisteront-ils avant d’être incités à poser une demande similaire au détenu belge ? Et dès lors qu’un seul l’aura fait, comment les autres feront-ils pour résister ?

C’est la boîte de Pandore numéro deux : non seulement le piège de la définition d’une vie digne se referme, restreignant sans cesse les conditions, et s’attaquant aux plus faibles en premier, mais de plus, le consentement, censé nous garder de toutes les dérives, sera soumis à un poids sans cesse croissant, et chaque acquiescement individuel accroît le poids sur tous les autres.

Et encore n’ai-je même pas parlé du cas des personnes incapables d’exprimer leur consentement. Je ne pense pas être particulièrement réac ni manipulateur en rejetant l’idée d’un questionnaire rempli d’avance, à froid, en pleine santé : ce n’est pas un consentement éclairé. Il est assez de handicapés pour témoigner qu’ils tiennent à cette vie dont, autrefois, ils n’auraient pas voulu. Malades inconscients, surtout s’ils sont seuls, sans famille ; malades mentaux ; jeunes enfants ; autant de cas qui placent la société légalisant l’euthanasie face au dilemme : renoncer à l’égalité devant une loi, ou s’arroger le droit de décider de donner la mort à un tiers non consentant. C’est la boîte de Pandore ultime. Inutile d’en dire plus.

Voilà, en gros, les raisons pour lesquelles je ne crois pas un instant à la possibilité de limiter l’euthanasie en quelque manière que ce soit. Celle-ci prendra sa propre dynamique et nous ne reviendrions en arrière qu’après un nombre intolérable de morts non désirées. Si même nous y revenons. C’est ce qui se passe en Belgique où de semestre en semestre, la loi s’étend. Actuellement, un groupe de médecins a préconisé l’extension de l’euthanasie à des malades sans leur consentement. Il est facile de dire que ce n’est qu’un projet. Il est dans le droit prolongement de la courbe et j’espère avoir montré pourquoi je ne crois pas qu’il soit possible de stopper cette courbe. Dès lors qu’elle existe, on s’est du même coup privé des outils qui le permettraient.

Un progrès, vraiment ?

Enfin, qu’on mesure bien ce que représente cette affaire : donner la mort est présenté par notre société comme un progrès. On a reproché à l’Eglise d’avoir pendant des siècles proposé la résignation comme idéal, en vue d’un salut éternel. Voici que nous allons légaliser l’idée que « si la vie est trop dure, il y a toujours l’euthanasie ». Curieux progrès en vérité, et funeste message.

L’euthanasie, ainsi que les prétentions à « vaincre la mort » (en réalité, la mort de vieillesse et elle seule), autre face de la même pièce, sont redoutables parce que ce sont des réponses aussi attrayantes que fausses à l’éternelle question que son caractère mortel, fragile, fini, pose à l’homme. A la différence de la médecine, elles ne supprimeront pas du monde la souffrance ni même la mort car en réalité, elles n’ont pas pour but de le faire, simplement de les masquer. Même la cyborgisation la plus avancée ne gommera pas la vulnérabilité de l’homme. Toutes ces soi-disant avancées ne feront que rendre plus cruelles les souffrances et les morts qu’elles seront impuissantes à conjurer, et à exclure, à retrancher davantage de la « bonne vie », et donc de la « bonne humanité » ceux – le plus grand nombre – qui y seront confrontés. On n’aura rien réglé du tout : juste amassé un gros tas de balayures sous le tapis, si gros qu’on devra porter d’épaisses œillères pour se le cacher, et la souffrance lorsqu’on s’y prendra les pieds et tombera du haut de tout notre orgueil n’en sera que plus terrible.

Volontairement, je n’ai pas fait appel aux arguments que je pourrais puiser dans ma foi. En effet, la Parole de Dieu ne consiste pas en un catalogue de caprices débités par une divinité incohérente et capricieuse, si elle existe, ou compilés par des scribes d’un autre âge, si elle n’existe pas : elle est Parole de Vie. C’est-à-dire, en très très simplifié, que ce n’est pas parce que tel précepte est réputé divin qu’il faut le considérer bon pour l’homme, mais parce que tel précepte provient d’un Dieu qui a souci de l’homme et ne lui édicte que des préceptes qu’Il sait bons pour l’homme. De là la possibilité de défendre des positions enracinées dans la foi chrétienne sans même avoir besoin de prononcer ces mots. Cela n’empêche pas qu’elles en proviennent.

J’espère avoir exposé de façon claire pourquoi c’est à cela que je crois, et pourquoi, par conséquent, il vaut mieux ne pas se lancer dans pareille pente glissante. La mort est toujours au bout, nous ne la rejoindrions que plus vite. La dignité de tout homme vivant ne peut être objet de négociation, car à l’instant même où cette négociation est déclarée ouverte, tout ce qui nous protège vole en éclats et il peut nous arriver n’importe quoi : plus aucun des obstacles que nous dresserons ne sera suffisamment résistant pour empêcher le curseur de reculer encore et encore.

Fête des Lumières, non. 8 décembre, oui !

« La Décroissance » du mois classe la Fête des lumières, abruptement, comme « la saloperie que nous n’achèterons pas ». S’ensuit un réquisitoire en règle, curieusement (ou pas) assez proche, en beaucoup plus fouillé, et verbalement un peu moins châtié, que le paragraphe suivant, que j’avais écrit en date du 10 décembre 2009 et publié sur un blog aujourd’hui disparu.

Le 8 décembre n’a pas été réussi.
Je parle de celui de la ville de Lyon, et du nôtre. La ville avait pourtant été avertie de ce qu’il fallait cesser de faire. Elle y avait plutôt bien réussi l’an dernier. La voilà retombée dans ses travers (…) Nous avons dû subir, hormis sur la cathédrale, rescapée du désastre, les sempiternelles projections de son et lumière, dues à ce qu’on préfère croire être des infographistes en première année, pour qui nos plus symboliques monuments ne sont rien d’autre que des écrans. (…)
En sortant rue Chenavard, croisant ceux qui y allaient en suivant la file d’attente gérée par la maréchaussée, j’étais pris d’une furieuse envie de crier « n’y allez pas », mais ils ne m’auraient pas cru.
Même Fourvière était laide. Tamponnée d’un lourd revêtement violacé incongru et sombre. Je la préfère dans son fauve de tous les soirs.
Heureusement, alors que les touristes s’agitaient dans les rues, aboyaient dans leur portable that they were at ze Fête des Lumières in Lyon, il est resté assez de Lyonnais pour sauver l’essentiel. Il y avait donc assez de fenêtres soulignées d’un tiret d’or fragile et tremblotant.
Nous marchions par la ville en faisant ces constats, et le résultat m’inquiétait. Qu’est-ce donc qui me séparait de cette foule heureuse ? qui m’empêchait, pour la première fois, de ressentir le bonheur d’un bain paisible de pure lyonnitude ? Qu’est-ce qui, pour la première fois, a fait que je n’ai même pas redouté que l’heure tourne et nous mène, implacablement, au neuf décembre ?
Je ressentais un incroyable vide. Comme s’il eût manqué quelque chose, quelque chose de dense, presque solide, comme un parfum entêtant, comme une mélodie douce, qui eût ressoudé le lien. Je ne ressentais plus aucune âme dans ce que je voyais.

C’est un poncif, mais aussi une réalité vécue : « la fête des Lumières », je n’achète pas. Cette année, nous ne sommes pas allés assister au spectacle des illuminations.

Pourtant, nous sommes sortis, le soir du 8 décembre, après avoir disposé nos lumignons, aux fenêtres de notre immeuble terne et sans relief, au bout d’une avenue de banlieue. Nous sommes rentrés à près de minuit, et pour la première fois depuis bien des années, heureux.
Cela n’a pas été plus compliqué que ça : un retour à l’essentiel. Nous avons rejoint la procession mariale diocésaine qui venait de s’ébranler de la place Saint-Jean, nous l’avons suivie, nous y avons participé.

Cette procession prenait d’autant plus de relief qu’elle faisait suite à celle de l’avant-veille à Erbil, Kurdistan irakien, où d’autres mains avaient porté les mêmes petits flambeaux, les mêmes banderoles, chanté dans une autre langue, mais avec à leur tête le même archevêque, le nôtre. Nous comptions retrouver là – et nous avons finalement retrouvé, devant le parvis de Fourvière – d’autres participants à l’opération ErbiLight, pèlerins de retour d’Irak ou grandes et petites mains de la « WarRoom » Internet lyonnaise. Les lumières allumées ici répondaient à celles de là-bas, la connexion s’établissait, l’union de prière incarnée selon le joli mot de Mahaut Herrmann achevait de s’accomplir.

Je n’ai pas de dévotion mariale particulière, à la base. Et l’importance de la prière est une réalité que je ne redécouvre que depuis quelques années, « la faute » à une éducation chrétienne d’un genre un peu particulier, qui tenait systématiquement à opposer la prière à l’action, la messe à la visite d’un pauvre, le spirituel au caritatif ici-maintenant, plutôt que d’enraciner, nourrir et de vivifier ceux-ci grâce à ceux-là. J’étais, jusque-là, perplexe sur les processions mariales.

Mais ce fut ainsi : visages connus et inconnus, voix connues et inconnues, étaient unis dans la prière, quelques divergences qu’il pût y avoir par ailleurs entre tous ces pèlerins. La procession du 8 décembre, même la diocésaine, attire les clichés comme le pantalon garance les rafales de mauser. « Truc d’intégristes », « bonne conscience de la bourgeoisie qui se garde bien de remettre en cause ceci cela », etc, vous voyez ce que je veux dire. Peu importe. Nous ne sommes ni intégristes, ni bourgeois, et encore moins du genre à ne-pas-remettre-en-cause-les-modèles-qui, nous étions là sans renoncer à quoi que ce soit de nous-mêmes, catholiques lecteurs de la Décroissance, engagés en écologie au quotidien, épris de DSE et même « de gauche » si l’on entend par là convaincus que le bien commun ne naît pas et ne naîtra jamais du « marché libre ». Nous avons participé à cette procession, parce que la communion qui en naissait, l’âme mariale de Lyon (sinon l’âme de Lyon tout court), était une réalité palpable et que nous la croyons capable de transcender ces clivages.
Transcender, sans pour autant « planer au-dessus ». Un Dieu incarné dans un nourrisson couché dans une mangeoire n’est pas un dieu « au-dessus de tout » ce qui constitue notre humanité, notre lutte pour la vie ici-bas. Il n’a pas créé ce monde comme un détail sans valeur : notre vie ici, ce n’est pas rien. Marie non plus n’est pas du genre à planer dans quelque éther inaccessible. C’est même pour cela qu’on la prie. C’est pour cela que nous la prions de nous donner la force pour agir dans ce monde-ci où le Christ nous appelle à préparer ses chemins.

Et lorsque la procession tourne de la rue Cléberg dans la montée Cardinal Decourtray, et que la Vierge de Fourvière se découvre aux regards, Lyon porte toute la prière du monde à la mère du Christ. Etre alors l’une de ces petites lumières – six mille, paraît-il – élève l’âme et surtout élargit le cœur.

Parvenus à Fourvière, nous avons assisté à la messe des jeunes. Là encore, si nous n’avons pas vu grand-chose, positionnés juste derrière un pilier, l’essentiel était ailleurs, et tout autour de nous, ainsi qu’en nous.

Après cela, finir la soirée par un temps partagé entre amis – là encore, une bonne part de la fine équipe ErbiLight – que serions-nous allés nous égarer dans le compacteur de foule des animations officielles ?

Nos cœurs étaient comblés.

#ErbiLight : derrière un buzz catho

L’opération #Erbilight est donc terminée. La délégation lyonnaise partie à la rencontre des chrétiens – et des autres minorités – chassés de leur terre par le soi-disant Etat islamique est rentrée, saine et sauve. Car ce n’était pas joué.
Peut-être sommes-nous à ce point gavés d’information que nous ne mesurons pas ce que cela signifie. Un peu avant treize heures, vendredi, nous avons croisé le groupe de ceux qui partaient. Des visages connus, des amis, sourire aux lèvres, sac au dos, l’excitation d’un départ : un camp scout ? des supporters en partance pour un quart de finale européen ? Non, ils partent pour l’Irak. Pour Erbil, à moins de vingt lieues des mitrailleuses islamistes.
Alors, c’est vrai. On a communiqué. On a fait savoir. On a usé des réseaux sociaux. On en a même joué. C’était puéril, à ce qu’il paraît, et la gravité du sujet ne le souffrait pas.
Avant toute chose, je dois préciser que mon seul rôle dans cette belle aventure a consisté à relayer les tweets, les articles, les liens. Un cran en-dessous du plus bas degré de l’échelle des petites mains du projet, vous voyez. Je n’ai eu aucun rôle dans les choix de communication. L’interprétation que j’en fais n’est peut-être pas du tout celle des décideurs. Je la livre ici telle que je l’ai ressentie, puisqu’elle n’a pas fait l’unanimité.
Le ton était donné avec un mot-dièse #Projetdeouf auquel s’accolait un autre : #teasingdeouf. Ce dernier aurait dû éclairer tout le monde : du buzz, oui, mais sans se prendre au sérieux. Une sorte de parodie, un brin d’autodérision, vous voyez – à l’image de ces deux personnages.
Jusqu’à ce que vienne l’heure de lever le rideau et de dévoiler la véritable nature du #Projetdeouf, qui pour le coup n’avait rien de parodique ni d’autodérision.
Rien de plus sérieux, puisqu’il s’agissait de porter aux chrétiens d’Irak la prière de leurs frères d’ailleurs, par le biais du diocèse de Lyon et de sa vénérable procession mariale du Huit décembre. Et surtout, surtout, il s’agissait de répondre à leur demande pressante : qu’on ne les oublie pas, et qu’on ne cesse pas de les porter dans nos prières.

Le décalage entre les termes du « teasing » et ceux du communiqué du Cardinal Barbarin, expliquant les motifs de ce second voyage en Irak de sa part, a interrogé, lui aussi. Peut-on faire rire avec les choses graves ? Ce qui est sérieux ne doit-il pas être traité avec sérieux de bout en bout ?
C’est un choix possible. N’étant pas professionnel de la communication, mon avis ne vaudra que ce qu’il vaut. Il est qu’on aurait pu, oui, faire sérieux, mais alors, je ne vois pas comment il aurait été possible de faire bien (efficace, s’entend), et en revanche je vois très bien dans quels pièges on aurait pu choir.

Il y a, aussi, que l’Église n’a pas eu à « faire djeunz » pour monter cette communication. On finit par oublier qu’en Église, et dans notre diocèse de Lyon, il y a des jeunes. Des vrais. Il y a même des geeks, des cathos deuxpointzéro, des twittos qui ont le swag et tout et tout. On aime ou on n’aime pas – mais ce n’était pas du « faux ». Ce sont vraiment des jeunes, ou des gens qui tâchent de le rester un peu dans leur tête même quand leur carte d’identité commence à asséner quelques démentis (c’est hélas mon cas). C’est peut-être aussi ça qui a surpris : la comm d’Eglise ravie aux vieilles dames caté de notre enfance, on pouvait ne plus y croire. Ce fut une rude bataille, mais au bout du compte, force resta au smartphone, contre le gâteau au yaourt. Allons, je taquine, bien sûr.

Cette comm, pour ma part, je l’apparente à la fameuse « affaire #GrosPretreCool ». Le sérieux du sujet n’impose pas la raideur, ni la grisaille, ni d’ailleurs le pathos, et on peut parler de choses sérieuses sur un ton léger. Il suffit d’un peu d’autodérision pour s’extraire du jeunisme affecté, tendance cuculiforme, de la « compote pour tous »

Mais le décalage entre le djeunz parodique assumé et la gravité de l’affaire, les risques pris par les participants sur place aussi, il m’a plu. Il surprend. Il titille.
Il n’a pas vocation à susciter des « oh ! » et des « ah ! » admiratifs. Juste à préparer le terrain, à ouvrir les attentions et les pensées, à y faire une place qui sera pour eux, eux qui en Irak ont quitté la Une de l’actualité depuis bien longtemps, et qui savent que cela signifie pour la majorité d’entre nous quitter complètement nos cœurs.

Ne pas les oublier. Si ce n’avait été le cœur de « l’opération », alors il est vrai, l’effervescence communicante eût été déplacée. Mais comment faire connaître sans dire, sans montrer ?

Mais peut-être aussi qu’au fond, ce que nous avons si fortement ressenti ce samedi vers 18h, perchés dans nos deux salles encombrées de portables fumants et pédalant dans la semoule d’un réseau saturé, quatre étages au-dessus de la place Saint-Jean, ne pouvait passer dans le goulet d’un tweet. Il fallait peut-être être un chrétien lyonnais pour éprouver de toute son âme ce que signifiaient ces images relayées sur KTO : les petits flambeaux gainés de papier que nous connaissons si bien, les banderoles « Merci Marie » si familières à nos yeux de gones. Mais là, c’est à Erbil, Kurdistan irakien. Nous avions les yeux rivés vers cet écran – je me suis retourné, je l’ai lu dans les regards – l’émotion d’une prière commune, de l’âme mariale de Lyon, comme si la procession se fût étendue, ininterrompue, d’ici jusque là-bas. Et c’est cela, aussi, que nous avons voulu transmettre, petites mains juste nanties d’un compte Twitter : l’expérience d’une union de prière, à la fois universelle et profondément lyonnaise. La volonté que notre ville donne le meilleur de sa foi à ses frères du diocèse de Mossoul.
Voilà pourquoi tant de messages, tant de tweets, tant de tout ce que vous voulez.

Ce n’est pas à Lyon. C’est à Erbil. (Photo Erbilight.org)

Et puis, que voulez-vous, c’étaient des amis qui étaient là-bas, aux côtés des chrétiens d’Irak. On les voyait tweeter – leur avatar familier apparaître sur l’écran – mais ils sont là-bas. Qu’est-ce que cela veut dire ? Que Tout Cela – la barbarie, la persécution, les camps de réfugiés, leur détresse, leur foi, leur espérance, la charité qui nous unit – ce n’est pas abstrait, c’est là, tout près de nous. C’est ça aussi, je crois, être « en union de prières », cette formule quelquefois banalisée d’un sec « UDP ».

Voilà. On peut toujours faire mieux. On peut toujours faire autrement. On pourra aussi toujours être critiqué par quelqu’un qui lui-même, ne fait rien ou fait quelque chose, fait moins bien ou fait mieux, a déjà fait ou n’a jamais fait. On pourra toujours, surtout, être accusé de n’agir que pour sa gloire personnelle – le tout à grand renfort de versets.
C’est dommage. Je retiendrai autre chose.

PS : exceptionnellement, je n’ouvrirai pas les commentaires sur cet article.

Et le pont tomba

Aujourd’hui, pas de polémiques.
Ce n’est pas qu’on en manque, ce n’est pas qu’il n’y ait pas de raisons, pour n’importe quel citoyen quelque peu préoccupé par sa cité, de dire « stop, on réfléchit ». Ce n’est pas qu’aujourd’hui soit un moins bon jour qu’un autre pour refuser la vie de canard sans tête – « vis ta vie et jouis sans penser, bosse, consomme, dors » – que notre bain culture nous assène comme dogme en 4×3 sur tous les murs.

C’est qu’aujourd’hui, enfin plus exactement avant-hier soir, une grand-mère a rejoint le Père et nous laisse un peu seuls.
On a beau, toujours, trouver que « c’est mieux que ». Quelle que soit la façon dont cela se passe, on répète que « c’est mieux que ça se soit passé comme ça » tout en faisant remarquer que « c’est plus difficile que si ç’avait été autrement ». Ce qui veut dire qu’il n’y a pas de bon moment, ni de bonne façon, ni, par conséquent, de mauvaise, et que de toutes les manières possibles, y compris les plus prévisibles, cela se termine de la même manière.
On met environ une journée à réaliser le vide qui s’est creusé et le pont qui s’est abîmé avec fracas. Car même vieux, même d’effondrement très prévisible, c’est toujours avec fracas qu’il s’écroule, et le fait même qu’il ait tenu fort longtemps, lézardé, branlant, moussu, nous avait accoutumés non pas à sa fin prévisible, mais à une illusion d’éternité.

Au tympan de nos vies, il y a, sauf rare exception, entre un et trois registres. Le registre, sur un tympan, vous voyez, c’est un cadre délimité avec ses personnages, d’une catégorie, d’une génération bien définies. Par exemple, on aura le Christ au centre, un registre d’anges ou d’apôtres, un d’élus, et un de damnés descendant avec force grincements de dents en direction de marmites où la coriandre même n’est pas garantie de culture biologique. Il y a donc le registre de nos parents, le décor de leur vie, leur carrière, leur trajectoire. Jusqu’à ce que nous quittions leur maison pour d’autres contrées, c’est aussi le nôtre. Au-dessus, on trouve celui de nos grands-parents, avec là encore, leur cadre de vie, leur existence, tout ce qui à nos yeux constitue leurs attributs symboliques, comme sur les statues de nos tympans romans. A Saint Pierre la clef, à notre grand-père sa pipe, ou à grand-mère la théière, ou sa recette fétiche, savoureuse ou redoutable, tout cela dans le cadre de leur village de Saint-Hippolyte-sur-Goutterolle quelque part dans un pli du Massif central, et ainsi de suite à chaque registre. Commençant notre vie de grandes personnes, nous ajoutons le nôtre : la ville où nous nous sommes fixés, notre quartier, notre paroisse, et déjà quelques épisodes de notre passé. Cela fait trois, et nous évoluons ainsi dans ce sentiment de complétude comme si le registre des grands-parents, qui perdure invariant depuis notre enfance, était voué à rester éternellement là à entourer le tympan – et à nous parler.
Puis vient le jour où ils ne sont plus et où le registre dégringole à bas, avec son grand-père tenant sa pipe, sa grand-mère servant le thé et le jardin de Saint-Quelque chose. Il n’en reste que deux et ce qui est tombé ne sera plus. Quand même nous aurons commencé à modeler un nouveau registre numéro trois, celui de nos propres enfants, il n’y aura plus la voix de grand-mère proposant le thé, ni la verdure du petit village autour de leur propre tympan, et ces figures ne leur seront que des photos, et ce village une pure abstraction.
On voudrait tout retenir et que l’avancée du temps ne nous oblige pas à déposer un bagage pour en emporter un autre. On voudrait que la taille du tympan fût infinie. Hélas, par cela même que c’est un tympan, nous ne pouvons y trouver notre place qu’en repoussant d’un rang le plus ancien vers l’extérieur, sans quoi nous serions écrasés dans une position centrale réduite à la taille d’une tête d’épingle, ou d’un grain de blé perdu.
Alors le registre extérieur recule, se distend, se fendille et tombe. De vieilles superstitions frappaient d’ailleurs d’une malédiction ridicule l’enfant né à peu de distance calendaire du décès d’un ancêtre : il l’avait tué pour prendre sa place, disait-on. Stupide croyance qui renaît, d’ailleurs, sous d’autres formes, dans… Non, j’ai dit pas de polémique, et d’ailleurs j’en ai parlé il y a très peu de temps.

Voici, nos registres extérieurs sont presque entièrement tombés maintenant et la vie achève de s’en retirer. C’est l’une des expériences humaines les plus universelles et les plus banales, en sorte que ces lignes sont certainement, elles aussi, d’une absolue banalité. Tant pis.
Il reste à édifier, côté intérieur, et à ne pas perdre le souvenir, côté extérieur. Ma femme s’occupe de généalogie, et je m’y perdais, je l’avoue, dans les « tantes des cousines d’une sœur de la grand-mère X, la grand-mère de grand-mère ». Sauf que, longévité oblige, sa grand-mère, celle qui vient de nous quitter, en savait long sur toutes ces personnes et en avait connu beaucoup par des témoignages de première main : quand on a 88 ans et qu’on a eu une grand-mère centenaire, on peut transmettre un souvenir de première main sur l’occupation prussienne de 70, par exemple. Et ainsi, « en plus de tout le reste » – vous ne m’en voudrez pas de ne pas détailler – elle était une main tendue, une passerelle vivante vers tous ces noms qui, sans cela, n’eussent été que des caractères sur un bout de papier. La recherche généalogique brute recoupée avec ses souvenirs insufflait vie à ces personnages, jusqu’à la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Et comme les registres enserrent et composent le tympan, les siècles passés vivaient encore et charpentaient ferme la jeune vie qui venait à leur suite. Nous savions d’où nous venions puisque nous pouvions le voir, l’entendre, et même encore un peu nous y rendre.

Le pont est tombé. Nous pouvons continuer notre route et nous retourner pour voir d’où nous venons, mais de plus loin.
Vous avez remarqué qu’il n’a pas été question d’Espérance dans ce billet.
C’est vrai. Ce n’est pas qu’il en manque. C’est simplement un autre… registre. Un autre tympan, même, et je le garde pour d’autres murs qu’ici. Ce n’est pas parce qu’on ne la voit pas qu’elle n’y est pas ; c’est un peu comme le Christ.

Ne pensons pas par packs !

Il y a de cela pas mal d’années – c’était même « au tournant du siècle » – j’avais un statut que nous dirions aujourd’hui de stagiaire, pour vous situer la chose, dans une association de protection de la nature.
C’était l’époque de la bataille de la chasse de nuit ; vous vous souvenez ? la grande querelle qui soi-disant embrasait les campagnes, pour la défense d’une « tradition » insignifiante avant les années soixante et ne concernant que le littoral atlantique, dans le cadre de laquelle une population de chasseurs sans doute massivement nyctalope s’arrogeait le droit d’inonder le ciel nocturne de leurs projectiles, comme d’aveugles Flakvierlings, au moindre bruit d’ailes.
Et donc, au cours d’une conversation près d’une cafetière, j’eus le malheur, à la question qui était faite, de révéler que, le samedi soir précédent, je m’étais rendu au stade de notre petite ville, pour assister à un match de football, en l’espèce la victoire trois à zéro des locaux dans le cadre du championnat de Division d’honneur, c’est-à-dire du sixième échelon du football français.
À ce moment-là, un collègue qui passait dans le coin stoppa pile, tourna vers moi des yeux en rond de chapeau et lâcha d’un ton qu’on pouvait qualifier de révolteffaré : « T’aimes le foot toi ? Et donc t’es pour la chasse de nuit ? »

Je l’avoue : je restai bé quelques secondes, le temps de remonter la chaîne de pensée qui l’avait mené en un clin d’œil du football de niveau régional aux canardocides noctambules du marais du coin.

Je venais de découvrir la pensée par packs.

Bon, j’exagère. Je l’avais déjà bien croisée auparavant, mais pas à ce degré-là. Qu’avait-il voulu dire ?
Que dans son esprit :
Aller voir un match égale aimer le foot. Aimer le foot égale être nationaliste et raciste. Donc aimer le foot égale être d’extrême-droite. Le parti qui défendait la chasse de nuit se rapprochait plus de l’extrême droite que d’aucun autre. Donc aimer le foot égale se sentir proche du parti défendant la chasse de nuit.
Donc aller voir un match de DH un samedi soir égale être pour la chasse de nuit. Pif paf pan !

C’est cela, la pensée par packs, dans toute sa mécanique diabolique, imparable, et digne génératrice d’absurdités à l’occasion révoltantes.
Aussi solide, aussi circulaire aussi que le mur d’acier dans lequel elle enferme l’autre pour mieux l’exclure.

Dans la pensée par packs, le monde est divisé en catégories à qui l’on attribue non pas un, mais une liste – un pack – d’attributs propres que l’on a décrétés cohérents entre eux. Sitôt que l’autre est affecté à une catégorie, on l’affuble de tous les attributs de sa catégorie, et on lui dénie le droit à présenter aussi l’un ou l’autre des attributs qui, pour nous, relève d’une autre catégorie.
Avant tout, nous aurons pris soin de nous placer nous-mêmes dans la catégorie la plus avantageuse.
Ainsi, pas la peine de nous fatiguer à rencontrer l’autre : nous ne pouvons rien avoir en commun. Nous ne pouvons pas même nous rencontrer sur quelque convergence. Présumée impossible, elle sera déclarée suspecte. « Untel a des idées intéressantes, mais d’où vient-il ? Pas de chez nous ? Ah, c’est donc une tentative d’entrisme. »
Réciproquement, c’est rassurant : l’entre-soi nous garantit de ne fréquenter que des personnes hautement recommandables, avec qui nous avons tout en commun.

Bref, ce système présente tant d’avantages qu’il n’est pas étonnant qu’on lui trouve de très nombreux défenseurs.

Et je pense que vous l’aviez vu venir depuis le début, il semble qu’entre catholiques de France, nous ayons comme une poussée de cette pratique. Une série de manifestes ont fleuri, jusqu’à des classifications, proclamant avec force qu’il existe « des catholiques comme ceci-cela-ceci-cela ; ils accordent de l’importance à ceci-cela ; ils ont soutenu untel ou untel ; ils se réclament de. D’autres se concentrent sur. Ils pensent ceci, disent cela, et sont proches d’untel. » Etc. Toujours des packs. Toujours des associations.

Nous approchons du stade où quelqu’un décryptera de la catholicité « de gauche » ou « de droite » dans le fait de dire « chocolatine » ou « pain au chocolat » et où nous lirons des affirmations du genre : « Ils sont ouverts, ont le souci du pauvre, et mangent des pains au chocolat, qu’on emballe dans des sacs », et en vis-à-vis « Ils se caractérisent par leur souci du plus fragile, de l’enfant, de la famille, et leur fidélité à la chocolatine qu’on place dans une poche ». Malheur à qui commandera un pain au chocolat, on lui rétorquera « Vous êtes donc pour la GPA ? ».
J’exagère, mais vous voyez l’idée.

Et chacun, bien sûr, de se décerner les meilleurs attributs – nous, c’est le souci des pauvres (d’où l’on peut conclure que les autres s’en fichent) ; nous, c’est la fidélité à l’Église (les autres sentent-ils le fagot ?) ; nous, c’est la famille (à se demander si les autres mangent les enfants avec de la moutarde à l’ancienne).
C’est ce qu’ont entrepris les plus futés des Corinthiens tancés par Paul (1 Co 1, 12), ceux qui ont l’adresse, à ceux qui se réclament de Paul ou d’Apollos : « Moi, j’appartiens au Christ. » Imparable !

Alors ? Bien sûr qu’il y a des tendances, des familles, des idées qui vont plus souvent ensemble et des groupes qui présentent un faisceau de caractéristiques communes. Mais ce ne sont là que des généralités floues, souvent de l’avis même de leurs auteurs. L’ennui, c’est qu’à force de les ressasser, on en oublie ces réserves, ces précautions méthodologiques ou oratoires. On oublie qu’il n’y a là que de vagues pôles, des nébuleuses larges, diffuses, aux franges vastes, aux frontières incertaines: on les absolutise. On gomme de même celui qui ne rentre décidément pas dans la subdivision décrétée. Nous vissons notre interlocuteur à l’une de ces ellipses colorées et l’y prions de s’y tenir, de gré ou de force.
Nous oublions qu’il y a avant tout des chrétiens en marche, qui s’interrogent, discutent, évoluent aussi rien qu’en prenant de l’âge, de l’expérience, du vécu doux ou amer. Il y a des lignes qui bougent, des rencontres improbables, des convergences étonnantes, des transversaux. Il y a aussi la réalité qui disperse nos propres préjugés, ces préjugés qui nous font ériger en vérités des « cohérences » auxquelles ceux à qui nous les prêtons n’adhèrent pas, à l’instar de celles assenées par mon collègue.

Tout cela, la pensée par packs l’enferme, l’écrase, le broie sous son étreinte de fer. Elle crie son amour de notre classification, de nos clivages bien commodes, surtout quand nous avons pris soin de préciser : « Nous – les Bons », « Eux-les Méchants ». Par exemple, tous ceux qui posteront un commentaire critique sont des méchants. Je lirai en vous des ennemis de la foi catholique et des oedicnèmes criards, qui n’ont souci ni du faible, ni du pauvre, ni des oiseaux des champs. Et je vous avertis également que je ne mange que des chocolatines. Vous êtes prévenus.

Qui a commencé ? Qui a classé tel ou tel parmi telle ou telle catégorie ? Cela ne m’intéresse pas. Lâcheté ? Peut-être. Allez savoir. Ces classifications des Autres ont aussi cet avantage qu’on ne peut pas plus en démontrer la fausseté que la véracité. Il est aisé de réduire le contrevenant à une exception rarissime, non significative. C’est que nous ne renonçons pas aisément à une simplification, surtout quand elle est commode, valorisante pour nous, et propre à nous épargner la rencontre de l’autre au profit d’un rassurant entre-soi.

Cette conclusion est très ecclésialement correcte, j’en conviens. Nous aimons tous manier ces formules ronflantes de l’accueil de l’Autre, de mon frère dans toute sa différence, et beaucoup moins passer à l’acte. C’est normal. Si cela allait de soi, il n’y aurait pas besoin de se le rappeler encore et encore. Et je ne suis pas, pour ma part, un as du dialogue ni de l’accueil de l’autre, inutile de pavaner le contraire.

Reste que, j’en suis convaincu, en ces temps-ci l’Esprit souffle, les lignes bougent et nos clivages trentenaires sont vraiment dépassés. Dépassés en ce sens qu’ils nous privent de ce mouvement, de cette vie. Alors, cessons de chercher à débusquer en l’autre « d’où il vient » – de laquelle des « familles » (politiques ?) auxquelles nous tenons tant. Il nous le dira de toute façon lui-même et nous risquons d’être surpris.

Enfin, pour ceux qui tiendraient malgré à savoir « d’où je viens », je les renverrai tout simplement à ce billet de Mahaut Herrmann: « Confession d’une enfant de la gauche » que j’aurais pu écrire presque à l’identique (et pour cause.)

Et pour moi, c’est poche, crayon de bois, et chocolatine.

Recevoir pour mieux donner ? Questions de Pentecôte

Aujourd’hui, notre prêtre est revenu longuement, dans son homélie, sur ces versets bien connus de la seconde lecture de la Pentecôte :
« Les dons de la grâce sont variés, mais c’est toujours le même Esprit. Les fonctions dans l’Église sont variées, mais c’est toujours le même Seigneur. Les activités sont variées, mais c’est toujours le même Dieu qui agit en tous. Chacun reçoit le don de manifester l’Esprit en vue du bien de tous. » (1 Co 12, 4-7)
Ce texte fait bien sûr écho à la Parabole des talents ; et le célébrant de souligner que nous sommes appelés, non à hiérarchiser les dons, ni à envier ceux des autres, ni à nous glorifier des nôtres, mais à rendre grâce pour tant de diversité, de complémentarité, et à faire fructifier notre propre don pour le bien commun.

Voilà bien une parole d’actualité, et fort dérangeante : je reçois, mais c’est pour donner.

Je me souviens avoir lu sur un forum consacré à la précocité intellectuelle des commentaires de ces versets, de cette vision. Dans une communauté de personnes particulièrement placées pour savoir que c’est qu’avoir reçu des dons peu communs – et beaucoup d’ennuis tout aussi peu communs en contrepartie il est vrai ! – dominait une véritable indignation. « Qu’est-ce que c’est que cette histoire de dons qu’on reçoit pour les mettre au service de je ne sais quoi ? Je ne dois aucun service à quiconque, mes talents sont à moi et pour moi ».

Réaction humaine, et des plus répandues. Au premier abord, quel marché de dupes, s’il faut redonner ce qu’on a reçu ! Si l’on ne retire pas de bénéfice de ce qu’on a reçu…

Et pourtant, et justement parce que les dons sont variés, si nous jouons tous le jeu, alors, au lieu de ne recevoir que les étroits dividendes d’une exploitation égocentrée de nos propres atouts, chacun reçoit la grâce qui rayonne des talents de tous.

Reste la difficulté de s’y mettre et de faire confiance à l’autre… mais l’autre, c’est l’Esprit qui l’appelle, comme moi… alors, si je choisis de compter sur moi-même et pas sur Lui… c’est que je crois davantage en moi-même qu’en l’Esprit ?…

Lâcher la prise sur nous-mêmes et sortir d’un comportement de compétition, de jungle, pour une vie de communauté… Une vie aussi où nous ne sommes plus notre propre alpha et oméga.
Et aussi oser annoncer au monde que donner plutôt que garder pour soi, c’est une Bonne nouvelle !

Il y a de quoi alimenter mille révolutions !

L’autre réaction tout aussi humaine est de relire Paul et s’attrister : « mais moi, je n’ai rien reçu du tout… Qu’est-ce que c’est que cette justice distributive… Je fais partie des délaissés, des mal-aimés »…
C’est vrai, quoi, qu’est-ce que j’ai comme don ?
… C’est encore plus difficile, je crois, à résoudre… Bien sûr, il est facile de dire « ouvre tes fenêtres et tu recevras ». C’est vrai, nous pouvons être fermés. Mais il est tout aussi vrai que même en croyant très fort que la grâce et les dons sont réellement donnés à tous en surabondance, qu’il n’est pas possible de n’avoir aucun don de l’Esprit qui nous soit destiné parce que ça n’existe pas, on peut avoir bien du mal à le voir.
Par-delà nos échecs, nos tracas, nos difficultés petites et grandes…
Par-delà un entourage, une société, un milieu qui nous jauge à son aune de « compétitivité » qui, certes, n’est pas l’aune de Dieu…
« Je n’ai aucun talent aux yeux des hommes, des performances des hommes… et pourtant j’en ai reçu de Dieu ! »

Là, on est parti pour une révolution intérieure… et peut-être pour mettre le feu au monde, après cela.

C’est le programme !
Et vous, vous y parvenez comment ?
(et si vous n’y parvenez pas, c’est tout aussi intéressant à partager !)