Fête des Lumières, non. 8 décembre, oui !

« La Décroissance » du mois classe la Fête des lumières, abruptement, comme « la saloperie que nous n’achèterons pas ». S’ensuit un réquisitoire en règle, curieusement (ou pas) assez proche, en beaucoup plus fouillé, et verbalement un peu moins châtié, que le paragraphe suivant, que j’avais écrit en date du 10 décembre 2009 et publié sur un blog aujourd’hui disparu.

Le 8 décembre n’a pas été réussi.
Je parle de celui de la ville de Lyon, et du nôtre. La ville avait pourtant été avertie de ce qu’il fallait cesser de faire. Elle y avait plutôt bien réussi l’an dernier. La voilà retombée dans ses travers (…) Nous avons dû subir, hormis sur la cathédrale, rescapée du désastre, les sempiternelles projections de son et lumière, dues à ce qu’on préfère croire être des infographistes en première année, pour qui nos plus symboliques monuments ne sont rien d’autre que des écrans. (…)
En sortant rue Chenavard, croisant ceux qui y allaient en suivant la file d’attente gérée par la maréchaussée, j’étais pris d’une furieuse envie de crier « n’y allez pas », mais ils ne m’auraient pas cru.
Même Fourvière était laide. Tamponnée d’un lourd revêtement violacé incongru et sombre. Je la préfère dans son fauve de tous les soirs.
Heureusement, alors que les touristes s’agitaient dans les rues, aboyaient dans leur portable that they were at ze Fête des Lumières in Lyon, il est resté assez de Lyonnais pour sauver l’essentiel. Il y avait donc assez de fenêtres soulignées d’un tiret d’or fragile et tremblotant.
Nous marchions par la ville en faisant ces constats, et le résultat m’inquiétait. Qu’est-ce donc qui me séparait de cette foule heureuse ? qui m’empêchait, pour la première fois, de ressentir le bonheur d’un bain paisible de pure lyonnitude ? Qu’est-ce qui, pour la première fois, a fait que je n’ai même pas redouté que l’heure tourne et nous mène, implacablement, au neuf décembre ?
Je ressentais un incroyable vide. Comme s’il eût manqué quelque chose, quelque chose de dense, presque solide, comme un parfum entêtant, comme une mélodie douce, qui eût ressoudé le lien. Je ne ressentais plus aucune âme dans ce que je voyais.

C’est un poncif, mais aussi une réalité vécue : « la fête des Lumières », je n’achète pas. Cette année, nous ne sommes pas allés assister au spectacle des illuminations.

Pourtant, nous sommes sortis, le soir du 8 décembre, après avoir disposé nos lumignons, aux fenêtres de notre immeuble terne et sans relief, au bout d’une avenue de banlieue. Nous sommes rentrés à près de minuit, et pour la première fois depuis bien des années, heureux.
Cela n’a pas été plus compliqué que ça : un retour à l’essentiel. Nous avons rejoint la procession mariale diocésaine qui venait de s’ébranler de la place Saint-Jean, nous l’avons suivie, nous y avons participé.

Cette procession prenait d’autant plus de relief qu’elle faisait suite à celle de l’avant-veille à Erbil, Kurdistan irakien, où d’autres mains avaient porté les mêmes petits flambeaux, les mêmes banderoles, chanté dans une autre langue, mais avec à leur tête le même archevêque, le nôtre. Nous comptions retrouver là – et nous avons finalement retrouvé, devant le parvis de Fourvière – d’autres participants à l’opération ErbiLight, pèlerins de retour d’Irak ou grandes et petites mains de la « WarRoom » Internet lyonnaise. Les lumières allumées ici répondaient à celles de là-bas, la connexion s’établissait, l’union de prière incarnée selon le joli mot de Mahaut Herrmann achevait de s’accomplir.

Je n’ai pas de dévotion mariale particulière, à la base. Et l’importance de la prière est une réalité que je ne redécouvre que depuis quelques années, « la faute » à une éducation chrétienne d’un genre un peu particulier, qui tenait systématiquement à opposer la prière à l’action, la messe à la visite d’un pauvre, le spirituel au caritatif ici-maintenant, plutôt que d’enraciner, nourrir et de vivifier ceux-ci grâce à ceux-là. J’étais, jusque-là, perplexe sur les processions mariales.

Mais ce fut ainsi : visages connus et inconnus, voix connues et inconnues, étaient unis dans la prière, quelques divergences qu’il pût y avoir par ailleurs entre tous ces pèlerins. La procession du 8 décembre, même la diocésaine, attire les clichés comme le pantalon garance les rafales de mauser. « Truc d’intégristes », « bonne conscience de la bourgeoisie qui se garde bien de remettre en cause ceci cela », etc, vous voyez ce que je veux dire. Peu importe. Nous ne sommes ni intégristes, ni bourgeois, et encore moins du genre à ne-pas-remettre-en-cause-les-modèles-qui, nous étions là sans renoncer à quoi que ce soit de nous-mêmes, catholiques lecteurs de la Décroissance, engagés en écologie au quotidien, épris de DSE et même « de gauche » si l’on entend par là convaincus que le bien commun ne naît pas et ne naîtra jamais du « marché libre ». Nous avons participé à cette procession, parce que la communion qui en naissait, l’âme mariale de Lyon (sinon l’âme de Lyon tout court), était une réalité palpable et que nous la croyons capable de transcender ces clivages.
Transcender, sans pour autant « planer au-dessus ». Un Dieu incarné dans un nourrisson couché dans une mangeoire n’est pas un dieu « au-dessus de tout » ce qui constitue notre humanité, notre lutte pour la vie ici-bas. Il n’a pas créé ce monde comme un détail sans valeur : notre vie ici, ce n’est pas rien. Marie non plus n’est pas du genre à planer dans quelque éther inaccessible. C’est même pour cela qu’on la prie. C’est pour cela que nous la prions de nous donner la force pour agir dans ce monde-ci où le Christ nous appelle à préparer ses chemins.

Et lorsque la procession tourne de la rue Cléberg dans la montée Cardinal Decourtray, et que la Vierge de Fourvière se découvre aux regards, Lyon porte toute la prière du monde à la mère du Christ. Etre alors l’une de ces petites lumières – six mille, paraît-il – élève l’âme et surtout élargit le cœur.

Parvenus à Fourvière, nous avons assisté à la messe des jeunes. Là encore, si nous n’avons pas vu grand-chose, positionnés juste derrière un pilier, l’essentiel était ailleurs, et tout autour de nous, ainsi qu’en nous.

Après cela, finir la soirée par un temps partagé entre amis – là encore, une bonne part de la fine équipe ErbiLight – que serions-nous allés nous égarer dans le compacteur de foule des animations officielles ?

Nos cœurs étaient comblés.

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#ErbiLight : derrière un buzz catho

L’opération #Erbilight est donc terminée. La délégation lyonnaise partie à la rencontre des chrétiens – et des autres minorités – chassés de leur terre par le soi-disant Etat islamique est rentrée, saine et sauve. Car ce n’était pas joué.
Peut-être sommes-nous à ce point gavés d’information que nous ne mesurons pas ce que cela signifie. Un peu avant treize heures, vendredi, nous avons croisé le groupe de ceux qui partaient. Des visages connus, des amis, sourire aux lèvres, sac au dos, l’excitation d’un départ : un camp scout ? des supporters en partance pour un quart de finale européen ? Non, ils partent pour l’Irak. Pour Erbil, à moins de vingt lieues des mitrailleuses islamistes.
Alors, c’est vrai. On a communiqué. On a fait savoir. On a usé des réseaux sociaux. On en a même joué. C’était puéril, à ce qu’il paraît, et la gravité du sujet ne le souffrait pas.
Avant toute chose, je dois préciser que mon seul rôle dans cette belle aventure a consisté à relayer les tweets, les articles, les liens. Un cran en-dessous du plus bas degré de l’échelle des petites mains du projet, vous voyez. Je n’ai eu aucun rôle dans les choix de communication. L’interprétation que j’en fais n’est peut-être pas du tout celle des décideurs. Je la livre ici telle que je l’ai ressentie, puisqu’elle n’a pas fait l’unanimité.
Le ton était donné avec un mot-dièse #Projetdeouf auquel s’accolait un autre : #teasingdeouf. Ce dernier aurait dû éclairer tout le monde : du buzz, oui, mais sans se prendre au sérieux. Une sorte de parodie, un brin d’autodérision, vous voyez – à l’image de ces deux personnages.
Jusqu’à ce que vienne l’heure de lever le rideau et de dévoiler la véritable nature du #Projetdeouf, qui pour le coup n’avait rien de parodique ni d’autodérision.
Rien de plus sérieux, puisqu’il s’agissait de porter aux chrétiens d’Irak la prière de leurs frères d’ailleurs, par le biais du diocèse de Lyon et de sa vénérable procession mariale du Huit décembre. Et surtout, surtout, il s’agissait de répondre à leur demande pressante : qu’on ne les oublie pas, et qu’on ne cesse pas de les porter dans nos prières.

Le décalage entre les termes du « teasing » et ceux du communiqué du Cardinal Barbarin, expliquant les motifs de ce second voyage en Irak de sa part, a interrogé, lui aussi. Peut-on faire rire avec les choses graves ? Ce qui est sérieux ne doit-il pas être traité avec sérieux de bout en bout ?
C’est un choix possible. N’étant pas professionnel de la communication, mon avis ne vaudra que ce qu’il vaut. Il est qu’on aurait pu, oui, faire sérieux, mais alors, je ne vois pas comment il aurait été possible de faire bien (efficace, s’entend), et en revanche je vois très bien dans quels pièges on aurait pu choir.

Il y a, aussi, que l’Église n’a pas eu à « faire djeunz » pour monter cette communication. On finit par oublier qu’en Église, et dans notre diocèse de Lyon, il y a des jeunes. Des vrais. Il y a même des geeks, des cathos deuxpointzéro, des twittos qui ont le swag et tout et tout. On aime ou on n’aime pas – mais ce n’était pas du « faux ». Ce sont vraiment des jeunes, ou des gens qui tâchent de le rester un peu dans leur tête même quand leur carte d’identité commence à asséner quelques démentis (c’est hélas mon cas). C’est peut-être aussi ça qui a surpris : la comm d’Eglise ravie aux vieilles dames caté de notre enfance, on pouvait ne plus y croire. Ce fut une rude bataille, mais au bout du compte, force resta au smartphone, contre le gâteau au yaourt. Allons, je taquine, bien sûr.

Cette comm, pour ma part, je l’apparente à la fameuse « affaire #GrosPretreCool ». Le sérieux du sujet n’impose pas la raideur, ni la grisaille, ni d’ailleurs le pathos, et on peut parler de choses sérieuses sur un ton léger. Il suffit d’un peu d’autodérision pour s’extraire du jeunisme affecté, tendance cuculiforme, de la « compote pour tous »

Mais le décalage entre le djeunz parodique assumé et la gravité de l’affaire, les risques pris par les participants sur place aussi, il m’a plu. Il surprend. Il titille.
Il n’a pas vocation à susciter des « oh ! » et des « ah ! » admiratifs. Juste à préparer le terrain, à ouvrir les attentions et les pensées, à y faire une place qui sera pour eux, eux qui en Irak ont quitté la Une de l’actualité depuis bien longtemps, et qui savent que cela signifie pour la majorité d’entre nous quitter complètement nos cœurs.

Ne pas les oublier. Si ce n’avait été le cœur de « l’opération », alors il est vrai, l’effervescence communicante eût été déplacée. Mais comment faire connaître sans dire, sans montrer ?

Mais peut-être aussi qu’au fond, ce que nous avons si fortement ressenti ce samedi vers 18h, perchés dans nos deux salles encombrées de portables fumants et pédalant dans la semoule d’un réseau saturé, quatre étages au-dessus de la place Saint-Jean, ne pouvait passer dans le goulet d’un tweet. Il fallait peut-être être un chrétien lyonnais pour éprouver de toute son âme ce que signifiaient ces images relayées sur KTO : les petits flambeaux gainés de papier que nous connaissons si bien, les banderoles « Merci Marie » si familières à nos yeux de gones. Mais là, c’est à Erbil, Kurdistan irakien. Nous avions les yeux rivés vers cet écran – je me suis retourné, je l’ai lu dans les regards – l’émotion d’une prière commune, de l’âme mariale de Lyon, comme si la procession se fût étendue, ininterrompue, d’ici jusque là-bas. Et c’est cela, aussi, que nous avons voulu transmettre, petites mains juste nanties d’un compte Twitter : l’expérience d’une union de prière, à la fois universelle et profondément lyonnaise. La volonté que notre ville donne le meilleur de sa foi à ses frères du diocèse de Mossoul.
Voilà pourquoi tant de messages, tant de tweets, tant de tout ce que vous voulez.

Ce n’est pas à Lyon. C’est à Erbil. (Photo Erbilight.org)

Et puis, que voulez-vous, c’étaient des amis qui étaient là-bas, aux côtés des chrétiens d’Irak. On les voyait tweeter – leur avatar familier apparaître sur l’écran – mais ils sont là-bas. Qu’est-ce que cela veut dire ? Que Tout Cela – la barbarie, la persécution, les camps de réfugiés, leur détresse, leur foi, leur espérance, la charité qui nous unit – ce n’est pas abstrait, c’est là, tout près de nous. C’est ça aussi, je crois, être « en union de prières », cette formule quelquefois banalisée d’un sec « UDP ».

Voilà. On peut toujours faire mieux. On peut toujours faire autrement. On pourra aussi toujours être critiqué par quelqu’un qui lui-même, ne fait rien ou fait quelque chose, fait moins bien ou fait mieux, a déjà fait ou n’a jamais fait. On pourra toujours, surtout, être accusé de n’agir que pour sa gloire personnelle – le tout à grand renfort de versets.
C’est dommage. Je retiendrai autre chose.

PS : exceptionnellement, je n’ouvrirai pas les commentaires sur cet article.

Et le pont tomba

Aujourd’hui, pas de polémiques.
Ce n’est pas qu’on en manque, ce n’est pas qu’il n’y ait pas de raisons, pour n’importe quel citoyen quelque peu préoccupé par sa cité, de dire « stop, on réfléchit ». Ce n’est pas qu’aujourd’hui soit un moins bon jour qu’un autre pour refuser la vie de canard sans tête – « vis ta vie et jouis sans penser, bosse, consomme, dors » – que notre bain culture nous assène comme dogme en 4×3 sur tous les murs.

C’est qu’aujourd’hui, enfin plus exactement avant-hier soir, une grand-mère a rejoint le Père et nous laisse un peu seuls.
On a beau, toujours, trouver que « c’est mieux que ». Quelle que soit la façon dont cela se passe, on répète que « c’est mieux que ça se soit passé comme ça » tout en faisant remarquer que « c’est plus difficile que si ç’avait été autrement ». Ce qui veut dire qu’il n’y a pas de bon moment, ni de bonne façon, ni, par conséquent, de mauvaise, et que de toutes les manières possibles, y compris les plus prévisibles, cela se termine de la même manière.
On met environ une journée à réaliser le vide qui s’est creusé et le pont qui s’est abîmé avec fracas. Car même vieux, même d’effondrement très prévisible, c’est toujours avec fracas qu’il s’écroule, et le fait même qu’il ait tenu fort longtemps, lézardé, branlant, moussu, nous avait accoutumés non pas à sa fin prévisible, mais à une illusion d’éternité.

Au tympan de nos vies, il y a, sauf rare exception, entre un et trois registres. Le registre, sur un tympan, vous voyez, c’est un cadre délimité avec ses personnages, d’une catégorie, d’une génération bien définies. Par exemple, on aura le Christ au centre, un registre d’anges ou d’apôtres, un d’élus, et un de damnés descendant avec force grincements de dents en direction de marmites où la coriandre même n’est pas garantie de culture biologique. Il y a donc le registre de nos parents, le décor de leur vie, leur carrière, leur trajectoire. Jusqu’à ce que nous quittions leur maison pour d’autres contrées, c’est aussi le nôtre. Au-dessus, on trouve celui de nos grands-parents, avec là encore, leur cadre de vie, leur existence, tout ce qui à nos yeux constitue leurs attributs symboliques, comme sur les statues de nos tympans romans. A Saint Pierre la clef, à notre grand-père sa pipe, ou à grand-mère la théière, ou sa recette fétiche, savoureuse ou redoutable, tout cela dans le cadre de leur village de Saint-Hippolyte-sur-Goutterolle quelque part dans un pli du Massif central, et ainsi de suite à chaque registre. Commençant notre vie de grandes personnes, nous ajoutons le nôtre : la ville où nous nous sommes fixés, notre quartier, notre paroisse, et déjà quelques épisodes de notre passé. Cela fait trois, et nous évoluons ainsi dans ce sentiment de complétude comme si le registre des grands-parents, qui perdure invariant depuis notre enfance, était voué à rester éternellement là à entourer le tympan – et à nous parler.
Puis vient le jour où ils ne sont plus et où le registre dégringole à bas, avec son grand-père tenant sa pipe, sa grand-mère servant le thé et le jardin de Saint-Quelque chose. Il n’en reste que deux et ce qui est tombé ne sera plus. Quand même nous aurons commencé à modeler un nouveau registre numéro trois, celui de nos propres enfants, il n’y aura plus la voix de grand-mère proposant le thé, ni la verdure du petit village autour de leur propre tympan, et ces figures ne leur seront que des photos, et ce village une pure abstraction.
On voudrait tout retenir et que l’avancée du temps ne nous oblige pas à déposer un bagage pour en emporter un autre. On voudrait que la taille du tympan fût infinie. Hélas, par cela même que c’est un tympan, nous ne pouvons y trouver notre place qu’en repoussant d’un rang le plus ancien vers l’extérieur, sans quoi nous serions écrasés dans une position centrale réduite à la taille d’une tête d’épingle, ou d’un grain de blé perdu.
Alors le registre extérieur recule, se distend, se fendille et tombe. De vieilles superstitions frappaient d’ailleurs d’une malédiction ridicule l’enfant né à peu de distance calendaire du décès d’un ancêtre : il l’avait tué pour prendre sa place, disait-on. Stupide croyance qui renaît, d’ailleurs, sous d’autres formes, dans… Non, j’ai dit pas de polémique, et d’ailleurs j’en ai parlé il y a très peu de temps.

Voici, nos registres extérieurs sont presque entièrement tombés maintenant et la vie achève de s’en retirer. C’est l’une des expériences humaines les plus universelles et les plus banales, en sorte que ces lignes sont certainement, elles aussi, d’une absolue banalité. Tant pis.
Il reste à édifier, côté intérieur, et à ne pas perdre le souvenir, côté extérieur. Ma femme s’occupe de généalogie, et je m’y perdais, je l’avoue, dans les « tantes des cousines d’une sœur de la grand-mère X, la grand-mère de grand-mère ». Sauf que, longévité oblige, sa grand-mère, celle qui vient de nous quitter, en savait long sur toutes ces personnes et en avait connu beaucoup par des témoignages de première main : quand on a 88 ans et qu’on a eu une grand-mère centenaire, on peut transmettre un souvenir de première main sur l’occupation prussienne de 70, par exemple. Et ainsi, « en plus de tout le reste » – vous ne m’en voudrez pas de ne pas détailler – elle était une main tendue, une passerelle vivante vers tous ces noms qui, sans cela, n’eussent été que des caractères sur un bout de papier. La recherche généalogique brute recoupée avec ses souvenirs insufflait vie à ces personnages, jusqu’à la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Et comme les registres enserrent et composent le tympan, les siècles passés vivaient encore et charpentaient ferme la jeune vie qui venait à leur suite. Nous savions d’où nous venions puisque nous pouvions le voir, l’entendre, et même encore un peu nous y rendre.

Le pont est tombé. Nous pouvons continuer notre route et nous retourner pour voir d’où nous venons, mais de plus loin.
Vous avez remarqué qu’il n’a pas été question d’Espérance dans ce billet.
C’est vrai. Ce n’est pas qu’il en manque. C’est simplement un autre… registre. Un autre tympan, même, et je le garde pour d’autres murs qu’ici. Ce n’est pas parce qu’on ne la voit pas qu’elle n’y est pas ; c’est un peu comme le Christ.

Ne pensons pas par packs !

Il y a de cela pas mal d’années – c’était même « au tournant du siècle » – j’avais un statut que nous dirions aujourd’hui de stagiaire, pour vous situer la chose, dans une association de protection de la nature.
C’était l’époque de la bataille de la chasse de nuit ; vous vous souvenez ? la grande querelle qui soi-disant embrasait les campagnes, pour la défense d’une « tradition » insignifiante avant les années soixante et ne concernant que le littoral atlantique, dans le cadre de laquelle une population de chasseurs sans doute massivement nyctalope s’arrogeait le droit d’inonder le ciel nocturne de leurs projectiles, comme d’aveugles Flakvierlings, au moindre bruit d’ailes.
Et donc, au cours d’une conversation près d’une cafetière, j’eus le malheur, à la question qui était faite, de révéler que, le samedi soir précédent, je m’étais rendu au stade de notre petite ville, pour assister à un match de football, en l’espèce la victoire trois à zéro des locaux dans le cadre du championnat de Division d’honneur, c’est-à-dire du sixième échelon du football français.
À ce moment-là, un collègue qui passait dans le coin stoppa pile, tourna vers moi des yeux en rond de chapeau et lâcha d’un ton qu’on pouvait qualifier de révolteffaré : « T’aimes le foot toi ? Et donc t’es pour la chasse de nuit ? »

Je l’avoue : je restai bé quelques secondes, le temps de remonter la chaîne de pensée qui l’avait mené en un clin d’œil du football de niveau régional aux canardocides noctambules du marais du coin.

Je venais de découvrir la pensée par packs.

Bon, j’exagère. Je l’avais déjà bien croisée auparavant, mais pas à ce degré-là. Qu’avait-il voulu dire ?
Que dans son esprit :
Aller voir un match égale aimer le foot. Aimer le foot égale être nationaliste et raciste. Donc aimer le foot égale être d’extrême-droite. Le parti qui défendait la chasse de nuit se rapprochait plus de l’extrême droite que d’aucun autre. Donc aimer le foot égale se sentir proche du parti défendant la chasse de nuit.
Donc aller voir un match de DH un samedi soir égale être pour la chasse de nuit. Pif paf pan !

C’est cela, la pensée par packs, dans toute sa mécanique diabolique, imparable, et digne génératrice d’absurdités à l’occasion révoltantes.
Aussi solide, aussi circulaire aussi que le mur d’acier dans lequel elle enferme l’autre pour mieux l’exclure.

Dans la pensée par packs, le monde est divisé en catégories à qui l’on attribue non pas un, mais une liste – un pack – d’attributs propres que l’on a décrétés cohérents entre eux. Sitôt que l’autre est affecté à une catégorie, on l’affuble de tous les attributs de sa catégorie, et on lui dénie le droit à présenter aussi l’un ou l’autre des attributs qui, pour nous, relève d’une autre catégorie.
Avant tout, nous aurons pris soin de nous placer nous-mêmes dans la catégorie la plus avantageuse.
Ainsi, pas la peine de nous fatiguer à rencontrer l’autre : nous ne pouvons rien avoir en commun. Nous ne pouvons pas même nous rencontrer sur quelque convergence. Présumée impossible, elle sera déclarée suspecte. « Untel a des idées intéressantes, mais d’où vient-il ? Pas de chez nous ? Ah, c’est donc une tentative d’entrisme. »
Réciproquement, c’est rassurant : l’entre-soi nous garantit de ne fréquenter que des personnes hautement recommandables, avec qui nous avons tout en commun.

Bref, ce système présente tant d’avantages qu’il n’est pas étonnant qu’on lui trouve de très nombreux défenseurs.

Et je pense que vous l’aviez vu venir depuis le début, il semble qu’entre catholiques de France, nous ayons comme une poussée de cette pratique. Une série de manifestes ont fleuri, jusqu’à des classifications, proclamant avec force qu’il existe « des catholiques comme ceci-cela-ceci-cela ; ils accordent de l’importance à ceci-cela ; ils ont soutenu untel ou untel ; ils se réclament de. D’autres se concentrent sur. Ils pensent ceci, disent cela, et sont proches d’untel. » Etc. Toujours des packs. Toujours des associations.

Nous approchons du stade où quelqu’un décryptera de la catholicité « de gauche » ou « de droite » dans le fait de dire « chocolatine » ou « pain au chocolat » et où nous lirons des affirmations du genre : « Ils sont ouverts, ont le souci du pauvre, et mangent des pains au chocolat, qu’on emballe dans des sacs », et en vis-à-vis « Ils se caractérisent par leur souci du plus fragile, de l’enfant, de la famille, et leur fidélité à la chocolatine qu’on place dans une poche ». Malheur à qui commandera un pain au chocolat, on lui rétorquera « Vous êtes donc pour la GPA ? ».
J’exagère, mais vous voyez l’idée.

Et chacun, bien sûr, de se décerner les meilleurs attributs – nous, c’est le souci des pauvres (d’où l’on peut conclure que les autres s’en fichent) ; nous, c’est la fidélité à l’Église (les autres sentent-ils le fagot ?) ; nous, c’est la famille (à se demander si les autres mangent les enfants avec de la moutarde à l’ancienne).
C’est ce qu’ont entrepris les plus futés des Corinthiens tancés par Paul (1 Co 1, 12), ceux qui ont l’adresse, à ceux qui se réclament de Paul ou d’Apollos : « Moi, j’appartiens au Christ. » Imparable !

Alors ? Bien sûr qu’il y a des tendances, des familles, des idées qui vont plus souvent ensemble et des groupes qui présentent un faisceau de caractéristiques communes. Mais ce ne sont là que des généralités floues, souvent de l’avis même de leurs auteurs. L’ennui, c’est qu’à force de les ressasser, on en oublie ces réserves, ces précautions méthodologiques ou oratoires. On oublie qu’il n’y a là que de vagues pôles, des nébuleuses larges, diffuses, aux franges vastes, aux frontières incertaines: on les absolutise. On gomme de même celui qui ne rentre décidément pas dans la subdivision décrétée. Nous vissons notre interlocuteur à l’une de ces ellipses colorées et l’y prions de s’y tenir, de gré ou de force.
Nous oublions qu’il y a avant tout des chrétiens en marche, qui s’interrogent, discutent, évoluent aussi rien qu’en prenant de l’âge, de l’expérience, du vécu doux ou amer. Il y a des lignes qui bougent, des rencontres improbables, des convergences étonnantes, des transversaux. Il y a aussi la réalité qui disperse nos propres préjugés, ces préjugés qui nous font ériger en vérités des « cohérences » auxquelles ceux à qui nous les prêtons n’adhèrent pas, à l’instar de celles assenées par mon collègue.

Tout cela, la pensée par packs l’enferme, l’écrase, le broie sous son étreinte de fer. Elle crie son amour de notre classification, de nos clivages bien commodes, surtout quand nous avons pris soin de préciser : « Nous – les Bons », « Eux-les Méchants ». Par exemple, tous ceux qui posteront un commentaire critique sont des méchants. Je lirai en vous des ennemis de la foi catholique et des oedicnèmes criards, qui n’ont souci ni du faible, ni du pauvre, ni des oiseaux des champs. Et je vous avertis également que je ne mange que des chocolatines. Vous êtes prévenus.

Qui a commencé ? Qui a classé tel ou tel parmi telle ou telle catégorie ? Cela ne m’intéresse pas. Lâcheté ? Peut-être. Allez savoir. Ces classifications des Autres ont aussi cet avantage qu’on ne peut pas plus en démontrer la fausseté que la véracité. Il est aisé de réduire le contrevenant à une exception rarissime, non significative. C’est que nous ne renonçons pas aisément à une simplification, surtout quand elle est commode, valorisante pour nous, et propre à nous épargner la rencontre de l’autre au profit d’un rassurant entre-soi.

Cette conclusion est très ecclésialement correcte, j’en conviens. Nous aimons tous manier ces formules ronflantes de l’accueil de l’Autre, de mon frère dans toute sa différence, et beaucoup moins passer à l’acte. C’est normal. Si cela allait de soi, il n’y aurait pas besoin de se le rappeler encore et encore. Et je ne suis pas, pour ma part, un as du dialogue ni de l’accueil de l’autre, inutile de pavaner le contraire.

Reste que, j’en suis convaincu, en ces temps-ci l’Esprit souffle, les lignes bougent et nos clivages trentenaires sont vraiment dépassés. Dépassés en ce sens qu’ils nous privent de ce mouvement, de cette vie. Alors, cessons de chercher à débusquer en l’autre « d’où il vient » – de laquelle des « familles » (politiques ?) auxquelles nous tenons tant. Il nous le dira de toute façon lui-même et nous risquons d’être surpris.

Enfin, pour ceux qui tiendraient malgré à savoir « d’où je viens », je les renverrai tout simplement à ce billet de Mahaut Herrmann: « Confession d’une enfant de la gauche » que j’aurais pu écrire presque à l’identique (et pour cause.)

Et pour moi, c’est poche, crayon de bois, et chocolatine.

Recevoir pour mieux donner ? Questions de Pentecôte

Aujourd’hui, notre prêtre est revenu longuement, dans son homélie, sur ces versets bien connus de la seconde lecture de la Pentecôte :
« Les dons de la grâce sont variés, mais c’est toujours le même Esprit. Les fonctions dans l’Église sont variées, mais c’est toujours le même Seigneur. Les activités sont variées, mais c’est toujours le même Dieu qui agit en tous. Chacun reçoit le don de manifester l’Esprit en vue du bien de tous. » (1 Co 12, 4-7)
Ce texte fait bien sûr écho à la Parabole des talents ; et le célébrant de souligner que nous sommes appelés, non à hiérarchiser les dons, ni à envier ceux des autres, ni à nous glorifier des nôtres, mais à rendre grâce pour tant de diversité, de complémentarité, et à faire fructifier notre propre don pour le bien commun.

Voilà bien une parole d’actualité, et fort dérangeante : je reçois, mais c’est pour donner.

Je me souviens avoir lu sur un forum consacré à la précocité intellectuelle des commentaires de ces versets, de cette vision. Dans une communauté de personnes particulièrement placées pour savoir que c’est qu’avoir reçu des dons peu communs – et beaucoup d’ennuis tout aussi peu communs en contrepartie il est vrai ! – dominait une véritable indignation. « Qu’est-ce que c’est que cette histoire de dons qu’on reçoit pour les mettre au service de je ne sais quoi ? Je ne dois aucun service à quiconque, mes talents sont à moi et pour moi ».

Réaction humaine, et des plus répandues. Au premier abord, quel marché de dupes, s’il faut redonner ce qu’on a reçu ! Si l’on ne retire pas de bénéfice de ce qu’on a reçu…

Et pourtant, et justement parce que les dons sont variés, si nous jouons tous le jeu, alors, au lieu de ne recevoir que les étroits dividendes d’une exploitation égocentrée de nos propres atouts, chacun reçoit la grâce qui rayonne des talents de tous.

Reste la difficulté de s’y mettre et de faire confiance à l’autre… mais l’autre, c’est l’Esprit qui l’appelle, comme moi… alors, si je choisis de compter sur moi-même et pas sur Lui… c’est que je crois davantage en moi-même qu’en l’Esprit ?…

Lâcher la prise sur nous-mêmes et sortir d’un comportement de compétition, de jungle, pour une vie de communauté… Une vie aussi où nous ne sommes plus notre propre alpha et oméga.
Et aussi oser annoncer au monde que donner plutôt que garder pour soi, c’est une Bonne nouvelle !

Il y a de quoi alimenter mille révolutions !

L’autre réaction tout aussi humaine est de relire Paul et s’attrister : « mais moi, je n’ai rien reçu du tout… Qu’est-ce que c’est que cette justice distributive… Je fais partie des délaissés, des mal-aimés »…
C’est vrai, quoi, qu’est-ce que j’ai comme don ?
… C’est encore plus difficile, je crois, à résoudre… Bien sûr, il est facile de dire « ouvre tes fenêtres et tu recevras ». C’est vrai, nous pouvons être fermés. Mais il est tout aussi vrai que même en croyant très fort que la grâce et les dons sont réellement donnés à tous en surabondance, qu’il n’est pas possible de n’avoir aucun don de l’Esprit qui nous soit destiné parce que ça n’existe pas, on peut avoir bien du mal à le voir.
Par-delà nos échecs, nos tracas, nos difficultés petites et grandes…
Par-delà un entourage, une société, un milieu qui nous jauge à son aune de « compétitivité » qui, certes, n’est pas l’aune de Dieu…
« Je n’ai aucun talent aux yeux des hommes, des performances des hommes… et pourtant j’en ai reçu de Dieu ! »

Là, on est parti pour une révolution intérieure… et peut-être pour mettre le feu au monde, après cela.

C’est le programme !
Et vous, vous y parvenez comment ?
(et si vous n’y parvenez pas, c’est tout aussi intéressant à partager !)

L’activisme en question

Nous avons accueilli, hier soir, une première réunion de parcours Zachée.
Bien sûr, à peu près chaque minute de l’intervention (enregistrée) du conférencier suscitait une question.
J’en ai réuni ici quelques-unes… Enfin, un sujet bien précis… un sujet qui me taraude, et qui peut-être vous interpellera aussi.

Vous connaissez tous la parabole des Talents. C’est à Mt 25, 14-30.
Nous recevons des talents, fort variés en nombre et en nature, et nous sommes appelés à les faire fructifier. Malheur à celui qui par peur, par paresse, par fausse humilité, n’en a rien fait, ne s’est pas même fait aider.

Certes. Mais lorsqu’ils sont bien comptés et délimités, c’est si facile !

Et surtout… comment savoir s’ils donnent du fruit ? Assez de fruit ?

Parmi les maux contre lesquels il y aurait lieu de lutter au travail, j’en ai particulièrement noté deux. Le premier, c’est l’activisme. Je suis tout-puissant : je vais tout faire ! Rien ne m’arrête, je relève tous les défis, et si je n’étais pas là, où irait le monde, je vous le demande ! C’est l’homme qui se prend pour Dieu, s’enivre de pouvoir, de déni des limites.
Le second serait la haine du faible : quels sont donc ces vermisseaux qui m’empêchent d’accomplir ma haute mission par leur incompétence, leur fragilité ? Dehors ! Pas de place pour les poids morts. Pas de pitié pour ceux qui ne suivent pas mon rythme !

Voilà qui est fort bien ; et on note déjà que les deux sont un peu deux faces d’une même pièce. Ce sont des attitudes fort courantes et fort valorisées dans notre « société de la performance » où « tout, absolument tout, doit être sacrifié à la compétitivité ».

Ce qui m’ennuie, c’est qu’il n’est pas question d’une autre forme d’activisme et de haine du faible, que je croise beaucoup plus souvent, pourtant, dans les milieux associatifs, qu’ils soient environnementalistes, sociaux, caritatifs. Et notamment caritatifs chrétiens.

Cet activisme-là, face à la parabole des talents, raisonne comme suit : « C’est épouvantable. Je ne vais jamais y arriver. Il y a tant à faire, je suis si petit, si faible, si débordé. Et dire que je me prétends investi dans ce domaine-là ! Mais pour une personne que j’aide, il y en a mille que je ne peux pas aider. Pourtant, c’est bien à moi de le faire, puisque j’ai décidé de m’en préoccuper. D’ailleurs, c’est bien ce que me disent les autres ! « Toi qui te dis catho, tu as fait quoi pour ces pauvres-là ? » C’est vrai, je n’ai rien pu faire. Pourtant, je n’arrête pas. Je n’ai déjà plus une minute à moi, tout est pour notre association. Je la fais passer en premier en toutes circonstances, comment pourrais-je prendre du temps pour moi, quel égoïsme ce serait ! Je n’en peux plus. Je vais craquer. Et pourtant la misère qui m’entoure n’est pas soulagée d’un iota… »
Loin de l’ivresse de toute-puissance, cet activiste-là est au contraire écrasé par sa propre impuissance. Il donne tout, mais la tâche est si immense que, naturellement, il n’en vient pas à bout, pas même du commencement. Il avance écrasé de culpabilité, celle qu’il s’inflige lui-même et celle que son entourage lui assène : un entourage qui ne manque pas de lui faire remarquer toute la misère qu’il ne soulage pas, bien plus étendue que celle qu’il a pu éventuellement soulager.

Nous avons cheminé plusieurs années en CVX. Comme un leitmotiv, revenait comme thème de réunion soit la parabole des talents, soit celle où nous sommes appelés à travailler à la vigne. Et la question sempiternelle : « Et moi ? Est-ce que je me remue les miches pour travailler à la Vigne ? » Naturellement, où que l’on en fût question engagements, il importait de se pénétrer, de tout son cœur, de toute sa sincérité, de cette seule réponse autorisée : « Pardon, Seigneur, car vraiment je ne fais rien. Je te promets de faire mieux la prochaine fois… »

Devant cet épouvantable tableau, tout en se minant la santé, il est persuadé que le jugement tombera, terrible : « Mauvais serviteur, tu n’en as pas fichu une rame ! »

Voilà pourquoi il hait aussi le faible, mais un seul : le faible qui est en lui. Il se sait médiocre relativement à la tâche, et ne peut l’accepter, car c’est également relativement à la tâche qu’il sera jugé, et qu’il l’est déjà. Et comment voulez-vous qu’il sache combien de talents il a pu faire fructifier ? Du point de vue de l’état du monde, la réponse est cinglante et terrible !

Il est mal, parce qu’il ne peut trouver la solution en lui. Il finit souvent comme ces gens qui s’assèchent, objet de ma note sur le Carême… ou bien en burn-out, et sous les huées.

Mais dites-moi ce qu’il pouvait faire d’autre !

Vieux amis dans la Louange

16 mai. La voiture se gare au début d’un chemin de campagne, au-dessus du village. Le ciel offre ce bleu ourlé de rose des derniers instants de l’aurore. La lune s’apprête à glisser derrière une crête boisée.
Je note sur mon carnet : Point 1. 5h 53.

C’est la troisième année que je suis ce carré STOC, et c’est le second des deux passages annuels. Un autour du 15 avril, un autour du 15 mai. Le STOC, c’est le Suivi Temporel des Oiseaux Communs, et pour faire aride et bref : cela consiste à venir, deux fois par printemps, dénombrer les oiseaux sur dix points, à l’aube, à hauteur de 5 minutes par point. On obtient ainsi un échantillonnage du réel, bien partiel certes – peut-être 60% – mais constant, ce qui, multiplié par des centaines et des centaines de carrés, permet au Muséum d’en tirer des tendances fiables d’abondance des oiseaux communs. Vous vous souvenez, ces histoires, j’en ai parlé ici.

Les points sont fixes, bien sûr. Chaque année, je me retrouve à l’aube aux mêmes croisées de chemins ou à l’entrée des mêmes hameaux.
Ce matin, j’étais là-bas, dans les monts de Tarare, à ce départ de chemin que je connais maintenant bien. J’ai retrouvé tous mes vieux amis.
Oui, c’était ça. De vieux amis, maintenant. Même si nous ne nous voyons que cinq ou dix minutes par an. Je sais que là, au fond dans la haie, le Bruant jaune va pousser sa ritournelle métallique. Qu’au-dessus de la vieille ferme, le Faucon crécerelle tournoie et chasse. Que l’Alouette lulu va lancer son air mélancolique au-dessus de la pâture à moutons.
Je me surprends maintenant à sourire quand, après trois premières minutes vaines, l’un d’eux, enfin, se dévoile : il est bien là. Le miracle de la rencontre s’accomplit, le lien se renoue.

Il y a ceux qui ne sont pas toujours là. Leur espèce est plus rare, ils sont plus discrets. C’est une vraie joie de les retrouver aussi. Cette année, je suis gâté, creck, creck, sur quatre points, les Pies-grièches écorcheurs se manifestaient du haut de leur buisson. Le dos roux du mâle relève comme une épice le vert du décor. Surtout que la Pie-grièche écorcheur, comme sa cousine la Grise dont la rencontre m’avait tant ému c’est, en termes arides, « une espèce indicatrice » : ici, le milieu naturel est riche et préservé. Dans une haie, elle est comme une exubérance de fleurs ou de baies opulentes et colorées. Quiconque sait lire un tel signe, lorsqu’il le découvre, se sent heureux et empli de vie, comme le citadin qui débarque à la montagne et aspire la première bouffée d’air pur.

Il y a ceux qui manquent à l’appel. Cette année, peu ou pas de Pipits des arbres. L’absence de leur ritournelle, en lisière du bois de pins, c’est une incomplétude. Une inquiétude vague. Et si c’était un avant-goût d’un monde détruit, silencieux ? Mais après tout, il est tôt, il fait frais – trois degrés – et il vente. Je peux tout simplement ne pas l’entendre.

Il y a enfin tous les « communs », ceux que, j’avoue, j’oublie de contempler. Sur chaque point, une paire de Pinsons, de Fauvettes à tête noire et de merles. Voire la grive qui s’égosille à telle enseigne que je la ferais bien taire histoire d’arriver à entendre les autres. L’abondance entraîne le gaspillage : je goûte mieux leur présence dans un triste square urbain où ils apportent un petit goût de campagne.

De vieux amis fidèles au poste pour chanter la louange du Créateur. Oui, je vous parle souvent de ça, c’est vrai. C’est toujours pareil.

C’est un peu comme ces moines qui prient les Heures, avec des textes qui reviennent souvent. Ils prient tout le psautier en une semaine.
C’est toujours pareil.
La Louange, fidèle au poste.

Comme ces moines de la communauté de Ganagobie avec qui nous désirons rester toujours plus en lien de prière.
Ce « toujours pareil » n’est ni routine, ni cage, mais piliers du Ciel.