Articuler science et foi ? Le témoignage d’un écologue chrétien

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Ce billet est un témoignage dont le but est de répondre à la bonne vieille question «mais comment tu peux être croyant alors que tu fais de l’écologie scientifique et que science religion toussa toussa».
Enfin, de témoigner de ce qui est, pour l’heure, la réponse telle que je la vis, à la question « Pourquoi croire ? »

Au commencement (le mien…), il y avait la foi, et il y avait l’écologie. Enfin, non. Il y avait l’écologie, comme racontée ici. C’est-à-dire un émerveillement sans fin devant la beauté des écosystèmes. Et donc le désir de les protéger. Quant à la foi, elle était pis que de côté. On ne m’en avait guère transmis qu’un catéchisme culpabilisant où « les petits Africains qui meurent de faim » jouaient le rôle de péché originel. Rien de très vivifiant.

Il fallait repartir de loin.

Note : Ce qui va suivre n’a été visé par aucune autorité canonique, et n’a pas davantage de prétention à quelque fière posture de rebelle.

La foi: non démontrable, mais non déraisonnable

#DeToutTempsLesHommes (n’est-ce pas) se sont posé une question : y a-t-il quelque chose de plus grand que nous, qui ait la clé du grand Pourquoi ?
Aucune réponse ne relève du démontrable. Quelle qu’elle soit – y compris le refus d’aborder la question – elle sera du domaine de la foi, de la croyance. Au même titre, d’ailleurs, que d’innombrables réponses dont nous devons nous satisfaire dans notre quotidien. Une croyance est requise à chacune de ces fatales secondes où nous prenons une décision sans disposer pour cela d’éléments tangibles et démontrés, à chacun de ces instants où, sans que ce soit prouvé, nous pensons être dans le vrai (et non « détenir la vérité », n’en déplaise aux trolls). Sans croyances, modernes ânes de Buridan, nous ne pourrions même pas prendre la décision de saisir notre tasse de café du matin.

(Pourquoi du café ? Pourquoi dans une tasse ? Comment osè-je croire détenir la vérité et juger sans preuves que le café me fera du bien ? Je dois douter, je dois le remettre en question. Je prendrai du chocolat. Mais comment ? Quoi ? Pourquoi croire sans réfléchir à la vérité chocolatière ? Je doute, je doute, etc.)

Toute foi consiste donc en adhésion à de l’indémontré, que l’on prend et assume le risque de trouver pertinent à un moment donné. Autrement, il ne s’agirait pas de foi, mais de prise d’information.
« Que l’on prend le risque de trouver pertinent ». La foi n’est pas garantie vraie : ce n’est pas pour ça qu’elle est déraisonnable. Le bien-fondé de mon café matinal ne m’a jamais été prouvé. En le buvant, je ne suis pas pour autant victime d’une bouffée délirante, ni lancé raide comme balle dans un complot antirépublicain.

Les racines de la foi chrétienne peuvent être variées. C’est une porte aux nombreuses clés. La vie de foi n’est jamais qu’intellectuelle. Il n’empêche que la foi, quelque part, comporte toujours une part de raisonnement. On croit ceci plutôt que cela, parce qu’un faisceau de réflexions, de rencontres, d’expériences, amène à conclure : c’est comme ceci, plutôt que comme cela.

Du témoignage à la foi pensée

Pour ma part, l’enracinement de ma foi, celui de la foi chrétienne, c’est une révélation, transmise par un témoignage.

Ma foi, c’est examiner le témoignage des apôtres et le juger crédible. Ce témoignage, c’est la Résurrection.

Voilà un petit groupe trouillard dont le chef a été mis à mort, qui l’a abandonné, renié. Il apprend, par des femmes un brin plus courageuses, la disparition du corps de celui-ci. Tous en concluent fort logiquement que quelqu’un s’en est débarrassé…
Et les voilà qui, peu après, proclament sa Résurrection et sa Parole au péril de leur vie, convertissant de nombreux Juifs et païens, et la preuve, c’est que 35 ans plus tard, ils étaient si nombreux que Néron put en faire les boucs émissaires de sa crise à lui. Et que 2000 ans plus tard, nous sommes là pour en parler.
Il s’est donc passé un truc.
J’entends déjà mille objections classiques, celles dont les trolls vous clament que « rien qu’à les entendre, un chrétien s’écroulera en pleurant car c’est son monde qui s’effondre, il n’avait jamais osé se poser cette question et de toute façon ça lui était interdit ». L’amusant, c’est qu’on les trouve déjà toutes, noir sur blanc, dans les Actes des apôtres, en fait… Par exemple en Ac 5, 33-39 :

Mais un pharisien, nommé Gamaliel, docteur de la loi, estimé de tout le peuple, se leva dans le sanhédrin, et ordonna de faire sortir un instant les apôtres.
Puis il leur dit: Hommes Israélites, prenez garde à ce que vous allez faire à l’égard de ces gens.
Car, il n’y a pas longtemps que parut Theudas, qui se donnait pour quelque chose, et auquel se rallièrent environ quatre cents hommes: il fut tué, et tous ceux qui l’avaient suivi furent mis en déroute et réduits à rien.
Après lui, parut Judas le Galiléen, à l’époque du recensement, et il attira du monde à son parti: il périt aussi, et tous ceux qui l’avaient suivi furent dispersés.
Et maintenant, je vous le dis ne vous occupez plus de ces hommes, et laissez-les aller. Si cette entreprise ou cette œuvre vient des hommes, elle se détruira;
mais si elle vient de Dieu, vous ne pourrez la détruire. Ne courez pas le risque d’avoir combattu contre Dieu.

De fait ! Quelle idée bizarre auraient pu avoir les Onze de se tenir mordicus à une thèse qui ne pouvait être, et n’allait être pour deux cent cinquante ans, qu’un nid à emmerdes – et quelles emmerdes ! – sans une bonne raison de le faire ?

Et quelle bonne raison !
Un dieu qui se révèle… et qui ne ressemble pas du tout à ce qu’on espérait. On aurait bien voulu un patron incontournable, un fier à bras garantissant gloire, amour et réussite. Et vlaf !

Il est de coutume de dénoncer de soi-disant « incohérences » du comportement de Dieu, de faire remarquer que ça n’est pas rationnel, pas ceci, pas cela – qu’on me pardonne, mais pour le coup, d’un Dieu bien conforme aux lectures humaines du monde, de l’argent et du pouvoir, j’aurais tendance à me méfier. Cela en ferait un assez bon indice d’un Dieu inventé de toutes pièces pour les besoins de la cause.

Avec le dieu Chrestos, on en est pour ses frais. En fait de chef de guerre, on se trouve aux côtés d’un Dieu qui naît comme un SDF et meurt comme un voleur de pommes, d’un Dieu que suivre ne vaut ni or, ni pouvoir, ni même « épanouissement personnel », juste la perspective du Salut, c’est-à-dire d’être uni à Lui dans l’éternité, un Dieu tout-puissant mais qui se dépouille jusqu’à créer autre chose que lui pour cesser d’être tout, tout seul, cela nous dépasse. Cela nous prend à rebours de A à Z.

Du coup, l’homme n’a pas épargné sa peine en termes de « ouiiiii mais boooon en fait Il voulait pas dire ça, là. » Ou, pire : « ce que je supporte pas c’est qu’on dise que tel truc c’est parole divine et qu’on n’y touche pas ». Ben, en fait, il va bien falloir. Si Dieu existe et parle, il faut nous résoudre à ce qu’Il ne nous dise pas que ce qui nous arrange. Il est tel qu’Il est, tout comme est le monde qui nous entoure.
La liberté qu’il nous laisse, c’est de tenir compte de sa Parole ou non – c’est là que le bât a souvent blessé, certes.

Quiconque le souhaite peut, à partir des mêmes éléments, aboutir de bonne foi à d’autres conclusions, et croire être dans le vrai, comme je crois l’être, moi : je ne nourris pas de projet de meurtre à son égard, ni ne fantasme pour lui quelque cul de basse-fosse. J’entends, réciproquement, être libre de produire ce témoignage à l’égal de toute profession de foi différente et même opposée.

Mon propos n’est de toute façon pas de brandir une bannière. C’est de montrer que croire au Christ ressuscité ne nécessite pas, mais alors vraiment pas, de couper les contacts de la raison, du sens critique et de la réflexion : chez un croyant, ils fonctionnent très bien.

Tel est mon « Pourquoi croire » de paroissien banal. Ce n’est pas égal à « ma foi ». Ma foi, ce serait raconter par le menu comment je vis, intérieurement, en communauté et dans la cité, tout ce qu’implique le fait d’adhérer au témoignage des apôtres et de le vivre au sein de l’Eglise catholique. Ce serait longuet. Ici, j’aborderai la seule articulation avec l’écologie.

Ben oui, l’écologie. Elle faisait partie du sujet, on l’avait oublié.

De l’évolution à la Création continuée

Revenons donc à la Révélation chrétienne. Elle affirme qu’il existe un Dieu trinitaire, c’est-à-dire relation et amour, à l’origine de notre monde, et désireux de nous y rencontrer. La science, elle, nous enseigne que ce même monde possède un point d’origine – on n’ose pas dire un « début », puisque le temps naît en même temps que l’espace par le Big Bang. Mais en tout cas une séparation entre un état où rien n’existe de notre monde quadridimensionnel, et un état où il paraît, et croît selon des règles, que le regard de l’homme, que la science est en mesure de saisir et de consigner.

Articuler les deux ne nécessite ni contorsion, ni réécriture de mauvaise foi. Etre chrétien, ce n’est pas croire, même en paraboles, que Dieu ait créé avec sa boîte à outils tout ce qui s’agite sous le soleil (et le soleil aussi) et modelé l’homme « à la main », si j’ose dire. Pas même caché les plans quelque part pour qui voudra les découvrir. C’est croire qu’à l’origine du monde visible, il y a l’acte conscient d’un Dieu qui choisit qu’il existe quelque chose d’extérieur à lui, car il veut par amour entrer en relation avec quelque être qui ne soit pas lui. Ainsi, si vous voulez, se produit le Big Bang. Ainsi naît le monde. Il s’organise, se diversifie, se complexifie. Des parts de lui savent s’auto-reproduire, c’est la Vie. Elle fait mieux : elle invente elle-même, par elle-même, du nouveau à l’infini.

Est-ce cette dynamique créatrice incessante qu’Hildegarde de Bingen pressentait et appelait viriditas, principe de verdeur – comme le vert est couleur du printemps, du retour de la vie ? C’est en tout cas un acte créateur non pas unique, mais permanent : c’est la notion que découvrent les théologiens, sous le nom de Création continuée.
Ainsi émerge, après un temps assez long, une espèce capax dei, capable de répondre au rendez-vous du Créateur et d’accomplir la grande Rencontre. Dieu a tout son temps.

Les milliards d’années se succèdent. Nous émergeons. Pour l’heure, l’espèce capax Dei, c’est nous, paf ! Pas de bol, c’est nous qui allons hériter du boulot en conséquence. Alors que ç’aurait pu tomber sur les écrevisses et que nous eussions pu couler des jours insouciants dans les arbres, à nous goberger de fruits dont aucun ne nous eût donné quelque connaissance que ce soit.

On a coutume de ne chercher la présence de Dieu que dans des entorses aux règles biologiques ou physiques : ce qu’on appelle les miracles, ou, pour d’autres, l’inexliqué. Pourtant, ces règles mêmes, ce fait que le monde ne soit pas soupe de particules, mais agencement d’édifices tarabiscotés sont, dans l’hypothèse chrétienne, issues du projet de Dieu, et traces de ce même projet. Dieu, c’est notre foi, parsème notre monde et notre temps de quelques manifestations extra-ordinaires qui nous le révèlent, pour que nous ne manquions pas au rendez-vous. Mais la trace de Dieu par excellence réside moins dans le miracle transgressant « les lois de la science » que dans le fait qu’il existe des lois et une science, c’est-à-dire une conscience capable de voir et comprendre tout ça.

Entre l’hypothèse trace de Dieu et l’hypothèse fruit du hasard et ordonnancement spontané, rien ne peut, rien ne pourra jamais trancher, à moins que la première hypothèse ne soit bonne et que l’auteur ne vienne un jour la confirmer avec perte et fracas. En attendant, la clé, s’il en est une, est hors du coffre, et nous, irrémédiablement dedans et ne pouvant l’ouvrir. Tout ce que nous savons – c’est scientifique – c’est l’existence d’un acte créateur, fondateur. Nous ignorons « juste » si cet acte possède un auteur.

Enfin, si l’on croit en un acte créateur, il faut bien savoir quoi penser de l’imperfection du monde. Il y a là une blessure, pas plus unique et ponctuelle que la Création. Il y a un Quelque chose qui fait que le monde contient violence et souffrance. Notons au passage que dans l’hypothèse même où cet Univers serait sui generis et pur hasard, on pourrait tout autant s’étonner de cette présence du mal : s’il est clair que le dé ignore la bonne et la mauvaise face, le vivant, avant même l’entrée en scène de l’homme, partage le monde qu’il perçoit entre « bon » qui l’attire et « mauvais » qu’il fuit… Le mystère demeure.

Poursuivons. Être chrétien, c’est voir Dieu à l’œuvre dans notre monde et vouloir participer à son projet, car tout comme l’acte de création, son projet est bon. Pas pour lui seul : il est bon pour toute chose. Dieu n’est pas un despote capricieux, et c’est là que nous, qui le sommes, avons bien du mal à le suivre et l’avons tant trahi. Pourtant, la Croix étend toujours ses bras sur ce monde : il sait aimer jusqu’à mourir en tant qu’homme pour nous libérer de ce qui nous éloigne de lui.

Etre chrétien et écologiste, c’est réunir tout cela, et se préoccuper du projet de Dieu pour la totalité de la création. En effet, il ne nous a pas créés isolés. À la limite, je reprendrais bien ici l’image éculée de l’homme au sommet de la pyramide : qu’est, en effet, le sommet de la pyramide sans tout le reste ? Rien qu’un petit tas de pierres sur lequel on bute en jurant. Sans tout ce qui nous entoure en ce monde, nous ne sommes rien.

Dieu fait alliance avec toute créature (Gn 9, 9-10), à chacun il a assigné un rôle, une partition dans le concert, quoique le mal redistribue les rôles. Notre contribution à son projet, c’est de restaurer cette harmonie blessée. Cela passe par une juste relation au reste de la Création, reconnaissance du jeu qu’elle joue, qui est le nôtre. Parce que la violence est entrée dans le monde, nous devons manger des êtres vivants, mais pas tous les anéantir. Nous ne devons pas non plus empêcher la vie de se perpétuer, la Création de se poursuivre, car le projet de Dieu n’est pas que nous remplacions Dieu. Cela nous est interdit, non pas parce que Dieu serait un petit patron jaloux, mais parce que nous vivrions alors un enfer. Ainsi est fermement fondée en notre foi une doctrine écologique. Nous n’adorons pas la Nature comme notre Dieu, nous ne la confondons pas avec Dieu, mais nous avons de très clairs devoirs à son sujet si nous voulons nous conformer au plan de Dieu, c’est-à-dire accomplir ce qui est, pour nous, très bon.

L’écologiste chrétien (et vraisemblablement aussi juif ou musulman, du reste) n’est pas un panthéiste : il reconnaît notre monde quadridimensionnel – « la Création » – comme œuvre divine, où le divin est sans cesse à l’œuvre, mais qui n’est pas en elle-même le dieu. Ce que nous avons à en faire est alors conditionné par la Parole de Dieu à ce sujet ; et là entre en scène pour le chrétien la responsabilité qui lui est conférée tout au long des Ecritures. La science (la revoilà !) offre à son entendement les données sur le péril mortel que nous fait courir la crise écologique, cette donnée si simple : l’argent ne se mange pas, ne se boit pas, ne se respire pas. La dernière abeille disparue, quand « L’économie numérique » la plus performante nous créditerait d’un compte en banque infini, celui-ci serait impuissant à nous donner à manger la plus modeste pomme.
C’est en ces termes que le chrétien est appelé à une Conversion écologique.

La foi implique l’écologie. L’inverse est-il vrai ? Non… et oui. Non, parce qu’on peut très bien pratiquer l’écologie de la manière la plus efficace avec de tout autres fondements spirituels. Par exemple, sur les traces des spiritualités dites orientales, on peut l’enraciner dans le caractère sacré, voire divin, qu’on attribuerait à la Nature elle-même ; on peut considérer son énergie, son dynamisme comme la preuve d’une force vitale unique et transcendante, mais qui lui appartiendrait en propre. Considérée par rapport au christianisme, il peut s’agir de panthéisme ou même de paganisme, et du point de vue écologique, on s’en fiche, en fin de compte, dès lors qu’on sert le bien commun en homme de bonne volonté. Pour le reste, le chrétien que je suis ne rechignera pas à annoncer l’Evangile – annoncer – et à glisser au non-chrétien qu’en se passant de l’amour de Dieu, il rate quand même un truc.
On peut aussi fonder l’écologie sur le matérialisme le plus absolu. C’est même le plus courant. Une approche purement rationnelle, basée sur une analyse de risques, établit que la crise écologique met l’humanité en péril, mortel et à court terme, et donc qu’il faut la résoudre. Périlleuse, néanmoins, cette approche plus ou moins technocratique ! car rien ne la préserve contre une solution du même genre : l’adaptation à une vie sous atmosphère artificielle, semi-machines nourris de nutriments de synthèse. Un drôle de monde… De cela, sans doute, seule une forme de spiritualité peut nous sauver.

On peut aussi l’enraciner dans l’émerveillement face à la Nature, même si on ne lui reconnaît aucune origine transcendante. Là encore, cela résistera-t-il au « pragmatisme » ? Généralement, c’est le contraire qui se produit : à trop s’émerveiller de la Création, on finit par pressentir le Créateur.
Les enjeux sont, de toute façon, trop graves pour se tirer dans les pattes : qu’importe d’où vient la voix qui nous appelle à une même vigne, qui dépérit et n’en peut mais.

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