Trouble, l’identité ?

On parle beaucoup d’identité et encore plus d’identitaires. Identité française, chrétienne, européenne, occidentale – et tout ce qui serait supposément « incompatible » avec. Les glissements de sens sont d’autant plus courants qu’un récent livre remarqué a souligné la facilité avec laquelle ils se produisent à l’intérieur d’une même personne. A fortiori d’un groupe ou d’un parti.

L’on passe ainsi de l’identité individuelle à l’identité collective, et de là à des critères, à des règles qui incluent… ou excluent. Et enfin à l’identité d’un pays entier, définie avec des termes dont on use, normalement, pour une personne.

Évidemment, cela dégénère en noms d’oiseaux de part et d’autre. Pour ma part, puisqu’il va essentiellement s’agir ici de réflexion personnelle et de témoignage, et rien d’autre, un tweet soulignant que le respect de la dignité humaine s’applique aussi aux migrants m’a valu un « FDP traître à sa race » (sic) ; tandis que selon ma tante octogénaire, duovaticaniste en diable, le port d’une croix franciscaine en bois de vingt-trois millimètres dans sa plus grande longueur fait de moi « un de ces jeunes intégristes qui achèvent de vider les églises ».

Sang-de-bourbe pour les uns, Serpentard pour les autres, donc, question identité, j’attaque avec un sérieux handicap.

Avant tout décanter le catho

Avant tout, le vocable de « catholique identitaire » m’apparaît donc comme gros d’une sacrée confusion. Une confusion qu’on retrouve dans bien des têtes, à commencer par celle de mes excellentes tantes, de la plupart de mes connaissances classables parmi les « catholiques d’ouverture » ainsi que des non-catholiques (de ma connaissance toujours) : catholique d’identité, catholique identitaire et identitaire tout court, c’est-à-dire nationaliste, ce serait tout un.

J’avoue mal comprendre. Le catholicisme est fondamentalement universel (c’est même le sens du mot) et sa tension avec ce qu’on appellerait aujourd’hui le patriotisme remonte loin : les premiers chrétiens refusaient de porter les armes. Puis, dans l’Empire en déliquescence, il fallut s’y résoudre. Mais tant qu’il s’agira de rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu, cette tension habitera chaque conscience de chrétien : « right or wrong, my country » contre « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie », au risque pour les catholiques de passer pour l’inquiétante cinquième colonne du Vatican tentaculaire (re-sic). Nous sommes, et de plus en plus, perçus comme des gens du genre à « faire passer la religion avant la loi » si celle-ci ne leur convient pas, que ce soit ou non, d’ailleurs, au nom de l’idée qu’on se ferait de ce que doit être l’État en France.

« Ils font passer leur religion avant la loi. » Prononcez cette phrase et savourez : l’auditeur voit déjà des milices chrétiennes, kalachnikov en main, ouvrant le feu dans les bars, les cliniques ou les concerts. Un critique en verve n’a-t-il pas tout récemment affirmé la parenté des jésuites morts martyrs au Japon et des terroristes-kamikazes islamistes sous prétexte que tous « sacrifient leur vie à leur religion » ?

À ce jour, c’est plus souvent à des prêtres tendant malgré la loi la main aux sans-papiers qu’est confrontée la République. Au pire, à des manifestations qui, quoi qu’on pense de leur ligne, n’ont pas défilé en armes, ni posé de bombes.

La loi ou sa conscience ? Hélas pour notre époque paranoïaque, il n’y a pas de réponse simple. Enfreindre la loi au nom de sa conscience conduit certains à tuer, d’autres à aider. Qu’avons-nous à faire d’une formule ambiguë au point d’être infichue de distinguer un Juste parmi les nations d’un terroriste, Jean Moulin de Mohammed Merah, le Bon samaritain d’un bandit de grand chemin ?

Réciproquement, on a tôt fait de sacraliser la loi lorsqu’elle nous arrange, et de juger l’État illégitime lorsqu’il nous em… bête. Sans nous aventurer plus loin sur cet embranchement, retenons juste ceci : entre catholicisme et patriotisme, entre respect dû au Christ et au pays, n’existe aucune corrélation automatique. La divergence peut même être profonde. Réciproquement, pour ma part, c’est bien ma foi qui m’amène, assez souvent, à interpeller mon pays – ses dirigeants, ceux de mes concitoyens qui ne sont pas assez loin de moi pour que je leur fiche la paix, etc… pour ses manquements au respect de la dignité de l’homme, des plus pauvres, de la Création, etc. Cela fait partie de notre être chrétien, de notre identité chrétienne de prêtres, prophètes et rois.

La fonction de prêtre nous convoquant à prier, et celle de roi, à servir, comme le seul Roi, celui qui lavait les pieds des disciples.

Toute la difficulté dans un État laïc et un peuple majoritairement non-chrétien consistant à le faire en un langage audible par tous. Difficile, mais salutaire, car cela nous rappelle que nous ne servons pas un Dieu tyrannique et capricieux, mais celui qui veut le meilleur pour chacun d’entre nous, et qui pour cela l’appelle par son nom. On ne suit pas Dieu pour éviter son fouet mais parce que son Chemin est aussi la Vie. « A qui irions-nous ? Tu as les paroles de la Vie éternelle ».

En somme, si tel catholique se dit fier d’être Français, ses billes pour convoquer sa foi dans l’affaire me paraissent un peu maigres.

France chrétienne ou chrétiens en France ?

C’est le moment précis où tout le monde doit se lever en criant le nom d’un fier Sicambre, et me rappeler :

1/ Que la France et l’État actuel, la Ve République, ce n’est pas la même chose, et qu’on peut rejeter le régime par fidélité à la France, « la vraie », et que c’est ce qu’a fait de Gaulle.

Oui. Mais aussi ce qu’a fait l’OAS ou n’importe quel putschiste. C’est le même dilemme qu’au-dessus : pour savoir s’il est bon ou mauvais de se permettre de « faire passer sa conscience de la France avant la loi du moment », il faut examiner l’affaire au-delà de cette phrase qui peut recouvrir le meilleur comme le pire.

Saleté de temps qui ne veut pas être binaire, et du coup : la vraie France, c’est quoi ?

… et donc 2/ : elle serait chrétienne. La France est la fille aînée de l’Église et à ce titre, le christianisme serait fondu dans l’identité française, ipso facto et in saecula saeculorum.

Voire.

superdupont

Défenseur de la culture française observé en milieu naturel

Quoi qu’aient pu faire les rois en un temps, un territoire chrétien, j’en suis bien désolé, pour moi, ça ne veut rien dire. J’entends par là que ça ne suffit pas à m’engager et cela n’a aucune raison de nous engager tous et à jamais. Songez pour commencer à tous ceux qui ont été christianisés bien avant la Gaule, et qui n’hébergent plus que des communautés ultraminoritaires. Ou encore au long passé préchrétien du coin de terre sis entre Rhin, Alpes et Grande mer : pourquoi ne serait-ce pas à lui de prévaloir ? N’a-t-il pas pour lui l’ancienneté, d’innombrables rois, prêtres et autres druides, et des vœux, et une piété populaire que la religion officielle romaine n’a jamais remplacée ? Si donc, « la France est chrétienne », ce n’est pas qu’une affaire de siècles, ni de rois : pour l’étayer, pour le traduire surtout, il faut creuser un peu plus loin.

Et je ne crois pas que ça serve à grand-chose.

Servir et annoncer

Nous sommes citoyens d’un pays profondément marqué par le christianisme, c’est l’évidence. Mais cela ne nous confère nul droit de le brandir face aux non-chrétiens, quand bien même nous redeviendrions majoritaires. Nous tomberions à l’instant même dans l’exact inverse de tout ce qu’est le Christ. Loi contre liberté, routine contre nouveauté, ors pompeux d’un appareil d’Etat contre pauvreté du cœur de Celui qui n’a pas une pierre où reposer la tête. Pour nous, catholiques au présent, désirer une France, en tant que pays, incluant donc tous ses habitants sans aucune exception, comme chrétienne, cela ne peut vouloir dire qu’une chose, mais de taille : c’est qu’il faut se passer le linge à la ceinture et la servir. Non pas servir une « patrie » en tant que puissance, car nul ne peut servir deux maîtres à la fois, mais servir le Christ à travers ceux que nous y rencontrons. Servir nos frères, nos concitoyens quels qu’ils soient, et ces étrangers qui sont eux aussi Ses frères (Mt 25, 35). Nous engager, témoigner et annoncer la Bonne nouvelle, qui peine à se faire entendre sous les jingles publicitaires.

Je suis chrétien, et bien sûr, j’aimerais vivre dans un pays davantage chrétien, ou à tout le moins,  plus ouvert à des notions telles que le pardon, la miséricorde, la « non négociable » dignité de tout être humain, ou encore la valeur en soi de tout être vivant non humain. Je ne peux que désirer que chacun de mes concitoyens écoute l’appel du Christ, se sente aimé en Dieu, et sache qu’il y a un chemin vers la justice qui est vie et non carcan de lois, un amour plus profond qu’un fumeux côte-à-côte ou un toxique entre-soi, une éternité en point de mire. Je le voudrais, non pour que « tout le monde pense comme moi », mais parce que je crois réellement que Dieu veut le meilleur pour chacun de nous. Non pour « restaurer » l’uniformité perdue d’un passé mythifié, mais parce qu’il y a dans l’Évangile une source inépuisable de justice à laquelle nous n’avons jamais assez puisé.

Chasser les mythes errants

Mais je ne me fais pas d’illusions, l’Histoire m’en vaccine : une société chrétienne n’est pas plus automatiquement juste qu’un chrétien n’est automatiquement saint. Notre « France chrétienne » présente un lourd passif de sociétés dures, violentes, injustes, traversées d’éclairs de charité, de fraternité, jaillis de saints célèbres ou anonymes, et d’incroyants aussi. Bref : inutile de rêver, vous pouvez toujours écrire « chrétienne » en Arial gras dans la Constitution, ou rendre obligatoire la prière du matin, ça ne rendra pas les Français plus fidèles au Christ d’un iota. C’est bien pour cela, d’ailleurs, « qu’inscrire dans la Constitution » est à la mode. C’est une belle poudre à jeter aux yeux et ça ne fera pas un demi-saint de plus. Une seule voie s’ouvre à nous pour cela : annoncer l’Évangile à temps et à contretemps, sans oublier de nous évangéliser constamment nous-mêmes.

D’ailleurs, si je suivais la logique, les engagements des rois francs d’antan ne me concernent pas. Je suis de Lyon, terre burgonde, et donc arienne. On peut se vivre chrétien de France au nom des vœux de nos vieilles têtes couronnées ; mais de toute façon, n’y a-t-il pas, plus loin encore, l’appel du seul Seigneur, à faire de toutes les nations des disciples ? De toutesk et même pas « de la nôtre en premier » ? Convoquer le passé ? Nous n’en avons pas besoin. Le Christ, vraiment présent, éternellement nouveau, nous suffit. Tenez, renversons le raisonnement : si nous étions catholiques au Népal, nous abstiendrions-nous de témoigner de notre foi sous prétexte que nous ne serions pas en terre chrétienne ?

Identitaire ou identique ?

Ceci dit, derrière le slogan « ici en France, on est chrétien, c’est ce qu’il faut défendre » je vois surtout un désir… comment dire ? d’entre-soi. Quelque chose qui a bien plus à voir avec les concitoyens que l’on désire avoir autour de soi, qu’avec ce que l’on est soi-même. Un désir de familier, de sécurité, un rêve de former une communauté. Une aspiration, d’ailleurs, on ne peut plus normale au siècle du pugilat planétaire. L’arène permanente, ça ne fait rêver que les coqs. Les liens, l’entraide, le terrain connu, la solidarité, sont des besoins humains profonds, respectables et sains.

« Avec qui ai-je envie de vivre en société ? » Telle est, il me semble, la vraie question « identitaire », bien plus que « qui suis-je ? » ou même « qui sommes-nous ? ». Telle quelle, elle est pleinement légitime. Mais elle ne justifie pas qu’en son nom on fasse n’importe quoi.

À ce titre, vouloir définir une « identité française », chrétienne, etc, avec une telle précision, n’est-ce pas vouloir une société doté d’un référentiel commun si fort et si détaillé que nous pourrions comprendre, prédire, à coup sûr, toutes les réactions et motivations de l’autre ? L’étranger-à-notre-culture – le Musulman, ou l’homme d’un autre continent, fût-il chrétien… serait l’imprévisible, et donc le danger. Et le connu, le sûr. Une barrière entre les deux garantirait la sécurité. Exit la rencontre, exit l’appel à « avancer en eaux profondes », exit la Pentecôte… au profit d’une sécurité du connu… bien illusoire en vérité.

Illusion de croire que l’homogénéité suffit à garantir la paix. Qu’identité doive signifier « identique ». Pas même dans la foi catholique. Quoi de plus homogène, catholique, aimant son roi et même prospère que la France du premier tiers du seizième siècle, juste avant la Réforme ? N’a-t-elle pas tous les appas propres à séduire nos nostalgies ? Qu’il devait faire bon vivre sur les terres de monsieur Du Bellay…

Las ! Les guerres civiles sont toujours les pires.

Faire n’importe quoi, c’est aussi, j’en ai peur, définir par la négative ou l’exclusion. « Est Français ce qui est, c’est-à-dire qui n’est pas … »

C’est si simple, a priori. Presque innocent. Et pourtant … Un premier filtre. Un second. Un troisième, toujours plus intérieur, intime, intrusif. C’est la chasse à l’impur, au traître, à l’ennemi intérieur, au « Français de papier », à l’agent de l’ennemi, permanente, inlassable, et sanglante. Et de filtrage en filtrage, chaque reliquat se croit plus pur, c’est-à-dire plus obsédé de pureté, et se trouve de nouveaux ennemis.

Ce serait une chasse aux sorcières éternelle jusqu’à ce qu’il ne reste plus personne.

A contrario, vous avez vu cette étonnante vidéo danoise où l’on commence par regrouper des personnes en groupes aisément étiquetables, avant d’appeler, parmi eux : qui aime telle activité, qui a vécu tel événement, qui souffre de tel mal ou apprécie telle autre chose. Et les groupes de se faire, se défaire, s’interpénétrer et s’entrecroiser, avant de conclure « tous, nous aimons le Danemark ». Un peu naïve, il est vrai, et qui omet de préciser ce que signifie « aimer le Danemark ». Mais elle effleure un point auquel je crois : aimer son pays, se sentir citoyen de son pays plutôt que d’un autre, c’est se projeter au-delà de ses particularismes vers quelque chose qui est à la fois plus grand, et suffisamment délimité, connu, petit même, pour qu’il soit possible d’y tenir concrètement. Un espace qu’on peut arpenter, des institutions au sein desquelles on peut jouer son rôle, un destin commun, pour cet espace, à bâtir ensemble – étant donné que, de toute façon, son statut même d’État implique cette communauté de destin. Surtout dans un État centralisé comme le nôtre. Se sentir français, je crois qu’avant même d’adhérer à un héritage culturel commun, en fait soigneusement trié et bien plus bouleversé par le passé récent que nous le croyons, c’est adhérer à la volonté de construire ce projet lié à ce coin de planète Terre, et à ceux qui l’habitent et en tirent leur subsistance. Bien des programmes peuvent être fondés là-dessus. Mais je ne vois rien de plus profond ni de plus fondateur que cela. Sans ce socle, on est indifférent au lieu qu’on habite et aux hommes qui le peuplent, et il n’y a pas de pays. Sur ce socle en revanche, on peut fixer tout le reste.

Ce billet est déjà très long. C’en est assez.

Je n’ai pas livré mon regard sur l’identité catholique. Il me faudra sans doute le même volume. À plus tard.

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Sur les habitants du pays de l’ombre…

« Je vous annonce une bonne nouvelle, une grande joie pour tout le peuple. Aujourd’hui vous est né un Sauveur. Il est le Messie, le Seigneur. »

Les temps qui s’annoncent sont terribles.

Trouvât-on, et j’en doute, une parade rapide et juste au djihadisme, que cela n’enraierait pas les milliers de cancers à cause environnementale qui avancent – en crabe, évidemment – dans nos corps, ni les inondations qui cette semaine, ont dix fois plus tué que l’assassin des rues de Berlin, ni la sécheresse, ni la famine, ni le grand banditisme, ni l’eau souillée ni les mers mortes, ni tout le reste.

Voici où nous en sommes, vingt-sept ans après « la chute du mur ». Rappelez-vous décembre 1989 : nous assistions en direct à la télévision à la chute de l’infâme dictature de Ceaucescu, la dernière de l’Est. Et dans les années qui avaient précédé, nous avions vu tomber aussi, sans effusion de sang, les juntes fascistes d’Amérique du Sud, les despotismes sanguinaires d’Haïti ou des Philippines. La guerre au Liban, la guerre Iran-Irak avaient pris fin. Le vent de l’histoire soufflait à enivrer, balayant les vieilles brumes.

Il y avait bien eu Tian an men. Nous espérions que ce n’était que partie remise. C’était si à contre-courant ! Non, à n’en pas douter, sous peu, ce serait la paix et la justice, partout, toujours.

Nous n’avons pas rêvé longtemps. Dès 1991, à cette stupéfiante nouvelle : « l’Irak a envahi le Koweït ! » nous avions compris. De la liberté, pouvait naître aussi bien le chaos que la paix. Mais n’empêche. Il a fallu le Onze-Septembre pour comprendre que ce siècle serait celui du terrorisme et du chaos total des guerres asymétriques.

Nous y sommes toujours. Pour combien de temps ? D’autant plus impossible à dire que nous ne savons pas ce qu’il faut faire, sauf à fantasmer de verser, à notre tour, dans la violence de masse. Bref, déclencher nous-mêmes, à titre préventif, ce que nous voulons éviter.

Et à quoi bon ? Les années 70 l’avaient assez montré : la tension inhérente aux sociétés industrielles urbaines, univers de compétition, d’exploitation, et de crise permanente, l’entassement dans les villes, est tout à fait capable d’engendrer une violence, une barbarie et pour finir un terrorisme tout à fait sui generis. L’Histoire de notre continent montre assez qu’on sait parfaitement s’y égorger non stop entre authentiques Blancs chrétiens de souche et de tout ce que vous voulez. Et pas qu’un peu.

Personne n’a la clé (à lui tout seul). Si un jour, un type prétend l’avoir en montrant les muscles, fuyez. Si un jour, ici, je prétends l’avoir, cessez de me lire.

Là où je voulais en venir, c’est que notre monde, dur, dangereux, peut-être pire que le précédent et sans aucun doute bien plus dur et dangereux que ce dont nous avions rêvé il y a vingt-cinq ans, n’est pas pire et pas moins concerné par la venue du Sauveur que la Palestine sous Auguste. Ce que nous professons, ce que nous proclamons, ce en quoi nous espérons n’est pas du folklore, ni du décorum, que « le réalisme » commanderait de laisser de côté. Ce n’est pas du flan, ni d’ailleurs on ne sait quel béni-oui-ouisme cuculiforme. Il n’y a pas « les petits anges cuicui les petits oiseaux, c’est bien gentil mais ».

S’Il vient, c’est précisément dans et pour les temps troublés. C’est pour les peuples qui marchent dans les ténèbres et les habitants du pays de l’ombre. Il ne vient pas comme la bûche aux marrons après le festin d’huîtres et de dinde. Il vient pour un peuple dans l’attente, qui ne connaissait plus de prophètes, qui avait déjà vu raser une fois la ville et le temple et qui avait les Romains sur le dos.

S’Il vient, c’est pour notre temps. Toujours exact au rendez-vous.

Nuit Debout, quand la jeunesse nous bouscule

Il faut l’avouer, je ne suis plus jeune. Mes perpétuelles baskets ne peuvent cacher l’implacable réalité. Cet été, j’entrerai de plain-pied dans la zone où l’on guette anxieusement le premier cheveu blanc et la première réclame pour « Notre Temps » dans la boîte aux lettres.

Mon regard sur la Nuit Debout ne sera donc pas celui d’un jeune. Apparemment, j’appartiendrais (de justesse) à la génération X plutôt qu’Y. C’est pour situer. Je n’ai jamais vu dans ces classes grand-chose d’autre qu’une forme moderne de la complainte quadrimillénaire contre ces jeunes qui ne respectent plus le roi, ni les dieux, et qui ne veulent pas apprendre à tirer à l’arc.

Je n’y suis pas allé non plus, vous vous en doutez. Bien à mon corps défendant. Mais mon corps, justement, me rappelle que la nuit debout n’est pas très compatible avec le lever avant l’aube pour les prospections de terrain. Mais, comme tout le monde, j’ai lu et entendu pas mal d’avis. Très contradictoires.

Je souhaite, simplement, retenir une chose : ce mouvement réunit autour de la chose politique, de la chose publique, une génération qu’on disait totalement égoïste et dépolitisée, incapable de réagir à quoi que ce soit, de réfléchir à quoi que ce soit, et surtout pas en commun.
Hâtivement, on a voulu en faire un mouvement d’égoïsme en foule, uniquement destiné à rejeter une loi destinée à « les faire travailler un peu ». Et de s’étonner qu’un lycéen se préoccupe de ce qui sera demain le monde où il bossera. L’inquiétant serait plutôt qu’il manquât à ce point de vue à long terme.
La diversité des idées qui s’y brassent, mais aussi, et même surtout, les formes d’organisation en commun, sur le tas, qui naissent là pour faire face à l’intendance d’un mouvement parti pour durer, me semblent autrement prometteuses. La solidarité peut-elle repartir d’ailleurs ? Des jeunes redécouvrent qu’ensemble, dans la nécessité, et unis par une volonté commune, on peut résoudre ce qui, pour l’individu, est un casse-tête. Ils réinventent des organisations simples et sobres de vie commune. Cela sera d’un grand prix dans les grands effondrements qui s’annoncent.
On y voit des invités sulfureux, des partis aux slogans puérils ? Ben oui. Comment voulez-vous qu’ils n’y fussent point ? Ils ont la structure, ne manquait que l’occasion. Mais s’ils sont groupuscules, c’est que précisément leurs slogans puérils ne survivent pas à la réflexion. Nuit Debout n’est pas un meeting pour tribuns. Ils n’ont aucune chance. J’ai confiance dans les participants pour « faire le tri », c’est leur liberté, et rien n’est plus mortifère que la défiance systématique – sinon la haine – que nous manifestons envers nos jeunes.
Ils se font des illusions ? Ils croient inventer le fil à couper le beurre ? Peut-être. Qu’ils le réinventent et le fabriquent eux-mêmes, ce sera mieux que celui fabriqué en Chine et vendu fort cher en Europe. Ils rêvent ? Mais oui. Combien de temps croit-on tenir en main une société sous état d’urgence permanent, en crise chronique, en état d’austérité à vie, et à qui l’on martèle « il ne faut plus rêver » ? Une espèce d’état de guerre, mais indéfini et sans victoire possible, où la seule liberté qui reste, la seule vie qui reste est celle définie par Manuel Valls : « dépensez, consommez ».

Nous aurons beau faire, nous n’empêcherons personne de rêver d’autre chose. À la Nuit Debout, on va rêver, on va penser, on va espérer. On pensera bien ou mal, on mettra ses espérances dans de bons et de mauvais paniers. Mais ça bouillonnera. Tout sera possible le temps d’une AG, et peut-être en naîtra-t-il un autre monde que l’actuel, malgré ses prétentions à être le seul possible.
D’ailleurs, n’est-ce pas ce que nous-mêmes appelons de nos vœux ? Les deux derniers présidents avaient pour slogan : « Tout devient possible » et « Le changement, c’est maintenant ». À présent, « En marche ». En marche vers un « monde de demain » qui ressemble, en vérité, beaucoup plus à celui de 1910. À la rigueur de 1930.
Nous voulons du mouvement, du changement. En voilà, et nous nous empressons de paniquer, de tancer cette jeunesse impertinente qui ose nous prendre au mot. Changer, oui, mais sous contrôle, sous notre contrôle ! Et dans notre sens.

Voilà ce qui nous dérange le plus, je crois, dans la Nuit Debout. Elle nous signifie que le changement, le nouveau monde, le vrai, a de grandes chances de ne pas être un prolongement de l’actuel et encore moins une répétition cossue de l’ancien. Que ses structures et ses hiérarchies risquent d’être bousculées. Pire : que nous ne pouvons pas prévoir de quoi il sera fait. Alors que nous aimerions tant qu’au fond, pas grand-chose ne change, qu’on sauvegarde les principes, qu’on « aménage le système à la marge » tout au plus. Et que les jeunes ne soient là que pour trimer double afin de payer enfin la dette – financière, mais surtout écologique – que nous avons héritée nos pères, et entendons bien refiler à nos fils, avec intérêts. Ce serait si simple.
« Qu’est-ce que vous proposez à la place ? » aimons-nous lancer à l’appui de nos conservatismes. Hop ! Disqualifié, l’interlocuteur qui ne peut pas sortir de suite un épais dossier « Monde Nouveau 4.0, étude de faisabilité, étude d’impact et retour sur investissement ». Comme si notre propre monde avait été conçu et planifié en bureau d’études.

Nous voyons comment va naître le monde de demain : librement, sans contrôle, sans règles, pas même celles du saint Marché, imprévu, différent, et sans doute avec des dérapages et des débordements. Et personne ne peut savoir ce qui en sortira. Une oligarchie d’experts transhumains ? Une néo-féodalité sur villages lacustres chassant les vaches sauvages ? Rien de tout cela ?
Personne ne sait. Mais nous ne pouvons pas passer notre temps à réclamer le changement pour nous indigner que les premiers concernés, la génération qui nous suit, se mettent à cogiter la question. Là encore, l’inquiétant serait d’avoir enfanté une jeunesse tout juste bonne à nous obéir.
Je me réjouis qu’elle ne soit pas encore à ce point-là de KO debout permanent.

Je ne fais pas le malin pour autant. Je suis de la génération qui va passer à la casserole et voir son monde s’effondrer, sans savoir ce qui viendra après. J’aimerais bien, moi aussi, une transition bien planifiée, en douceur. Mais ça ne marche jamais comme ça. On ne sombre généralement pas dans le chaos ; ça, c’est pour l’espérance. Il naît juste des formes d’organisation plus simples et plus petites. Parfois plus justes et parfois pas. Reste le passage.
Ça se fait rarement sans violence.

La violence. Elle est là.
Pas négligeable. Inquiétante. Inquiétante, la vitesse à laquelle nous semblons nous accoutumer au retour de la violence politique. M. Finkielkraut a été chahuté, non pas roué de coups, mais beaucoup l’ont ouvertement souhaité. Il l’aurait « bien cherché ». À moi-même, et à plusieurs de nos amis, des personnes très bien ont exprimé leur regret que nous ne nous soyons pas fait défoncer (sic) par des zadistes (ce qui serait assez paradoxal, d’ailleurs). Bref, l’hypothèse qu’une personne soit rouée de coups pour ses convictions politiques réelles ou supposées semble de moins en moins choquante. Et bien, pour moi, elle l’est. S’agirait-il même de personnages pour lesquels je n’ai aucune affinité d’idées, comme Marine Le Pen, Nicolas Sarkozy ou Emmanuel Macron. L’eussent-ils même « bien cherché » en se montrant à des réunions brassant des idées hostiles aux leurs.
Quant à la question des casseurs… Déjà, il y a vingt ou vingt-cinq ans, rares étaient les manifestations qui ne drainaient pas en marge des troupes d’énergumènes qu’il vaudrait d’ailleurs mieux appeler pillards que casseurs. Ceux-là ne cherchaient qu’à profiter des mouvements de foule pour mettre à sac une ou deux boutiques. La donne a changé. Aujourd’hui, autour des ZAD et de leurs occupants écologistes originels, et de tous les mouvements sociaux, on voit apparaître des groupes violents revendiquant des motivations politiques. Et de fait, ils cherchent la destruction et l’affrontement avec les forces de l’ordre, et non les vitrines de godasses de luxe.
Choquant, bien entendu.
Mais dans les deux cas, cette montée de la violence politique est une réalité que nous avons intérêt à regarder en face. Le rejet du monde tel qu’il est prend des formes d’une brutalité croissante, et ce n’est pas en vissant le couvercle de la cocotte aux cris de « c’est comme ça, pas autrement, TINA et adaptez-vous ou disparaissez » que nous réduirons les risques d’explosion. Là non plus, on ne peut pas gagner sur tous les tableaux. Répéter sur toutes les ondes que tout est foutu et clamer aux autres que rien ne doit changer, tous en rang dans l’ordre et la discipline. Empêcher la tension de dégénérer en véritables émeutes, construire demain autrement que dans l’affrontement bête et brutal, sera plus compliqué que ça. Gardons en tête, du reste, que sages ou fous, les jeunes seront aux commandes après nous. Mon Dieu qu’ai-je dit ! Est-ce pour cela que nous sommes si anxieux d’inventer au plus vite le moyen de ne pas vieillir ?
Pour surtout ne jamais leur laisser de place ?