Le spirituel devra-t-il sauver l’écologie ?

Sous un titre volontairement radical, la réflexion qui va suivre s’intéresse aux fondements politiques et techniques de l’écologie ou plus précisément de la protection de la nature, son domaine originel. D’une part, la dégradation continue des ressources naturelles atteint un point critique, ce qui questionne la compatibilité souvent admise de l’écologie et de nos modèles de développement. D’autre part, le rêve techno-scientifique du transhumanisme et du vivant artificiel, ou artificialisé, dernière réponse en date à l’effondrement du vivant, interroge le sens même du combat écologique. Si la technique envisage de proposer à l’homme une « survie » déconnectée du vivant, l’écologie est appelée à enrichir et enraciner autrement son argumentaire pour défendre un homme vivant dans un monde vivant.

Politique et scientifique : les deux légitimités du combat écologique

Prenons une association de protection de la Nature normalement constituée. Elle comprend un socle d’adhérents, de tous niveaux d’investissement et d’activité, une petite équipe salariée, constituée d’écologues professionnels, et une base de données naturaliste, forte de dizaines ou centaines de milliers de données d’observations d’oiseaux, de mammifères, d’amphibiens, de reptiles… recueillies au fil des ans sur son territoire. Cette base constitue la forme visible et tangible de sa connaissance de l’état réel de la biodiversité dudit territoire, ainsi que de l’investissement sur le terrain de centaines de connaisseurs de la biodiversité locale. Cette expertise est à la fois irremplaçable et incessible. Cette association, depuis déjà bien des années, ne perçoit plus de subventions de fonctionnement : si elle perçoit de l’argent de la part d’une structure publique, c’est dans le cadre d’une opération d’étude et de protection de la biodiversité donnée, sur le territoire de cette structure, pour laquelle elle a sollicité un soutien. Elle prend en charge cette mission de bien commun qu’est la protection du patrimoine naturel, à fort investissement humain et bien maigres moyens financiers.

En tant qu’association, d’une part, et menant des actions auprès de partenaires divers, d’autre part, notre association de protection de la nature s’appuie sur une légitimité à deux visages, sans hiérarchie entre eux, du reste.

La première, la plus historique, est la légitimité politique. Attention, ici j’entends par politique, ce qui a trait aux désirs et à l’investissement des citoyens dans la vie de leur Cité. Les décideurs politiques officiels appartiennent à une autre sphère. Théoriquement, ces sphères sont confondues ou du moins reliées par un engrenage direct. Aujourd’hui, cette liaison est agitée de tensions, de torsions, au point que son existence même est controversée. Mais pour l’instant, tenons-en-nous aux citoyens. L’association est formée, fondée, par un groupe de citoyens dont la vision du monde, le projet pour la société, reconnaît la réalité d’une perte massive de biodiversité et les causes anthropiques de cette perte, et n’accepte pas que cette perte se poursuive. Leur but est de vivre dans un monde qui respecte davantage le vivant sauvage.

L’association, sous le regard de la société civile dans laquelle elle évolue, apparaît alors comme l’expression d’un courant politique, éventuellement un nombre significatif d’électeurs, en tout cas une tendance qui existe dans la communauté des citoyens, un sujet qui mobilise des citoyens, les amène à agir, questionner, combattre, défendre, porter. Bref, à agir politiquement (s’investir dans la vie de la polis). Cette légitimité existe parce que l’association comporte un nombre d’adhérents significativement plus élevé que le nombre de salariés et révèle une vie associative réelle, avec des bénévoles actifs, des sympathisants déclarés ; tout ce qui prouve qu’elle représente la forme concrète que prend une idée qui a cours dans la société. C’est ce qui la distingue d’un lobby numériquement peu important ou d’un cabinet d’experts.

Notons ici que ladite polis peut être sereinement ignorante d’une cause dont la gravité est pourtant établie par les faits, par insouciance, ou (plus souvent) par ignorance, ou encore par fatalisme. C’est une limite importante à la possibilité pour l’association de conquérir sa légitimité politique : encore faut-il avoir accès aux tribunes pour exposer son projet.

La seconde légitimité est de nature technique et scientifique.

De ce point de vue, l’association est ferrée à glace. En effet, il convient de rappeler ici avec force quel est le véritable enjeu de la protection des écosystèmes : la survie de l’humanité, pas moins.

Bien que le fait ne soit guère connu, les services rendus par les écosystèmes sont, techniquement, évalués à un chiffre dont l’ordre de grandeur est celui du PIB planétaire ; et toute disparition soudaine des Amphibiens ou des Chauves-souris, pour ne citer que ces taxons, engendrerait pour l’agriculture d’un pays industrialisé une perte chiffrée en milliards de dollars par an : effondrement économique mais surtout physique. Les arboriculteurs chinois contraints à polliniser à la main leurs arbres, avec un résultat peu convaincant, nous en donnent un avant-goût. En clair, si nous n’enrayons pas la perte de biodiversité, peu importeront nos « services » et notre « croissance sans fin de l’économie numérique » : entres autres désagréments… nous n’aurons plus rien à manger.

Ces quelques points factuels et d’autres aisément trouvables et vérifiables sur la toile expliquent l’urgence de balayer la très archaïque – et même obscurantiste, à ce stade de données scientifiques disponibles – croyance en une biosphère aux ressources inépuisables et en un impact de l’homme forcément négligeable face aux capacités d’auto-régénération de la Nature. Il est d’ailleurs troublant de constater que l’humanité même qui, pendant cinquante années de Guerre froide, jugeait tout à fait crédible son propre anéantissement à coups de bombes atomiques, refuse de prendre au sérieux le risque d’autodestruction par effondrement des écosystèmes qui nous nourrissent. Nous sommes pourtant bien placés pour savoir une fois pour toutes que l’homme peut, techniquement, provoquer la fin du monde. On ne peut plus rêver d’une impossibilité eschatologique de l’autodestruction de l’humanité: les moyens en ont déjà été (en sont déjà) réunis.
Par empoisonnement, ça marche aussi. Le calcul est juste un petit peu plus compliqué.

Revenons, donc, à la maîtrise technique du sujet, de la part de l’association.

Celle-ci se fonde sur la capacité de l’association à agir en expert scientifique et technique, c’est-à-dire à être capable
– d’établir un diagnostic de terrain rigoureux, de définir les enjeux de manière objective,
– de proposer des solutions pratiques aux acteurs qui, sur le terrain, sont concernés par ces enjeux.

Le recrutement de salariés, écologues de formation et d’expérience, a pour but principal de renforcer les capacités de l’association dans ce registre. Elle est ainsi à même de brosser un tableau fiable de la biodiversité d’un territoire et de la façon dont celle-ci évolue, d’évaluer de manière scientifique l’impact d’une transformation du territoire ou d’un projet, d’une action, d’une mesure ; et ensuite, de formuler des propositions en réponse à l’inévitable question du « que faire », mais aussi d’agir elle-même – ou aux côtés de divers partenaires – et d’évaluer les résultats. Bref : de connaître la biodiversité sur le terrain et de la protéger concrètement.
Cette légitimité « pratique » est reconnue par les interlocuteurs techniques (services des collectivités locales, aménageurs, entreprises, agriculteurs, etc…) pour des raisons elles-mêmes techniques : données tangibles, éléments factuels, analyses scientifiques, solutions pratiques et techniquement réalisables.

Cependant, si l’association existe, c’est que la biodiversité, sans sa présence, n’est pas assez prise en compte ; et donc, que son respect n’est pas partie intégrante du système technique en vigueur. Ce dernier a pour habitude de l’ignorer superbement dans son quotidien, ou de ne pas la prendre au sérieux. La légitimité technique de l’association consistant à expertiser et résoudre techniquement le problème de la perte de biodiversité, elle ne peut se manifester que si l’interlocuteur reconnaît l’existence du problème. Faute de quoi, même s’il a conscience que sauver une population de Crapauds alytes peut être réussi au moyen d’une certaine action simple à réaliser, il ne verra tout simplement pas pourquoi il consacrerait quelque temps et quelque argent à la sauver. Il sera disposé à le faire,
– soit parce qu’il est « politiquement » convaincu lui aussi (ou désireux de plaire à une clientèle qui l’est),
– soit parce qu’une contrainte légale l’y oblige (cette loi étant elle aussi la manifestation d’une volonté citoyenne),
– soit parce que les écologues auront appuyé leur argumentaire sur une réalité tangible, scientifiquement établie, mais encore fort méconnue : l’homme étant relié aux écosystèmes de mille manières, il reste dépendant de leur bon fonctionnement, de sorte que la perte de biodiversité actuelle compromet, à moyen terme, sa survie même en tant qu’espèce ; et cela se joue non dans d’abstraites hautes sphères, mais tout de suite, devant chaque haie, chaque mare, chaque prairie.

Voilà pour le terrain des faits et du rationnel ; l’association agit alors en tant que rouage supplémentaire dans le système technique global actuel. Face à ces interlocuteurs-là, elle apparaît avant tout comme un agent technique, à la manière d’un ingénieur sécurité ou d’un service sanitaire, si l’on veut. Il faut entendre ici « système » technique comme « mode de fonctionnement mental basé sur » la technique, où seuls ont droit de cité les faits tangibles unis par un ensemble de causes matérielles, jugées rationnelles.

On pourrait, dès lors, conclure que la légitimité technique suffit amplement. Il suffit de convaincre assez d’agents techniques que le feu est à la maison et ils accepteront de faire appel aux pompiers, ces pompiers dont ils ont eu moultes occasions de constater la compétence de terrain. Réciproquement, si l’association n’était qu’un courant politique sans qualités techniques, elle ne serait pas un pompier, tout juste une agaçante sirène, discréditée par son incapacité à proposer des solutions.

Technique contre technique : quand le vivant n’a plus sa chance

Et là, problème. Nous l’avons vu, l’association voit son poids technique limité au référentiel où elle œuvre, se fait reconnaître, et pose des actes. Elle se condamne à un programme fait de compromis, basé sur un postulat implicite : la défense de la biodiversité est possible dans le référentiel technico-économique actuel. Depuis leur origine, les associations oeuvrent dans cet esprit de « conciliation », de « concertation », et mettent en avant la compatibilité de la protection de l’environnement et du « développement économique », sous-entendu dans le référentiel technico-économique de capitalisme libéral de notre temps. Elles n’ont ménagé ni leur peine ni leur ouverture, les exigences de concertation de la méthodologie Natura 2000, par exemple, en attestent. Elles ont appris à leurs dépens que c’est toujours le même qui doit se montrer ouvert. Dans une seule agglomération, des centaines de chantiers s’ouvrent chaque année sans aucune prise en compte de la législation sur les espèces protégées, aucune étude ni demande de dérogation; mais le jour où le lièvre est levé sur un site exceptionnel et le maître d’ouvrage simplement sommé de respecter la loi, on crie aux ayatollahs verts « avec qui on ne peut plus rien faire dans ce pays à cause des crapauds ». Inlassablement, pourtant, elles ont repris leur bâton de pèlerin et défendu la conciliation, la recherche de solutions, le postulat d’une écologie « non contradictoire avec »… un système fondé sur la captation maximale de ressources et de profit par l’individu.

Or, ce postulat est de plus en plus discutable. En effet, ce référentiel est basé lui-même sur un autre postulat : tous les efforts de la société doivent être dirigés vers l’obtention d’une croissance constante du PIB, censée résoudre en retour tous les problèmes. De cette croissance, on s’attend donc à ce qu’elle soit infinie, dans un monde fini. A s’enivrer de chiffres et du dogme selon lequel tout se convertit en unité monétaire, on en oublie ce niveau de réalité trivial : lorsque la terre, le minerai de fer, le pétrole… sont absents, matériellement absents car épuisés, même une somme d’argent infinie ne les fera pas surgir du néant. Mais en attendant, ce dogme gouverne le système technico-économique en vigueur sur l’ensemble du globe, et ce système exige, par définition, une consommation exponentielle et infinie de ressources. Ce qui ne l’empêche pas, d’ailleurs, de s’auto-proclamer « développement durable » comme s’il pouvait y avoir quoi que ce soit de durable dans la consommation infinie de ressources finies.
En dépit des décennies de travail des protecteurs de la nature pour réparer ou contenir cette pression, la perte de biodiversité s’aggrave, et les services rendus par les écosystèmes commencent à s’effondrer.

Aussi est-il grand temps pour l’association de s’interroger : a-t-elle encore quelque espoir d’atteindre son objectif si elle ne traduit son projet citoyen qu’en tant que rouage ? Ou bien y est-elle condamnée à un échec honorable mais complet, ou pire : à compromettre ses propres efforts en servant de caution verte au système qui détruit ce qu’elle cherche à défendre ?

C’est le projet citoyen qui est lui-même interrogé en retour : si les citoyens qui forment l’association maintiennent le cap et persistent à revendiquer un monde respectueux de l’ensemble du vivant, alors ils seront tout naturellement amenés à proposer un changement de système technico-économique, ou plus exactement un changement de paradigme, de vision du monde, au profit d’un modèle où l’homme et le vivant non humain poursuivent leur cohabitation multimillénaire – mais, cette fois-ci, avec un équilibre volontaire, pensé. La recherche d’une compatibilité du culte de la croissance et de l’écologie nous a menés à l’échec global de l’écologie – les ressources naturelles continuent de s’effondrer – au point de compromettre la pérennité de l’homme. Aussi ne pouvons-nous plus « continuer comme avant », si nous voulons atteindre l’objectif de nos combats écologistes. » Nous ne pouvons plus en rester à subir des évolutions sociétales et surtout politiques dont nous savons pertinemment qu’elles vont aggraver encore la crise écologique globale, c’est-à-dire les menaces qui pèsent sur l’ensemble des écosystèmes et par là même de l’humanité, comme nous subissons les conséquences d’un printemps pourri sur la nidification de nos busards. Le combat associatif n’a plus le choix: il doit intégrer cette dimension politique et mener désormais une lutte à deux étages. « Au ras du sol », rien ne change: le travail militant de chaque jour ne perd pas sa pertinence, mais à condition de se penser comme une action d’urgence. Lorsqu’on mène cette intervention, il est « techniquement temps, mais politiquement trop tard ». L’association s’épuisera en tels combats si, parallèlement, elle ne mène le combat à l’étage politique: prôner, défendre, de nouveaux modèles sociétaux où ces situations d’urgence n’auront plus à se produire. Souvent, nous considérons cet étage comme n’étant pas de notre compétence, ou plutôt pas de notre rôle. Pourtant, nous ne sommes pas que des techniciens ni même des ingénieurs maintenance des écosystèmes. Quelque terrible, écrasant, et peut-être même perdu d’avance qu’il puisse être, ce combat est aussi le nôtre.

Ici est alors questionné le point central de la légitimité technique du combat de nos associations : le constat, scientifiquement établi, que le fonctionnement des écosystèmes, aussi harmonieux que possible, est une condition sine qua non pour la survie de l’humanité.

En effet, le paradigme technique est tout prêt à proposer diverses options – hors de prix, et relevant encore de la science-fiction, mais que les servants du culte du Progrès nous promettent pour demain – pour remplacer, partout, le vivant par l’artificiel. Il annonce la couleur de son nouvel atout : le transhumanisme, et son évolution suprême, la « cyborgisation ». Incorporer des machines à notre propre organisme nous offrirait non seulement des « capacités augmentées », mais aussi un affranchissement des liens qui nous unissent au reste de la Terre. Ayant rompu ces liens, l’homme-machine aura dès lors disjoint son destin de celui du vivant. Même celui-ci anéanti, lui pourra continuer à survivre, ou plus exactement à se fabriquer lui-même. La biodiversité dans son infini foisonnement, assimilée par les nouveaux démiurges à un ramassis d’erreurs, d’imperfections et de manque d’efficience, sera remplacée par quelques types standardisés d’êtres vivants artificiels, conçus comme des produits ordinaires, aux fins de produire pour notre compte la matière vivante dont nous aurions encore besoin.
Tout ce dans quoi s’enracine le combat des défenseurs de la biodiversité est-il voué à se disloquer contre ce nouvel ennemi d’acier ?

La vie vaut plus que sa valeur technique

C’est là, et ce sera mon dernier chapitre, que la technique écologique est en échec, car elle n’a plus rien à répondre à cet argument : si nous pouvons survivre plus ou moins sous forme de cyborg, alors il est parfaitement inutile de consacrer tant d’énergie à protéger les écosystèmes et toutes leurs fonctionnalités qui garantissent notre survie en tant qu’être humain, Homo sapiens, enfant de l’évolution du vivant non humain. Il « suffit » de nous résigner à notre propre transformation en semi-machines, évoluant dans un monde entièrement artificiel, nourris de substances produites en usine. Si l’homme se fixe comme seul et unique objectif de se perpétuer sous une forme ou une autre, c’est une « solution ».

D’aucuns nous annoncent déjà que c’est la seule condition, pour lui, de la survie, l’environnement étant déjà trop dégradé pour qu’un avenir s’offre pour le vivant. Bien sûr, il est évident que si on pose ce postulat, et qu’on agit en conséquence, il se vérifiera. C’est ce qu’on appelle une prophétie auto-réalisatrice.

Voici, donc, la question centrale : l’homme une fois « cyborgisé » est-il encore un homme ? Les adeptes de cette voie ne manquent pas d’arguments pour nous répondre soit que « oui », soit que ça n’a aucune importance, étant donné que nous ne nous apercevrons de rien.

Pourquoi oui, ou pourquoi ça n’a aucune importance ? Mais parce qu’on va modéliser nos émotions, nos sentiments, notre intelligence et tout ira bien. Des consciences électroniques prendront le relais de nos consciences biologiques, en continuité. Ainsi, « nous » serons toujours là. Dans le Meilleur des mondes, tout le monde est heureux, et personne, ou presque, n’a conscience d’évoluer dans un cauchemar ! Et puis, nous serons Plus Performants, voyez-vous.

Cette évolution a déjà commencé dans le langage – je ne vous ferai pas insulte en alignant des exemples d’applications du verbiage technique pour désigner des réalités humaines ; ne serait-ce que la « Gestion des ressources humaines »… Dans les mots et dans les calculs, l’homme doit passer sous les fourches caudines des lois de la machine. Il est sommé d’être efficace comme une machine, évalué comme une machine, et par des algorithmes. Alors que résonnent de dérisoires appels pour réclamer la reconnaissance des « intelligences différentes », in fine, chacun doit prouver qu’il est efficace, performant, compétitif, apte à prendre sa place de machine et à se laisser jauger selon des critères machinistes. Saint-Exupéry l’avait déjà bien compris, et aussi Virgil Gheorghiu pour qui nous étions en train d’adopter les lois de nos « esclaves techniques ».

Où de telles lois d’airain sont en vigueur, l’eugénisme, sélection du matériel humain le plus performant, puis la transformation réelle de l’homme en machine sont, en fin de compte, cohérents…

Avec quelles armes allons-nous alors défendre la survie d’un homme biologique, imparfait, fini, mais aussi incroyablement plus fécond lorsqu’il est libre d’être tel qu’il est et non soumis au cadre d’un fonctionnement attendu ? Tant que tout se jugera à l’aune comptable de l’efficacité, l’homme n’aura aucune chance de plaider sa cause : si le but est d’aboutir à une économie efficace, alors l’homme-machine est, effectivement, la meilleure réponse. Mais attention, c’est un tout : à homme-machine, monde-machine et inversement. Nous sommes à une croisée de chemins, des chemins qui s’avèrent, nous l’avons vu, finalement inconciliables.

Si l’homme veut survivre, divers, inattendu, engendré, non pas fabriqué, libre d’une vraie liberté, non d’un ersatz – celui-ci fût-il indiscernable en tant que tel – alors il doit oser cette parole stupéfiante : il y a quelque chose au-dessus de l’efficacité, qui ne doit jamais lui être subordonné. Il y a la dignité de l’homme, la grandeur qui naît précisément de sa finitude et de sa dimension non prévisible, non programmée, non calculée : la fécondité naît là où elle est inattendue.

Le point de non-retour approche. Pour ne pas voir le vivant naturel, le Donné fondamental, acculé au dépôt de bilan final sous le joug d’acier de la machine, nous n’aurons plus le choix : nous devrons dépasser le terrain de l’utilitarisme et oser l’humain, que dis-je, le spirituel.

Dans quel monde voulons-nous vivre ? Dépassons l’utilitarisme !

C’est le moment – et nous y sommes – où il faut oser déclarer « Je veux protéger cet arbre parce qu’il est beau, parce que l’oiseau qui y chante est beau, et que j’ai besoin, comme homme, de cette beauté fragile. Et j’en ai autant besoin que d’un emploi et de nourriture, parce que je suis un homme, pas une bactérie qui n’a besoin que de manger et de se reproduire, et que je ne veux pas qu’on me reprogramme comme une machine qui aura la forme d’un homme et les aspirations d’une bactérie ».
C’est le moment où il faut oser proclamer la dignité de l’homme tel qu’il a été donné à l’Univers et celle de l’Univers tel qu’il a été donné à l’homme, indissociables et grands dans leur finitude même, voire dans leur « inutilité » même.

L’écologiste chrétien aura une longueur d’avance. Il est conscient, avec Hildegarde de Bingen et François d’Assise, que l’homme et l’Univers partagent une même vocation de Louange divine, que les liens biologiques qui les unissent possèdent aussi leur pendant spirituel, et que Dieu divinise toute Création lorsqu’il vient la rencontrer en Christ. Plusieurs articles de ce blog ont déjà tâché de jeter quelques notes en ce sens.

Sinon, il faudra batailler ferme. Nous avons trop cédé à l’usage de descendre sur le terrain du comptable et de l’utilitaire. Nous avons trop reculé en laissant la logique éco-machiniste, la logique centrée sur le profit matériel dûment décompté, présider aussi à la protection de la nature. Aujourd’hui, nous ne pouvons plus échapper, ni en tant que citoyens épris de bien commun, ni en tant que scientifiques férus de biologie des écosystèmes, au constat que cette stratégie nous a menés dans l’impasse. Il est peut-être même trop tard. Mais après l’ère des mesures compensatoires chichement décomptées, des quotas négociés par des Argan et des monsieur Fleurant, des aires protégées citadelles à courants d’air, il y a des portes à ouvrir à deux battants et un combat plus difficile, mais plus vaste, plus large, et qui finira par se montrer plus rassembleur.

Il ne s’agit pas de se laisser entraîner dans une stérile querelle d’Anciens – de réactionnaires – et de Modernes – « progressistes ». Le progrès et la modernité, créations de l’homme, ont vocation à être interrogés par les citoyens, façonnés par eux même : s’ils se laissent aller à une dynamique propre, hors de contrôle, à l’instar du proverbe « On ne peut pas lutter contre le progrès », ils perdent toute valeur pour se muer en rouleaux compresseurs totalitaires. Ainsi évitera-t-on l’écueil et l’accusation d’une posture agrarienne ou vaguement pétainiste.

Il s’agit au contraire de poser le plus démocratique des débats : dans quel monde voulons-nous vivre ? et de répondre qu’un Meilleur des mondes tout béton et acier, peuplé de machines programmées pour l’aimer, n’est pas une réponse acceptable. Il s’agit de se demander si nous voulons continuer à vivre en hommes.

En résumé :
• La protection de la Nature basée sur l’écologie scientifique a posé des fondations indispensables : elle a établi les outils qui permettent de démontrer la perte de biodiversité sous l’action de l’homme et défini des moyens techniques permettant de l’évaluer ainsi que d’y remédier ;
• Mais elle se trouve dans une impasse, incapable d’atteindre son but, car le caractère trop exclusivement technique de son action lui a imposé de jouer sur le terrain purement technico-économique, dans un environnement de pensée capitaliste (d’Etat ou privé) qui ne sait penser qu’en termes d’accumulation de profit matériel et où tout se jauge à l’aune de l’utilitarisme du point de vue de cette cupidité fondamentale ;
• De plus, la techno-économie s’avère elle aussi incapable, ou non désireuse, de concilier la survie du vivant, Homme compris, avec sa propre dynamique ; elle abat donc une nouvelle carte : le vivant artificiel et le transhumanisme, qui, sous réserve de faisabilité technique, remplaceront le vivant, Homme compris, par des machines ou des organismes de synthèse, rendant à terme les écosystèmes et l’Humanité originelle inutiles, superflus… mais alors utiles à quoi ?
• Il s’ensuit que le vivant, Homme compris, ne peut être protégé – qu’il ne peut y avoir d’Ecologie – qu’en cherchant à résoudre le problème dans un cadre plus large que le cadre technico-économique : un cadre philosophique et spirituel, où le vivant artificiel et le transhumanisme ne sont plus des réponses acceptables, mais des problèmes supplémentaires.
• Il faut donc que l’écologie de terrain et la réflexion spirituelle et philosophique se rencontrent afin d’élaborer – et vite – de nouveaux outils conceptuels à même de poser plus largement la question : « Pourquoi faut-il protéger le vivant tel qu’il nous a été donné, Homme compris ? » et de proposer des réponses pertinentes jusqu’au niveau technique (ou biologique) de l’écologie de terrain. C’est la seule manière de répondre à l’objet social originel de la protection de la nature : des citoyens qui s’unissent pour défendre le vivant.

Frère François et la Création, pour une écologie chrétienne

Les lignes qui vont suivre ont été publiées initialement sur le site des Cahiers libres. Elles constituent une petite synthèse de mes notes personnelles prises lors de la formation « Saint François d’Assise et l’écologie » proposée par l’association Oeko-logia le 17-18 mai 2014. Un grand merci aux animateurs de cette section, Fabien Revol et frère Patrice Kervyn ofm.

François d’Assise : un saint pour les pauvres, mais pas que

François et le franciscanisme sont d’abord profondément ancrés en Christ : un Christ humain, pauvre parmi les pauvres. Dieu s’abaisse jusqu’à rencontrer notre humanité : tel est le fondement de la sensibilité de François et de sa foi.

Le franciscanisme est donc, comme chacun sait, associé à la pauvreté. Si François n’a pas inventé le principe de frères itinérants, n’ayant comme le Christ « pas même une pierre où reposer la tête », il en a fait, de son vivant, un ordre réunissant des centaines de frères, et reconnu par l’Église, ce qui n’est d’ailleurs pas allé de soi.

Sa démarche s’inscrit dans son siècle, celui d’un monde médiéval qui change et commence à ressembler au nôtre. C’est le temps de l’essor des villes, des échanges marchands internationaux. La richesse matérielle, le profit, l’accumulation des biens prennent une importance nouvelle, et la bourgeoisie marchande est la classe montante de ce temps. Issu de cette même classe et de ce même monde urbain et commerçant, François ancre au cœur des villes son ordre ouvert sur le monde et prône un autre rapport aux biens, enraciné dans la pauvreté du Christ. Dépossession sera son maître mot.

François, un anarchiste ?

François s’oppose à la notion classique de propriété en lui substituant une sorte de simple droit d’usage : je peux disposer d’un bien jusqu’à ce qu’un plus démuni que moi s’avère en avoir davantage besoin. Puisque tout vient de Dieu, que tout est don de Dieu, je ne saurais accaparer ce bien commun pour un usage exclusif. Sa destination universelle prime et je ne peux revendiquer une propriété au sens usuel, qui me permet, par exemple, de détruire mon bien (d’en priver le monde) si j’en ai envie.

Cette notion pourrait faire de François un révolutionnaire proto-anarchiste. Mais ce serait oublier, d’une part, son attachement profond à l’Eglise, avec laquelle il n’a jamais imaginé devoir rompre; et d’autre part, qu’il n’est pas question chez lui de devenir son propre maître. Les « frères mineurs » s’obéissent les uns aux autres, à l’image du Christ serviteur, et toute la pensée franciscaine est pénétrée d’un sentiment profond de dépendance à l’égard du Créateur de toute chose.

C’est dans ce dernier point que s’enracine également sa relation à la Création.

François, un père de l’écologie ?

Il sera plus simple ici de répondre par l’affirmative. François, au XIIIe siècle, ne peut guère avoir de notion scientifique du caractère épuisable des ressources, ni de la finitude physique de notre planète : c’est un ancrage spirituel qu’il donne à des notions éminemment écologiques et modernes. La nécessité pour le chrétien de respecter et de gérer avec prudence la Création qui lui est confiée découle de son origine divine. Ce monde nous est donné, nous ne l’avons pas fabriqué ; nous n’en avons pas la propriété, mais l’usage ; en lui, nous devons découvrir un projet divin, que nous ne saurions anéantir pour notre bon plaisir.

François, un panthéiste mièvre ?

Du Cantique des Créatures, on fait souvent une lecture un brin condescendante : voici donc un saint applaudissant aux petites fleurs-petits z’oiseaux, qui s’épancherait en une louange cuculiforme, voire sulfureuse et fleurant le panthéisme. Grave erreur !
Le regard que François pose sur le monde est sans aucun doute influencé par une réaction au catharisme. Celui-ci, en effet, considère l’ici-bas comme irrémédiablement impur, prison pour les âmes, et lieu de perdition où Dieu n’aurait certes pas pu venir se compromettre. La vision franciscaine, canonique en ce qu’elle considère la Création comme bonne – jusqu’à la Chute, pour ce qui concerne l’homme – prend le contrepied complet. Pour François, puis pour Bonaventure, compilateur si l’on peut dire de la théologie franciscaine, la Création et l’Incarnation constituent LE projet divin, la manifestation du désir éperdu d’un Dieu humble, tout amour, de rencontrer un autre : l’Homme. Le Christ n’est pas un simple agent intervenant pour résoudre un problème (le péché) : il est la réalisation de ce projet. L’Univers est, dès l’origine, tourné vers l’Incarnation, qui est accomplissement, et non réparation d’un accident.

La Création est tout sauf souillure : elle est écrin et support de cette rencontre, invitation à rencontrer le Christ – « la Création toute entière gémit dans les douleurs de l’enfantement » (Rm 8, 28)

En Christ, Dieu s’humanise, se vide de lui-même (kénose) et par là même l’homme, mais aussi toute la Création sont divinisés (mais pas déifiés !). En Christ, toute la Création est récapitulée, et sa vérité révélée.
Respecter la Création revient alors, non à acclamer niaisement la beauté du ciel bleu, mais à mettre à sa juste place cet élément du projet divin.

Cette lecture se fonde dans une vision cosmique de l’anthropologie chrétienne dont François hérite, et qui culminait à l’époque romane, par exemple avec Hildegarde de Bingen : toute la Création, unie, reliée, est appelée à la Louange divine. Celle-ci n’est pas l’apanage de l’homme seul, isolé dans un décor peuplé de créatures sans importance réelle ni valeur, tout juste bonnes à finir dans son assiette. (Pour cette dernière vision, il faudra attendre Descartes.) A l’homme, être de relation, capable de Dieu, revient la tâche de « tirer vers le haut » la Création, d’en porter la louange vers Dieu.

Dans le Cantique des créatures, plus ancien poème qui soit en italien et non en latin, on trouve à plusieurs reprises le mot « per » : par exemple « Laudato si’, mi’ Signore, per sora luna e le stelle ». La traduction usuelle donne « Loué sois-tu mon Seigneur pour sœur la Lune et les étoiles ». Or, « per » peut aussi bien avoir le sens de « pour » que « par », et c’est ce dernier terme qui semble le plus pertinent. En effet, il s’agit d’appeler les créatures à louer Dieu, de « faire remonter la Louange » et non de se prosterner devant ce qui n’est qu’une créature. Une créature avec laquelle, cependant, François nous appelle à une communauté profonde.

François, qui voulait que ses frères fussent qualifiés de « frères mineurs », n’hésite pas à entretenir avec l’animal un rapport d’égalité, y compris avec le plus humble ver (Je suis un ver et non un homme, Ps 22, 6). En effet, parmi les créatures, l’animal, exempt de péché, accomplit tout naturellement ce qui est pour lui le projet de Dieu. L’homme pécheur, ne peut en dire autant ! De là, une relation d’humilité empreinte de douceur : qu’il s’adresse aux oiseaux ou au loup, François se fait obéir des animaux, parce qu’il obéit à Dieu.

Enfin, en un temps qui pense par symboles, François et Bonaventure ont conscience d’une Création théophanique. Il s’agit ici de trouver Dieu en toute chose : l’expérience de contuition (intuition à travers les créatures d’un Créateur plus grand) revient à lire dans chaque être un signe, un mot du Verbe divin. Un mot, notons-le bien, et c’est là qu’on est à l’opposé d’un panthéisme. La créature est un signe, un des signes, pas plus, et pas moins. Un signe unique, un signe différent des autres, mais un élément d’un tout. Ce tout constitue un Livre, que nous devons au Verbe, tout comme l’autre Livre – mais le péché obscurcit nos yeux au moment de saisir ce qui les unit.

François pour l’écologie aujourd’hui ?

Voilà posées de nombreuses bases pour une écologie chrétienne.

Avant tout, la notion de dépendance à notre Créateur répond à l’ivresse de toute-puissance qui s’empare de l’homme de notre siècle ; un homme qui prétend désormais remplacer la Création, jugée imparfaite et sans valeur, par le vivant artificiel considéré comme plus abouti – en fait, surtout plus soumis à nos désirs de l’instant. Combien plus libre est l’homme qui se laisse diviniser, et la Création avec lui – libéré de ses pulsions autocentrées, de ses fantasmes de toute-jouissance, de sa gloutonnerie toujours insatisfaite !

Quant à l’expérience de Dieu en chaque créature, si nous ne pensons plus par symboles comme les contemporains de François, cette rencontre ne nous en est pas moins proposée chaque jour. Pour l’écologiste, le vivant est une source infinie d’émerveillement, de découverte de ce caractère unique de chaque espèce : son histoire, ses adaptations, sa niche écologique. Loin des pauvres productions de notre technique obsédée par le standard, par le Même,l’infinie diversité de la Création passée et présente offre autant d’occasions de louange. Nous pouvons du reste noter que la profonde unité au-delà de l’unicité de chaque être, l’interdépendance de tous, et l’existence d’un projet pour chacun, ces notions pressenties, sous l’angle théophanique, par Hildegarde de Bingen ou François, trouvent d’étonnantes résonances dans les réalités écologiques dévoilées par la science moderne.

De ces rencontres enracinées dans le Christ, projet final et récapitulation du projet divin pour l’Univers, nous pouvons tirer un nouveau rapport, humble, respectueux, fait de contemplation, d’usage sage et modéré, libéré des pulsions d’appropriation et de dévoration ; un regard écologique empli d’amour.

Pour aller plus loin, on peut par exemple se plonger dans
Hélène et Jean Bastaire, Le chant des créatures
Illia Delio L’humilité de Dieu, une perspective franciscaine
ou Laure Solignac, La théologie symbolique de saint Bonaventure

Le chant des Créatures, quelque part en France

Glose verte et bleue sur le Cantique de saint François d’Assise

Saint-Igny-de-Vers. Sept heures du matin. Aux confins du Rhône, de la Loire et de la Saône-et-Loire, sous l’épaule du mont Saint-Rigaud et de ses mille neuf mètres, les vallons herbeux, les collines couronnées de sapins se donnent des airs montagnards.
Zéro degré. Les prés sont légèrement blanchis. Le printemps caresse à peine les arbres de ce vert très tendre, encore mêlé d’or pâle.

Loué sois-tu mon Seigneur,
avec toutes tes créatures,
et surtout Messire frère Soleil,
lui, le jour dont tu nous éclaires,
beau, rayonnant d’une grande splendeur,
et de toi, ô Très-Haut, portant l’image.

Comme dans une vallée des Alpes, un versant est à l’ombre, l’autre déjà éclairé. Le soleil qui se risque dans le ciel pur et glacé n’a pas encore paru derrière la crête, côté Est, côté des plus hauts sommets. Du côté où je me tiens, c’est encore la pénombre. En face, les plus jeunes rayons du jour font éclater la fougue des verts du printemps, l’ocre des murs, le rouge des tuiles. Le soleil inonde de chaleur, de lumière, sans compter, sans se lasser.

Insensibles au froid, les grives secouent de leurs trilles les bois encore gourds du froid de la nuit. Le printemps a du retard sur ce versant qui donne vers le nord, vers le Charolais, vers la Loire. De l’autre côté du col des Echarmeaux, face au midi, les grives se sont déjà tues, occupées à bâtir, pondre, couver, bientôt nourrir les premières nichées.

Loué sois-tu, mon Seigneur,
pour soeur la Lune et les étoiles
que tu as formées dans le ciel,
claires, précieuses et belles.

La lune, je l’ai vue tout à l’heure en partant, quasi pleine, une énorme boule dorée, cette lune de fin de nuit paisible, qui se couche, là-bas derrière les monts, à l’heure où l’homme s’éveille.

Loué sois-tu, mon Seigneur,
pour frère le Vent,
et pour l’air et le nuage et le ciel clair
et tous les temps par qui tu tiens en vie
toutes tes créatures.

Près d’un étang, je cherche le cincle, perle brune et blanche du le ruisseau ; je ne le trouve pas ; peut-être est-il lui aussi saisi par cette brise matinale glacée qui chasse une vague brume à la surface de l’eau, et y laisse glisser trois hérons, fantomatiques. Pas un nuage. Le ciel immense.

Loué sois-tu, mon Seigneur,
pour soeur Eau, fort utile,
humble, précieuse et chaste.

Elle chante, se joue des pierres, des branches, des embâcles, dans le ruisseau qui danse dans la prairie et dévale, là-bas, vers Aigueperse, vers le Sornin, vers la Loire. Le cincle ? Je finirai bien par le trouver. Je sais bien qu’il est là. Le Coucou gris est de retour. Son appel résonne d’une colline à l’autre.

Loué sois-tu, mon Seigneur,
pour frère Feu, par qui s’illumine la nuit,
il est beau, joyeux, invincible et fort.

Une odeur bleutée me rejoint, fumée invisible montée de quelque ferme, là-bas, au fond du cirque adossé aux bois de la Croix des Truges. Touche de couleur, touche de parfum, touche de saveur.

Loué sois-tu, mon Seigneur,
pour soeur notre mère la Terre
qui nous porte et nous nourrit,
qui produit la diversité des fruits,
et les fleurs diaprées et l’herbe.

Sur les bords du chemin, les coucous se mêlent aux Stellaires étincelantes, aux premières Silènes pourpres qui jaillissent çà et là.
L’herbe toute jeune du printemps est broutée par de gras bovins d’un blanc de lait. Nous sommes bien déjà en pays charolais, éponyme de la race à viande par excellence, du bœuf paisible dans son pré ; le Beaujolais ici se fond dans la Bourgogne.
Surprise: au détour d’un chemin, à vingt pas de moi, trois chevreuils prélèvent leur dîme sur cette verte manne. A mon passage, ils dressent à peine l’oreille.
Le soleil monte, sèche la rosée, ouvre la fleur. Les merles, les grives, les Fauvettes à tête noire éclatent en chants : j’ai quelque peine à les dénombrer. Les roitelets se donnent la chasse, le Rougequeue à front blanc, à peine revenu d’Afrique, est le dernier à saluer l’aurore de sa phrase énergique.

Insouciant, le chœur des créatures loue son Seigneur.

Louez et bénissez mon Seigneur,
rendez-lui grâces et servez-le,
tous en toute humilité!

Aigueperse - La Forêt

Carême: un désert empli de Vie

Nous voici en Carême.

Y entrer sans proférer de poncifs – même souverains – est presque aussi difficile que de le vivre sur les pas du Christ.
Tant pis, risquons-en quelques-uns et tâchons d’aller quelques pas au-delà.

Le Carême est un temps de pénitence et d’austérité ; mais, sans doute pas par hasard, il coïncide aussi, au moins dans notre hémisphère, avec le printemps, avec l’exubérance de la vie qui renaît. C’est là le plus simple et le plus ancien signe avant-coureur de la Résurrection.
Un temps de pénitence ? Plutôt un temps de dépouillement : ôtons nos pelures superflues, nos graisse spirituelles, nos épaisseurs qui ne nous protègent qu’en nous isolant – en nous enfermant. C’est un temps pour la simplicité, pour l’essentiel, pour l’accueil ; un temps pour recevoir au lieu de prendre.

C’est un vrai temps d’écologie intégrale, en somme. Et les chrétiens sont désormais nombreux à le vivre comme tel : en témoigne ce foisonnement d’initiatives autour du thème « vivre un Carême avec la Création » dont le blog Visibles et invisibles recense les plus notables : Vivre un carême écologique

Cette année, les hasards climatiques font coïncider ce mercredi des Cendres avec un printemps plutôt précoce. Précoce ? Comment le savoir ?

En observant.
Pour se dépouiller, ce qu’on ôte en premier, ce sont les lunettes, « protectrices », déformantes, teintées, rayées, opacifiées.
Et nous regardons.

Même en ville, il y aura toujours un arbre qui, un beau matin, ouvrira ses bourgeons. Un oiseau qui est parti : les mouettes qui valsaient sur le fleuve, la bande de pinsons qui squattait la mangeoire. Un qui est arrivé : la Fauvette à tête noire qui sifflote sa ritournelle dans un buisson, le premier Milan noir, la première hirondelle. Une fleur qui s’est ouverte. Ou juste la lumière, un peu plus franche, un peu moins froide.

Il y aura chaque matin une pulsation de vie. Car le Carême est un temps de vie, pas un temps de deuil et de grisaille.
Il y a chaque matin un petit changement à noter dans un carnet, avec une date, aux côtés d’une courte prière, et ainsi s’ébauchera le calendrier d’un Carême avec le printemps, qui culminera aux Rameaux dans une grande explosion de verdure, jusqu’à ce que Pâques accomplisse tout à fait la Résurrection de l’univers entier.

« Oh, hé, Jésus il était au désert, pas dans la nature ! »
Mais qu’est-ce que le désert ?
Le Christ au désert se retire du monde et des regards des hommes.
Le désert, c’est le lieu sans hommes. C’est le contraire du monde entendu comme ce qui ne vient pas du Père (1 Jn, 15-17). C’est une rude demeure pour l’homme et pour le peuple de Dieu, mais la terre d’élection de toute une part de la Création. C’est là que Dieu nous dit avoir placé l’âne sauvage, lui qui se rit du tumulte des villes et n’entend pas les cris d’un maître (Jb 39, 6-7) – lui qui est, lui aussi, libre et loin du monde.
En retrouvant la Création autour de moi, en la regardant moi aussi à travers le tumulte des villes, en les quittant un temps pour mieux aller à sa rencontre, en laissant entrer en moi le frémissement de sa résurrection printanière, je peux me retirer au désert, un vrai désert christique et biblique : vide de monde, mais empli jusqu’à en déborder de Dieu et de sa Création, de son projet pour l’Univers : le Christ. Prêt à sentir, dans quelques semaines, frémir Sa Résurrection majuscule.

Savoir descendre

Il y a un an, Benoît XVI renonçait à son ministère pontifical. Une démarche largement saluée par les fidèles comme courageuse, humaine, et humble.

Et rien que pour cela, il est bon de nous la remémorer.

Le chrétien, en effet, n’a pas le temps de s’ennuyer.
Appelé à travailler à la Vigne, il y trouve de quoi peiner jusqu’à épuisement, surtout s’il oublie qu’il n’est pas seul à s’escrimer entre les ceps.

Une petite relecture du Psaume 2 nous rappelle que l’affaire n’est pas neuve : « Pourquoi les nations s’agitent-elles en tumulte. et les peuples méditent-ils de vains projets ? Les rois de la terre se soulèvent, et les princes tiennent conseil ensemble, contre le Seigneur et contre son Oint. Brisons leurs liens, disent-ils, et jetons loin de nous leurs chaines ! » (Ps 2, 1-3)

Inlassablement appelés à rappeler avec douceur à l’humanité – et à nous-mêmes ! d’abord à nous-mêmes… – que le joug du Christ est aisé et son fardeau léger (Mt 11, 28-30), nous avons tôt fait de répondre avec un empressement qui vire à l’activisme frénétique. Comment être sur tous les fronts ? Comment discerner, aussi, le grave de l’accessoire, le mal profond du détail insignifiant ? Comment éviter d’être attiré par un simple chiffon rouge ?

Argh ! La réponse tombe, cinglante : tout est grave, et le pire c’est que c’est vrai. Enfin souvent. Innombrables les agressions contre la dignité de l’homme, contre l’existence même du vivant, innombrables les célébrations païennes de l’argent-roi plus sacré que la vie, les manifestations de la culture de mort. Que faire ? Où courir ? Comment ne pas se tromper de combat ?
« Je ne prends pas spécialement l’Église, faite d’hommes, comme référence. Je me méfie de la Bible, simple récit écrit par des hommes. J’écoute ce que dit le Christ à ma conscience », entend-on régulièrement.
Soit, mais considérer sa propre conscience comme la meilleure antenne christique me paraît risqué : pour ma part, ma conscience me murmure à l’oreille bien des propos dont je découvre, parfois trop tard, qu’ils n’émanaient pas de Radio-Christ. Aussi me semble-t-il prudent, comment dire ? de recouper les sources d’information.

Admettons maintenant que l’Esprit ait soufflé sur notre discernement et que nous parvenions vaille que vaille à ne pas nous tromper de Vigne. -Ce sera mon second point : l’activisme universel n’est pas sans risques. Outre celui de trop embrasser et mal étreindre, et celui du burn-out de la charité, j’en vois deux autres : la culpabilisation, et la tentation de s’imaginer investi de toute la mission du Christ. La première a été largement utilisée dans toutes les sphères militantes – non exclusivement chrétiennes, d’ailleurs – mais notamment, et je l’y ai bien connue, dans le militantisme catholique et notamment sa déclinaison sociale. L’on nous dépeignait au « caté » Jésus comme un monsieur très exigeant qui faisait les gros yeux si on ne s’occupait pas assez des petits Ethiopiens, ou qu’on ne finissait pas son assiette de petits pois ; une dame caté pleine de bonnes intentions avait même carrément avancé que nous « devrions avoir un peu honte de vivre dans un pays où on mange trop ». L’amour de Dieu ? « des conneries de tradis, rien à voir avec notre vie de tous les jours » (sic). Oh, bien sûr, si l’on s’en tient aux actes, c’est inattaquable : qui critiquerait le fait d’enseigner le partage et la prise de conscience d’une existence matériellement privilégiée ? Sauf que la charité est amour, pas expiation, main tendue vers l’autre et non marche en avant forcée par le regard sévère d’un Jésus-garde-chiourme de petits conscrits de l’humanitaire. Se mettre en mouvement sous le seul poids de la culpabilisation, qu’on a du reste vite fait de transférer sur tout ce qui bouge, il n’y a pas d’amour là-dedans, pas d’Esprit, juste de lourdes chaînes de rancœur.

Mais admettons qu’on échappe encore à ce travers et qu’on agisse pétri d’amour – le démon, cet inépuisable chenapan, nous guette encore au tournant, celui que vous aviez vu approcher dès les premières lignes : la tentation de vouloir tout faire, remédier à tout, jeter son corps sur toutes les brèches, sauver le monde. Par tous les bouts où il croule. Tout seul ou pas, d’ailleurs : mais de toutes les manières possibles, se rendant malade de chaque coin de terre où la Vie est malmenée et où l’on n’est pas. Légitime, car c’est par amour, non pas – ou pas nécessairement – par orgueil, par ivresse de toute-puissance ou ce que l’on voudra. Il serait facile de condamner cet activisme : « Tu te prends pour le Christ, tu veux sauver le monde à sa place ». Avec bien plus de subtilité, et surtout plus d’amour, un prêtre le formulait ainsi : « Seul le Christ peut sauver le monde ». Il ne s’agit plus de condamner le chrétien hyper-engagé – ou cherchant à l’être et honteux de son échec – pour charité mégalomaniaque, mais plutôt de nous rappeler qu’il est normal d’échouer là où seul le Christ peut triompher, et qu’Il n’attend pas de nous que nous fassions tout son travail. Même la sainteté ne fait pas du saint un Christ.

Nous voilà renvoyés à notre finitude spatiale et temporelle, à notre impuissance devant l’ampleur de la tâche, sans même parler des innombrables leurres, pièges et risques de choir dans un combat sans pertinence. C’est peut-être le moment le plus difficile. Non seulement parce que notre orgueil en prend un coup, mais surtout parce que la question demeure, ronge, taraude : si nous ne pouvons être partout, qu’allons-nous devoir choisir, c’est-à-dire à quoi allons-nous renoncer ? Comment ne pas s’écraser de culpabilité devant tout ce, tous ceux que nous laisserons en plan ?

Il y a quelques mois, à l’occasion des États généraux du christianisme, un débat frôla le pugilat lorsque plusieurs personnes de l’assistance, toutes très engagées, se révélèrent aussi convaincues les unes que les autres de la primauté de « leur » combat sur tous les autres… mais par malheur elles n’avaient pas toutes le même. Des apostrophes culpabilisatrices volèrent à travers la nef (« Vous vous consacrez à Ceux-ci ? Et donc ça veut dire que pour vous, Ceux-là, ils n’ont aucune valeur ? »), puis des versets embauchés pour l’occasion pour enraciner tel ou tel choix, et les bancs auraient fini par suivre si le reste de l’assistance n’avait fini par appeler au calme : Les uns se sentent appelés au service de Ceux-ci ? D’autres, de Ceux-là ? rendons plutôt grâce pour la diversité des vocations, et le fait que, même devenus peu nombreux, nous le sommes encore assez pour que les uns se consacrent à Ceux-ci et d’autres à Ceux-là, et ainsi de suite !

Épisode révélateur, car cette tentation est la nôtre, à tous. C’est tout le problème, aussi, de l’image éculée du chemin vers la sainteté : car la réalité est plutôt arborescente ou étoilée : je peux être en route, et d’un bon pas, sur quelques sujets, et, sur bien d’autres, complètement immobile, voire débaroulant la pente savonneuse de la perte, du vice et des marmites où des diables aux grandes fourches fourbissent le poivre et la coriandre. Et la résultante aux yeux de Dieu, je ne la connais pas. Pour ma part, je vous parle depuis quelques mois d’écologie chrétienne, et d’un engagement chrétien en faveur du vivant non-humain et des passerelles, ou plutôt des vaisseaux chargés de sève nourricière, par lesquels il irrigue l’humain, mais, par exemple, je n’exerce pas le moindre bénévolat en faveur des plus démunis. Question action, là-dessus, zéro : je ne m’en sens pas la force, quelque honte que j’en conçoive. Pas assez empli d’amour pour aller à la rencontre de mes frères plus fragiles. Trop dérouté par la simplicité des relations, même envers les moins lointains de mes prochains.

Tant pis : plutôt que de le faire mal et à contrecœur, on louera Dieu de susciter de nombreuses vocations, autour de moi, pour accomplir ce service dont je me sens incapable.
Lâcheté. C’est possible. Mais l’essentiel, je crois, est avant tout le regard porté sur ceux qui mènent, au nom d’une même foi, d’autres combats que les nôtres, et de nous voir complémentaires – le corps que forme l’Eglise ! – et non concurrents, et ce, quelque limitées que s’avèrent nos forces réunies. Elle serait grande, la tentation de la jouer façon austérité, de diviser « rationnellement » les énergies et de se limiter aux filiales les plus évangéliquement rentables ; mais je ne crois pas que ce serait très évangélique dans l’esprit. Et de même que les sacrifices qu’on nous impose, dans la société civile en crise économique, en matière de recherche, d’éducation, de santé, et d’écologie, c’est-à-dire de santé « intégrale », les sacrifices accomplis au nom d’une efficience maximisée de la ressource en charité nous reviendraient, et à court terme, dans la poire comme un sinistre boomerang.

Et puis, qui hiérarchisera ?

Où nous ne sommes pas en actes, me dira-t-on, on peut aisément être par la prière. C’est vrai. La prière, comme ça, c’est simple, c’est techniquement toujours possible et, je le dis sans ironie aucune, d’une efficacité souvent déroutante. Non, elle n’accomplit pas de magie. Récemment, un footballeur interviewé sur sa foi remarquait finement que si dans chaque équipe, quelqu’un priait pour la victoire des siens, il n’y aurait plus que des matchs nuls. Avec la prière, il faut se préparer à des conséquences imprévues, c’est bien connu. Reste que je suis un peu gêné à l’idée de ne la voir que comme un pis-aller. Reliquat, là aussi, du catéchisme tel que décrit plus haut, où la prière était regardée comme une niaiserie inutile, de la bonne conscience qui n’engage à rien, des mots qu’on aligne pour s’épargner d’agir. Voilà une perspective difficile à renverser : la prière doit vivifier l’action, non la remplacer ; elle est aussi conscience que seuls, nous ne pouvons rien. Mon rapport ambigu à la prière, je le constate, découle avant tout de mon manque de foi : l’action, c’est concret, c’est tangible, on en est sûr ! Mais l’efficacité de la prière ?

Je n’ai pas la réponse, non plus d’ailleurs qu’à aucune des questions abordées ici, et peut-être, lecteurs, en aurez-vous davantage. Les commentaires sont là pour ça. (Vous avez-vu ? c’est plus classieux qu’un « aller lach T koms », mais ça veut dire exactement la même chose.)

Et le rapport avec Benoît XVI, me direz-vous, car, pointilleux lecteurs, vous n’avez pas oublié qu’il était le sujet ? Oh, mais vous l’avez déjà compris : n’est-il pas la plus belle et la plus aimante des preuves que savoir renoncer peut être un acte profondément chrétien ?

Cet anniversaire fait ressurgir toutes ces questions, et même quelques esquisses de réponses.

Des grâces reçues auprès d’un oiseau des champs

Connaissez-vous les pies-grièches ?
Elles sont pourtant faciles à voir, dans la campagne, pour qui sait regarder, au mois de juin. Ces petits insectivores au masque de cambrioleur chassent à l’affût, sans se cacher le moins du monde. On les voit perchées, patientes, sur un piquet, un arbuste desséché, ou quelque autre perchoir d’où elles surveilleront les proies, comme les intrus.
Dans les heureux paysages où l’on trouve encore un mélange – l’écologue dit : une mosaïque, et peut-être bien le poète aussi – de prés, de champs, de haies, de murets, de vieilles fermes et de bestiaux, où abondent les criquets et les scarabées, la Pie-grièche, c’est un peu comme la Huppe, ou la Chevêche, ou le Torcol fourmilier, c’est le petit trésor et aussi, le signe, « le bio-indicateur » qu’ici, le vivant se porte bien. L’ornithologue porte sur de tels paysages un regard amoureux décidément proche de celui du poète, surtout s’il débusque, un à un, tous ces joyaux rustiques.

Encore faut-il qu’ils y soient et pour ce qui est des Pies-grièches, c’est de plus en plus rare. Si la jolie Pie-grièche écorcheur au manteau roux défend vaille que vaille ses bastions, sa cousine « à tête rousse », noir et blanc avec un fier coup de pinceau chocolat éponyme, la grande sœur « Grise » et pis encore la petite « A poitrine rose » désertent nos mornes « espaces ruraux », fiable indice du vivant qui s’en retire.
Aussi, comme il faut bien prendre le taureau par les cornes, les Pies-grièches, sauf l’Ecorcheur, font-elles l’objet d’un « plan d’action ».

(dis, t’étais pas censé nous parler de Grâce ?)
(j’y viens, j’y viens.)

L’hiver nous avait conduits à rechercher la Pie-grièche grise, car celle-ci passe la mauvaise saison sous nos latitudes. Nous avions choisi un joli coin de plateau, avec
ses prés, ses champs, ses haies, ses petits bois, ses fermes et ses clochers qui balisent l’horizon.

Elle était là, sur un vieux pommier planté au centre d’une pâture à moutons.

Toute découverte de ce type place l’ornithologue le plus austère – et il y en a – dans un état d’euphorie, et c’est bien ce qui se produisit, d’autant plus que l’oiseau se donnait en spectacle : ce qu’on appelle « une belle obs ». Nous repartions d’un cœur léger, jusqu’au retour dans la grise métropole.

Pie-grièche grise

Le soir, c’était la « veillée réconciliation » de notre paroisse. J’y rencontrai un prêtre. Beaucoup ont expérimenté les grâces de la confession. Mais, en fin de compte, cette légèreté intérieure, ce souffle d’amour qui anime tout l’être pour au moins quelque temps, ce tangible « Marche, sous l’impulsion de l’Esprit » (Gal 5, 16)… non, cela n’était pas né le soir.
C’était surgi, brise légère, là-bas, sur le plateau, devant la Pie-grièche.
C’était plus que la joie du naturaliste qui découvre un petit trésor caché, qui en savoure la signification écologique, et qui s’en retourne heureux à l’idée de, vite, le partager. C’était plus que la satisfaction du collectionneur qui ajoute une « coche » à sa liste d’espèces vues dans le département. C’était plus que la satisfaction de ne pas avoir parcouru tant de kilomètres en vain.

C’était même plus que le souffle du vivant qui n’a jamais fini de nous enchanter, de nous surprendre. C’était l’air frais de Quelque chose au-delà de nous, et pourtant tout autour de nous, qui enveloppe, qui caresse. C’était la joie du rendez-vous réussi avec un Donné qui se laisse trouver par qui veut bien dessiller son regard, partir en recherche, cheminer patiemment et se montrer disponible à la rencontre.

J’en ai fait, des coches, des « belles obs », des prospections fructueuses. Je me suis souvent émerveillé dans la Nature. J’ai loué le Créateur souvent, face au ballet magique de la Création – et même déjà blogué là-dessus. Les milliers d’heures de terrain m’ont réservé bien des moments techniquement très similaires à cette contemplation d’une Pie-grièche grise, sur un site favorable et même déjà connu pour l’avoir accueillie.

Mais je n’avais pas encore fait cette expérience. Très simple. Paisible.

Juste découvrir que l’observation d’une Pie-grièche grise, quelque part sur un plateau agricole, m’avait empli d’une légèreté moins faite de satisfaction que d’amour. Qu’elle dépassait l’habituel émerveillement face à la Nature. Qu’au lieu de combler le cerveau, elle vivifiait le cœur, appelait à ouvrir les bras à tous les horizons qui se déployaient là-haut, autour de ce petit hameau. Qu’elle poussait moins à contempler, qu’à se mettre en mouvement. Qu’au-delà de l’oiseau observé, au-delà même de la louange au Créateur pour la Création, il s’était produit une rencontre, et un don.

Je crois bien que c’est ce qu’on appelle une Grâce. Qu’on m’excuse la majuscule, pompeuse, un peu trop pour cette rencontre toute en fraîcheur. C’est pour éviter les quiproquos. C’est pour dire tout l’amour que le Christ avait mis là dans l’élégance d’un oiseau peu commun perché sur un pommier – donné sans compter à tous les cœurs prêts à le voir.

Voilà ; c’est fait, c’est sûr, et j’en témoigne : rencontrer le Christ dans la Création apporte des grâces.

Alors, pour moi, ce Noël, si vous le permettez, et bien que Luc n’en ait rien dit, il y aura une Pie-grièche grise dans l’arbre, aux côtés des moutons et des bergers, et qui regardera l’Enfant.

Par contre, soyez gentils. Si vous allez rechercher vous aussi, la grâce d’une rencontre avec Dieu grâce aux pies-grièches des campagnes, contemplez-la sans la contraindre à fuir. Il fait froid, sur le plateau. Elle aura besoin de toutes ses forces pour passer l’hiver, et nous attendre encore demain.

Une si triste « tolérance »…

Après un léger interlude consacré aux camélidés andins, il est temps de revenir au cœur du sujet. Néanmoins, ledit n’était pas une incongruité. L’humour étant la politesse du désespoir, et le refus de se prendre au sérieux une condition de survie, ne négligeons pas le rire et la dérision. Ils valent mieux que l’aigreur et la déprime, n’est-ce pas ?

Ceci étant dit, revenons à une réflexion à voix haute moins amusante… et histoire de commencer par un souverain poncif, notons-le : la tolérance est un terme à la mode. Un maître mot de notre société, même. Le vivre-ensemble consisterait à se tolérer les uns les autres.

Cela me déplaît. M’attriste, même. Pourquoi ?

Imaginons la scène.
« Ceux qui aiment le gâteau au chocolat… Je me méfie de ces gens-là. A terme, ils finissent obèses, ils exigent des lois en leur faveur, des nouvelles normes de sièges dans les avions, de largeur de lits, une prise en charge médicale, bref, ils imposent leur système à tout le monde. Mais on ne peut pas empêcher quelqu’un, dans la sphère intime que constitue sa cuisine, de se préparer un gâteau au chocolat. Alors, on va se montrer tolérant: on va les laisser faire. Je suis tolérant envers ces gens-là, moi. Mais que je ne les entende pas parler de recettes devant moi ! Qu’il n’y ait pas d’émission « Meilleur pâtissier de France » payée avec nos impôts ! Ou au moins qu’ensuite il y ait un communiqué gouvernemental pour en rappeler tous les dangers ! Et j’espère qu’on signalera au rectorat les enfants qui mangent du gâteau au chocolat pour leur anniversaire. »

Qu’est-ce que la tolérance ?

Wikipédia nous enseigne que « dans son sens le plus général, la tolérance, du latin tolerare (supporter), désigne la capacité à accepter ce que l’on désapprouve, c’est-à-dire ce que l’on devrait normalement refuser. »

Le Larousse en ligne, plus généreux, y voit « l’attitude de quelqu’un qui admet chez les autres des manières de penser et de vivre différentes des siennes propres » mais aussi « l’aptitude de quelqu’un à supporter les effets d’un agent extérieur, en particulier agressif ou nuisible ».
Au gré des sources, on retrouvera donc, pour finir, la notion d’ouverture et d’acceptation de la différence non pas au centre, mais à l’extrémité du spectre, et beaucoup plus couramment la notion de se résoudre à supporter ce que l’on considère être mauvais. Une notion, du reste, beaucoup plus conforme à l’étymologie : tolerare = supporter.

Ainsi, la tolérance face aux idées, aux convictions, à la foi des autres notamment, est-elle presque toujours grosse d’une condamnation sans appel. Il s’agit de l’attitude que l’on adopte à l’égard de ce qui est irrémédiablement jugé néfaste, malsain, mais qu’on a dû renoncer à éradiquer.

Dans le meilleur des cas, le glissement vers l’extrémité « positive » du spectre se borne au relativisme exprimé par « Chacun ses idées, chacun sa vérité, épicétou ».

En fin de compte, la tolérance moderne se caractérise par deux points fort inquiétants, dans la mesure où l’on fait de cette attitude l’alpha et l’oméga du « vivre ensemble » et du bon réflexe face à la différence constatée :
– La différence face à laquelle on professe de la tolérance n’est acceptée qu’à condition d’être invisible, inaudible, et de n’influer en rien sur tout ce que son porteur présente au monde extérieur (ses valeurs, ses choix de citoyen…) et ce déni est valorisé, puisque Tolérant ;
– Conséquence de ce désir de ne pas voir, ainsi que de la posture relativiste, aucune rencontre n’est possible : soit que l’on ait manifesté vis-à-vis de l’autre son refus de voir ce qu’il a de différent, soit qu’on ait conclu « Chacun son truc », la rencontre s’achève prématurément par un dos à dos.. Aucun échange, aucune prise d’information, ce qui alimente tous les fantasmes vis-à-vis des personnes jugées différentes et le repli entre soi. Le cercle vicieux est amorcé.

Il n’y a pas besoin d’une réflexion poussée pour constater quel modèle unique nous est imposé là, sans avoir l’air d’y toucher. Basé sur le plus petit dénominateur commun, le reste étant prié de se confiner aux catacombes de « la sphère la plus intime du privé », il « prie » le citoyen d’adopter en toutes circonstances un comportement conforme à cette page blanche, pardon ! incolore, et lisse.

Les seules différences libres de s’exprimer étant celles qui n’y portent pas atteinte, celles qui ne sont qu’une surface, en-dessous de laquelle chacun est censé, à coups d’évidences, adhérer de tout son être au consumérisme occidental, à l’idéal de toute-jouissance individuelle à l’exclusion de toute autre valeur, essence, identité.

Le reste est réprouvé avec la brutalité sourde d’un mur de pierre. Les différences « tolérées »doivent se savoir enfournées dans le grand sac de « ce que, normalement, on ne devrait pas admettre ».

Normalement ! Et quelle norme !

La tolérance de notre temps pose en parangon de respect alors qu’elle en est l’exact opposé. Elle est refus a priori de la rencontre, repli, esquive. Un épouvantable cordon sanitaire autour de ce qui nous trouble. Elle est le silence imposé, d’un geste impérieux de la main – ce mortifère « Je ne veux pas le savoir. »

Tolérer un prophète : le laisser crier dans son désert. Et ne pas le reconnaître. Tolérer celui qui vient : maintenir une large distance de sécurité.

Juger. Sans amour.
« La mesure dont vous vous servez pour les autres servira aussi pour vous. » (Lc 6, 38). Christ est-il tolérant ? Son Royaume est-il un Royaume de tolérance… ou d’amour ?

La tolérance de notre temps, c’est le règne du dos à dos, alors que toute rencontre ne peut se produire que face à face : une con-front-ation. Avec un risque, la part de risque inhérente à toute interaction avec l’autre. La tolérance du XXIe siècle a déjà jugé, avant que de connaître. Le respect, l’ouverture, l’acceptation, se manifestent à l’égard de ce que l’on a déjà choisi de rencontrer. La rencontre avec l’autre, enjeu de toute notre vie d’être humain, ne peut avoir lieu que si nous osons sortir de cet enchevêtrement de flux de cauchemar qui courent à une vitesse folle, chacun rivé à sa voie, à jamais disjointe de toutes les autres – comme ces démentiels échangeurs de nos périphériques de banlieue où les voies s’entremêlent sans jamais se croiser.

Au-delà de ce risque, il y a la découverte, l’enrichissement, et la Vie.

« Personne ne vit mieux en fuyant les autres, en se cachant, en refusant de compatir et de donner, en s’enfermant dans le confort. Ce n’est rien d’autre qu’un lent suicide. »
(Pape François, Evangelii Gaudium »)

On m’objectera – on m’a déjà objecté – que la rencontre avec l’autre ne pouvait pas, ne devait pas être obligatoire, et que chacun doit rester libre de ne pas interagir avec untel ou untel, voire avec une catégorie entière. Certes. Mais la non-rencontre n’a aucune raison de s’accompagner de jugement, de rejet, d’évitement. Elle est comme une page blanche – peut-être destinée à le rester – plutôt qu’une page où s’inscrirait un fatidique « Non ».

Après cet inquiétant tableau, il est temps de faire retour sur soi-même. Qu’est-ce que je tolère ? A quoi est-ce que je m’ouvre et qu’est-ce que je respecte ? La réponse, c’est à redouter, sera terrible.

Mais elle fournit la matière à une prière, et ça, c’est le principal.

L’écologie nous concerne… Quelques jalons pour une écologie chrétienne

Chrétiens, l’écologie, ça vous concerne !

Ahurissant, non ? Il y a seulement quinze ans, personne n’y aurait cru. Mais cette fête de Saint François d’Assise n’est-elle pas le jour idéal pour se poser la question ?

Alors… en quoi est-ce que l’écologie nous concerne et quelle écologie nous concerne ?
Avant tout… et bien avant tout… ôtons de notre regard les préjugés et les clivages politiques franco-français : une fois de plus, et une fois pour toutes, le parti politique français qui se réclame de l’écologie ne fera pas partie du champ de mon propos. L’écologie n’est pas une marque déposée, d’une part ; le caractère réellement écologique de la démarche de ce parti est contestable, et contesté – et ce bien avant que l’actualité récente n’engendre le vocable d’écologie humaine et les questionnements afférents ; l’écologie n’a pas vocation à être l’apanage d’une famille politique, ni d’une autre, et n’équivaut pas à adhérer au programme du parti Europe Écologie Les Verts. Je le mets ici de côté. Faites mentalement de même avant de poursuivre la lecture…

Avant tout, il y a le vivant. Si vous avez lu les tout premiers articles de ce blog, vous y aurez lu que l’écologie est avant tout la discipline scientifique qui consiste à étudier les relations d’interdépendance entre les êtres vivants et entre eux et leur milieu. Car, et c’est le point fondamental de toute démarche écologique, dans le vivant, tout est lié : porter atteinte à une espèce, un peuplement animal ou végétal, un habitat naturel, aura un impact non seulement sur d’autres espèces, peuplements ou habitats, mais aussi – et très vite – sur l’homme, sur son environnement de vie, son alimentation, sa vie. C’est là le principal fait scientifique établi par l’écologie et le fondement du sens que ce terme a pris désormais : la volonté de protéger ce réseau vivant en le pensant justement en termes de réseau, de système.

Comment l’approcher et pourquoi notre foi est-elle concernée ?
En nous replongeant dans le sens de la Création.

Le premier pas consiste donc à découvrir – s’ouvrir. S’ouvrir au monde, au monde vivant, nous-mêmes inclus, comme un don, un « existant », à recevoir tel qu’il est, et non tel que je voudrais le voir.

« Vois l’arc en ciel et bénis son auteur »…

Recevoir, découvrir, changer notre regard et apprendre à voir. Il nous manque déjà, et nous le savons, de savoir regarder notre prochain. Dans notre univers artificialisé, et virtualisé, il nous manque encore plus de savoir apercevoir le vivant non-humain. Pourtant, il nous préexiste. Le rencontrer, c’est une façon d’entrer dans la Louange qui est la vocation de l’homme conscient de Dieu. Cette découverte, cette meilleure connaissance amène à découvrir la fragilité de ces équilibres subtils, les menaces qui pèsent sur eux, et les multiples liens qui nous unissent à ces délicats réseaux. Le regard change, l’homme s’émerveille, l’homme conscient de Dieu loue le Créateur pour la Création, non plus seulement pour lui-même, mais pour toute la Création.

Songeons à tous ces passages de l’Écriture où la diversité du vivant nous est donnée comme objet de louange, comme dans le psaume 104 ; comme preuve de la sagesse et de la puissance de Dieu, ou comme dans le livre de Job où Dieu établit sa grandeur en créant et prenant soin d’une nature qui, parfois, nous dépasse et suit une logique plus vaste que notre service : « Qui a ouvert un passage à la pluie, tracé la route de l’éclair et du tonnerre, pour que la pluie tombe sur une terre sans habitants, sur un désert où il n’y a point d’hommes; [pour qu’elle abreuve les lieux solitaires et arides, et qu’elle fasse germer et sortir l’herbe? » (Jb 38, 25-27)

Cet émerveillement, comme l’a bien exposé le regretté Jean Bastaire, fondateur de l’écologie chrétienne de notre temps, n’est pas la sèche et distante admiration d’un esthète : il s’emplit, déjà, d’un sentiment d’appartenance à une Création commune. Il est con-templ-ation qui se résout ensuite en comm-union.

Mais le chrétien ne peut en rester au stade d’une contemplation quelque peu béate : il n’aura pas à chercher bien loin pour se voir appeler à sa responsabilité vis-à-vis de ce monde.

Dans le second récit de la Création, Dieu fait défiler toutes les créatures devant l’homme et celui-ci les nomme – il ne s’agit pas de les étiqueter, ni de se les approprier comme des objets, mais d’en prendre la responsabilité, cette responsabilité que Dieu redit en établissant l’homme dans le Jardin pour le garder.

Aussi, oui, nous y sommes appelés !
Jamais je ne l’exposerai aussi bien, c’est évident, que ne l’a fait Jean Bastaire, dans la magistrale synthèse que vous pouvez lire sur le site Eglises et Ecologie.

Essayons, néanmoins, de poser quelques jalons… Non, Dieu n’a pas créé l’homme pour qu’il survive en combattant le reste de la Création comme une nature sans âme, sombre et « hostile ». Il y a été placé, et c’est elle qui le fait vivre : le rejet de la nature dans les ténèbres de l’in-animé, tout juste bon à être fourré dans nos chaudières, ne vient pas de la parole de Dieu, ni d’une « vision judéo-chrétienne » comme aiment à le prétendre certains… En revanche, il est central chez Descartes, ce fondateur de l’approche scientifique dont, pour cette raison, les mêmes personnes aiment à se réclamer. Un Descartes qui cherchait, certes, à pratiquer une approche « rationnelle », mais qui, sur ce point, est lourdement induit en erreur par l’ignorance totale de son temps en matière d’écologie scientifique.

Seconde petite idée… elle nous vient de Benoît XVI : « Si tu veux la paix, protège la Création ». Protéger « l’environnement », c’est d’une manière très pragmatique défendre le pauvre. Cet appel nous conduit aussi à dépasser la vieille et puérile opposition « protéger l’homme ou la nature ? » qui a si longtemps conduit les « catholiques sociaux » à rejeter l’écologie comme une ennemie de l’homme, à alimenter les fantasmes sur une écologie « nouveau paganisme, adoration de Gaïa » et autres exagérations rhétoriques.

Ainsi, une écologie pleinement humaine ne peut être qu’une écologie intégrale, c’est-à-dire : simultanément de l’homme et de la nature. Notre nature, notre Donné d’êtres humains, c’est la finitude, la fragilité, la dépendance et le lien profond, à la fois biologique et spirituel, à l’ensemble du vivant. Le lien biologique est établi par la science. Le lien spirituel est établi par l’acte divin qui nous confie la Création. Ainsi, cette dépendance n’est pas une chaîne, ni un fardeau : elle est le lien à Celui qui a et qui est la vraie Vie.

Nous sommes appelés à une écologie « intégrale », humaine et environnementale ensemble, jamais opposées, deux jambes d’une même marche. Nos fondements scientifiques seront les mêmes, car c’est aussi une donnée, un Donné de la nature que celle-ci est agressée par notre ivresse de toute-puissance, au point de compromettre son existence et la nôtre avec ; mais ce sera une écologie joyeuse car animée par toute l’Espérance dont le Christ nous rend capables. Cet homme qui fait tout de travers, c’est lui qu’Il est venu sauver. Il en vaut la peine. Comme disait un pasteur, dont j’ai hélas oublié le nom, qui conférait sur une « restauration écologique » avant tout spirituelle, Dieu ne nous laissera pas seuls et les initiatives qui bruissent comme les jeunes plantes qui poussent au printemps en sont la preuve.

Post-scriptum: WordPress vient de décider unilatéralement d’ajouter des publicités aux sites tels que celui-ci. Je n’y puis rien et ne suis responsable, ni de leur présence, ni de leur contenu. Merci de votre compréhension.

Pour une écologie du don, une écologie du recevoir…

C’est l’été. Dans « les médias », cela se traduit par une affluence agaçante de marronniers. Non pas l’arbre qui remplira, l’automne et la rentrée venus, la cour de récréation de projectiles dont je m’étonne d’ailleurs qu’aucun croquant bien intentionné n’ait encore exigé l’interdiction ; mais le sujet saisonnier, creux et banal. Parmi les marronniers célèbres, citons l’ouverture de la pêche, la canicule-faites-boire-les-personnes-âgées, les journées rouges de Bison futé, ou encore la crise d’automne au PSG. (Note : La couverture « Francs-maçons/ cathos/ végétariens/ sectateurs du fromage râpé dans le gratin dauphinois, qui sont-ils, que veulent-ils, quels sont leurs réseaux » ou encore le palmarès des grandes écoles ne peuvent, en revanche, prétendre au titre, en raison de leur caractère récurrent, mais irrégulomadaire.)

La presse chrétienne a son marronnier de l’été : « les vacances, un temps à vivre autrement ». Après tout, on ne peut lui en faire grief – ce serait plutôt à nous de nous remuer le coccyx pour prendre un peu de recul sur notre vie en d’autres circonstances que lorsque le repos légal nous a conduit à l’ombre de quelque cloître tapi dans l’ombre des Grands Causses ou du Géant de Provence.
La preuve, je vais me risquer à mon tour à l’exercice.

Comme ça.
Sans prétendre faire le tour de la question. Même pas un arc de quelques degrés.

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais notre monde libéral-libertaire, alias règne de la cupidité décomplexée, adore prendre (et conserver), pas du tout donner, ni partager, mais il n’aime pas non plus recevoir.

Hé, non. Si l’on entend recevoir par être destinataire d’un don, gratuit, non maîtrisé, voire imprévu, alors nous n’aimons pas du tout.
Déjà, parce qu’un don gratuit, c’est suspect : notre société exclusivement marchande préfère théoriser le fait qu’un don appelle toujours un contre-don, que derrière la générosité on doit toujours aller suspecter un calcul pervers ou cynique. Notre refus de croire à la gratuité d’un don reçu devrait être un signal d’alarme : à force de ne plus savoir donner, nous ne voulons plus voir le don, même quand nous en bénéficions.
Ensuite, parce que le don, le vrai, on ne le maîtrise pas. Ni sa nature, ni sa quantité, ni le moment où il survient. Il est mouvement vers nous qui parfois, nous dé-range – bien loin des cadeaux très convenus, éventuellement fixés d’avance, du calendrier officiel des fêtes marchandes. A l’image de l’un des plus beaux, le don de l’Esprit, il souffle où il veut, comme il veut – il échappe à nos prévisions, à notre contrôle, à notre désir de puissance, à notre logique de possession. Venu de l’autre, il est fondamentalement autre. Il nous emplit d’altérité. Le don est acte d’Amour. Il ne calcule pas, n’enferme pas mais ne se plie pas non plus. Il bouscule nos petites boîtes.
Au point, parfois, de nous vexer, nous troubler, susciter un rejet ou alors, une projection de nos pinces en avant – pour, quelques secondes avant le geste, transformer le fait de recevoir en acte de prise de possession.

Cette histoire de pinces me rappelle une homélie, entendue dans mon enfance, et peut-être bien pendant quelques vacances. Le prêtre faisait remarquer, justement, qu’au moment de la communion, trop d’entre nous lançaient en avant « les pinces de la main droite » – celle qui prend, qui s’empare, qui exerce le pouvoir – et il nous enjoignait de prendre garde à notre geste : non seulement présenter nos paumes ouvertes, mais placer sur le dessus notre main gauche. La main qui se sait la plus malhabile pour prendre et manipuler – et qui s’abandonne à recevoir.

A recevoir le don le plus fou, le plus imprévu, le plus infini. A recevoir non pas à notre mesure, selon nos goûts et caprices, mais à celle de notre accueil, de notre abandon à cette folie.

Cela vous paraîtra enfantin, mais je n’ai plus jamais communié sans me rappeler ce conseil. Que peut-être, d’ailleurs, vous avez eu l’occasion d’entendre ailleurs.

Réapprendre à recevoir ! Voilà une drôle d’idée. Ne faut-il pas plutôt apprendre à donner, comme le répèteraient sans doute les dames caté très catho-humanitaires de mon enfance ? Certes – mais j’ai tâché de glisser, il y a quelques lignes, que les deux étaient liés. Et puis, profiter de l’été pour apprendre à donner et à partager, ça, pour le coup, c’est le marronnier des marronniers : vous trouverez de très nombreux articles expliquant la chose bien mieux que je ne pourrai jamais le faire.

Pour ceux d’entre nous qui ont la chance de partir, les vacances, ce sera aussi l’occasion de s’immerger dans le Beau, et peut-être dans la Nature. Voilà un don très goûtu à reconnaître comme tel. Le Beau et les merveilles de la Nature – toujours donnés gratuitement, sans fin – tant que nous ne les détruisons pas avec nos grosses pinces ; déroutants, imprévus, ils le sont aussi. Ils sont toute cette folie du don, la même que le don de la Parole, de la Résurrection, de l’Esprit.1

Que d’écologie plénière dans la démarche ! Abandon de la toute-puissance et de la toute-jouissance, de l’immédiat, du tout-tout-de-suite ; contemplation, accueil, émerveillement, respect.

Oui, ce sont de bons candidats à l’exercice.
Allons les rencontrer.
N’oubliez pas : les paumes ouvertes et la main gauche en premier.

1. Il y a quelques mois, alors que je parlais, à l’occasion d’une soirée publique consacrée à l’engagement du chrétien dans la cité, de la part du travail du naturaliste de terrain qui consiste, avant d’analyser et de calculer, à se rendre disponible pour recevoir ce que la Nature lui dévoilait ici-maintenant, l’évêque auxiliaire qui intervenait lui aussi ce soir-là avait remarqué que cette attitude de disponibilité au simplement Donné, pour lui, s’appelait tout simplement prière.

Lac Long

Ecologie, les réseaux sociaux du vivant

Après tout, c’est vrai : un écosystème est un réseau social. Tout y est connecté, il y a du public et du privé, des groupes et des communautés.

Et il ne faut pas oublier de bien régler ses paramètres.


Merle noir says : « J’ai pondu mes œufs, j’ai pondu mes œufs ! »
Tout le monde peut voir ce statut.
Ecureuil roux likes this.
Ecureuil roux says : « Miam ! »

Mais à la différence de nos réseaux où la plupart de l’activité s’exerce, après tout, dans l’indifférence générale, les réseaux écologiques sont d’autre nature. Tout y influence tout et chaque action entraîne réaction, chaque déséquilibre se traduit par une tentative de rétablissement des équilibres. Tentative inconsciente et qui, d’ailleurs, si le déséquilibre initial persiste, se traduit par des réactions en cascade et des effondrements. Nous en sommes les grands spécialistes, aussi, ne faisons pas les étonnés.

C’est là qu’intervient l’écologie – la première, la discipline scientifique ; celle qui plonge au cœur de ces réseaux pour les comprendre ; et on n’a jamais fini de découvrir. La complexité est si grande, le vivant si déroutant, que les sceptiques ont beau jeu de clamer à ces scientifiques : « Vous z’y connaissez rien ! Vous avez aucune idée du pourquoi du comment ! » avant d’enfoncer le clou : « C’est la nature et puis c’est tout ! Vous avez une autre explication, vous ? »

Oui, cher monsieur – je pense, par exemple, à ce brave homme qui me défiait d’expliquer la disparition, en trente ans, des oiseaux nichant dans les prairies humides, vanneaux, chevaliers, barges ou bécassines. Vous savez, cher monsieur, 80% desdites prairies ayant disparu en trente ans, lesdits oiseaux ayant reculé dans les mêmes proportions, et les recherches de ces espèces dans les cultures drainées qui ont remplacé les prairies s’avérant implacablement négatives, on finira par croire qu’il y a un rapport.

A force de fréquenter ces réseaux, on y prend goût ; c’était l’objet de la note précédente. De là, le glissement de sens du mot écologie, qui rapidement, après l’étude, s’est mise à désigner l’amour et la défense de ce merveilleux ballet. Il est en revanche tragique que de nos jours – mais c’est franco-français – elle s’applique également à la démarche de personnes très soucieuses de pistes cyclables et de nourriture bio mais pour qui les écosystèmes ne sont que d’incompréhensibles et superflues calembredaines. C’est dire, d’ailleurs, qu’elles ne maîtrisent guère cette notion de réseau.

Il leur manque peut-être « un truc ». Un truc dont l’écologiste chrétien ne devrait, en bonne logique, pas trop manquer, d’instinct : après l’émerveillement, l’humilité devant la complexité. Bien sûr, il ne s’agit pas de se laisser choir dans la démission intellectuelle bien commode du monsieur-des-oiseaux-des-prairies : l’humilité, cela ne veut pas dire « on ne comprendra jamais rien, on ne pourra jamais rien faire, alors laissons tomber » : cela veut dire, en présence, en conscience d’un élan créateur et d’une force de vie qui nous dépassent, ne pas s’enivrer de toute-puissance au point de croire les dominer, les maîtriser, et pour finir, les remplacer.

Sainte Hildegarde de Bingen, Docteur de l’Eglise ès Création si j’ose dire, distinguait en l’homme trois parts : le corps, enracinement dans le monde, mais fini, imparfait, limité; l’âme – on dirait aujourd’hui le psychisme – fait d’émotions, de sensibilité; et l’esprit, intelligence, conscience de Dieu, tendue vers Dieu, appelée à la Louange.

Que l’homme fasse appel à son esprit, et son âme, à sa suite, se redresse vers Dieu et édifie l’homme de l’intérieur, humble, mais debout, et responsable.

Qu’il le délaisse, qu’il juge inutile la conscience de Dieu et l’humilité, et l’âme tombe, se recourbe, s’adonne à l’auto-louange, à l’ivresse de toute-puissance. Elle fait oublier au corps sa finitude et sa fragilité.

Elle finit, avec lui, par se prendre pour Dieu.

Hildegarde ne croyait pas si bien dire (de fait, elle était inspirée !) Elle n’a pas vu nos temps où l’homme, imbu de sa technique, s’imagine mettre fin à sa finitude, se fabriquer, « s’améliorer » – le transhumanisme, soi-disant, fera des hommes non transformés par la technologie « les chimpanzés de l’avenir… » – et remplacer, partout, par ses produits, consommés et jetés à son caprice, la Création donnée en responsabilité. La Création nous dépasse par sa complexité ? « Liquidons ! On fera mieux pour moins cher. On fera ce qu’on veut ! »

Et voilà l’utilisateur du réseau qui se prend pour tout le réseau à lui tout seul. Au point de couper allègrement les tuyaux vitaux qui l’y connectent. « Je m’en fiche, je suis immortel ! »

Hildegarde avait déjà pressenti les liens profonds, indestructibles – sous peine de mort – entre les composantes de l’homme, mais aussi entre l’homme et toute la Création, gouvernée par des schémas similaires ; déjà pressenti la chute de l’homme enivré de lui-même, n’ayant que lui-même comme alpha et oméga, bien qu’elle n’ait pas connu nos concitoyens hurlant « Moi, moi, moi ! Dieu, c’est moi ! »

Nous aurions bien besoin de l’entendre. Qu’elle nous redise que nous sommes là en train de nous arracher non seulement à Dieu et à son énergie de vie, mais aussi à notre intelligence – l’intelligence vraie : pas celle qui obsédée de calcul et pouvoir, mais celle qui rend humble et responsable.

Celle qui rend l’homme conscient de sa fragilité, de sa dépendance à ce qu’il ne maîtrise pas et qu’il a néanmoins besoin et mission de garder. Des réseaux sans fin qui permettent aux crapauds de dévorer les insectes, aux roseaux d’épurer nos rivières, aux bourdons de polliniser nos cultures, à l’homme de vivre, d’aimer et de donner la vie.

Et à l’enfant de s’émerveiller, avec le scientifique…

… devant les couleurs d’un triton.