Chronique d’une saison de terrain – 10 Printemps sur le plateau

Enfin, la campagne !
Ou presque. C’est le « plateau mornantais ». Un terme qui, bizarrement, ne parle à personne sauf aux locaux et aux naturalistes. Nous sommes donc près de Mornant, à une trentaine de kilomètres au sud-ouest de Lyon, sur ce qu’on appelle un « plateau cultivé ». L’altitude est de trois à quatre cents mètres, au-dessus du Rhône à l’est et du Gier au sud. Le paysage est marqué par l’agriculture : prés, petits champs, vieilles fermes. On y trouve aussi d’étonnantes landes poussées sur le maigre sol d’où émergent des chicots rocheux. Une biodiversité sans grand équivalent à moins de 50 kilomètres de Lyon.
Et de plus en plus, poussant leurs tentacules du nord vers le sud, les sinistres ZAC et leurs mornes hangars.

Le temps est splendide, mais il y a du vent. Un vent à vider la mer Rouge s’il venait de l’est. Il vient du nord et ce n’est pas mieux. Rien de plus frustrant pour l’ornithologue. Un magnifique ciel bleu qui appelle sur le terrain, et paf, ce grand dépendeur d’andouilles de zef qui gomme les chants des oiseaux et les incite eux-mêmes à se tapir à l’abri des buissons. On ne voit rien, on n’entend rien et on n’a même pas l’excuse de trombes d’eau pour rester sous sa couette.

Les premiers points – car il s’agit encore d’un STOC – m’amènent dans ces landes. Je ne trouve pas la Fauvette mélanocéphale, cet OVNI méditerranéen dont une petite population existe justement sur ce plateau. Mais au milieu d’un chorus de Fauvettes grisettes, j’entends – et je vois même – ma première Tourterelle des bois de l’année, avec son dos maillé et son plumage presque violet. Malgré son nom, c’est un oiseau des haies et du bocage, « de milieux semi-ouverts », et presque chaque année, je la contacte ici. Les Rossignols sont aussi de la fête, à tel point qu’il y en a bien plus sur chaque point qu’il ne peut en nicher : sans doute une tombée de migrateurs.

Tourterelle des bois

Tourterelle des bois

Cette lande offre au cœur de pays si anthropisés, si marqués par l’emprise de l’homme, un prodige de diversité. Des genêts hirsutes, des rocs affleurant, des fauvettes extraordinaires, et nous ne sommes pas au fin fond des Causses mais à deux pas de la grande ville.

Rassurez-vous, amis de l’ordre et de la civilisation : d’ici trois ans, il n’en restera rien, sous l’épais tapis d’une autoroute destinée à jeter avec un gain estimé à trois minutes (sur 60 km) un flot supplémentaire d’automobilistes dans le même goulet d’étranglement où ils achèvent actuellement leur périple, du côté de Solaize. Ainsi va « le progrès ».

Mais près de la vieille ferme du point 1, un cri étrange m’a retenu. « Houp, houp houp houp »… Un chien ? Non, c’est bien une Huppe, qui a décidé, allez savoir pourquoi, de donner quatre notes à sa phrase de chant qui en compte d’ordinaire trois ! Je la trouve même facilement ; elle me présente son dos bariolé noir et blanc, et tourne sa tête orangée pour chanter. Upupa epops, ordre des upupiformes, famille des upupidés, ça ne s’invente pas. Ses proches cousins sont des espèces tropicales. Elle nichera, je l’espère, sous quelque vieille tuile romaine soulevée, ou dans un saule têtard.

Sur le point trois, à l’abri du vent dans un vallon, quelques cris grinçants et doux attirent mon attention. Dans un chêne pas encore débarrassé de ses feuilles d’automne, deux Faucons crécerelles ont retrouvé le vieux nid de corneille qui déjà l’année dernière avait accueilli leur nichée. Roux sur le roux des feuilles. Bref temps de contemplation.

« Est-ce avec ton discernement que le faucon prend son vol, qu’il déploie ses ailes vers le sud ? » (Jb 39, 26)

Le Bruant zizi pousse la ritournelle qui lui a donné son nom. J’aime les bruants, famille de granivores presque tous joliment colorés, et signes aussi – « indicateurs » – de campagne plutôt préservée. Encore celui-ci est-il une espèce très commune, sauf au nord de Paris et en altitude.

Aux points suivants, à flanc de coteau, je retrouve malheureusement le vent et ne détecte pas grand-chose, hormis les oiseaux les plus proches. Aléas du protocole. Des Fauvettes grisettes presque partout dans les haies. Une ou deux Alouettes dans les secteurs de champs ouverts, car l’Alouette des champs, comme son nom l’indique, aime les espaces bien dégagés. Des mésanges, des merles, des Fauvettes à tête noire, ces espèces généralistes – vous commencez à les connaître – au moindre bosquet. Un cri d’Oedicnème ! Un seul. Cet étrange petit échassier au gros œil rêveur hante les chaumes et les labours du plateau, mais on le trouve jusqu’aux portes de la ville. Un drôle d’animal, vraiment, si apte à se dissimuler – si cryptique – qu’il a beau être encore assez répandu dans les champs et les vignes du Rhône, les agriculteurs eux-mêmes ne le connaissent généralement pas, avant que les naturalistes attirent leur attention dessus. Révélateur : dans la région, on ne connaît aucun nom populaire à celui qu’on appelle, dans l’Ouest, « courlis de terre ».

Ces points sont un peu plus que des points. D’ici, l’œil embrasse un fantastique panorama qui appelle à l’évasion. Si les Alpes sont aujourd’hui noyées dans la brume, le Massif central déploie ses accores devant moi, depuis les hauteurs de Givors jusqu’aux monts du Lyonnais en passant, bien sûr, par les crêts du Pilat, leur antenne et surtout, bien visibles dans le jour qui se lève, les chirats – pierriers – qui roulent à leurs flancs. Au sud-est, le clocher bariolé de Saint-Maurice-sur-Dargoire, l’énorme église de Saint-Didier-sous-Riverie qui se donne des airs de cathédrale avec ses deux massives tours carrées, la médiévale Riverie elle-même, haut perchée, et Saint-André-la-Côte accroché au flanc de son « Signal » qui culmine à 934 mètres. Entre les Monts et le Pilat, la trouée du Gier, qui fonce vers Saint-Etienne, Firminy, la Haute-Loire. Là-bas, déjà, ce n’est plus ce Massif central pour rire que nous avons dans le Rhône, avec ses deux bosses dépassant mille mètres (mille un et mille neuf !), sa poignée de Chouettes de Tengmalm et de Grands Corbeaux pour « faire forêt de montagne » et son petit bout de landes.
J’irais bien, tiens. En attendant, je ne peux que contempler.

« Les arbres du Seigneur se rassasient,
Les cèdres du Liban qu’il a plantés ;
C’est là que nichent les passereaux,
Sur leurs cimes la cigogne a son gîte ;
Aux chamois les hautes montagnes,
Aux damans l’abri des rochers. »
(Ps 104, 16-18)

Chassagny avril 2016 005

Et c’est un don de Dieu, que cette contemplation, et ce que ce paysage suscite, et les richesses que j’y découvre. Comme l’onagre qui se rit du tumulte des villes (Jb 39, 7) ce n’est pas pour moi que l’oiseau se montre, mais c’est un don de Dieu, que d’être là pour le voir, l’identifier, le suivre, l’admirer.

J’ai tout de même de quoi m’inquiéter. De ces points, j’aurais dû voir des Vanneaux. Jusqu’à trois couples, qui à cette saison devraient se livrer à d’aériennes cabrioles. Rien. Mauvais signe. Ne me dites pas qu’ils « sont ailleurs ». Les oiseaux sont fidèles à leur site de nidification : c’est une manière simple d’en trouver un bon. Là où l’on est né, où l’on a élevé sa nichée sans encombre, on peut espérer qu’il en aille de même des nichées suivantes. Les oiseaux qui disparaissent d’un lieu ne vont que très rarement « ailleurs ». Ils sont morts sans descendance, voilà tout. Et le Vanneau, comme tous les nicheurs au sol, disparaît, et vite.

Bruant jaune

Bruant jaune

Le dernier point se trouve au bas d’un chemin herbeux, entre un champ et une pâture bordée de haies. Le Tarier pâtre trône sur un buisson, aux côtés de rougegorges et de l’inévitable Fauvette à tête noire. Une ritournelle métallique – tiens, un Bruant jaune ! et pas de Bruant proyer, curieux, curieux ! Le Proyer est un gros passereau des champs ; lecteurs franciliens, filez en Brie, posez-vous n’importe où dans les champs, vous aurez trois espèces : Alouette des champs, Bergeronnette printanière et Bruant proyer. Le joli Bruant jaune, en revanche, exige quelques haies. Mais surtout, dans le Rhône, il y a une petite subtilité. Comme le Bruant jaune apprécie la fraîcheur, et le Bruant zizi le soleil (rappelez-vous : il est rare dans le Nord), on ne trouve, d’ordinaire, le Bruant jaune qu’au-dessus de 500, 600 mètres d’altitude, où il remplace son thermophile cousin. Regardez ces graphiques, c’est la répartition altitudinale des données de ces deux espèces, en saison de nidification, dans la base faune-rhone.org :

Altitude des obs. de Bruant zizi (g.) et jaune (d.)

Altitude des obs. de Bruant zizi (g.) et jaune (d.)

Mais voici surtout un Busard cendré. Une femelle, brune, qui chasse tout en légèreté, avec ces oscillations permanentes sur l’axe de roulis qui la distinguent sans peine du Busard saint-martin, au plumage presque identique (chez les femelles s’entend). Les busards sont le joyau rarissime du plateau. Il n’en reste que quelques couples, nichant au sol sous la protection jalouse des « busardeux » – ces « ornithos » spécialistes des busards, capables de localiser les nids à coup sûr et à distance respectueuse, au prix d’interminables heures d’affût en plein soleil, avant d’aller en négocier la protection avec l’agriculteur du coin. Un couple de Busards cendrés dans une parcelle, c’est comme une chapelle romane dans un hameau, en bien plus rare encore.

8h37 : fin du dernier point. 37 espèces. Voyez le gros passage de Rossignols et de Fauvettes grisettes, puis, en-dessous, le cortège des espèces généralistes que nous avons trouvées absolument partout. Et la variété – et la fragilité – des milieux symbolisée par de nombreuses espèces à une seule donnée.

DonneesChassagnyP1

Chronique d’une saison de terrain – 6 Une forêt en stratifié

Voici de nouveau un parc. Mais c’est un peu plus qu’un parc, c’est une forêt.
C’est un parc, parce qu’il n’y a pas ici de vocation de production de bois. Tous les espaces ont une vocation de production. Nous n’acceptons pas qu’un lieu ne « serve à rien », c’est-à-dire ne rapporte pas d’argent. Le monde ne peut servir qu’à ça. Tout le monde sait ça. Il n’y a bien que les petits princes, les poètes et les écolos, bref, les doux rêveurs et les anarchistes, pour ne pas comprendre une vérité si simple.
D’ailleurs, désormais, quand un lieu ne sert à rien à part à respirer et se détendre, on s’empresse de parler d’une production d’aménité. On va même la chiffrer, dans l’espoir toujours déçu de prouver qu’il rapporte plus d’argent comme ça qu’avec une belle zone d’activité. Car l’homme ne vit que d’argent. Tout le monde sait ça. Il n’y a que quelques artistes, zadistes ou chrétiens pour croire qu’il ne vit pas seulement de taux d’intérêt.

C’est un parc, c’est-à-dire un espace géré, entretenu pour accueillir le public. C’est néanmoins une forêt, d’un point de vue écologique. En tout cas, c’est moins une caricature de forêt que la sinistre futaie régulière résineuse avec ses arbres au garde à vous, régulièrement dégagés, pénombre de blockhaus où rien ne vit. De tels « espaces boisés » n’ont guère à voir qu’avec un champ cultivé, et de la manière la plus intensive encore ; de la forêt, ils ne remplissent aucune fonction, hormis produire du bois.

C’est une forêt feuillue (un tout petit peu mixte par endroits). Nous allons pouvoir l’examiner de près et comprendre ce qui s’y vit. Ce n’est pas n’importe laquelle du département. Bien qu’elle soit située presque en son centre, c’est là qu’on y a découvert, pour la première fois, le Pic mar. C’est que le Pic mar est une espèce qui aime… mais n’anticipons pas.

Comme dans la chronique numéro trois, notre but ici est de réaliser un inventaire. Non qu’on manque de données sur ce parc très fréquenté, mais toutes ne sont pas cartographiées avec précision, ou bien l’observateur n’a pas quadrillé tout le parc… Bref, pour en savoir plus afin d’éclairer les choix d’entretien, il faut savoir qui niche dans quel coin du bois. Nous avons donc placé treize points, plus deux dans le boisement, privé, mais ouvert au passant, qui s’étire juste en face, de l’autre côté d’un étroit vallon. Si près de la grande ville, il n’y a guère que dans les vallons à la raideur de ravins qu’on trouve encore des bois. Ce parc, en fait, est un réseau de ravins boisés convergeant vers un ruisseau plus large. Ici, au moins, les oiseaux des bois ont la paix.
Sur chacun de ces points, je passerai dix minutes. Leur maillage est tel que je peux ne pas me soucier des « inter-points », sauf espèce rare contactée par hasard : l’espace couvert depuis les points représente l’essentiel du parc. Il l’échantillonne très correctement. Cela suffira.
Il me faut néanmoins deux matinées pour prospecter ces quinze points. Cette note est une compilation.

Comme dans tout parc, on a ménagé de vastes pelouses bien sagement tondues, avant d’entrer dans le vif du sujet (les bois). La pelouse et les bancs, « verdure » urbaine, goudron vert, nature morte. Sur les points situés là, je ne contacte absolument rien dont on puisse dire que ce milieu lui serve à quelque chose. Je note d’abord ce que nous allons appeler les oiseaux des jardins, ceux que, pour une bonne part, j’ai observés à la Tête d’Or autour du lac, et même dans les rues de Monplaisir ; ceux qu’on trouve dans n’importe quelle ville, petite ou grande : pies, merles, Rougequeue noir, Rougequeue à front blanc – tiens ! mes premiers de l’année ! Verdier, Serin cini, Mésange bleue, Mésange charbonnière. Oiseaux banals pour milieu pauvre. Mais, bien sûr, j’entends déjà bruire la forêt ; les oiseaux des bois les plus communs se font entendre depuis la lisière. Les Grives draine et musicienne tout d’abord : chanteuses inlassables, vissées au sommet de leur arbre, audibles à un demi-kilomètre – gare aux doublons en les comptant. Idem pour le Pic vert, qui, souvenez-vous, n’est pas un oiseau vraiment forestier. Le Pic épeiche l’est déjà un peu plus ; voici justement un couple qui parade : aux tambourinages sonores du mâle, en brèves séries de quatre coups frappés contre une branche morte, répondent les cris de la femelle. Il serait temps de se mettre à creuser la loge, dites donc, nous sommes déjà début avril.

Rougequeue à front blanc

Rougequeue à front blanc

Mais voici les points forestiers. Je parlais d’une vraie forêt. C’est qu’il y a là une certaine diversité d’essences, avec prédominance de la chênaie-charmaie.
A cette date, les chênes n’ont pas encore verdi ; ce sont les jeunes charmes qui poussent leurs feuilles délicatement plissotées, les aubépines, les cornouillers. Et les fleurs ! Anémone sylvie, Petite Pervenche et bien d’autres. Quel feu d’artifice ! C’est la saison bénie où la forêt change de jour en jour ; chaque matin un nouvel arbre en feuilles, une nouvelle fleur en sous-bois, et des verts, du presque doré du premier jour au vert profond du mois de mai. Et tout foisonne dans un joyeux désordre.
Un désordre ? Nenni : ces arbres d’âges et d’essences divers, ce sous-bois, avec des essences spécifiquement arbustives, cette diversité de strates – strate herbacée, strate arbustive, strate arborée, avec des subdivisions – s’agencent selon un savant ballet, perceptible au connaisseur. Telle plante croît dans l’ombre de tel arbre. Telle autre ne s’accommode que du feuillage plus clair d’un autre. Telle autre s’ancrera au fond plus humide du vallon, ou au contraire sur une pente plus drainée. Hasard, oui, un petit peu ; vitalité, oui ; chaos, non ! Et bien sûr, cette diversité, c’est autant de niches écologiques pour les oiseaux.

Tout au long du chemin, le Rougegorge, le Troglodyte et la Fauvette à tête noire m’accompagnent. Bien souvent, je les vois chanter, au sol ou à quelques mètres. Ce sont des espèces du sous-bois. On peut les trouver ailleurs, même dans une rue très arborée comme celle de la Chronique n°4, mais ici, ils sont partout. Entre les arbustes et les vieux tas de bois, ils ne seront pas en peine d’abriter leur nichée. Les Geais sont à la fête et moi un peu moins, car ces énergumènes, en saison de parade, poussent des cris bizarres, des roulades, des imitations où l’on a peine à reconnaître le voleur de glands !
D’ailleurs, c’est bien un Geai qui pousse ces séries de cris rauques, au point 7 ?
Non, le voilà qui s’envole et le chant continue… Des séries bien rythmées, bien régulières, c’est lui, c’est le Pic mar !

epeichemar

Pic mar (g.) et épeiche (d.)

C’est le moment de vous en parler un peu, je crois. Le Pic mar n’est pas vraiment une espèce rare en France, sans être très commun non plus. C’est l’oiseau des grandes et belles forêts feuillues. Ce qu’il lui faut, ce sont de gros arbres, avec des branches pourrissantes et une écorce bien crevassée où il ira débusquer des insectes et des larves. Il se cantonne aux parties hautes des arbres, entre l’Epeiche, qui fore les troncs pourris à l’étage du dessous, et l’Epeichette qui hante la canopée. Assez exigeant, c’est une espèce dont la présence révèle un écosystème forestier en bon état. Car paradoxalement, le bois mort et pourrissant signe une forêt bien vivante, une forêt où tout le cycle vital s’accomplit ! Ce bois mort concentre les insectes rongeurs de bois… et leurs prédateurs. Voilà ce qui fait du Mar un oiseau un peu mythique, une espèce parapluie : protégez-le, et de nombreuses autres espèces en bénéficieront.
On trouve dans les forêts d’Ile-de-France, du nord-est, des piémonts du Massif central et des Pyrénées. Mais dans le Rhône, rien, jusqu’en 2006. Puis, une nidification prouvée en 2010… Depuis, d’autres couples découverts çà et là dans tous les bois feuillus, dispersés, fugaces. D’où est-il venu ? Mystère. Peut-être de la Dombes, ou au contraire de la Loire. Pourquoi est-il venu ? On l’a vu progresser un peu partout, en Rhône-Alpes, en Savoie, en Belgique. Il semble profiter d’un vieillissement général des forêts d’Europe, et avoir aussi flexibilisé un peu ses exigences. Voilà qui plaira à monsieur Macron. Quoique.

Cette fois-ci, je ne le verrai pas, me contenterai de l’entendre. Mais il est là sur deux points, deux cantons bien distincts. Il est vrai que le second point présente toutes les allures d’une parcelle à Pic mar.

Une parcelle à Pic mar, c'est ça

Parcelle à Pic mar

Sur le même point, je repère, dans une fissure, deux petits Grimpereaux des jardins qui apportent des brindilles. Et un code atlas 10 – construction de nid ! Indifférents, les joggeurs passent et repassent, casque aux oreilles…

Le lendemain, je retrouve un troisième Pic mar dans le boisement hors parc. En contrebas, trois Geais harcèlent une malheureuse Chouette hulotte qui trouve son salut dans la fuite. Et voilà pourquoi les chouettes évitent de sortir le jour…

Tout au long du parcours, je repère les signes d’un boisement assez riche et bien pourvu en arbres âgés. Il y a, donc, les oiseaux du sous-bois. Dans les fonds les plus humides, je retrouve la Mésange nonnette, élégante petite mésange grise très forestière. Les banales Mésanges bleue et charbonnière sont présentes en grand nombre. Plus haut dans les arbres, le grimpereau, la sittelle, les grives sont partout. Le Roitelet à triple bandeau a délaissé les conifères et pousse partout dans les chênes sa chansonnette aiguë. Et ces Grosbecs qui chantent, s’ils nichaient ? Voilà enfin une Mésange boréale un peu égarée à basse altitude, encore une « espèce du bois mort ».
Et encore deux autres Pics !
J’aperçois à peine le Pic épeichette, minus de la taille d’un moineau qui fourrage dans les ramilles à la recherche de larves. Et sur le même point, un grand oiseau noir déploie une large cape ; bec ivoire, coup de pinceau rouge – le Pic noir, le géant des Pics d’Europe. Ça ne rate pas : sitôt perché, il lance des cris sonores. Visiblement ce fond de vallon est le cœur de son territoire. Il faudra trouver la loge…
Le Pic noir est aussi un nouveau venu. Il y a quarante ans, on ne le trouvait qu’en montagne. Depuis, il a traversé toute la France et aujourd’hui plus aucun département ne manque à son palmarès, sauf la Corse. Dans le Rhône, il est presque banal, visible jusqu’aux portes de Lyon dans les grandes propriétés arborées.

Vert, Epeiche, Mar, Epeichette et Noir : les cinq « Pics classiques » en une sortie, ça ne se trouve pas partout, surtout dans le Rhône. Seul manque, mais c’est normal, le rarissime et silencieux Pic cendré (une ou deux données en val de Saône).

En comparaison, les points qui me ramènent près des pelouses et des bâtisses ont quelque chose de déprimant. Ce ne sont pas les quelques choucas du château, ni les colverts de la pièce d’eau qui peuvent m’enthousiasmer.

Voici le bilan chiffré de l’affaire. Quarante-six espèces. Les voici classées par ordre d’abondance décroissante – attention, ce n’est qu’un premier passage. Notez les espèces les plus répandues, les plus abondantes. Vous avez remarqué ? Ce sont les mêmes qui apparaissent de chronique en chronique. Ce sont les espèces les plus communes, les plus généralistes, les moins exigeantes. Il faut aller plus bas dans le tableau pour trouver les autres, les plus remarquables, jusqu’aux petits joyaux écologiques comme le Pic mar. Et tout en bas, un égaré (peut-être) comme la Mésange boréale, un migrateur attardé comme le Tarin, un voisin de passage comme le Serin…

DonneesLacroixLavalP1

En fait, je n’ai rien vu là que de très banal : le foisonnement de vie, ordonné – mais par ses propres lois – qui naît spontanément quand on lui fiche la paix, et qu’on appelle Nature. Nul parc, nul jardin n’égale la diversité qui naît par elle-même ; c’est là ce qu’on appelle, comme on voudra, l’évolution, la Création continuée.
C’est là le projet, c’est là le jardin où fut déposé l’homme, quoi qu’il y manque quelques grosses bêtes. Un jardin qui se construit lui-même et dont les habitants se modèlent par influence réciproque. Qu’une pièce manque, et tout un pan s’effondre : ôtez cent vieux arbres et vous perdrez le Pic mar et tous ses collègues des vieilles écorces.
Et l’on ne remet pas d’un clic les vieux arbres. Mieux vaut ne les jamais ôter.