Santon mauvais ? La crèche en questions

Noël approche – si, si – et bien sûr, le sapin est devenu marronnier : une crèche dans « l’espace public », ou même visible depuis l’espace public, constitue-t-elle une infraction à la loi de 1905, un viol de conscience, un retour en force de l’obscurantisme en plein XXIe siècle, un fait culturel ou la preuve de la mainmise du Vatican tentaculaire sur la République laïque et… heu… républicaine ? Quels sont les risques pour l’usager d’être sauvagement attaqué par un roi mage enragé dans la file d’attente des cartes grises ? Autant de questions que le débat démocratique et libre ne saurait laisser sans réponse.

À n’en douter pas, donc, l’équilibre démocratique, identitaire et surtout psychique de la nation repose sur le fléau de la balance qui soupèse devant l’Histoire un buste de Marianne en plâtre de Paris à ma gauche, et un peloton de santons de Provence (IGP) à ma droite.

Le débat s’annonce passionnant, vif et houleux, puisque, comme chacun sait, quand il y a débat, il y a des « oh ! »

La dernière tendance fait état de crèches admises sous conditions. Mais lesquelles ? Qu’attendre de notre classe politique et de nos courants citoyens sur le sujet ?

Tour d’horizon des petites phrases à prévoir, ou pas.

Transportons-nous aux alentours du solstice d’hiver 2016…

Du côté du Front national, bien entendu, on ne badine pas avec les racines chrétiennes et l’identité de la France : Marie apparaîtra sans voile et Joseph sans barbe. Cette initiative reçoit l’inattendu soutien de Bernard Cazeneuve qui explique vouloir ainsi éviter tout mouvement de foule ou vent de panique analogue à celle qui avait saisi une gare de banlieue à la vue d’un inoffensif pope orthodoxe ; en outre, l’humble berceau sera placé sous la garde assidue de trois soldats romains, de la Legio Vigipiratas.

Ceux-ci seront notamment chargés de l’examen minutieux des sacs et coffrets apportés par les visiteurs. On redoute en effet l’introduction de matières interdites par ce biais innocent, et à ce propos, la place Beauvau indique avoir placé sous surveillance et fiché S trois individus prétendant venir d’Orient, sans autre précision, débitant une histoire à dormir debout d’étoile qui se serait levée quelque part. Robert Ménard n’a pas laissé passer l’occasion d’exiger la communication de leur identité et de leur trajet : l’édile biterrois voit dans le cortège des santons une invasion en règle. « Pas du tout », s’indigne dans un communiqué la Conférence des évêques de France qui rappelle que dans Lc 2, 20 « les bergers repartirent en louant Dieu » et qu’en Mt 2, 12 « les mages rentrèrent chez eux » !

Rude bataille, du reste, à prévoir autour du cortège des bergers. « Leur présence est là pour rappeler l’importance de la profession agricole. Nous ne la laisserons pas à des bobos néo-ruraux et ce sera l’occasion de redire non aux loups, aux ours, et aux législations venues de la ville qui étouffent le revenu agricole » martèle la FNSEA, tandis que FERUS et France Nature Environnement envisagent au contraire une députation de bergers partenaires de la protection de la nature accompagnés de leurs patous.

« La crèche ? Oui, mais écologique ! », surenchérit EELV qui pose toutefois ses propres conditions. « L’étoile sera basse consommation, alimentée par une éolienne, la paille issue de l’agriculture biologique, et on prendra particulièrement soin du bien-être de l’âne et du bœuf. » « Et toujours rien du côté biodiversité et bâti », grommelle Fabien D…, chargé d’études LPO. « On pourrait pourtant poser un nichoir à Effraie au-dessus de la mangeoire et creuser une mare à proximité. L’enfant Jésus bercé par le chant des crapauds accoucheurs, ça serait pas meugnon ? » « Il faut concilier ces approches pour une vraie écologie intégrale. Mais gare à la récupération marchande. Pas question pour le Christ de paresser dans un berceau de marque et d’être nourri de lait artificiel. Pourquoi pas un porte-smartphone sur son biberon pour la Vierge Marie tant qu’on y est ? » dénonce la revue Limite.

La réconciliation autour d’une crèche ouverte et écolo ? Ce n’est pas gagné d’avance. « Ce que nous défendons, ce sont des mesures vraiment de droite, pour une France fière. Pas une crèche auprès de laquelle des bobos des villes défilent avec leur panier », assène Nicolas Sarkozy pour qui l’Église est « avant tout l’exemple formidable d’une startup familiale qui a conquis le monde avec des méthodes disruptives ». « Nos crèches seront les crèches de la paille OGM et du chauffage au gaz de schiste », rappelle Luc Chatel, qui signale par ailleurs que le CETA qu’il espère bien voir prestement ratifié s’oppose au bétail bio dans la sainte étable. « Il faut être innovant », enchaîne Emmanuel Macron qui envisage déjà de remplacer la vétuste caverne par « un bâtiment HQE témoignant de l’excellence française, préfigurant un vaste pôle de compétitivité », dont la réalisation serait confiée à Vinci dans le cadre d’un PPP. Et voilà déjà des zadistes qui envisagent de s’enchaîner devant l’humble berceau …

 

 

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Plus grands que Charlie

Nous sommes le jour d’après. Le lundi matin, un lundi matin d’hiver et froid. Hier, nous étions ensemble, par millions, et puis chacun est rentré chez lui et c’est maintenant qu’il nous faut affronter, bien plus seuls, ce qui est arrivé.

Nous avons été, paraît-il, quatre millions à défiler. « Sacré hommage ». A qui ? A quoi ?

Pourquoi être là ? Question complexe. La première réponse est venue d’un couple, que nous dirons « issu de la diversité », s’pas, après la manifestation, à l’arrêt du tram. L’enfant d’à peu près quatre ans a demandé à son père pourquoi les gens marchaient. « C’est pour dire aux méchants qu’on n’a pas peur. On les laisse pas nous faire peur. C’est pour ça que les gens marchent. » C’est bien assez en effet pour marcher, même quand on n’a pas (mais vraiment pas) d’affinité avec l’idéologie Charlie. Des tueurs ont cherché à nous imposer de ne pas parler de certaines choses sans baisser la tête, à avoir peur de parler. On croyait, on théorisait notre pays assez lâche pour obtempérer, pour opiner gravement du chef « c’est vrai, ils allaient trop loin » – et se ranger à l’avis des fusils, c’est plus prudent. C’est raté. Pour le moment, c’est raté. Et comme c’était à peu près aussi inattendu que d’avoir à la même date l’Olympique lyonnais masculin en tête de son championnat, c’est notable. « Même pas peur ». Bien sûr que si, on a peur. Et c’est parce qu’on a peur qu’il faut la surmonter.

Nous avons défilé au slogan Je Suis Charlie, Je Suis Juif, Policier, etc. Avec le recul, il est certain que celui-ci était réducteur et source de malentendus. En témoignent les nombreux articles « pro » et « anti ». C’est vrai que comme le fait remarquer KozToujours, il suffisait sans doute de dire « Je suis Français ».

Il est inutile de se le cacher, de toute façon c’était revendiqué et pleinement assumé : la ligne éditoriale de Charlie Hebdo était violemment hostile aux trois grands monothéismes, sinon fondée sur cette hostilité, et prônait l’idéologie libérale-libertaire de toute-jouissance censée être source de véritable liberté. Drame d’un logiciel des années soixante jamais remis en question, cette ligne « rebelle » avait fini par devenir d’un conformisme absolu et par servir le pouvoir, la forme irrespectueuse ne faisant guère que donner le change.
Cette idéologie peut-être plus née en 1945 qu’en 1968, c’est grosso modo celle qui prétend que jouir, c’est mieux et moins dangereux que penser (je fais bref, vous avez compris), et que penser à soi et seulement à soi, c’est moins risqué que penser bien commun. Le vide… le vide d’un vague vivrensemble ou plutôt « vivons et bouffons tous côte à côte, tous contre tous, le nez dans l’assiette ».

De nihil à nihilisme, il n’y a qu’un pas, depuis longtemps franchi. Ce nihilisme, c’est le nôtre, notre monde convaincu d’avoir trouvé dans le lucre le seul dieu sans danger, et dans le chacun pour soi la seule vraie liberté. Le résultat n’est pas brillant.

Mais ces idées-là ne valent pas la peine de mort, elles valent d’être combattues avec les armes mêmes de ceux qui les défendaient : des stylos et des crayons. Et le courage, c’est de les combattre avec d’autres idées. Là est la vraie liberté, et surtout la vraie dignité.

Certes, il est hors de doute que parmi les marcheurs, beaucoup défendaient l’idéologie Charlie, beaucoup croient sincèrement qu’en 2015, c’est toujours et partout la religion qui aliène et le jouir-sans-entraves qui rend libre, et qu’il faut défendre celui-ci contre celle-là. Que çay la faute aux méchantes religions et qu’on manifeste pour le droit de faire pipi dessus, et celui de leur interdire de l’ouvrir en retour. Beaucoup croient que la liberté d’expression, et d’autre chose, ça doit être sans limites pour soi, et pour ses amis. Mais que sinon, il ne faut quand même pas exagérer et accepter n’importe quoi de n’importe qui. Confondre sa propre liberté avec la liberté tout court, c’est assez classique et ça nous menace tous.
Mais ces cortèges immenses, silencieux, juste traversés d’heure en heure d’ondes d’applaudissements, sans slogans, sans drapeaux partisans, sans symboles de clans, sans réponses à l’appel de partis, de syndicats, d’organisations, disaient autre chose.
Nous devons déjà nous garder d’interpréter la motivation de chaque individu présent, et de crier « moutons, moutons » ou encore « vous vous êtes senti obligé de », tout comme d’ailleurs de crier « haro sur l’antirépublicain » à tous ceux qui n’ont pas composté leur billet de manifestant. Pour ma part, personne ne m’a obligé à rien. Au départ, je ne devais pas y aller. Notre paroisse, tragique hasard du calendrier, avait organisé une journée paroissiale sur le thème du dialogue islamo-chrétien. L’imam local devait venir. Nous pensions assister à cette journée si elle avait été maintenue. Elle ne l’a pas été, naturellement, car l’imam et le prêtre étaient en tête de la manifestation. Une après-midi de réflexion et de prière est restée, et nous avons choisi de marcher. Librement, n’en déplaise aux cyniques.

Que vaut en effet une idée, une conviction, une foi, s’il n’y avait eu, à l’heure du choix, la liberté d’adopter une autre idée, conviction ou foi ? Qu’est-ce que Dieu, quelque nom qu’on lui donne, peut bien penser de « conversions » extorquées sous le canon d’une arme ? Que valent notre réponse à l’appel du Christ ou du Prophète ou notre fidélité à l’Alliance si nous les proférons suant de trouille, menacés de mort ?

On peut rêver d’une société fondée sur autre chose que le nihilisme consumériste. Il serait même rassurant de s’y mettre, et en vitesse s’il vous plaît, avant que nous ne nous bouffions les uns les autres après avoir achevé de bouffer le monde. Nous devrions maintenant avoir un peu d’expérience, depuis cent ans ; avoir compris que remplacer au son des flûtes toute forme de désir autre que matériel par des barquettes de frites ne répondait pas aux aspirations de l’homme. Nous devrions commencer à comprendre que le bonheur ne naît jamais de la plénitude gastrique, et qu’il est imprudent de fonder la paix sur un état d’abrutissement postprandial planétaire. Mais nous ne construirons vraiment autre chose que dans un monde qui aura choisi en pleine liberté de renoncer à ses illusions, à son vide facile, à sa lâche fuite des idées pour lesquelles on peut vivre et même mourir, et même donner sa vie pour l’autre. Sans cette liberté, sans crayons de Charlie Hebdo à combattre à coups d’autres crayons, nous finirons par construire ce que nous rejetons.

Il n’y a aucun paradoxe à voir le pape rendre hommage à Charlie Hebdo. Lui sait le prix de la foi lorsqu’on n’est pas libre. Il sait aussi ce que cela veut dire, aimer ses ennemis. Le paradoxe est résolu parce que #JeSuisCharlie brandi par le monde entier était un hommage à la liberté, pas seulement à l’attitude pseudo-rebelle incarnée par un journal précis.

L’hommage « à Charlie Hebdo » était beaucoup plus grand que Charlie Hebdo. C’est ça la clé. Parce que la tâche qui nous attend est beaucoup plus grande que de défendre niaisement la seule liberté de tenir les mêmes propos que Charlie Hebdo – ce qui serait aussi liberticide que de les interdire. Il ne suffira évidemment pas de relancer les kermesses du TousEnsembleTousPareilsTousVidesEtCreux, de vouloir préserver à coups d’on ne sait quels concerts gratuits en banlieue le « tout le monde il est beau tout le monde il est gentil » de dimanche. Il y avait un temps pour cela, il y a maintenant un temps pour autre chose. On n’ira pas dans le bon sens non plus en roulant des muscles « C’est la guerre, c’est la guerre » : il faudra déjà savoir contre qui et pourquoi. Bien sûr qu’il faudra faire la guerre à ceux qui prennent les armes, les vraies, contre nous. Il faudra aussi nous-mêmes ne pas opposer des armes à des crayons, sinon nous serons mal partis.

Les manifestations de par le monde prouvent aussi que la France reste assimilée à la liberté, beaucoup plus, incroyablement plus qu’elle ne le mérite, aujourd’hui, en 2015. N’y voyons pas un mythe périmé mais un devoir et une chance.

A l’échelle de chacun de nous, le choix de manifester ou pas hier n’est pas le plus important, au fond. Ce qui compte, c’est à partir d’aujourd’hui, de vouloir une liberté vraie, sans craindre la vérité, car c’est cela qui fonde la dignité. On ne peut être digne, lorsqu’on ne peut choisir ses idées, ni assumer la tension de l’existence des autres, celle qui naît de savoir dire : je pense que tu te plantes royalement, que tes idées sont de la merde, mais je ne vais ni te tuer pour ça ni même te mépriser en tant qu’homme, et surtout pas en tant que frère en Christ. Et savoir le dire au prix même de ne pas recevoir la contrepartie.

Nous devons nous montrer dignes de ce que symbolise notre pays, même et surtout s’il ne l’est plus. Nous devons nous montrer dignes de la liberté, même et surtout si elle nous emmerde parce que l’autre en use ou même en mésuse. Nous devons nous montrer dignes de la vérité, et celle-là, on sait à quel point elle nous emmerde. Alors, seulement, marcheurs ou pas marcheurs, nous serons plus grands que la barbarie, plus grands que la bêtise, plus grands que la lâcheté, plus grands que nous ne l’étions « avant ». Et il y aura vraiment eu un avant et un après.