Chronique d’une saison de terrain 4 – Piafs en STOC

Ce matin, c’est STOC-EPS à Thurins.
Je vous préviens tout de suite, l’avifaune ordinaire de Thurins n’est pas si riche que je puisse vous en parler pendant mille ans. C’est la faute aux… non, n’anticipons pas et commençons par le commencement.
Le STOC-EPS, ce n’est pas, comme l’insinuent déjà certains humides fennecs, le local sentant l’âcre et le vieux plastique où des professeurs sadiques entreposent des ballons percés et de lourds tapis de gymnastique bleus.
« Le STOC » est à peu près à une saison de terrain ce que le derby, le pseudoclasico et Toulon-Montferrand sont au calendrier de leurs sports respectifs : à la fois incontournable, indispensable, mais plus souvent ennuyeux comme une heure de repassage qu’exaltant comme un bouquet d’épices.

Concrètement : le STOC-EPS, en vrai, c’est le Suivi Temporel des Oiseaux Communs par Echantillonnage Ponctuel Simple.
Il s’agit donc d’un protocole à la fois simple d’exécution et extrêmement rigide, conçu par le Muséum d’Histoire naturelle, dans un but précis : suivre l’évolution des populations d’oiseaux communs sur l’ensemble du territoire. Pour cela, on effectue un dénombrement allégé, mais avec une méthode (donc une pression d’observation) toujours identique, sur le plus grand nombre possible de secteurs-échantillons (des « carrés »), tirés au sort dans un vaste espace.
En d’autres termes, on sait qu’on ne va compter qu’une partie des oiseaux réellement présents sur le carré, mais on sait aussi que cette partie sera toujours la même fraction de la réalité. Et donc, d’année en année, l’évolution du nombre d’oiseaux ainsi comptés sera bien le reflet de la réalité. Du moins pour les espèces les plus communes, les plus nombreuses présentes sur le carré. Les rares, le protocole a toutes les chances de ne pas du tout les prendre dans ses filets (en tout cas pas tous les ans).
En répétant ce protocole sur un grand nombre de carrés (des centaines à travers le pays), on obtient ainsi quelque chose de fiable, toujours en ce qui concerne les oiseaux communs.
Et c’est déjà bien.
C’est même fondamental. Car la biodiversité, ce ne sont pas que les espèces menacées, qui d’ailleurs font l’objet de suivis spécifiques, et qui sont parfois connues presque au couple près (oui, pour les oiseaux nicheurs, on compte en couples ; c’est plus représentatif de l’état des populations que de parler d’individus). Connaître l’état des espèces communes est tout aussi vital pour mesurer l’état de santé général des écosystèmes, c’est-à-dire la capacité de notre planète à porter de la vie.

En vrai, on fait comment ?

La recette tient en 4 chiffres :
4, ou plutôt 2×2 km²… la surface du carré.
2… le nombre de visites – de « passages » – à faire sur le carré dans l’année, ou plutôt dans la saison de reproduction. Classiquement autour du 15 avril et du 15 mai.
10… le nombre de points que le titulaire du carré est chargé d’y positionner, de manière régulière et apte à couvrir les différents types de milieux présents, y compris urbain. A chaque passage, il s’agira de visiter les 10 points.
5… un passage consiste à réaliser, sur chacun des 10 points, un « point d’écoute » de 5 minutes.

5 minutes ? Au parc l’autre jour c’était 10 !
Bien vu ! en effet, c’était 10, car on était dans une logique d’inventaire avec la volonté de contacter le plus grand nombre d’espèces possible, idéalement toutes.
Petit excursus : comment peut-on savoir quelle part des oiseaux réellement présents on touche en 5, 10 ou 20 minutes ?
Bien sûr, le nombre total d’oiseaux n’est pas connu, il n’est pas écrit au chapitre « Solutions » page 178 comme dans une revue de mots croisés. Mais il existe des méthodologies qui consistent à mettre sur un coin de bois une pression d’observation telle qu’on peut considérer qu’avec elles, on ne rate pratiquement rien (en contrepartie bien sûr elles sont si gourmandes en temps qu’on n’a pas les moyens de les déployer partout !) On a donc pu calibrer les méthodes allégées en les faisant exécuter en même temps et au même endroit que « l’artillerie lourde ».

Pour « prendre un carré STOC » il suffit donc de savoir reconnaître à la vue et à l’ouïe les oiseaux les plus classiques. Disons que si vous maîtrisez l’identification d’une grosse centaine d’espèces, ce sera suffisant. « Vous », car ce programme s’adresse en priorité aux bénévoles. Il suffit, hors saison, de contacter le Muséum ou le coordinateur local (LPO ou équivalent) et d’indiquer une commune pour recevoir d’ici mars un carré situé dans un rayon de 10 km. Relancé sous sa forme actuelle en 2000, le STOC-EPS a connu un maximum à plus de 1000 carrés suivis, chiffre retombé à environ 700 à ce jour.

Maintenant que vous savez comment faire, si nous y allions ?
Au lever du soleil bien sûr. Car c’est à ce moment-là, et nul autre, que les oiseaux chantent vraiment. Après deux ou trois heures de jour, leur activité va décliner – chuter même – et donc, leur détectabilité aussi.

Me voici donc à Thurins, le Narbonnet, premier point. Il fait gris et il vente. Ce n’est pas idéal, mais je n’ai pas le choix, mon planning est rempli tous les matins ! Ce n’est « pas grave » en soi : les conditions météo sont notées avec le relevé et leurs variations, prises en compte. Thurins est tapie sous l’épaule des monts du Lyonnais. De ses pentes supérieures, on domine le versant qui cascade jusqu’au plateau du Garon, puis à la grande ville, et de là, l’horizon s’étend au-delà de la Dombes et du Bugey jusqu’aux Alpes encore enneigées. Pas de doute : lorsqu’elles se montrent aussi nettes sous le ciel gris, c’est que la pluie est proche.

Le reste du paysage est moins enthousiasmant. C’est ici le pays des fruits et des légumes : à basse altitude, la campagne est semée des plaques claires des serres et des tunnels de plastique, aux côtés des vergers irrigués. Elle se couronne de collines couvertes de hêtraies et de chênaies encore décharnées, piquées çà et là de Pins sylvestres. Les crêtes se donnent des airs de Livradois ou de Margeride, avec des chicots granitiques et des landes à genêts. Le tout culmine entre sept et huit cents mètres d’altitude.

Je connais bien ce carré. C’est ma quatrième saison dessus. Au premier point, deux perdrix rouges décollent à mon arrivée. Il s’agit, en cinq minutes, de voir ou plutôt d’entendre clair à travers le chorus. L’ambiance dominante est assurée par les Merles noirs (ils sont trois) et la Grive musicienne. Deux Mésanges charbonnières se répondent – c’est-à-dire s’insultent – dans le bosquet voisin où chante également un Troglodyte. Le village marque sa présence proche par un Rougequeue noir et une Tourterelle turque. Quelques autres espèces banales complètent le relevé : Fauvette à tête noire, Bergeronnette grise, Pinson des arbres. Piètre score : on pourrait réaliser un tel tableau près de n’importe quel village français et même dans certains parcs d’agglomérations un peu vertes comme Lille ou Nantes.

Grive musicienne

Grive musicienne

Les points suivants parsèment une petite route qui s’accroche à mi-pente. Le cortège s’enrichit du Pic épeiche et du Pic vert, du Chardonneret près des maisons, et – petite surprise – d’un Moineau friquet. Je n’avais pas encore « eu » ce cousin rare et rustique du Moineau domestique sur ce carré.

Moineau friquet. Notez la calotte chocolat, la joue blanc pur, la virgule noire.

Moineau friquet. Notez la calotte chocolat, la joue blanc pur, la virgule noire.

Il y a cinquante ans, d’anciennes fiches le donnaient froidement « non noté, car plus abondant que le Moineau domestique ». Aujourd’hui, son observation est un petit événement. Il semble ne plus se reproduire régulièrement, dans le Rhône, que sur une trentaine de communes au grand maximum, peut-être moitié moins. Les pesticides, la rénovation des bâtiments, poison, métal et béton ont eu sa peau ; c’est un signe très clair de milieux qui suffoquent et se meurent. Voici enfin l’Alouette lulu, une alouette sans huppe bien classique des campagnes rhodaniennes, amie non des champs, mais du bocage, des friches et des landes. Mais je n’en compte que deux.

Alouette lulu

Alouette lulu

Voici maintenant un point forestier. Une chênaie pubescente, c’est-à-dire de ce chêne méridional dont la feuille, au revers, est couverte d’une imperceptible toison. Ces arbres ne doivent pas rigoler tous les jours : ils poussent péniblement sur un sol épais comme la liste des promesses tenues d’un président, où affleure le vieux gneiss. Dans le chemin, on discerne par places les ornières laissées par quinze ou vingt siècles de roues cerclées de fer. Ici, je peux espérer le Pouillot de Bonelli, un petit passereau vert olive au ventre pâle, très lié à ces forêts claires et bien ensoleillées ; mais c’est un peu tôt en saison. Véloce, fitis, siffleur, Bonelli, notre pays compte quatre pouillots nicheurs, surtout, d’ailleurs, discernables au chant, car ils se ressemblent ; mais chacun a son type de forêt bien à lui – sauf le premier, qu’on voit partout.

Je me contente de rougegorges, roitelets, mésanges, et de mes premiers Coucous de l’année. Plus loin, un point en bordure des landes laisse espérer, chaque année, quelque espèce moins commune, plus liée à ce milieu devenu bien rare. Affleurements rocheux, genêts hérissés, prunelliers et autres arbustes : un bout de sauvagerie, une perle du jardin de la Nature, abrupte et belle. Mais rien. Rien qu’un moineau venu du bourg et une paire de Fauvettes à tête noire.

Enfin, je bascule de l’autre côté de la ligne de crête, côté nord, et comme toujours le temps se gâte à cet instant précis. Voici encore un nouveau milieu : sur ce haut plateau s’étendent des champs, sans haies, battus par le vent ; c’est le royaume de l’Alouette des champs. Elles sont trois, haut dans le ciel. Elles et un Rougegorge qui chante dans le bois. Une silhouette de petit rapace – non, une tête levée bien haut : un Coucou, emporté vers le nord par le vent. Et c’est tout. Quel désert !

Aux derniers points, il est trop tôt encore pour retrouver les hirondelles de la ferme ; ce sera pour le second passage. Une Grive draine, à cent mètres de moi, chante à pleins tubes ; je peux même la voir dans les arbres encore nus ; et je la voue à toutes les gémonies, fricassées et sauces grand veneur, car cette braillarde couvre la voix de presque toutes les autres espèces !

Il est 9h26, et c’est la fin du premier passage de l’année sur le carré 690626. Trente-sept espèces. 89 données, moins de 10 par point : un peu à cause du vent, beaucoup à cause du milieu lui-même. Cette campagne périurbaine, rabotée, coupée de routes en tous sens et royaume d’une agriculture ultra-productive – mais productive de quoi ?
Car ce n’est pas la richesse qui domine ici, mais plutôt une grande misère biologique. Une richesse – et encore ! – telle qu’elle engendre, par ailleurs, cette misère. Une richesse qui tue.
Je voudrais bien ne pas arriver à de pareilles conclusions. Mais que voulez-vous ? Le STOC-EPS a précisément pour objectif de constater, de mesurer avec rigueur cette misère.
A quand la richesse intégrale ?

Chronique d’une saison de terrain 3 – Allons donc au parc

J’ai quelque peu hésité avant de poursuivre cette chronique comme si de rien n’était. J’aurais pu intercaler une note chargée d’émotion et de solidarité très conventionnelle. Mais ça ne me disait rien.

Prière et unité vont de soi. Alors, inutile d’en faire jouer les grandes orgues.
Je ne vois rien à dire de plus là-dessus, hormis vous renvoyer à cet article de Koz Toujours et vous proposer de poursuivre, malgré tout, cette chronique d’un printemps à l’étude de la Nature. Car le printemps, malgré tout, arrive. Dire oui à la vie, c’est aussi le regarder, le sentir, y prendre part.

Lundi, il n’y avait toujours pas de vraie Nature au programme puisque j’étais dans un parc urbain. Le plus majestueux, le plus ancien, le plus célèbre de la ville. Il est très dix-neuvième siècle avec ses pelouses, ses massifs de roses, ses serres monumentales et son zoo « papa il é où le crôcrôdile ? ». Et quelques zones boisées un petit peu plus « naturelles ». En tout cas, il y a des oiseaux. Et si le gestionnaire du parc ne peut, certes, le transformer en authentique réserve toute vouée à la végétation spontanée, il ne lui est pas indifférent de savoir quelle vie sauvage il accueille là.

Procédons comme d’habitude par ordre.

Pourquoi être là ?
A cause de crapauds.
(Perplexité dans la salle)
Voici l’histoire. Il y a deux ans, on nous signale, à la surprise générale, une population de Crapauds accoucheurs qui chante tout ce qu’elle sait au beau milieu du chantier d’un nouvel îlot résidentiel. Séparée des congénères les plus proches par plusieurs kilomètres d’immeubles et d’avenues. Sur ce chantier les soirs de juin, il règne une irréelle ambiance campagnarde, quand la trentaine de Crapauds dégaine sa petite flûte de Pan. (cet enregistrement n’a pas été réalisé là-bas, naturellement)

Alyte accoucheur (2)

Du coup, bien sûr, branle-bas de combat : d’abord, parce que c’est la loi, que de protéger le patrimoine vivant de tous; et aussi parce que c’est comme si l’on avait découvert que la bicoque promise à la démolition était en réalité une chapelle ornée de fresques du onzième. En mieux, parce que la chapelle, là, est vivante. D’où intégration en catastrophe au projet – les études n’avaient rien vu – du nécessaire pour permettre à ces invraisemblables Robinsons de conserver leur île : quelques mares, des murets, des tas de pierres. L’Alyte (le vrai nom de l’accoucheur) n’est pas difficile. Et si tout va bien, dans quelques années, au balcon du nouveau quartier, les enfants l’entendront encore chanter.
Et le parc ? Et bien, figurez-vous que lorsqu’on porte atteinte à l’habitat d’une espèce protégée, surtout si peu banale, cette atteinte, si elle ne peut être évitée, doit être réduite et compensée – il ne suffit pas de reconstituer vaille que vaille l’existant : un coefficient impose de faire un peu plus, pour tâcher de remédier aux conséquences plus diffuses mais bien réelles : des crapauds tués, les survivants qui voient leur monde bouleversé, tout ce qui fait qu’on ne peut sans dommages « couper coller » un milieu naturel. Parmi ces compensations, il y avait le suivi des Alytes les plus proches, ceux de notre fameux parc. Lequel en profita, afin de mener une démarche cohérente et globale en faveur des bestioles, pour solliciter une remise à jour de l’inventaire « oiseaux » des abords du plan d’eau et des mares. Où il n’y a – je vous rassure – pas la queue d’un craucraudile.

Et voilà comment je compte les oiseaux pour compenser les crapauds ! Vous avez suivi ?
Ensuite. Comment procéder ?

Il s’agit d’un suivi oiseaux. D’un suivi de l’avifaune des milieux humides. Aussi le protocole est-il basé sur un circuit autour du plan d’eau. C’est un cas simple : on veut « tout savoir » dans un espace assez restreint pour se permettre cet objectif. On va placer des « points d’écoute » et des « transects » : en fait, on va passer partout, et noter tout ce qu’on entend, mais en six points, de plus, on va rester sur place. Dix minutes. Yeux et oreilles en alerte. Rien ne nous échappera.

Le point d’écoute est la base, le fondamental de l’inventaire « oiseaux ». Il impose à l’observateur de rester sur place, un temps fixe : 5, 10 ou 20 minutes, ce qui « augmente la pression d’observation » en certains points échantillons. La méthode a été définie et calibrée par des publications scientifiques: on a une idée fiable du % de la biodiversité réelle qu’on va toucher, en fonction du temps passé sur chaque point. On ajuste, donc, selon les besoins. Un de ces jours, je vous parlerai du modèle « 5 minutes ». Mais pour cette fois-ci, j’emploie une version avec des points de 10 minutes, ce qui permet déjà de contacter bien 80% des oiseaux vraiment présents. Sans doute plus dans un parc, milieu assez pauvre.

Assez pauvre pourquoi ? Parce qu’un parc, surtout « très entretenu » comme le sont ces vieux parcs Second Empire, offre trop peu de niches écologiques. Trop peu de buissons, trop peu d’arbustes à baies, d’herbes folles, de sous-bois, d’essences variées. Trop de gazons tondus ras, d’allées goudronnées, d’arbres exotiques que nos oiseaux et nos insectes peinent à utiliser. En fin de compte, trop peu de gîte et de couvert. C’est ainsi. Ce sont les attentes « du public », pas toujours averti, cependant, du prix écologique de la pelouse de son pique-nique. C’est très beau, très ordonné, mais presque rien ne peut y vivre, autant le lui faire savoir. Informé, il arrive qu’il remodèle ses attentes.

Comment va-t-on noter ce qu’on voit, ce qu’on entend ?

Sur le carnet, on note plus qu’une liste d’espèces. Un effectif, bien sûr, mais surtout des comportements. Ils nous révèlent ce que l’oiseau est venu faire là. Est-ce un hivernant qui s’attarde avant de rejoindre des cieux plus nordiques ? Un migrateur qui ne restera pas ? Ou prépare-t-il sa reproduction ?
L’oiseau qui chante n’est pas là pour annoncer au jogger le retour du printemps. D’abord, le jogger n’entend rien, puisqu’il a le casque aux oreilles. Chanter – la forme de vocalisation précise qu’on nomme chant, et pas n’importe quel cri – signifie deux choses :
Petit a : « Mesdemoiselles, c’est moi le plus beau, le plus fort, le meilleur père possible, qui vous garantit la nichée la plus réussie ! »
Petit b : « Messieurs, blancs-becs et autres sagouins : propriété privée, les contrevenants seront poursuivis ! »

En d’autres termes, le chant est un indice de cantonnement – de défense de territoire en vue de la nidification. L’oiseau qui défend un territoire en vue de sa reproduction est dit cantonné. On le note comme tel. C’est le « code atlas 3 ».
Veuillez noter: le riz, lui, est cantonais. C’est pour cela qu’il ne se reproduit pas dans votre assiette mais aurait plutôt tendance à en disparaître.
On pourra aussi observer carrément le couple (d’oiseaux, pas de riz). Des parades. Des accouplements. Les oiseaux en train d’explorer une cavité dans un tronc, voire d’y transporter des brindilles ou de la mousse. Jusqu’à ce cœur de la saison de nidification où l’on observera la femelle en train de couver, les allées et venues de nourrissage de la nichée, les oisillons. Ce seront les codes 4, 6, 10, puis 16, 18, 19. C’est plus simple pour l’analyse des données, mais on y perd en poésie.

Rougequeue noir nicheur ! CF

Un Rougequeue noir insecte au bec ? « Transport de proie pour les jeunes », code atlas 16, nidification certaine !

Passage après passage, je me trouverai donc en possession, point par point, inter-point par inter-point, de relevés m’indiquant, pour chaque espèce, qui – et combien – faisai(en)t quoi, et à quelle date. Ce qui me donnera un aperçu assez précis du nombre de couples de chaque espèce qui s’est reproduit, ou a tenté de le faire, sur chacun de ces sous-secteurs.

N’anticipons pas, mais vous avez déjà compris : il suffira de croiser ces données avec ce que l’on sait de l’habitat (boisement et de quel genre, prairie, bord de lac…) pour avoir une vision assez fine des raisons de la présence et de l’abondance de telle ou telle espèce, des atouts écologiques et des lacunes des différents milieux, et pour le gestionnaire, des aménagements, des changements de pratiques qui pourraient rendre son parc encore plus riche.
C’est aussi en multipliant les suivis de ce genre, sur toutes sortes de milieux, qu’on finit par savoir pourquoi telle espèce décline et telle autre pas ; c’est ainsi qu’on peut démontrer, quantifier, mesurer, décrypter la responsabilité de l’homme dans la perte de biodiversité, et les moyens d’y remédier.

Me voici sur mon premier point. Il fait beau, mais froid avec du vent. C’est fâcheux. Le vent n’est pas seulement glacial, il brouille les pistes. Les oiseaux chantent moins et s’entendent moins. Il faudra faire avec.

Trois Hirondelles rustiques moucheronnent au-dessus du lac. Ce sont mes premières de l’année. Ce n’est pas franchement précoce, le coup de froid a clairement retardé ces chasseuses d’insectes en vol, contraintes de suivre l’arrivée de la douceur, qui réveillent leurs proies.
A part ça, il est tôt pour découvrir des migrateurs de retour. J’observe plutôt les sédentaires, nos compagnons de toute l’année. Il y a là des espèces « généralistes », du genre qu’on trouve un peu partout, comme le Merle noir, la Fauvette à tête noire – cet oiseau que personne ne connaît, mais qui est l’un des plus communs et abondants de France – et bien sûr la Mésange charbonnière. Mais aussi pas mal d’espèces franchement forestières, comme la Sittelle, qui va et vient sur les troncs la tête en bas, le Grimpereau des jardins ou encore le Pic épeiche, qui, faute de savoir chanter, tambourine sur une branche morte sur un rythme calculé. « Tadadam, et je les rends toutes folles de moi », un peu comme dans nos rave-partys quoi. Ce sont des oiseaux forestiers banals malgré tout, les moins exigeants, ceux qu’on peut trouver dès qu’il existe quelques grands et gros arbres. Partout, ce sera le même schéma : plus un milieu est simplifié, dégradé, appauvri par les « aménagements » humains, plus on y trouvera les plus banales, les plus communes, les moins exigeantes des espèces liées à ce grand type de milieu. Et plus celui-ci, au contraire, aura préservé sa naturalité, c’est-à-dire sa complexité, que nous savons si mal reproduire, plus on y trouvera les espèces « spécialistes », à la niche écologique étroite. Celles dont le foisonnement fait toute la beauté de la biodiversité.

Pic épeiche CDA (4)

Il est encore un peu tôt pour observer cette scène de nourrissage chez le Pic épeiche (notez la calotte rouge du jeune)

Un cri rauque descend tout à coup du ciel bleu : une Alouette des champs en migration, invisible à haute altitude.

Sur un point suivant, une troupe de grives glisse vers le nord, tandis qu’une autre chante dans un grand arbre. Une même espèce, des migrateurs, un possible nicheur local. Je capte même un Gros-bec et un des derniers Tarins des aulnes, qui fuient vers le nord. Il leur faut vite rejoindre leur territoire, avant leurs congénères et concurrents !

Presque partout résonne le rire du Pic vert. Ce n’est pas un forestier, lui ; il se nourrit de fourmis, qu’il vient chasser dans l’herbe. Mais, comme Pic, il apprécie les arbres. Et donc la forêt claire, les parcs, le bocage : c’est une espèce des milieux semi-ouverts.

Près de la berge, je note une Berge…ronnette. Ventre jaune soufre, chant plus liquide, c’est une Bergeronnette des ruisseaux. Pas sûr qu’elle niche près de ce lac un peu turbide ! Les couples de Colverts sont formés, les Poules d’eau (officiellement, les « Gallinules poules-d’eau« ) déambulent sur leurs longues échasses verdâtres. Un Héron cendré qui pêche dans un canal se laisse approcher à dix mètres.

Héron cendré

Et moi, je note. J’utilise une application mobile pour cela : elle enregistre, avec la donnée, une localisation GPS. Ce n’est pas une poétique flânerie. Il s’agit d’avoir l’œil, et l’oreille. Aux aguets, celle-ci souffre des innombrables bruits parasites : véhicule de service, marcheurs, et vacarme urbain qui ne cesse pas. Je note le couple de Grimpereaux des jardins qui parade, la Mésange bleue qui entre dans le trou d’un platane. Une première analyse se dessine à travers la distribution des groupes d’espèces, des « cortèges ». Rien de bien compliqué d’ailleurs dans ce genre de milieu !

Voici enfin le point le mieux placé pour compter la petite colonie de Hérons cendrés installée sur une île boisée inaccessible au public. Je note 14 nids. Bizarrement, sur deux d’entre eux, on voit très bien des poussins (4 et 3) déjà bien grandets et emplumés, qu’on dirait prêts à l’envol, tandis que sur tous les autres on voit seulement l’adulte couver ! Ces deux couples ont dû pondre avec beaucoup d’avance… pourquoi ?

Au total, je relève, en un peu plus de deux heures, 42 espèces, et un total de 167 données.

Tout cela est bien homogène. Les points vraiment boisés ne se distinguent guère que par la présence du Troglodyte mignon, minuscule oiseau roux qui hante le sous-bois, lorsqu’il existe. L’effectif par point est, lui aussi, assez stable : 15 à 17 espèces. Globalement, des densités élevées d’espèces très communes et de bien plus rares espèces plus spécialisées. Je m’étonne en particulier du peu de contacts avec le Pic épeiche : manque de vieux arbres favorables ?

En totale rupture avec l’esprit Laudato Si, j’avoue, ce jour-là, ne pas avoir été trop étreint d’émerveillement. D’habitude, pourtant, je sais goûter les « belles obs », même d’espèces assez communes, jusqu’à rendre grâce pour tout ce bruissement de vie. Le cœur n’y était pas. Peut-être juste à cause du froid. Ou du dépit de savoir qu’il faudra, là, tout de suite, replonger dans la ruche vrombissante des hommes. On l’entend trop, dans ce parc. Il n’en protège pas.
Non, ce matin, il n’y avait que le travail. L’oiseau vu à travers la technique. La science. C’est bien, mais un peu aride.