En finir avec la pensée à réaction

Scène quotidienne.

C’est le soir. Ma journée de travail est finie, je n’ai pas de réunion. Je pourrais prendre un livre ou bien me plonger dans la rédaction d’un article. Je pourrais tâcher de mettre en forme l’une ou l’autre de ces réflexions qui ont tourbillonné dans la journée. Il en sortira peut-être quelque chose.

Je choisis cette option, m’installe à l’ordinateur et ouvre un fichier texte.

A peine le temps d’y penser… et j’ai déjà, en un éclair, glissé sur la fenêtre de mon navigateur et de là, sur Twitter.

A la recherche d’une info à laquelle réagir.

Pesamment, comme on se laisse tomber sur une chaise.

Pour la millième fois.

Je n’ai pas fait partie des internautes les plus précoces, mon premier forfait (deux heures en 56k) remontant à fin 1999.

Depuis, j’ai connu les listes de discussion, les premiers forums, ceux où il était si rare que deux personnes fussent connectées en même temps qu’elles se faisaient alors coucou dans un message. Puis, à peine deux ans plus tard, des sites dont l’activité ne baissait réellement qu’entre deux et cinq heures du matin. Bien des années après seulement vinrent Facebook et Twitter et je ne suis pas encore allé au-delà.

Mais chaque fois c’est la même chose, la même tentation, que j’appellerai la perte d’initiative intellectuelle.

Réagir, ne plus faire que réagir.

Au temps des forums, cela consistait à traquer sans relâche la petite icône en couleur annonçant la bonne nouvelle : il y a des nouveaux messages ! Du neuf, de la matière à laquelle réagir, peut-être une réponse à mon message, du grain à moudre, de la nourriture en somme ! Au point de presser sans relâche la touche F5 de son clavier pour rafraîchir la page et espérer. Facebook et surtout Twitter, avec leurs « notifications », ont exaspéré le phénomène jusqu’à la frénésie. Faites le test : n’éprouvez-vous pas une légère pointe d’adrénaline – en vrai, il s’agit, je crois, de dopamine – lorsqu’enfin, la petite lumière orange ou rouge s’affiche à l’endroit signalant sur votre écran d’ordinateur, ou pis, de smartphone, l’arrivée « de notifs » ? Et lorsqu’il n’y en a aucune, cette vague d’ennui, proche de l’abattement ! Et nous voilà drogués au ping-pong virtuel.

Jusque-là, me direz-vous, rien de bien grave, pas grand-chose de plus que l’amour de la palabre qui trouve un nouveau support.

L’ennui, c’est la phase qui vient après (ou en même temps) : la difficulté croissante à être soi-même à l’origine de l’échange. C’est-à-dire à se montrer créatif, a fortiori créateur.

C’est inévitable. Dès que nous dépassons une deucentaine d’abonnés, Twitter nous bombarde d’informations, et pis encore, de réactions – rarement paisibles – à ces mêmes informations. Un arrosage permanent de matière à… réaction. En une ou deux minutes maximum, nous sommes certains de recevoir au moins un ou deux messages qu’il nous démangera, nous brûlera les doigts de commenter. Quand ce n’est pas dix ou vingt. Et c’est parti ! Comme un skieur de randonnée qui au lieu de poursuivre la montée, se laisserait à chaque fois attirer par l’alléchante perspective de redévaler la pente à fond les ballons.

Le problème, c’est que celle-ci est déjà une réaction.

C’est pour cela que je parle d’abandon de l’initiative : trop souvent, nous réagissons, rebondissons, nous répondons, souvent à des propos qui eux-mêmes sont déjà non pas des faits mais des interprétations de faits, des liens assortis d’un commentaire, une titraille non neutre, que sais-je. D’autant qu’avec Twitter règne la punchline : la formule choc, bien tournée, cinglante, mais toujours simplificatrice, et souvent simpliste. Un trampoline à réactions, qui le seront tout autant. Taillée à la serpe, elle ne se prête pas aux commentaires nuancés : ce n’est tellement pas son but que ce serait presque ridicule. Genre : « mais bien sûr que ce n’est pas exactement ce qu’il pense, on le sait… »

Oui. Sauf qu’il n’est plus proféré grand-chose d’autre que des punchlines. Fut un temps où il existait des slogans, simplistes et assumés comme tels, et à côté, des discours. Des propos avec un peu de contenu. Oh, je sais, ça fait bien vingt ans qu’on se plaint d’en manquer. Alors disons, plutôt que « par le passé, il y avait », « il devrait y avoir ».

Cette campagne présidentielle, par exemple, qu’a-t-elle été sinon un flot de formules choc pour pensée à réaction, sauf peut-être chez un certain candidat qui leur a préféré les flots de brassage d’air d’une bonne vieille hélice ?  Et nous tous de sautiller sans fin sur ce trampoline de verbiage. Contrairement à l’avion du même nom, la pensée à réaction va vite, mais pas loin; elle ne sait pas où elle va et oublie vite d’où elle vient. Mais elle est si enivrante !

Il nous en est donné tant d’occasions que nous nous engouffrons dans cette facilité… au point d’assoupir notre capacité à créer, initier, lancer, fonder quelque chose par nous-mêmes. Il faudrait que… que j’écrive enfin cette note de blog, que je propose cet atelier de réflexion, que je lance ce projet… Et hop ! je me retrouve sur Twitter à faire ou regarder défiler les nouveautés. Et très vite, j’ai sur la langue le petit goût acidulé du tweet-en-réaction-à, parce que quand même je ne peux pas laisser dire ça.

Au point de peiner, réellement, lorsqu’il faut pour de bon se presser le cerveau pour produire du nouveau. On répond, mais aussi on imite, on pastiche, parfois sans s’en rendre compte, bref, l’imagination s’atrophie.

Notre capacité d’analyse n’en sort sans doute pas indemne. J’ignore absolument si la chose est réversible. Sans doute oui mais à condition d’un bel effort.

Il est trop tard pour cette élection, j’en conviens. Quel que soit son résultat – et je prie d’abord pour qu’elle se déroule sans drames – il n’y aura pas que la politique à refonder ensuite. Ni même le débat. Il va falloir s’occuper, carrément, de la pensée.

Descendre du trampoline et recommencer, tous, à oser prendre le temps  de penser. Malgré les urgences. C’en est une.

Penser autrement qu’en réaction. Poser, peser. Reprendre son propre rythme de construction et plaquer là l’urgence de « ne pas laisser dire ça ».

Pourtant, depuis l’invention des forums de foot au milieu des années 90, nous savons à quel point ça ne sert à rien. Et puis ? Des chefs d’État, et non des moindres, s’écharpent sur Twitter comme des supporters de moins de quinze ans la veille d’un derby. En est-il jamais sorti quoi que ce soit ? Non, et pas besoin d’attendre encore vingt ans pour le savoir.