Ne dérivez pas l’écologie intégrale

Cela devait arriver. L’écologie est « à la mode » depuis trop longtemps. À force que chacun tire à soi cette belle couverture, ont fleuri les redéfinitions de termes, les adjectifs, les dérivés. L’on avait déjà dû commencé à parler « d’écologues » et non d’écologistes pour désigner celui qui s’occupe d’écologie scientifique et de rien d’autre ; puis l’on vit éclater les termes d’écologie progressiste, d’écologie humaine et finalement d’écologie intégrale, tout cela valsant et sautant d’un bord à l’autre de l’échiquier comme vile superballe.

Alors, un petit point sur l’écologie intégrale, de la part d’un utilisateur régulier, et, s’il plaît à Dieu, prudent, de la plupart de ces termes ?

Rappelons avant tout que l’écologie, à la base, c’est la branche des sciences de la vie qui étudie les relations des êtres vivants entre eux et avec leur milieu. C’est toujours vrai. C’est toujours une discipline scientifique et c’est par excellence la science des relations. L’affaire se corse si l’on veut bien prendre en compte que le milieu inclut les autres êtres vivants et que ceux-ci créent, dans une certaine mesure, le milieu. Songez aux multiples façons dont végétaux, vers de terre, grands et petits herbivores, modèlent le sol, le paysage et le climat.

Non seulement tout est lié, mais tous sont liés : c’est l’enseignement de cette science.

Et l’écologie intégrale ? La toute première mention du terme est incertaine, mais c’est Benoît XVI qui, le premier, popularise le terme (il arrive encore alors qu’on parle aussi « d’écologie plénière ») pour désigner un souci de l’ensemble des espèces vivantes et de leurs relations écosystémiques qui sache inclure l’homme. C’est encore dans ce sens que l’emploient encore et toujours le pape François, et les catholiques soucieux d’écologie fidèles à la démarche proposée par l’encyclique Laudato Si’.

Pourquoi une écologie qui sache inclure l’homme ? Parce que d’un côté comme de l’autre, à « gauche » comme à « droite », nous avons hérité de traditions qui ont tendance à l’extraire du système pour le considérer à part, comme s’il n’était pas vraiment concerné, ou ne jouant pas le même jeu. À « gauche » donc, l’homme serait perçu principalement comme une sorte de perturbateur extérieur et d’une certaine manière illégitime, un peu comme une espèce exogène et invasive irrémédiablement inadaptée au reste de la biosphère. À « droite », au contraire, l’Homme, avec une majuscule-tour de Babel qui écorche le ciel à un bout et raie le parquet de l’autre, apparaîtrait comme une sorte de Louis XIV de la planète, maître absolu de droit divin, légitime à considérer que tout en ce monde est à lui, pour lui, et tout juste digne de ses chaudières ou de son tube digestif. Encore faut-il préciser qu’il s’agit là de deux pôles, de deux extrêmes qui en l’état ne rallient pas beaucoup de monde, mais qui sont très utiles pour jouer à se faire peur avec l’autre, qui est forcément un khmer vert/un spéciste carniste fanatique.

Ouvrons ici une parenthèse. On lit encore quelquefois « l’écologie intégrale, dite aussi écologie humaine ». C’est faux, il suffit de lire Laudato Si’ pour le vérifier, et source d’encore plus de malentendus car le terme écologie humaine, lui-même, est fort polysémique, du moins en France.

Dans notre pays, « Écologie humaine » est un mouvement, qui pour l’essentiel se préoccupe des combats bioéthiques avec des positions qui recouvrent à peu près celles de l’Église. Et la pertinence du terme ne me convainc qu’à moitié, car ce qui est au cœur de ces motivations, c’est moins la vie (au sens biologique) que la dignité. La dignité est un terme assez inconnu des écosystèmes, le concept est purement anthropique, bien que l’homme puisse, naturellement, reconnaître une dignité à d’autres êtres. Mais, faisons bref : sous le vocable écologie humaine sont menés des combats et défendus des positions qui peuvent être fort légitimes en soi, mais ne relèvent pas vraiment de l’écologie, car ils ne touchent en rien aux questions de relations espèce(s)-milieux. Et ces combats gagneraient à intégrer, d’urgence, car il y a urgence, cette notion de relations avec l’ensemble du monde vivant plutôt que de ruminer la peur d’un terrorisme antispéciste. Ce dernier n’a toujours pas dépassé en violence le stade du barbouillage de murs. Les enfants morts de pollution de l’air ou de l’eau, eux, se comptent par millions.

C’est qu’avant même d’examiner sa dignité, l’homme a des besoins très concrets d’être vivant qu’il s’agit de satisfaire. C’est un primate qui pense et prie, oui, mais un primate avant tout, en ce sens que sans air, ou sans eau, ou sans nourriture ou sans gîte, on n’aura pas le temps d’en voir grand-chose, de sa dignité. Et comme l’air, l’eau, la nourriture et le gîte de notre espèce sont présentement très fragilisés, le risque existe qu’une « écologie humaine » par trop axée « enfant à naître/fin de vie » finisse par se retrouver privée d’objet : à quoi bon naître dans un océan de déchets toxiques ?

La vie oubliée 3D

Il se murmure que dans cet opus au coût modique, l’on trouve moult développements au paragraphe qui précède.

Voilà pourquoi, pour ce qui est du terme écologie humaine, je préfère m’en tenir à la définition papale et désigner par d’autres mots les dossiers traités pour l’heure par le courant du même nom. Sans dénigrement aucun. Tout ce qui est bon ou juste ne relève pas forcément d’écologie, voilà tout. Et je crains, en revanche, qu’à force de dériver des termes, on finisse par les vider de tout sens et rendre aux citoyens un message brouillé, donc inaudible.

Quelle est-elle, cette définition papale ? C’est en fait celle de la science. C’est l’écologie de l’espèce humaine. Ses besoins en termes de milieu. C’est-à-dire un air respirable, un accès à l’eau potable, une nourriture correcte, un logement et de manière générale des conditions de vie convenables, pour s’épanouir en tant qu’être vivant, en tant qu’être vivant appartenant à une espèce qui a ses exigences propres (la sécurité, la paix, la possibilité d’une vie de famille stable, un « cadre de vie » agréable, des loisirs et un accès à la culture, par exemple, toutes choses dont on ne trouvera pas l’équivalent dans l’écologie, disons, de l’orchis pyramidal, du pic vert ou de la cétoine dorée). L’homme doit veiller à ce que ces exigences écologiques soient satisfaites pour toute son espèce, et pas seulement pour quelques privilégiés, nous dit le pape.

Mais il ne le fait qu’après avoir longuement souligné qu’il était également du devoir de l’homme de ne pas empêcher les autres espèces de s’épanouir itou. Et ce, d’autant plus que nous savons désormais que satisfaire nos exigences si le reste du vivant s’effondre est irréaliste, car, enseigne la science, tout est lié. L’homme et les petits oiseaux survivent ensemble, ou périssent ensemble : ainsi va la vie sur ce monde où nous sommes placés.

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Désert humain, désert biologique aussi

Et voici définie l’écologie intégrale. C’est l’écologie qui se préoccupe des conditions de vie de l’espèce humaine du même pas, du même élan que de celles des autres espèces, en pleine conscience et connaissance des liens biologiques et spirituels qui les unissent – services écosystémiques, communauté de destin, vocations variées mais toutes tournées vers un même Créateur.

Mais, me direz-vous, c’est l’écologie tout court. Le terme d’écologie intégrale est redondant, pléonastique, nous sommes rendus au point de départ.

Mais oui ! L’écologie de l’homme, l’écologie desautres espèces, c’est nécessairement tout un. Le monde vivant ? L’homme n’est ni dessus, ni dessous, ni à côté : il est dedans. Même pas au centre : de centre, il n’y en a pas. Comme la Terre n’est pas au centre de l’Univers qui n’en a de toute façon pas. Il est au cœur, au beau milieu, et l’en extraire pour y peser sa place est un non-sens, une confusion de plans. Parler d’écologie intégrale ne peut être qu’une façon transitoire de ramener, non pas l’homme dans l’écologie, car il n’en est jamais sorti, mais l’écologie dans l’homme. Ce n’est qu’un rabâchage, salutaire, mais un rabâchage. Quand nous aurons (r)appris notre leçon, nous pourrons parler d’écologie tout court. Nous pourrons entrer dans l’ère écologique, enfin consciente du réellement sublime de cette place de l’homme : à la fois être du cœur des écosystèmes et être spirituel, à la fois cellule et esprit. Genre à l’image de Dieu, divin et incarné ?

 

 

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Chronique d’une saison de terrain – 11 Entre deux passages

Voilà, voilà. Cette première phase est terminée. J’étais absent quelques jours, vous avez compris. Je profite, quand c’est possible, de cette semaine pivot entre les premiers passages et les seconds pour me changer un peu les idées.
En réalité d’ailleurs, je n’ai pas assuré la chronique tous les jours. En avril, je n’ai eu que deux jours sans terrain, dont l’un pour cause de forte pluie. Pourquoi ne pas sortir sous la pluie, me direz-vous ? Les naturalistes seraient-ils en sucre ?
Point, point, mais tout simplement, l’activité des oiseaux est moindre et leur détectabilité aussi. Même chose, en plus frustrant, par grand vent. Des prospections effectuées dans de telles conditions ne seraient pas comparables aux autres. Donc, on évite.

Je ne vous ai donc pas parlé de certains passages sur tel parc ou telle carrière. Cela m’aurait permis d’évoquer le passage migratoire exceptionnel de Pouillots de Bonelli que nous avons connu dans le Rhône ce printemps. Et surtout de vitupérer contre un « parc boisé » qui n’est rien de plus que du gazon planté de pins d’ornement, ce qui engendre une avifaune d’une homogénéité désespérante d’un bout à l’autre du long parcours. Cette sortie m’avait tout de même donné l’occasion de quelques « belles obs » d’espèces communes, comme le Pic épeiche. C’est toujours beau, un Pic, et on n’a pas tant que cela l’occasion de les voir de près. J’ai noté, et mes collègues aussi, une forte présence du Roitelet à triple bandeau, sur ce parc, mais aussi un peu partout. Attentifs comme je vous connais, vous n’avez pu manquer de noter que son nom revenait dans presque toutes mes notes. Le Grimpereau des jardins, lui aussi, semble prospérer cette année. Peut-être grâce à l’hiver doux.

Deux passages ? Petit « discours sur la méthode »…

Sur certains sites, j’en suis déjà au second passage. Tout dépend des espèces à enjeux que l’on souhaite découvrir, et de la chronologie de leur reproduction, et aussi des moyens mis par le partenaire dans la convention qui couvre cette action. Pour bien comprendre l’esprit, l’essentiel est de se dire que pour quantifier d’une manière acceptable les populations d’oiseaux nicheurs sur un site, quel qu’en soit la taille, deux passages sont un minimum. Le minimum qui permet d’avoir un tableau général ou un indice exploitable à large échelle géographique (cas du STOC-EPS). En effet, il ne suffit pas d’observer un oiseau, une fois, même en train de chanter, pour en déduire ce qu’il fait là. De nombreuses espèces migratrices ont la mauvaise habitude de chanter en halte migratoire, autrement dit de faire semblant de défendre un territoire alors qu’ils vont aller se reproduire à cinquante ou même à deux mille kilomètres. Tous les ans, les Pouillots fitis nous font le coup. C’est au second passage qu’on s’aperçoit que tous ont décarré et que non, il ne fallait pas les noter « nicheurs possibles ». Il en sera de même des Pouillots de Bonelli. Cas extrême : une Rousserolle effarvatte, espèce des marais, a été notée chanteuse deux ans de suite dans le petit bouquet de bambous, aujourd’hui disparu, planté rue Garibaldi, entre le parking des Halles et l’auditorium de Lyon… On imagine cette triple andouille revenant du fin fond de l’Afrique pour se laisser leurrer deux ans de suite par ces roseaux en carton-pâte.
Mais le fin du fin, pour ma part, reste une observation de Chevaliers culblancs alarmant sur Héron au bord de l’Atlantique en plein mois de juin.

Mais de quoi il parle ?

Le Chevalier culblanc est un petit échassier qui ressemble beaucoup au Guignette (voir chronique 7) et qu’on peut observer surtout entre août et avril, mais des individus traînent toute l’année. Sauf que contrairement au Guignette qui se reproduit en France, il niche aux confins de la taïga et de la toundra, au-delà du cercle polaire. C’est l’un des chevaliers les plus nordiques.
Alors voir un couple défendre un territoire en tombant sur le dos d’un malheureux héron de passage, le tout en pleine saison de reproduction, mais dans un marais littoral charentais, on se pose des questions !
Nidification isolée historique ? Nenni… Aucune réobservation… Sans doute un couple ayant échoué de manière précoce dans sa nidification, tout là-haut sur les bords de l’Océan glacial, et redescendu rapidement sous nos latitudes, le bref été arctique ne permettant absolument pas une seconde tentative… Le tout avec un niveau d’hormones encore élevé déclenchant ce comportement aberrant.
Plus subtil : parmi les espèces susceptibles de chanter en migration, on en trouve, comme le Rossignol, dont certains vont rester, et d’autres repartir ! Alors quand, dans une friche d’une poignée d’hectares, vous dénombrez un matin d’avril dix Rossignols chanteurs, suite à une arrivée nocturne de migrateurs, vous pouvez deviner qu’une bonne part ne va pas rester – le territoire d’un couple de Rossignols n’est pas grand, mais là c’est tout de même trop de monde sur peu d’espace. Mais combien vont nicher ? Quatre ? Deux ? Aucun ?
Il n’y aura que le ou les passages ultérieurs pour le dire.

Voilà une difficulté classique du terrain et le pourquoi des passages multiples sur un même site, dans un même printemps. Encore n’ai-je même pas abordé le risque, en un seul passage, de rater des espèces, notamment les plus rares…
Vous pouvez aisément en déduire ce qu’il faut penser d’études d’impact qui, pour la partie oiseaux, se cantonnent à un passage en juin. J’ai même vu le cas (horresco referens) d’un passage unique en… septembre.
Et c’est là que les associations ont le devoir de monter au créneau et dénoncer l’imposture : ce n’est que défense la plus élémentaire de l’honnêteté et de la rigueur scientifique, au service de la connaissance du patrimoine commun, d’ailleurs en pleine conformité avec ces points de Laudato Si :

182. La prévision de l’impact sur l’environnement des initiatives et des projets requiert des processus politiques transparents et soumis au dialogue, alors que la corruption, qui cache le véritable impact environnemental d’un projet en échange de faveurs, conduit habituellement à des accords fallacieux au sujet desquels on évite information et large débat.

183. Une étude de l’impact sur l’environnement ne devrait pas être postérieure à l’élaboration d’un projet de production ou d’une quelconque politique, plan ou programme à réaliser. Il faut qu’elle soit insérée dès le début, et élaborée de manière interdisciplinaire, transparente et indépendante de toute pression économique ou politique. (…)

184. Quand d’éventuels risques pour l’environnement, qui affectent le bien commun, présent et futur, apparaissent, cette situation exige que « les décisions soient fondées sur une confrontation entre les risques et les bénéfices envisageables pour tout choix alternatif possible ».131 Cela vaut surtout si un projet peut entraîner un accroissement de l’utilisation des ressources naturelles, des émissions ou des rejets, de la production de déchets, ou une modification significative du paysage, de l’habitat des espèces protégées, ou d’un espace public.

En d’autres termes, dans le cas de la biodiversité, la fiabilité, la rigueur, l’honnêteté au service du bien commun doivent être nos guides systématiques pour définir, en tout premier lieu, le protocole. Le choix de la méthodologie pour évaluer la richesse biologique d’un espace géographique – y compris le recours aux données existantes, dont l’essentiel a été produit par les associations – en dit long, très long, sur la rigueur et l’honnêteté, la transparence, le souci du bien commun qui préside à un projet pour le territoire en question. En particulier lorsque le projet est peu ou prou défendu par des politiques, censés n’avoir que le bien commun en tête. Lorsqu’on ne veut pas vraiment mesurer la température, on se contente de tremper le thermomètre à la va-vite. Voilà donc un critère qui peut avoir son intérêt, avant que de désigner qui, dans l’affaire, se comporte en « idéologue ».

Suite la semaine prochaine, avec en bonus deux « premiers passages » sur de très beaux carrés ruraux… retardés, à cause d’hésitations politiques sur la pertinence de bien connaître la biodiversité ordinaire de notre région.
Vous savez, celle qui a perdu plus de 400 millions d’oiseaux en quarante ans…

Laudato Si’ : une lecture au retour de mon carré de roseaux

Vous l’attendiez – ou pas… Voici donc un condensé de ce que j’ai retenu de cette encyclique, en ma qualité de grouillot de l’écologie de terrain depuis la fin du siècle dernier.
Du moins les points les plus saillants. Il faudrait tout citer. Mais ce serait très long. Si le coeur vous en dit, il y aura les commentaires, pour le reste.

Allons-y donc gaiement !

Cette encyclique est-elle révolutionnaire ?
Et bien non. C’est nous qui avions oublié que la parole chrétienne était révolutionnaire !
Cette encyclique s’annonçait, s’imposait. Quand l’actualité se fait terrible, et interpelle tout homme, c’est toujours comme cela que l’Eglise s’exprime, en propose une lecture chrétienne. Une encyclique, cela sert à montrer à quel point le message du Christ est de notre temps, pas d’il y a deux mille ans ; et que Dieu continue, inlassablement, de répondre à l’homme, tant dans son péché que dans sa recherche de salut.
C’est toujours par ce moyen que l’Église nous rappelle que notre foi ne se vit pas que dans le secret des cœurs, mais se met en pratique, partout où crie l’humanité blessée. Et si « Laudato Si’ est moins une encyclique verte qu’une encyclique sociale », c’est que l’écologie est aujourd’hui une question sociale : la crise écologique est la menace qui pèse sur la survie même de l’ensemble de nos sociétés.

« Tout est lié » : le pape se met à l’approche systémique

Comme écologue de terrain, il me plaît, ce « tout est lié » ; il plaît aux scientifiques que j’ai entendu s’exprimer sur la question. C’est qu’il faut se garder de le lire comme une espèce de vaste fourre-tout, un « sétoupareil » de bistrot. Un système, c’est un ensemble d’éléments en interaction. L’approche systémique consiste s’étudie sans séparer les éléments des uns des autres, ni des règles par lesquelles ils interagissent. C’est la démarche par excellence de la science « écologie », et de beaucoup d’autres aussi. Il s’agit là d’une approche systémique appliquée à la crise que subit la Création, vue à la fois comme biosphère, gouvernée par ses lois biologiques et physiques, et comme projet divin, uni à Dieu par une Alliance.

Mais restons-en au premier terme. L’encyclique s’ouvre par un long diagnostic.
Elle est frappante par sa grande technicité : on aimerait que nos décideurs politiques maîtrisent autant les dossiers que nous leur présentons. Rien ne manque, avec la précision d’un document technique. Pour un professionnel de l’environnement, il est assez frappant de découvrir aux points 35 et 39 entrer désormais dans le Magistère de l’Église catholique la préservation des connexions écologiques et des zones humides, ces vaisseaux et ces cœurs des écosystèmes !

Sur la question du climat, il n’a échappé à personne que le pape s’alignait sur les positions du GIEC. Ce qui amène à souligner deux points :
– à l’image du GIEC, il assortit son propos de la même prudence, différenciant ce qui est sûr et ce qui est « seulement » hautement probable.
– le dérèglement climatique n’est qu’un des dangers qui constituent la crise écologique, l’arbre qui cache la forêt ou plutôt la déforestation ; et les autres ne font l’objet d’aucune espèce de contestation, ni dans leur ampleur, ni dans la responsabilité humaine. Même avec une épaisse mauvaise foi, nul ne peut prétendre que la perte massive de biodiversité des 70 dernières années, cent fois plus rapide que le rythme normal des crises d’extinction des temps géologiques, puisse être un phénomène « naturel » et sans cause.

N’espérons donc pas trouver, dans l’ultime virgule d’incertitude sur la responsabilité humaine dans le dérèglement climatique en cours, une échappatoire, un droit au déni complet de la crise écologique globale. Celle-ci existe, elle est démontrée ; elle est engendrée par notre pression excessive sur la planète depuis une paire de siècles ; cela aussi s’établit scientifiquement.
N’y eût-il même pas de dérèglement du climat en cours que la situation serait déjà critique sur le plan de la perte de biodiversité, de la chute des ressources halieutiques, de l’état des terres agricoles, de l’empoisonnement général des chaînes trophiques, de la pollution atmosphérique, et autres joyeusetés telles que l’épuisement rapide de stocks accessibles de ressources non renouvelables. Du point 19 au point 43 principalement, l’encyclique énumère tous ces points par lequel le monde craque : déprimant ! Tout se passe comme si nous avions décidé de brûler en deux siècles quatre milliards d’années de réserves, « et après on verra, laissez faire, faites confiance ».

Rien d’étonnant à ce qu’un nouveau chapitre de la Doctrine sociale de l’Église s’ouvre par un tableau réaliste et impeccablement documenté de la réalité du monde. C’est bien « dans le monde » qu’il faut aller porter une parole et poser des actes, non dans quelque univers éthéré, intemporel ou abstrait. L’écologie du pape François a les pieds sur terre.

L’originalité, c’est, donc, l’usage d’une approche systémique pour décrypter le phénomène et répondre à la question « que faire ? » Mais en fait, c’est la seule méthode pertinente. Car ce fameux « tout est lié » n’est pas une vue de l’esprit, mais le constat, en soi banal et irréfutable, d’un monde système. C’est vrai d’un point de vue biologique, c’est la réalité des écosystèmes, du climat, des cours d’eau, de la diffusion dans l’eau, le sol, l’atmosphère des différents polluants, c’est vrai aussi d’un point de vue humain ; autrement dit, chaque acte que nous posons engage toute la planète, et ce n’est pas une vue de l’esprit, c’est une réalité économique, écologique et humaine. Ne sommes-nous pas abreuvés d’information sur l’impact que le moindre de nos choix de consommation engendre sur des écosystèmes, des économies, des sociétés, des hommes, à l’autre bout du monde ? La rapidité des échanges, la puissance de nos machines, l’information à la milliseconde fait de nous tous les éléments d’un système : tous en interaction avec tous. Nul ne peut l’omettre sans irresponsabilité crasse.

Pourquoi cet exposé qu’on pourrait juger loin de la doctrine chrétienne ou de la théologie ? Ce n’est pas, comme certains l’ont prétendu avec mépris, que François se soit « laissé entraîner par l’air du temps ». C’est qu’il ne s’agit pas uniquement de « petits oiseaux ».Des points 43 à 59, le réquisitoire s’abat, implacable : d’une manière tout aussi scientifique, ce sont les conséquences sur les hommes qui sont énumérées, démontrées, martelées. Où l’oiseau et l’abeille disparaissent, le pauvre meurt de faim.

Cet exposé scientifique, auquel ne manquent, intemporalité oblige, que des chiffres, est une démonstration, qui enracine dans la réalité de notre temps l’action chrétienne, l’action en faveur de la dignité inaltérable de tout homme. Or, aujourd’hui, c’est par là qu’elle est attaquée. L’écologie n’est ni une idéologie, ni une option politique ou spirituelle pour nantis au ventre plein : les faits sont là. Défendre le droit à la vie de l’embryon n’a plus de sens, si par ailleurs nos choix politiques et économiques le font naître dans un univers de misère où quelque eau souillée de métaux lourds abrègera bien vite son existence. « Mettre l’humain au centre » est incohérent et absurde s’il s’agit de « créer des emplois » qui par leur nature, leur implantation, leur impact, leurs sous-produits, les conditions de travail qu’ils offrent menacent la santé voire la survie même de leur titulaire, de sa famille, de son prochain.

L’état de la planète est tel que l’homme ne peut plus être sauvé si le reste ne l’est avec lui : cours d’écologie, premier chapitre.

L’écologie, conformément aux Écritures

Ce cours d’écologie se double d’un cours de théologie, sur lequel je ne vais pas revenir, car telle n’est pas ma spécialité. Retenons-en principalement que la réalité écosystémique trouve un parallèle dans la vérité théologique. Le projet de Dieu n’est pas un homme isolé, abstrait, déconnecté : l’homme n’est pas un ange (même déchu). C’est une créature concrète, entourée d’autres ; il a émergé de la foule de ces autres au terme de milliards d’années de patiente évolution ; tout ceci n’est pas que décorum inutile. Toute la Création est très bonne ; quoique blessée par le péché de l’homme, toute la Création est concernée par l’Alliance divine qui suit le Déluge ; enfin, toute entière, elle aspire au Salut.
Ces vérités pressenties par Hildegarde de Bingen ou François d’Assise ont dû attendre, pour nous frapper en pleine figure, que notre toute-puissance vienne menacer l’existence même de tout ce qui vit. Elles n’en étaient pas moins écrites. Ce rappel n’a rien d’une concession à l’air du temps.

S’il est vrai que, parfois, nous les chrétiens avons mal interprété les Écritures, nous devons rejeter aujourd’hui avec force que, du fait d’avoir été créés à l’image de Dieu et de la mission de dominer la terre, découle pour nous une domination absolue sur les autres créatures. (Laudato Si’, 67)

Laudato Si’ : une écologie qui marche sur ses deux jambes

Ces rappels théologiques n’ont rien de décoratif, eux non plus. On a parlé d’une écologie les pieds sur terre et la tête au Ciel. On peut aussi choisir la métaphore d’une écologie marchant sur deux jambes : l’une scientifique, l’autre spirituelle. Choisissez ce que vous voulez.

J’en retiens pour ma part que la « moitié » scientifique garantit à l’écologie selon François un ancrage dans la réalité, qui la protège de l’abstraction, de l’intellectualisme, mais aussi du déni où se réfugient tant de nos concitoyens.
Quant à la « moitié » spirituelle, ou théologique, elle vivifie le combat de terrain par une espérance qui fait cruellement défaut à tant d’écologistes de notre temps, épuisés, découragés, déprimés, ne croyant plus aux revirements possibles… cette désespérance de l’écologisme qui en vient à considérer l’homme comme l’ennemi de sa propre planète, approche dénoncée au point 91. Elle rend à la Création autour de l’homme sa forme de dignité propre : différente de celle de l’homme, seule espèce capable de Dieu, mais, elle aussi, réelle et sacrée. Elle brise l’opposition mortifère homme-nature, bien plus due à Descartes qu’à « la culture judéo-chrétienne » et repositionne l’un et l’autre, chacun à sa place propre dans un projet commun du Créateur. Elle sauve, enfin, l’écologie scientifique de l’écueil de l’utilitarisme : en effet, elle assigne au « reste de la Création » une valeur intrinsèque. L’insecte ou la baleine ne valent pas l’homme, mais ils valent quelque chose, et même bien davantage que ce qu’ils peuvent « nous apporter » (dans le cadre des services rendus par la biodiversité par exemple). La créature non-humaine se voit reconnaître une valeur aux yeux de Dieu, indépendante de celle que l’homme lui accorde pour des raisons utilitaires, affectives ou encore esthétiques (points 81 à 88). Ainsi, paradoxalement, la vision chrétienne de l’écologie n’est pas anthropocentrique !

Agir en chrétien contre la crise écologique

Tout notre agir chrétien dans ce monde (et même tout acte en faveur du bien commun, même non chrétien) doit prendre acte des réalités ainsi énoncées. Du point de vue écologique, c’est une approche très pertinente et réaliste, ce qui ne l’empêche nullement d’être radicale. La gravité de la situation interdit les demi-mesures (194 : Sur ces questions, les justes milieux retardent seulement un peu l’effondrement. Il s’agit simplement de redéfinir le progrès. »)

Mais comment faire ?

Décidément bien complète, Laudato Si‘ évite le dernier reproche fait aux publications écologistes : elle propose un plan d’action. Comme cet article commence à devenir long, je me limiterai à ce qui m’apparaît comme central.

Laudato Si’ propose d’agir à trois niveaux : la personne, le collectif local (« à taille humaine ») et le niveau plus traditionnellement appelé « politique ».
(En réalité, dans les trois cas, il s’agit bien de politique – de se préoccuper de la cité – et au sens chrétien : porter dans le monde une parole et une action qui ne sont pas du monde.)

Le point de départ, c’est la conversion personnelle. Notre foi se nourrit d’une rencontre personnelle avec le Christ : une démarche écologique chrétienne découle de la conversion de l’individu. Pourquoi ? Parce que c’est là que se dit le « Oui » à la vie, c’est là que nous avons la garantie de le poser en toute liberté.
Nous pourrons alors agir et toute la dernière partie de Laudato Si’ fourmille d’exemples d’actions. Un catalogue brouillon et simpliste ? Nullement : le reflet, au contraire, du foisonnement d’initiatives vers une vie plus simple, plus sobre, plus respectueuse du frère et de toute la Création ; foisonnement permanent, sans coordination, sans hiérarchie pesante, sans comité d’experts ; insoumis, subversif (quoi de plus subversif, au fond, que de cesser de répondre à l’injonction de consommer plus ?), fourmillant d’un bout à l’autre de la planète, bien au-delà de nos « quartiers de bobos », jusqu’au plus déshérité des bidonvilles. Souvent davantage là-bas qu’ici, d’ailleurs !
Car en matière d’ingéniosité dans la simplicité, de solidarité dans l’adversité aussi, les pauvres nous précèdent, et de très loin, sur le chemin du Royaume. Saurons-nous écouter ce qu’ils ont à nous apprendre ?

Mais ce n’est que le point de départ. Très vite, quiconque convertit son cœur au respect de la Création découvre qu’il peut faire bien plus que changer quelques comportements individuels. C’est le niveau deux : le collectif, le groupe, l’association, grâce à laquelle deviennent possibles les jardins partagés, les actions juridiques, la sauvegarde d’un arbre ou d’un coteau, et tout ce à quoi oeuvrent depuis longtemps, tous les matins, les routards de l’écologie… Ceux qui, par exemple, ce printemps, comptaient les rousserolles au long d’un morne canal.

Quel est le troisième niveau ? C’est celui qui fait hurler au marxisme certains commentateurs : il s’agit de traiter certaines questions écologiques au niveau des États, voire au niveau supranational.
C’est que l’État, voire l’instance internationale, est souvent l’échelon le plus pertinent – le plus bas échelon pertinent – lorsqu’il s’agit de traiter d’un problème planétaire, en raison même du caractère planétaire des systèmes biologiques ou physiques concernés !

196 : Rappelons le principe de subsidiarité qui donne la liberté au développement des capacités présentes à tous les niveaux, mais qui exige en même temps plus de responsabilité pour le bien commun de la part de celui qui détient plus de pouvoir.

Quelle est notre liberté de préserver une rivière de la pollution, si quelqu’un d’autre dispose du pouvoir d’anéantir tous nos efforts juste parce qu’il habite quelques kilomètres plus en amont ? Ce n’est qu’à l’échelle du bassin-versant qu’une « politique aux vues larges » (Laudato Si’ 197) sera en mesure de servir réellement le bien commun.

La question écologique rappelle avec force que le principe de subsidiarité consiste à régler un problème au plus bas niveau disposant des moyens pour le faire, et certainement pas en un blanc-seing accordé, en toutes circonstances, à la liberté individuelle.

En concluant néanmoins sur la nécessité, l’art et la manière de la conversion écologique personnelle, Laudato Si’ rappelle que tout doit partir « d’en bas », mais pour, ensuite, monter. Non, l’écologie n’est pas qu’une affaire de « liberté individuelle ». Elle ne peut pas rester scotchée au rez-de-chaussée : elle doit, sous peine de rester vaine fumisterie ou bribes de survie arrachées au désastre, grimper les escaliers quatre à quatre et aller toquer à grands coups, chez les puissants, au nom de la parole de tous. Finies, alors, les « chartes » culpabilisantes parachutées d’en haut, mais aussi les menaces de « dictature verte » – assez fantasmatiques, mais qui servent d’alibi commode.

Ceci dit, il y a urgence.

Ah, oui, un dernier point.
« Pourquoi tout le monde fait semblant d’oublier qu’il est question d’écologie humaine ? »
Personne ne fait semblant. Mais personne n’a oublié non plus que la position de l’Église sur la protection des plus fragiles, de l’embryon, des générations à venir sacrifiées par un malthusianisme avant tout soucieux de ne rien partager, ou de ceux que nos sociétés utilitaristes rechignent à prendre en charge ne date pas d’hier. De bien avant, en tout cas, qu’on forge l’expression « écologie humaine ». Allons-nous, demain, louer un acte « d’écologie humaine » à l’heure d’adorer la Croix ?
L’objet, la nouveauté de Laudato Si’, c’est d’élargir et d’intégrer ce souci bimillénaire de la dignité inaliénable de l’homme à tout ce en quoi la culture du déchet la menace.

Là encore, ce ne sont que des logiques qui n’auraient jamais dû nous échapper. Alors cessons maintenant de lire et d’écouter, il est temps de se convertir et d’agir. Cherchez autour de vous parmi ceux qui sont déjà à l’oeuvre, petits et grands, nouveaux et anciens… Foin de l’à-quoi-bonisme! Comme le rappelle l’encyclique au point 181, « il y a tant de choses que l’on peut faire ! »

Des Assises où ça bouge

« Saviez-vous qu’il y avait le week-end dernier à Saint-Etienne un événement catholique qui a réuni dix fois plus de participants que l’université d’été de la Sainte-Baume ? »
« Saviez-vous qu’il y a eu dix fois plus de catholiques pour applaudir Patrice de Plunkett, Valérie Masson-Delmotte, du GIEC, ou encore Myriam Cau, EELV ? »
« Saviez-vous qu’il y aurait eu dix fois plus de raisons de titrer « l’Église catholique ne tourne plus le dos à la décroissance » que de présumer d’accointances « de L’Eglise » (toute ?) ou « DES catholiques » (tous ?) avec le Front National ? »

La plupart des articles consacrés aux Assises chrétiennes de l’écologie commenceront de cette manière. C’est inévitable. Que voulez-vous, l’alliance cathos-FN, c’est vendeur coco !

Et puis Toulon en été, c’est des vacances, veinard ! Plus, en tout cas, que de traîner sa caméra juste derrière « Geoffroy-Guichard, au fin fond d’la banlieue de Lyon », alors qu’il y a quarante ans que les frères Revelli ne mystifient plus en dribblant les défenses du pays, comme le déplore le poète…

Tout cela passera. Là-bas, des tempêtes déchaînées dans d’élégants verres à pied toulonnais ou parisiens. Ici, les hommes de bonne volonté se rencontrent autour de gobelets consignés où coulent jus de pomme ou de houblon du Pilat ; et ils sèment, inlassablement.

On peut retenir de ces Assises que le micro s’offrait aux paroles radicales. Non pas fanatiques, mais radicales : enracinées dans la Parole, sans concession. Il faut dire que d’entrée, un duo Patrice de Plunkett-Dominique Lang, ça donne le tournis aux défenses, aux réticences, à la manière d’une paire Lacazette-Fekir des grands soirs. Dehors, le greenwashing, l’écologie complaisante « qui n’entrave pas l’économie »… c’est-à-dire l’écologie qui s’accommode de la cupidité décomplexée. L’encyclique Laudato Si’ n’est-elle pas assez claire ? Nous devons regarder la Terre comme le pauvre d’entre les pauvres, et en sauvant la Terre, nous sauverons non pas « la nature », mais tous les pauvres !

Changer de système, et même plus : de paradigme. Un peu novlangue, cette expression, c’est vrai : on n’a jamais autant parlé de « paradigme » que depuis qu’il s’agit d’en changer. Mais c’est que tout est à remettre en cause : notre notion du progrès, les moyens dont nous pensions qu’ils accroissaient le bien-être de tous ; un progrès, un développement, une économie, un marché qui de serviteurs sont devenus maîtres. Des maîtres à produire le profit de quelques-uns et la misère de tous.

Voilà pourquoi le Cardinal Barbarin a pu redire, comme au mois de juin dans les colonnes de La Vie, pourquoi l’encyclique l’avait réconcilié avec le mot décroissance. Parce que « décroissance » n’est pas « régression ». Décroissance, en écologie, n’est l’antonyme que de « croyance inébranlable dans la possibilité et le caractère bénéfique pour l’homme d’une croissance infinie du PIB ». Décroître dans les richesses matérielles, décroître dans le superflu, pour croître en humanité, en spiritualité, et en justice par un meilleur partage : voilà pourquoi, a dit le Cardinal, « j’ai compris que moins pouvait être Plus. »

Oh, bien sûr, ce n’est pas parce que mille cinq cent personnes assemblées ce soir-là ont applaudi ces propos que je vais en conclure que « les cathos sont convertis à la décroissance ». Ce serait faux. Dix fois moins faux, ceci dit, que d’affirmer que l’Eglise « adoube le FN ». Il y aura, c’est forcé, des perplexes, des inquiets, de non-convaincus par le besoin d’une telle radicalité, des résistances. C’est qu’il s’agit de remettre en cause ce qui, pendant deux siècles, a donné travail et richesses à notre partie du monde… Et qui nous a menés si vite, si près d’un mur dont nous ignorions jusqu’à l’existence. Et oui, les écologistes chrétiens seront comme les autres tentés par la récupération lénifiante qu’offriront les rois de la « croissance verte », du « développement durable » et autres fausses solutions rassurantes. « Imbéciles ! » jetait d’avance à la figure des trompeurs et des trompés consentants un tract distribué autour du parc des expositions…

Il y aura même des personnes qui s’empareront de l’écologie au profit de tout autre chose que la fraternité universelle à laquelle nous appelle le Christ. Qui restreindront l’écologie intégrale, écologie de toute la vie incluant tout l’homme, au périmètre de leur groupe géographique, culturel ou national. Qui tenteront de la garder pour eux, de faire un outil d’exclusion d’un souffle de communion mondiale. Et les premiers se verront accusés de « faire dans le mélange des genres » et de « frayer avec le fascisme ».
C’est le drame. Une bonne idée sera toujours pillée et même détournée.

« Bon d’accord. Y’a une encyclique, alors tout le monde va applaudir trois conférenciers et rentre chez soi très content, fier que manger des pommes bio rende encore meilleur catho. Et dans trois mois tout le monde aura oublié. »
Déjà, si c’était ça, ce ne serait pas très différent de la conscience écologique d’une grande partie des Européens, tout fait religieux mis à part. Ensuite… non. Ben non.

C’est qu’ils sont – que nous sommes quelques-uns à ne pas avoir attendu l’encyclique pour nous y mettre. Des dizaines de groupes, de communautés religieuses, de paroisses, d’associations sont déjà au travail sur le terrain depuis des années. Ils étaient là pour témoigner, apporter leur expérience, offrir aux curieux d’engagement d’innombrables portes ouvertes. Sans craindre d’aborder les questions qui dérangent : la démographie, les droits de l’animal, les grands projets, la démocratie locale, le partage planétaire des ressources. Consulter a posteriori le programme des Assises
en dira plus long que tous les inventaires que je pourrais écrire ici – sans ratons laveurs.

Tout autour de ces ateliers, nous nous sommes retrouvés ; l’occasion, dans certains cas, de passer du virtuel au réel. Scouts de diverses couleurs, habitants d’éco-hameaux, vieux routards de l’écologie de terrain, théologiens, journalistes, dont l’équipe de la nouvelle revue Limite, blogueurs, prêtres et religieux, professionnels de l’environnement, politiques, tous étaient là pour des rencontres parfois improbables. De ces échanges qui n’ont lieu que là, où d’un quart d’heure à l’autre on parle TAFTA, réfugiés ou protection de nids d’hirondelles en Haute-Saône.

Foisonnante, bouillonnante, vivante, vivifiante, et diverse ; lucide, mais pleine d’espérance ; enthousiaste, mais humaine, avec ses divisions et des contradictions ; mais surtout, cherchant à être radicalement évangélique ; telle est l’écologie chez les chrétiens, telle du moins qu’elle est apparue à Saint-Étienne ces trois jours.
L’usage voudrait que je tempère par un côté obscur. C’est inutile. Assez de prophètes de malheur ou de grincheux l’ont fait à ma place. Qu’ils sachent que nous ne sommes pas béats. Nous courons exactement les mêmes risques que tous les autres écologistes sincères. Nous espérons en Christ pour nous en préserver.

C’est cette espérance qui fait que tous les matins, je retourne à mon poste de chargé d’études en association de protection de la biodiversité sans déprimer, sans me dire, comme tant de mes collègues que c’est foutu, que les politiques ceci et Monsanto cela. C’est déjà ça de pris.

Après Laudato Si… La biodiversité ne peut plus attendre

Note : Ceci n’est qu’une déclinaison des enseignements de l’encyclique à l’un des sujets les plus brûlants de la crise écologique. Ce n’est pas « mon analyse de Laudato Si ». Celle-ci viendra un peu plus tard, car c’est un long travail que de rendre justice à un document si dense. C’est promis. Peut-être même avant les vacances. Enfin, les miennes (c’est quoi, des vacances ?)

Vous cherchez une cause pour décliner tout de suite dans la cité l’appel du pape pour la sauvegarde de la maison commune, plus connu sous le nom d’encyclique Laudato Si ? Il n’y a pas à chercher bien loin…

Pendant que le débat public sur la Grèce se déploie avec les fastes propres à notre temps (« fascistes ! » « ultralibéraux ! » « réacs ! » « communistes ! » « fainéants ! tricheurs ! voleurs ! » « ennemis de l’Europe ! » « toi-même ! » « c’est celui qui le dit qui y’est ! ») ladite Europe, s’apprête, en douce, à liquider la biodiversité.

La biodiversité. Un mot, une abstraction, une réalité… Un iceberg, une invisible, une inconnue…

Suffisamment connue pour que 93% des Européens se déclarent convaincus de la nécessité d’en enrayer la disparition. Et ça tombe bien (ou mal)… car l’Europe, notre belle Europe si démocratique, entend revenir sur les directives qui ont permis jusqu’ici, vaille que vaille, d’en freiner un peu l’érosion.

Avec le raisonnement cynique que puisque leur efficacité est insuffisante, il n’y a qu’à les liquider. L’incendie n’est pas éteint assez vite ? Coupons l’eau des pompiers ! La logique est imparable.

Et « ça tombe bien » aussi, car la disparition est une affaire grave. Gravissime, même. En France, parmi les thèmes écologiques à la mode, c’est sans doute la cinquième roue du char, et pourtant, dans le grand effondrement de notre maison commune, c’est l’une des plus lourdes poutres qui se disposent à nous dégringoler dessus. La perte de biodiversité, c’est aussi le titre III du chapitre 1 « Ce qui se passe dans notre maison » de Laudato Si (points 32 à 42). Cela nous regarde comme hommes et comme chrétiens…

En commençant par le commencement : la biodiversité, c’est quoi ?

Le terme de biodiversité, assez large, désigne la diversité des espèces vivantes. Au sens strict, nos animaux domestiques appartiennent donc à la biodiversité. Néanmoins, il va de soi que leur place dans le système formé par les espèces vivantes « sauvages », spontanément présentes, n’a rien à voir avec celle qu’occupent ces dernières (leur niche écologique) : c’est l’homme qui leur fabrique, éventuellement de toutes pièces, leurs conditions d’existence. Aussi, pour clarifier l’objet d’étude, le terme biodiversité désigne, dans les faits, la diversité des espèces sauvages.

Un inventaire de faune et de flore donne un aperçu assez précis de la biodiversité d’un territoire donné, à condition qu’il soit assorti d’assez de détails sur le statut des espèces observées, c’est-à-dire : ce qu’elles font là. Par exemple, on indiquera, dans le cas d’un oiseau, s’il se reproduit (espèce nicheuse) ou s’il n’est observé qu’à l’occasion des passages migratoires, ou pire, de manière accidentelle. Un tel panorama, grâce aux connaissances scientifiques sur les exigences écologiques respectives de ces différentes espèces, permet aussi de comprendre pourquoi cette diversité existe et comment elle fonctionne en tant que système. Donnez à un ornithologue la liste des oiseaux nicheurs sur une commune et il saura vous décrire à grands traits les paysages qu’on y rencontre.

En outre, cette diversité n’est pas une bête liste mais un système : toutes ces espèces interagissent et évoluent de concert. Sans cesse, il surgit en elles de la nouveauté que « la sélection naturelle » validera ou non comme un dispositif non contradictoire avec la survie et la perpétuation de son porteur. C’est ce phénomène qui permet aux espèces de s’adapter, de redéfinir leurs niches écologiques, très larges comme chez les espèces opportunistes et cosmopolites (le loup, le moustique…) ou spécialisées à l’extrême, comme chacune de ces myriades d’espèces de coléoptères qu’on peut collecter sur un seul arbre en forêt équatoriale. La vie sur Terre ne peut se maintenir que si ce moteur fonctionne. Que les pressions extérieures excèdent le temps et la possibilité pour les espèces d’inventer et d’expérimenter des solutions et tout finira par disparaître, hormis, peut-être, une poignée de durs à cuire capables d’exploiter les milieux ultra-contraignants, hyper-appauvris, et identiques d’un bout de la planète à l’autre, que l’homme leur impose. C’est ce qui se produit actuellement : appauvrissement galopant et banalisation.

Mais l’homme, il fait partie de la biodiversité, non ?

Et bien… oui. Mais si on le regarde comme tel, alors il faut se souvenir qu’il n’en constitue jamais qu’une espèce et que la diversité des cultures, peuples, activités humaines n’a rien à voir avec « une forme de » biodiversité, sauf à vider entièrement le mot de son sens. Un peu comme si l’on disait que le vin est une forme d’eau, et réciproquement.

Et la biodiversité, ça sert à quoi ?

A vivre. Pas moins.
Tout ce qui dans notre quotidien nécessite des interactions avec des êtres vivants repose sur la biodiversité, en tant que « liste » mais aussi (voire surtout) en tant que système. L’écrasante majorité de nos cultures a besoin d’être pollinisée et les abeilles dites domestiques n’accomplissent qu’une fraction du travail. Toutes ces cultures ont besoin d’un sol aéré, vivant, riche en éléments nutritifs mis à disposition par les cycles naturels. Faute de quoi, le sol, mort, réduit au rôle de simple support, c’est l’exploitant qui doit tout apporter sous forme de travail du sol, d’engrais, d’intrants divers… à grande dépense d’énergie, de pétrole, d’acier et de bien d’autres ressources encore qui n’ont rien de gratuit. C’est ce qui se produit actuellement.

Citons Laudato Si (pt 34) :

« Par exemple, beaucoup d’oiseaux et d’insectes qui disparaissent à cause des agro-toxiques créés par la technologie, sont utiles à cette même agriculture et leur disparition devra être substituée par une autre intervention technologique qui produira probablement d’autres effets nocifs. »

Et c’est ce à quoi les techniques regroupées sous le terme d’agroécologie tentent de remédier.
Mais il n’y a pas que l’agriculture. Les zones humides, si souvent éradiquées comme insalubres « marais », servent de zone d’expansion des crues – ce qu’avaient oublié nos génies créateurs de cours d’eau « redressés » – mais aussi de station d’épuration naturelle et gratuite : les polluants sédimentent et sont captés par la végétation hygrophile, notamment les roseaux.
Ajoutons le rôle climatique des forêts, les molécules à usage médical qui restent à découvrir au cœur de telle ou telle plante, la lutte contre l’érosion, les ressources halieutiques, que sais-je, n’en jetez plus, la coupe est pleine : les services rendus par les écosystèmes pèsent à peu près l’équivalent du PIB mondial. Encore cette lecture est-elle quelque peu trompeuse, car aucune somme d’argent ne pourra les faire ressurgir du néant où nous sommes en train de les plonger. Et nous ne disposons de toute façon pas des ressources non vivantes pour en reconstituer entièrement les effets à par des voies artificielles, indépendamment de l’absurdité de remplacer, par exemple, les milliards d’abeilles sauvages par autant de coûteux nanodrones.

« Oui, mais il faut bien que l’homme puisse se développer, on ne va pas bloquer tout le développement, l’économie passe en premier, etc. »

Quelle économie ? Elle a désespérément besoin d’écosystèmes en état de marche : c’est un impensé, une réalité tacite qui nous a complètement échappé jusqu’à ces cinquante dernières années, parce que nous n’exercions pas sur eux une pression qui menaçait vraiment leur fonctionnement global (sauf localement). Nous sommes à ce point crucial où chacun de nos projets de « développement » doit être passé à un crible impitoyable : ne va-t-il pas être le point critique, la maille rongée qui comme dans la fable, emportera tout l’ouvrage… l’ouvrage du filet qui nous soutient au-dessus du vide ? N’est-ce pas le bétonnage de trop, celui qui déstabilisera la dynamique des crues ? La route qui anéantira la population locale de crapauds, contraignant l’agriculteur à inonder derechef ses champs d’insecticides ? La mise en maïsiculture qui empoisonnera l’ostréiculture en aval – cas récurrent sur le littoral charentais ? Jusque-là, nous avons compensé à coups de dépense de carbone, et nous avons triché sur le bilan comptable pour cacher la facture sous le tapis. (tout ceci est fort bien exposé dans Laudato Si, pts 182-188)

Nous avons oublié que la facture d’insecticides était décuplée par le non-respect des auxiliaires de l’agriculture, prédateurs des ravageurs. Et qu’elle se lestait en outre du prix des cancers qui déciment les exploitants. Nous avons considéré les crues à la violence démultipliée par nos bassins-versants goudronnés, nos cours d’eau recalibrés, comme d’inévitables aléas… naturels. Nous avons oublié que de simples roseaux assurent une grande part de la dépollution de l’eau, sans coûter un centime.

Certains raillent les écologistes comme Cassandre d’un effondrement qui ne vient pas. Mais il est là. Diffus, mais tapi à peu près partout. C’est une dette. Une dette à moyen terme que nous remboursons par des dettes à plus court terme encore : des coups de pioche dans les derniers fonds de tiroir des ressources non renouvelables.
Une dette qu’aucun banquier ne peut restructurer ni remettre. En ces temps de Tsipras et de Grexit et tout et tout, cela vous parle-t-il ?

« Il ne suffit pas de concilier, en un juste milieu, la protection de la nature et le profit financier, ou la préservation de l’environnement et le progrès. Sur ces questions, les justes milieux retardent seulement un peu l’effondrement. Il s’agit simplement de redéfinir le progrès. » (Laudato Si, pt 194)

Nous sommes une espèce de ce monde, nous ne pouvons pas nous en extraire. Les écosystèmes, c’est notre famille élargie et notre maison tout à la fois. Sans eux, notre survie est impossible.

Le fût-elle, qu’elle serait vide de sens, et dévoiement de notre humanité même.

Et même si ça ne servait à rien ?

Citons une nouvelle fois Laudato Si. Au point 33 :

« Mais il ne suffit pas de penser aux différentes espèces seulement comme à d’éventuelles ‘‘ressources’’ exploitables, en oubliant qu’elles ont une valeur en elles-mêmes. À cause de nous, des milliers d’espèces ne rendront plus gloire à Dieu par leur existence et ne pourront plus nous communiquer leur propre message. Nous n’en avons pas le droit. »

Pas plus du point de vue spirituel que du point de vue biologique, nous ne sommes surgis de rien dans un univers vide à part nous. Nous n’avons paru qu’au terme de près de cinq milliards d’années d’évolution de notre planète, dont plus de deux milliards d’évolution de la vie sur celle-ci. A l’image de Dieu, oui, mais tard-venus tout de même, et pas seuls : le plan de Dieu pour le monde inclut toutes les créatures, de même que toute chose est récapitulée dans le Christ et non remplacée par le Christ. Celles-ci nous sont confiées : nous ne sommes pas appelés à les jeter dans la chaudière de notre « développement », mais à vivre

« en respect[ant] les lois de la nature et les délicats équilibres entre les êtres de ce monde, parce que « lui commanda, eux furent créés, il les posa pour toujours et à jamais sous une loi qui jamais ne passera » (Ps 148, 5b-6). Nous nous apercevons ainsi que la Bible ne donne pas lieu à un anthropocentrisme despotique qui se désintéresserait des autres créatures » (Laudato Si, Pt 68)

« S’il est vrai que, parfois, nous les chrétiens avons mal interprété les Écritures, nous devons rejeter aujourd’hui avec force que, du fait d’avoir été créés à l’image de Dieu et de la mission de dominer la terre, découle pour nous une domination absolue sur les autres créatures. » (Laudato Si, Pt 66)

Toutes ces notions synthétisées dans la nouvelle encyclique vous sont de toute façon familières si vous avez quelque peu l’habitude de ce blog.

Frères dans la Louange du Créateur, reflet du Créateur, marque de Son œuvre par la prodigieuse force de création de nouveauté, source d’émerveillement enfin : préserver la biodiversité n’est pas qu’un impératif plus ou moins utilitaire, c’est une source de rencontre avec Dieu à travers son œuvre, une source gratuite, infiniment variée… Mais hélas, pas inépuisable ni indestructible.

Alors, que faire ?

Avant tout, se mobiliser et signifier à nos maîtres de cesser leur petite tambouille entre eux, leur « développement » qui n’en est pas un, leurs « projets » qui ne sont que de juteux cadeaux entre amis dont nous, nos frères, et ceux qui nous suivront paieront l’amère facture… Signifier que nous voulons un monde où des alouettes chantent encore dans le ciel, où il est possible de voir un Martin-pêcheur le long d’une rivière qui ne sera pas un caniveau cimenté, un monde où « l’emploi » ne se paie pas de la destruction cynique de tout ce qui peut exister de beau, de fragile, de gratuit ; un monde où le blé pousse dans les champs bordés d’une haie et de bleuets, et dont le cultivateur n’a pas besoin de scaphandre estampillé « bombardement chimique et bactériologique ».

« Si la terre nous est donnée, nous ne pouvons plus penser seulement selon un critère utilitariste d’efficacité et de productivité pour le bénéfice individuel. Nous ne parlons pas d’une attitude optionnelle, mais d’une question fondamentale de justice, puisque la terre que nous recevons appartient aussi à ceux qui viendront. » (Laudato Si, Pt 160)

Et rejoindre ceux qui depuis des décennies mènent ce combat pour davantage de justice écologique – ceux que de loin, on préfère traiter d’idéologues qui veulent revenir à la bougie.

« Au sein de la société germe une variété innombrable d’associations qui interviennent en faveur du bien commun en préservant l’environnement naturel et urbain. » (Laudato Si, pt 232).

Des idéologues ? Des khmers verts ? Des païens ?

Que dire, sinon : venez et vous verrez…

Ce que j’attends de l’encyclique, près de mon carré de roseaux

L’encyclique est pour demain.
Et donc, tout le monde la commente.
Ceux qui l’ont eue sous le manteau, bien sûr,
Mais encore plus, ceux qui ne l’ont pas lue, mais qui savent déjà
Ce qu’elle contiendra, et ce qu’elle ne contiendra pas,
Mais encore plus, ce qu’elle a le droit de contenir et ce qu’elle n’a pas le droit de dire,
Ce qu’on considèrera comme « le Magistère » et ce dont on dira « Le pape n’a pas le droit de faire de la politique » ou bien « Le pape est victime de l’idéologie ambiante ».

Il est 5h30. Ce n’est pas dans une verte campagne que ma mission du jour me mène. C’est ici, sur la digue d’un canal qui longe la grande ville, et que croise toute l’armature des artères de la métropole – vitales ? c’est à voir. Lignes à haute et moyenne tension, rocades, autoroutes, TGV, barrages hydro-électriques ou écrêteurs de crue, rien ne manque. A la sourde rumeur de la cité se superpose, quinze fois par heure, le grondement d’un avion qui monte ou rejoint l’aéroport, une lieue plus au sud.
C’est ici qu’il s’agit aujourd’hui de défendre la biodiversité, parce qu’elle y vit encore. Plutôt : qu’il en reste encore un peu. C’est ici qu’il faut agir. C’est ici qu’elle est (le plus) menacée et c’est ici que vivent les hommes.

Ce matin, je suis ici pour compter les oiseaux qui habitent encore les roselières qui bordent le canal, pour s’assurer qu’ils ne réagissent pas trop mal aux travaux, qu’on a voulu respectueux. C’est devenu très rare, en France métropolitaine, une roselière. Pour le naturaliste, c’est une sorte d’Eden. Il s’y trouve une faune qu’on ne rencontre nulle part ailleurs. Pourtant, le mot même est méconnu.

Je suis donc ici pour veiller sur les dernières rousserolles et bouscarles des confins de la grande ville. C’est une matinée de printemps : nous sommes quelques centaines, guère plus, à veiller de la sorte sur un oiseau, un insecte, un reptile ; une prairie, un coin de forêt, un bout de marais.

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D’autres suivent les données des stations d’analyse de l’air, ou effectuent un prélèvement d’eau. D’autres encore…

L’écologie occidentale naît d’abord là : dans la réalité du travail quotidien, exaltant ou ingrat, monotone ou passionnant, presque toujours délicat et exigeant, de l’observation attentive de notre monde. Combien d’oiseaux ici, hier ? Combien aujourd’hui ? Après quels changements ? C’est là que, consternés, nous avons vu le tableau de bord virer au rouge. Non pas le rouge, comme je viens de le lire sur Twitter, d’une « idéologie marxiste », mais le rouge des déclins, des chutes, des disparitions ; le rouge des concentrations de polluants, le rouge de températures en hausse.
C’est là que naît l’implacable constat d’urgence, le constat que sous nos pieds, la planète meurt.

L’écologie n’est pas un ballet d’opportunisme politique. Elle se vit au ras du sol, chaque jour. Elle se construit par la base, une base qui désespère d’être entendue au sommet. Une base qui ne sait plus comment rendre plus clairs ses tableaux, ses graphiques, ses cartes, pour enfin couper court à la fuite des responsabilités, trancher les œillères, mettre fin aux dénis de réalité.

Qu’apportera alors l’encyclique ?
Je ne crois guère à son influence sur « les politiques », je veux dire : sur les grands décideurs. Nos maîtres la gratifieront de l’habituel sourire condescendant, qui est leur « Le pape, combien de divisions ? » Eux ont bien trop d’intérêt à ce que rien ne change, à ce que le pillage continue. Tenez, les voilà qui nous vendent une « croissance verte » : avec des sacs biodégradables, la culture du déchet se dit écologique !

Ce que j’attends de l’encyclique, moi, troufion de la défense de la biodiversité, au bord de mes cent mètres de roseaux de ce matin, c’est de m’y sentir moins seul.

Non que l’écologie ne doive être politique, au premier sens du terme. C’est une affaire qui regarde la cité. Et c’est à l’échelle des écosystèmes, non de l’individu, que, techniquement, tout se joue. Mais encore faut-il, pour agir à l’échelle large, que l’individu se convertisse, et pour cela, qu’il sache avec quel feu il joue. Sans quoi la décision politique la plus sage, la plus conforme au bien commun, passera pour l’oukase d’un despote idéologue – ou intéressé.

Ce que j’attends de l’encyclique, c’est de sentir souffler le vent décoiffant d’une écologie intégrale qui décloisonne nos combats et leur donne une cohérence, peut-être, jamais atteinte. Toute encyclique resitue, non pas le Magistère dans le cadre du temps présent, mais le temps présent dans le cadre du Magistère, pardon ! il fonde le Magistère en resituant le temps présent dans le seul cadre qui vaille : la Parole de Dieu. Notre temps est celui de l’épuisement des ressources naturelles et du vacillement des écosystèmes, et, d’un même élan, d’une même hubris, celui d’attaques d’un genre nouveau contre l’essence même de l’humanité. J’attends – avec confiance – de l’encyclique les mots qui les dénonceront également d’un même élan.

A la suite de quoi, il faudra aux hommes de bonne volonté unir leurs forces contre le Diviseur.

Le pape est sorti en semeur. Je désire être bonne terre, et j’espère autour de moi, de nombreux grains en bonne terre. C’est à la base que tout va se jouer. Entre des catholiques qui, désormais, ne pourront plus dire « Je ne savais pas que l’écologie faisait aussi marcher à la suite du Christ », et des écologistes non catholiques qui ne pourront plus dire « La religion est l’ennemie de l’écologie ». C’est nous, là, le long du canal où chante une dernière rousserolle, qui allons devoir construire ensemble un monde qui n’oppose plus « l’homme » et « la nature », un monde qui aime davantage la Vie, tout simplement.

Voilà qui serait un fameux bouleversement, pour les uns comme pour les autres.