C’est l’été: petite FAQ Nature sauvage (v2019)

Oui, je sais. L’actualité, ce n’est pas ça. L’actualité, c’est les gilets jaunes, les migrants, la GPA, et beaucoup d’autres choses encore. Et le climat. Mais aussi, c’est vrai, parfois, la perte de biodiversité.

C’est l’été. C’est une saison où on est souvent dehors, où on rencontre la Nature plus souvent. Et tout aussi fréquemment, on observe un phénomène curieux… et on appelle le naturaliste du coin pour en savoir plus ! Alors, voici quelques-unes de ces questions classiques : cela vous aidera peut-être à l’occasion, et sinon, n’hésitez pas à poster un commentaire, ou à contacter l’association la plus proche de vous !

« J’ai trouvé un oisillon tombé du nid. Que faire ? »

Cas le plus simple et le plus courant : c’est un passereau, et un jeune déjà passablement emplumé, proche de l’envol. Prenez-le avec précaution (ne jamais appuyer sur la poitrine) et déposez-le sur un point haut : muret, sommet de haie, etc. (gare aux chats !) Il y sera nourri par les parents. Les oiseaux n’ayant quasiment pas d’odorat, ne craignez pas de « laisser votre odeur ». Même chose pour une jeune Chouette. S’il s’agit d’un oiseau plus grand, comme un jeune Rapace diurne, il faudra l’apporter en centre de soins dans un carton fermé, percé de trous d’aération. Gare aux serres en le capturant ! Vous trouverez plus de détails, selon les cas (oisillon nu, emplumé, rapace, martinet…) ici chez les collègues auvergnats.

« Depuis une dizaine de jours les oiseaux ont disparu. »

A partir de fin juin, les petits oiseaux des jardins deviennent invisibles et inaudibles. Enfin presque. Les dernières nichées étant sorties du nid, il n’y a plus de territoire à défendre. Les migrateurs qui vont repartir dans quelques semaines n’ont plus d’énergie à dépenser dans le chant. Les rossignols, coucous, fauvettes grisettes… se taisent rapidement à partir de fin juin. Seuls quelques sédentaires comme le rougegorge ou les grives vont animer les frondaisons. Avec les chaleurs, ces derniers chanteurs bornent souvent leur activité aux abords de l’aube. Seule la Fauvette à tête noire garde le rythme aux heures brûlantes. Pour le reste, on n’entend plus que les cris de contact des petits groupes familiaux, qui sont souvent ténus et étouffés par le feuillage, très dense à cette saison. De plus, au cœur de l’été, les oiseaux vont muer – renouveler progressivement leur plumage. Pendant cette opération délicate, coûteuse en énergie, et qui obère quelque peu leurs capacités de vol, les petits passereaux restent prudemment à l’abri des hautes branches.

« J’ai vu un colibri ».

Ah, le grand classique du colibri du mois de juillet ! Il n’y a pas de colibris en France, même échappés de captivité. Enfin, on ne sait jamais ce que l’homme a pu flanquer dans une volière, mais à 99,99%, ce « colibri » est en réalité un papillon et plus précisément un Moro-Sphinx. Regardez mieux, vous verrez ses antennes. Pour tout savoir à son sujet, procurez-vous le numéro 86 de « La Hulotte » !
Un petit mot sur les colibris tout de même : s’il n’y en a pas chez nous, ce n’est nullement en raison du froid. La famille des Colibris est exclusivement américaine, mais pas tropicale : certaines espèces habitent le sud de l’Alaska ou au contraire la Terre de feu. Le Colibri roux, le plus nordique de tous, est même capable d’une forme de torpeur (hibernation de courte durée) pour économiser l’énergie.

Moro-sphinx

Moro-sphinx

« Chez nous, depuis qu’il y a des pies et des corneilles, il n’y a plus d’autres oiseaux. »

Inutile de nier : la Pie bavarde et la Corneille noire ont connu une phase d’expansion dans les milieux urbains et péri-urbains. Toutefois… Cette phase d’expansion est manifestement terminée et la tendance est à la stabilité ; d’autre part, dans le cas de la Pie, cette installation en ville n’a pas empêché l’espèce de connaître un fort déclin depuis 25 ans, car elle tend à disparaître de nos campagnes: -60% entre 1989 et les années 2000 ! Depuis, toutefois, elle regagne lentement du terrain, surtout en ville.
A-t-elle pour autant « pris la place » des mésanges de votre jardin ? Oui, les corvidés sont des prédateurs de nichées, notamment lorsqu’ils ont les leurs à nourrir. Ce phénomène a toujours existé, sans jamais faire disparaître les mésanges. Si les Pies et les Corneilles « prolifèrent » en ville, c’est qu’elles ont appris à fouiller nos poubelles, où se trouvent des « proies » qui courent beaucoup moins vite qu’une mésange ou un criquet ! Les Corneilles aux ailes marbrées de blanc, suite à un manque de mélanine, révèlent ainsi un régime alimentaire à base de pain, trop pauvre en protéines… Les études menées sur le sujet ont conclu à un rôle tout à fait anecdotique de la prédation des corvidés sur les oiseaux des jardins. En revanche, ceux-ci ont des ennemis beaucoup plus redoutables : les pesticides employés en jardinage, ultra-concentrés ; la disparition des friches, la tonte ou l’éradication du moindre brin d’herbe sauvage, la disparition des arbres creux, des trous de murs, des buissons où ces oiseaux trouvaient le gîte ou le couvert ; le bétonnage intensif de vastes banlieues qui coupent les connexions écologiques avec les campagnes… des campagnes où, pour des raisons voisines, les oiseaux disparaissent aussi, bien qu’il n’y ait plus guère de pies !
Résultat : les uns disparaissent, les autres se maintiennent car adaptés à la survie dans un univers de béton et de goudron, pourvu qu’on y trouve du gras de jambon dans les poubelles, donnant l’illusion d’un « remplacement » des uns par les autres… Et la façon dont nous modelons les milieux est seule responsable de ce « grand remplacement ».

« Mon voisin veut que je détruise les nids d’hirondelles chez moi à cause des saletés ».

C’est simple : il n’a pas le droit.
Ni vous. Ni lui, de les détruire chez lui. Ce sont des espèces protégées, et de surcroît, menacées : vous n’en êtes pas propriétaire ni responsable, même si leur installation est consécutive à une pose de nichoir de votre part ; vous n’avez pas plus le droit de les détruire que d’assommer vos invités pour les détrousser, sous prétexte que vous êtes chez vous. Félicitez-vous de votre chance d’accueillir encore ces espèces désormais rares et laissez-le dire.
Ah ! et si vous êtes vous-même gêné par les fientes sur le mur, c’est simple : disposez une planchette sur le mur, une vingtaine de centimètres en contrebas des nids.

« Il y a des crapauds qui font du bruit à côté de chez moi ».

Si ce que vous entendez ressemble à des coassements rageurs et répétés, il s’agit très probablement de Grenouilles « type verte/rieuse » (ces espèces se sont à ce point hybridées et sont si difficiles à identifier, sauf à les tenir en main, qu’on doit en rester là). Cependant, si vous habitez au sud de Lyon, il peut aussi s’agir de rainettes.
Les crapauds, les vrais, ont souvent des chants beaucoup plus discrets, et plus jolis aussi. La palme revient sans conteste à l’Alyte accoucheur, dont la note d’ocarina forme, par les belles nuits chaudes, de véritables concerts champêtres. Cliquez ici: vous trouverez un petit guide sonore bien utile.
Quant au bruit… et bien, n’est-ce pas toujours mieux que le vacarme d’une route ? Et si vous avez la chance d’entendre une espèce pas trop commune, c’est-à-dire hélas toutes à part la Grenouille verte, profitez du bonheur de savourer un spectacle en alarmante raréfaction… et transmettez la donnée à votre site Visionature préféré !

« Est-ce qu’il faut nourrir les oiseaux en été ? Et leur donner de l’eau ? »

Les avis divergent mais le consensus, globalement, n’est pas en faveur du nourrissage estival ou printanier. À cette saison, les oiseaux des jardins, même granivores comme le chardonneret ou le verdier, ont besoin d’insectes pour nourrir les jeunes, dont la croissance requiert des protéines. Vous seriez bien en peine de les leur fournir. Bornez le nourrissage à la saison froide pour laquelle vous adopterez des mangeoires-plateaux, dotées de toits ne permettant pas l’accès aux pigeons, des dispositifs suspendus, des « distributeurs de graines » à trémie tels que le mythique distributeur de tournesol « La Hulotte ». En été, en revanche, il est bon de prévoir de l’eau. Proposez aux oiseaux des coupelles renouvelées tous les jours (ne serait-ce qu’à cause des moustiques); l’idéal est que l’une d’elles soit suffisamment large pour permettre aux oiseaux de s’y baigner. Placez-la alors au centre d’un espace dégagé pour éviter qu’un chat ne profite de l’aubaine.

« On peut faire quelque chose pour les hérissons ? »

Bien sûr. D’autant plus que l’espèce se porte très mal. La première chose est de trouver des alternatives à l’anti-limaces qui leur est fatal. Pensez aussi à éliminer du jardin tous les déchets et objets qui pourraient blesser l’animal, notamment les bouts de tuyau de plus de 2 cm de diamètre (un jeune peut s’y coincer ou s’étouffer). Gare aux bassins, piscines et autres points d’eau aux bords abrupts: s’il n’est pas possible de modeler une berge en pente douce, prévoyez une planchette inclinée ou du grillage qui permettra à l’animal tombé à l’eau de ressortir. Assurez-vous que vos clôtures laissent libres des passages de la largeur d’une main au ras du sol: la petite faune doit impérativement pouvoir circuler.
Enfin, en période de canicule, les hérissons ont soif… et faim! Mettez-leur des coupelles d’eau propre à disposition. Pour les nourrir, choisissez de la pâtée pour chien au poulet que vous placerez dans une gamelle sur laquelle vous poserez un couvercle. Seul le Hérisson pourra y accéder en le repoussant avec son museau pointu. Ce nourrissage est très indiqué par temps chaud et sec (les vers de terre s’enfouissent) et en automne, quand le Hérisson doit accumuler des réserves avant l’hibernation.

« Il y a un serpent dans mon jardin ! »

Mais c’est très bien !… Bien sûr, il vaut mieux éviter que les enfants croisent une vipère au jardin. Seulement… c’est très improbable ! D’abord, parce que ces animaux farouches et peureux se tiennent à distance de nos gesticulations. Ensuite, parce que les vipères, victimes de destructions directes, de perte d’habitat et de disparition de leurs proies (sinistre triptyque de la biodiversité en péril), sont devenus des animaux très rares… Il est donc fort probable que votre voisin longiligne soit en réalité une Couleuvre, et même en général une Couleuvre verte et jaune.
Que faire alors ? Cohabiter, bien sûr ! Avant tout : tous les Reptiles sont protégés, vipères y compris. Leur présence est signe d’une bonne qualité de l’écosystème : c’est flatteur pour votre jardin ! Les Reptiles éliminent bon nombre de ravageurs des cultures, sans demander plus en échange qu’un peu de tranquillité. Au besoin (animal entré dans un bâtiment), contactez SOS Serpents.

« J’ai vu des nids d’hirondelles, l’autre jour… mais à qui est-ce que je dois le dire ? »

(Là, si vous suivez ce blog, vous devez commencer à connaître la réponse !) Il suffit de vous inscrire sur le site Visionature de votre région ou département, ou du lieu où vous avez effectué l’observation (si c’est en vacances par exemple). Son adresse est en général http://www.faune-[VotreRégionOuVotreDépartement].org
Il existe encore quelques régions où les associations n’ont pas adopté le système Visionature, ce qui rend la procédure un peu plus difficile. Dans ce cas, allez directement sur le portail national faune-france.org Il est synchronisé avec tous les sites Faune-XXX.org locaux mais couvre aussi les régions qui n’en ont pas. Vous pouvez aussi télécharger l’application NaturaList sur votre smartphone (Android uniquement). C’est une application de saisie des données qui alimente Faune-France. Mais elle vous permet aussi de consulter les observations récentes faites par les autres naturalistes autour de vous.

S’inscrire sur un site Visionature n’est pas plus difficile que sur n’importe quel site ou forum. Un petit mode d’emploi est toujours disponible dans les menus de la partie gauche. Chaque site est géré localement, ce qui explique de petites variantes dans les menus, mais la procédure ne change jamais, et – c’est important – votre login/mot de passe, une fois créé sur un site, sera valable sur tous. En fonction du nombre de données que vous transmettrez, vous aurez accès à davantage de fonctionnalités en termes de consultation des données saisies par d’autres. Mais vous aurez toujours accès à des listes d’espèces par commune, des cartes, et bien d’autres informations. Vous pourrez aussi agrémenter vos données de photos (pratique pour les vérificateurs si vous avez un doute sur l’identification), re-télécharger vos données sous format Excel… une base participative, quoi !
N’oubliez pas : toute donnée est intéressante et là plus encore qu’ailleurs, le doute ou l’erreur font progresser…

« Et sur quoi vous vous basez pour dire qu’il y a plus ou moins de telle espèce ?

Et bien… on les compte. Tous. Partout, autant que possible… Pour en savoir plus notamment sur les oiseaux communs, visitez le site du Muséum d’histoire naturelle qui vous explique comment on évalue la santé de leurs populations… et vous donne tous les résultats.

D’autres questions ? Les commentaires sont ouverts… et surtout, les collègues des nombreuses associations de protection de la Nature, LPO, GON, GONm, AOMSL, et tous les autres… vous attendent !

Bel été à tous, en pleine Nature je l’espère.

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Quand le moineau a bobo à son écolo

Après les baleines et les pandas, après les tigres et les éléphants, après 50% des animaux vertébrés en 40 ans la France a découvert la semaine dernière que Paris avait perdu 73% de ses moineaux en treize ans. Et même moins, puisque les populations étaient restées stables jusqu’en 2008.

La crise d’extinction prévue depuis plusieurs décennies par les Cassandre[1] écologistes est en train, comme l’armée grecque sous les murs de Troie, de commencer à nous distribuer les gifles annoncées. Et tellement fort qu’il devient impossible de les ignorer. La disparition des Moineaux domestiques sur le territoire de la ville de Paris n’est pas une vue de l’esprit : c’est le résultat de comptages coordonnés par le CORIF et la LPO avec une méthodologie transparente et parfaitement vérifiable.

Reste encore à comprendre ce qui se passe. Il n’y a plus de moineaux à Paris ? Bon.

À qui la faute ? Aux autres, bien sûr, et à ceux qu’on n’aime pas, tout d’abord. Panorama.

 « C’est de la faute d’Anne Hidalgo »

 Madame Hidalgo est ce qu’on appelle un personnage-repoussoir. À tort ou à raison, et ce n’est pas notre sujet, elle s’est laissé mitonner une image de bobo déconnectée caricaturale qu’on peut sans risque rendre responsable de la moindre patte cassée du territoire français ou de problèmes qui, comme les embouteillages ou l’odeur pénétrante des quais de Châtelet les Halles, sont vieux d’un ou plusieurs quarts de siècle. La crise d’extinction a beau être rapide, le moineau n’a tout de même pas disparu en un jour. Les premiers effondrements ont été constatés en Écosse vers la fin des années 90, puis en Europe centrale, la France restant mystérieusement épargnée quelque temps. Et puis logiquement nous avons été touchés à notre tour aussi…

Retenons-en que la disparition du Moineau domestique est un phénomène européen, rural autant que citadin, entamé il y a plus de vingt ans, aux causes nécessairement multiples, mais qui seront à rechercher parmi les modifications de l’environnement des oiseaux – et donc du nôtre – communes à toute la zone touchée dans les dernières décennies. En outre, il s’inscrit dans un effondrement général de la biodiversité dite ordinaire en Europe et en France. Le Moineau domestique disparaît comme son cousin le Moineau friquet, comme le verdier, la linotte et le chardonneret, comme les alouettes et les bruants, les chauves-souris, les carabes, les campagnols amphibies et bien d’autres. Ce sont les systèmes vivants qui tombent en panne d’un bout à l’autre du pays, du continent, de la planète.

Inutile donc de mettre en cause « les écolos bobos parisiens »…

« C’est de la faute aux pies, aux corneilles et aux perruches »

 L’irruption de la pie, de la corneille et de la perruche dans notre environnement urbain sont des changements bien visibles, qui ne nous ont pas échappé. En plus, la pie est bruyante, la corneille est moche, et la perruche une exogène. Voilà donc un trio de coupables parfaits qui saute aux yeux et arrange tout le monde. Après tout, corneille et moineaux, la nature se débrouille et nous n’avons rien à y voir, n’est-ce pas ?

C’est un fait : ces trois espèces ont fortement progressé à Paris ces trente dernières années. Les deux premières se sont adaptées à toutes nos grandes villes, la troisième restant assez marginale hors d’Île-de-France : à Lyon, bizarrement, sa population se borne à quelques couples, et a priori – mais il n’y a pas eu d’enquête spécifique – le moineau disparaît aussi. Plusieurs études ont établi la faiblesse de l’impact par la prédation, certes réelle, des pies et corneilles sur les moineaux, ainsi que sur les autres petits passereaux, d’ailleurs (voir ici la thèse de François Chiron – consultez à partir de la page 146). La vraie raison du succès des corvidés en ville tient à leur capacité à se nourrir « comme nous » : de pain, de frites et de bouts de jambon, toutes proies qui détalent notoirement moins vite qu’une mésange ou un moineau. Un témoignage en est fourni par les corneilles en partie décolorées, assez communes en ville : la faute à une nourriture à base de pain, trop pauvre en protéines, qui ne permet pas de synthétiser assez de mélanine pour rendre le plumage bien noir. En outre, il y a des siècles que les moineaux vivent en ville : il eût été bien surprenant que pies et corneilles ne s’en fussent avisés que depuis vingt ans…

Quant aux perruches, qui n’occupent pas les mêmes sites de nidification, n’utilisent pas les mêmes sources de nourriture et prédatent encore moins les moineaux (ce sont des frugivores), elles ont encore moins à voir avec la choucroute.

Pas de chance, voilà encore une explication bien commode qui s’effondre. Mais cherchons encore…

« C’est de la faute à la gentrification »

 En voilà encore un tout beau repoussoir ! La gentrification, c’est quoi ? En gros, c’est une corneille à tête d’Anne Hidalgo sur un trottoir propret du quinzième arrondissement. C’est riche, arrogant, ça mange les pauvres, et donc, les moineaux. Pourquoi les moineaux ? Parce que gentrifier amène à rénover (ou raser) les vieilles bâtisses et faire disparaître les cavités où les moineaux élèvent leur nichée. Voilà déjà quelque chose de plus clair, et de plus juste. L’étude CORIF-LPO pointe une corrélation entre cherté des loyers et disparition des moineaux, faute de vieux murs à trous dans les quartiers cossus. Idem, la fin des friches et terrains vagues signifie, pour tous les oiseaux de la ville, autant de graines sauvages et d’insectes en moins, donc une perte de ressources alimentaires en plus des sites de reproduction perdus. Gîte et couvert en moins, c’est la fin des oiseaux : un schéma classique. Nous touchons ici au vrai : l’évolution des formes urbaines devient franchement hostile à toute forme de nature, même la plus commensale de l’homme.

Il serait néanmoins erroné de tout mettre sur le dos de « la gentrification ». Les ZAC, les usines, parkings, supermarchés et lotissements modernes ne sont pas plus accueillants. On n’y tolère pas plus les trous de murs, les friches, les herbes folles et les vieux arbres qui sont pourtant indispensables au maintien d’un peu de vie autour de nous !

C’est notre rapport à la végétation, au spontané, au « propre » qui est en question ici. Paradoxalement, lorsqu’on tente de préserver les plantes sauvages, les herbes hautes et les arbustes indispensables aux moineaux (et aux autres), la démarche est non seulement perçue comme un « défaut d’entretien » mais comme un « délire de bobo » partie intégrante de la gentrification, alors même qu’elle est bien plus facteur d’économies que l’entretien traditionnel qui ne laisse pas croître un brin d’herbe.

Une gestion comme celle-ci, avec pieds d’arbre végétalisés (ici, même, « cultivés »), et quelque liberté pour la flore spontanée interstitielle – c’est sans doute du pur Hidalgo, bobo, machin, tout ça (mais dans un quartier populaire, en l’occurrence le 20e). Mais ça, c’est une gestion de nature (sans mauvais jeu de mots) à ramener des moineaux dans la ville. Ça ne coûte plus cher à personne… Et c’est tout de même plus agréable que le béton brut non ?

VegetalisationParis

Végétalisation à Paris 20e arrondissement

Bref, ne tournons plus autour du pot : c’est la faute aux changements du milieu urbain. Les moineaux, verdiers, chardonnerets, les mésanges, rougequeues et fauvettes, les rougegorges, les accenteurs et les pouillots, ont tous besoin de recoins où abriter leur nid – dans un mur, une vieille cheminée, une haie, le tronc ou la ramure d’un arbre ; ensuite, d’insectes, au moins pour nourrir les poussins ; enfin, à la mauvaise saison, de nourriture plus végétale : baies, épis de graminées folles… Regardons autour de nous : que reste-t-il de tout cela ? Que laissons-nous subsister de tout cela ?

Pas grand-chose.

Alors, pas d’herbe, pas d’oiseaux non plus…

Des décennies de chasse à la flore spontanée, accusée de « faire sale », la fin des maisonnettes et des jardins au cœur des villes, la construction du moindre espace – le mètre carré vaut de l’or et même bien plus – la pollution de toute nature, et enfin, l’étalement de la ville, qui intercale entre le centre et « la campagne » souvent bien polluée elle-même des kilomètres de banlieues : voilà le bilan pour les oiseaux urbains de ces soixante dernières années. Jetez un œil, sur le portail à remonter le temps de l’IGN, aux cartes et vues aériennes de nos grandes villes dans les années cinquante… et aujourd’hui. La biodiversité quitte nos cités parce qu’elle ne peut plus s’y maintenir. Tout simplement.

« Ce n’est pas grave, la ville c’est la place de l’homme : que la nature aille à la campagne ! »

Ah.

Et où voulez-vous qu’elle aille, « à la campagne » ?

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Hé, oui… Si tout n’est pas aussi hostile que nos grands plateaux céréaliers, le même raisonnement pourrait être tenu, de proche en proche, jusqu’à confiner le plus banal moineau dans quelque infime réserve où des touristes selfiseraient à ses côtés dans un ridicule accompli.

Ce que cette crise doit nous apprendre aussi, c’est que la biodiversité n’est pas une pièce de mobilier qu’on déplace ou qu’on range ; c’est une sorte de super-organisme où tout est lié (tiens !) et nous aussi. Une ville sans oiseaux, c’est une ville trop polluée, trop minérale, trop asphyxiée, trop empoisonnée, pour laisser place à la moindre bestiole ; c’est une ville morte… une ville morte pour nous aussi. Nous ne nichons pas dans les trous de boulin et ne mangeons pas de chenilles, mais nous respirons le même air et nous exposons aux mêmes produits, au même climat que le moineau qui piaille sous la tuile.

En le chassant, c’est nous que nous chassons. En le protégeant, c’est nous que nous protégeons.

[1] Eh ouais. On a tendance à trop l’oublier : Cassandre avait raison.

Chronique d’une saison de terrain 5 – Entrons dans le dense

Résumé des épisodes précédents : après avoir conjuré une colonie de Corbeaux en furie, converti – ou presque – un carrier à l’écologie intégrale et percé à jour le Secret de la Tête d’Or, l’auteur est sur la piste de la disparition des oiseaux communs, qui l’a d’abord mené au pied des monts du Lyonnais. Quelle sera la prochaine étape de cette quête palpitante ?

Oh, je vous vois venir. Vous vous demandez comment diable on peut encore « s’amuser » à compter les oiseaux, entre le scandale de Panama version 2016, le chômage et l’état d’urgence. Il y a toujours plus urgent, hélas, que de prendre soin des fondations, des murs, de la charpente, de la toiture de la maison commune, et c’est ainsi qu’on l’oublie.
Or, ces bases de la maison commune, c’est d’avoir encore, demain, de quoi manger, boire et respirer. Et avant même toute question économique, cela passe par de l’air, de l’eau et des sols non pollués, et des écosystèmes encore à peu près fonctionnels. Sans quoi tous les dollars du monde ne nous sauveront pas ; on dit le papier monnaie peu digeste.

Compter les oiseaux communs, ça sert à ça, à jauger où nous en sommes de ce point de vue.

Aujourd’hui, c’est donc de nouveau un STOC-EPS, un protocole scientifique de suivi de la biodiversité ordinaire ; pour les détails méthodologiques, je vous renvoie à l’épisode précédent. Et le décor sera la ville. (Sur cinq sorties, nous en sommes donc à trois en ville et une en carrière : le mythe de l’écolo payé à baguenauder dans la verte campagne en prend un coup.)

Ce carré-ci s’étend, de bout en bout, sur la ville de Lyon, et principalement sur Monplaisir. Il s’agit de quartiers récents, fortement concernés par la densification. On y trouve principalement des immeubles de moins de cinquante ans, quelques-uns plus anciens et encore quelques vieilles et belles maisons de ville, entourées de jardins qui prennent parfois les proportions d’un minuscule parc boisé. Les résidences neuves construites à leur place ont quelquefois préservé à leur pied les plus beaux arbres, et l’on trouve çà et là de superbes cèdres. Ailleurs, comme aux abords du boulevard des Tchèques et des Slovaques, de hauts immeubles remplacent d’anciennes usines, ce qui donne un tissu urbain beaucoup moins arboré, et une ambiance de plus en plus minérale.

Ce carré est donc situé sur un « point chaud » : quelle biodiversité peut-on attendre dans la ville moderne et comment réagit-elle à cette fameuse densification, mantra urbain de notre siècle ?

Il est 7 heures 30. Le premier point est situé au centre d’un petit parc urbain, à peine plus grand qu’un square, composé de gazon et d’une ceinture de grands arbres, surtout des conifères. Peu de diversité, pas d’herbes hautes, ni de buissons. En cinq minutes s’égrènent des classiques urbains : Mésange bleue et charbonnière, Pigeon ramier, Corneille noire, Pie bavarde. Un Rougequeue noir sur le toit d’une maison voisine. Seule véritable originalité du parc : un Geai, puis un Roitelet à triple bandeau qui pousse sa chansonnette suraiguë.
Je sais bien que le point ne dure que cinq minutes, mais je connais bien ce parc et je suis désagréablement surpris de ne plus y trouver la Mésange noire, petite mésange typique des forêts de conifères – abondante en montagne – et qu’on trouve assez facilement dans les résineux d’ornement qui parsèment Lyon. Ce n’est pas la seule lacune, et cela ne me plaît pas. A d’autres prospections, et pas à ce seul point de 5 minutes, je sais qu’elle tend à déserter le quartier.

Mésange noire

Mésange noire

Je poursuis mon chemin, intégralement à pied : il serait impensable de joindre les points en voiture et de trouver à se garer partout, surtout à cette heure-ci. Les points suivants sont en pleine rue. Ils mettent en relief la malédiction classique de l’ornithologie en ville : non seulement on n’entend rien, mais il semble qu’un destin capricieux s’ingénie à faire surgir tout à coup, lorsque vous avez cru saisir enfin un chant, le scooter le plus bruyant, le camion le plus ferraillant, le coup de klaxon le plus sauvage. En tout cas, il n’y a pas grand-chose hormis quelques merles, Rougequeues noirs et Pigeons ramiers. Pas trace du couple de Faucons crécerelles qui avait niché sur un immeuble il y a quatre ans.

Me voici au point 4, situé, par un amusant hasard, dans une rue que je prends presque chaque matin – à pied – et bordé de ces vieux jardins et maisons bourgeoises dont je parlais plus haut. Pas de chance : la Fauvette à tête noire et le Grimpereau des jardins que je sais présents ne se manifestent pas. Tant pis pour eux, on respectera le protocole et on ne les rajoutera pas « à la main » – éternelle tentation du STOCqueur déçu. Au prochain passage, peut-être, où je pourrai aussi compter sur le Rougequeue à front blanc, qui n’est pas encore revenu de ses quartiers d’hiver. Quoi qu’il en soit, les gros arbres et surtout le petit parc d’une grosse villa « Belle Epoque » abandonnée accueillent un petit noyau d’espèces forestières. J’y ai déjà trouvé le Pouillot véloce, le Rougegorge, le Roitelet à triple bandeau (présent aujourd’hui), le Troglodyte, le Geai ou encore le Pic vert. Et donc le petit Grimpereau des jardins, bout d’écorce au bec recourbé qui court les troncs à la recherche d’insectes.

Grimpereau des jardins

Grimpereau des jardins

Forcément : derrière les hauts murs, on devine un sous-bois d’arbustes et quelques superbes arbres morts. Or, rien n’est plus source de vie en forêt qu’un arbre pourrissant. En deux mots : ici, il y a bien plus de niches écologiques disponibles qu’ailleurs !

Je poursuis par des points de nouveau très urbains, dans un quartier de plus en plus dense et minéral. Les maisons de ville et les hangars sont remplacés par de hauts immeubles et les arbres se raréfient. Je contacte tout de même un peu plus de Verdiers que d’habitude. Le Verdier est un cousin kaki du Moineau, qui s’aventure en pleine ville tant qu’il trouve quelques arbres et surtout des graminées sauvages dont il fait ses délices. A condition, donc, que nous en laissions vivre.

Près d’un chantier, une affiche proclame : « Votre F3 ici (50, 83 m²). Un F3 ? Cinquante mètres carrés ? La densification vire à l’entassement. Et où sont les crèches, les écoles… les arbres ? Le parc le plus proche est déjà loin et ne se fait guère sentir, question oiseaux. La richesse par point tombe à cinq ou six espèces, les plus banales, les moins exigeantes. Moineau domestique, Pigeon ramier, Corneille noire, Pie bavarde, Merle noir, une vague Mésange charbonnière ou un Rougequeue. Le minimum du minimum.

Mon itinéraire dessine une sorte de boucle sur le carré. Il me ramène du côté du vieux Monplaisir, puis de nouveau de Montchat. Près de la villa des Frères Lumière, enfin, une Mésange noire ! Las, la voilà qui s’envole et file plein nord : peut-être une nordique en migration. Rien qui indique qu’elle s’apprête à nicher ici, dans les sapins du square. Pas de code atlas, donc. 9h35, le relevé s’achève. Dix-neuf espèces (Vous pouvez, si vous voulez, comparer ce tableau à celui de Thurins). Il s’agit du nombre de données et non du nombre d’oiseaux. Je n’ai pas vu un seul Grand Cormoran, mais un vol d’une quarantaine.

StocMonplaisirP1

Regardez en particulier les espèces bien représentées (au moins 4 données) et la foule de celles que je n’ai contactées qu’une fois…
Alors bien sûr, le protocole est loin de tout dire. Dans la rue qui passe par mon point 4, j’ai observé, en tout (mais aussi toutes saisons confondues) une quarantaine d’espèces dont peut-être la moitié se reproduisent.

Mais les faits sont là : l’urbanisme récent, même relativement « vert » et arboré, est un si grand défi à relever pour la biodiversité, que seule une maigre fraction est capable de « s’adapter ». Ne fantasmons pas « la nature en ville » : quand la ville est plus riche que « la campagne », de ce point de vue, ce n’est pas la ville qui est « verte », « nature » ou « éco » : c’est la « campagne » qui est devenue désert. Et cela arrive.

Mais, me direz-vous, cela n’est-il pas bien naturel ? Pourquoi s’inquiéter ? La ville serait la place de l’homme, celle de la nature est « ailleurs », et où est le problème ?

Le premier problème est que de proche en proche, la place de la nature n’est plus nulle part. C’est que l’emploi du mot « nature » est ici bien spécieux. Le monde ne peut être une sorte d’échiquier, à cases bien noires ou bien blanches, ici « l’homme » et à côté « la nature ». Tout est lié, tout est relié : il faut voir les écosystèmes comme un immense et fragile filet dont les mailles sont plus denses ici, et plus distendues là. Nos villes n’accueilleront jamais les neuf mille espèces de coléoptères qui hantent un seul arbre en forêt équatoriale. Mais vu la surface qu’elles recouvrent, la trame souvent continue, les murailles – songez à la vallée du Rhône – que dressent les « surfaces artificialisées » (villes, grand-routes ou ZAC…) il y a péril mortel, si tous ces espaces sont autant de coups de sabre dans la trame, de croûtes de béton et d’acier totalement stériles. Les réseaux sont rompus et ces coupures menacent les plus riches oasis de verdure ; ce n’est pas pour rien que l’encyclique Laudato Si mentionne expressément, au point 35, la grave problématique de la rupture des connexions écologiques.

Mais il ne suffit pas que nos villes laissent passer la faune comme par un tuyau. Il s’agit aussi, pour nous, de ne pas accepter d’habiter des cités où tout, l’homme excepté, serait mort. Vivrions-nous dans des blockhaus ? C’est pourtant à cela que nos villes tendent à ressembler, quand le béton et le verre étouffent le moindre brin d’herbe et condamnent le dernier moineau. Il s’agit non seulement d’une affaire de « qualité de vie » mais aussi, et même avant tout, d’un être au monde. Un être au monde écologique, un être au monde intégral ne peut se satisfaire de hanter une cité vidée du dernier oiseau, du dernier insecte, de la dernière fleur sauvage, y eût-il alentour une « réserve naturelle » où les voir comme empaillés dans une vitrine.
Nous serions hors sol, hors monde et hors Dieu. Hors du sol où s’enracine et où retourne chaque forme de vie, et donc dans le déni de notre propre nature de créature. Hors monde, parce que notre monde vit, autour de nous, sans nous, mais que nous dépendons de lui ; hors Dieu enfin, hors de Son projet, hors de la co-création, qui ne saurait consister à brûler tout ce qui nous fut confié.

Or, au cœur de nos villes, la vie est là ; réduite à quia, se raccrochant du bout des ongles, mais toujours là. C’est le message de l’aride « STOC-EPS ».
Il ne tient qu’à nous de lui ouvrir davantage nos rues, nos immeubles, nos parcs. Elle y a toute sa place.

Chronique d’une saison de terrain 3 – Allons donc au parc

J’ai quelque peu hésité avant de poursuivre cette chronique comme si de rien n’était. J’aurais pu intercaler une note chargée d’émotion et de solidarité très conventionnelle. Mais ça ne me disait rien.

Prière et unité vont de soi. Alors, inutile d’en faire jouer les grandes orgues.
Je ne vois rien à dire de plus là-dessus, hormis vous renvoyer à cet article de Koz Toujours et vous proposer de poursuivre, malgré tout, cette chronique d’un printemps à l’étude de la Nature. Car le printemps, malgré tout, arrive. Dire oui à la vie, c’est aussi le regarder, le sentir, y prendre part.

Lundi, il n’y avait toujours pas de vraie Nature au programme puisque j’étais dans un parc urbain. Le plus majestueux, le plus ancien, le plus célèbre de la ville. Il est très dix-neuvième siècle avec ses pelouses, ses massifs de roses, ses serres monumentales et son zoo « papa il é où le crôcrôdile ? ». Et quelques zones boisées un petit peu plus « naturelles ». En tout cas, il y a des oiseaux. Et si le gestionnaire du parc ne peut, certes, le transformer en authentique réserve toute vouée à la végétation spontanée, il ne lui est pas indifférent de savoir quelle vie sauvage il accueille là.

Procédons comme d’habitude par ordre.

Pourquoi être là ?
A cause de crapauds.
(Perplexité dans la salle)
Voici l’histoire. Il y a deux ans, on nous signale, à la surprise générale, une population de Crapauds accoucheurs qui chante tout ce qu’elle sait au beau milieu du chantier d’un nouvel îlot résidentiel. Séparée des congénères les plus proches par plusieurs kilomètres d’immeubles et d’avenues. Sur ce chantier les soirs de juin, il règne une irréelle ambiance campagnarde, quand la trentaine de Crapauds dégaine sa petite flûte de Pan. (cet enregistrement n’a pas été réalisé là-bas, naturellement)

Alyte accoucheur (2)

Du coup, bien sûr, branle-bas de combat : d’abord, parce que c’est la loi, que de protéger le patrimoine vivant de tous; et aussi parce que c’est comme si l’on avait découvert que la bicoque promise à la démolition était en réalité une chapelle ornée de fresques du onzième. En mieux, parce que la chapelle, là, est vivante. D’où intégration en catastrophe au projet – les études n’avaient rien vu – du nécessaire pour permettre à ces invraisemblables Robinsons de conserver leur île : quelques mares, des murets, des tas de pierres. L’Alyte (le vrai nom de l’accoucheur) n’est pas difficile. Et si tout va bien, dans quelques années, au balcon du nouveau quartier, les enfants l’entendront encore chanter.
Et le parc ? Et bien, figurez-vous que lorsqu’on porte atteinte à l’habitat d’une espèce protégée, surtout si peu banale, cette atteinte, si elle ne peut être évitée, doit être réduite et compensée – il ne suffit pas de reconstituer vaille que vaille l’existant : un coefficient impose de faire un peu plus, pour tâcher de remédier aux conséquences plus diffuses mais bien réelles : des crapauds tués, les survivants qui voient leur monde bouleversé, tout ce qui fait qu’on ne peut sans dommages « couper coller » un milieu naturel. Parmi ces compensations, il y avait le suivi des Alytes les plus proches, ceux de notre fameux parc. Lequel en profita, afin de mener une démarche cohérente et globale en faveur des bestioles, pour solliciter une remise à jour de l’inventaire « oiseaux » des abords du plan d’eau et des mares. Où il n’y a – je vous rassure – pas la queue d’un craucraudile.

Et voilà comment je compte les oiseaux pour compenser les crapauds ! Vous avez suivi ?
Ensuite. Comment procéder ?

Il s’agit d’un suivi oiseaux. D’un suivi de l’avifaune des milieux humides. Aussi le protocole est-il basé sur un circuit autour du plan d’eau. C’est un cas simple : on veut « tout savoir » dans un espace assez restreint pour se permettre cet objectif. On va placer des « points d’écoute » et des « transects » : en fait, on va passer partout, et noter tout ce qu’on entend, mais en six points, de plus, on va rester sur place. Dix minutes. Yeux et oreilles en alerte. Rien ne nous échappera.

Le point d’écoute est la base, le fondamental de l’inventaire « oiseaux ». Il impose à l’observateur de rester sur place, un temps fixe : 5, 10 ou 20 minutes, ce qui « augmente la pression d’observation » en certains points échantillons. La méthode a été définie et calibrée par des publications scientifiques: on a une idée fiable du % de la biodiversité réelle qu’on va toucher, en fonction du temps passé sur chaque point. On ajuste, donc, selon les besoins. Un de ces jours, je vous parlerai du modèle « 5 minutes ». Mais pour cette fois-ci, j’emploie une version avec des points de 10 minutes, ce qui permet déjà de contacter bien 80% des oiseaux vraiment présents. Sans doute plus dans un parc, milieu assez pauvre.

Assez pauvre pourquoi ? Parce qu’un parc, surtout « très entretenu » comme le sont ces vieux parcs Second Empire, offre trop peu de niches écologiques. Trop peu de buissons, trop peu d’arbustes à baies, d’herbes folles, de sous-bois, d’essences variées. Trop de gazons tondus ras, d’allées goudronnées, d’arbres exotiques que nos oiseaux et nos insectes peinent à utiliser. En fin de compte, trop peu de gîte et de couvert. C’est ainsi. Ce sont les attentes « du public », pas toujours averti, cependant, du prix écologique de la pelouse de son pique-nique. C’est très beau, très ordonné, mais presque rien ne peut y vivre, autant le lui faire savoir. Informé, il arrive qu’il remodèle ses attentes.

Comment va-t-on noter ce qu’on voit, ce qu’on entend ?

Sur le carnet, on note plus qu’une liste d’espèces. Un effectif, bien sûr, mais surtout des comportements. Ils nous révèlent ce que l’oiseau est venu faire là. Est-ce un hivernant qui s’attarde avant de rejoindre des cieux plus nordiques ? Un migrateur qui ne restera pas ? Ou prépare-t-il sa reproduction ?
L’oiseau qui chante n’est pas là pour annoncer au jogger le retour du printemps. D’abord, le jogger n’entend rien, puisqu’il a le casque aux oreilles. Chanter – la forme de vocalisation précise qu’on nomme chant, et pas n’importe quel cri – signifie deux choses :
Petit a : « Mesdemoiselles, c’est moi le plus beau, le plus fort, le meilleur père possible, qui vous garantit la nichée la plus réussie ! »
Petit b : « Messieurs, blancs-becs et autres sagouins : propriété privée, les contrevenants seront poursuivis ! »

En d’autres termes, le chant est un indice de cantonnement – de défense de territoire en vue de la nidification. L’oiseau qui défend un territoire en vue de sa reproduction est dit cantonné. On le note comme tel. C’est le « code atlas 3 ».
Veuillez noter: le riz, lui, est cantonais. C’est pour cela qu’il ne se reproduit pas dans votre assiette mais aurait plutôt tendance à en disparaître.
On pourra aussi observer carrément le couple (d’oiseaux, pas de riz). Des parades. Des accouplements. Les oiseaux en train d’explorer une cavité dans un tronc, voire d’y transporter des brindilles ou de la mousse. Jusqu’à ce cœur de la saison de nidification où l’on observera la femelle en train de couver, les allées et venues de nourrissage de la nichée, les oisillons. Ce seront les codes 4, 6, 10, puis 16, 18, 19. C’est plus simple pour l’analyse des données, mais on y perd en poésie.

Rougequeue noir nicheur ! CF

Un Rougequeue noir insecte au bec ? « Transport de proie pour les jeunes », code atlas 16, nidification certaine !

Passage après passage, je me trouverai donc en possession, point par point, inter-point par inter-point, de relevés m’indiquant, pour chaque espèce, qui – et combien – faisai(en)t quoi, et à quelle date. Ce qui me donnera un aperçu assez précis du nombre de couples de chaque espèce qui s’est reproduit, ou a tenté de le faire, sur chacun de ces sous-secteurs.

N’anticipons pas, mais vous avez déjà compris : il suffira de croiser ces données avec ce que l’on sait de l’habitat (boisement et de quel genre, prairie, bord de lac…) pour avoir une vision assez fine des raisons de la présence et de l’abondance de telle ou telle espèce, des atouts écologiques et des lacunes des différents milieux, et pour le gestionnaire, des aménagements, des changements de pratiques qui pourraient rendre son parc encore plus riche.
C’est aussi en multipliant les suivis de ce genre, sur toutes sortes de milieux, qu’on finit par savoir pourquoi telle espèce décline et telle autre pas ; c’est ainsi qu’on peut démontrer, quantifier, mesurer, décrypter la responsabilité de l’homme dans la perte de biodiversité, et les moyens d’y remédier.

Me voici sur mon premier point. Il fait beau, mais froid avec du vent. C’est fâcheux. Le vent n’est pas seulement glacial, il brouille les pistes. Les oiseaux chantent moins et s’entendent moins. Il faudra faire avec.

Trois Hirondelles rustiques moucheronnent au-dessus du lac. Ce sont mes premières de l’année. Ce n’est pas franchement précoce, le coup de froid a clairement retardé ces chasseuses d’insectes en vol, contraintes de suivre l’arrivée de la douceur, qui réveillent leurs proies.
A part ça, il est tôt pour découvrir des migrateurs de retour. J’observe plutôt les sédentaires, nos compagnons de toute l’année. Il y a là des espèces « généralistes », du genre qu’on trouve un peu partout, comme le Merle noir, la Fauvette à tête noire – cet oiseau que personne ne connaît, mais qui est l’un des plus communs et abondants de France – et bien sûr la Mésange charbonnière. Mais aussi pas mal d’espèces franchement forestières, comme la Sittelle, qui va et vient sur les troncs la tête en bas, le Grimpereau des jardins ou encore le Pic épeiche, qui, faute de savoir chanter, tambourine sur une branche morte sur un rythme calculé. « Tadadam, et je les rends toutes folles de moi », un peu comme dans nos rave-partys quoi. Ce sont des oiseaux forestiers banals malgré tout, les moins exigeants, ceux qu’on peut trouver dès qu’il existe quelques grands et gros arbres. Partout, ce sera le même schéma : plus un milieu est simplifié, dégradé, appauvri par les « aménagements » humains, plus on y trouvera les plus banales, les plus communes, les moins exigeantes des espèces liées à ce grand type de milieu. Et plus celui-ci, au contraire, aura préservé sa naturalité, c’est-à-dire sa complexité, que nous savons si mal reproduire, plus on y trouvera les espèces « spécialistes », à la niche écologique étroite. Celles dont le foisonnement fait toute la beauté de la biodiversité.

Pic épeiche CDA (4)

Il est encore un peu tôt pour observer cette scène de nourrissage chez le Pic épeiche (notez la calotte rouge du jeune)

Un cri rauque descend tout à coup du ciel bleu : une Alouette des champs en migration, invisible à haute altitude.

Sur un point suivant, une troupe de grives glisse vers le nord, tandis qu’une autre chante dans un grand arbre. Une même espèce, des migrateurs, un possible nicheur local. Je capte même un Gros-bec et un des derniers Tarins des aulnes, qui fuient vers le nord. Il leur faut vite rejoindre leur territoire, avant leurs congénères et concurrents !

Presque partout résonne le rire du Pic vert. Ce n’est pas un forestier, lui ; il se nourrit de fourmis, qu’il vient chasser dans l’herbe. Mais, comme Pic, il apprécie les arbres. Et donc la forêt claire, les parcs, le bocage : c’est une espèce des milieux semi-ouverts.

Près de la berge, je note une Berge…ronnette. Ventre jaune soufre, chant plus liquide, c’est une Bergeronnette des ruisseaux. Pas sûr qu’elle niche près de ce lac un peu turbide ! Les couples de Colverts sont formés, les Poules d’eau (officiellement, les « Gallinules poules-d’eau« ) déambulent sur leurs longues échasses verdâtres. Un Héron cendré qui pêche dans un canal se laisse approcher à dix mètres.

Héron cendré

Et moi, je note. J’utilise une application mobile pour cela : elle enregistre, avec la donnée, une localisation GPS. Ce n’est pas une poétique flânerie. Il s’agit d’avoir l’œil, et l’oreille. Aux aguets, celle-ci souffre des innombrables bruits parasites : véhicule de service, marcheurs, et vacarme urbain qui ne cesse pas. Je note le couple de Grimpereaux des jardins qui parade, la Mésange bleue qui entre dans le trou d’un platane. Une première analyse se dessine à travers la distribution des groupes d’espèces, des « cortèges ». Rien de bien compliqué d’ailleurs dans ce genre de milieu !

Voici enfin le point le mieux placé pour compter la petite colonie de Hérons cendrés installée sur une île boisée inaccessible au public. Je note 14 nids. Bizarrement, sur deux d’entre eux, on voit très bien des poussins (4 et 3) déjà bien grandets et emplumés, qu’on dirait prêts à l’envol, tandis que sur tous les autres on voit seulement l’adulte couver ! Ces deux couples ont dû pondre avec beaucoup d’avance… pourquoi ?

Au total, je relève, en un peu plus de deux heures, 42 espèces, et un total de 167 données.

Tout cela est bien homogène. Les points vraiment boisés ne se distinguent guère que par la présence du Troglodyte mignon, minuscule oiseau roux qui hante le sous-bois, lorsqu’il existe. L’effectif par point est, lui aussi, assez stable : 15 à 17 espèces. Globalement, des densités élevées d’espèces très communes et de bien plus rares espèces plus spécialisées. Je m’étonne en particulier du peu de contacts avec le Pic épeiche : manque de vieux arbres favorables ?

En totale rupture avec l’esprit Laudato Si, j’avoue, ce jour-là, ne pas avoir été trop étreint d’émerveillement. D’habitude, pourtant, je sais goûter les « belles obs », même d’espèces assez communes, jusqu’à rendre grâce pour tout ce bruissement de vie. Le cœur n’y était pas. Peut-être juste à cause du froid. Ou du dépit de savoir qu’il faudra, là, tout de suite, replonger dans la ruche vrombissante des hommes. On l’entend trop, dans ce parc. Il n’en protège pas.
Non, ce matin, il n’y avait que le travail. L’oiseau vu à travers la technique. La science. C’est bien, mais un peu aride.