Compter, connaître la faune sauvage… Faune-France, le meilleur outil

Compter, connaître la faune sauvage… Faune-France, le meilleur outil

Vous avez vu une bête sauvage ? Ne le gardez plus pour vous.

Il est de plus en plus fréquent que certains d’entre vous me signalent une observation remarquable (un vol de cigognes par exemple) ou me demandent si tel ou tel oiseau est présent, rare, répandu… dans leur ville ou leur région.

Pour vous répondre, je me sers systématiquement des sites Visionature et je propose de vous y guider un peu. Non pas que j’en aie marre de vous répondre (du tout !) mais en sachant naviguer vous-mêmes sur ces sites, vous y découvrirez plein d’infos collatérales à votre question.

Est-ce que telle espèce est rare, commune, classique, en France, dans ma région, dans ma commune, à cette saison, toute l’année, au printemps, en hiver ? Est-ce qu’on peut la voir un peu partout, plutôt en montagne, plutôt dans le Midi, ou sur le littoral, ou dans les régions d’étangs ? Tout ça, maintenant, vous pouvez le savoir en cinq clics maxi.

Et même vous pourrez à votre tour contribuer.

Pour commencer : c’est quoi Visionature, Faune-France et tout ça ?

Visionature, c’est un modèle d’interface créé par une société suisse appelée Biolovision pour créer des sites internet de saisie et de consultation de faune et de flore sauvage. Surtout de faune. Pour la flore, les méthodes de recensement sont très différentes, alors ça ne se fait pas trop, à la notable exception du site Orchisauvageconsacré aux orchidées sauvages (sans blague ?) de France métropolitaine.

Sans détailler de trop :

  • La très grande majorité des associations de protection de la biodiversité de France (LPO et autres) ont déployé progressivement des sites Visionature sur leur territoire d’action, ce sont les « sites locaux » dont l’URL est généralement Faune-departement.org ou faune-region.org (faune-iledefrance.org ou faune-loire.org par exemple) ; pour découvrir tous les sites locaux, c’est ici
  • Elles se sont organisées en un réseau national grâce auquel elles peuvent discuter dans des comités et transmettre aux ingénieurs de Biolovision leurs demandes spécifiques d’amélioration de l’interface, mais aussi décider de transmettre des données à tel ou tel partenaire public, scientifique, privé… en veillant à ce que la sécurité des animaux concernés ne soit pas compromise ;
  • Ce réseau a débouché sur l’ouverture en 2017 du site faune-France.org qui agrège les données de tous les sites locaux et permet de saisir directement ses données, qu’il existe ou non un site local.
  • Enfin, il existe une application mobile sous Android (NaturaList) qui permet de saisir ses observations sur le terrain avec son téléphone puis de synchroniser le tout avec les sites du réseau Visionature.

Concrètement ça donne quoi ?

Pour faire part de vos observations de faune, qu’il s’agisse de mésanges dans le nichoir, de cigognes posées sur l’église du village, d’un renard écrasé sur la nationale ou de tritons dans le lavoir :

1/ Rendez-vous soit sur faune-France.org soit sur le site local de votre région ou département s’il existe, cliquez sur J’aimerais participer et inscrivez-vous

2/ Connectez-vous avec le login (mail) et le mot de passe fourni

3/ Allez dans Transmettre mes observations, pointez l’endroit sur la carte puis indiquez l’espèce, la date, le nombre etc.

Important : donnez une adresse mail que vous consultez, car les données sont vérifiées (relues) et en cas de doute, un vérificateur vous contactera. C’est la véritable raison d’être de l’inscription obligatoire : garantir ainsi la fiabilité de la base.

Votre inscription effectuée une fois est valide sur TOUS les sites Visionature ; les locaux, le national Faune-France, et même les étrangers (ornitho.ch, ornitho.it, ornitho.de etc)

Elle vous servira aussi pour utiliser l’application NaturaList.

La localisation exacte d’une donnée n’est consultable que par les administrateurs du site (associations). Vous pouvez masquer votre nom, les données, les photos des animaux que vous joignez aux données. Autrement dit, vous pouvez saisir les données de votre jardin sans que ça révèle le moins du monde votre adresse à la planète entière.

Seule l’association qui administre la base verra toutes les informations et s’en servira exclusivement dans des buts de protection conformément à son objet. Aucune information, jamais, n’est vendue à des fins de vous refourguer on ne sait quelle pub ciblée.

Notez que vous pouvez consulter un certain nombre d’informations sans vous inscrire (mais pas en transmettre).

Pourquoi donc noter ses observations de faune sauvage sur Visionature ?

Parce qu’elle se fait de plus en plus rare, pardi. Quelques espèces très adaptables tirent leur épingle du jeu dans les milieux à la noix fabriqués par l’homme – en gros elles font les poubelles, l’immense majorité régresse à toute vitesse. C’est vrai en Amazonie comme en Europe, vrai des vautours au Pendjab comme des orvets dans le Poitou, de la chouette du clocher comme des pandas lointains.

Alors, noter tout ce qu’on a vu dans une base centralisée sert déjà à ça :

  • Vérifier si, oui ou non, les espèces diminuent ;
  • Savoir où, quand, comment, elles se maintiennent, progressent ou s’effondrent.

Je vous vois venir : madame Elisabeth Levy veut de la science et vous aussi, et vous allez me dire que le simple tas d’observations éparses faites sans protocole par des personnes aux connaissances naturalistes hétéroclites n’est certainement pas le genre de chose sur quoi fonder des tendances calculées au centième près. Tout à fait. Seulement, bien sûr, on ne fait rien de tel. Sans nous étendre car j’ai déjà traité le sujet ici, retenons que tout un chacun, selon ses compétences, peut saisir des données « opportunistes » – des observations toutes simples – ou s’inscrire à tel ou tel protocole strict de suivi, et que les tendances sont d’abord calculées grâce aux données protocolées. Toutes sont de toute façon réunies dans Faune-France et son réseau: la mésange de votre nichoir tout comme les données recueillies par les rapaçologues chevronnés qui suivent les nids de Vautour percnoptère sous financement européen. Il n’y a pas « le truc grand public » et « le truc des pros » qui serait ailleurs, secret, fermé.

À quoi bon, dès lors, saisir des données opportunistes ?

D’abord parce que lorsqu’elles sont très nombreuses, il est possible de les exploiter quand même, la masse compensant dans une certaine mesure les biais. Il incombe aux rois des stats de dépatouiller ce « dans une certaine mesure » et le Muséum d’histoire naturelle planche dur sur le sujet, maintenant que nos fameuses bases Visionature collectent des données, littéralement, par dizaines de millions. Plus de soixante millions à ce jour dans l’ensemble du réseau !

Ensuite parce qu’une donnée opportuniste, c’est déjà une donnée de présence (voire de reproduction, si vous notez un couple, une nichée…) qui permet de connaître l’aire de répartition – la surface peuplée par une espèce.

Enfin parce qu’en ce moment, même les espèces communes disparaissent à la vitesse de l’éclair. L’énorme masse de données collectées par le réseau Visionature nous donne une vision de plus en plus fine de ce drame, comme on rend sa vision plus nette en ajustant la molette des jumelles. C’est ainsi qu’on découvre que les aires de répartition ne sont plus continues mais trouées de partout. La fréquence à laquelle une espèce est notée, rapportée au total, donne un indice de son évolution. Et ainsi de suite – je simplifie à l’extrême, car cet article est déjà très long. Avant de conclure, de classer, notamment, les espèces dans telle case des funestes Listes rouges il se déroule nombre de filtres, de tris, de recalculs et de tests (et c’est aussi pour ça qu’elle ne se remet à jour que tous les 8 à 10 ans et non en temps réel !) Vous trouverez ici une longue liste des manières d’exploiter ces données, toujours au bénéfice des animaux eux-mêmes.

Le Moineau friquet en Auvergne, observations 2019. Cette espèce était banale partout il y a vingt ans.

Du coup c’est juste histoire de refiler des données aux spécialistes ?

Pas du tout ! Sur tous les sites Visionature, à commencer par Faune-France, vous pouvez apprendre des tas de choses. Les Cartes du moment indiquent l’avancée des migrateurs au retour du printemps par exemple, ou l’émergence d’un papillon, la reproduction d’un triton… Sur les sites locaux, il y a toujours une rubrique « Atlas des oiseaux », « Les espèces de ma commune » ou approchant (les intitulés varient, pas le contenu) grâce auquel vous pourrez voir quelles espèces peuplent votre commune, quelle est leur répartition sur le territoire, à quelle saison on peut la voir.

Exemple de consultation de Faune-France: le passage des Grues cendrées au-dessus du pays dans la deuxième semaine de février 2019 (carte établie en temps réel grâce aux données saisies)

Enfin, il y a la Consultation multicritères (« Consultation des données » sur Faune-France) qui sert à indiquer un intervalle de temps, une espèce ou un lieu… et afficher une liste, un tableau récapitulatif, une carte… bref, ce que vous voudrez. Où donc vit ce machin qu’on nomme Bruant zizi ? L’hirondelle de fenêtre est-elle déjà revenue dans mon département ? Tout ça est à portée de clic. Essayez donc tout de suite !

Shazam des oiseaux: ça ne marche pas et c’est très bien comme ça

Presque à chaque fois que j’évoque devant un non-spécialiste l’application NaturaList, qui permet de saisir ses observations faunistiques de manière géolocalisée et de les transmettre à une base de données participative, il m’objecte : « mais elle ne sert pas à reconnaître les oiseaux par elle-même ? Pourquoi vous n’inventez pas ça ? Un Shazam des oiseaux ! C’est ça qui serait génial ! »

D’ailleurs, tout au long des années 2013 et 2014 ont fleuri des articles annonçant la sortie prochaine d’une telle application miracle. Le principal projet français, appelé « Birdify », était censé nous transformer en « promeneurs 2.0 » (sic) capables d’identifier les chants d’oiseaux avec leur seul smartphone. Ou plutôt, et c’est très différent, de faire identifier les chants d’oiseaux par leur smartphone. Plus besoin d’y connaître ni surtout d’apprendre quoi que ce soit pour nommer les bestioles et, par conséquent, recueillir des données sur leur présence.

À ce jour, l’application n’est toujours pas sortie. Elle a déjà un concurrent, Warblr, qui se signale surtout par des notes d’internautes parfaitement désastreuses.

Ce n’est pas une surprise et c’est plutôt une bonne nouvelle.

Pourquoi donc ?

Pas une surprise parce qu’il était assez improbable qu’il soit possible, avec le micro d’un smartphone, de réaliser des enregistrements d’une qualité permettant une comparaison pertinente avec des bandes son de référence, en extérieur, où toutes sortes de bruits parasites rendent déjà complexe le même travail par l’oreille de l’ornithologue exercé, sans parler de la distance, et de la superposition de différents chants. Ensuite, parce qu’il faudrait ensuite surmonter la complexité engendrée par la très grande diversité de beaucoup de chants, y compris chez les oiseaux les plus communs comme la Mésange charbonnière ou la Fauvette à tête noire, les accents locaux, les imitations…

Car oui, il y a des accents chez les oiseaux. Chez la Fauvette à tête noire ou le Pinson des arbres, espèces archi-communes, on note de nettes variations de chant entre régions. Et les imitations ! L’étourneau imite tout : rapaces, chevaliers, oiseaux de basse-cour, téléphones mobiles, et même des oiseaux qu’il n’a pas entendu depuis des mois. Fauvettes, rousserolles, hypolaïs et consorts s’imitent gaiement les uns les autres.

Et je n’ai parlé là que des chants, qui ne sont qu’une partie des vocalisations des oiseaux : « C’est difficile parce qu’il y a des chants de printemps, des chants d’hiver et des chants d’automne », avouait ingénument la responsable du projet Birdify. Passons-lui un tuyau : en automne et en hiver on parle de cris. Le terme de chant désigne uniquement l’émission vocale destinée à séduire une femelle et défendre un territoire. Les cris, simples et brefs, sont autrement plus difficiles à identifier que les chants, et peuvent être presque identiques entre espèces proches. Les oiseaux eux-mêmes s’y perdent. Cet été dans une forêt du Beaujolais, j’écoutais sur mon portable un cri de Mésange charbonnière, et voilà qu’une Mésange noire perchée dans l’arbre voisin se mit à lui répondre. Alors imaginez un programme informatique…

Bref : ce genre d’appli serait très performant pour identifier, dans des conditions idéales, quelques espèces au chant bien caractéristique et facile à mémoriser, et en échec dans tous les autres cas.

Cela ne pouvait donc pas marcher. En quoi est-ce une bonne nouvelle ?

Mais parce qu’il y a un danger terrible à vouloir, par une espèce de paresse ripolinée en démarche de « démocratisation », s’imaginer tout savoir sans avoir rien dû apprendre. C’est se leurrer, et un moyen très sûr pour ne jamais rien connaître et passer à côté de tout. Voilà de l’authentique assistanat.

Tant côté client que côté fournisseur, le postulat de base d’une telle appli-miracle est que le travail d’apprentissage et l’identification elle-même relèvent du tripalium, de l’effort archaïque et fastidieux, et par surcroît réservé à quelques experts jaloux, à la manière de la poterie ou du tissage, dont la technologie et le commerce se devraient de libérer l’humanité. C’est une erreur, et une catastrophe. Ni l’apprentissage de la reconnaissance des chants d’oiseaux, ni leur reconnaissance sur le terrain n’ont à voir avec le répétitif tournage de bols ni avec la corvée d’eau au puits, ce n’est pas le « rude et sain effort qui justifie la récompense » d’on ne sait quelle vision pétainoïde  : c’est toute la saveur de l’ornithologie. Ce ne sont pas des savoir-faire accaparés par quelque caste, mais une pratique que les associations enseignent depuis des décennies à qui veut les apprendre – à des dizaines de milliers d’ornithologues rien qu’en France. C’est surtout que sans cette démarche, les quelques résultats que l’on obtient ne riment tellement à rien qu’ils vont détourner de l’ornithologie au lieu d’y conduire.

Vous me direz que le promeneur moyen ne cherche pas à tout savoir et que connaître quelques noms, ce n’est déjà pas si mal. Et bien si ! Car pour commencer, la démarche même va rapidement le décourager : pour identifier une espèce, il faut : 1/ s’en approcher assez pour l’enregistrer, 2/ faire mouliner l’appli; 3/ espérer. Espérer que le génie en boîte ait une réponse à proposer. Sans aucun moyen de savoir si c’est la bonne.  Autant dire qu’on le fait une fois, deux fois… On retombe sur les mêmes espèces à chaque fois, les plus bruyantes et les plus courantes… Mésange charbonnière… Fauvette à tête noire… Fauvette… mésange… mésange… tiens, un pigeon ramier. Et l’application fût-elle parfaite, on ne peut pas aller plus loin, puissance du dispositif enregistreur oblige, sans se décider à faire ce qu’on voulait précisément éviter : apprendre. Et ce n’est pas une appli qui prouve qu’on trouve partout du rougegorge et de la fauvette à tête noire qui va motiver à le faire. La richesse et la diversité des oiseaux, qui sont à la fois leur intérêt et le but du travail d’identification et d’étude, n’est pas rapprochée de l’utilisateur, elle en est même éloignée ! Il n’aura pas fait un pas dans le sens de devenir observateur : au contraire, croyant qu’une appli suffit pour faire le travail, il en sera éloigné. L’application se chargera d’identifier à sa place quelques oiseaux des jardins, ceux-là même qu’il pouvait aisément apprendre à reconnaître, ce qui lui eût permis d’entrer dans le monde de l’observation naturaliste. Entre la nature et lui se dressera une très belle vitre, très propre, mais indestructible, lui interdisant à jamais de franchir le seuil.

C’est qu’identifier les espèces présentes dans un milieu, un jour donné, ce n’est pas qu’un travail d’étiquetage. C’est la première étape de la démarche d’observation, de compréhension de la composition de la faune de cet endroit. Chaque espèce ayant ses exigences en termes de milieu (forestière, bocagère, des prés, des champs, des marais…), sa présence n’est pas due au hasard. Ce qui se joue dans une prospection de terrain, c’est l’observation  et la compréhension de ces liens. Quelles espèces, que l’on pourrait attendre, sont bien là ? Lesquelles manquent ? Où ai-je déjà vu des situations de ce genre ? Est-ce qu’il n’y a pas beaucoup d’espèces généralistes et banales et trop peu d’espèces spécialistes de tel type de milieu (ce qu’on appelle « banalisation » du milieu) ? Ne sommes-nous pas dans une année pauvre en hirondelles, en rougequeues ? Etc.

Observer, ce n’est pas cliquer: c’est se rendre disponible et s’émerveiller. Tous les sens en alerte, le promeneur dans une démarche d’observation découvre, remarque, accueille, questionne. Sans y penser, il affûte son regard et sa capacité de détection. Mais surtout il fait, toujours sans réfléchir, de chaque « donnée » naturaliste une rencontre: c’est le premier Loriot entendu cette année, le Grimpereau qui apporte un peu de mousse à son nid, la Mante religieuse dans l’herbe et les premiers fruits du fusain… Tout cela venant se placer comme un puzzle magique dans la vision qui se construit pour lui de ce milieu en cette saison et ce jour-là. N’est-ce pas autre chose que circuler en « promeneur 2.0 » pointant sa boîte à étiqueter comme un client de supermarché brandissant sa scannette au rayon pizzas ?

Je n’imagine pas un instant mes inventaires de terrain aboutir au même résultat si mes prospections consistaient, en quelque sorte, à relever des codes-barres s’affichant sur mon téléphone. Si un tel outil existait, il ferait collecter de la donnée par des gens qui, ne l’ayant pas appris, ne seront plus du tout des observateurs. Outre que ce sera aussi passionnant pour eux que de relever des plaques minéralogiques sur le parking d’un magasin, ils ne percevront rien de ce qui les entoure.

Au nom d’une soi-disant « démocratisation » d’un savoir-faire, l’homme se voit proposer un gadget qui le conforte dans l’illusion qu’il est possible de tout connaître sans rien apprendre et sans savoir rien faire (et le client de savourer sa revanche sur d’hypothétiques « mandarins avides de défendre leurs prérogatives » !). En réalité, il perd tout. Encore un peu plus dépendant de sa petite boîte miracle à qui il demande déjà son chemin, le choix de son programme musical et s’il doit ouvrir son parapluie, l’appli-miracle le fera se croire ornithologue quand elle aura juste contribué à en faire un peu plus un pousse-bouton. Et sous les dehors des meilleures intentions, elle l’aura éloigné de la rencontre avec la vie qu’est, en l’occurrence, l’observation naturaliste. Un écran, un mur de plus entre lui et l’émerveillement, entre lui et la vie sensible.

 

Et si vous preniez le bon temps ?

Il y a des matins vraiment gris. Par exemple celui où l’autoradio vous donne le choix entre Gilbert Collard, Daniel Cohn-Bendit et Florian Philippot. Normalement, vous en sortez les reins cassés pour la semaine.

Un antidote ? Couper la radio et regarder un peu autour de nous. Le printemps arrive.

Ici, on trépigne. Il y a six mois que nous sommes cloîtrés dans nos bureaux, à de rares prospections hivernales près, à pianoter des rapports sous la terne lueur d’une ampoule basse conso maussade, assis sur des chaises de récup’. On regarde par la fenêtre, on consulte la base de données, la nôtre et celle de nos voisins : le premier Milan noir a été vu ! Revoilà les oedicnèmes ! Dans le Sud ils ont la première hirondelle !

Le premier quoi ? Revoilà les quoi ?

Allons, je suis presque sûr que vous en avez près de chez vous. Enfin, je ne peux pas vous le garantir, surtout pour l’Oedicnème (ce bizarre petit échassier des champs et des steppes), mais cela vaut le coup de vérifier (pour cela, rendez-vous ici et de là, sur le portail Visionature de votre région ou département, et cherchez ensuite la rubrique Biodiversité des communes). Sinon ? Et bien tout l’intérêt de cette période, c’est qu’il y a du nouveau tous les jours du côté de la Nature, et du nouveau facile à voir.

Rien à voir chez vous ? Vous êtes en ville ? Et alors ?

Tenez : ne me dites pas que vous n’entendez pas près de chez vous, le matin, le chant du Merle noir. (Pour ce lien, comme le suivant, WordPress ne me permet pas de proposer directement le fichier son. Cliquez sur le lien pour accéder à la page de l’espèce. Ensuite, cherchez un enregistrement noté « Song » – chant – et non « Call » – cri.)

C’est vrai que vous avez pu l’entendre il y a déjà quelque temps. Le Merle noir chante parfois à des dates tout à fait incongrues, genre le premier janvier. Ce qui casse un peu le glamour du premier-chant-de-l’année-signe-du-printemps. Mais c’est mi-février que les chants commencent à s’élever de tous côtés : ils ne cesseront plus guère avant juillet. Si vous avez un peu plus de chance, vous aurez croisé dans un jardin ou un petit bois la Fauvette à tête noire, qui va nous accompagner jusqu’en juillet. Et sur le toit vous allez bientôt retrouver le Rougequeue noir.

Rougequeue noir nicheur ! CF

Rougequeue noir mâle

Prenez donc l’habitude de chercher, tous les jours, ce que la vie sauvage vous offre de nouveau : le premier chant de tel oiseau, la première ouverture du bourgeon de tel arbre, la première observation d’une abeille, d’un bourdon, d’un papillon. Notez-le sur un calendrier. Vous allez non seulement vous réaccorder au rythme des saisons, mais affûter votre regard et remarquer toujours plus de ces petits événements de la Nature auxquels vous ne prêtiez pas attention. Et plus vous les remarquerez, plus vous serez calé sur le rythme du vivant, et ainsi de suite.

Vous allez me dire que vous avez autre chose à faire. Que c’est bien gentil mais qu’il y a des choses plus graves. Des élections, la dette publique, l’emploi, le terrorisme et tout ça. Que tout de même « nous sommes embarqués dans une escalade de l’horreur »  comme l’explique Dany-Robert Dufour dans une glaçante interview au Comptoir. Et que les petits oiseaux, et bien on verra après.

Je prends le risque de le dire : erreur.

Ce que je vous propose peut servir la désescalade. Nous pouvons en témoigner. En tout cas, vous n’avez pas grand-chose à perdre.

Hier, nous l’avons testé. Une virée en forêt, même pas très longue – un peu plus de deux heures. L’avantage de la forêt en mars, c’est que la faune y est très active et la flore encore somnolente. Les pics, roitelets, mésanges et sittelles batifolent de tous côtés, sans feuillage pour nous les dérober. C’est le moment d’observer ce qui nous reste d’habitude caché : les parades, les transports de brindilles et de duvets qui signent sans équivoque la nidification qui se prépare. Un étang, ou plutôt une grande mare, servait aux ébats de dizaines de Crapauds communs. Malgré leur nom, c’est un spectacle devenu rare. Les Amphibiens sont parmi les groupes fauniques les plus menacés. Malheur à nous s’ils disparaissent. Mais pour une fois l’émerveillement l’emporte. L’horloge de la vie dévoile ses rouages.

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Roitelet à triple bandeau (J. Lacruz, Wikimedia)

Ce n’est pas seulement instructif pour un curieux de biologie ou poétique pour un rêveur. C’est une autre réalité, sous notre agitation humaine, qui se manifeste. Elle nous préexistait et survit encore, un peu, sous les couches de béton et de fer. Son rythme est celui de l’immuable (à notre échelle) cycle des saisons. Cyclique et en perpétuel changement ; luxuriante et fragile ; complexe, enchevêtrée, surprenante, sans cesse à découvrir ; non pas inépuisable, comme on l’a trop cru, mais toujours gratuite. Telle est cette réalité, qui s’épanouit à nos côtés, en cette montée vers Pâques. Et notre vie dépend de la sienne.

Renouer le lien avec cette réalité, c’est reprendre pied. C’est bien plus que « se détendre » ou « déconnecter un peu ». C’est se reconnecter au bon réseau. Se réenraciner – ouh, le vilain réactionnaire ! – dans le temps. Notre « rythme » frénétique n’a pas plus à voir avec le temps que l’eau d’une conduite forcée avec un ruisseau. Ce n’est pas une pulsation, rien qu’une fuite, aplatis sur une bûche emportée par un courant fou – terrorisés, mais pas un geste pour freiner ! il ne faut surtout pas rester en arrière – tant pis si on ne sait pas où on va. Il s’agit donc, ici, d’autre chose.

Nous avons beau courir, le temps ne s’accélère pas, et ne ralentit pas non plus d’ailleurs. Il est, il bat, perceptible sous le béton comme les artères sous la peau. Il est tout à la fois en nous et hors de nous. Pas étonnant que s’y regreffer nous apaise.

C’est faire couler ce ruisseau à travers son corps. Cela vivifie et assainit.

Je parlais de stopper la désescalade.

Comparez, comparez donc votre état, votre tension nerveuse et même artérielle, entre un quart d’heure sur Twitter et trois minutes à contempler le merle chanteur ou la primevère dans l’herbe. Notre regard sur le monde en est changé, lui aussi. Où est l’essentiel ? Où est « la défense de la vie » ? Bien loin de qui ne veut pas entendre le merle ni voir la primevère. Il entendra encore moins la brise légère de l’Horeb. Ni son temps ni son lieu ne sont celui de la vie. Ce n’est pas lui non plus qui sauvera la paix.

Celui par contre qui sait regarder la vie, et regarder la vie prendre son temps, n’acceptera pas qu’on la déchire. Ni dans le chaton de saule, ni dans la ponte de crapaud, ni dans l’aile de l’hirondelle, ni dans le regard de son frère malmené par la vie. Et c’est le même Esprit qui ouvrira son regard et ses mains.

La vie naît et se dévoile en son temps. Le nôtre est crucifié sur la machine. Mais nous, nous pouvons encore descendre de cette croix où nous n’avions rien à faire, où nous n’avons rien à sauver, juste à mourir.