Chronique de terrain n°17 – Utilités

Matinée chargée… En fait, vous aurez même droit aujourd’hui à deux en une !

Ce matin, STOC au sud de la ville. Cinq points en rive gauche du Rhône, cinq points en rive droite et rien de bien passionnant. Les conditions étaient bonnes, j’étais sur place au lever du soleil… Est-ce à cause de la fraîcheur matinale ? Les oiseaux peinaient à se mettre en route. J’espérais le Rougequeue à front blanc – je n’en ai eu qu’un. La Huppe : zéro. Les gros arbres sont pourtant toujours là. Deux roitelets, de rares Mésanges noires. Bref, les forestiers, dans ce joli quartier très arboré, m’ont fait faux bond. J’ai dû me contenter de quelques banalités.

A Gerland, il semble que l’Hirondelle de fenêtre ait définitivement disparu. Il est vrai que presque tous les bâtiments qui l’accueillaient ont été rasés. Sur les autres, on ne voit que l’auréole grisâtre laissée par des nids détruits depuis longtemps. De manière générale, l’espèce est en train de quitter Lyon, définitivement. Nous ne parvenons pas à sauver les colonies lors de travaux. Malgré nos tentatives, nos poses de nichoirs, elles ne se réinstallent pas. Il semble que les populations ne soient pas assez dynamiques pour surmonter ces mauvaises passes.

La recette est pourtant éprouvée. Soit un bâtiment occupé par des nids d’Hirondelles, et nécessitant rénovation. L’espèce est protégée, menacée : que faire ?

On commence par ôter les nids, en hiver bien sûr, quand ils sont vides. Et on les remplace par des nichoirs, posés le plus près possible et avec une exposition aussi proche que possible. Ces nichoirs sont des imitations de nids naturels, construits en béton de bois. Ensuite, si les travaux ne doivent pas commencer de suite, on rend inaccessibles par des bâches ou des filets l’emplacement des nids retirés. Il ne s’agirait pas que les oiseaux se mettent à rebâtir précisément là où l’on doit procéder aux travaux.

De la sorte, les Hirondelles sont empêchées de nicher sur la bâtisse à rénover, mais grâce aux nichoirs, elles peuvent rester « sur zone » en s’épargnant le coût de la construction ou de la rénovation des nids. Car, oui, cela a un coût ; un coût énergétique bien sûr : imaginez le travail que représente la construction de ces échauguettes d’argile, pastille après pastille, avec juste un bec minuscule en guise tout à la fois de pelle, de toupie à béton et de truelle ! Ajoutez-y qu’en ville, trouver de la boue, de la bonne boue homologuée nid d’hirondelle devient un véritable défi… Bref, le nichoir est un pied à l’étrier indispensable.

Nichoirs_DELURB

Nichoirs pour Hirondelles de fenêtre, avec leur planchette anti-salissures

Ainsi, l’année des travaux, si tout va bien, une nidification a tout de même lieu dans le secteur. La colonie reste fixée, et dès l’année prochaine, elle pourra recoloniser son ancien domaine.

Bien sûr, toute la démarche doit s’effectuer avec l’appui de connaisseurs, qui sauront déterminer le nombre et l’emplacement des nichoirs, et le tout être validé par les services de l’Etat. Car il s’agit d’une destruction intentionnelle de nids d’espèce protégée. La loi garantit aux citoyens que le premier pékin venu ne peut détruire ainsi le patrimoine commun. Pas question, donc, de jouer à ça chez vous, en douce.

Voilà, on fait tout cela et normalement, ça marche.

A condition que les oiseaux reviennent, et qu’ils trouvent assez d’insectes volants à proximité, que le printemps ne soit pas trop pourri, que…

Moyennant quoi, de plus en plus souvent, cela ne marche pas et la colonie est perdue à jamais.

On tâche désormais d’augmenter encore les chances de réussite en adjoignant aux nichoirs un « système de repasse » – un petit haut-parleur à batterie, ou mieux, solaire, qui diffuse en avril des cris d’hirondelles pour attirer les migrateurs. Il semble que les retours d’expérience soient bons. Mais vous voyez la complexité de l’ensemble.

Nous n’avons pas le choix : les populations d’hirondelles sont si fragiles qu’on ne peut plus se permettre de perdre les grosses colonies comme cela.

Dix heures. Me voici cette fois-ci en banlieue, au pied d’un haut pylône, pour une « surveillance Pèlerin ». De quoi s’agit-il ?

Le Faucon pèlerin fait partie des rares espèces qui se portent mieux qu’il y a trente ans. Certainement pas par hasard : il a fait l’objet d’un effort de protection gigantesque, alors qu’il avait pratiquement disparu d’Europe moyenne sous les coups de la chasse et du DDT. C’était l’époque où le lait des femmes françaises contenait tant de résidus toxiques qu’il aurait été classé impropre à la consommation si l’on avait voulu le vendre… Interdiction de certains pesticides, surveillance des nids, récupération-soins-relâcher de poussins faméliques voués à la mort, tout cela a permis aux populations de se refaire la cerise et recoloniser le gros de leurs territoires perdus. Mais au bout du compte, cela ne représente jamais que 1400 à 1500 couples. Trois mille oiseaux sur cinquante-cinq millions d’hectares…

Dans la région, ayant occupé la plupart des falaises – sauf celles occupées par les Hiboux grands-ducs, qui sont leurs prédateurs – les Pèlerins tendent, timidement, à s’installer en ville. La table y est servie en abondance de merles, d’étourneaux et de pigeons ; reste à trouver une corniche du pauvre sur ces curieuses falaises faites de main d’homme. Et voilà un couple sur une grosse antenne de communications. L’ennui, c’est l’envol des jeunes. Ils sont plutôt patauds et leur sortie du nid ressemble plus à une chute contrôlée qu’à un essor majestueux. Imaginez un gros poulet fouettant l’air de ces deux machins pleins de plumes que la Nature lui a vissés sur le dos, perché sur sa plateforme, et plaf ! voilà qu’il perd l’équilibre.

Lorsqu’il dégringole d’un nid installé sur une belle et bonne falaise, pas de problème : il y aura toujours une vire, un saillant pour le recevoir quelques étages plus bas. En ville, c’est une autre affaire, et l’aspirant prédateur risque fort d’échouer piteusement au sol, à la merci du premier chat ou malandrin venu. D’où la nécessité impérieuse d’organiser une surveillance permanente à la saison des envols, pour récupérer ces maladroits et les replacer en hauteur. Une fois, deux fois, cinq fois…

JeunePelerin

Un jeune Faucon pèlerin récupéré au sol et replacé sur un toit

Cette année, nous avons de la chance, et pour l’heure, les trois poussins que nous suivons ont réussi seuls leur premier envol. Ils ont sauté, ont échoué sur un toit en contrebas, et presque immédiatement réussi à redécoller, à prendre de l’altitude par leurs propres moyens. Pour eux, c’est gagné. Du moins, notre responsabilité s’arrête là. Ils passeront quelques semaines encore sous la dépendance des adultes, à parfaire leur technique de chasse, avant la dispersion définitive.

Évidemment on n’emporte pas son bouquin pendant ces veilles interminables : surtout quand on est seul, il s’agit de ne pas quitter la lucarne des yeux pendant trois heures. Ce n’est donc pas là que j’ai terminé la lecture du « Travail invisible » (de Pierre-Yves Gomez), mais difficile de ne pas y repenser tandis qu’on rumine, face au pylône dans lequel les poussins dorment. De quoi prolonger un peu la réflexion entamée à l’épisode 11.

Un vrai travail, cela doit être utile aux autres, lit-on dans le témoignage qui conclut ce livre. Suis-je utile, à veiller au grain, ou plutôt au pèlerin, au pied d’un immeuble ? Je ne crée pas de richesse (financière) ni d’emplois. La plupart de mes concitoyens sont totalement indifférents à la survie en France de l’espèce Faucon pèlerin, que d’ailleurs ils ne voient pas, lors même qu’elle évolue au-dessus de leur tête.

Je le crois utile, évidemment, sinon je ne le ferais pas. Vous avez sûrement remarqué que ma saison de terrain consiste assez rarement à prospecter les recoins verts du département ; je me retrouve plus souvent sur des sites assez peu pittoresques. Encore ne voyez-vous là que la saison de terrain, le cœur de l’activité certes, là où naît la vocation d’un tel métier, mais je n’y passe, grosso modo, qu’un tiers de mon temps de travail annuel. A peine. Tous les matins de mi-mars à mi-juin, quelques autres demi-journées éparses ; le reste est consacré à l’analyse, à la rédaction, aux dossiers de protection, à la coordination des réseaux de bénévoles, aux bases de données. Bref, ce métier n’est pas une bucolique sinécure au point qu’on choisisse de l’exercer juste pour ça. C’est un métier que l’on fait avec plaisir, bien sûr, voire, parfois, avec bonheur ; mais c’est bien un travail, et pas du tout une espèce de loisir rémunéré ; même si c’est une passion, c’est aussi un service. Bien sûr, on y vient parce qu’on aime observer la Nature et qu’on veut que cela puisse durer ; mais ce serait bien réducteur d’en conclure qu’on ne l’exerce que pour soi.

À cause de nous, des milliers d’espèces ne rendront plus gloire à Dieu par leur existence et ne pourront plus nous communiquer leur propre message. Nous n’en avons pas le droit.

(Laudato Si, point 33)

En tout cas, même si tout le monde s’en f… lorsqu’un jeune Faucon pèlerin a réussi son envol, je me sens heureux, pas seulement par émerveillement personnel, un brin égoïste, d’assister à ses cabrioles, mais aussi d’avoir participé à le donner à la Nature de l’an 2016, à l’avifaune de la ville, à mes concitoyens. Et je voudrais, souvent, lorsque je l’aperçois perché sur son antenne, leur dire : regardez ! mais regardez ! c’est un Faucon pèlerin. Vous savez, l’oiseau-bombe dont vous avez lu avec stupeur et ravissement qu’il faisait du 300 à l’heure ? et bien il y en a un là, au-dessus de votre tête, au-dessus de notre parcours quotidien arpenté les épaules voûtées et l’œil sombre.

De même, je suis heureux d’avoir découvert ce Petit-duc dans la Loire (c’était l’épisode 14), où il n’était pas connu. Non pas fier – puisqu’il s’agit d’une découverte fortuite – mais juste content d’avoir ainsi pu révéler sa présence aux collègues qui, du coup, pourront veiller sur lui en quelque sorte, prendre soin de cette part de patrimoine vivant commun. Vu les menaces qui pèsent sur la biodiversité, il est sage de la connaître aussi finement que possible. Cela figure même dans la Doctrine sociale de l’Eglise, au point 42 de Laudato Si, bien entendu.

« Produire » de la conservation de la biodiversité. Travail invisible, dont d’aucuns croient, d’ailleurs, qu’il s’accomplit tout seul, sans savoir quels yeux ont veillé dans l’ombre, quelles mains ont travaillé pour que l’oiseau soit encore là à chanter ce matin.
C’est notre façon, dans ce métier, de « produire » quelque chose qu’à défaut de consensus sociétal, nous croyons utile aux autres.

Publicités

Chronique de terrain n°14 – Le (petit) duc de Saint Jodard

La semaine dernière, la pluie m’a empêché de travailler. Sur le terrain, je veux dire. Elle sabote mon investissement productif et cherche à me démoraliser. J’envisage le recours à un texte de loi, voire au 49.3 car il est intolérable qu’avec les impôts qu’on paie et à l’heure de l’innovation et du numérique, le tonneau du ciel se mette en perce de la sorte pour contrarier la productivité des honnêtes gens.

Mercredi dernier, j’ai tenté un STOC. Un point – il fait gris, dites donc. Un second, ça s’assombrit… À trois, les premières gouttes, et les points quatre et cinq (sur dix) se sont déroulés sous l’abadée d’eau, la radée, sur un merle transi, ô le chant de la pluie. Ne restait qu’à jeter l’éponge (certes) et rentrer au sec.

Si d’aventure vous découvriez aujourd’hui ce blog, et vous étonniez de voir ce soi-disant mec de terrain en sucre rentrer dans sa boîte aux premières gouttes, n’en faites rien. Ce n’est pas moi le problème, mais les oiseaux : sous la pluie (ou par grand vent), ils sont à la fois moins actifs et moins détectables. Une prospection réalisée dans de telles conditions raterait donc l’essentiel (par exemple, ce jour-là au point cinq, je n’avais que trois espèces au lieu de la dizaine envisageable) et ne serait absolument pas comparable aux autres, réalisées par temps sec et calme. Ce qui ôterait toute validité scientifique à l’affaire.

Qu’à cela ne tienne ; je vais, au lieu de cela, vous partager une autre petite histoire de terrain. Une histoire de hiboux et de Saint Sacrement.

Le week-end précédent, nous avions trouvé refuge, avec quelques amis, dans un prieuré de la région. Le paysage alentour est aimablement rural, dominé par la prairie permanente et l’élevage bovin. De grosses fermes parsèment le plateau entaillé par la Loire. A l’ouest, la lourde échine du Haut-Forez barre l’horizon ; à l’est, les monts de Tarare, dits ici les montagnes du Matin, étirent leurs plus modestes ondulations, le point culminant de chacun des massifs se signalant par une antenne qui a le mérite d’offrir un point de repère. On peut espérer ici des milieux plutôt préservés, bien que les haies se soient raréfiées. Comme partout, on a subventionné leur arrachage, puis leur replantation, qui n’a guère eu lieu. La haie, c’était vieillot et pénible à entretenir ! Mais les vaches sont restées, et leur besoin d’abri, de feuilles plus goûtues aussi… Il subsiste donc un squelette de bocage.

Les bourgs somnolent. Il y a beau temps que le tissage à domicile a disparu. Les commerces ont trop souvent fermé. Reste ici le prieuré.

Naturellement, bien que n’étant pas au travail ni même dans mon département, j’ai chaussé les jumelles et emprunté une à une les petites routes qui rayonnent dans la campagne. Enfin, prospecter ! Un terroir inconnu (de ma pomme !), rural, herbager. A l’aventure !

Bien sûr, il y avait ce fichu vent. Mais est-ce lui seul qui explique l’absence de Fauvettes grisettes, de Tariers pâtres et de Pies-grièches écorcheurs ? Peut-être, mais en-dehors de mes propres prospections, la base locale manque réellement de données sur ces espèces du bocage dans le coin. Il est vrai que ce sud Roannais souffre d’un certain déficit de prospection.

En tout cas, hormis merles, rossignols, Fauvettes à tête noire et fringilles des jardins (Verdiers, Serins cinis, Chardonnerets…) et le ballet de Milans noirs au-dessus des gorges, la liste est bien modeste.

Je repère tout de même des jeunes Faucons crécerelles tout près de l’envol à la lucarne d’une grange. Plus loin, c’est un adulte qui jaillit d’un peuplier et monte alarmer un Circaète de passage qui plane haut dans le ciel. Pour tout dire, il est invisible à l’œil nu et je ne l’aurais pas repéré si le Crécerelle ne m’y avait pas mené.

Quatre Hirondelles rustiques virevoltent autour d’une vieille dépendance agricole et finissent par s’y engouffrer : à n’en douter pas, les nids sont là. Voici quelques Bruants zizis, le chant à peine perceptible d’une Huppe, une Alouette lulu. C’est maigre pour le cortège du bocage et pour celui des espèces des milieux bien ensoleillés : le défilé des thermophiles est resté bien spartiate !
Dans le bourg, une douzaine d’Hirondelles de fenêtre en sont encore au tout début de la construction des nids. Les passages pluvieux d’avril ont dû retarder leur installation. Je vois peu d’anciens nids, en revanche ; les locaux auraient-ils la mauvaise (et illégale) idée de les détruire ?

Alouette lulu

Alouette lulu

Le soir tombe. A la nuit noire, je sors dans la cour du prieuré dans l’espoir d’entendre un Rapace nocturne quelconque. A peine la porte ouverte j’entends un son étrange, régulier, droit devant moi dans l’un des deux gigantesques séquoias : « Tiou… tiou… tiou… tiou… »

Pas de doute, un Hibou petit-duc chante, là, juste devant moi.

C’est une bête étrange que le Petit-duc scops (son nom officiel). D’abord, il est à peine plus gros qu’un étourneau. Ensuite, contrairement à ses nobles confrères, il se nourrit presque exclusivement d’insectes, principalement des grandes sauterelles, espèces volontiers nocturnes. Il s’ensuit que le Petit-duc est intégralement migrateur : impossible de survivre en hiver sous nos latitudes avec un régime comme le sien. Avant la fin de l’été, il reprend donc la direction de l’Afrique subsaharienne, et ne nous revient qu’en mars ou avril.

Assez commun dans le Midi et un grand quart sud-ouest, rare ailleurs, ici dans la Loire, il n’était pas connu si loin au nord : cette découverte complètement fortuite est d’importance !
Je commence par m’escrimer vainement à tâcher de le voir. Je finis par y parvenir. Disons l’apercevoir. Il s’envole. Rejoint un vieux mûrier creux qui lui offre peut-être bien le gîte. Un second chanteur lui répond alors : ce n’est pas un oiseau isolé, mais au moins deux mâles cantonnés !
C’est la première fois que j’ai l’occasion de voir cette espèce. C’était donc ce qu’en langage ornitho, on appelle une coche. Toutes mes autres rencontres avec elle s’étaient bornées au contact auditif. Et pour tout dire, en réalité, il m’a fallu trois jours, enfin trois soirs pour réussir. Ça vous fait rire ?
Et bien essayez.

Cette traque un peu égoïste, et l’aspect purement scientifique aussi, m’ont fait perdre de vue le principal. Enfin, l’autre moitié du principal. Il aura fallu le troisième soir pour cela. L’après-midi, passé Vêpres, nous avions pris un temps d’adoration. D’ordinaire, je ne suis pas très versé dans la chose, mais cette fois-ci, cela ne m’a pas laissé indifférent, ce temps entre Ciel et terre où Dieu est présent, là devant nous, dans un disque de couleur crème. Sans bruit, sans tapage, simplement là.

Le soir, lorsqu’enfin j’ai pu faire taire l’excitation de la traque et de la coche enfin faite, il est resté l’essentiel. Le Petit-duc qui continuait à égrener ses perles, là-bas. Les deux Chouettes effraies qui comme chaque soir, sont venues, fantomatiques, survoler la cour, parfois chuinter un coup vers le chanteur avant de repartir en silence vers les prés qui entourent le petit bourg. Le ciel, Jupiter scintillant au zénith.
Contemplation d’un monde vivant.

Effraie, Petit-duc, tout cela – pour une fois ! – c’est bon signe. C’est le paysage encore suffisamment protégé, le milieu assez riche, presque indemne de poisons. Le sachant, observer ces espèces, c’est comprendre cette chance, rare, fragile.

Il m’est venu en tête l’image d’une grande hostie rompue en deux moitiés, l’une du Ciel et l’autre, celle de la terre, faite ce soir de la présence de ces quelques Rapaces nocturnes. Complétude.

« Dieu vit tout ce qu’il avait fait : c’était très bon. »

donnees_stjodard_avril16

Chronique d’une saison de terrain – 11 Entre deux passages

Voilà, voilà. Cette première phase est terminée. J’étais absent quelques jours, vous avez compris. Je profite, quand c’est possible, de cette semaine pivot entre les premiers passages et les seconds pour me changer un peu les idées.
En réalité d’ailleurs, je n’ai pas assuré la chronique tous les jours. En avril, je n’ai eu que deux jours sans terrain, dont l’un pour cause de forte pluie. Pourquoi ne pas sortir sous la pluie, me direz-vous ? Les naturalistes seraient-ils en sucre ?
Point, point, mais tout simplement, l’activité des oiseaux est moindre et leur détectabilité aussi. Même chose, en plus frustrant, par grand vent. Des prospections effectuées dans de telles conditions ne seraient pas comparables aux autres. Donc, on évite.

Je ne vous ai donc pas parlé de certains passages sur tel parc ou telle carrière. Cela m’aurait permis d’évoquer le passage migratoire exceptionnel de Pouillots de Bonelli que nous avons connu dans le Rhône ce printemps. Et surtout de vitupérer contre un « parc boisé » qui n’est rien de plus que du gazon planté de pins d’ornement, ce qui engendre une avifaune d’une homogénéité désespérante d’un bout à l’autre du long parcours. Cette sortie m’avait tout de même donné l’occasion de quelques « belles obs » d’espèces communes, comme le Pic épeiche. C’est toujours beau, un Pic, et on n’a pas tant que cela l’occasion de les voir de près. J’ai noté, et mes collègues aussi, une forte présence du Roitelet à triple bandeau, sur ce parc, mais aussi un peu partout. Attentifs comme je vous connais, vous n’avez pu manquer de noter que son nom revenait dans presque toutes mes notes. Le Grimpereau des jardins, lui aussi, semble prospérer cette année. Peut-être grâce à l’hiver doux.

Deux passages ? Petit « discours sur la méthode »…

Sur certains sites, j’en suis déjà au second passage. Tout dépend des espèces à enjeux que l’on souhaite découvrir, et de la chronologie de leur reproduction, et aussi des moyens mis par le partenaire dans la convention qui couvre cette action. Pour bien comprendre l’esprit, l’essentiel est de se dire que pour quantifier d’une manière acceptable les populations d’oiseaux nicheurs sur un site, quel qu’en soit la taille, deux passages sont un minimum. Le minimum qui permet d’avoir un tableau général ou un indice exploitable à large échelle géographique (cas du STOC-EPS). En effet, il ne suffit pas d’observer un oiseau, une fois, même en train de chanter, pour en déduire ce qu’il fait là. De nombreuses espèces migratrices ont la mauvaise habitude de chanter en halte migratoire, autrement dit de faire semblant de défendre un territoire alors qu’ils vont aller se reproduire à cinquante ou même à deux mille kilomètres. Tous les ans, les Pouillots fitis nous font le coup. C’est au second passage qu’on s’aperçoit que tous ont décarré et que non, il ne fallait pas les noter « nicheurs possibles ». Il en sera de même des Pouillots de Bonelli. Cas extrême : une Rousserolle effarvatte, espèce des marais, a été notée chanteuse deux ans de suite dans le petit bouquet de bambous, aujourd’hui disparu, planté rue Garibaldi, entre le parking des Halles et l’auditorium de Lyon… On imagine cette triple andouille revenant du fin fond de l’Afrique pour se laisser leurrer deux ans de suite par ces roseaux en carton-pâte.
Mais le fin du fin, pour ma part, reste une observation de Chevaliers culblancs alarmant sur Héron au bord de l’Atlantique en plein mois de juin.

Mais de quoi il parle ?

Le Chevalier culblanc est un petit échassier qui ressemble beaucoup au Guignette (voir chronique 7) et qu’on peut observer surtout entre août et avril, mais des individus traînent toute l’année. Sauf que contrairement au Guignette qui se reproduit en France, il niche aux confins de la taïga et de la toundra, au-delà du cercle polaire. C’est l’un des chevaliers les plus nordiques.
Alors voir un couple défendre un territoire en tombant sur le dos d’un malheureux héron de passage, le tout en pleine saison de reproduction, mais dans un marais littoral charentais, on se pose des questions !
Nidification isolée historique ? Nenni… Aucune réobservation… Sans doute un couple ayant échoué de manière précoce dans sa nidification, tout là-haut sur les bords de l’Océan glacial, et redescendu rapidement sous nos latitudes, le bref été arctique ne permettant absolument pas une seconde tentative… Le tout avec un niveau d’hormones encore élevé déclenchant ce comportement aberrant.
Plus subtil : parmi les espèces susceptibles de chanter en migration, on en trouve, comme le Rossignol, dont certains vont rester, et d’autres repartir ! Alors quand, dans une friche d’une poignée d’hectares, vous dénombrez un matin d’avril dix Rossignols chanteurs, suite à une arrivée nocturne de migrateurs, vous pouvez deviner qu’une bonne part ne va pas rester – le territoire d’un couple de Rossignols n’est pas grand, mais là c’est tout de même trop de monde sur peu d’espace. Mais combien vont nicher ? Quatre ? Deux ? Aucun ?
Il n’y aura que le ou les passages ultérieurs pour le dire.

Voilà une difficulté classique du terrain et le pourquoi des passages multiples sur un même site, dans un même printemps. Encore n’ai-je même pas abordé le risque, en un seul passage, de rater des espèces, notamment les plus rares…
Vous pouvez aisément en déduire ce qu’il faut penser d’études d’impact qui, pour la partie oiseaux, se cantonnent à un passage en juin. J’ai même vu le cas (horresco referens) d’un passage unique en… septembre.
Et c’est là que les associations ont le devoir de monter au créneau et dénoncer l’imposture : ce n’est que défense la plus élémentaire de l’honnêteté et de la rigueur scientifique, au service de la connaissance du patrimoine commun, d’ailleurs en pleine conformité avec ces points de Laudato Si :

182. La prévision de l’impact sur l’environnement des initiatives et des projets requiert des processus politiques transparents et soumis au dialogue, alors que la corruption, qui cache le véritable impact environnemental d’un projet en échange de faveurs, conduit habituellement à des accords fallacieux au sujet desquels on évite information et large débat.

183. Une étude de l’impact sur l’environnement ne devrait pas être postérieure à l’élaboration d’un projet de production ou d’une quelconque politique, plan ou programme à réaliser. Il faut qu’elle soit insérée dès le début, et élaborée de manière interdisciplinaire, transparente et indépendante de toute pression économique ou politique. (…)

184. Quand d’éventuels risques pour l’environnement, qui affectent le bien commun, présent et futur, apparaissent, cette situation exige que « les décisions soient fondées sur une confrontation entre les risques et les bénéfices envisageables pour tout choix alternatif possible ».131 Cela vaut surtout si un projet peut entraîner un accroissement de l’utilisation des ressources naturelles, des émissions ou des rejets, de la production de déchets, ou une modification significative du paysage, de l’habitat des espèces protégées, ou d’un espace public.

En d’autres termes, dans le cas de la biodiversité, la fiabilité, la rigueur, l’honnêteté au service du bien commun doivent être nos guides systématiques pour définir, en tout premier lieu, le protocole. Le choix de la méthodologie pour évaluer la richesse biologique d’un espace géographique – y compris le recours aux données existantes, dont l’essentiel a été produit par les associations – en dit long, très long, sur la rigueur et l’honnêteté, la transparence, le souci du bien commun qui préside à un projet pour le territoire en question. En particulier lorsque le projet est peu ou prou défendu par des politiques, censés n’avoir que le bien commun en tête. Lorsqu’on ne veut pas vraiment mesurer la température, on se contente de tremper le thermomètre à la va-vite. Voilà donc un critère qui peut avoir son intérêt, avant que de désigner qui, dans l’affaire, se comporte en « idéologue ».

Suite la semaine prochaine, avec en bonus deux « premiers passages » sur de très beaux carrés ruraux… retardés, à cause d’hésitations politiques sur la pertinence de bien connaître la biodiversité ordinaire de notre région.
Vous savez, celle qui a perdu plus de 400 millions d’oiseaux en quarante ans…

Chronique d’une saison de terrain – 10 Printemps sur le plateau

Enfin, la campagne !
Ou presque. C’est le « plateau mornantais ». Un terme qui, bizarrement, ne parle à personne sauf aux locaux et aux naturalistes. Nous sommes donc près de Mornant, à une trentaine de kilomètres au sud-ouest de Lyon, sur ce qu’on appelle un « plateau cultivé ». L’altitude est de trois à quatre cents mètres, au-dessus du Rhône à l’est et du Gier au sud. Le paysage est marqué par l’agriculture : prés, petits champs, vieilles fermes. On y trouve aussi d’étonnantes landes poussées sur le maigre sol d’où émergent des chicots rocheux. Une biodiversité sans grand équivalent à moins de 50 kilomètres de Lyon.
Et de plus en plus, poussant leurs tentacules du nord vers le sud, les sinistres ZAC et leurs mornes hangars.

Le temps est splendide, mais il y a du vent. Un vent à vider la mer Rouge s’il venait de l’est. Il vient du nord et ce n’est pas mieux. Rien de plus frustrant pour l’ornithologue. Un magnifique ciel bleu qui appelle sur le terrain, et paf, ce grand dépendeur d’andouilles de zef qui gomme les chants des oiseaux et les incite eux-mêmes à se tapir à l’abri des buissons. On ne voit rien, on n’entend rien et on n’a même pas l’excuse de trombes d’eau pour rester sous sa couette.

Les premiers points – car il s’agit encore d’un STOC – m’amènent dans ces landes. Je ne trouve pas la Fauvette mélanocéphale, cet OVNI méditerranéen dont une petite population existe justement sur ce plateau. Mais au milieu d’un chorus de Fauvettes grisettes, j’entends – et je vois même – ma première Tourterelle des bois de l’année, avec son dos maillé et son plumage presque violet. Malgré son nom, c’est un oiseau des haies et du bocage, « de milieux semi-ouverts », et presque chaque année, je la contacte ici. Les Rossignols sont aussi de la fête, à tel point qu’il y en a bien plus sur chaque point qu’il ne peut en nicher : sans doute une tombée de migrateurs.

Tourterelle des bois

Tourterelle des bois

Cette lande offre au cœur de pays si anthropisés, si marqués par l’emprise de l’homme, un prodige de diversité. Des genêts hirsutes, des rocs affleurant, des fauvettes extraordinaires, et nous ne sommes pas au fin fond des Causses mais à deux pas de la grande ville.

Rassurez-vous, amis de l’ordre et de la civilisation : d’ici trois ans, il n’en restera rien, sous l’épais tapis d’une autoroute destinée à jeter avec un gain estimé à trois minutes (sur 60 km) un flot supplémentaire d’automobilistes dans le même goulet d’étranglement où ils achèvent actuellement leur périple, du côté de Solaize. Ainsi va « le progrès ».

Mais près de la vieille ferme du point 1, un cri étrange m’a retenu. « Houp, houp houp houp »… Un chien ? Non, c’est bien une Huppe, qui a décidé, allez savoir pourquoi, de donner quatre notes à sa phrase de chant qui en compte d’ordinaire trois ! Je la trouve même facilement ; elle me présente son dos bariolé noir et blanc, et tourne sa tête orangée pour chanter. Upupa epops, ordre des upupiformes, famille des upupidés, ça ne s’invente pas. Ses proches cousins sont des espèces tropicales. Elle nichera, je l’espère, sous quelque vieille tuile romaine soulevée, ou dans un saule têtard.

Sur le point trois, à l’abri du vent dans un vallon, quelques cris grinçants et doux attirent mon attention. Dans un chêne pas encore débarrassé de ses feuilles d’automne, deux Faucons crécerelles ont retrouvé le vieux nid de corneille qui déjà l’année dernière avait accueilli leur nichée. Roux sur le roux des feuilles. Bref temps de contemplation.

« Est-ce avec ton discernement que le faucon prend son vol, qu’il déploie ses ailes vers le sud ? » (Jb 39, 26)

Le Bruant zizi pousse la ritournelle qui lui a donné son nom. J’aime les bruants, famille de granivores presque tous joliment colorés, et signes aussi – « indicateurs » – de campagne plutôt préservée. Encore celui-ci est-il une espèce très commune, sauf au nord de Paris et en altitude.

Aux points suivants, à flanc de coteau, je retrouve malheureusement le vent et ne détecte pas grand-chose, hormis les oiseaux les plus proches. Aléas du protocole. Des Fauvettes grisettes presque partout dans les haies. Une ou deux Alouettes dans les secteurs de champs ouverts, car l’Alouette des champs, comme son nom l’indique, aime les espaces bien dégagés. Des mésanges, des merles, des Fauvettes à tête noire, ces espèces généralistes – vous commencez à les connaître – au moindre bosquet. Un cri d’Oedicnème ! Un seul. Cet étrange petit échassier au gros œil rêveur hante les chaumes et les labours du plateau, mais on le trouve jusqu’aux portes de la ville. Un drôle d’animal, vraiment, si apte à se dissimuler – si cryptique – qu’il a beau être encore assez répandu dans les champs et les vignes du Rhône, les agriculteurs eux-mêmes ne le connaissent généralement pas, avant que les naturalistes attirent leur attention dessus. Révélateur : dans la région, on ne connaît aucun nom populaire à celui qu’on appelle, dans l’Ouest, « courlis de terre ».

Ces points sont un peu plus que des points. D’ici, l’œil embrasse un fantastique panorama qui appelle à l’évasion. Si les Alpes sont aujourd’hui noyées dans la brume, le Massif central déploie ses accores devant moi, depuis les hauteurs de Givors jusqu’aux monts du Lyonnais en passant, bien sûr, par les crêts du Pilat, leur antenne et surtout, bien visibles dans le jour qui se lève, les chirats – pierriers – qui roulent à leurs flancs. Au sud-est, le clocher bariolé de Saint-Maurice-sur-Dargoire, l’énorme église de Saint-Didier-sous-Riverie qui se donne des airs de cathédrale avec ses deux massives tours carrées, la médiévale Riverie elle-même, haut perchée, et Saint-André-la-Côte accroché au flanc de son « Signal » qui culmine à 934 mètres. Entre les Monts et le Pilat, la trouée du Gier, qui fonce vers Saint-Etienne, Firminy, la Haute-Loire. Là-bas, déjà, ce n’est plus ce Massif central pour rire que nous avons dans le Rhône, avec ses deux bosses dépassant mille mètres (mille un et mille neuf !), sa poignée de Chouettes de Tengmalm et de Grands Corbeaux pour « faire forêt de montagne » et son petit bout de landes.
J’irais bien, tiens. En attendant, je ne peux que contempler.

« Les arbres du Seigneur se rassasient,
Les cèdres du Liban qu’il a plantés ;
C’est là que nichent les passereaux,
Sur leurs cimes la cigogne a son gîte ;
Aux chamois les hautes montagnes,
Aux damans l’abri des rochers. »
(Ps 104, 16-18)

Chassagny avril 2016 005

Et c’est un don de Dieu, que cette contemplation, et ce que ce paysage suscite, et les richesses que j’y découvre. Comme l’onagre qui se rit du tumulte des villes (Jb 39, 7) ce n’est pas pour moi que l’oiseau se montre, mais c’est un don de Dieu, que d’être là pour le voir, l’identifier, le suivre, l’admirer.

J’ai tout de même de quoi m’inquiéter. De ces points, j’aurais dû voir des Vanneaux. Jusqu’à trois couples, qui à cette saison devraient se livrer à d’aériennes cabrioles. Rien. Mauvais signe. Ne me dites pas qu’ils « sont ailleurs ». Les oiseaux sont fidèles à leur site de nidification : c’est une manière simple d’en trouver un bon. Là où l’on est né, où l’on a élevé sa nichée sans encombre, on peut espérer qu’il en aille de même des nichées suivantes. Les oiseaux qui disparaissent d’un lieu ne vont que très rarement « ailleurs ». Ils sont morts sans descendance, voilà tout. Et le Vanneau, comme tous les nicheurs au sol, disparaît, et vite.

Bruant jaune

Bruant jaune

Le dernier point se trouve au bas d’un chemin herbeux, entre un champ et une pâture bordée de haies. Le Tarier pâtre trône sur un buisson, aux côtés de rougegorges et de l’inévitable Fauvette à tête noire. Une ritournelle métallique – tiens, un Bruant jaune ! et pas de Bruant proyer, curieux, curieux ! Le Proyer est un gros passereau des champs ; lecteurs franciliens, filez en Brie, posez-vous n’importe où dans les champs, vous aurez trois espèces : Alouette des champs, Bergeronnette printanière et Bruant proyer. Le joli Bruant jaune, en revanche, exige quelques haies. Mais surtout, dans le Rhône, il y a une petite subtilité. Comme le Bruant jaune apprécie la fraîcheur, et le Bruant zizi le soleil (rappelez-vous : il est rare dans le Nord), on ne trouve, d’ordinaire, le Bruant jaune qu’au-dessus de 500, 600 mètres d’altitude, où il remplace son thermophile cousin. Regardez ces graphiques, c’est la répartition altitudinale des données de ces deux espèces, en saison de nidification, dans la base faune-rhone.org :

Altitude des obs. de Bruant zizi (g.) et jaune (d.)

Altitude des obs. de Bruant zizi (g.) et jaune (d.)

Mais voici surtout un Busard cendré. Une femelle, brune, qui chasse tout en légèreté, avec ces oscillations permanentes sur l’axe de roulis qui la distinguent sans peine du Busard saint-martin, au plumage presque identique (chez les femelles s’entend). Les busards sont le joyau rarissime du plateau. Il n’en reste que quelques couples, nichant au sol sous la protection jalouse des « busardeux » – ces « ornithos » spécialistes des busards, capables de localiser les nids à coup sûr et à distance respectueuse, au prix d’interminables heures d’affût en plein soleil, avant d’aller en négocier la protection avec l’agriculteur du coin. Un couple de Busards cendrés dans une parcelle, c’est comme une chapelle romane dans un hameau, en bien plus rare encore.

8h37 : fin du dernier point. 37 espèces. Voyez le gros passage de Rossignols et de Fauvettes grisettes, puis, en-dessous, le cortège des espèces généralistes que nous avons trouvées absolument partout. Et la variété – et la fragilité – des milieux symbolisée par de nombreuses espèces à une seule donnée.

DonneesChassagnyP1

Chronique d’une saison de terrain – 09: Singing in the rain

Six heures et demie. Il fait gris. La pluie est prévue en milieu de matinée. J’y vais ? J’y vais. Ça se tente.
C’est un STOC-EPS aux portes de Lyon. A l’entrée sud-ouest. Le carré s’accroche tout d’abord aux pentes de la côtière. Il offre un ambigu panorama sur l’agglomération : supermarché, raffinerie, tours de Vénissieux au loin, et çà et là un clocher qui rappelle qu’ici, il n’y a pas cent ans, vivaient de simples bourgs au bord du fleuve.
(bouh ! facho ! réaque !)

Ensuite, il fait halte dans le vieux bourg perché sur le rebord du plateau, puis s’étire langoureusement dans les prés et les vergers, entre les deux vieux forts de la ceinture de 1880. L’ambiance y devient plus verte, à défaut d’être franchement rurale.

L’un des problèmes du STOC, c’est, et bien… sa méthode. Dix fois cinq minutes : on court, on vole d’un point à l’autre pour garantir des conditions homogènes d’ensoleillement et donc d’activité des piafs. Pour la contemplation, vous repasserez.

Et pourtant. A force de revenir année après année, fût-ce rien que deux matinées par an, l’observateur apprend à connaître ce bout de monde tiré au sort, son décor, et les petites habitudes de ses oiseaux.

Il y a les deux premiers points dans la partie moderne, presque en pleine rue, mais où déjà les jardins s’annoncent à grand renfort de Verdiers, de Tourterelles turques et de Serins cinis. Il y a les points près des vieux parcs bourgeois où l’on aura toujours une Mésange huppée, un Rougequeue à front blanc, qui aux côtés des mésanges commencent à proclamer qu’on va quitter le béton pour la pierre et la verdure. Avec la liste des oiseaux nicheurs d’un point, ou d’une commune, on pourrait, sans jamais l’avoir vue, en croquer le terroir d’une manière, à mon avis, très acceptable.

Ce nichoir n'est pas idéal, mais le Rougequeue à front blanc peut s'en satisfaire

Ce nichoir n’est pas idéal, mais le Rougequeue à front blanc peut s’en satisfaire

Il faut voir le peuplement d’oiseaux d’un « site » – tel qu’une commune, un carré STOC, un marais ou un bout de campagne – comme une version animée du paysage qui se trouve là, présente en filigrane, plus ou moins discrète, mais accessible à qui sait la voir. Chaque espèce contactée, à l’œil ou à l’oreille, forme un élément de trame d’un tissu vivant, tendu sur le décor qu’est « le milieu ». Ou plutôt mieux : « les espèces » et « le milieu » sont finement tissés ensemble. Le regard du naturaliste, c’est à percevoir cet ensemble-là ; voir qu’à la haie, doit répondre telle fauvette, à la chênaie, tel pouillot… Et si l’espèce attendue manque, c’est comme une déchirure béante.
C’est là l’approche écologique : identifier qui est là, grâce à quels liens, qui manque et à cause de quelle rupture.
On pourrait compléter en disant que l’approche écologiste est celle qui vient, alors, travailler à guérir ces déchirures.

Enfin, le plateau, enfin la sortie de la ville ! Enfin… Nous sommes ici en plein dans sa zone d’influence. Un carré tel que celui-ci contribue (non à lui seul ; il n’y suffirait pas) à la mesurer. Ces paysages ruraux vont-ils tenir leurs promesses ornithologiques ? Et si non, pourquoi ?

Mais ce matin, j’ai un petit souci. Nous sommes au point quatre, et il pleuvine. Au point cinq, le tonneau du ciel est en perce et les grandes eaux de Versailles dégringolent sans un sou de vergogne sur mon carnet. Bien entendu, on ne voit rien dans les jumelles, ni lourd de chants d’oiseaux derrière le tambour de la pluie. Ah, tout de même ! Un Merle noir, un Verdier ! Petits Martinets observés samedi soir, quelque chose me dit que vous allez faire demi-tour.

Le point numéro six est l’un des plus importants, des plus attendus. C’est la porte de la campagne. On y a dans son dos le bourg d’Irigny et le vieux fort de Champvillars, transformé en terrain de jeux. Devant – vers l’ouest – enfin des prés, des vergers, des haies. Et puis, c’est un site à Moineau friquet. Vous vous souvenez ? Nous l’avons rencontré à Thurins. Cet élégant Moineau à la tête chocolat prospérait dans toutes nos campagnes il n’y a pas quarante ans. L’atlas des oiseaux de France de 1991 le donne nicheur dans presque tout le pays, sauf, bizarrement, dans le bocage normand.

Vingt-cinq ans plus tard, il a disparu de presque toutes les plaines cultivées, et ailleurs, il ne faut pas se laisser leurrer par des cartes de présence-absence : il s’est raréfié au point que son observation en saison de nidification, dans le département du Rhône, est un petit événement. Autrefois presque aussi commun que le Moineau domestique, il est désormais, si l’on s’en tient aux données du site Faune-Rhône en saison de reproduction, douze fois plus rare. Et ce, alors que cette rareté même incite les observateurs à le chercher, à vérifier soigneusement sa présence éventuelle aux côtés de son cousin.

Evolution de l'abondance du Moineau friquet en France (selon le STOC-EPS)

Evolution de l’abondance du Moineau friquet en France (selon le STOC-EPS)

Nos voisins ne sont pas mieux lotis : en Grande-Bretagne, la baisse du Friquet est évaluée à moins quatre-vingt dix sept pour cent en trente ans.

Friquet, alouettes, bruants, linottes, chevêches, busards… voilà ce que le rabotage et l’empoisonnement de nos campagnes nous ont fait perdre. Il s’agit de les retrouver, et vite, ou nous serons les prochains sur notre propre liste.

Mais allons ! voici l’éclaircie. Sous le baroud d’honneur de l’averse, surprise : c’est le printemps ! Malgré les six degrés au compteur, dans la haie, c’est un festival de Rossignols et de Fauvettes grisettes. Ce concert ne résonne guère que deux mois par an, de fin avril à fin juin. L’oreille réagit instantanément, elle a compris : c’est le signe de l’entrée au cœur de la belle saison, celle du soleil inondant les haies, des hautes herbes, du bourdonnement des insectes.
C’est que la ritournelle des Fauvettes à tête noire, des merles et des grives, on commençait à s’en lasser. C’est bon pour une ambiance de giboulées de mars ! il est temps de passer à la suite ! Ainsi perçoit-on, étape par étape, espèce par espèce, chant par chant, les grandes fêtes du calendrier de la nature. Au cœur de nos villes, les diverses phases du printemps ne s’annoncent guère que par un vert de plus en plus prononcé aux feuilles des marronniers ; le premier chant de merle, de rougequeue, et l’arrivée des Martinets noirs ; c’est bien peu.

Fauvette grisette sur son buisson

Fauvette grisette sur son buisson

A deux reprises, un cri « piuzzz » descend du ciel ; ce sont des Pipits des arbres en migration, vous n’êtes pas très en avance mes petits amis. Plusieurs de vos collègues sont déjà occupés à chanter en lisière des grandes forêts beaujolaises. Le passage de Pouillots fitis se poursuit, lui aussi. Mais ces petits personnages kaki chantent en halte migratoire. Pas de code atlas pour eux ! Ils n’ont pas l’intention de nicher dans la haie entre deux vergers, ce n’est pas leur milieu. Et si, me direz-vous, on le contacte chanteur, en saison de migration, et en plein dans son milieu (la forêt) ? Et bien on attendra de le retrouver au prochain passage, car cette espèce niche peu chez nous et mieux vaut être prudent.

Pipit des arbres

Pipit des arbres

Le carré s’achève tristement près d’un lotissement récent, composé de grosses villas toutes pareilles, tapies derrière de solides courtines et de puissants portails d’acier. Je totalise tout de même 31 espèces, dont quelques-unes sentent bon la campagne. Et surtout, le printemps. On peut encore lire le rythme de la nature et des saisons autour de nous, même près de la ville.

DonnéesSTOCIrignyP1

Chronique d’une saison de terrain – 08 De Gerland à la Bussière

Nous revoici en ville, et même près du carré d’hier.
Oui, je sais, vous commencez à trouver ça rengaine. Moi aussi, vous savez ! C’est toujours pareil ! C’est ça la protection de la nature ? Et bien quelquefois oui. C’est surtout mon planning. Je préfère ne pas tricher. Partager la réalité du métier de naturaliste travaillant en association : celui qui ne choisit pas où il va aller inventorier ou suivre les populations de bestioles. Du moins, pas selon des critères de balade aimable et bucolique, mais en fonction des besoins de suivi et de protection. Cela aussi peut vous donner une idée plus précise du quotidien de ce travail. Et puis rassurez-vous, ce sera bientôt un peu plus rural.

Je suis donc à côté d’un carré STOC mais la problématique est un peu différente. Cette fois-ci, il s’agit d’évaluer plus en profondeur l’avifaune de certains quartiers, mais dans la durée. On a réalisé une série d’inventaires approfondis, entre 2011 et 2013, sur différents quartiers lyonnais de densités diverses, et analysé les éléments propres à l’habitat urbain (part d’arbres et notamment d’arbres âgés, d’espaces verts, d’arbustes et de buissons, de grands et vieux immeubles…) qui favorisaient tel ou tel cortège d’oiseaux (on parle de cortège pour désigner un groupe d’espèces animales liées à un genre de milieu donné, plus ou moins précis selon le contexte). Comme prolongement à cet état des lieux, nous avons proposé à la métropole d’effectuer des suivis dans la durée des oiseaux de quelques quartiers plus ou moins « en mutation » (c’est-à-dire en densification), dans l’espoir que nos propositions pour des quartiers un peu plus accueillants pour la biodiversité soient entendues.

Le protocole prévoit de suivre ainsi quatre quartiers, deux par matinée. A l’aube, je me présente sur le premier d’entre eux, pour y effectuer un transect – un itinéraire échantillon – d’environ quatre kilomètres où je note et cartographie tous les oiseaux vus et entendus. Ensuite, départ pour le second. Et le lendemain matin, la même histoire sur les quartiers trois et quatre.
Ainsi, chaque prospection est effectuée dans la limite de deux heures après le lever du soleil, ce qui correspond à une tranche d’activité à peu près homogène (et maximale) de la part des oiseaux. L’ennui est qu’en avril, c’est aussi la même chose pour l’activité des hommes et de leurs véhicules à moteur.

Premier quartier, Gerland.
J’en arpente les parts les plus intérieures, les plus éloignées du Rhône, les plus denses aussi. Peu de résidences « années 70 » dont les espaces verts peuvent accueillir à l’occasion un Pic de la même couleur, ou un Chardonneret. Je retrouve de rares Rougequeues noirs. Pas encore de Martinets noirs. Quelques Verdiers, tout de même, et un Serin cini, toujours au même endroit dans un vieux cèdre, mais pas de Chardonneret pour compléter le trio des « Fringillidés du bâti », ces jolis granivores colorés. Quelques Tourterelles turques, et très peu de mésanges. Je ne les trouve que là où les constructions nouvelles ont préservé de vieux platanes creux. Sinon, où logeraient-elles leur nichée ?
Voici une rangée de petites maisons et leurs maigres jardins ; mais un fourré y accueille tout de même une Fauvette à tête noire. Un vague Rougegorge. Et c’est tout.
Quatorze espèces. Et pas une seule Hirondelle.

Gerland: un des derniers jardins ouvriers

Gerland: un des derniers jardins ouvriers

Ténue voix du Créateur. A peine audible sous le vacarme. On n’entend même plus le merle perché juste là, sur le toit. Cocréateurs, nous ? Pas comme ça.

Ce quartier est celui de mon enfance. Voilà presque quarante ans que je le vois changer. A chaque rue, je le revois avant.
Je vous vois venir. Non, je ne suis pas hostile à tout changement, bien que j’appartienne à des groupes, des mouvances que je vois ici et là qualifier de réactionnaire pétainiste d’extrême-droite avançant masquée comme le concombre du même nom. Je n’ai jamais été par principe pour, ou contre, le nouveau, ni l’ancien, ni l’à-la-mode ni le démodé. Il m’a toujours paru plus juste de se poser la question, de la peser sur la balance du bien, de l’humain et de l’écologique. Ou du simple goût, pour le trop léger et futile pour d’autres balances. Il paraît que c’est réagir que cela fait donc de moi un réactionnaire. Et bien tant pis, et tout le monde s’en fiche, pas vrai?
Longtemps inondable, ce quartier est resté pauvre et industriel jusqu’à la fin des Trente glorieuses. En ces années de croissance, on vivait mal et l’on mourait jeune dans et autour des usines travaillant les métaux blancs. Je suis arrivé peu après. Je me souviens des ruines du « Bon Lait », friche industrielle qui a donné son nom à un quartier dans le quartier. Je revois démolir les usines devenues dépotoir, là où s’étend aujourd’hui le parc des Berges du Rhône. Je ne les regrette certes pas. Ni « la décharge », cimetière de machines rouillées, enclavée dans notre résidence proprette et formellement interdite aux jeux des gamins, qui, du coup, bien entendu, y passaient leurs mercredis. Mais à une case de là, sur le quai, se trouvait une maison flanquée d’un énorme cerisier. Il n’y a plus de décharge, mais plus non plus de maison ni de cerisier.

Le quartier a changé. Les dernières maisonnettes et petits immeubles qui accueillaient des Hirondelles disparaissent, et les Hirondelles aussi. Je me souviens de l’emplacement d’au moins cinquante nids. Il n’en reste pas cinq. La biodiversité se meurt dans ce quartier en mutation, moderne, cossu, propret, et dense. Il gagne en hommes. En humanité ? Pas sûr. Deux fois, trois fois plus d’hommes dans les mêmes rues, d’enfants dans les mêmes (petits) parcs, bouchonnant sur le même pont. Le quartier prend des allures de ville en miniature avec ses quartiers résidentiels riches, ses clapiers pour classes moyennes et ses cités cyniquement abandonnées à elles-mêmes, ses salles de spectacle et son pôle d’emploi tertiarisé, et même son quartier universitaire. Et tous ces petits mondes, juxtaposés, s’évitent avec autant de soin que d’effroi. Ils courent, tourbillonnent, sautent de dodo en métro et de métro en boulot, mais changent de trottoir quand ils se voient.
Et moi, je passe, j’arpente mon transect et dans le vacarme du tourbillon, je cherche un vague Verdier, un dernier Rougequeue, ou l’ultime nid d’Hirondelle de fenêtre, souvenir de ce qui fut, mais surtout de la part de ce qui fut que nous aurions très bien pu ne pas sacrifier bêtement.

Il re-paraît que cela fait de moi un réactionnaire. Re-tant pis.

7h 50. Je prends la direction d’Oullins. Changement de décor : des bords de l’Yzeron à la Cadière, voici la banlieue résidentielle verte, faite d’élégants pavillons « Belle Epoque » ou de maisons plus modestes, mais non sans cachet. Ici, les Mésanges bleue et charbonnière n’ont pas trop de souci à se faire. Je compte tout de même quatre Fauvettes à tête noire, encore des verdiers, des tourterelles…

Tiens ! Des Martinets à ventre blanc ! Les données commencent à s’accumuler dans le quartier, mais où diable pourraient-ils nicher ?
C’est que le Martinet à ventre blanc est un alpin ; mais depuis quelques années, il est descendu de sa montagne et profite çà et là de quelque haut immeuble comme falaise du pauvre. Reste à trouver lequel.

Plus intéressant : un Rougequeue à front blanc, vous savez, ce petit personnage au ventre orangé qui lance sa ritournelle dans les jardins bien pourvus en arbres creux. Voici, à la Bussière, les grandes résidences bâties dans les vieux parcs de maisons bourgeoises, et leurs vieux conifères. Ils accueillent la Mésange noire, la Mésange huppée et le Roitelet à triple bandeau ; bon, l’ambiance n’est pas alpestre, mais tout de même ! Cette verdure, cette présence des grands et vieux arbres « injecte » littéralement de la biodiversité dans la ville. Ces quartiers verdoyants sont une passerelle jetée entre la campagne, le plateau, les Monts même, et le cœur urbain. Que leurs arbres disparaissent et c’est Lyon qui perdra les oiseaux forestiers de tous ses parcs et petits squares, comme un scaphandrier soudain privé d’air. Vous avez déjà compris à quel point leur survie était déjà difficile…

Voici le résultat. A gauche, Gerland, à droite Oullins la Bussière. Cliquez et voyez:

DonneesGerlandOullinsAvril16

En bas à droite, vous avez vu ? Beaucoup d’espèces forestières. Peu communes, mais bien là. A gauche, il n’y en a pas une seule, et il n’y a pas non plus de mésanges, ou presque. En deux mots: ce qui manque terriblement à Gerland, ce sont les arbres, et notamment les arbres un tant soit peu âgés, avec des cavités.

Je ne me fais pas d’illusion ; nous sommes trop près du centre pour que ce coin d’agglo conserve longtemps ses arbres, ses parcs et sa verdure.
Densifions ! Densifions sans réfléchir ! Nous nous ruons sur ces quartiers pour leur « qualité de vie », et par ce mouvement même, nous détruisons ce que nous venions y chercher. Quant à lutter contre l’étalement urbain, vous plaisantez. Regardez donc les photos aériennes ! A Lyon, c’est double peine ; toujours plus dense et toujours plus étalée, affaissée, vautrée sur la plaine de l’est, les plateaux de l’ouest, et ce qu’il reste de vallée. Cette quadrature du cercle durera tant que nous fantasmerons le bonheur comme solidement corrélé au tonnage de chair humaine empilé au pouce carré dans nos « métropoles » fières de leur « taille critique ». Tant que nous n’élargirons pas le regard au-delà de l’échelle de LA métropole seule, nous conclurons que s’y entasser demeure le moindre mal. Et nous vivrons en de cauchemardesques clapiers.

Oullins, maison bourgeoise

Oullins, maison bourgeoise

Chronique d’une saison de terrain 3 – Allons donc au parc

J’ai quelque peu hésité avant de poursuivre cette chronique comme si de rien n’était. J’aurais pu intercaler une note chargée d’émotion et de solidarité très conventionnelle. Mais ça ne me disait rien.

Prière et unité vont de soi. Alors, inutile d’en faire jouer les grandes orgues.
Je ne vois rien à dire de plus là-dessus, hormis vous renvoyer à cet article de Koz Toujours et vous proposer de poursuivre, malgré tout, cette chronique d’un printemps à l’étude de la Nature. Car le printemps, malgré tout, arrive. Dire oui à la vie, c’est aussi le regarder, le sentir, y prendre part.

Lundi, il n’y avait toujours pas de vraie Nature au programme puisque j’étais dans un parc urbain. Le plus majestueux, le plus ancien, le plus célèbre de la ville. Il est très dix-neuvième siècle avec ses pelouses, ses massifs de roses, ses serres monumentales et son zoo « papa il é où le crôcrôdile ? ». Et quelques zones boisées un petit peu plus « naturelles ». En tout cas, il y a des oiseaux. Et si le gestionnaire du parc ne peut, certes, le transformer en authentique réserve toute vouée à la végétation spontanée, il ne lui est pas indifférent de savoir quelle vie sauvage il accueille là.

Procédons comme d’habitude par ordre.

Pourquoi être là ?
A cause de crapauds.
(Perplexité dans la salle)
Voici l’histoire. Il y a deux ans, on nous signale, à la surprise générale, une population de Crapauds accoucheurs qui chante tout ce qu’elle sait au beau milieu du chantier d’un nouvel îlot résidentiel. Séparée des congénères les plus proches par plusieurs kilomètres d’immeubles et d’avenues. Sur ce chantier les soirs de juin, il règne une irréelle ambiance campagnarde, quand la trentaine de Crapauds dégaine sa petite flûte de Pan. (cet enregistrement n’a pas été réalisé là-bas, naturellement)

Alyte accoucheur (2)

Du coup, bien sûr, branle-bas de combat : d’abord, parce que c’est la loi, que de protéger le patrimoine vivant de tous; et aussi parce que c’est comme si l’on avait découvert que la bicoque promise à la démolition était en réalité une chapelle ornée de fresques du onzième. En mieux, parce que la chapelle, là, est vivante. D’où intégration en catastrophe au projet – les études n’avaient rien vu – du nécessaire pour permettre à ces invraisemblables Robinsons de conserver leur île : quelques mares, des murets, des tas de pierres. L’Alyte (le vrai nom de l’accoucheur) n’est pas difficile. Et si tout va bien, dans quelques années, au balcon du nouveau quartier, les enfants l’entendront encore chanter.
Et le parc ? Et bien, figurez-vous que lorsqu’on porte atteinte à l’habitat d’une espèce protégée, surtout si peu banale, cette atteinte, si elle ne peut être évitée, doit être réduite et compensée – il ne suffit pas de reconstituer vaille que vaille l’existant : un coefficient impose de faire un peu plus, pour tâcher de remédier aux conséquences plus diffuses mais bien réelles : des crapauds tués, les survivants qui voient leur monde bouleversé, tout ce qui fait qu’on ne peut sans dommages « couper coller » un milieu naturel. Parmi ces compensations, il y avait le suivi des Alytes les plus proches, ceux de notre fameux parc. Lequel en profita, afin de mener une démarche cohérente et globale en faveur des bestioles, pour solliciter une remise à jour de l’inventaire « oiseaux » des abords du plan d’eau et des mares. Où il n’y a – je vous rassure – pas la queue d’un craucraudile.

Et voilà comment je compte les oiseaux pour compenser les crapauds ! Vous avez suivi ?
Ensuite. Comment procéder ?

Il s’agit d’un suivi oiseaux. D’un suivi de l’avifaune des milieux humides. Aussi le protocole est-il basé sur un circuit autour du plan d’eau. C’est un cas simple : on veut « tout savoir » dans un espace assez restreint pour se permettre cet objectif. On va placer des « points d’écoute » et des « transects » : en fait, on va passer partout, et noter tout ce qu’on entend, mais en six points, de plus, on va rester sur place. Dix minutes. Yeux et oreilles en alerte. Rien ne nous échappera.

Le point d’écoute est la base, le fondamental de l’inventaire « oiseaux ». Il impose à l’observateur de rester sur place, un temps fixe : 5, 10 ou 20 minutes, ce qui « augmente la pression d’observation » en certains points échantillons. La méthode a été définie et calibrée par des publications scientifiques: on a une idée fiable du % de la biodiversité réelle qu’on va toucher, en fonction du temps passé sur chaque point. On ajuste, donc, selon les besoins. Un de ces jours, je vous parlerai du modèle « 5 minutes ». Mais pour cette fois-ci, j’emploie une version avec des points de 10 minutes, ce qui permet déjà de contacter bien 80% des oiseaux vraiment présents. Sans doute plus dans un parc, milieu assez pauvre.

Assez pauvre pourquoi ? Parce qu’un parc, surtout « très entretenu » comme le sont ces vieux parcs Second Empire, offre trop peu de niches écologiques. Trop peu de buissons, trop peu d’arbustes à baies, d’herbes folles, de sous-bois, d’essences variées. Trop de gazons tondus ras, d’allées goudronnées, d’arbres exotiques que nos oiseaux et nos insectes peinent à utiliser. En fin de compte, trop peu de gîte et de couvert. C’est ainsi. Ce sont les attentes « du public », pas toujours averti, cependant, du prix écologique de la pelouse de son pique-nique. C’est très beau, très ordonné, mais presque rien ne peut y vivre, autant le lui faire savoir. Informé, il arrive qu’il remodèle ses attentes.

Comment va-t-on noter ce qu’on voit, ce qu’on entend ?

Sur le carnet, on note plus qu’une liste d’espèces. Un effectif, bien sûr, mais surtout des comportements. Ils nous révèlent ce que l’oiseau est venu faire là. Est-ce un hivernant qui s’attarde avant de rejoindre des cieux plus nordiques ? Un migrateur qui ne restera pas ? Ou prépare-t-il sa reproduction ?
L’oiseau qui chante n’est pas là pour annoncer au jogger le retour du printemps. D’abord, le jogger n’entend rien, puisqu’il a le casque aux oreilles. Chanter – la forme de vocalisation précise qu’on nomme chant, et pas n’importe quel cri – signifie deux choses :
Petit a : « Mesdemoiselles, c’est moi le plus beau, le plus fort, le meilleur père possible, qui vous garantit la nichée la plus réussie ! »
Petit b : « Messieurs, blancs-becs et autres sagouins : propriété privée, les contrevenants seront poursuivis ! »

En d’autres termes, le chant est un indice de cantonnement – de défense de territoire en vue de la nidification. L’oiseau qui défend un territoire en vue de sa reproduction est dit cantonné. On le note comme tel. C’est le « code atlas 3 ».
Veuillez noter: le riz, lui, est cantonais. C’est pour cela qu’il ne se reproduit pas dans votre assiette mais aurait plutôt tendance à en disparaître.
On pourra aussi observer carrément le couple (d’oiseaux, pas de riz). Des parades. Des accouplements. Les oiseaux en train d’explorer une cavité dans un tronc, voire d’y transporter des brindilles ou de la mousse. Jusqu’à ce cœur de la saison de nidification où l’on observera la femelle en train de couver, les allées et venues de nourrissage de la nichée, les oisillons. Ce seront les codes 4, 6, 10, puis 16, 18, 19. C’est plus simple pour l’analyse des données, mais on y perd en poésie.

Rougequeue noir nicheur ! CF

Un Rougequeue noir insecte au bec ? « Transport de proie pour les jeunes », code atlas 16, nidification certaine !

Passage après passage, je me trouverai donc en possession, point par point, inter-point par inter-point, de relevés m’indiquant, pour chaque espèce, qui – et combien – faisai(en)t quoi, et à quelle date. Ce qui me donnera un aperçu assez précis du nombre de couples de chaque espèce qui s’est reproduit, ou a tenté de le faire, sur chacun de ces sous-secteurs.

N’anticipons pas, mais vous avez déjà compris : il suffira de croiser ces données avec ce que l’on sait de l’habitat (boisement et de quel genre, prairie, bord de lac…) pour avoir une vision assez fine des raisons de la présence et de l’abondance de telle ou telle espèce, des atouts écologiques et des lacunes des différents milieux, et pour le gestionnaire, des aménagements, des changements de pratiques qui pourraient rendre son parc encore plus riche.
C’est aussi en multipliant les suivis de ce genre, sur toutes sortes de milieux, qu’on finit par savoir pourquoi telle espèce décline et telle autre pas ; c’est ainsi qu’on peut démontrer, quantifier, mesurer, décrypter la responsabilité de l’homme dans la perte de biodiversité, et les moyens d’y remédier.

Me voici sur mon premier point. Il fait beau, mais froid avec du vent. C’est fâcheux. Le vent n’est pas seulement glacial, il brouille les pistes. Les oiseaux chantent moins et s’entendent moins. Il faudra faire avec.

Trois Hirondelles rustiques moucheronnent au-dessus du lac. Ce sont mes premières de l’année. Ce n’est pas franchement précoce, le coup de froid a clairement retardé ces chasseuses d’insectes en vol, contraintes de suivre l’arrivée de la douceur, qui réveillent leurs proies.
A part ça, il est tôt pour découvrir des migrateurs de retour. J’observe plutôt les sédentaires, nos compagnons de toute l’année. Il y a là des espèces « généralistes », du genre qu’on trouve un peu partout, comme le Merle noir, la Fauvette à tête noire – cet oiseau que personne ne connaît, mais qui est l’un des plus communs et abondants de France – et bien sûr la Mésange charbonnière. Mais aussi pas mal d’espèces franchement forestières, comme la Sittelle, qui va et vient sur les troncs la tête en bas, le Grimpereau des jardins ou encore le Pic épeiche, qui, faute de savoir chanter, tambourine sur une branche morte sur un rythme calculé. « Tadadam, et je les rends toutes folles de moi », un peu comme dans nos rave-partys quoi. Ce sont des oiseaux forestiers banals malgré tout, les moins exigeants, ceux qu’on peut trouver dès qu’il existe quelques grands et gros arbres. Partout, ce sera le même schéma : plus un milieu est simplifié, dégradé, appauvri par les « aménagements » humains, plus on y trouvera les plus banales, les plus communes, les moins exigeantes des espèces liées à ce grand type de milieu. Et plus celui-ci, au contraire, aura préservé sa naturalité, c’est-à-dire sa complexité, que nous savons si mal reproduire, plus on y trouvera les espèces « spécialistes », à la niche écologique étroite. Celles dont le foisonnement fait toute la beauté de la biodiversité.

Pic épeiche CDA (4)

Il est encore un peu tôt pour observer cette scène de nourrissage chez le Pic épeiche (notez la calotte rouge du jeune)

Un cri rauque descend tout à coup du ciel bleu : une Alouette des champs en migration, invisible à haute altitude.

Sur un point suivant, une troupe de grives glisse vers le nord, tandis qu’une autre chante dans un grand arbre. Une même espèce, des migrateurs, un possible nicheur local. Je capte même un Gros-bec et un des derniers Tarins des aulnes, qui fuient vers le nord. Il leur faut vite rejoindre leur territoire, avant leurs congénères et concurrents !

Presque partout résonne le rire du Pic vert. Ce n’est pas un forestier, lui ; il se nourrit de fourmis, qu’il vient chasser dans l’herbe. Mais, comme Pic, il apprécie les arbres. Et donc la forêt claire, les parcs, le bocage : c’est une espèce des milieux semi-ouverts.

Près de la berge, je note une Berge…ronnette. Ventre jaune soufre, chant plus liquide, c’est une Bergeronnette des ruisseaux. Pas sûr qu’elle niche près de ce lac un peu turbide ! Les couples de Colverts sont formés, les Poules d’eau (officiellement, les « Gallinules poules-d’eau« ) déambulent sur leurs longues échasses verdâtres. Un Héron cendré qui pêche dans un canal se laisse approcher à dix mètres.

Héron cendré

Et moi, je note. J’utilise une application mobile pour cela : elle enregistre, avec la donnée, une localisation GPS. Ce n’est pas une poétique flânerie. Il s’agit d’avoir l’œil, et l’oreille. Aux aguets, celle-ci souffre des innombrables bruits parasites : véhicule de service, marcheurs, et vacarme urbain qui ne cesse pas. Je note le couple de Grimpereaux des jardins qui parade, la Mésange bleue qui entre dans le trou d’un platane. Une première analyse se dessine à travers la distribution des groupes d’espèces, des « cortèges ». Rien de bien compliqué d’ailleurs dans ce genre de milieu !

Voici enfin le point le mieux placé pour compter la petite colonie de Hérons cendrés installée sur une île boisée inaccessible au public. Je note 14 nids. Bizarrement, sur deux d’entre eux, on voit très bien des poussins (4 et 3) déjà bien grandets et emplumés, qu’on dirait prêts à l’envol, tandis que sur tous les autres on voit seulement l’adulte couver ! Ces deux couples ont dû pondre avec beaucoup d’avance… pourquoi ?

Au total, je relève, en un peu plus de deux heures, 42 espèces, et un total de 167 données.

Tout cela est bien homogène. Les points vraiment boisés ne se distinguent guère que par la présence du Troglodyte mignon, minuscule oiseau roux qui hante le sous-bois, lorsqu’il existe. L’effectif par point est, lui aussi, assez stable : 15 à 17 espèces. Globalement, des densités élevées d’espèces très communes et de bien plus rares espèces plus spécialisées. Je m’étonne en particulier du peu de contacts avec le Pic épeiche : manque de vieux arbres favorables ?

En totale rupture avec l’esprit Laudato Si, j’avoue, ce jour-là, ne pas avoir été trop étreint d’émerveillement. D’habitude, pourtant, je sais goûter les « belles obs », même d’espèces assez communes, jusqu’à rendre grâce pour tout ce bruissement de vie. Le cœur n’y était pas. Peut-être juste à cause du froid. Ou du dépit de savoir qu’il faudra, là, tout de suite, replonger dans la ruche vrombissante des hommes. On l’entend trop, dans ce parc. Il n’en protège pas.
Non, ce matin, il n’y avait que le travail. L’oiseau vu à travers la technique. La science. C’est bien, mais un peu aride.