Au nom du droit, mais de quel droit ?

Parmi les nombreuses questions que pose la bataille du « mariage pour tous », se trouve, il me semble, celle de la place et du sens du droit.
Les revendications qui ont amené ce projet de loi paraissent bien représentatives d’une conception étrange de ce qu’est un droit ; une conception qui s’est imposée, sans qu’on y prenne garde, au point de devenir dominante. L’épisode actuel n’est qu’un exemple : il en existe des milliers.

Le matraquage du dogme consumériste, ayant achevé de confondre l’être et l’avoir, aboutit également à confondre « droit » et « envie ». De même que la liberté n’est plus que la liberté de « faire ce qu’on veut » c’est-à-dire d’assouvir ses envies, son « bon plaisir » sans entrave, ni scrupule ni réflexion élargie, le droit est confondu avec le désir : Si je le veux, alors je le revendique comme mon droit. « Mieux » : « si je le veux, alors c’est mon droit. » Le désir d’un homme, en lui-même, et quel que soit son objet, suffit à fonder une légitimité pour un nouveau droit – le Droit, avec une majuscule, ne consistant plus qu’en une sorte de chambre d’enregistrement des envies des uns et des autres, qui aurait mission de les satisfaire, une à une.

Un contexte néolibéral qui ne reconnaît dans les faits comme droits naturels que la propriété, la liberté désormais réduite au sens de liberté d’augmenter sa propriété, et la sécurité dans son acception la plus restrictive (éviter de tuer son voisin) appuie du reste largement cette fusion. Etre, c’est avoir, désirer, c’est revendiquer comme un droit, comme une annexe du droit naturel de propriété, et l’échelle de lecture étant l’individu, la réflexion sur l’impact sociétal est exclue : la légitimité du droit, fondée, donc, sur l’envie, n’est plus guère jugée qu’à l’aune de la frustration exprimée par l’individu désirant et revendiquant.

Prenons deux exemples concrets aussi différents que possible :
Je désire un enfant = je revendique un droit à l’enfant, un droit à ce qu’on me fournisse un enfant ;
Je suis gêné par le bruit d’une grenouille d’une espèce protégée = je revendique le droit de les détruire.

L’un des symptômes est cette antienne « [on peut le leur autoriser] du moment qu’ils sont consentants ». Les conséquences collectives ne sont plus envisagées : la grille de lecture qui le permettrait n’existe plus. La collectivité, masse anonyme génératrice de cadres et de contraintes, étant rejetée dans les ténèbres du passé, des « idéologies liberticides », ce désir n’est plus examiné que comme désir individuel – ou d’un petit groupe très délimité, fonctionnant comme un individu unique – que l’on confrontera aux autres désirs individuels. Tous les individus se valant, il ne reste que des points de vue qui « se valent tous » : le bien commun, qui pourrait, dans l’intérêt général, l’emporter sur les intérêts individuels, qu’il transcende, n’existe plus, ce qui empêche d’analyser la légitimité des revendications avec un tant soit peu de recul. A tout changement de perspective, est objecté le sacro-saint : « Oui, mais MOI, je. Et à ma place, TOI tu. » Et si le fait d’autoriser un comportement nouveau à des personnes « consentantes » bouleversait la sphère mentale et sociétale de tous, et notamment de ceux qui ne veulent pas ? Chut. Silence.

Comment s’arbitrent les conflits entre les « moi je veux » des individus qui se juxtaposent sur un même espace, ci-devant société, peuple, nation, cité ? L’actualité le prouve : force reste à celui qui réclame le plus fort pour lui-même. L’individu ou le lobby qui aura su le plus se victimiser, le plus déconsidérer l’autre, et crier sa frustration le plus fort l’emportera, c’est-à-dire emportera tout pour lui, et chantera un triomphe du droit, à la grande colère des autres.
Ainsi cultive-t-on soigneusement sa frustration, car c’est une munition, un gage de victoire ; et ce cycle prolonge le « Moi, je veux » par un « Tout, tout de suite ».
Quant à ceux qui demandent une réflexion plus large, ils ne sont pas compris. Comme s’ils parlaient une langue étrangère. On cherche quels peuvent bien être les intérêts particuliers soi-disant masqués par leur démarche. Généralement, qu’il s’agisse d’opposants au mariage pour tous, d’écologistes défenseurs des zones humides ou d’autres, on leur prêtera des ambitions de prise du pouvoir; on les qualifiera d’ayatollahs noirs, bruns, rouges, verts ou autres, effet garanti.

Et nous voilà infantilisés. Enivrés d’une société qui déclare être prête à satisfaire toutes nos envies, nous endossons avec délices le rôle de l’enfant capricieux…
Et nous voilà déresponsabilisés.
Les conséquences ? Le monde n’aura qu’à s’adapter à « moi ». C’est lui qui endossera la responsabilité de mes actes. « Moi », je n’y pense pas. Recourbé vers mon nombril, suis-je d’ailleurs encore capable de voir au-delà ?

Est-ce vraiment de ce droit-là, est-ce de cette arène de coqs, que l’on peut attendre un avenir de liberté ?

Et ils étaient comme des brebis sans berger (Marc 6, 34).

Et si le véritable droit, et la vraie liberté se trouvaient ailleurs ?
Dans un droit qui construit l’Homme, l’Humanité, au lieu de porter au pinacle l’individu, la foule des individus juxtaposés ?
Dans une liberté qui structure et édifie par des cadres garde-fous, plutôt que dans le chaos de la soumission perpétuelle à son propre caprice – ou à ceux des autres ?

Par exemple la liberté à laquelle nous appelle Celui dont la loi est délivrance. Une loi qui nous dépasse en nous relevant, qui nous appelle au-delà de nos petits ronds individuels, qui nous arrache à la mortifère course au tout plaisir pour nous offrir la Vie.
Celui qui ne pèse pas les revendications des uns et des autres, ne joue pas de l’un contre l’autre, ne se sert pas de la drogue « désir » pour nous manipuler.

Celui qui, seul, a des paroles de Vie – saisissant contraste avec l’écoeurante escalade verbale, pourrie de violence, de nos modernes « leaders d’opinion ».

Il suffit de faire un temps silence dans nos réclamations, et nous pouvons l’entendre.

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