Trouble, l’identité ?

On parle beaucoup d’identité et encore plus d’identitaires. Identité française, chrétienne, européenne, occidentale – et tout ce qui serait supposément « incompatible » avec. Les glissements de sens sont d’autant plus courants qu’un récent livre remarqué a souligné la facilité avec laquelle ils se produisent à l’intérieur d’une même personne. A fortiori d’un groupe ou d’un parti.

L’on passe ainsi de l’identité individuelle à l’identité collective, et de là à des critères, à des règles qui incluent… ou excluent. Et enfin à l’identité d’un pays entier, définie avec des termes dont on use, normalement, pour une personne.

Évidemment, cela dégénère en noms d’oiseaux de part et d’autre. Pour ma part, puisqu’il va essentiellement s’agir ici de réflexion personnelle et de témoignage, et rien d’autre, un tweet soulignant que le respect de la dignité humaine s’applique aussi aux migrants m’a valu un « FDP traître à sa race » (sic) ; tandis que selon ma tante octogénaire, duovaticaniste en diable, le port d’une croix franciscaine en bois de vingt-trois millimètres dans sa plus grande longueur fait de moi « un de ces jeunes intégristes qui achèvent de vider les églises ».

Sang-de-bourbe pour les uns, Serpentard pour les autres, donc, question identité, j’attaque avec un sérieux handicap.

Avant tout décanter le catho

Avant tout, le vocable de « catholique identitaire » m’apparaît donc comme gros d’une sacrée confusion. Une confusion qu’on retrouve dans bien des têtes, à commencer par celle de mes excellentes tantes, de la plupart de mes connaissances classables parmi les « catholiques d’ouverture » ainsi que des non-catholiques (de ma connaissance toujours) : catholique d’identité, catholique identitaire et identitaire tout court, c’est-à-dire nationaliste, ce serait tout un.

J’avoue mal comprendre. Le catholicisme est fondamentalement universel (c’est même le sens du mot) et sa tension avec ce qu’on appellerait aujourd’hui le patriotisme remonte loin : les premiers chrétiens refusaient de porter les armes. Puis, dans l’Empire en déliquescence, il fallut s’y résoudre. Mais tant qu’il s’agira de rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu, cette tension habitera chaque conscience de chrétien : « right or wrong, my country » contre « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie », au risque pour les catholiques de passer pour l’inquiétante cinquième colonne du Vatican tentaculaire (re-sic). Nous sommes, et de plus en plus, perçus comme des gens du genre à « faire passer la religion avant la loi » si celle-ci ne leur convient pas, que ce soit ou non, d’ailleurs, au nom de l’idée qu’on se ferait de ce que doit être l’État en France.

« Ils font passer leur religion avant la loi. » Prononcez cette phrase et savourez : l’auditeur voit déjà des milices chrétiennes, kalachnikov en main, ouvrant le feu dans les bars, les cliniques ou les concerts. Un critique en verve n’a-t-il pas tout récemment affirmé la parenté des jésuites morts martyrs au Japon et des terroristes-kamikazes islamistes sous prétexte que tous « sacrifient leur vie à leur religion » ?

À ce jour, c’est plus souvent à des prêtres tendant malgré la loi la main aux sans-papiers qu’est confrontée la République. Au pire, à des manifestations qui, quoi qu’on pense de leur ligne, n’ont pas défilé en armes, ni posé de bombes.

La loi ou sa conscience ? Hélas pour notre époque paranoïaque, il n’y a pas de réponse simple. Enfreindre la loi au nom de sa conscience conduit certains à tuer, d’autres à aider. Qu’avons-nous à faire d’une formule ambiguë au point d’être infichue de distinguer un Juste parmi les nations d’un terroriste, Jean Moulin de Mohammed Merah, le Bon samaritain d’un bandit de grand chemin ?

Réciproquement, on a tôt fait de sacraliser la loi lorsqu’elle nous arrange, et de juger l’État illégitime lorsqu’il nous em… bête. Sans nous aventurer plus loin sur cet embranchement, retenons juste ceci : entre catholicisme et patriotisme, entre respect dû au Christ et au pays, n’existe aucune corrélation automatique. La divergence peut même être profonde. Réciproquement, pour ma part, c’est bien ma foi qui m’amène, assez souvent, à interpeller mon pays – ses dirigeants, ceux de mes concitoyens qui ne sont pas assez loin de moi pour que je leur fiche la paix, etc… pour ses manquements au respect de la dignité de l’homme, des plus pauvres, de la Création, etc. Cela fait partie de notre être chrétien, de notre identité chrétienne de prêtres, prophètes et rois.

La fonction de prêtre nous convoquant à prier, et celle de roi, à servir, comme le seul Roi, celui qui lavait les pieds des disciples.

Toute la difficulté dans un État laïc et un peuple majoritairement non-chrétien consistant à le faire en un langage audible par tous. Difficile, mais salutaire, car cela nous rappelle que nous ne servons pas un Dieu tyrannique et capricieux, mais celui qui veut le meilleur pour chacun d’entre nous, et qui pour cela l’appelle par son nom. On ne suit pas Dieu pour éviter son fouet mais parce que son Chemin est aussi la Vie. « A qui irions-nous ? Tu as les paroles de la Vie éternelle ».

En somme, si tel catholique se dit fier d’être Français, ses billes pour convoquer sa foi dans l’affaire me paraissent un peu maigres.

France chrétienne ou chrétiens en France ?

C’est le moment précis où tout le monde doit se lever en criant le nom d’un fier Sicambre, et me rappeler :

1/ Que la France et l’État actuel, la Ve République, ce n’est pas la même chose, et qu’on peut rejeter le régime par fidélité à la France, « la vraie », et que c’est ce qu’a fait de Gaulle.

Oui. Mais aussi ce qu’a fait l’OAS ou n’importe quel putschiste. C’est le même dilemme qu’au-dessus : pour savoir s’il est bon ou mauvais de se permettre de « faire passer sa conscience de la France avant la loi du moment », il faut examiner l’affaire au-delà de cette phrase qui peut recouvrir le meilleur comme le pire.

Saleté de temps qui ne veut pas être binaire, et du coup : la vraie France, c’est quoi ?

… et donc 2/ : elle serait chrétienne. La France est la fille aînée de l’Église et à ce titre, le christianisme serait fondu dans l’identité française, ipso facto et in saecula saeculorum.

Voire.

superdupont

Défenseur de la culture française observé en milieu naturel

Quoi qu’aient pu faire les rois en un temps, un territoire chrétien, j’en suis bien désolé, pour moi, ça ne veut rien dire. J’entends par là que ça ne suffit pas à m’engager et cela n’a aucune raison de nous engager tous et à jamais. Songez pour commencer à tous ceux qui ont été christianisés bien avant la Gaule, et qui n’hébergent plus que des communautés ultraminoritaires. Ou encore au long passé préchrétien du coin de terre sis entre Rhin, Alpes et Grande mer : pourquoi ne serait-ce pas à lui de prévaloir ? N’a-t-il pas pour lui l’ancienneté, d’innombrables rois, prêtres et autres druides, et des vœux, et une piété populaire que la religion officielle romaine n’a jamais remplacée ? Si donc, « la France est chrétienne », ce n’est pas qu’une affaire de siècles, ni de rois : pour l’étayer, pour le traduire surtout, il faut creuser un peu plus loin.

Et je ne crois pas que ça serve à grand-chose.

Servir et annoncer

Nous sommes citoyens d’un pays profondément marqué par le christianisme, c’est l’évidence. Mais cela ne nous confère nul droit de le brandir face aux non-chrétiens, quand bien même nous redeviendrions majoritaires. Nous tomberions à l’instant même dans l’exact inverse de tout ce qu’est le Christ. Loi contre liberté, routine contre nouveauté, ors pompeux d’un appareil d’Etat contre pauvreté du cœur de Celui qui n’a pas une pierre où reposer la tête. Pour nous, catholiques au présent, désirer une France, en tant que pays, incluant donc tous ses habitants sans aucune exception, comme chrétienne, cela ne peut vouloir dire qu’une chose, mais de taille : c’est qu’il faut se passer le linge à la ceinture et la servir. Non pas servir une « patrie » en tant que puissance, car nul ne peut servir deux maîtres à la fois, mais servir le Christ à travers ceux que nous y rencontrons. Servir nos frères, nos concitoyens quels qu’ils soient, et ces étrangers qui sont eux aussi Ses frères (Mt 25, 35). Nous engager, témoigner et annoncer la Bonne nouvelle, qui peine à se faire entendre sous les jingles publicitaires.

Je suis chrétien, et bien sûr, j’aimerais vivre dans un pays davantage chrétien, ou à tout le moins,  plus ouvert à des notions telles que le pardon, la miséricorde, la « non négociable » dignité de tout être humain, ou encore la valeur en soi de tout être vivant non humain. Je ne peux que désirer que chacun de mes concitoyens écoute l’appel du Christ, se sente aimé en Dieu, et sache qu’il y a un chemin vers la justice qui est vie et non carcan de lois, un amour plus profond qu’un fumeux côte-à-côte ou un toxique entre-soi, une éternité en point de mire. Je le voudrais, non pour que « tout le monde pense comme moi », mais parce que je crois réellement que Dieu veut le meilleur pour chacun de nous. Non pour « restaurer » l’uniformité perdue d’un passé mythifié, mais parce qu’il y a dans l’Évangile une source inépuisable de justice à laquelle nous n’avons jamais assez puisé.

Chasser les mythes errants

Mais je ne me fais pas d’illusions, l’Histoire m’en vaccine : une société chrétienne n’est pas plus automatiquement juste qu’un chrétien n’est automatiquement saint. Notre « France chrétienne » présente un lourd passif de sociétés dures, violentes, injustes, traversées d’éclairs de charité, de fraternité, jaillis de saints célèbres ou anonymes, et d’incroyants aussi. Bref : inutile de rêver, vous pouvez toujours écrire « chrétienne » en Arial gras dans la Constitution, ou rendre obligatoire la prière du matin, ça ne rendra pas les Français plus fidèles au Christ d’un iota. C’est bien pour cela, d’ailleurs, « qu’inscrire dans la Constitution » est à la mode. C’est une belle poudre à jeter aux yeux et ça ne fera pas un demi-saint de plus. Une seule voie s’ouvre à nous pour cela : annoncer l’Évangile à temps et à contretemps, sans oublier de nous évangéliser constamment nous-mêmes.

D’ailleurs, si je suivais la logique, les engagements des rois francs d’antan ne me concernent pas. Je suis de Lyon, terre burgonde, et donc arienne. On peut se vivre chrétien de France au nom des vœux de nos vieilles têtes couronnées ; mais de toute façon, n’y a-t-il pas, plus loin encore, l’appel du seul Seigneur, à faire de toutes les nations des disciples ? De toutesk et même pas « de la nôtre en premier » ? Convoquer le passé ? Nous n’en avons pas besoin. Le Christ, vraiment présent, éternellement nouveau, nous suffit. Tenez, renversons le raisonnement : si nous étions catholiques au Népal, nous abstiendrions-nous de témoigner de notre foi sous prétexte que nous ne serions pas en terre chrétienne ?

Identitaire ou identique ?

Ceci dit, derrière le slogan « ici en France, on est chrétien, c’est ce qu’il faut défendre » je vois surtout un désir… comment dire ? d’entre-soi. Quelque chose qui a bien plus à voir avec les concitoyens que l’on désire avoir autour de soi, qu’avec ce que l’on est soi-même. Un désir de familier, de sécurité, un rêve de former une communauté. Une aspiration, d’ailleurs, on ne peut plus normale au siècle du pugilat planétaire. L’arène permanente, ça ne fait rêver que les coqs. Les liens, l’entraide, le terrain connu, la solidarité, sont des besoins humains profonds, respectables et sains.

« Avec qui ai-je envie de vivre en société ? » Telle est, il me semble, la vraie question « identitaire », bien plus que « qui suis-je ? » ou même « qui sommes-nous ? ». Telle quelle, elle est pleinement légitime. Mais elle ne justifie pas qu’en son nom on fasse n’importe quoi.

À ce titre, vouloir définir une « identité française », chrétienne, etc, avec une telle précision, n’est-ce pas vouloir une société doté d’un référentiel commun si fort et si détaillé que nous pourrions comprendre, prédire, à coup sûr, toutes les réactions et motivations de l’autre ? L’étranger-à-notre-culture – le Musulman, ou l’homme d’un autre continent, fût-il chrétien… serait l’imprévisible, et donc le danger. Et le connu, le sûr. Une barrière entre les deux garantirait la sécurité. Exit la rencontre, exit l’appel à « avancer en eaux profondes », exit la Pentecôte… au profit d’une sécurité du connu… bien illusoire en vérité.

Illusion de croire que l’homogénéité suffit à garantir la paix. Qu’identité doive signifier « identique ». Pas même dans la foi catholique. Quoi de plus homogène, catholique, aimant son roi et même prospère que la France du premier tiers du seizième siècle, juste avant la Réforme ? N’a-t-elle pas tous les appas propres à séduire nos nostalgies ? Qu’il devait faire bon vivre sur les terres de monsieur Du Bellay…

Las ! Les guerres civiles sont toujours les pires.

Faire n’importe quoi, c’est aussi, j’en ai peur, définir par la négative ou l’exclusion. « Est Français ce qui est, c’est-à-dire qui n’est pas … »

C’est si simple, a priori. Presque innocent. Et pourtant … Un premier filtre. Un second. Un troisième, toujours plus intérieur, intime, intrusif. C’est la chasse à l’impur, au traître, à l’ennemi intérieur, au « Français de papier », à l’agent de l’ennemi, permanente, inlassable, et sanglante. Et de filtrage en filtrage, chaque reliquat se croit plus pur, c’est-à-dire plus obsédé de pureté, et se trouve de nouveaux ennemis.

Ce serait une chasse aux sorcières éternelle jusqu’à ce qu’il ne reste plus personne.

A contrario, vous avez vu cette étonnante vidéo danoise où l’on commence par regrouper des personnes en groupes aisément étiquetables, avant d’appeler, parmi eux : qui aime telle activité, qui a vécu tel événement, qui souffre de tel mal ou apprécie telle autre chose. Et les groupes de se faire, se défaire, s’interpénétrer et s’entrecroiser, avant de conclure « tous, nous aimons le Danemark ». Un peu naïve, il est vrai, et qui omet de préciser ce que signifie « aimer le Danemark ». Mais elle effleure un point auquel je crois : aimer son pays, se sentir citoyen de son pays plutôt que d’un autre, c’est se projeter au-delà de ses particularismes vers quelque chose qui est à la fois plus grand, et suffisamment délimité, connu, petit même, pour qu’il soit possible d’y tenir concrètement. Un espace qu’on peut arpenter, des institutions au sein desquelles on peut jouer son rôle, un destin commun, pour cet espace, à bâtir ensemble – étant donné que, de toute façon, son statut même d’État implique cette communauté de destin. Surtout dans un État centralisé comme le nôtre. Se sentir français, je crois qu’avant même d’adhérer à un héritage culturel commun, en fait soigneusement trié et bien plus bouleversé par le passé récent que nous le croyons, c’est adhérer à la volonté de construire ce projet lié à ce coin de planète Terre, et à ceux qui l’habitent et en tirent leur subsistance. Bien des programmes peuvent être fondés là-dessus. Mais je ne vois rien de plus profond ni de plus fondateur que cela. Sans ce socle, on est indifférent au lieu qu’on habite et aux hommes qui le peuplent, et il n’y a pas de pays. Sur ce socle en revanche, on peut fixer tout le reste.

Ce billet est déjà très long. C’en est assez.

Je n’ai pas livré mon regard sur l’identité catholique. Il me faudra sans doute le même volume. À plus tard.

Par Toutatis, Sarkozy nous sert Lavisse…

Nicolas Sarkozy nous sert Lavisse, et ça y est, il y a tout. Du buzz, un mot-dièse #NosAncetresLesGaulois, des articles de « décodage », des rappels historiques et tout.

Là-dessus, une foison d’articles ont déjà surgi depuis hier et je n’y reviens pas. L’Histoire étant ce qu’elle est, définir les Gaulois comme nos ancêtres et nos ancêtres comme les Gaulois est, purement et simplement, une convention.

C’est idiot,  donc, mais d’une manière qui a le mérite de nous poser une question. Une question dont Nicolas Sarkozy n’a pas du tout l’exclusivité, souvenez-vous de la récente sortie de François Fillon sur le sujet.

Et vu la violence des débats sur « l’identité nationale » et sa présence dans le débat politique, cette question, nous avons intérêt à nous la poser. Elle est à l’ordre du jour, indépendamment même du sieur Sarkozy, qui n’est que le dernier en date à l’agiter pour assurer autour de lui un buzz pour une fois en-dehors de la chronique judiciaire. Elle existe sans lui, parlons-en donc sans la centrer sur lui.

C’est une question assez semblable, en fait, au débat sur la juste manière de commémorer Verdun, rappelez-vous : que mettons-nous derrière le terme « nos ancêtres », et quel est le rôle de la mémoire historique dans notre citoyenneté, dans notre façon d’être au pays où nous vivons ?

Et c’est ce qui est réellement intéressant.

S’agissant de choisir les ancêtres qui font bien, en France, on n’a d’ailleurs pas toujours voté gaulois. Choisir les ancêtres dont on se réclame, roman historique ou généalogie scabreuse à l’appui, relève de la catégorie « De tout temps les hommes ».

C’est d’autant plus de cette pratique que relève la saillie sarkozyque – et les autres mis en avant à tour de bras par la droite – qu’elle ne consiste nullement à prétendre que les ancêtres des Français sont les Gaulois. Elle enjoint les nouveaux Français à s’imposer de considérer les Gaulois comme leurs ancêtres, au titre de l’assimilation. Ce qui n’est pas du tout la même chose.

Que signifie en effet l’expression « nos ancêtres les Gaulois » ? « Si mon arbre généalogique remontait jusqu’en 52 avant Jésus-Christ, on n’y verrait que des membres des tribus gauloises citées par César » ? Évidemment non, pour personne (enfin j’espère). Pour autant, lorsque nous faisons partie de ces Français qui ont des raisons de supposer (nul ne pouvant en être sûr) qu’ils ont des ancêtres gaulois, il y a un petit quelque chose qui leur rend cette phrase familière, bien que son caractère exclusif soit évidemment absurde.

assurancetourix-2

Il me semble que pour chacun de nous, il y a dans cette formule éculée deux propositions en une. La première, et celle qui me vient immédiatement à l’esprit, c’est : « je me sens concerné par l’histoire des Gaulois, parce que c’est celle du pays où je vis, la conquête de la Gaule par Jules César est un des faits historiques, et non des moindres, qui ont fait ce pays tel qu’il est aujourd’hui ». C’est la proposition numéro un, qu’on pourrait reformuler ainsi : « j’ai conscience que la société gauloise est un ancêtre de la société française, de la société du pays où je vis et dont je possède la nationalité ; ce passé lui a légué quelque chose qui existe encore ; et je me sens donc curieux de son histoire ».

Et ça, en effet, c’est une approche que l’on pourrait légitimement attendre d’un immigré, d’une personne venant s’installer en France avec le dessein d’y rester (tout comme de n’importe quel Français en fait) . Il y a de toute façon intérêt, car c’est la réalité (que de savoir que la guerre des Gaules est un des événements qui a modelé le pays où il s’installe, et comment). Non pas dans l’optique d’adopter bêtement un nationalisme obtus, mais parce que cela contribue à partager le référentiel de ceux qui l’entourent désormais.

La deuxième proposition consiste à se sentir plus que curieux : concerné. C’est vraiment le « nos ancêtres ». Tout Français que je sois, et n’en déplaise à Bloch, « le sacre de Reims » me laisse assez froid, mais pour ce qui est des Gaulois, je préfère instinctivement Vercingétorix à César, je suis heureux de savoir que les Gaulois n’étaient pas des brutes épaisses et qu’on n’avait pas besoin de cette sanglante conquête pour devenir « civilisés » et j’ai tous les Astérix (sauf les derniers).

Cela, j’avoue ignorer totalement dans quelle mesure une personne sûre et certaine de n’avoir aucun ancêtre à Gergovie peut l’acquérir. Pour ma part, j’ai beau savoir désormais que mon patronyme est suisse, que mes ancêtres sont venus de Suisse en France après la guerre de Trente Ans (et ce n’est pas l’école de la République qui me l’a appris), je ne vibre pas à l’évocation de la bataille de Sempach, qui aurait pourtant de quoi plaire. Sempach, c’est un peu une Alésia où les Gaulois auraient poutré sans recours César, Labiénus et toute la clique. Et si je m’installais en Suisse et en demandais la nationalité, j’ignore si cela changerait. J’apprendrais, oui. Est-ce que cela me toucherait le cœur ? Mystère. Peut-être petit à petit.

Est-ce que cela ferait de moi un mauvais Suisse ? Incapable d’y vivre, de s’y « intégrer » ? Et bien je suis sûr que non, et ce sera mon premier désaccord avec monsieur l’ex-président. Ce genre de chose ne se décrète pas, ne s’ordonne pas, ne se décide pas pour soi-même. C’est une conséquence, une évolution, cela ne peut pas être un point de départ. Le point de départ, c’est la volonté de vivre avec tous ceux qui nous entourent et pour cela, d’apprendre à connaître ce qui compte à leurs yeux. On n’est pas un mauvais Français si l’on ne se sent pas de sympathie particulière pour Vercingétorix, ni même pour Patrick Battiston. En revanche, on se sentira sans doute davantage bien dans ses baskets et son pays d’adoption si on sait qui ils étaient, eux et leurs bourreaux respectifs. On saura mieux, on aura une vision plus claire de là d’où viennent nos institutions, les « valeurs » qu’on choisit de mettre en avant, nos structures mentales. À moins de s’installer paysan dans quelque érémitique nid d’aigle, ça peut servir (et pas qu’aux néo-Français d’ailleurs).

Ce qui renvoie au rôle de l’apprentissage de l’histoire et de son but.

Mais pas besoin pour cela de s’inventer un roman généalogico-national qui ne serait que la version intériorisée, individualisée, du roman national bien téléologique où tout n’est que gloire et construction progressive de la grandeur du phare des nations. Et surtout bien bidon, aussi bidon qu’enseigner à un Malien que ses ancêtres, à lui, sont désormais des grands Gaulois blonds et casqués. Pourquoi, à quoi rime cet exclusivisme ridicule ? Ne savons-nous pas très bien, justement, que les Gaulois sont tout au plus une partie de nos ancêtres et une ascendance passablement fictive pour beaucoup d’entre nous ? Est-ce que cela nous a jamais empêché en quoi que ce soit de nouer le lien bien vague qui suffit au référentiel commun ? Ce n’est pas de l’assimilation mais du reformatage.

Et qui ira sonder les reins et les cœurs et comment ? Compte-t-on mesurer chez le naturalisé le degré légal d’amnésie de ses propres origines ? Totalitaire en vérité, faux comme une mauvaise copie de tableau – ou comme nos Vercingétorix de bronze, et cruel, et inutile. La ville qu’habite mon grand-père, ancien mineur de fond, a accueilli en son temps des immigrants polonais, assez nombreux, surtout pour une ville qui ne comptait alors qu’une dizaine de mille habitants. Travaillant à la mine, ils n’en avaient pas moins leur école, leur fête, etc. Il n’y a jamais eu besoin d’aller arracher aux tenailles le souvenir de leurs origines dans leur cœur pour obtenir leur « assimilation ». Ce qui s’est produit alors nous paraît tout naturellement impensable aujourd’hui. Pourquoi ? Ah oui, bien sûr, l’islam. Ceux d’aujourd’hui, ils sont musulmans, pensez donc. Et se réclamer de Vercingétorix les rendrait davantage chrétiens ? Et l’injonction ne concernerait donc pas les migrants chrétiens d’Afrique noire, par exemple ?

Il y a derrière cet exclusivisme une espèce de croyance bizarre, selon laquelle il n’existerait pas de voies possibles entre l’appropriation personnelle et le rejet pur et simple (sinon la franche hostilité). Ou vos ancêtres sont gaulois, fût-ce purement imaginaire, ou vous êtes un ennemi de la France, de la République, des racines chrétiennes, du vivre ensemble et des Trente-deux fromages menacés, voire un suppôt d’Harald Schumacher et de Monsieur Foote. Comme si l’on ne pouvait aimer ou tout simplement accepter que ce dont on est propriétaire, ce qui relève de notre avoir d’individu. Déchéance du sens du collectif.

Dernière question, et non la moindre. Ce n’est pas tout de convoquer la Gaule et Vercingétorix, comme ça, d’un coup. Ni même d’en profiter pour se rappeler à quel point « nos ancêtres les Gaulois » est un mythe. Point n’est besoin de rendre obligatoire l’amour des Gaulois pour éviter le communautarisme. Il est encore plus bête de rendre obligatoire l’amour d’un mythe, d’une invention, d’une Histoire falsifiée. Mais quelle place donne-t-on alors, dans cette histoire, à la vraie ? Quelle part de l’Histoire, quelle Histoire a modelé notre pays et notre société et que faisons-nous pour l’apprendre ?

statue_vercingetorix_clermont-ferrand
52 avant J-C: après la défaite de César, Vercingétorix vient d’apprendre l’arrivée d’un convoi chargé de saint-nectaire (Wikipédia)

Parce que bon, disons-le tout net : si le diplôme de bon Français se met à dépendre d’une interrogation écrite sur le De Bello Gallico ou d’un électrocardiogramme à la lecture de la mort de Bayard, on risque des surprises. Et d’en conclure que le Français fort de souche ne répond pas du tout aux critères de l’assimilation. Faudra-t-il le dénoncer inapte à vivre comme il faut dans notre beau pays ? Ou remettre la méthodologie en question ?

Mettre en avant la connaissance de l’histoire de notre pays pour mieux y vivre ensemble, mieux nous comprendre, mieux savoir ce qui compte ou pas et pourquoi, oui, c’est nécessaire, sans aucun doute, mais pour tous. Et certes pas sous la forme d’un roman national hagiographique et auto-centré, car s’il s’agit de comprendre où nous vivons et ce qui l’influence, on ne fera pas l’économie de chapitres consacrés à l’Europe orientale, à l’islam, à l’Afrique… Le temps manquera. On ne dira pas tout. Ce n’est pas une raison pour s’imposer l’œillère sur un seul œil. Quant à l’amour pour ce pays d’accueil, il viendra d’une alchimie complexe, mais certes pas d’un texte de loi ni d’une profession de foi forcée. La connaissance est une des bases, mais pas la seule. Ce dont je suis sûr, c’est que le mensonge, même pieux, lui, ne pourra jamais l’être.