Chronique de terrain n°19 – Grand remplacement

Hé, c’est qu’on approche de la vingtaine. Hardi, tenez bon !
Il y a beau temps que je ne peux plus écrire une chronique par journée de prospection de terrain. J’ai pointé mon planning vendredi, histoire de ne pas m’emmêler entre les sorties reportées pour cause d’intempéries. Depuis début mars, j’en suis à quarante-cinq « passages » sur le terrain, la plupart le matin. Le rythme reste calé sur le soleil. Le réveil a sonné à sept, puis à six, puis à cinq heures. De toute façon, les aléas de l’existence et les errements d’un choix mal éclairé ont pourvu notre domicile d’un réveille-matin doté de quatre pattes, de moustaches et d’un organe vocal à la production variée, perpétuellement réglé sur 4h50.
D’ici la fin du mois, je me lèverai à 4 heures et je pourrai lui rendre la monnaie d’une partie de ses pièces. Bisque bisque miaule.

Parlons de jeudi dernier, tiens. Second passage STOC-EPS à Irigny. Il y a là une ville, enfin, une banlieue, étirée en contrebas du vieux bourg qui surplombe la vallée de la Chimie – pas très présentable, la porte sud de Lyon. Mais au-dessus, c’est le plateau, un plateau déjà bien mité par l’étalement urbain mais avec des champs, des vergers et quelques pâtures, le tout sous l’épaule de deux vieux forts de la ceinture Séré de Rivières (celle de la fin du XIXe siècle).

Passant littéralement entre les gouttes, j’eus la bonne surprise d’ajouter pas moins de treize espèces à la liste vue lors du premier passage, portant le total annuel à 44, ce qui n’est pas mauvais, pour le bilan annuel d’un STOC périurbain. Mais le plus important, c’étaient les résultats en termes d’oiseaux, disons, rustiques :
– Un Oedicnème criard, ce bizarre petit échassier à gros œil qui niche au sol dans les terrains secs et caillouteux, et que je traque plus régulièrement dans les carrières de l’est lyonnais, au point 6, au milieu des cultures et des vergers ;
– De respectables effectifs de Fauvette grisette et d’Hypolaïs polyglotte, qui sont deux fauvettes des haies, communes, mais sans plus ;
– Quelques Hirondelles rustiques manifestement cantonnées près d’une maison, au point 9 : les sites de nidification de cette espèce dans le Grand Lyon sont bien rares !
– Une Pie-grièche écorcheur en surveillance de territoire, au point 8. Ce point est un joli secteur de plateau agricole avec une occupation du sol variée – « en mosaïque » – mais d’ordinaire, le cortège d’oiseaux est plus pauvre qu’attendu. La rançon, sans doute, de son enclavement entre les axes routiers et les extensions urbaines…
– Et enfin, de nouveau le Moineau friquet, nichant dans les lampadaires près du vieux fort au point 6 ! Le moineau rustique n’a donc pas tout à fait déserté le Grand Lyon…

C’est peu, mais tellement mieux que rien. Tant qu’il reste quelques couples, que l’espèce n’a pas tout à fait disparu, on peut rêver d’une reconquête, d’une lente amélioration des milieux. Voilà pourquoi, en matière de protection de la biodiversité, il nous arrive de finir par céder, transiger, accepter de voir réduits ou vaguement compensés les dégâts plutôt que d’assumer une lutte frontale qui s’achèverait par une défaite honorable, mais totale. Il en coûte d’accepter de tels compromis où la vie, on le sait, est perdante, et de laisser accroire que ce ne serait pas grave, qu’on peut se le permettre, que de petits réglages de curseurs suffisent pour rendre un grand projet très acceptable, qu’une autoroute puisse « protéger la nature ».
Non.
Mais tant qu’il reste un fragment de tissu vivant, il peut repousser, si un jour le vent tourne. Ce qui est mort ne repousse pas.
Et la résurrection des Moineaux friquets dans leur corps glorieux nous paraît, voyez-vous, un objectif un peu lointain.

Voici donc terminé pour 2016 le suivi du carré d’Irigny : l’heure d’un petit bilan ?

Donnees_Irigny_Total2016

Tout d’abord, 44 espèces, c’est un chiffre plutôt bon pour ce carré, qui depuis 2008 affiche une moyenne un peu inférieure à 42. Cela reste bien sûr très en-deçà de la richesse connue sur cette commune qui est de 118 espèces. Mais naturellement, le carré STOC n’a pas pour but d’échantillonner la biodiversité de la commune. Ce n’est qu’un échantillon de territoire métropolitain/départemental/régional/national qui prend sens dans le réseau contenant bien d’autres échantillons de ce genre, et dans une perspective « oiseaux communs ». Si l’on devait réaliser un inventaire approfondi de la biodiversité d’Irigny, on déploierait un tout autre protocole.

Des données STOC, je ne tirerai pas non plus de tendance d’évolution des populations par espèce à l’échelle du carré ; d’abord, ce serait un peu long, ensuite et surtout, ça n’aurait pas de sens. Les données sont trop peu nombreuses pour fournir un chiffre représentatif. Là encore, c’est inséré dans les réseaux de carrés STOC du Grand Lyon, du département, de la région, du pays que ces données contribuent à calculer des évolutions fiables.

Par contre, il y a un petit calcul intéressant à faire, pour remettre en contexte le feu d’artifice d’espèces « agricoles » lors du 2e passage. Il s’agit de calculer l’abondance de chaque espèce, puis de trier tout ce petit monde par espèces indicatrices.
L’abondance est définie, dans notre cas, comme le nombre maximal d’individus de l’espèce donnée, sur un point, entre les deux passages. Deux Fauvettes à tête noire au point 3 en avril, trois en mai = abondance de 3 pour la Fauvette à tête noire au point 3 en 2016.
Quant aux espèces indicatrices, ce sont celles qui sont significativement plus liées à un type de milieu qu’à tout autre. C’est le Muséum qui a fait le calcul, à l’échelon national. Croisant les données STOC avec une carte d’occupation du sol, il a conservé comme indicatrices d’un milieu X (bâti, agricole, forestier) celles qui sont plus abondantes dans ces milieux que ne le prédirait une répartition homogène dans les trois.
Quant à celles qui ne présentent aucune différence sensible de répartition entre ces trois catégories de milieu, elles sont dites « généralistes ».

Et voici le résultat.

A gauche, point par point, et à droite, sur tout le carré.

graphiquesIrigny

Hé oui. Les généralistes et les oiseaux du bâti pèsent 84% du total, à eux seuls.
Je vous fais grâce du graphique modifié en éliminant la donnée isolée d’un groupe de 26 Martinets noirs qui écrasait un peu les autres chiffres : fondamentalement, cela ne change rien.
Bien sûr, la forte présence des oiseaux du bâti s’explique, puisque 5 des 10 points sont franchement en milieu périurbain ou urbain peu dense. Ce qui n’est pas normal, c’est la faiblesse incroyable des oiseaux franchement ruraux. Si peu d’hirondelles, de Tariers, de bruants… Pas une seule Tourterelle des bois, pas une Linotte, pas même un Faucon crécerelle.

A l’arrivée, même les paysages agricoles sont dominés par les espèces généralistes. Car le Rossignol et l’Hypolaïs, pour « campagnards » qu’ils nous semblent, fréquentent aussi les lisières épaisses et les friches autour des villes. Ce sont des espèces typiques de la déprise agricole.

Bref, ce carré illustre – attention : je n’ai pas dit « démontre » – un phénomène tristement connu des naturalistes, le seul Grand remplacement qui soit attesté : la banalisation des écosystèmes. Là où autrefois, les milieux étaient assez riches et variés pour faire vivre toute une diversité d’espèces spécialisées, à la niche écologique étroite, il n’y a plus de place que pour les durs à cuire, ceux qui se contentent de tout, c’est-à-dire de peu. Au bout du compte, que vous soyez dans le parc de la mairie, dans le jardin du grand-père, dans les prés, les champs ou en bordure d’un petit bois, vous trouverez les mêmes oiseaux partout, les quinze à vingt même espèces généralistes/des jeunes boisements feuillus. Ce sera à la fois la preuve que les écosystèmes ne fonctionnent plus qu’à hauteur de 20 ou 30% de ce qu’ils devraient et un facteur d’aggravation, par effet boule de neige. L’essentiel des ressources du vivant auront été perdues ; et naturellement, le reliquat ne pourra pas durer bien longtemps, soumis à des pressions qui ne pourront qu’aller croissant.

Grand Remplacement, Croissant. Aïe ! Il n’en faut quelquefois pas plus pour se faire classer « à la droite de la néofachoréacosphère ultraconservatrice ». D’ailleurs, il parle bien de conserver la nature, non ? Alors, hein !

Non, ce n’est pas drôle… Mais on en est parfois là. On se découvre un beau matin rangé dans une case, voire dans plusieurs cases contradictoires, et que ce soit l’une ou l’autre, on se demande ce qu’on fout là. On lit de soi-même, du moins, d’un groupe auquel on est désormais censé appartenir : « Leurs maîtres à penser sont Machin et Bidule », dont on connaît à peine le nom. C’est ce qu’on appelle « le débat public », paraît-il. Du moins, c’est ce qui en tient lieu.

Ce devrait être drôle et en fait pas du tout.

Restons-en là pour aujourd’hui. A vous de voir s’il y a de « l’homophobie cachée » (sic) derrière « le faux nez » (re-sic) de ce petit bilan d’un carré STOC-EPS. Sinon, j’espère que cette petite plongée dans l’analyse des données issues du terrain vous a intéressés. N’oubliez pas : ce n’était qu’un exercice sur un tout petit jeu de données. Il s’est trouvé – et je m’en doutais, bien sûr, mais je ne savais pas a priori – qu’il illustrait de manière simple et claire un phénomène national (et même planétaire). Il est bien évident qu’en aucun cas, « en vrai », on ne s’amuse à conclure sur la base d’un an de données sur un malheureux carré STOC ! Non, la banalisation des écosystèmes, malheureusement, c’est la gigantesque masse de données de tout le réseau national, et même de bien d’autres suivis que le STOC, qui permet de le démontrer, année après année.
Il est particulièrement visible dans ce contexte tendu qu’est le point de contact entre la « ville » et la « campagne ». Voilà tout.

Alouette lulu Une absente de marque...

Alouette lulu
Une absente de marque…

Chronique d’une saison de terrain – 09: Singing in the rain

Six heures et demie. Il fait gris. La pluie est prévue en milieu de matinée. J’y vais ? J’y vais. Ça se tente.
C’est un STOC-EPS aux portes de Lyon. A l’entrée sud-ouest. Le carré s’accroche tout d’abord aux pentes de la côtière. Il offre un ambigu panorama sur l’agglomération : supermarché, raffinerie, tours de Vénissieux au loin, et çà et là un clocher qui rappelle qu’ici, il n’y a pas cent ans, vivaient de simples bourgs au bord du fleuve.
(bouh ! facho ! réaque !)

Ensuite, il fait halte dans le vieux bourg perché sur le rebord du plateau, puis s’étire langoureusement dans les prés et les vergers, entre les deux vieux forts de la ceinture de 1880. L’ambiance y devient plus verte, à défaut d’être franchement rurale.

L’un des problèmes du STOC, c’est, et bien… sa méthode. Dix fois cinq minutes : on court, on vole d’un point à l’autre pour garantir des conditions homogènes d’ensoleillement et donc d’activité des piafs. Pour la contemplation, vous repasserez.

Et pourtant. A force de revenir année après année, fût-ce rien que deux matinées par an, l’observateur apprend à connaître ce bout de monde tiré au sort, son décor, et les petites habitudes de ses oiseaux.

Il y a les deux premiers points dans la partie moderne, presque en pleine rue, mais où déjà les jardins s’annoncent à grand renfort de Verdiers, de Tourterelles turques et de Serins cinis. Il y a les points près des vieux parcs bourgeois où l’on aura toujours une Mésange huppée, un Rougequeue à front blanc, qui aux côtés des mésanges commencent à proclamer qu’on va quitter le béton pour la pierre et la verdure. Avec la liste des oiseaux nicheurs d’un point, ou d’une commune, on pourrait, sans jamais l’avoir vue, en croquer le terroir d’une manière, à mon avis, très acceptable.

Ce nichoir n'est pas idéal, mais le Rougequeue à front blanc peut s'en satisfaire

Ce nichoir n’est pas idéal, mais le Rougequeue à front blanc peut s’en satisfaire

Il faut voir le peuplement d’oiseaux d’un « site » – tel qu’une commune, un carré STOC, un marais ou un bout de campagne – comme une version animée du paysage qui se trouve là, présente en filigrane, plus ou moins discrète, mais accessible à qui sait la voir. Chaque espèce contactée, à l’œil ou à l’oreille, forme un élément de trame d’un tissu vivant, tendu sur le décor qu’est « le milieu ». Ou plutôt mieux : « les espèces » et « le milieu » sont finement tissés ensemble. Le regard du naturaliste, c’est à percevoir cet ensemble-là ; voir qu’à la haie, doit répondre telle fauvette, à la chênaie, tel pouillot… Et si l’espèce attendue manque, c’est comme une déchirure béante.
C’est là l’approche écologique : identifier qui est là, grâce à quels liens, qui manque et à cause de quelle rupture.
On pourrait compléter en disant que l’approche écologiste est celle qui vient, alors, travailler à guérir ces déchirures.

Enfin, le plateau, enfin la sortie de la ville ! Enfin… Nous sommes ici en plein dans sa zone d’influence. Un carré tel que celui-ci contribue (non à lui seul ; il n’y suffirait pas) à la mesurer. Ces paysages ruraux vont-ils tenir leurs promesses ornithologiques ? Et si non, pourquoi ?

Mais ce matin, j’ai un petit souci. Nous sommes au point quatre, et il pleuvine. Au point cinq, le tonneau du ciel est en perce et les grandes eaux de Versailles dégringolent sans un sou de vergogne sur mon carnet. Bien entendu, on ne voit rien dans les jumelles, ni lourd de chants d’oiseaux derrière le tambour de la pluie. Ah, tout de même ! Un Merle noir, un Verdier ! Petits Martinets observés samedi soir, quelque chose me dit que vous allez faire demi-tour.

Le point numéro six est l’un des plus importants, des plus attendus. C’est la porte de la campagne. On y a dans son dos le bourg d’Irigny et le vieux fort de Champvillars, transformé en terrain de jeux. Devant – vers l’ouest – enfin des prés, des vergers, des haies. Et puis, c’est un site à Moineau friquet. Vous vous souvenez ? Nous l’avons rencontré à Thurins. Cet élégant Moineau à la tête chocolat prospérait dans toutes nos campagnes il n’y a pas quarante ans. L’atlas des oiseaux de France de 1991 le donne nicheur dans presque tout le pays, sauf, bizarrement, dans le bocage normand.

Vingt-cinq ans plus tard, il a disparu de presque toutes les plaines cultivées, et ailleurs, il ne faut pas se laisser leurrer par des cartes de présence-absence : il s’est raréfié au point que son observation en saison de nidification, dans le département du Rhône, est un petit événement. Autrefois presque aussi commun que le Moineau domestique, il est désormais, si l’on s’en tient aux données du site Faune-Rhône en saison de reproduction, douze fois plus rare. Et ce, alors que cette rareté même incite les observateurs à le chercher, à vérifier soigneusement sa présence éventuelle aux côtés de son cousin.

Evolution de l'abondance du Moineau friquet en France (selon le STOC-EPS)

Evolution de l’abondance du Moineau friquet en France (selon le STOC-EPS)

Nos voisins ne sont pas mieux lotis : en Grande-Bretagne, la baisse du Friquet est évaluée à moins quatre-vingt dix sept pour cent en trente ans.

Friquet, alouettes, bruants, linottes, chevêches, busards… voilà ce que le rabotage et l’empoisonnement de nos campagnes nous ont fait perdre. Il s’agit de les retrouver, et vite, ou nous serons les prochains sur notre propre liste.

Mais allons ! voici l’éclaircie. Sous le baroud d’honneur de l’averse, surprise : c’est le printemps ! Malgré les six degrés au compteur, dans la haie, c’est un festival de Rossignols et de Fauvettes grisettes. Ce concert ne résonne guère que deux mois par an, de fin avril à fin juin. L’oreille réagit instantanément, elle a compris : c’est le signe de l’entrée au cœur de la belle saison, celle du soleil inondant les haies, des hautes herbes, du bourdonnement des insectes.
C’est que la ritournelle des Fauvettes à tête noire, des merles et des grives, on commençait à s’en lasser. C’est bon pour une ambiance de giboulées de mars ! il est temps de passer à la suite ! Ainsi perçoit-on, étape par étape, espèce par espèce, chant par chant, les grandes fêtes du calendrier de la nature. Au cœur de nos villes, les diverses phases du printemps ne s’annoncent guère que par un vert de plus en plus prononcé aux feuilles des marronniers ; le premier chant de merle, de rougequeue, et l’arrivée des Martinets noirs ; c’est bien peu.

Fauvette grisette sur son buisson

Fauvette grisette sur son buisson

A deux reprises, un cri « piuzzz » descend du ciel ; ce sont des Pipits des arbres en migration, vous n’êtes pas très en avance mes petits amis. Plusieurs de vos collègues sont déjà occupés à chanter en lisière des grandes forêts beaujolaises. Le passage de Pouillots fitis se poursuit, lui aussi. Mais ces petits personnages kaki chantent en halte migratoire. Pas de code atlas pour eux ! Ils n’ont pas l’intention de nicher dans la haie entre deux vergers, ce n’est pas leur milieu. Et si, me direz-vous, on le contacte chanteur, en saison de migration, et en plein dans son milieu (la forêt) ? Et bien on attendra de le retrouver au prochain passage, car cette espèce niche peu chez nous et mieux vaut être prudent.

Pipit des arbres

Pipit des arbres

Le carré s’achève tristement près d’un lotissement récent, composé de grosses villas toutes pareilles, tapies derrière de solides courtines et de puissants portails d’acier. Je totalise tout de même 31 espèces, dont quelques-unes sentent bon la campagne. Et surtout, le printemps. On peut encore lire le rythme de la nature et des saisons autour de nous, même près de la ville.

DonnéesSTOCIrignyP1