Devoir de retweet, dictature de l’instant ?

L’actualité mondiale n’est jamais rose, mais elle bat quelques records. Nous ne cessons d’en égrener la morne litanie.
D’autant qu’elle ne cesse de s’allonger : Irak, Palestine, épidémie d’Ebola, Ukraine, séisme en Chine, famine au Soudan du Sud, et même des tragédies oubliées en Papouasie…
Alors comment oser bloguer écologie, nature, contemplation, ou même prière pour un autre sujet que les victimes des déchaînements de haine du Moyen-Orient ou les souffrances de l’Afrique ? « Indécent » ! Comment peut-on se consacrer à un engagement autre que celui-ci ? Malaise. Oui, malaise. D’autant que la sphère médiatique, et notamment électronique, compte les points : « vous n’avez pas retweeté tel article ! vous n’avez pas pris position sur ceci, sur cela ! cela ne vous dérange donc pas ? »

J’avoue mon désarroi face à cet impératif de relayer à cadence imposée des informations qui le sont déjà en masse, qui se rapportent toutes à un même fait brut, pour « montrer sa solidarité » ou sa préoccupation. Un témoignage de persécuté, un appel au secours à relayer… certes ! mais cent par jour ? et à l’exclusion de tout autre sujet ?
Qu’est-ce qui nous pousse à cette activité, en fin de compte ?

Bien sûr, il existe une évidente dimension politique. Les prochaines élections sont loin, les sondages monocordes, et les manifestations, même massives et durables, rarement prises au sérieux par les gouvernements. Les réseaux sociaux sont donc devenus une forme de rue numérique où les citoyens peuvent aisément signifier, en public, leur préoccupation, et même interpeller leurs élus. Et ainsi le gouvernement français a-t-il fini par se rendre compte que le terrible sort des chrétiens d’Irak et des yézidis ne laissait pas la France indifférente. Rien que pour cela, ces prises de position numériques sont nécessaires, quelque dérisoires et peu coûteuses qu’elles puissent paraître.
Encore le résultat est-il bien décevant, mais les desiderata des citoyens ne sont manifestement pas seuls dans la balance sur laquelle nos gouvernements successifs pèsent le pour et le contre. Terrible constat d’impuissance : à moins de solutions extrêmes quelque peu ridicules, du genre rejoindre les troupes kurdes en emportant son pistolet à bouchon personnel, « faire pression » sur notre gouvernement en clamant notre volonté de voir la France s’engager est le seul levier dont nous disposons en tant que citoyens anonymes. S’il est grippé ou rompu, il n’est guère d’action concrète efficace à notre portée.
Nos évêques, forts de leur fonction et notoriété, en ont un autre, et ils en usent, avec un courage bien mal récompensé jusque-là. Mais cela marche justement parce qu’ils sont évêques. S’il me prenait fantaisie de débarquer à Bagdad au secours des chrétiens, cela leur ferait, j’en ai peur, une belle jambe.

Alors, lorsque l’impact politique espéré déçoit, pourquoi continuer à tweeter #gaza ou #irak de manière aussi massive, et surtout, ne tweeter que cela ?

On ne manquera pas de bilieux (on n’en manque jamais, de toute façon, quel que soit le sujet) pour trouver à l’affaire une dimension narcissique – poser en roi de la compassion – ou une volonté d’apaiser sa bonne conscience. C’est vrai. De combien de causes ne sommes-nous solidaires que le temps d’un clic ou d’un retweet, qui suffit à nous satisfaire ?
Nous satisfaire ? Voire. Je laisse à Dieu, qui sonde les cœurs et les reins, de discerner en chacun. Je ne sais pas quel trouble, et quel engagement réel il y a derrière la pointe d’iceberg qui m’est visible sous la forme d’un « like » ou d’un retweet. En pariant sur l’hypocrisie de mon frère, en l’imaginant enclin à faire taire sa conscience à si peu de frais, après tout, j’en fais autant. Car moi aussi, je me contente souvent de cet acte moins que minimal, et il me plaît de croire que pas grand-monde ne fait mieux : en fin de compte, c’est ma conscience que j’ai rassasiée…

L’ennui est que si mon frère n’a pas liké la page, je lui tomberai sur le poil. Retweetez l’article, vous êtes un hypocrite qui croit s’en tirer à si bon compte. N’en faites rien, et vous êtes un monstre d’insensibilité.

Il en va de même de la prière. Une « action » fort décriée, parfois même chez les chrétiens, dont toute une frange éprise d’activisme humanitaire l’a longtemps assimilée, pour le coup, à la mesquine bonne excuse de celui qui ne veut rien faire. Une telle vision de la prière en postule, du reste, l’inefficacité totale par définition, attitude déroutante de la part de croyants. Mais passons ! « Seigneur, ouvre mon ordinateur, et mon clavier tweetera ta louange » ? Faut-il alors faire sonner devant soi de la trompe sur la toile, ou bien se retirer dans le secret de sa maison, au risque de renoncer au courage de témoigner ?

C’est que sur les sacro-saints « réseaux sociaux », la parole fait l’homme et surtout, le résume. Nous n’y sommes rien de plus que ce que nous écrivons. Et écrire ne coûte rien, qu’un peu d’électricité. Seules sont relayées les actions à caractère peu ou prou public, et si tel twittos consacre nombre d’heures hebdomadaires à quelque Foyer des sans-abri, nous n’en savons rien. Nous n’en savons rien, c’est-à-dire que nous le jugerons comme s’il n’en était rien.
Chacun de nous finit par devenir un simple nuage de tags, sur lequel nous nous jugeons. Un pseudo, quelques mots, une enveloppe, une case…
Après avoir soigneusement exclu de notre jugement tout ce qui pourrait constituer l’homme derrière ce brouillard de mots !

S’agit-il alors de manifester un « ordre de priorités » ? Mais priorité n’a jamais été exclusivité. Et Dieu merci, ce n’est pas parce qu’un pays s’enflamme que c’est toutes affaires cessantes qu’il faut voler à son secours : nous retrouverions bien vite dans notre dos d’autres calamités, engendrés en peu de temps par notre concentration sur un seul sujet. Et, rendons-en grâce de nouveau, nous sommes encore assez nombreux pour que chacun de nous ne soit pas acculé à abandonner son combat, son engagement, à chaque fois qu’il s’en manifeste un nouveau. Les associations humanitaires le savent bien, rien n’est pire que le « sujet à la mode » lorsqu’il accapare par le brûlant de ses images les dons et les préoccupations : pendant ce temps, d’autres fléaux plus feutrés, mais tout aussi meurtriers, continuent à frapper sans relâche.

Venons-en à la dimension exclusive de la ou des actualités à la une. Faut-il systématiquement tout lâcher à leur seul profit ? Peut-il être audible ou décent, parmi ce chorus, de parler d’autre chose ?
Dimanche dernier, dans une paroisse des Alpes, monsieur le curé a clairement répondu par la négative, au cours d’une messe au cours de laquelle il nous a « invités » à une demi-douzaine de reprises à nous présenter devant Jésus tout perclus de honte pour notre égoïsme : « nous reconnaissons que le drame des enfants affamés en Afrique, des enfants bombardés à Gaza doit nous faire relativiser nos petites misères ». De « petites misères » que naturellement il est exclu de présenter à un monsieur Jésus qui dit à ses disciples « donnez-leur vous-mêmes à manger » (à la foule) et qui, après cela, seulement, distille son amour et son pardon à ceux qui ont bien travaillé pour les grands affamés de la Terre. (On n’explorera même pas l’hypothèse que parmi la communauté, il pût se trouver tel fidèle atteint d’une maladie incurable ou affecté par quelque autre drame : il se fût trouvé invité lui aussi à relativiser ses petites misères, n’étant même pas sous les bombes, enfin, voyons !) Ainsi, seuls les plus grands drames seraient dignes de compassion, motifs à action, et justifiant d’être présentés au Christ.

Etrange ! il ne me semblait pas que parmi les paroles du Christ ressuscité, on trouvât quoi que ce soit approchant en substance « avec ce que j’ai souffert, désormais, vous relativiserez vos pauvres petits problèmes d’égoïstes »…

Au-delà des pénibles cas de conscience qu’engendre la tarte à la crème de la hiérarchie des souffrances et de la « relativisation », il ne faudrait pas oublier le syndrome du « dossier sous la pile ». Vous savez, celui qui est toujours là, parce qu’il est grave, permanent, toujours d’actualité, et par cette permanence même, moins « brûlant ». Plus feutré, pas toujours aussi spectaculaire qu’une explosion de barbarie… et c’est ce qui le rend si dangereux. Toujours masqué par nos Unes, il finit par se faire oublier, comme une bombe à retardement, et je m’excuse de la platitude de la comparaison.
D’autant plus grande est la tentation de l’oublier qu’il autoriserait, lui, quelques actes efficaces : la crise écologique est de ceux-là, naturellement. Tout comme la malnutrition planétaire – qui a, de plus, tout à voir avec le dossier précédent… Et bien d’autres encore, dont on trouverait de même que les uns plongent leurs racines dans les autres, sans céder à l’illusion commode d’une cause unique actionnable comme un interrupteur.

Alors que faire ?
Si j’avais la réponse ! (vous voilà bien avancés ! vous avez lu jusque-là pour ça !)

Fuir ? renoncer quelque temps ?
C’est sans doute nécessaire par moments. C’était l’objet de mon pénultième billet. Reconnaître nos limites d’individu isolé à porter ou contrebattre toute la souffrance que nos divers canaux nous déversent.
Agir, mais en silence et en secret ? « Le bien ne fait pas de bruit »… ce proverbe, j’en ai peur, a pris de l’âge. Il renvoie aux temps d’avant l’ère de l’information. Le « bien qui ne fait pas de bruit » est désormais nié, ce qui compromet sa capacité à mobiliser, et finalement, sa réussite. A s’interdire le plus modeste témoignage, on reste seul, impuissant, jusqu’à jeter l’éponge, aigri de n’avoir pas été suivi, sans avoir jamais rien tenté pour cela : comment être suivi si l’on est invisible et silencieux ?
Cesser tout à fait de relayer les tragédies du temps ? Bien sûr que non. Ne serait-ce que pour manifester aux victimes une solidarité, et à nos politiques une exigence d’action adaptée, plus enracinées, plus durables que le grain semé sur le sol pierreux. L’oubli tue plus sûrement que l’impuissance. Et puis, ce serait une solution extrême, donc inadaptée.
A l’inverse, s’imposer une mobilisation exclusive et publique sur les sujets les plus chauds ? Céder aux sirènes des « comment pouvez-vous oser parler de… alors que pendant ce temps… » ?

A l’instant même, je vois dans ma TL un père jésuite relayant une initiative de producteurs pour des fruits et légumes sacrifiant le rendement de masse et la simplicité d’exploitation au profit de la saveur et de la variété. Dérisoire ? Incongru ? Nullement. Si nous ne laissons passer par nos canaux que la peur, la haine, la consternation, l’indignation, même légitimes, si nous les fermons au fragile préservé, à la beauté retrouvée, à l’artisan amoureux de son travail, à la Grâce qui se glisse par là dans notre monde en furie, nous finirons par nous noyer.

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Oser les vacances de toute-puissance

Oh non, l’actualité n’incite pas à rendre grâce.
Tout compte fait, il n’est pas rare que l’été soit sanglant ; ne va-t-on pas d’ailleurs sous peu commémorer le centenaire de l’un des pires en la matière ? La haine se moque de nos congés payés, de nos rues vides, de nos plages bondées. La machine de mort tourne.
Il y a quarante jours, chacun hochait la tête : il était indécent de regarder le foot pendant qu’ailleurs, en Syrie, en Irak…
Nous l’avons regardé, ou pas, sans oublier la Syrie ni l’Irak, et cela n’a pas décidé nos puissants à réagir, pour l’heure.
Aujourd’hui, est-il indécent de partir en vacances, pendant qu’en Syrie, en Irak, en Terre sainte, en Ukraine et ailleurs ? Pendant que partout, la culture de mort avance ses pions, culture de dévoration sous prétexte de jouissance, engloutissant homme et nature, hommes à venir et monde vivant pour les accueillir, dans une même gueule ivre de puissance ?
Presque aussi indécent que de prier « au lieu d’agir ».

Productivisme citoyen

Oh, que notre temps déteste l’inaction, et qu’il aime l’agitation, les apparences d’action, l’empressement. Il aime les plans, les cellules de crise, les objectifs, les personnages qui courent cheveux au vent et les poings serrés, sûrs de leur toute-puissance. Il nous clame qu’il aimerait en finir avec cette grande pause de productivité, « qu’à l’ère de la mondialisation » et autres poncifs (carte Bingo non fournie) on attend de la machine « homme » une productivité maximale de la semaine 1 à la semaine 52. Notre temps aime les machines, les chiffres, les acronymes. Leur aridité dépersonnalisée lui plaît : il nous plie à sa logique. Unités de production et de consommation, évalués à l’aune de nos indicateurs de productivité, numéros implantés sur un espace désormais découpé en treize blocs sans unité, sans âme, sans même un nom, mais censés « atteindre la taille critique en termes d’indicateurs d’économie », nous sommes soucieux, face aux dossiers d’actualité, de nous montrer – sincèrement – actifs, productifs, efficients. Retweets inévitables, articles qu’on ne peut se permettre de ne pas partager, avatar modifié par solidarité, tout y passe pour donner des gages de notre investissement, dans nos sphères, dans notre univers culturel qui nous juge ainsi.

Et vous avez parfaitement raison, je suis le premier à le faire. Et puis, nous sommes appelés à aimer non en paroles, mais par des actes et en vérité.

Pour autant, je ne crois pas inutile non plus de réfléchir avant de bâtir notre tour, de nous demander si nous sommes dans une logique d’amour ou dans une logique de performance. Cela rendrait notre action plus effic… ah, zut, raté.

Soyons subversifs, osons vivre nos limites

Et puis, nous ne sommes pas tout-puissants et pas près de le devenir. Malheureusement, notre époque ne semble reconnaître que deux voies : croire à sa propre toute-puissance, ou s’avouer impuissant (médiocre, parasite, tout ce que vous voulez) ; aussi chacun s’empresse-t-il de cocher la première case, ne serait-ce que pour échapper à l’anathème.

« Notre temps », « notre époque ». Accusés commodes, vous avez raison ! Après tout, notre temps, c’est nous, alors soyons donc un peu subversifs et partons en vacances, non par je m’en foutisme, encore moins par à quoi bon-isme, mais juste par conscience de nos limites. (Et je ne saurais trop vous recommander de glisser dans vos bagages, entre un psautier et un guide ornitho, l’opuscule du même titre, que vous aurez pris soin d’acquérir chez votre libraire de quartier.) Nos vacances de toute-puissance ne sont pas vacance de pouvoir, après tout.

Prenons ce temps, sans fausse honte, par humanité. Comment pourrons-nous prendre soin de la fragilité du monde si nous ne savons déjà pas la reconnaître ni l’accepter en nous-mêmes ?

Une idée pour ressourcer notre regard

Dérisoire est « l’exercice » que je vous proposerai pour ces semaines… (oui, je propose des exercices maintenant. Monsieur le curé, expert en la matière, déteint.) Quelle idée bizarre de s’intéresser aux oiseaux migrateurs « alors qu’à Gaza et en Irak ! Il y a des choses plus sérieuses ».
Si vous avez suivi ce blog, vous avez déjà eu l’occasion de le lire : « plus sérieux » ou pas, c’est le même regard qui englobe tout, et le même amour qui embrasse les victimes d’ici et d’ailleurs, et d’en bas de notre maison, la « mauvaise herbe » qui pousse entre les pavés, l’Aigle botté qui a bien voulu se montrer là-bas dans les collines et le crapaud qui cherche à traverser la route pour pondre comme il le fait depuis trois cent millions d’années. Si nous bâtissons un monde sans mauvaises herbes, sans aigles et sans crapauds, alors, ce ne sera pas un monde de paix. Non à cause du manque de crapauds, mais parce que cela n’aura pu être qu’un monde bâti sans amour.

Regardez donc. Regardez passer les migrateurs.
Oui, ils ont déjà commencé. Trop souvent, nous assimilons la migration aux hirondelles, lesquelles décollent tard dans le mois de septembre. Et cela conduit, entre autres, les rédacteurs de la presse régionale à crier, rituellement, chaque trois août, à « l’hiver sans doute précoce et rigoureux » lorsqu’on lui signale un passage de cigognes.
Pourtant, rien qu’en feuilletant ses propres archives, notre rédacteur pourrait constater qu’il écrit chaque année le même papier à la même date. En termes scientifiques, on pourrait même en conclure qu’il dispose ainsi d’une base de données qui lui permet de connaître la phénologie de migration de la Cigogne blanche sur son territoire. Et donc, de savoir qu’il est absolument normal de la voir passer début août.

D’autres sont déjà en route. Vous avez peut-être remarqué, ou vous allez bientôt le faire, que le ciel de la ville s’était vidé de ses Martinets. En vacances à la montagne, levez les yeux, vous verrez peut-être des groupes de Rapaces planer dans l’air chaud – sombres, queue légèrement fourchue ? Bien vu ! ce sont les Milans noirs qui ont pris la route du sud depuis une dizaine de jours déjà. Les larges ailes d’une Buse, mais une longue queue ? Des Bondrées ! Dame, bientôt, il n’y aura plus guère de nids de guêpes à dévorer. Pour en savoir plus, cherchez le point de suivi de migration le plus proche.
Vous vous prélassez sur le littoral ? Ce sont les limicoles – chevaliers, bécasseaux et consorts, tout juste revenus de leurs tourbières arctiques – qui emplissent les vasières, les lagunes, les anses. On les connaît si peu, ceux-là, en général, que parfois on ne les remarque pas, alors qu’ils courent à nos pieds !

Bécasseaux sanderling

Bécasseaux sanderling sur une plage de l’Atlantique. D’août à avril, on observe souvent cette espèce, qui se nourrit dans les laisses de mer

Il y a là de quoi contempler, de quoi retrouver un rythme qui n’est pas celui de « notre temps », mais qui pourrait le redevenir, si nous le décidons. Quelle subversion ! Tout un regard à renouveler, à laisser transfigurer.