Qu’avons-nous fait de l’Europe ?

Il y a quelques jours a circulé une pétition destinée à s’opposer à la nomination d’un baron du pétrole à la tête de la Commission Climat de l’Union européenne. Aujourd’hui, c’est le budget de la République française qui va être visé par la Commission européenne où il peut être rejeté sans autre forme de procès, avec mises en demeure de coupes franches ici ou là.

Qu’avons-nous fait pour en arriver là ?

Car où sommes-nous ?
Nous sommes toujours citoyens d’une république, mais nous en sommes réduits à des pétitions pour exprimer notre avis sur la nomination de ceux qui nous gouvernent, et ce, sur des sujets aussi cruciaux que le dérèglement climatique. Nous sommes citoyens d’un Etat souverain, mais celui-ci n’a plus de souveraineté pour établir ce qui fonde normalement l’indépendance d’un Etat, d’un foyer, d’un individu : l’usage qu’il fera de ses ressources.

A ce rythme, nous en serons réduits à chantonner des mazarinades comme seul mode d’action politique.

Oh, il y avait d’exccccellentes raisons, bien sûr. Tout un arsenal de pactes de stabilité devait nous garantir des dangereuses embardées de l’économie. Il nous assigne désormais, aussi, un chemin étroit en matière politique, une façon unique d’user des ressources d’un pays et de les répartir. Mais à la limite, le problème n’est pas – pas du tout, même – le bien-fondé des règles ainsi définies.

Le problème, c’est que près de soixante ans de construction européenne, fondée dans ce qu’on appelait alors le monde libre, et fière d’incarner à la fois la liberté et la prospérité de ce qui n’était encore qu’un demi-continent, soixante ans d’avancées présentées comme des évidences ont abouti à cela : des citoyens dépossédés de la possibilité de choisir leurs véritables maîtres. Et ceci, sans fabuler on ne sait quel complot, cénacle d’Illuminati templiers reptiliens ou je ne sais quoi. Non, c’est un fait, les instances élues le cèdent à des instances où l’on se coopte entre soi. Les citoyens ont si conscience que c’est là que tout se joue qu’ils tentent, éperdus, lorsque l’affaire est grave, d’exercer une vague influence sur les débats. Généralement en vain.

Tout cela pour notre bien, me direz-vous. Quelle infantilisation ! Quelle régression ! Quelle est donc la différence avec l’Ancien Régime, où le roturier n’était bon qu’à voir ses Messieurs débattre de hautes affaires et lui tapoter la tête avec condescendance ? Qui nous garde de pareils gardiens ?

Que la politique de l’UE soit bonne ou mauvaise, le terrible est là : que nous y adhérions ou non n’y changera pas une ligne. Nous avons juste réussi à réinventer une très vieille forme de gouvernance, très archaïque même. Cette forme qui, en tout temps, s’est targuée de la supériorité de vues qui légitimerait son droit à gouverner la plèbe sans la consulter. Tout au plus la « modernité » lui impose-t-elle de prétendre prendre soin des peuples en question, de mieux agir pour eux-mêmes qu’ils ne le feraient eux-mêmes. Là encore, on croirait entendre un parent d’enfant de six ans particulièrement capricieux.

Il ne faut pas s’étonner, derrière, que les citoyens soient prêts à suivre n’importe qui leur promettant de leur rendre le pouvoir ; y compris des partis dont on peut aisément deviner, ou constater sur le terrain, que le réel partage du pouvoir n’est pas leur tasse de thé, non plus que le respect des prérogatives des citoyens.

Le pire est que cette attitude désespérée sert aux pouvoirs en place à justifier leur domination, avec cet argument massue : « vous voyez bien, les gens, quand on les laisse choisir, ils font n’importe quoi. Alors laissez-nous le pouvoir, nous, nous ne ferons pas de bêtises. Faites-nous confiance. »

D’ailleurs, ça ne va pas rater : ce billet sera vraisemblablement classé « europhobe, qui fait le lit du Front national, soutient Zemmour, flirte avec l’extrême-droite catho-souverainiste, met du fromage râpé dans le gratin dauphinois et tue des chatons », en vertu de la pensée par packs précédemment évoquée.

Et d’enfoncer le clou en rappelant qu’Hitler est arrivé au pouvoir de manière démocratique, ce qui veut dire que hein, la démocratie, oui, mais à condition de ne pas laisser trop de cratie au démos, pas trop de choix, sinon, ma bonne dame, voilà ce qu’il fait ce vilain démos : il casse le joujou. Autant le lui enlever tout de suite.

Que ce soit l’occasion de rappeler que NON, Hitler n’est pas « arrivé au pouvoir démocratiquement ». Même en additionnant ses voix et celles du DNVP, il n’a jamais obtenu la majorité au Reichstag. Il n’a pas été nommé chancelier par Hindenburg à l’issue des élections remportées par son parti, entre autres à cause de cela. Il a fini par l’être à l’issue d’élections nettement moins maîtrisées et dans le cadre d’un sale petit jeu de poker menteur entre conservateurs, d’une manière non constitutionnelle. Et une fois en place, il avait si peu la confiance du Reichstag qu’il n’a pas attendu un mois pour balayer le fonctionnement normal de l’Etat à son profit. Ceci sans même parler de l’état de déliquescence des institutions « démocratiques » de Weimar à cette époque ou du caractère « libre » d’élections dans les rues écumées par la SA. Bref.

Nous avions cru à l’Europe. Lors de la chute du Mur, j’avais treize ans. Ce sont de ces moments où l’on sent le souffle de l’Histoire, et en tempête encore. On croyait sincèrement œuvrer pour la paix, la liberté et la prospérité. Qu’avons-nous fait pour nous retrouver avec une paix de plus en plus précaire du côté de l’Est, une liberté de choisir entre blanc et crème, une prospérité remplacée pour longtemps par l’austérité ?

Que faire ?
Si je savais, ce serait dangereux. Je risquerais de devenir un bel exemple de « n’importe qui qui promette aux citoyens de leur rendre le pouvoir ». Je crois n’avoir à peu près rien d’un leader charismatique, et j’en suis bien aise.
M’est avis que déjà, il faut réfléchir. Là aussi, on nous en a déshabitués. Des décennies lénifiantes et infantilisantes ont achevé de nous convaincre que nous étions trop bêtes et pas assez experts en ceci ou en cela pour penser notre monde, notre société, notre projet. Tiens, un projet ! Nous n’en avons plus aucun. C’est l’un des points qu’avait souligné Gaël Giraud, lors d’une conférence dans le cadre de la Journée de prière pour la Création du diocèse de Valence. Notre temps n’a plus aucun projet, plus aucune vision eschatologique à proposer – rien qu’un vague statu-quo désespérant et désespéré. On peut repartir de ça.
Un but, quelque chose qui porte et qui fédère ; comment voulez-vous exiger des citoyens une marche en avant s’il n’y a ni avant ni arrivée envisagée ? Combien de temps à galoper sur un tapis roulant, s’étonnant de ne jamais rattraper la carotte peinte sur le mur de la salle de fitness ?

Un but, des idées, des expériences repartant de la base, des fondements de ce qui lie les citoyens, les fait se sentir concernés par la citoyenneté, c’est-à-dire la vie de leur cité. La « mondialisation » sert aussi d’argument pour nous en dissuader, pour nous rabâcher que nous ne contrôlons rien, que tout se joue ailleurs, que tout nous dépasse, qu’un chef d’entreprise au bout d’un monde peut décider d’un battement de cil de quelque chose qui touchera notre quotidien plus que nous ne pourrons jamais le faire. Déjà, refusons cette désespérance et reprenons dans nos mains les leviers à notre portée. C’est moi qui choisis à qui je parle dans la rue, dans l’immeuble, dans le village, c’est moi qui choisis d’entrer dans une association, dans un réseau, c’est moi qui choisis quels circuits commerciaux m’alimenteront – par exemple. C’est dérisoire, peut-être, mais un peu moins désespérant que de se lamenter sur son impuissance.

De toute façon, avons-nous un autre choix ?

« Ces misérables, il les fera périr misérablement »

Si ce n’était évidemment pas un hasard que la rencontre d’écologie chrétienne « Pèlerins de la Terre » fût programmée pour (quasi) coïncider avec la fête de saint François d’Assise, patron des écologistes, c’est un signe d’un genre un peu différent qui nous a donné pour ce dimanche-là comme Evangile la parabole des vignerons meurtriers (Mt 21, 33-43).
Relisons-la rapidement.

Jésus disait aux chefs des prêtres et aux pharisiens : « Écoutez une autre parabole : Un homme était propriétaire d’un domaine ; il planta une vigne, l’entoura d’une clôture, y creusa un pressoir et y bâtit une tour de garde. Puis il la donna en fermage à des vignerons, et partit en voyage. Quand arriva le moment de la vendange, il envoya ses serviteurs auprès des vignerons pour se faire remettre le produit de la vigne. Mais les vignerons se saisirent des serviteurs, frappèrent l’un, tuèrent l’autre, lapidèrent le troisième. De nouveau, le propriétaire envoya d’autres serviteurs plus nombreux que les premiers ; mais ils furent traités de la même façon. Finalement, il leur envoya son fils, en se disant : ‘Ils respecteront mon fils.’ Mais, voyant le fils, les vignerons se dirent entre eux : ‘Voici l’héritier : allons-y ! tuons-le, nous aurons l’héritage !’ Ils se saisirent de lui, le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent. Eh bien, quand le maître de la vigne viendra, que fera-t-il à ces vignerons ? »
On lui répond : « Ces misérables, il les fera périr misérablement. Il donnera la vigne en fermage à d’autres vignerons, qui en remettront le produit en temps voulu. »
Jésus leur dit : « N’avez-vous jamais lu dans les Écritures : La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre angulaire. C’est là l’œuvre du Seigneur, une merveille sous nos yeux ! Aussi, je vous le dis : Le royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à un peuple qui lui fera produire son fruit. »

>Nous voici donc en face de vignerons qui, s’étant vu confier en fermage une vigne qu’ils n’ont pas plantée, refusent, le jour venu, de verser au propriétaire de la vigne ce qui lui est dû, le montant du fermage. Ils vont jusqu’au meurtre pour cela. Ils prennent même un soin particulier à trucider le fils du propriétaire, avec cet argument frappant : « voici l’héritier ! Tuons-le, nous aurons l’héritage ».

S’il est bien sûr explicitement question du Royaume de Dieu, il me vient à l’esprit un parallèle frappant avec un autre don de Dieu, je veux bien sûr parler de la Création. Elle aussi nous a été remise en fermage. Tout ce que la Terre compte d’êtres vivants dont nous utilisons les services, nous ne l’avons pas créé, nous n’avons pas tissé nous-mêmes les liens qui les unissent ; il n’y a même que fort peu de temps que nous commençons à comprendre que cette Création ne nous offre pas que le seul service d’une production de la biomasse de notre choix.

Et à son propos aussi, le maître vient nous demander quelques comptes. Il est bien humble, ce fermage : Dieu ne prélève pas de dîme sur nos récoltes ; il nous demande simplement de ne pas détruire ce qu’Il a planté. Il vient simplement nous rappeler que cela n’est pas à nous, non pour nous spolier, mais pour que nous ne manquions pas à notre devoir d’intendance prudente et bienveillante, celle qui fait produire son fruit, celle qu’on appelait il y a peu encore « en bon père de famille » et qui signifiait non pas l’établissement d’un règne de phallocrate mais le devoir de rendre la terre aussi propre à porter du fruit qu’on l’avait reçue soi-même.

Ce propriétaire est pourtant bien ennuyeux. Il vient nous rappeler que tout ne nous appartient pas, que nous n’avons pas le droit de l’accaparer, de nous en proclamer les maîtres à sa place, et que nous devons maintenir cette vigne, cette Création, aussi propre à porter du fruit le jour où nous la remettrons que le jour où nous l’avons reçue. Il nous demande aussi quel fruit nous en tirons : des fruits qui ne soient pas destinés qu’à la seule satisfaction égoïste de quelques accapareurs, mais aussi à Lui, c’est-à-dire à tous.

On dirait furieusement un écologiste, ce propriétaire de domaine, en fait, non ?

Voilà sans doute pourquoi ses émissaires sont aussi mal reçus que ces vilains z’écolos. Ils font rien qu’à nous rappeler exactement les mêmes choses. Comme souvent, ils ne sont pas croyants, ils ne parlent pas de Dieu. Ils parlent des générations futures. Mais comme ce que nous faisons à l’un de ces petits qui sont ses frères est aussi fait à Lui, cela ne fait pas une grande différence. Ils n’arrêtent pas de nous rappeler que nous ne nous suffisons pas à nous-mêmes, car c’est cette vigne qui nous permet de vivre.

Et bien sûr, ce n’est pas agréable à entendre. Nous aimerions mieux penser que nous ne devons rien à personne, même si ce n’est pas vrai. Nous préférons nous enclore dans ce domaine dont nous n’avons construit ni la clôture ni même la tour de garde, y placer nos drapeaux, et jeter dehors tout ce et tous ceux qui nous déplaisent. Nous préférons être les seigneurs et maîtres, les nouveaux propriétaires de la vigne ; en faire ce que nous voudrions, la (mal)traiter, lui arracher tout ce qu’elle peut donner, la faire pisser, comme on dit, et surtout, en garder le fruit pour nous. Et pour cela, nous avons eu une idée de génie : tuer l’héritier pour se proclamer maîtres de l’héritage à sa place. Et à travers lui, c’est aussi le Créateur que nous espérons avoir tué, afin de fonder notre domination sur un double mythe commode : l’héritier, c’est nous, et les créateurs, c’est nous. Quelqu’un réclame ? Couic !

L’on pourrait réécrire une transcription de cette parabole. On pourrait décrire des vignerons qui inondent la vigne de poison, arrachent la moitié des ceps pour se bâtir une somptueuse maison, transforment l’autre moitié en OGM dans l’espoir qu’elle produise double et compense ainsi la perte, ajoutent à la clôture des barbelés pour empêcher les pauvres de grappiller après la vendange et en réduisent d’autres en esclavage pour manipuler à leur place les feuilles recouvertes de pesticides. Que dirions-nous si l’on nous décrivait de tels vignerons ? Quelque chose comme « ces misérables, ils périront misérablement, tués par leurs propres poisons, affamés par les ressources qui manqueront quand ils auront arraché tous les ceps et que leurs OGM auront périclité, que les pauvres et les esclaves se lèveront contre leur ordre inique ».

L’écologie ne nous dit pas autre chose. Et nous avons tout autant de mal à comprendre que c’est de nous qu’il s’agit. Parce que la Création appartient à Dieu, c’est-à-dire au Royaume de Dieu, et aussi parce que les plus fragiles, ceux qui n’ont pas le choix, ni la voix au chapitre, sont les premières victimes, à l’image des premiers serviteurs envoyés par le maître du domaine, cette parabole englobe aussi notre rapport à toute la Création.

Alors, si l’homme veut montrer qu’il peut encore être digne, lui, et non une hypothétique autre espèce, de demeurer fermier du grand Domaine, il faut qu’il se dépêche. Une disparition misérable le guette, et il l’aura lui-même forgée. Il n’y aura pas besoin pour le maître de faire donner la troupe.

Ambiguïtés de l’écologie ? Autour de l’appel de Monseigneur Batut

Dans le numéro de septembre 2014, Mgr Batut, évêque auxiliaire du diocèse de Lyon, a publié une très intéressante tribune intitulée « Ambiguïtés et vérité de l’écologie : les conditions d’un regard chrétien ».

Cette tribune a déjà été largement diffusée et commentée, par exemple chez Patrice de Plunkett Qu’il me soit permis d’apporter encore quelques compléments, sur une partie bien précise, en l’occurrence la première, en tant que professionnel de l’écologie (paf ! ça jette). Pour être précis, chargé d’étude en associations naturalistes diverses depuis le début de ce siècle : au propre et au figuré, au ras du sol, donc.

Au ras du sol, du quotidien du travailleur de l’écologie. La perspective en souffrira probablement. Je ne pourrai parler que de ce que je vis et ressens et de celles et ceux que je croise dans ce quotidien. Nulle prétention à étude sociologique de l’écologue de terrain : un témoignage.

En effet, si j’adhère très largement aux propositions que formule Mgr Batut pour les fondements d’une écologie chrétienne, je crains que la description qu’il donne de l’écologie telle qu’elle se pratique actuellement ne soit un peu abrupte, sinon inexacte, et qu’elle amène d’une manière injustifiée les chrétiens à vouloir refonder leur écologie dans leur coin en se démarquant soigneusement des écologistes actuels. Comme le souligne Patrice de Plunkett, ce serait de leur part faire peu de cas des appels de nos deux derniers papes à dialoguer avec le monde de l’écologie et à se rendre aux périphéries. Ce serait aussi se priver de l’expertise et du savoir-faire scientifique, sans cesse remis à jour, qui président à l’écologie de terrain.

L’écologie ne naît pas de la haine de l’homme

Voyons voir. Reprenons l’aperçu historique que brosse Mgr Batut de l’écologie :

« Dans un premier temps, il s’agissait de montrer à l’œuvre, dans la société productiviste et consumériste, tout ce qui déshumanise l’homme ; dans un second temps, l’accusation se déplace contre l’homme lui-même, dénoncé par certains comme le plus redoutable prédateur de toutes les espèces vivantes constituant l’écosystème, et par voie de conséquence comme le principal danger qui le menace. »

Ce n’est pas tout à fait exact. D’ailleurs, l’une des premières attaques auxquelles les écologistes de terrain durent faire face fut celle de défendre un truc de riches, un luxe de nantis qui allait par contrecoup achever d’affamer les plus pauvres – et ce fut l’origine du rejet de l’écologie par de nombreux chrétiens, notamment de ceux engagés dans l’humanitaire. Or, il en va tout autrement. Comme l’ont d’ailleurs rappelé à diverses reprises les papes Benoît XVI et François, les premières victimes de la dégradation généralisée de l’environnement sont les plus pauvres : érosion de terres trop minces hâtivement déboisées, surpâturage, pollution de la rare ressource en eau, usage massif, déversement de déchets toxiques ou de pesticides, tel est le triste lot des régions défavorisées… Mais le coupable n’est pas l’homme : le coupable est le choc d’une « modernité » prométhéenne, agressive, broyeuse, qui parachute ses méthodes soi-disant universelles dans des environnements naturels et humains auxquels elle n’est pas adaptée. Aussi est-ce beaucoup moins l’homme en tant que tel que l’homme porteur du modèle économique et culturel dominant, celui de l’Occident et de sa production-dévoration de ressources, qui est ici l’ennemi.

Aux écologistes, on a aussitôt objecté qu’il était odieux et immoral de ne pas laisser les autres peuples chercher à rattraper notre niveau de vie de nababs. A l’heure où les données scientifiques établissent que cela nécessiterait les ressources de quatre planètes, ce serait au contraire du dernier hypocrite : les laisser – au vif plaisir de nos bonnes affaires – s’aligner dans une course dont nous savons que la piste, à mi-parcours, s’effondrera dans le vide ?
Encore faut-il, pour être nous-mêmes crédibles, revenir nous aussi à plus de sagesse concernant le confort que nous revendiquons, et apprendre à « vivre simplement pour que chacun puisse simplement vivre ».

Quand la science n’incite pas à y croire

Mais je me disperse. Revenons à nos moutons : l’écologie est-elle vraiment un nihilisme qui cherche à combattre un homme prédateur, en lequel on devrait lire la « haine de soi » occidentale ?

Non, je ne crois pas. Fondamentalement pas.
Invité un soir par une petite association lyonnaise à témoigner de mon métier comme engagement dans la cité – soirée dont l’invité d’honneur était précisément Monseigneur Batut – j’avais insisté sur deux points fondateurs de mon travail d’écologue : l’émerveillement et la science. L’émerveillement naît de la contemplation des splendeurs de la Nature, de sa diversité, de son amour pour les lignes courbes et les solutions alambiquées, la place à chacun (la diversité des niches écologiques) qui aboutit à ce que neuf mille espèces d’insectes puissent être rencontrées sur un seul arbre à Panama. Que cette Nature soit Création, c’est-à-dire œuvre d’une source d’amour, n’ajoute ni ne retranche, pour mon ressenti, à cet émerveillement : il ajoute en revanche une responsabilité. Ici intervient la science : celle-ci permet d’établir, tout d’abord, que même nanti, d’un point de vue spirituel, d’une place à nulle autre pareille, l’homme est créé inséré dans les écosystèmes et qu’il ne peut vivre sans eux (à preuve – en creux, le discours transhumaniste selon lequel la fusion avec la machine serait la seule clé de survie de l’homme. Beuh.) D’autre part, ces mêmes outils scientifiques observent et quantifient l’impact de l’homme sur le reste, et là, aucune idéologie, aucune eschatologie ne nous fera échapper au constat de courbes qui plongent vers le rouge, de paysans chinois acculés à pollliniser à la main (le ridicule ajouté à l’empoisonnement) et autres gaîtés. L’homme ivre de puissance se met en danger mortel au moment même où il se croit devenu Dieu : plus que jamais, ayant voulu faire l’ange, il a fait la bête.

Lorsqu’une espèce vivante prolifère jusqu’à épuiser les ressources dont elle dépend, elle disparaît. Dans les faits, les écosystèmes sont trop complexes pour qu’il n’existe pas des facteurs limitants qui la feront décroître avant d’avoir tout englouti autour d’elle. Vous connaissez bien l’histoire des courbes proie-prédateurs, des élans et des loups dans les îles du Canada. Il est probable que l’homme, lui non plus, ne réussira pas à anéantir la totalité du vivant avec lui. Mais deux choses sont certaines : il ne pourra pas survivre seul ; et il peut disparaître, il peut se faire disparaître lui-même, il en a les moyens, s’il persiste à ne pas réagir. C’est un peu l’histoire du type en train de se noyer qui voit arriver successivement un canot, un zodiac et un hélicoptère à son secours et qui répond « Non, Dieu me sauvera » et à qui une fois noyé Dieu fait remarquer « Dis donc, je t’ai envoyé un canot, un zodiac, un hélicoptère et tu n’as pas réagi »…

Haine de soi ou dépit amoureux ?

Voilà pourquoi l’écologiste en vient à haïr l’homme. Il désespère, voilà tout ! Pour qui ne professe aucune croyance – et c’est son droit – à un statut privilégié de l’homme, les faits matériels bruts révèlent ceci : l’homme moderne est le plus redoutable prédateur qu’aient jamais connu les écosystèmes, il est en train de les dévorer, et rien ne semble pouvoir l’arrêter, alors même qu’il est également doué de raison.

Je crois que Mgr Batut prend l’effet pour la cause lorsqu’il écrit que « Cet anti-anthropocentrisme qui a marqué la « deuxième vague » écologiste n’est qu’un avatar du phénomène de haine de soi qui se traduit souvent dans notre culture occidentale par un rapport pathogène à notre propre passé ». Non, l’écologie n’est pas une philosophie étrange, dépressive jusqu’aux pulsions suicidaires, née d’une « haine de soi » amenant à faire de l’homme un « prédateur à éliminer d’urgence ». Elle est au contraire émerveillement devant la splendeur du vivant, donné gratuitement (qu’on croie ou non à une Origine transcendante), épouvante devant la disparition de ces merveilles au profit de la chape de béton et d’acier d’un « progrès » auquel on ne peut même plus faire crédit de réduire la misère, bien au contraire – crise écologique et misère humaine étant deux faces d’une même pièce – et surtout désespérance après des décennies à tenter, en vain, d’enrayer cette course à l’abîme.

Et l’écologie a raison de condamner l’anthropocentrisme. C’est bien lui qui nous leurre en nous faisant croire que nous pourrons nous passer de tout, vivre seuls, que nous n’avons besoin de rien. C’est lui aussi qui a si longtemps différé le constat (trop humiliant ?) du fait que nous dépendons du reste du vivant. Nous dépendons des carabes, des crapauds, des roseaux, des araignées et des serpents. (Et dire que nous avons déjà du mal à l’idée de dépendre de nos frères…) C’est juste se leurrer complètement que de croire cet anthropocentrisme biblique, même si cela plaît à dire L’anthropocentrisme est, au fond, l’attitude logique de l’homme tant qu’il ignore ce dont il dépend. En concluant hâtivement qu’il n’a besoin de rien, il s’est proclamé maître de tout. Dieu nous en protège. A tous les sens du terme !

Comment pourrait être animé par une « haine de soi » l’écologiste de terrain que, seul, maintient à son poste le fragile bonheur d’être, un matin, de ceux qui se lèvent avant l’aube pour contempler dans une vigne le poitrail rouge d’une Linotte, ou l’œil rond d’un Oedicnème, et au cœur la volonté de se battre pour que ses enfants puissent, dans vingt-cinq ans, vivre les mêmes rencontres ?

Mais peut-il encore y croire ? De tous, il est le mieux placé pour savoir que c’est mal parti. C’est parce qu’il le lit au quotidien dans toutes ses études, dans toutes les bases de données, qu’il interprète l’homme comme un prédateur que sa technique a doté d’une puissance jamais vue, d’une capacité à détruire qui surpasse de loin tant sa capacité que son désir de faire ou de laisser vivre. Que voulez-vous ? L’homme, statistiquement, se comporte comme seul. Où aller chercher des raisons de croire à un renversement des tendances ?

Loin du nihilisme, une foi dans la vie

C’est donc à titre de conclusion, et non de prérequis, que l’écologiste est amené à conclure, désabusé, qu’à tout prendre, il vaudrait mieux que l’homme disparaisse. Que ce serait même « bon débarras », conclut-il non sans « provoc’… » En effet, la Nature nous survivrait probablement, si nous devions l’endommager jusqu’à nous auto-exterminer. Lentement, avec des pertes irrémédiables, mais elle le ferait. Elle réinventerait peut-être même une autre espèce consciente et pensante, et celle-ci serait peut-être davantage capable de dépasser ses instincts de prédateur opportuniste pour faire vraie œuvre de raison, et aboutir à l’équilibre que l’homme serait, dans ce funeste scénario, mort de n’avoir su inventer. Voilà un rêve bien noir, mais aussi une forme de foi – et paradoxalement, une foi en quelque chose qui dépasse l’homme, une foi dans l’immortalité : la possibilité pour l’intelligence de renaître autrement, si la première fois a raté.

Mais il n’est pas question de haine dirigée vers soi-même ni de pulsion de mort, encore moins d’œuvrer sciemment à la disparition de l’homme jugé criminel irrécupérable.
A quoi l’écologiste passe-t-il son temps sur le terrain ? Ouvrez donc un document d’objectifs Natura 2000 ; intéressez-vous au travail mené par diverses LPO, par exemple dans le Rhône, avec les carriers ; plongez-vous dans des mesures agri-environnement ; partout on ne lit qu’une chose : « concilier ». Sur le terrain, l’écologie, la vraie, s’est toujours voulu plénière…

Peut-être même un peu trop – au sens où l’on cherche à concilier ce qui est inconciliable en l’état.
En tout cas, notre écologiste ne travaille pas contre l’homme. Il ne travaille pas à l’éliminer. C’est même tout le contraire. Il travaille à sauver les écosystèmes pour que leur destruction ne détruise pas l’homme, et voit autour de lui ses concitoyens, sourds, courir au gouffre.

Pas plus que le Christ ne s’est suicidé, l’écologiste non croyant ne veut tuer l’homme. Il juge, scientifiquement, cette mort inéluctable, en dépit de ses efforts.

Alors, il se prend à rêver d’une mort de l’homme qui ne serait pas la mort de tout.

Il veut croire que cette mort n’aurait pas le tout dernier mot, que celui-ci reviendra quand même à la vie.

A bien y regarder, cela a plus à voir avec un « si le grain ne meurt ». On y ajoute simplement l’idée que, l’évolution aidant, du grain naîtra une nouvelle plante. Comme une Résurrection. Elle n’est juste pas positionnée au même échelon.

Pour une rencontre féconde

Quelque part, je suis tenté de croire que l’écologie n’attend que d’être fécondée par l’espérance. Elle n’a plus de raisons de conclure à la pertinence d’avoir foi en l’homme. L’espérance chrétienne en est une possible. Et remettre Dieu au centre, à la place de l’homme, renforcera tant l’espérance que notre sentiment de responsabilité.

L’interprétation que Mgr Batut fait de l’écologie telle qu’elle se pratique aujourd’hui inciterait, je le crains, à s’en méfier ou pire. Je crois au contraire qu’il faut, plus que jamais, que ces deux mondes se rencontrent et se fécondent. Il manque peut-être au chrétien non écologiste d’ouvrir une nouvelle fenêtre, celle qui donne sur la « terre sans hommes » que l’Eternel n’en abreuve pas moins de la pluie pour faire germer l’herbe sur la steppe (Jb 38, 26). Il manque peut-être à l’écologiste non croyant d’ouvrir aussi une nouvelle fenêtre, qui donne sur le ciel. Ainsi, il pourra de nouveau « y croire ».

La rencontre des deux peut sauver le monde.

L’écologie nous concerne… Quelques jalons pour une écologie chrétienne

Chrétiens, l’écologie, ça vous concerne !

Ahurissant, non ? Il y a seulement quinze ans, personne n’y aurait cru. Mais cette fête de Saint François d’Assise n’est-elle pas le jour idéal pour se poser la question ?

Alors… en quoi est-ce que l’écologie nous concerne et quelle écologie nous concerne ?
Avant tout… et bien avant tout… ôtons de notre regard les préjugés et les clivages politiques franco-français : une fois de plus, et une fois pour toutes, le parti politique français qui se réclame de l’écologie ne fera pas partie du champ de mon propos. L’écologie n’est pas une marque déposée, d’une part ; le caractère réellement écologique de la démarche de ce parti est contestable, et contesté – et ce bien avant que l’actualité récente n’engendre le vocable d’écologie humaine et les questionnements afférents ; l’écologie n’a pas vocation à être l’apanage d’une famille politique, ni d’une autre, et n’équivaut pas à adhérer au programme du parti Europe Écologie Les Verts. Je le mets ici de côté. Faites mentalement de même avant de poursuivre la lecture…

Avant tout, il y a le vivant. Si vous avez lu les tout premiers articles de ce blog, vous y aurez lu que l’écologie est avant tout la discipline scientifique qui consiste à étudier les relations d’interdépendance entre les êtres vivants et entre eux et leur milieu. Car, et c’est le point fondamental de toute démarche écologique, dans le vivant, tout est lié : porter atteinte à une espèce, un peuplement animal ou végétal, un habitat naturel, aura un impact non seulement sur d’autres espèces, peuplements ou habitats, mais aussi – et très vite – sur l’homme, sur son environnement de vie, son alimentation, sa vie. C’est là le principal fait scientifique établi par l’écologie et le fondement du sens que ce terme a pris désormais : la volonté de protéger ce réseau vivant en le pensant justement en termes de réseau, de système.

Comment l’approcher et pourquoi notre foi est-elle concernée ?
En nous replongeant dans le sens de la Création.

Le premier pas consiste donc à découvrir – s’ouvrir. S’ouvrir au monde, au monde vivant, nous-mêmes inclus, comme un don, un « existant », à recevoir tel qu’il est, et non tel que je voudrais le voir.

« Vois l’arc en ciel et bénis son auteur »…

Recevoir, découvrir, changer notre regard et apprendre à voir. Il nous manque déjà, et nous le savons, de savoir regarder notre prochain. Dans notre univers artificialisé, et virtualisé, il nous manque encore plus de savoir apercevoir le vivant non-humain. Pourtant, il nous préexiste. Le rencontrer, c’est une façon d’entrer dans la Louange qui est la vocation de l’homme conscient de Dieu. Cette découverte, cette meilleure connaissance amène à découvrir la fragilité de ces équilibres subtils, les menaces qui pèsent sur eux, et les multiples liens qui nous unissent à ces délicats réseaux. Le regard change, l’homme s’émerveille, l’homme conscient de Dieu loue le Créateur pour la Création, non plus seulement pour lui-même, mais pour toute la Création.

Songeons à tous ces passages de l’Écriture où la diversité du vivant nous est donnée comme objet de louange, comme dans le psaume 104 ; comme preuve de la sagesse et de la puissance de Dieu, ou comme dans le livre de Job où Dieu établit sa grandeur en créant et prenant soin d’une nature qui, parfois, nous dépasse et suit une logique plus vaste que notre service : « Qui a ouvert un passage à la pluie, tracé la route de l’éclair et du tonnerre, pour que la pluie tombe sur une terre sans habitants, sur un désert où il n’y a point d’hommes; [pour qu’elle abreuve les lieux solitaires et arides, et qu’elle fasse germer et sortir l’herbe? » (Jb 38, 25-27)

Cet émerveillement, comme l’a bien exposé le regretté Jean Bastaire, fondateur de l’écologie chrétienne de notre temps, n’est pas la sèche et distante admiration d’un esthète : il s’emplit, déjà, d’un sentiment d’appartenance à une Création commune. Il est con-templ-ation qui se résout ensuite en comm-union.

Mais le chrétien ne peut en rester au stade d’une contemplation quelque peu béate : il n’aura pas à chercher bien loin pour se voir appeler à sa responsabilité vis-à-vis de ce monde.

Dans le second récit de la Création, Dieu fait défiler toutes les créatures devant l’homme et celui-ci les nomme – il ne s’agit pas de les étiqueter, ni de se les approprier comme des objets, mais d’en prendre la responsabilité, cette responsabilité que Dieu redit en établissant l’homme dans le Jardin pour le garder.

Aussi, oui, nous y sommes appelés !
Jamais je ne l’exposerai aussi bien, c’est évident, que ne l’a fait Jean Bastaire, dans la magistrale synthèse que vous pouvez lire sur le site Eglises et Ecologie.

Essayons, néanmoins, de poser quelques jalons… Non, Dieu n’a pas créé l’homme pour qu’il survive en combattant le reste de la Création comme une nature sans âme, sombre et « hostile ». Il y a été placé, et c’est elle qui le fait vivre : le rejet de la nature dans les ténèbres de l’in-animé, tout juste bon à être fourré dans nos chaudières, ne vient pas de la parole de Dieu, ni d’une « vision judéo-chrétienne » comme aiment à le prétendre certains… En revanche, il est central chez Descartes, ce fondateur de l’approche scientifique dont, pour cette raison, les mêmes personnes aiment à se réclamer. Un Descartes qui cherchait, certes, à pratiquer une approche « rationnelle », mais qui, sur ce point, est lourdement induit en erreur par l’ignorance totale de son temps en matière d’écologie scientifique.

Seconde petite idée… elle nous vient de Benoît XVI : « Si tu veux la paix, protège la Création ». Protéger « l’environnement », c’est d’une manière très pragmatique défendre le pauvre. Cet appel nous conduit aussi à dépasser la vieille et puérile opposition « protéger l’homme ou la nature ? » qui a si longtemps conduit les « catholiques sociaux » à rejeter l’écologie comme une ennemie de l’homme, à alimenter les fantasmes sur une écologie « nouveau paganisme, adoration de Gaïa » et autres exagérations rhétoriques.

Ainsi, une écologie pleinement humaine ne peut être qu’une écologie intégrale, c’est-à-dire : simultanément de l’homme et de la nature. Notre nature, notre Donné d’êtres humains, c’est la finitude, la fragilité, la dépendance et le lien profond, à la fois biologique et spirituel, à l’ensemble du vivant. Le lien biologique est établi par la science. Le lien spirituel est établi par l’acte divin qui nous confie la Création. Ainsi, cette dépendance n’est pas une chaîne, ni un fardeau : elle est le lien à Celui qui a et qui est la vraie Vie.

Nous sommes appelés à une écologie « intégrale », humaine et environnementale ensemble, jamais opposées, deux jambes d’une même marche. Nos fondements scientifiques seront les mêmes, car c’est aussi une donnée, un Donné de la nature que celle-ci est agressée par notre ivresse de toute-puissance, au point de compromettre son existence et la nôtre avec ; mais ce sera une écologie joyeuse car animée par toute l’Espérance dont le Christ nous rend capables. Cet homme qui fait tout de travers, c’est lui qu’Il est venu sauver. Il en vaut la peine. Comme disait un pasteur, dont j’ai hélas oublié le nom, qui conférait sur une « restauration écologique » avant tout spirituelle, Dieu ne nous laissera pas seuls et les initiatives qui bruissent comme les jeunes plantes qui poussent au printemps en sont la preuve.

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Espérer : un acte dangereux, subversif, et chrétien

« En tout temps, et à toute époque », il a existé des populations désespérées. (Je savais que je ne pourrais pas y échapper, alors autant le faire d’entrée). Mais je n’ai guère en tête de cas où la désespérance ait été aussi ouvertement la complice, sinon l’instrument objectif d’un système.

« L’espoir, c’est mal, ça ne se fait pas. » Voici un dogme. Un dogme de cette idéologie qui réfute avec hauteur ce nom, pour mieux rejeter les autres dans les ténèbres des « heures les plus sombres de notre histoire ».

Espérer est déraisonnable. C’est la crise. C’est la crise depuis quarante ans, le chômage est massif, la dette ceci, le gouvernement cela. Vous allez en bouffer de l’austérité, de la précarité rebaptisée flexibilité. Vous vivez au-dessus de vos moyens (crie au smicard le titulaire d’un épais compte à l’étranger). Vous allez souffrir. Vos enfants vont souffrir. On nous promet des faillites, des effondrements, des guerres civiles ou autres. Les avertissements sur l’urgence écologique sont détournés : quand les scientifiques crient « Debout, agissons, vite, ou ce sera la catastrophe », les néolibéraux rétorquent : « N’écoutez pas les esprits chagrins : jouissez, jouissez d’autant plus vite qu’une catastrophe peut survenir. De toute façon, vous n’y pouvez rien – et laissez-nous faire. »

Espérer serait également du dernier imbécile. Jamais lucidité n’a été à ce point synonyme de pessimisme désabusé – ou plutôt démobilisé. Qui croit en la possibilité de lendemains meilleurs que l’apocalypse promise est regardé comme un fou. Qui croit en la possibilité de les construire est dénoncé comme un germe de totalitarisme.
Quand l’homme n’espère plus rien, l’orgie lui apparaît comme le dernier objectif tangible, réaliste, raisonnable.
Alors il s’y adonne. Amputé de l’espoir, l’homme n’est plus bon qu’à consommer jusqu’à se consumer, à jouir jusqu’à en mourir.
Et ça tombe bien, parce que c’est exactement la place que lui assigne le système néolibéral. Jamais l’individu ne sera plus rentable que dûment enfermé dans cette pulsion hystérique de goinfre jusqu’à la mort. L’espoir est le muscle qui nous fait relever la tête. Vers le soleil, vers la clairvoyance, l’action, vers Dieu aussi. Ejointés de ce muscle, notre tête retombe, nous n’avons plus sous le regard que notre ventre et l’étage du dessous, qui deviennent notre dernier horizon, notre but si raisonnable, notre dieu.
Mais après tout, nous rabâche-t-on avec cynisme, n’est-ce pas « la nature humaine » ?

Il y a pire crime : espérer en bande organisée. Non seulement croire en la possibilité d’un monde meilleur, mais y croire ensemble. C’est ainsi : « l’union fait la force » est devenu une devise honnie, symbole de dictature. Le bien commun ? Un projet collectif ? Construire ensemble ? Hola ! Discipline de masse ! Donnage de leçons (sic) ! Heures les plus sombres de notre histoire ! Anathème ! Anathème !
On ne dit plus « ensemble ». On dit « chacun ». « Chacun respecté », manière élégante de dire : chacun pour soi, ne s’occupant que de lui-même, agissant pour lui-même. Chemins soigneusement divergents, comme le bouquet d’un feu d’artifice – radiant, immobile, évaporé en un clin d’œil et un grand boum. Sitôt consommé, sitôt consumé.

Bon. Et maintenant on fait quoi ?
Et bien, comme c’est toujours le temps pascal, il y a une bonne nouvelle.
Il y a ce personnage, là – le Christ qui est venu pour tout le monde. Et même pour chacun. Chacun sur son petit chemin. « Tous, comme des moutons, nous étions errants, chacun suivant son propre chemin, et Dieu a fait retomber sur lui nos fautes à tous » (Is 53, 6) – et voilà qu’il est ressuscité. Qu’il nous précède en Galilée, c’est-à-dire dans le monde, là où nous vivons, nous – pas seulement dans quelque incertain ailleurs céleste.
Il continue à nous inonder de son Esprit. On va fêter cela dans quelques semaines.

Ici, logiquement, une partie des lecteurs hoche la tête d’un air triste et viendra me dire – cela m’est souvent arrivé : « Là, je suis déçu. Je n’aurais jamais cru ça de ta part. » Comme si je venais d’avouer un compte au pays des vaches violettes ou des alligators. Ben écoutez, c’est comme ça.
On peut, il est vrai, espérer sans Dieu et professer une foi en l’homme. Le néolibéralisme y a, bien évidemment, pensé. Il martèle l’idée qu’il existe une fameuse « nature humaine » réduite à l’avidité de biens et de pouvoir, sinon à la concupiscence, immuable, mais surtout incoercible. Voire, qu’il serait malsain et liberticide de contrecarrer. Quant à l’Histoire, elle ne serait qu’enchaînement infernal de cycles du même tonneau, de cercles dantesques, au pied de la lettre. Telle serait la réalité de l’homme : allez donc avoir foi en lui pour accomplir autre chose ! Laissez tomber, c’est plus sage, et venez bouffer.
Il y a eu, il est vrai, « de tout temps » une telle humanité dénoncée par la plume acide des La Boétie de tous les temps en question.
Mais, il y a eu, précisément, des La Boétie en tout temps aussi.

Hildegarde de Bingen (« encore sa vieille frédégonde là ? ») discernait en l’homme, le corps, l’âme et l’esprit. L’âme, livrée à elle-même, se laisserait tomber vers le corps ; mais l’esprit – l’intelligence – la tire vers le haut et lui fait accomplir les œuvres véritablement dignes de l’homme. Pour elle, bien sûr, cette intelligence est aussi conscience de Dieu. Si cet étage vous gêne, retirez-le : reste que l’intelligence est bien là pour dépasser cette « nature » moins humaine que bestiale (pas animale !).
Bon, le faire sans Dieu, c’est un peu comme vouloir monter à pied quand l’ascenseur est là. Surtout que cet ascenseur est grand. Il n’est jamais trop petit, jamais verrouillé, jamais opaque, jamais las de venir s’ouvrir là où nous l’appelons. Il faut juste se risquer à l’appeler, humblement.

Voilà de quoi nous donner du cœur au ventre ensemble.
Voilà de quoi nous lancer, à bras ouverts, dans cet acte hautement subversif, déraisonnable, anti-économique, et potentiellement totalitaire : espérer.
Espérer, comme le chantait Georges, non pas celui qui a mauvaise réputation, mais l’autre – à gueule de métèque, de Juif errant, de pâtre grec : « La certitude que tout peut changer un jour ».