Trouble, l’identité ?

On parle beaucoup d’identité et encore plus d’identitaires. Identité française, chrétienne, européenne, occidentale – et tout ce qui serait supposément « incompatible » avec. Les glissements de sens sont d’autant plus courants qu’un récent livre remarqué a souligné la facilité avec laquelle ils se produisent à l’intérieur d’une même personne. A fortiori d’un groupe ou d’un parti.

L’on passe ainsi de l’identité individuelle à l’identité collective, et de là à des critères, à des règles qui incluent… ou excluent. Et enfin à l’identité d’un pays entier, définie avec des termes dont on use, normalement, pour une personne.

Évidemment, cela dégénère en noms d’oiseaux de part et d’autre. Pour ma part, puisqu’il va essentiellement s’agir ici de réflexion personnelle et de témoignage, et rien d’autre, un tweet soulignant que le respect de la dignité humaine s’applique aussi aux migrants m’a valu un « FDP traître à sa race » (sic) ; tandis que selon ma tante octogénaire, duovaticaniste en diable, le port d’une croix franciscaine en bois de vingt-trois millimètres dans sa plus grande longueur fait de moi « un de ces jeunes intégristes qui achèvent de vider les églises ».

Sang-de-bourbe pour les uns, Serpentard pour les autres, donc, question identité, j’attaque avec un sérieux handicap.

Avant tout décanter le catho

Avant tout, le vocable de « catholique identitaire » m’apparaît donc comme gros d’une sacrée confusion. Une confusion qu’on retrouve dans bien des têtes, à commencer par celle de mes excellentes tantes, de la plupart de mes connaissances classables parmi les « catholiques d’ouverture » ainsi que des non-catholiques (de ma connaissance toujours) : catholique d’identité, catholique identitaire et identitaire tout court, c’est-à-dire nationaliste, ce serait tout un.

J’avoue mal comprendre. Le catholicisme est fondamentalement universel (c’est même le sens du mot) et sa tension avec ce qu’on appellerait aujourd’hui le patriotisme remonte loin : les premiers chrétiens refusaient de porter les armes. Puis, dans l’Empire en déliquescence, il fallut s’y résoudre. Mais tant qu’il s’agira de rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu, cette tension habitera chaque conscience de chrétien : « right or wrong, my country » contre « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie », au risque pour les catholiques de passer pour l’inquiétante cinquième colonne du Vatican tentaculaire (re-sic). Nous sommes, et de plus en plus, perçus comme des gens du genre à « faire passer la religion avant la loi » si celle-ci ne leur convient pas, que ce soit ou non, d’ailleurs, au nom de l’idée qu’on se ferait de ce que doit être l’État en France.

« Ils font passer leur religion avant la loi. » Prononcez cette phrase et savourez : l’auditeur voit déjà des milices chrétiennes, kalachnikov en main, ouvrant le feu dans les bars, les cliniques ou les concerts. Un critique en verve n’a-t-il pas tout récemment affirmé la parenté des jésuites morts martyrs au Japon et des terroristes-kamikazes islamistes sous prétexte que tous « sacrifient leur vie à leur religion » ?

À ce jour, c’est plus souvent à des prêtres tendant malgré la loi la main aux sans-papiers qu’est confrontée la République. Au pire, à des manifestations qui, quoi qu’on pense de leur ligne, n’ont pas défilé en armes, ni posé de bombes.

La loi ou sa conscience ? Hélas pour notre époque paranoïaque, il n’y a pas de réponse simple. Enfreindre la loi au nom de sa conscience conduit certains à tuer, d’autres à aider. Qu’avons-nous à faire d’une formule ambiguë au point d’être infichue de distinguer un Juste parmi les nations d’un terroriste, Jean Moulin de Mohammed Merah, le Bon samaritain d’un bandit de grand chemin ?

Réciproquement, on a tôt fait de sacraliser la loi lorsqu’elle nous arrange, et de juger l’État illégitime lorsqu’il nous em… bête. Sans nous aventurer plus loin sur cet embranchement, retenons juste ceci : entre catholicisme et patriotisme, entre respect dû au Christ et au pays, n’existe aucune corrélation automatique. La divergence peut même être profonde. Réciproquement, pour ma part, c’est bien ma foi qui m’amène, assez souvent, à interpeller mon pays – ses dirigeants, ceux de mes concitoyens qui ne sont pas assez loin de moi pour que je leur fiche la paix, etc… pour ses manquements au respect de la dignité de l’homme, des plus pauvres, de la Création, etc. Cela fait partie de notre être chrétien, de notre identité chrétienne de prêtres, prophètes et rois.

La fonction de prêtre nous convoquant à prier, et celle de roi, à servir, comme le seul Roi, celui qui lavait les pieds des disciples.

Toute la difficulté dans un État laïc et un peuple majoritairement non-chrétien consistant à le faire en un langage audible par tous. Difficile, mais salutaire, car cela nous rappelle que nous ne servons pas un Dieu tyrannique et capricieux, mais celui qui veut le meilleur pour chacun d’entre nous, et qui pour cela l’appelle par son nom. On ne suit pas Dieu pour éviter son fouet mais parce que son Chemin est aussi la Vie. « A qui irions-nous ? Tu as les paroles de la Vie éternelle ».

En somme, si tel catholique se dit fier d’être Français, ses billes pour convoquer sa foi dans l’affaire me paraissent un peu maigres.

France chrétienne ou chrétiens en France ?

C’est le moment précis où tout le monde doit se lever en criant le nom d’un fier Sicambre, et me rappeler :

1/ Que la France et l’État actuel, la Ve République, ce n’est pas la même chose, et qu’on peut rejeter le régime par fidélité à la France, « la vraie », et que c’est ce qu’a fait de Gaulle.

Oui. Mais aussi ce qu’a fait l’OAS ou n’importe quel putschiste. C’est le même dilemme qu’au-dessus : pour savoir s’il est bon ou mauvais de se permettre de « faire passer sa conscience de la France avant la loi du moment », il faut examiner l’affaire au-delà de cette phrase qui peut recouvrir le meilleur comme le pire.

Saleté de temps qui ne veut pas être binaire, et du coup : la vraie France, c’est quoi ?

… et donc 2/ : elle serait chrétienne. La France est la fille aînée de l’Église et à ce titre, le christianisme serait fondu dans l’identité française, ipso facto et in saecula saeculorum.

Voire.

superdupont

Défenseur de la culture française observé en milieu naturel

Quoi qu’aient pu faire les rois en un temps, un territoire chrétien, j’en suis bien désolé, pour moi, ça ne veut rien dire. J’entends par là que ça ne suffit pas à m’engager et cela n’a aucune raison de nous engager tous et à jamais. Songez pour commencer à tous ceux qui ont été christianisés bien avant la Gaule, et qui n’hébergent plus que des communautés ultraminoritaires. Ou encore au long passé préchrétien du coin de terre sis entre Rhin, Alpes et Grande mer : pourquoi ne serait-ce pas à lui de prévaloir ? N’a-t-il pas pour lui l’ancienneté, d’innombrables rois, prêtres et autres druides, et des vœux, et une piété populaire que la religion officielle romaine n’a jamais remplacée ? Si donc, « la France est chrétienne », ce n’est pas qu’une affaire de siècles, ni de rois : pour l’étayer, pour le traduire surtout, il faut creuser un peu plus loin.

Et je ne crois pas que ça serve à grand-chose.

Servir et annoncer

Nous sommes citoyens d’un pays profondément marqué par le christianisme, c’est l’évidence. Mais cela ne nous confère nul droit de le brandir face aux non-chrétiens, quand bien même nous redeviendrions majoritaires. Nous tomberions à l’instant même dans l’exact inverse de tout ce qu’est le Christ. Loi contre liberté, routine contre nouveauté, ors pompeux d’un appareil d’Etat contre pauvreté du cœur de Celui qui n’a pas une pierre où reposer la tête. Pour nous, catholiques au présent, désirer une France, en tant que pays, incluant donc tous ses habitants sans aucune exception, comme chrétienne, cela ne peut vouloir dire qu’une chose, mais de taille : c’est qu’il faut se passer le linge à la ceinture et la servir. Non pas servir une « patrie » en tant que puissance, car nul ne peut servir deux maîtres à la fois, mais servir le Christ à travers ceux que nous y rencontrons. Servir nos frères, nos concitoyens quels qu’ils soient, et ces étrangers qui sont eux aussi Ses frères (Mt 25, 35). Nous engager, témoigner et annoncer la Bonne nouvelle, qui peine à se faire entendre sous les jingles publicitaires.

Je suis chrétien, et bien sûr, j’aimerais vivre dans un pays davantage chrétien, ou à tout le moins,  plus ouvert à des notions telles que le pardon, la miséricorde, la « non négociable » dignité de tout être humain, ou encore la valeur en soi de tout être vivant non humain. Je ne peux que désirer que chacun de mes concitoyens écoute l’appel du Christ, se sente aimé en Dieu, et sache qu’il y a un chemin vers la justice qui est vie et non carcan de lois, un amour plus profond qu’un fumeux côte-à-côte ou un toxique entre-soi, une éternité en point de mire. Je le voudrais, non pour que « tout le monde pense comme moi », mais parce que je crois réellement que Dieu veut le meilleur pour chacun de nous. Non pour « restaurer » l’uniformité perdue d’un passé mythifié, mais parce qu’il y a dans l’Évangile une source inépuisable de justice à laquelle nous n’avons jamais assez puisé.

Chasser les mythes errants

Mais je ne me fais pas d’illusions, l’Histoire m’en vaccine : une société chrétienne n’est pas plus automatiquement juste qu’un chrétien n’est automatiquement saint. Notre « France chrétienne » présente un lourd passif de sociétés dures, violentes, injustes, traversées d’éclairs de charité, de fraternité, jaillis de saints célèbres ou anonymes, et d’incroyants aussi. Bref : inutile de rêver, vous pouvez toujours écrire « chrétienne » en Arial gras dans la Constitution, ou rendre obligatoire la prière du matin, ça ne rendra pas les Français plus fidèles au Christ d’un iota. C’est bien pour cela, d’ailleurs, « qu’inscrire dans la Constitution » est à la mode. C’est une belle poudre à jeter aux yeux et ça ne fera pas un demi-saint de plus. Une seule voie s’ouvre à nous pour cela : annoncer l’Évangile à temps et à contretemps, sans oublier de nous évangéliser constamment nous-mêmes.

D’ailleurs, si je suivais la logique, les engagements des rois francs d’antan ne me concernent pas. Je suis de Lyon, terre burgonde, et donc arienne. On peut se vivre chrétien de France au nom des vœux de nos vieilles têtes couronnées ; mais de toute façon, n’y a-t-il pas, plus loin encore, l’appel du seul Seigneur, à faire de toutes les nations des disciples ? De toutesk et même pas « de la nôtre en premier » ? Convoquer le passé ? Nous n’en avons pas besoin. Le Christ, vraiment présent, éternellement nouveau, nous suffit. Tenez, renversons le raisonnement : si nous étions catholiques au Népal, nous abstiendrions-nous de témoigner de notre foi sous prétexte que nous ne serions pas en terre chrétienne ?

Identitaire ou identique ?

Ceci dit, derrière le slogan « ici en France, on est chrétien, c’est ce qu’il faut défendre » je vois surtout un désir… comment dire ? d’entre-soi. Quelque chose qui a bien plus à voir avec les concitoyens que l’on désire avoir autour de soi, qu’avec ce que l’on est soi-même. Un désir de familier, de sécurité, un rêve de former une communauté. Une aspiration, d’ailleurs, on ne peut plus normale au siècle du pugilat planétaire. L’arène permanente, ça ne fait rêver que les coqs. Les liens, l’entraide, le terrain connu, la solidarité, sont des besoins humains profonds, respectables et sains.

« Avec qui ai-je envie de vivre en société ? » Telle est, il me semble, la vraie question « identitaire », bien plus que « qui suis-je ? » ou même « qui sommes-nous ? ». Telle quelle, elle est pleinement légitime. Mais elle ne justifie pas qu’en son nom on fasse n’importe quoi.

À ce titre, vouloir définir une « identité française », chrétienne, etc, avec une telle précision, n’est-ce pas vouloir une société doté d’un référentiel commun si fort et si détaillé que nous pourrions comprendre, prédire, à coup sûr, toutes les réactions et motivations de l’autre ? L’étranger-à-notre-culture – le Musulman, ou l’homme d’un autre continent, fût-il chrétien… serait l’imprévisible, et donc le danger. Et le connu, le sûr. Une barrière entre les deux garantirait la sécurité. Exit la rencontre, exit l’appel à « avancer en eaux profondes », exit la Pentecôte… au profit d’une sécurité du connu… bien illusoire en vérité.

Illusion de croire que l’homogénéité suffit à garantir la paix. Qu’identité doive signifier « identique ». Pas même dans la foi catholique. Quoi de plus homogène, catholique, aimant son roi et même prospère que la France du premier tiers du seizième siècle, juste avant la Réforme ? N’a-t-elle pas tous les appas propres à séduire nos nostalgies ? Qu’il devait faire bon vivre sur les terres de monsieur Du Bellay…

Las ! Les guerres civiles sont toujours les pires.

Faire n’importe quoi, c’est aussi, j’en ai peur, définir par la négative ou l’exclusion. « Est Français ce qui est, c’est-à-dire qui n’est pas … »

C’est si simple, a priori. Presque innocent. Et pourtant … Un premier filtre. Un second. Un troisième, toujours plus intérieur, intime, intrusif. C’est la chasse à l’impur, au traître, à l’ennemi intérieur, au « Français de papier », à l’agent de l’ennemi, permanente, inlassable, et sanglante. Et de filtrage en filtrage, chaque reliquat se croit plus pur, c’est-à-dire plus obsédé de pureté, et se trouve de nouveaux ennemis.

Ce serait une chasse aux sorcières éternelle jusqu’à ce qu’il ne reste plus personne.

A contrario, vous avez vu cette étonnante vidéo danoise où l’on commence par regrouper des personnes en groupes aisément étiquetables, avant d’appeler, parmi eux : qui aime telle activité, qui a vécu tel événement, qui souffre de tel mal ou apprécie telle autre chose. Et les groupes de se faire, se défaire, s’interpénétrer et s’entrecroiser, avant de conclure « tous, nous aimons le Danemark ». Un peu naïve, il est vrai, et qui omet de préciser ce que signifie « aimer le Danemark ». Mais elle effleure un point auquel je crois : aimer son pays, se sentir citoyen de son pays plutôt que d’un autre, c’est se projeter au-delà de ses particularismes vers quelque chose qui est à la fois plus grand, et suffisamment délimité, connu, petit même, pour qu’il soit possible d’y tenir concrètement. Un espace qu’on peut arpenter, des institutions au sein desquelles on peut jouer son rôle, un destin commun, pour cet espace, à bâtir ensemble – étant donné que, de toute façon, son statut même d’État implique cette communauté de destin. Surtout dans un État centralisé comme le nôtre. Se sentir français, je crois qu’avant même d’adhérer à un héritage culturel commun, en fait soigneusement trié et bien plus bouleversé par le passé récent que nous le croyons, c’est adhérer à la volonté de construire ce projet lié à ce coin de planète Terre, et à ceux qui l’habitent et en tirent leur subsistance. Bien des programmes peuvent être fondés là-dessus. Mais je ne vois rien de plus profond ni de plus fondateur que cela. Sans ce socle, on est indifférent au lieu qu’on habite et aux hommes qui le peuplent, et il n’y a pas de pays. Sur ce socle en revanche, on peut fixer tout le reste.

Ce billet est déjà très long. C’en est assez.

Je n’ai pas livré mon regard sur l’identité catholique. Il me faudra sans doute le même volume. À plus tard.

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Laudato Si’ : une lecture au retour de mon carré de roseaux

Vous l’attendiez – ou pas… Voici donc un condensé de ce que j’ai retenu de cette encyclique, en ma qualité de grouillot de l’écologie de terrain depuis la fin du siècle dernier.
Du moins les points les plus saillants. Il faudrait tout citer. Mais ce serait très long. Si le coeur vous en dit, il y aura les commentaires, pour le reste.

Allons-y donc gaiement !

Cette encyclique est-elle révolutionnaire ?
Et bien non. C’est nous qui avions oublié que la parole chrétienne était révolutionnaire !
Cette encyclique s’annonçait, s’imposait. Quand l’actualité se fait terrible, et interpelle tout homme, c’est toujours comme cela que l’Eglise s’exprime, en propose une lecture chrétienne. Une encyclique, cela sert à montrer à quel point le message du Christ est de notre temps, pas d’il y a deux mille ans ; et que Dieu continue, inlassablement, de répondre à l’homme, tant dans son péché que dans sa recherche de salut.
C’est toujours par ce moyen que l’Église nous rappelle que notre foi ne se vit pas que dans le secret des cœurs, mais se met en pratique, partout où crie l’humanité blessée. Et si « Laudato Si’ est moins une encyclique verte qu’une encyclique sociale », c’est que l’écologie est aujourd’hui une question sociale : la crise écologique est la menace qui pèse sur la survie même de l’ensemble de nos sociétés.

« Tout est lié » : le pape se met à l’approche systémique

Comme écologue de terrain, il me plaît, ce « tout est lié » ; il plaît aux scientifiques que j’ai entendu s’exprimer sur la question. C’est qu’il faut se garder de le lire comme une espèce de vaste fourre-tout, un « sétoupareil » de bistrot. Un système, c’est un ensemble d’éléments en interaction. L’approche systémique consiste s’étudie sans séparer les éléments des uns des autres, ni des règles par lesquelles ils interagissent. C’est la démarche par excellence de la science « écologie », et de beaucoup d’autres aussi. Il s’agit là d’une approche systémique appliquée à la crise que subit la Création, vue à la fois comme biosphère, gouvernée par ses lois biologiques et physiques, et comme projet divin, uni à Dieu par une Alliance.

Mais restons-en au premier terme. L’encyclique s’ouvre par un long diagnostic.
Elle est frappante par sa grande technicité : on aimerait que nos décideurs politiques maîtrisent autant les dossiers que nous leur présentons. Rien ne manque, avec la précision d’un document technique. Pour un professionnel de l’environnement, il est assez frappant de découvrir aux points 35 et 39 entrer désormais dans le Magistère de l’Église catholique la préservation des connexions écologiques et des zones humides, ces vaisseaux et ces cœurs des écosystèmes !

Sur la question du climat, il n’a échappé à personne que le pape s’alignait sur les positions du GIEC. Ce qui amène à souligner deux points :
– à l’image du GIEC, il assortit son propos de la même prudence, différenciant ce qui est sûr et ce qui est « seulement » hautement probable.
– le dérèglement climatique n’est qu’un des dangers qui constituent la crise écologique, l’arbre qui cache la forêt ou plutôt la déforestation ; et les autres ne font l’objet d’aucune espèce de contestation, ni dans leur ampleur, ni dans la responsabilité humaine. Même avec une épaisse mauvaise foi, nul ne peut prétendre que la perte massive de biodiversité des 70 dernières années, cent fois plus rapide que le rythme normal des crises d’extinction des temps géologiques, puisse être un phénomène « naturel » et sans cause.

N’espérons donc pas trouver, dans l’ultime virgule d’incertitude sur la responsabilité humaine dans le dérèglement climatique en cours, une échappatoire, un droit au déni complet de la crise écologique globale. Celle-ci existe, elle est démontrée ; elle est engendrée par notre pression excessive sur la planète depuis une paire de siècles ; cela aussi s’établit scientifiquement.
N’y eût-il même pas de dérèglement du climat en cours que la situation serait déjà critique sur le plan de la perte de biodiversité, de la chute des ressources halieutiques, de l’état des terres agricoles, de l’empoisonnement général des chaînes trophiques, de la pollution atmosphérique, et autres joyeusetés telles que l’épuisement rapide de stocks accessibles de ressources non renouvelables. Du point 19 au point 43 principalement, l’encyclique énumère tous ces points par lequel le monde craque : déprimant ! Tout se passe comme si nous avions décidé de brûler en deux siècles quatre milliards d’années de réserves, « et après on verra, laissez faire, faites confiance ».

Rien d’étonnant à ce qu’un nouveau chapitre de la Doctrine sociale de l’Église s’ouvre par un tableau réaliste et impeccablement documenté de la réalité du monde. C’est bien « dans le monde » qu’il faut aller porter une parole et poser des actes, non dans quelque univers éthéré, intemporel ou abstrait. L’écologie du pape François a les pieds sur terre.

L’originalité, c’est, donc, l’usage d’une approche systémique pour décrypter le phénomène et répondre à la question « que faire ? » Mais en fait, c’est la seule méthode pertinente. Car ce fameux « tout est lié » n’est pas une vue de l’esprit, mais le constat, en soi banal et irréfutable, d’un monde système. C’est vrai d’un point de vue biologique, c’est la réalité des écosystèmes, du climat, des cours d’eau, de la diffusion dans l’eau, le sol, l’atmosphère des différents polluants, c’est vrai aussi d’un point de vue humain ; autrement dit, chaque acte que nous posons engage toute la planète, et ce n’est pas une vue de l’esprit, c’est une réalité économique, écologique et humaine. Ne sommes-nous pas abreuvés d’information sur l’impact que le moindre de nos choix de consommation engendre sur des écosystèmes, des économies, des sociétés, des hommes, à l’autre bout du monde ? La rapidité des échanges, la puissance de nos machines, l’information à la milliseconde fait de nous tous les éléments d’un système : tous en interaction avec tous. Nul ne peut l’omettre sans irresponsabilité crasse.

Pourquoi cet exposé qu’on pourrait juger loin de la doctrine chrétienne ou de la théologie ? Ce n’est pas, comme certains l’ont prétendu avec mépris, que François se soit « laissé entraîner par l’air du temps ». C’est qu’il ne s’agit pas uniquement de « petits oiseaux ».Des points 43 à 59, le réquisitoire s’abat, implacable : d’une manière tout aussi scientifique, ce sont les conséquences sur les hommes qui sont énumérées, démontrées, martelées. Où l’oiseau et l’abeille disparaissent, le pauvre meurt de faim.

Cet exposé scientifique, auquel ne manquent, intemporalité oblige, que des chiffres, est une démonstration, qui enracine dans la réalité de notre temps l’action chrétienne, l’action en faveur de la dignité inaltérable de tout homme. Or, aujourd’hui, c’est par là qu’elle est attaquée. L’écologie n’est ni une idéologie, ni une option politique ou spirituelle pour nantis au ventre plein : les faits sont là. Défendre le droit à la vie de l’embryon n’a plus de sens, si par ailleurs nos choix politiques et économiques le font naître dans un univers de misère où quelque eau souillée de métaux lourds abrègera bien vite son existence. « Mettre l’humain au centre » est incohérent et absurde s’il s’agit de « créer des emplois » qui par leur nature, leur implantation, leur impact, leurs sous-produits, les conditions de travail qu’ils offrent menacent la santé voire la survie même de leur titulaire, de sa famille, de son prochain.

L’état de la planète est tel que l’homme ne peut plus être sauvé si le reste ne l’est avec lui : cours d’écologie, premier chapitre.

L’écologie, conformément aux Écritures

Ce cours d’écologie se double d’un cours de théologie, sur lequel je ne vais pas revenir, car telle n’est pas ma spécialité. Retenons-en principalement que la réalité écosystémique trouve un parallèle dans la vérité théologique. Le projet de Dieu n’est pas un homme isolé, abstrait, déconnecté : l’homme n’est pas un ange (même déchu). C’est une créature concrète, entourée d’autres ; il a émergé de la foule de ces autres au terme de milliards d’années de patiente évolution ; tout ceci n’est pas que décorum inutile. Toute la Création est très bonne ; quoique blessée par le péché de l’homme, toute la Création est concernée par l’Alliance divine qui suit le Déluge ; enfin, toute entière, elle aspire au Salut.
Ces vérités pressenties par Hildegarde de Bingen ou François d’Assise ont dû attendre, pour nous frapper en pleine figure, que notre toute-puissance vienne menacer l’existence même de tout ce qui vit. Elles n’en étaient pas moins écrites. Ce rappel n’a rien d’une concession à l’air du temps.

S’il est vrai que, parfois, nous les chrétiens avons mal interprété les Écritures, nous devons rejeter aujourd’hui avec force que, du fait d’avoir été créés à l’image de Dieu et de la mission de dominer la terre, découle pour nous une domination absolue sur les autres créatures. (Laudato Si’, 67)

Laudato Si’ : une écologie qui marche sur ses deux jambes

Ces rappels théologiques n’ont rien de décoratif, eux non plus. On a parlé d’une écologie les pieds sur terre et la tête au Ciel. On peut aussi choisir la métaphore d’une écologie marchant sur deux jambes : l’une scientifique, l’autre spirituelle. Choisissez ce que vous voulez.

J’en retiens pour ma part que la « moitié » scientifique garantit à l’écologie selon François un ancrage dans la réalité, qui la protège de l’abstraction, de l’intellectualisme, mais aussi du déni où se réfugient tant de nos concitoyens.
Quant à la « moitié » spirituelle, ou théologique, elle vivifie le combat de terrain par une espérance qui fait cruellement défaut à tant d’écologistes de notre temps, épuisés, découragés, déprimés, ne croyant plus aux revirements possibles… cette désespérance de l’écologisme qui en vient à considérer l’homme comme l’ennemi de sa propre planète, approche dénoncée au point 91. Elle rend à la Création autour de l’homme sa forme de dignité propre : différente de celle de l’homme, seule espèce capable de Dieu, mais, elle aussi, réelle et sacrée. Elle brise l’opposition mortifère homme-nature, bien plus due à Descartes qu’à « la culture judéo-chrétienne » et repositionne l’un et l’autre, chacun à sa place propre dans un projet commun du Créateur. Elle sauve, enfin, l’écologie scientifique de l’écueil de l’utilitarisme : en effet, elle assigne au « reste de la Création » une valeur intrinsèque. L’insecte ou la baleine ne valent pas l’homme, mais ils valent quelque chose, et même bien davantage que ce qu’ils peuvent « nous apporter » (dans le cadre des services rendus par la biodiversité par exemple). La créature non-humaine se voit reconnaître une valeur aux yeux de Dieu, indépendante de celle que l’homme lui accorde pour des raisons utilitaires, affectives ou encore esthétiques (points 81 à 88). Ainsi, paradoxalement, la vision chrétienne de l’écologie n’est pas anthropocentrique !

Agir en chrétien contre la crise écologique

Tout notre agir chrétien dans ce monde (et même tout acte en faveur du bien commun, même non chrétien) doit prendre acte des réalités ainsi énoncées. Du point de vue écologique, c’est une approche très pertinente et réaliste, ce qui ne l’empêche nullement d’être radicale. La gravité de la situation interdit les demi-mesures (194 : Sur ces questions, les justes milieux retardent seulement un peu l’effondrement. Il s’agit simplement de redéfinir le progrès. »)

Mais comment faire ?

Décidément bien complète, Laudato Si‘ évite le dernier reproche fait aux publications écologistes : elle propose un plan d’action. Comme cet article commence à devenir long, je me limiterai à ce qui m’apparaît comme central.

Laudato Si’ propose d’agir à trois niveaux : la personne, le collectif local (« à taille humaine ») et le niveau plus traditionnellement appelé « politique ».
(En réalité, dans les trois cas, il s’agit bien de politique – de se préoccuper de la cité – et au sens chrétien : porter dans le monde une parole et une action qui ne sont pas du monde.)

Le point de départ, c’est la conversion personnelle. Notre foi se nourrit d’une rencontre personnelle avec le Christ : une démarche écologique chrétienne découle de la conversion de l’individu. Pourquoi ? Parce que c’est là que se dit le « Oui » à la vie, c’est là que nous avons la garantie de le poser en toute liberté.
Nous pourrons alors agir et toute la dernière partie de Laudato Si’ fourmille d’exemples d’actions. Un catalogue brouillon et simpliste ? Nullement : le reflet, au contraire, du foisonnement d’initiatives vers une vie plus simple, plus sobre, plus respectueuse du frère et de toute la Création ; foisonnement permanent, sans coordination, sans hiérarchie pesante, sans comité d’experts ; insoumis, subversif (quoi de plus subversif, au fond, que de cesser de répondre à l’injonction de consommer plus ?), fourmillant d’un bout à l’autre de la planète, bien au-delà de nos « quartiers de bobos », jusqu’au plus déshérité des bidonvilles. Souvent davantage là-bas qu’ici, d’ailleurs !
Car en matière d’ingéniosité dans la simplicité, de solidarité dans l’adversité aussi, les pauvres nous précèdent, et de très loin, sur le chemin du Royaume. Saurons-nous écouter ce qu’ils ont à nous apprendre ?

Mais ce n’est que le point de départ. Très vite, quiconque convertit son cœur au respect de la Création découvre qu’il peut faire bien plus que changer quelques comportements individuels. C’est le niveau deux : le collectif, le groupe, l’association, grâce à laquelle deviennent possibles les jardins partagés, les actions juridiques, la sauvegarde d’un arbre ou d’un coteau, et tout ce à quoi oeuvrent depuis longtemps, tous les matins, les routards de l’écologie… Ceux qui, par exemple, ce printemps, comptaient les rousserolles au long d’un morne canal.

Quel est le troisième niveau ? C’est celui qui fait hurler au marxisme certains commentateurs : il s’agit de traiter certaines questions écologiques au niveau des États, voire au niveau supranational.
C’est que l’État, voire l’instance internationale, est souvent l’échelon le plus pertinent – le plus bas échelon pertinent – lorsqu’il s’agit de traiter d’un problème planétaire, en raison même du caractère planétaire des systèmes biologiques ou physiques concernés !

196 : Rappelons le principe de subsidiarité qui donne la liberté au développement des capacités présentes à tous les niveaux, mais qui exige en même temps plus de responsabilité pour le bien commun de la part de celui qui détient plus de pouvoir.

Quelle est notre liberté de préserver une rivière de la pollution, si quelqu’un d’autre dispose du pouvoir d’anéantir tous nos efforts juste parce qu’il habite quelques kilomètres plus en amont ? Ce n’est qu’à l’échelle du bassin-versant qu’une « politique aux vues larges » (Laudato Si’ 197) sera en mesure de servir réellement le bien commun.

La question écologique rappelle avec force que le principe de subsidiarité consiste à régler un problème au plus bas niveau disposant des moyens pour le faire, et certainement pas en un blanc-seing accordé, en toutes circonstances, à la liberté individuelle.

En concluant néanmoins sur la nécessité, l’art et la manière de la conversion écologique personnelle, Laudato Si’ rappelle que tout doit partir « d’en bas », mais pour, ensuite, monter. Non, l’écologie n’est pas qu’une affaire de « liberté individuelle ». Elle ne peut pas rester scotchée au rez-de-chaussée : elle doit, sous peine de rester vaine fumisterie ou bribes de survie arrachées au désastre, grimper les escaliers quatre à quatre et aller toquer à grands coups, chez les puissants, au nom de la parole de tous. Finies, alors, les « chartes » culpabilisantes parachutées d’en haut, mais aussi les menaces de « dictature verte » – assez fantasmatiques, mais qui servent d’alibi commode.

Ceci dit, il y a urgence.

Ah, oui, un dernier point.
« Pourquoi tout le monde fait semblant d’oublier qu’il est question d’écologie humaine ? »
Personne ne fait semblant. Mais personne n’a oublié non plus que la position de l’Église sur la protection des plus fragiles, de l’embryon, des générations à venir sacrifiées par un malthusianisme avant tout soucieux de ne rien partager, ou de ceux que nos sociétés utilitaristes rechignent à prendre en charge ne date pas d’hier. De bien avant, en tout cas, qu’on forge l’expression « écologie humaine ». Allons-nous, demain, louer un acte « d’écologie humaine » à l’heure d’adorer la Croix ?
L’objet, la nouveauté de Laudato Si’, c’est d’élargir et d’intégrer ce souci bimillénaire de la dignité inaliénable de l’homme à tout ce en quoi la culture du déchet la menace.

Là encore, ce ne sont que des logiques qui n’auraient jamais dû nous échapper. Alors cessons maintenant de lire et d’écouter, il est temps de se convertir et d’agir. Cherchez autour de vous parmi ceux qui sont déjà à l’oeuvre, petits et grands, nouveaux et anciens… Foin de l’à-quoi-bonisme! Comme le rappelle l’encyclique au point 181, « il y a tant de choses que l’on peut faire ! »

Des Assises où ça bouge

« Saviez-vous qu’il y avait le week-end dernier à Saint-Etienne un événement catholique qui a réuni dix fois plus de participants que l’université d’été de la Sainte-Baume ? »
« Saviez-vous qu’il y a eu dix fois plus de catholiques pour applaudir Patrice de Plunkett, Valérie Masson-Delmotte, du GIEC, ou encore Myriam Cau, EELV ? »
« Saviez-vous qu’il y aurait eu dix fois plus de raisons de titrer « l’Église catholique ne tourne plus le dos à la décroissance » que de présumer d’accointances « de L’Eglise » (toute ?) ou « DES catholiques » (tous ?) avec le Front National ? »

La plupart des articles consacrés aux Assises chrétiennes de l’écologie commenceront de cette manière. C’est inévitable. Que voulez-vous, l’alliance cathos-FN, c’est vendeur coco !

Et puis Toulon en été, c’est des vacances, veinard ! Plus, en tout cas, que de traîner sa caméra juste derrière « Geoffroy-Guichard, au fin fond d’la banlieue de Lyon », alors qu’il y a quarante ans que les frères Revelli ne mystifient plus en dribblant les défenses du pays, comme le déplore le poète…

Tout cela passera. Là-bas, des tempêtes déchaînées dans d’élégants verres à pied toulonnais ou parisiens. Ici, les hommes de bonne volonté se rencontrent autour de gobelets consignés où coulent jus de pomme ou de houblon du Pilat ; et ils sèment, inlassablement.

On peut retenir de ces Assises que le micro s’offrait aux paroles radicales. Non pas fanatiques, mais radicales : enracinées dans la Parole, sans concession. Il faut dire que d’entrée, un duo Patrice de Plunkett-Dominique Lang, ça donne le tournis aux défenses, aux réticences, à la manière d’une paire Lacazette-Fekir des grands soirs. Dehors, le greenwashing, l’écologie complaisante « qui n’entrave pas l’économie »… c’est-à-dire l’écologie qui s’accommode de la cupidité décomplexée. L’encyclique Laudato Si’ n’est-elle pas assez claire ? Nous devons regarder la Terre comme le pauvre d’entre les pauvres, et en sauvant la Terre, nous sauverons non pas « la nature », mais tous les pauvres !

Changer de système, et même plus : de paradigme. Un peu novlangue, cette expression, c’est vrai : on n’a jamais autant parlé de « paradigme » que depuis qu’il s’agit d’en changer. Mais c’est que tout est à remettre en cause : notre notion du progrès, les moyens dont nous pensions qu’ils accroissaient le bien-être de tous ; un progrès, un développement, une économie, un marché qui de serviteurs sont devenus maîtres. Des maîtres à produire le profit de quelques-uns et la misère de tous.

Voilà pourquoi le Cardinal Barbarin a pu redire, comme au mois de juin dans les colonnes de La Vie, pourquoi l’encyclique l’avait réconcilié avec le mot décroissance. Parce que « décroissance » n’est pas « régression ». Décroissance, en écologie, n’est l’antonyme que de « croyance inébranlable dans la possibilité et le caractère bénéfique pour l’homme d’une croissance infinie du PIB ». Décroître dans les richesses matérielles, décroître dans le superflu, pour croître en humanité, en spiritualité, et en justice par un meilleur partage : voilà pourquoi, a dit le Cardinal, « j’ai compris que moins pouvait être Plus. »

Oh, bien sûr, ce n’est pas parce que mille cinq cent personnes assemblées ce soir-là ont applaudi ces propos que je vais en conclure que « les cathos sont convertis à la décroissance ». Ce serait faux. Dix fois moins faux, ceci dit, que d’affirmer que l’Eglise « adoube le FN ». Il y aura, c’est forcé, des perplexes, des inquiets, de non-convaincus par le besoin d’une telle radicalité, des résistances. C’est qu’il s’agit de remettre en cause ce qui, pendant deux siècles, a donné travail et richesses à notre partie du monde… Et qui nous a menés si vite, si près d’un mur dont nous ignorions jusqu’à l’existence. Et oui, les écologistes chrétiens seront comme les autres tentés par la récupération lénifiante qu’offriront les rois de la « croissance verte », du « développement durable » et autres fausses solutions rassurantes. « Imbéciles ! » jetait d’avance à la figure des trompeurs et des trompés consentants un tract distribué autour du parc des expositions…

Il y aura même des personnes qui s’empareront de l’écologie au profit de tout autre chose que la fraternité universelle à laquelle nous appelle le Christ. Qui restreindront l’écologie intégrale, écologie de toute la vie incluant tout l’homme, au périmètre de leur groupe géographique, culturel ou national. Qui tenteront de la garder pour eux, de faire un outil d’exclusion d’un souffle de communion mondiale. Et les premiers se verront accusés de « faire dans le mélange des genres » et de « frayer avec le fascisme ».
C’est le drame. Une bonne idée sera toujours pillée et même détournée.

« Bon d’accord. Y’a une encyclique, alors tout le monde va applaudir trois conférenciers et rentre chez soi très content, fier que manger des pommes bio rende encore meilleur catho. Et dans trois mois tout le monde aura oublié. »
Déjà, si c’était ça, ce ne serait pas très différent de la conscience écologique d’une grande partie des Européens, tout fait religieux mis à part. Ensuite… non. Ben non.

C’est qu’ils sont – que nous sommes quelques-uns à ne pas avoir attendu l’encyclique pour nous y mettre. Des dizaines de groupes, de communautés religieuses, de paroisses, d’associations sont déjà au travail sur le terrain depuis des années. Ils étaient là pour témoigner, apporter leur expérience, offrir aux curieux d’engagement d’innombrables portes ouvertes. Sans craindre d’aborder les questions qui dérangent : la démographie, les droits de l’animal, les grands projets, la démocratie locale, le partage planétaire des ressources. Consulter a posteriori le programme des Assises
en dira plus long que tous les inventaires que je pourrais écrire ici – sans ratons laveurs.

Tout autour de ces ateliers, nous nous sommes retrouvés ; l’occasion, dans certains cas, de passer du virtuel au réel. Scouts de diverses couleurs, habitants d’éco-hameaux, vieux routards de l’écologie de terrain, théologiens, journalistes, dont l’équipe de la nouvelle revue Limite, blogueurs, prêtres et religieux, professionnels de l’environnement, politiques, tous étaient là pour des rencontres parfois improbables. De ces échanges qui n’ont lieu que là, où d’un quart d’heure à l’autre on parle TAFTA, réfugiés ou protection de nids d’hirondelles en Haute-Saône.

Foisonnante, bouillonnante, vivante, vivifiante, et diverse ; lucide, mais pleine d’espérance ; enthousiaste, mais humaine, avec ses divisions et des contradictions ; mais surtout, cherchant à être radicalement évangélique ; telle est l’écologie chez les chrétiens, telle du moins qu’elle est apparue à Saint-Étienne ces trois jours.
L’usage voudrait que je tempère par un côté obscur. C’est inutile. Assez de prophètes de malheur ou de grincheux l’ont fait à ma place. Qu’ils sachent que nous ne sommes pas béats. Nous courons exactement les mêmes risques que tous les autres écologistes sincères. Nous espérons en Christ pour nous en préserver.

C’est cette espérance qui fait que tous les matins, je retourne à mon poste de chargé d’études en association de protection de la biodiversité sans déprimer, sans me dire, comme tant de mes collègues que c’est foutu, que les politiques ceci et Monsanto cela. C’est déjà ça de pris.