Chronique de terrain n°18 – Protocoles, intempéries

Il pleut.
Il s’agit, au choix :
– D’une basse manœuvre de syndicalistes gauchistes pour bloquer le pays et s’opposer à l’indispensable marche du train de réformes qui nous fera entrer définitivement dans l’ère des défis d’aujourd’hui pour un monde de demain qui est l’avenir ;
– D’un complot du MEDEF pour empêcher les salariés de suivre Roland-Garros au travail puisqu’il n’y a pas de matchs ;
– De la preuve de la mainmise persistante de l’Eglise catholique tentaculaire, patriarcale et obscurantiste qui fait la pluie et le beau temps et d’ailleurs c’est écrit dans la bible que c’est Dieu qui fait pleuvoir, alors, hein ?! et la pluie réactionnaire n’a rien à faire dans l’espace public et devrait être cantonnée à la sphère privée, si quelques serres-têtes et jupes plissées veulent de la pluie, qu’elles fassent pleuvoir chez elles ;
– D’une défaillance complète du gouvernement gauchiste incapable de faire régner un minimum d’ordre républicain entre les masses d’air, Hollande démission !
– D’une arme secrète de Poutine qui consiste à déverser sous forme de chemtrails des pluies toxiques pour étouffer la contestation citoyenne et la volonté patriotique de la France
– Du bon Dieu qui veut arroser nos racines chrétiennes
(cochez la case correspondant à votre hebdomadaire préféré.)

En attendant, cela ne m’arrange guère, car, si le travail ne manque pas au bureau, le terrain, lui, n’avance pas. Je me console en me disant que la nidification des oiseaux que je dois suivre doit elle aussi s’en trouver passablement retardée.
Enfin je me console : non, car les oiseaux ont assez à faire avec les pesticides, la destruction des haies et des prairies, la fragmentation des habitats et toute la cohorte habituelle pour devoir, en plus, faire face à un printemps pourri. La reproduction sera compromise cette année, ne serait-ce que pour les oiseaux nichant à terre et les prédateurs d’insectes volants, et ce sont des espèces qui n’ont vraiment pas besoin de ça.

Actuellement, mon quotidien de chargé d’études consiste donc à ouvrir l’œil à cinq heures, constater qu’il pleut, répéter l’opération de demi-heure en demi-heure jusqu’à sept heures – horaire à partir duquel il est trop tard pour arriver sur le terrain encore dans la tranche d’activité importante des oiseaux chanteurs. Il ne reste alors plus qu’à filer au bureau. Occasionnellement, une variante consiste à constater à 5h30 que la pluie a cessé, sauter dans les godillots puis dans la voiture et rejoindre le site prévu vers 6h30, juste à temps pour recevoir sur le râble l’abadée d’eau suivante. Et décrocher en fulminant : encore une matinée perdue pour le terrain…

Au bureau, disais-je, le travail ne manque pas. Bien sûr, impossible de s’attaquer à ce qui constitue le gros de la charge de la mauvaise saison : l’analyse et la rédaction des données recueillies au printemps. Quoi qu’il arrive, il est trop tôt. Il est totalement inutile d’analyser un jeu de données tronqué de la sorte. C’est l’occasion de revenir sur le « pourquoi » de la réalisation de plusieurs passages sur un même site, au cours du même printemps.

Dans la chronique n°11, j’ai déjà pas mal traité la question. Au cours du premier passage, on relève principalement des données d’oiseaux chanteurs, ou des « individus qui traînent » en milieu favorable. On obtient ainsi des indices de cantonnement possible (d’installation présumée d’un couple sur un territoire). Au second passage, on pourra les confirmer – ou non. Idéalement, on ira plus loin : un passage de plus, c’est l’opportunité de collecter des indices de nidification plus forts : l’oiseau surpris en train de transporter des brindilles ou de la mousse, voire de nourrir sa nichée ; le nid occupé lui-même ; ou encore une petite famille de « jeunes volants » – des oiseaux sortis du nid, capables de se déplacer, mais encore sous la dépendance des adultes. A fortiori si ce sont des nidifuges (oiseaux d’eau, oedicnèmes…), ces poussins qui naissent déjà tout en duvet et capables de se déplacer au sol, et suivent les parents à pied – ou à la nage – vers les zones de gagnage.

Notons à ce sujet que le potentiel choupinitude du poussin nidifuge est aussi élevé que le niveau de ressemblance d’un poussin nidicole avec un extraterrestre malintentionné.

Poussin nidifuge (Avocette) à g. et nidicole (mésange) à d.

Poussin nidifuge (Avocette) à g. et nidicole (mésange) à d.

Mais il y a aussi une autre raison : c’est que toutes les espèces ne se reproduisent pas selon le même calendrier. De même que tous les oiseaux ne migrent pas en septembre comme les hirondelles et qu’il est parfaitement normal d’observer des vols migratoires de cigognes le 10 août, tous les oiseaux ne pondent pas sagement en avril pour nourrir en mai et voir leur descendance prendre son essor courant juin. La saison de reproduction s’étale de janvier, voire de décembre, à fin juillet, même si l’essentiel se déroule entre mars et juin.
Oui, j’ai bien dit décembre. Certains Rapaces nocturnes n’ont même pas la patience d’attendre le solstice d’hiver pour entamer les parades. C’est avant les fêtes de fin d’année qu’il s’agit de repérer, par exemple, les couples de Hiboux grands-ducs, et non, cette tournée-là ne vous conduira pas, livide et la bouche pâteuse, dans le caniveau ; c’est très sérieux. Les canards sédentaires s’apparient dès janvier. C’est également dès la fin d’hiver que les mésanges explorent les cavités susceptibles d’accueillir leur nichée, d’où l’importance d’avoir déjà, à cette date, posé les nouveaux nichoirs.
Pour la plupart des oiseaux nicheurs sédentaires, les choses sérieuses commencent en mars ; en particulier, c’est le mois crucial pour localiser les espèces forestières, en particulier les Pics. Non seulement ils sont très actifs, mais en l’absence de feuilles, ils sont encore bien visibles, et leurs diverses manifestations sonores portent plus loin.
En revanche, et dans tous les milieux, certaines espèces n’arriveront pas avant la fin d’avril. Ce qui veut dire que ce n’est pas avant mai et même juin qu’on pourra en dénombrer les couples nicheurs avec un espoir de fiabilité ! En forêt, ce seront certains pouillots (Pouillot fitis, Pouillot siffleur) ou d’autres insectivores comme les Gobemouches. Comme les insectivores transsahariens sont des espèces en déclin pour des raisons qu’il me semble avoir déjà expliquées dans un épisode précédent, ces retardataires émargent au groupe des « espèces patrimoniales », à ne pas rater donc. Pas question de les zapper par un protocole maladroit !

Autrement dit, lorsqu’une association déclare que l’inventaire des oiseaux d’un site requiert plusieurs visites réparties tout au long du printemps, ce n’est pas pour le plaisir malsain de surfacturer : il s’agit de planifier des prospections qui permettront d’évaluer les effectifs nicheurs de toutes les espèces, les précoces comme les tardives. Sans quoi, il n’y a aucun espoir de dresser un tableau suffisamment précis de la biodiversité de l’endroit. Et aucune chance, donc, de la conserver correctement, c’est-à-dire de faire échec à tous les facteurs d’érosion de cette même biodiversité. Si, par exemple, vous ratez les gobemouches dans une forêt, vous risquez fort de proposer de créer des îlots de vieillissement au mauvais endroit, ce qui serait tout de même ballot.

Tout dépend, naturellement, des connaissances existantes et surtout du niveau de précision requis, c’est-à-dire de l’objectif de la prospection. Vous savez déjà que pour obtenir un simple indice d’évolution des espèces les plus communes, il suffit de passer une fois en avril et une fois en mai, c’est le STOC-EPS. Généralement, pour un inventaire classique, on retiendra trois ou quatre sorties réparties de mars à juin, plus éventuellement une en nocturne.

Quant aux suivis spécifiquement orientés vers une espèce patrimoniale, ils seront beaucoup plus denses et soigneusement adaptés à l’écologie propre de l’espèce. On n’hésitera pas à se rôtir le cuir de longues heures durant sous le soleil de juin pour un seul nid d’outarde.

Et voilà pourquoi les associations montent au créneau lorsqu’une étude d’impact se borne à un vague passage en juin ou même, cela s’est vu, en septembre…

Et voilà aussi pourquoi les analyses de la saison de terrain ne peuvent en aucun cas débuter avant d’avoir terminé toutes les sorties programmées sur un site ; donc pas avant juillet. Que faisons-nous de nos après-midi à la belle saison, demanderez-vous ? Et bien, pour ceux qui ne possèdent pas de compétences spécifiques dans le domaine des Insectes ou des Reptiles, taxons qui peuvent être prospectés en milieu de journée, il n’y a pas davantage de quoi s’ennuyer. Synthèses de données antérieures à l’année en cours, synthèses bibliographiques – par exemple sur des méthodes de gestion écologique, à destination d’un partenaire désireux de se lancer dans ces pratiques – réponse aux divers questions d’adhérents et partenaires faisant face à un imprévu naturaliste, comme un oiseau tombé du nid, contacts, négociations et réunions pour une action de protection, par exemple empêcher que soient illégalement détruits des nids d’hirondelles, contributions à des enquêtes publiques, saisie et report sur carte des données du jour…
La conservation ne se fait pas toute seule et si les bénévoles constituent toujours une force vive de premier plan (80% des données produites sur notre base sont de leur fait), la protection de la nature exige une technicité et surtout un temps, une disponibilité qui les a conduits, il y a déjà longtemps, à s’adjoindre des salariés.

Y perd-on le sens, l’émerveillement originel, qui pousse à consacrer les heures par centaines à courir les hiboux, maîtriser des Mantes religieuses en furie, des Pélodytes guère ponctuels, des escargots forcenés – et à y sacrifier les perspectives d’une carrière plus reposante, sinon plus lucrative ? Je ne pense pas. En revanche, le lien avec les citoyens, pour qui, en fin de compte, on fait tout cela, a pu, lui, se distendre. Pour beaucoup, la protection de la Nature se fait toute seule, sans trop se demander comment. Les coulisses restent dans l’ombre. Ce blog tâche d’être une mince bribe de réponse.

Chronique de terrain n°17 – Utilités

Matinée chargée… En fait, vous aurez même droit aujourd’hui à deux en une !

Ce matin, STOC au sud de la ville. Cinq points en rive gauche du Rhône, cinq points en rive droite et rien de bien passionnant. Les conditions étaient bonnes, j’étais sur place au lever du soleil… Est-ce à cause de la fraîcheur matinale ? Les oiseaux peinaient à se mettre en route. J’espérais le Rougequeue à front blanc – je n’en ai eu qu’un. La Huppe : zéro. Les gros arbres sont pourtant toujours là. Deux roitelets, de rares Mésanges noires. Bref, les forestiers, dans ce joli quartier très arboré, m’ont fait faux bond. J’ai dû me contenter de quelques banalités.

A Gerland, il semble que l’Hirondelle de fenêtre ait définitivement disparu. Il est vrai que presque tous les bâtiments qui l’accueillaient ont été rasés. Sur les autres, on ne voit que l’auréole grisâtre laissée par des nids détruits depuis longtemps. De manière générale, l’espèce est en train de quitter Lyon, définitivement. Nous ne parvenons pas à sauver les colonies lors de travaux. Malgré nos tentatives, nos poses de nichoirs, elles ne se réinstallent pas. Il semble que les populations ne soient pas assez dynamiques pour surmonter ces mauvaises passes.

La recette est pourtant éprouvée. Soit un bâtiment occupé par des nids d’Hirondelles, et nécessitant rénovation. L’espèce est protégée, menacée : que faire ?

On commence par ôter les nids, en hiver bien sûr, quand ils sont vides. Et on les remplace par des nichoirs, posés le plus près possible et avec une exposition aussi proche que possible. Ces nichoirs sont des imitations de nids naturels, construits en béton de bois. Ensuite, si les travaux ne doivent pas commencer de suite, on rend inaccessibles par des bâches ou des filets l’emplacement des nids retirés. Il ne s’agirait pas que les oiseaux se mettent à rebâtir précisément là où l’on doit procéder aux travaux.

De la sorte, les Hirondelles sont empêchées de nicher sur la bâtisse à rénover, mais grâce aux nichoirs, elles peuvent rester « sur zone » en s’épargnant le coût de la construction ou de la rénovation des nids. Car, oui, cela a un coût ; un coût énergétique bien sûr : imaginez le travail que représente la construction de ces échauguettes d’argile, pastille après pastille, avec juste un bec minuscule en guise tout à la fois de pelle, de toupie à béton et de truelle ! Ajoutez-y qu’en ville, trouver de la boue, de la bonne boue homologuée nid d’hirondelle devient un véritable défi… Bref, le nichoir est un pied à l’étrier indispensable.

Nichoirs_DELURB

Nichoirs pour Hirondelles de fenêtre, avec leur planchette anti-salissures

Ainsi, l’année des travaux, si tout va bien, une nidification a tout de même lieu dans le secteur. La colonie reste fixée, et dès l’année prochaine, elle pourra recoloniser son ancien domaine.

Bien sûr, toute la démarche doit s’effectuer avec l’appui de connaisseurs, qui sauront déterminer le nombre et l’emplacement des nichoirs, et le tout être validé par les services de l’Etat. Car il s’agit d’une destruction intentionnelle de nids d’espèce protégée. La loi garantit aux citoyens que le premier pékin venu ne peut détruire ainsi le patrimoine commun. Pas question, donc, de jouer à ça chez vous, en douce.

Voilà, on fait tout cela et normalement, ça marche.

A condition que les oiseaux reviennent, et qu’ils trouvent assez d’insectes volants à proximité, que le printemps ne soit pas trop pourri, que…

Moyennant quoi, de plus en plus souvent, cela ne marche pas et la colonie est perdue à jamais.

On tâche désormais d’augmenter encore les chances de réussite en adjoignant aux nichoirs un « système de repasse » – un petit haut-parleur à batterie, ou mieux, solaire, qui diffuse en avril des cris d’hirondelles pour attirer les migrateurs. Il semble que les retours d’expérience soient bons. Mais vous voyez la complexité de l’ensemble.

Nous n’avons pas le choix : les populations d’hirondelles sont si fragiles qu’on ne peut plus se permettre de perdre les grosses colonies comme cela.

Dix heures. Me voici cette fois-ci en banlieue, au pied d’un haut pylône, pour une « surveillance Pèlerin ». De quoi s’agit-il ?

Le Faucon pèlerin fait partie des rares espèces qui se portent mieux qu’il y a trente ans. Certainement pas par hasard : il a fait l’objet d’un effort de protection gigantesque, alors qu’il avait pratiquement disparu d’Europe moyenne sous les coups de la chasse et du DDT. C’était l’époque où le lait des femmes françaises contenait tant de résidus toxiques qu’il aurait été classé impropre à la consommation si l’on avait voulu le vendre… Interdiction de certains pesticides, surveillance des nids, récupération-soins-relâcher de poussins faméliques voués à la mort, tout cela a permis aux populations de se refaire la cerise et recoloniser le gros de leurs territoires perdus. Mais au bout du compte, cela ne représente jamais que 1400 à 1500 couples. Trois mille oiseaux sur cinquante-cinq millions d’hectares…

Dans la région, ayant occupé la plupart des falaises – sauf celles occupées par les Hiboux grands-ducs, qui sont leurs prédateurs – les Pèlerins tendent, timidement, à s’installer en ville. La table y est servie en abondance de merles, d’étourneaux et de pigeons ; reste à trouver une corniche du pauvre sur ces curieuses falaises faites de main d’homme. Et voilà un couple sur une grosse antenne de communications. L’ennui, c’est l’envol des jeunes. Ils sont plutôt patauds et leur sortie du nid ressemble plus à une chute contrôlée qu’à un essor majestueux. Imaginez un gros poulet fouettant l’air de ces deux machins pleins de plumes que la Nature lui a vissés sur le dos, perché sur sa plateforme, et plaf ! voilà qu’il perd l’équilibre.

Lorsqu’il dégringole d’un nid installé sur une belle et bonne falaise, pas de problème : il y aura toujours une vire, un saillant pour le recevoir quelques étages plus bas. En ville, c’est une autre affaire, et l’aspirant prédateur risque fort d’échouer piteusement au sol, à la merci du premier chat ou malandrin venu. D’où la nécessité impérieuse d’organiser une surveillance permanente à la saison des envols, pour récupérer ces maladroits et les replacer en hauteur. Une fois, deux fois, cinq fois…

JeunePelerin

Un jeune Faucon pèlerin récupéré au sol et replacé sur un toit

Cette année, nous avons de la chance, et pour l’heure, les trois poussins que nous suivons ont réussi seuls leur premier envol. Ils ont sauté, ont échoué sur un toit en contrebas, et presque immédiatement réussi à redécoller, à prendre de l’altitude par leurs propres moyens. Pour eux, c’est gagné. Du moins, notre responsabilité s’arrête là. Ils passeront quelques semaines encore sous la dépendance des adultes, à parfaire leur technique de chasse, avant la dispersion définitive.

Évidemment on n’emporte pas son bouquin pendant ces veilles interminables : surtout quand on est seul, il s’agit de ne pas quitter la lucarne des yeux pendant trois heures. Ce n’est donc pas là que j’ai terminé la lecture du « Travail invisible » (de Pierre-Yves Gomez), mais difficile de ne pas y repenser tandis qu’on rumine, face au pylône dans lequel les poussins dorment. De quoi prolonger un peu la réflexion entamée à l’épisode 11.

Un vrai travail, cela doit être utile aux autres, lit-on dans le témoignage qui conclut ce livre. Suis-je utile, à veiller au grain, ou plutôt au pèlerin, au pied d’un immeuble ? Je ne crée pas de richesse (financière) ni d’emplois. La plupart de mes concitoyens sont totalement indifférents à la survie en France de l’espèce Faucon pèlerin, que d’ailleurs ils ne voient pas, lors même qu’elle évolue au-dessus de leur tête.

Je le crois utile, évidemment, sinon je ne le ferais pas. Vous avez sûrement remarqué que ma saison de terrain consiste assez rarement à prospecter les recoins verts du département ; je me retrouve plus souvent sur des sites assez peu pittoresques. Encore ne voyez-vous là que la saison de terrain, le cœur de l’activité certes, là où naît la vocation d’un tel métier, mais je n’y passe, grosso modo, qu’un tiers de mon temps de travail annuel. A peine. Tous les matins de mi-mars à mi-juin, quelques autres demi-journées éparses ; le reste est consacré à l’analyse, à la rédaction, aux dossiers de protection, à la coordination des réseaux de bénévoles, aux bases de données. Bref, ce métier n’est pas une bucolique sinécure au point qu’on choisisse de l’exercer juste pour ça. C’est un métier que l’on fait avec plaisir, bien sûr, voire, parfois, avec bonheur ; mais c’est bien un travail, et pas du tout une espèce de loisir rémunéré ; même si c’est une passion, c’est aussi un service. Bien sûr, on y vient parce qu’on aime observer la Nature et qu’on veut que cela puisse durer ; mais ce serait bien réducteur d’en conclure qu’on ne l’exerce que pour soi.

À cause de nous, des milliers d’espèces ne rendront plus gloire à Dieu par leur existence et ne pourront plus nous communiquer leur propre message. Nous n’en avons pas le droit.

(Laudato Si, point 33)

En tout cas, même si tout le monde s’en f… lorsqu’un jeune Faucon pèlerin a réussi son envol, je me sens heureux, pas seulement par émerveillement personnel, un brin égoïste, d’assister à ses cabrioles, mais aussi d’avoir participé à le donner à la Nature de l’an 2016, à l’avifaune de la ville, à mes concitoyens. Et je voudrais, souvent, lorsque je l’aperçois perché sur son antenne, leur dire : regardez ! mais regardez ! c’est un Faucon pèlerin. Vous savez, l’oiseau-bombe dont vous avez lu avec stupeur et ravissement qu’il faisait du 300 à l’heure ? et bien il y en a un là, au-dessus de votre tête, au-dessus de notre parcours quotidien arpenté les épaules voûtées et l’œil sombre.

De même, je suis heureux d’avoir découvert ce Petit-duc dans la Loire (c’était l’épisode 14), où il n’était pas connu. Non pas fier – puisqu’il s’agit d’une découverte fortuite – mais juste content d’avoir ainsi pu révéler sa présence aux collègues qui, du coup, pourront veiller sur lui en quelque sorte, prendre soin de cette part de patrimoine vivant commun. Vu les menaces qui pèsent sur la biodiversité, il est sage de la connaître aussi finement que possible. Cela figure même dans la Doctrine sociale de l’Eglise, au point 42 de Laudato Si, bien entendu.

« Produire » de la conservation de la biodiversité. Travail invisible, dont d’aucuns croient, d’ailleurs, qu’il s’accomplit tout seul, sans savoir quels yeux ont veillé dans l’ombre, quelles mains ont travaillé pour que l’oiseau soit encore là à chanter ce matin.
C’est notre façon, dans ce métier, de « produire » quelque chose qu’à défaut de consensus sociétal, nous croyons utile aux autres.

Chronique de terrain n°16 – A en pleurer

Ce STOC était réussi.

Pourtant, l’avifaune de ces pentes des monts du Lyonnais n’avaient jamais été à la hauteur des paysages. Trop de pesticides, sans doute, mais aussi trop peu de vieilles prairies, de haies épaisses ; trop de routes, de maisons récentes et de tunnels de plastique.

Mais pour une fois, il me faisait mentir.

Dans le petit bois de chênes pubescents, j’ai retrouvé le pouillot de Bonelli habituel – ce joli pouillot très contrasté, avec son dos olive et son ventre blanc. Mieux : sur un point suivant, j’en ai entendu un second, qui chantait depuis un autre bois, situé au-dessus. Banale dans les forêts de chênes verts du Midi, cette espèce ne l’est pas chez nous, et c’est une joie de la trouver. C’est une espèce un peu paradoxale que ce pouillot. Thermophile, on le trouve néanmoins dans l’arc jurassien, connu comme l’un des terroirs les plus froids de France. On s’attendrait à ce que le réchauffement climatique le favorise : il a perdu de larges pans de territoire dans le nord de son aire de répartition depuis 25 ans. En revanche, la tendance s’inverse sur les quinze dernières années.

En fait, il illustre bien l’enchevêtrement des divers phénomènes qui affectent aujourd’hui la biosphère de France. Dans l’ensemble, les espèces thermophiles progressent ; il en est de même des espèces forestières, car les surfaces boisées ont tendance à augmenter et à vieillir ; en revanche, les migrateurs transsahariens déclinent, et ce pour deux raisons : le réchauffement se traduit par des sécheresses plus fréquentes sur leurs quartiers d’hiver sahéliens, et d’autre part, ce sont généralement des insectivores, dont les proies sont décimées par les pesticides. Le Pouillot de Bonelli qui cumule les caractéristiques de migrateur transsaharien, thermophile et forestier, présente, du coup, une évolution « résultante » de toutes ces tendances parfois contradictoires. Pour le moment, il progresse… un petit peu.

Près de la vieille ferme d’en face, j’avais retrouvé l’Hirondelle rustique – un couple unique, mais en la matière, il faut se satisfaire de peu. On devine le pays bien pauvre en insectes volants ; d’ailleurs, l’Hirondelle rustique n’est connue nicheuse que sur une poignée (quatre !) de lieux-dits de cette vaste commune, et l’essentiel des couples se trouve sur deux sites tout à l’ouest, en altitude, loin des serres et des vergers. Quant à l’Hirondelle de fenêtre, elle est carrément absente, en tout cas inconnue, malgré pas mal de prospections.

Hirondelle rustique CDA

Hirondelles rustiques

De l’autre côté du col balayé par les vents – mais sur une autre commune et dans un tout autre environnement – sept nids d’Hirondelles de fenêtre, tourbillonnant ballet autour des vieilles étables. Surtout – surprise ! – sur le carré, j’ai relevé trois couples de Pie-grièche écorcheur. Au moins depuis l’épisode précédent, vous savez mon affection pour cette belle espèce, et ses exigences écologiques. Vous partagez donc ma surprise d’en trouver ici, non pas une égarée, mais trois territoires bien occupés.

Seulement, à cinq heures, avant de prendre la route, je m’étais connecté sur Twitter et j’avais vu qu’un avion avait disparu. La première annonce officielle n’avait pas dix minutes. Un avion égyptien, parti de Paris.

Naturellement, la cause semblait entendue. On n’attendait que la revendication qui ne pouvait tarder. Cinq jours après, l’enquête s’orienterait plutôt vers l’accident. Mais qu’importe.

Affreux contraste. Sous mes yeux, un ciel calme et bleu, plus d’oiseaux que jamais, une aube à rendre grâce – et par-delà les mers, l’autre réalité. Le terrorisme, pensais-je, comme à peu près tout le monde ; la haine aveugle, incompréhensible, inexplicable.

Pourquoi ?

Lorsqu’on se tient ainsi face au soleil levant, au bord d’un pré, il vient parfois à l’esprit cette pensée, un peu romantique, un peu de comptoir : pourquoi tout n’est-il pas simple ? Qu’avons-nous fait de notre innocence ? Ne pouvions-nous juste exister, tirer sobrement notre subsistance de la terre, sans vouloir toujours plus ?

Auri sacra fames ! et nous voilà bien avancés.

Diderot, paraît-il, trouvait qu’il était « bien mal né, méchant, profondément pervers [celui] qui médite le mal au milieu des champs ». Que « la nature entière » y murmure « demeure en repos comme tout ce qui t’environne, jouis doucement comme tout ce qui t’environne, etc. » Pauvre Diderot ! Quelle naïveté ! C’est que la science écologique n’était pas née. Il n’y a guère de repos, ni de jouissance dans un paysage naturel, a fortiori agricole. Il s’y noue au contraire de secrètes intrigues, d’implacables luttes pour la vie et de mystérieux contrats entre espèces, des compétitions sauvages et des coopérations vitales, et loin d’être en repos, la vie bouillonne, foisonne, s’enchevêtre, se déchire, se renoue, se blesse et se cicatrise et recommence sans cesse. Quant à l’agriculture de notre temps, surtout ici – mais là Diderot n’est pas en faute de ne pas la connaître – c’est un peu la même chose en pire. Que de tensions donc, de combats ouverts ou feutrés, de drames peut-être s’entremêlent dans ce paysage, d’ailleurs de moins en moins champêtre.

Plat Saint Romain_avril_2011 014

Le carré de Thurins. Non bien sûr, cette photo sous beau soleil de midi n’a pas été prise un jour de STOC !

Nous ne savons pas demeurer en repos, pas même dans les champs.

Et qu’y gagnons-nous ? Car nous voilà bien avancés.

Nous avons pris ce grand virage, paraît-il, au Néolithique.

C’est à partir de là que sont nés, « dans un contexte de compétition intense » – du moins le suppose-t-on, puisqu’on n’a par définition aucun texte – les chefs, les guerriers, les hiérarchies, les classes, les castes. Que le monde s’est divisé en Nous et Eux, en territoire A Nous et territoire Hostile. Et la compétition intense n’a plus jamais cessé. Elle tombe sous le sens.

Pour amasser ce qui, nous dit le prophète, ne nourrit pas, ne rassasie pas. Triste constat que chaque génération a tenu, scrupuleusement, à vérifier par elle-même. On ne croit aux gifles qu’après en avoir donné une et reçu dix.

Et moi, au milieu de ce champ de bataille planétaire, je compte les oiseaux ; « rigolo », « escroc », « khmer vert ». Je compte ces oiseaux dont a besoin chaque belligérant, que ça lui plaise ou non. Et leur disparition marque un pas vers la défaite universelle, la défaite de tous à la fois.

Nous serons bien avancés.

Pour l’éviter, il faudrait tout changer. Il faudrait penser large. Il faudrait que chacun se sente responsable de territoires qui ne sont même pas à lui et renonce à la fausse évidence qui lui commande de ne penser qu’à lui (mais aux dépens des autres, quand même, car il faut bien s’agrandir, n’est-ce pas ?)

L’écologie, ce serait un chemin de paix. Mais d’abord il faudrait un renoncement à soi. Il faudrait tuer ce je, comme y appelait Simone Weil (#PointSimone)

Je vous laisse imaginer la révolution. Pour l’heure, on n’en est qu’à continuer de manger le monde, mais en l’assaisonnant de curcuma bio.

Je laisse là mes champs, mes bois, mes pies-grièches et mes sombres pensées. Le bureau m’attend, les tableaux, les cases à remplir, les justificatifs à tamponner, les dossiers. C’est une autre face du métier, dont je parlerai peut-être un peu, quand la saison de terrain sera finie et que j’aurai un peu dormi. Car dans ce métier, le sommeil est rare entre mars et juin. D’où, d’ailleurs, l’espacement de ces notes. Ce ne sont pas les sorties qui se raréfient, bien au contraire.

Mais allons ! Demain, il y aura encore du nouveau. Je vous promets quelques jolies bestioles.

Oh, dites, attendez ! Puisque ce carré est fini…

D’abord, voici, rituellement, les résultats du jour. Vous devez commencer à avoir l’habitude de retrouver les mêmes espèces en haut de tableau. Notez ici la belle présence de l’Alouette lulu. Mais allez voir encore plus loin…

ThurinsP2

Voici la synthèse du carré pour 2016. On l’obtient en prenant, point par point (et non passage par passage), l’effectif maximal pour chaque espèce, entre les deux passages. Et en sommant ces maxima par point. Je me suis juste permis ici une petite entorse: exclure la petite troupe de 20 pinsons migrateurs qui donnait un chiffre peu comparable aux autres espèces. Je vous laisse regarder quelles espèces ne sont présentes qu’au premier, qu’au second passage…

En tête, sans surprise, les espèces les plus généralistes, celles qu’on trouve partout. Puis, çà et là, les rustiques: Hirondelle de fenêtre, Alouette lulu, Bruant zizi, Pie-grièche, Tarier pâtre, Rossignol, Hypolaïs et Fauvette grisette, qui en avril n’étaient pas encore revenues d’Afrique. Enfin, quelques forestières – Pic épeiche, geai, Pouillot de Bonelli, etc. Globalement, on peut dire – mais un carré STOC n’a pas vocation à être analysé seul, ni sur une seule année – qu’on a là un carré au peuplement assez banalisé, mais avec encore une certaine présence des espèces campagnardes. A hauteur, toutefois, de moins d’un couple tous les deux points pour les plus communes, ce qui n’est franchement pas terrible…

Passage 1 Passage 2 Synthèse
Pinson des arbres 6 10 10
Fauvette à tête noire 7 10 12
Merle noir 5 11 12
Mésange charbonnière 7 7 10
Pigeon ramier 2 7 8
Corneille noire 3 5 7
Hirondelle de fenêtre  0 7 7
Mésange bleue 3 6 7
Pic vert 5 4 7
Alouette lulu 2 5 6
Chardonneret élégant 4 2 6
Coucou gris 3 4 6
Étourneau sansonnet 4 2 6
Moineau domestique 6 6 6
Rougegorge familier 5 2 6
Troglodyte mignon 4 4 6
Bruant zizi 0 5 5
Faisan de Colchide 1 4 5
Grive musicienne 5 0 5
Pic épeiche 2 4 5
Pie-grièche écorcheur 0 5 5
Pouillot véloce 3 4 5
Rossignol philomèle 0 4 4
Rougequeue noir 4 0 4
Serin cini 2 2 4
Tourterelle turque 3 2 4
Alouette des champs 2 3 3
Fauvette grisette 0 3 3
Hypolaïs polyglotte 0 3 3
Pie bavarde 3 0 3
Bergeronnette grise 2 0 2
Grive draine 2 2 2
Hirondelle rustique 1 1 2
Perdrix rouge 2 0 2
Pouillot de Bonelli 0 2 2
Rougequeue à front blanc 0 2 2
Sittelle torchepot 2 1 2
Tarier pâtre 0 2 2
Buse variable 1 0 1
Faucon crécerelle 1 1 1
Geai des chênes 0 1 1
Grimpereau des jardins 1 0 1
Mésange noire 1 0 1
Moineau friquet 1 0 1
Pouillot fitis 1 0 1
Roitelet à triple bandeau 1 0 1
Verdier d’Europe 1 0 1

Chronique de terrain – 15 Des signes pour ce qu’ils sont

STOC Plateau mornantais. Second passage.

Il fait beau. Cette fois-ci, sans trop de vent. Par contre, l’horizon est brumeux et la vue ne s’étend pas aussi loin depuis ce chemin en balcon ; le Pilat se noie déjà dans les vapeurs et rien ne se devine des Alpes, à l’est. Les horizons se restreignent aux monts du Lyonnais, au petit Rhône.

Peut-être à cause de la fraîcheur matinale, je ne retrouve pas, au premier point, la Huppe qui était la bonne surprise du premier passage. Il faut se contenter de plus sempiternels Rossignols. Pourquoi diable le Rossignol philomèle, répandu et bavard, a-t-il l’image d’une espèce nocturne et de surcroît en voie de disparition ? Il chante dès avant l’aube, et pendant toute la matinée. Il n’y a guère qu’aux heures les plus chaudes qu’il daigne la mettre en sourdine, comme la plupart des passereaux, du reste. Quant à l’entendre de nuit, cela arrive, c’est vrai, mais c’est somme toute assez rare. En outre, de fin avril à fin juin, on ne peut faire un pas dans la campagne sans l’entendre dans le moindre buisson, la plus humble lisière de boqueteau ! On le retrouve dans les friches et les parcs parfois jusqu’en pleine ville. Très éclectique, faisant son miel des prairies abandonnées qui s’embroussaillent, des landes qui se referment, c’est même plutôt une espèce en augmentation, qui en remplace d’autres plus exigeantes et plus rares, autrement dit : un signe de banalisation des milieux. Il est si courant et son chant si puissant qu’il exaspère l’ornithologue qui, sur son point d’écoute, aimerait bien arriver à entendre autre chose ! Non, vraiment, cette ritournelle « des rossignols, on n’en entend plus » est pour moi un mystère. En tout cas, c’est le moment de vous rattraper : le premier chemin rural qui longe une haie fera l’affaire.

 Point 5. Je contemple ce paysage, ce champ de blé. Il y a des bleuets et des coquelicots, au moins sur les dix premiers pas. C’est une des rares bonnes nouvelles. On voit davantage de bleuets sur le bord des champs de blé qu’il y a vingt ans.

Mais je ne peux pas oublier que ces haies sont trop vides, ces champs trop silencieux, qu’il manque des hirondelles dans le ciel et qu’au loin, derrière le rideau d’arbres, gronde l’agitation de la grande ville.

L’écologie, celle qui se pratique ainsi, sur le terrain, c’est, disait un jour une amie à qui je faisais remarquer la présence d’un oiseau, d’une libellule, « une autre réalité, dont on n’avait pas conscience ». Le revers, c’est une triste lucidité sur ce qu’il advient de cette autre réalité. Voilà ce que c’est que de faire de l’écologie : on ne peut plus regarder un paysage de campagne, un bois, un champ, une ferme, un pré, sans deviner les poisons à l’œuvre dans l’eau et dans le sol, remarquer les niches écologiques rabotées, le ruisseau recalibré, le vieux mur cimenté. On ne peut plus s’émerveiller des splendeurs de la Nature sans avoir en tête leur disparition.

Et quelle disparition ! J’en ai assez cité, des chiffres. D’année en année, ils s’aggravent. Les chutes de moins trente, moins cinquante, moins quatre-vingt pour cent, désormais, ce n’est plus en cinquante ou cent ans mais en dix ou quinze.

Il nous faut redouter d’être vraiment entrés dans le grand effondrement, celui dont nulle technologie miraculeuse ne nous sauvera. Notre foi aveugle dans l’Innovation qui ferait soudain surgir la nourriture du néant, sans apports, sans énergie, devient aussi aveugle, aussi irrationnelle que celle des Allemands dans les armes miracles du Führer au printemps 45.

Ceci n’est pas un point Godwin.

Faire de l’écologie, c’est être là à constater que tout ce qu’on aime, tout ce qu’on trouve fabuleusement beau, tout ce qui nous enchante, nous nourrit, nous détend, nous aère, nous réjouit le cœur est en train de disparaître sous nos yeux, à une vitesse telle que nous connaîtrons peut-être la toute fin dans notre propre vie.

On ne peut pas cesser d’y penser. On ne peut pas vivre les yeux fermés, les oreilles bouchées. On en vient à envier ceux qui ne se posent pas de questions, à vouloir tout lâcher comme on change de hobby, pour d’autres qui ne courent pas ce risque. Ah, si j’aimais tout simplement me pâmer aux dribbles d’un Cronaldo sous les ors télévisuels, je ne craindrais rien du monde qui vient !… Mais voilà, ils sont un mythe, les « gens qui vivent sans se poser de questions ». Une douce légende à l’usage de ceux qui souffrent de trop s’en poser et qui fantasment une humanité « normale » plus sereine. Personne, ici-bas, ne vit sa vie béat, et surtout pas en notre époque incertaine. L’eau des temps est boueuse, personne n’y voit rien, et rien n’est joué.

Personne ne vit autrement que perclus de questions. Jamais.

Evidemment, le ton de celles-ci peut varier. Mais l’inquiétude du comment vivre demain – et dans quel monde va-t-on vivre demain – demeure. Cent fois millénaire.

L’écologie, a fortiori intégrale, est pire, de ce point de vue. Elle questionne tout, passe tout au crible. Dans le décor, et dans le quotidien aussi, bien sûr. Cet acte, ce choix vont-ils détruire ou protéger ce que je trouve de beau, de fragile et d’image de Dieu dans ce monde ? La réponse est parfois simple, et rude. Plus souvent encore, elle est si complexe, si enchevêtrée que le bon choix semble hors d’atteinte. On progresse à tout petits pas sur un sentier abrupt, aux lacets serrés. On dérape, et souvent, on ne sait même pas si l’on a posé le pied dans le bon sens.

Tout n’est pas encore perdu, cependant. Près de l’étang, je retrouve un Bihoreau. Des années que je ne l’avais pas vu ici. C’est un drôle de petit héron trapu, amateur de bois humides. Menacé, car beaucoup plus exigeant que le Héron cendré, ou les « hérons blancs » – Aigrettes et Gardeboeufs, qui sont plutôt en expansion. Crépusculaire, il pousse des cris étranglés, fantomatiques, en glissant sous la lune : son nom scientifique est Nycticorax nycticorax, ce qui signifie à peu près « corbeau de nuit ».

Et puis deux Locustelles. Ça ne ressemble à rien, une locustelle ; c’est un petit passereau insectivore, terne, le dos écailleux, qui se campe dans une prairie humide ou sèche et y pousse, en fait de chant, une interminable stridulation. On croirait un criquet ou un grillon, d’où son nom. Ces oiseaux ne nicheront pas. Ils ne sont là qu’en halte. J’ai vu aussi une Pie-grièche écorcheur, et ça, c’est plus intéressant. « L’Ecorcheur », c’est le petit bijou beige, noir et roux qui se tient sur un buisson d’épines, en bordure d’une prairie, veillant sur le nid où la femelle couve, invisible, et part soudain aux trousses d’un gros insecte avant de revenir à son poste. C’est la preuve que les chaînes alimentaires ne sont pas trop rompues, les buissons pas tous rabotés. Vous la verrez facilement en Auvergne, et même dans le Rhône vert, pour peu qu’il y ait de vieilles prairies et des fourrés d’épines. Ailleurs, c’est plus compliqué, car les milieux ont disparu, naturellement. D’ailleurs, ici, je n’en vois qu’une, et c’est la première fois. Cela ne devrait pas être.

Pie-grièche écorcheur 5 CF

Pie-grièche écorcheur mâle

C’est un signe, tout de même. C’est si rare, une prospection meilleure qu’attendu, une espèce qu’on n’espérait pas, et qui a même des chances de nicher. Je prendrai ce signe pour ce qu’il est. Que tout n’est peut-être pas perdu. Que ça vaut la peine de continuer.

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Chronique de terrain n°14 – Le (petit) duc de Saint Jodard

La semaine dernière, la pluie m’a empêché de travailler. Sur le terrain, je veux dire. Elle sabote mon investissement productif et cherche à me démoraliser. J’envisage le recours à un texte de loi, voire au 49.3 car il est intolérable qu’avec les impôts qu’on paie et à l’heure de l’innovation et du numérique, le tonneau du ciel se mette en perce de la sorte pour contrarier la productivité des honnêtes gens.

Mercredi dernier, j’ai tenté un STOC. Un point – il fait gris, dites donc. Un second, ça s’assombrit… À trois, les premières gouttes, et les points quatre et cinq (sur dix) se sont déroulés sous l’abadée d’eau, la radée, sur un merle transi, ô le chant de la pluie. Ne restait qu’à jeter l’éponge (certes) et rentrer au sec.

Si d’aventure vous découvriez aujourd’hui ce blog, et vous étonniez de voir ce soi-disant mec de terrain en sucre rentrer dans sa boîte aux premières gouttes, n’en faites rien. Ce n’est pas moi le problème, mais les oiseaux : sous la pluie (ou par grand vent), ils sont à la fois moins actifs et moins détectables. Une prospection réalisée dans de telles conditions raterait donc l’essentiel (par exemple, ce jour-là au point cinq, je n’avais que trois espèces au lieu de la dizaine envisageable) et ne serait absolument pas comparable aux autres, réalisées par temps sec et calme. Ce qui ôterait toute validité scientifique à l’affaire.

Qu’à cela ne tienne ; je vais, au lieu de cela, vous partager une autre petite histoire de terrain. Une histoire de hiboux et de Saint Sacrement.

Le week-end précédent, nous avions trouvé refuge, avec quelques amis, dans un prieuré de la région. Le paysage alentour est aimablement rural, dominé par la prairie permanente et l’élevage bovin. De grosses fermes parsèment le plateau entaillé par la Loire. A l’ouest, la lourde échine du Haut-Forez barre l’horizon ; à l’est, les monts de Tarare, dits ici les montagnes du Matin, étirent leurs plus modestes ondulations, le point culminant de chacun des massifs se signalant par une antenne qui a le mérite d’offrir un point de repère. On peut espérer ici des milieux plutôt préservés, bien que les haies se soient raréfiées. Comme partout, on a subventionné leur arrachage, puis leur replantation, qui n’a guère eu lieu. La haie, c’était vieillot et pénible à entretenir ! Mais les vaches sont restées, et leur besoin d’abri, de feuilles plus goûtues aussi… Il subsiste donc un squelette de bocage.

Les bourgs somnolent. Il y a beau temps que le tissage à domicile a disparu. Les commerces ont trop souvent fermé. Reste ici le prieuré.

Naturellement, bien que n’étant pas au travail ni même dans mon département, j’ai chaussé les jumelles et emprunté une à une les petites routes qui rayonnent dans la campagne. Enfin, prospecter ! Un terroir inconnu (de ma pomme !), rural, herbager. A l’aventure !

Bien sûr, il y avait ce fichu vent. Mais est-ce lui seul qui explique l’absence de Fauvettes grisettes, de Tariers pâtres et de Pies-grièches écorcheurs ? Peut-être, mais en-dehors de mes propres prospections, la base locale manque réellement de données sur ces espèces du bocage dans le coin. Il est vrai que ce sud Roannais souffre d’un certain déficit de prospection.

En tout cas, hormis merles, rossignols, Fauvettes à tête noire et fringilles des jardins (Verdiers, Serins cinis, Chardonnerets…) et le ballet de Milans noirs au-dessus des gorges, la liste est bien modeste.

Je repère tout de même des jeunes Faucons crécerelles tout près de l’envol à la lucarne d’une grange. Plus loin, c’est un adulte qui jaillit d’un peuplier et monte alarmer un Circaète de passage qui plane haut dans le ciel. Pour tout dire, il est invisible à l’œil nu et je ne l’aurais pas repéré si le Crécerelle ne m’y avait pas mené.

Quatre Hirondelles rustiques virevoltent autour d’une vieille dépendance agricole et finissent par s’y engouffrer : à n’en douter pas, les nids sont là. Voici quelques Bruants zizis, le chant à peine perceptible d’une Huppe, une Alouette lulu. C’est maigre pour le cortège du bocage et pour celui des espèces des milieux bien ensoleillés : le défilé des thermophiles est resté bien spartiate !
Dans le bourg, une douzaine d’Hirondelles de fenêtre en sont encore au tout début de la construction des nids. Les passages pluvieux d’avril ont dû retarder leur installation. Je vois peu d’anciens nids, en revanche ; les locaux auraient-ils la mauvaise (et illégale) idée de les détruire ?

Alouette lulu

Alouette lulu

Le soir tombe. A la nuit noire, je sors dans la cour du prieuré dans l’espoir d’entendre un Rapace nocturne quelconque. A peine la porte ouverte j’entends un son étrange, régulier, droit devant moi dans l’un des deux gigantesques séquoias : « Tiou… tiou… tiou… tiou… »

Pas de doute, un Hibou petit-duc chante, là, juste devant moi.

C’est une bête étrange que le Petit-duc scops (son nom officiel). D’abord, il est à peine plus gros qu’un étourneau. Ensuite, contrairement à ses nobles confrères, il se nourrit presque exclusivement d’insectes, principalement des grandes sauterelles, espèces volontiers nocturnes. Il s’ensuit que le Petit-duc est intégralement migrateur : impossible de survivre en hiver sous nos latitudes avec un régime comme le sien. Avant la fin de l’été, il reprend donc la direction de l’Afrique subsaharienne, et ne nous revient qu’en mars ou avril.

Assez commun dans le Midi et un grand quart sud-ouest, rare ailleurs, ici dans la Loire, il n’était pas connu si loin au nord : cette découverte complètement fortuite est d’importance !
Je commence par m’escrimer vainement à tâcher de le voir. Je finis par y parvenir. Disons l’apercevoir. Il s’envole. Rejoint un vieux mûrier creux qui lui offre peut-être bien le gîte. Un second chanteur lui répond alors : ce n’est pas un oiseau isolé, mais au moins deux mâles cantonnés !
C’est la première fois que j’ai l’occasion de voir cette espèce. C’était donc ce qu’en langage ornitho, on appelle une coche. Toutes mes autres rencontres avec elle s’étaient bornées au contact auditif. Et pour tout dire, en réalité, il m’a fallu trois jours, enfin trois soirs pour réussir. Ça vous fait rire ?
Et bien essayez.

Cette traque un peu égoïste, et l’aspect purement scientifique aussi, m’ont fait perdre de vue le principal. Enfin, l’autre moitié du principal. Il aura fallu le troisième soir pour cela. L’après-midi, passé Vêpres, nous avions pris un temps d’adoration. D’ordinaire, je ne suis pas très versé dans la chose, mais cette fois-ci, cela ne m’a pas laissé indifférent, ce temps entre Ciel et terre où Dieu est présent, là devant nous, dans un disque de couleur crème. Sans bruit, sans tapage, simplement là.

Le soir, lorsqu’enfin j’ai pu faire taire l’excitation de la traque et de la coche enfin faite, il est resté l’essentiel. Le Petit-duc qui continuait à égrener ses perles, là-bas. Les deux Chouettes effraies qui comme chaque soir, sont venues, fantomatiques, survoler la cour, parfois chuinter un coup vers le chanteur avant de repartir en silence vers les prés qui entourent le petit bourg. Le ciel, Jupiter scintillant au zénith.
Contemplation d’un monde vivant.

Effraie, Petit-duc, tout cela – pour une fois ! – c’est bon signe. C’est le paysage encore suffisamment protégé, le milieu assez riche, presque indemne de poisons. Le sachant, observer ces espèces, c’est comprendre cette chance, rare, fragile.

Il m’est venu en tête l’image d’une grande hostie rompue en deux moitiés, l’une du Ciel et l’autre, celle de la terre, faite ce soir de la présence de ces quelques Rapaces nocturnes. Complétude.

« Dieu vit tout ce qu’il avait fait : c’était très bon. »

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Chronique d’une saison de terrain – 13 Le comment et le pourquoi

A partir de mai, les matinées de terrain s’enchaînent sans cesse, à moins que la météo ne vienne contraindre à la pause. C’est une phase curieuse, où l’accumulation ramène des questionnements que le tourbillon d’activité ne sait plus masquer.

Village de Schrödinger

Un STOC de plus, dans les monts de Tarare. A une cinquantaine de kilomètres de Lyon, tapi au fond de la vallée, s’étend le petit bourg de Saint-Clément…
Un Saint-Clément de Schrödinger ! Est-il dessus ou dessous ?
Le panneau d’entrée est sans équivoque : Saint-Clément-sous-Valsonne. En revanche, sur toutes les cartes IGN, la nomenclature officielle, on lit : « sur ». Quant aux cartes postales anciennes, elles alternent sur, sous, et même « de ». La mairie, sollicitée, l’affirme : c’est « sous » !
Pourtant, sur le terrain, l’affaire est claire. Saint-Clément est en-dessous, en contrebas de Valsonne, perché sur son éperon un peu plus haut sur la route du col du Pilon. Personne n’aurait jamais dû avoir l’idée bizarre de parler de Saint-Clément-sur-Valsonne pour le village situé en contrebas de Valsonne, dans la vallée du Soanan.

Quelle coquille, quelle intervention technocratique a valu à ce bourg de voir ainsi son nom écorché ? Pourquoi Saint-Clément se retrouve-t-il sens-dessus-dessous-Valsonne ? Contacté, le merle du coin n’a pas souhaité faire de commentaire.

Le carré, lui, s’étend sur les hauteurs, de part et d’autre de cette fameuse vallée, dans laquelle il se contente de semer deux ou trois points. De là-haut, la vue s’étend sur un paysage de hauteurs couronnées de résineux. Fermes, prairies et champs s’accrochent à mi-pente. C’est un carré si familier que j’en ai déjà parlé sur ce blog. De plus, il y a du vent. Il est donc improbable que j’y fasse de prodigieuses découvertes. De toute façon, je ne suis pas là pour ça : vous le savez maintenant bien, le STOC-EPS n’a pas d’autre rôle que d’élaborer, à partir du suivi de centaines de carrés tels que celui-ci, un indice d’abondance des quelque deux cents espèces les plus communes du pays. Le protocole, avec ses points de cinq minutes, est trop léger pour débusquer les raretés ; ce n’est pas son rôle.

Voici l’habituel Pipit des arbres, chanteur des lisières, revenu d’Afrique une fois encore. L’Alouette lulu, cette alouette qui aime moins les champs que les landes et les haies ; et le Tarier pâtre en habit rouge qui craque et siffle son inquiétude. Le nid est proche, à n’en pas douter. Avec quelques grives et pouillots, un Coucou, qui chantent dans les bois, et des Fauvettes grisettes çà et là dans les haies, ils brossent le tableau sonore qui répond à ce paysage varié, montueux, semi-ouvert.
Voilà les habitués. Et c’est tout.

Ce qui ne manque pas d’engendrer une certaine frustration lorsqu’on devine qu’en fouillant un peu plus, ou en s’écartant un brin du point en direction de cette lande à genêts, là-bas, on pourrait trouver « une craquenille un peu sympa ». Mais la science avant tout, il faut d’abord que les données soient comparables d’un carré à l’autre et d’une année à l’autre ; c’est assez de l’effet observateur, qui, déjà, peut faire varier considérablement les résultats sur un même carré.

En coulisses: l’effet observateur

Car il y a un effet observateur. Placez deux ornithologues, un beau matin, dans un même milieu, demandez-leur d’appliquer, sans échanger entre eux, exactement le même protocole, et vous verrez des différences. Modérées, surtout quantitatives, mais réelles. Et ceci, sans qu’on puisse le corréler à une affaire de « compétence ». C’est une tambouille mystère que l’effet observateur. Les qualités innées de l’oreille, auxquelles leur propriétaire ne peut strictement rien, y sont sans doute pour beaucoup. Pour ne rien arranger, elles varient avec l’âge, déclinant dans les aigus ; mais en contrepartie, il existe un puissant effet « expérience » ou « connaissance du carré ». J’ai beaucoup plus de chances de ne pas rater le Bruant jaune du coin, même s’il est loin et qu’on n’entend que par bribes sa petite ritournelle métallique, si je m’attends à sa présence, pour l’avoir déjà contacté ces trois dernières années.

D’où l’importance de conserver un même observateur dans la durée pour un carré donné. C’est déjà un biais de moins. Ensuite, à l’échelle d’un réseau national, ces variations individuelles finissent par se gommer. La cuisine interne du Muséum, pour tirer des données fiables, est évidemment plus complexe que ce bref aperçu, mais je n’en connais pas le détail. Il suffit de les contacter.

Il est donc peu probable que je découvre ici une espèce encore non recensée. Les changements observés sont plutôt à la baisse, comme les Moineaux friquets d’Irigny qui semblent bien avoir totalement disparu.

C’est le fastidieux, mais indispensable travail de veille. En bout de chaîne, c’est comme cela, et pas autrement, que nous saurons quoi faire, si nous ne voulons pas, demain, errer dans une immense usine à ciel ouvert, un monde mort.

Je vous entends. Il est des travaux de veille beaucoup plus fastidieux que de compter les oiseaux sur dix points de cinq minutes dans la campagne, et d’autres où l’on engage davantage sa responsabilité qu’ici, où au fond, si je racontais n’importe quoi dans mes données, personne ne s’en rendrait compte.
Sur le premier point, je n’en disconviens pas, à condition de prendre en compte l’heure de lever et les kilomètres en voiture, et aussi, comme cette chronique vous l’a montré, que c’est rarement la belle et verte campagne qui me sert de décor.

Sur le second, en revanche, c’est non !

Il est vrai qu’à la différence d’un médecin ou d’un architecte, je ne risque pas de poursuites pénales si mes relevés, mes diagnostics sont mauvais. Quand je transmets mes données, vous, la société, le Muséum, le monde (voyons grand) doit me croire sur parole. Encore que – rien ne vous empêche d’apprendre vous aussi les chants d’oiseaux, et de refaire mes carrés.

C’est une question, enfin, une accusation qui, mine de rien, revient souvent. « Vous truquez vos données pour faire apparaître une baisse qui n’existe pas. Vous inventez des espèces rares là où il y a des projets, une crise imaginaire pour justifier votre poste. » Le tout corsé de quelques amabilités pas du tout imaginaires, celles-là.

La question du pourquoi

Et c’est le genre d’attaque que l’on rumine, quand les yeux tirent un peu et qu’on revient de Saint-Clément, le STOC achevé, pour se jeter dans les bouchons de l’entrée de Lyon. Pourquoi faire tout ça ? Pour qui ? Pour ça ? Ai-je raison ?

Reprenons du début.
Pourquoi suis-je là, à l’aube, sous Valsonne à compter les oiseaux ? Pour les protéger afin qu’il y en ait encore dans un an, dans dix, dans cent ans.
Si je bâclais mes relevés ? J’aurais alors, par ma propre faute, anéanti tout ce que j’espère de mon propre travail, de mon propre engagement, et tout cela pour y gagner quoi ? Rien du tout.
Si je les faussais pour faire apparaître des déclins ou des enjeux qui n’existent pas, et me faire payer à les étudier ?
Tout d’abord, inventer des enjeux de protection où il n’y en a pas, pour faire rien qu’à embêter le gentil développement, ce ne serait pas seulement malhonnête, égocentrique et asocial : ce serait se tirer des balles dans le pied. Nous consacrerions alors de l’énergie, du temps, des forces bénévoles, des moyens… à défendre ce qui n’existe pas.
Et cette énergie, ces forces, ces moyens manqueraient au moment de protéger ce qui est réellement en danger.
Car nos moyens, même bénévoles, sont ridiculement limités.

Si nous inventions massivement une crise écologique pour justifier nos postes ?
Dites. Cela vous viendrait-il à l’idée de lancer à votre médecin que la grippe et le cancer l’arrangent bien puisqu’il en vit, et que peut-être même il les invente ?

Déjà, pour produire l’illusion d’une crise, il faudrait que nous soyons bien nombreux à fausser nos données, et en chœur, pour obtenir quelque chose de cohérent. Il faudrait mettre plusieurs milliers de personnes dans la confidence, rien qu’en France. D’autant plus qu’à l’ère des bases participatives consultables en ligne, il n’est pas question de proclamer un résultat qui ne serait pas cohérent avec le jeu de données. Cela se verrait illico.

Ensuite, c’est oublier que nos associations, nos bénévoles, sont avant tout des observateurs. Des personnes qui se baladaient dans la nature, la contemplaient et l’étudiaient.
Et c’est parce qu’ils ont vu disparaître par pans entiers ce qu’ils aimaient étudier et contempler, qu’ils ont compris les phénomènes à l’œuvre, que les associations se sont engagées dans la protection, puis dotées de petites équipes salariées.
Petites, oui. En France, nous ne devons pas être beaucoup plus nombreux que les footballeurs professionnels, et vous savez quoi ? ça paie sensiblement moins. En d’autres termes, si la biodiversité n’était pas réellement menacée, et n’avait pas réellement besoin de nos efforts, nous ferions notre miel de balades naturalistes du dimanche, et aurions un autre métier, sans doute mieux payé, et à coup sûr à moindre enjeu personnel, moindre source d’inquiétude pour l’avenir du monde.

Mais non. Le monde vivant se meurt, il faut tâcher de le panser.
Bien sûr, c’est aussi « pour nous ». C’est parce que j’aime, personnellement, m’émerveiller d’un oiseau, que je vais tâcher de le protéger. Bien sûr que non, ce n’est pas un pur sacrifice désintéressé, un glorieux martyre à coups de carnets d’obs délavés ; il ne faut pas pousser.

C’est un engagement, parmi des milliers d’autres possibles, et un métier, comme des milliers d’autres, parfois dur et d’autres pas, parfois réjouissant, souvent un peu déprimant, qu’on tente, comme des milliers d’autres, de faire honnêtement, de notre mieux, au bénéfice de tous.

Broyant ce noir, il y a déjà beau temps que me voici revenu aux portes de la ville. 39 espèces, mais pas de Huppe, pas de Bruant jaune, pas davantage de Faucons crécerelles à la lucarne où, depuis trois ans, je les voyais nicher. Je veux bien incriminer le vent, mais ça ne me plaît pas. Et puis, ces fermes sans hirondelles, ces haies sans bruants.

Est-ce la proximité de la grande ville, sa pollution, ses grands axes qui rompent les connexions écologiques ? Je ne sais pas. Mais chaque année c’est la même chose. Ce carré est un peu plus pauvre qu’attendu. Le tableau est troué. Difficile d’en dire plus avec ce protocole, mais il est troué.

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Chronique d’une saison de terrain – 11 Entre deux passages

Voilà, voilà. Cette première phase est terminée. J’étais absent quelques jours, vous avez compris. Je profite, quand c’est possible, de cette semaine pivot entre les premiers passages et les seconds pour me changer un peu les idées.
En réalité d’ailleurs, je n’ai pas assuré la chronique tous les jours. En avril, je n’ai eu que deux jours sans terrain, dont l’un pour cause de forte pluie. Pourquoi ne pas sortir sous la pluie, me direz-vous ? Les naturalistes seraient-ils en sucre ?
Point, point, mais tout simplement, l’activité des oiseaux est moindre et leur détectabilité aussi. Même chose, en plus frustrant, par grand vent. Des prospections effectuées dans de telles conditions ne seraient pas comparables aux autres. Donc, on évite.

Je ne vous ai donc pas parlé de certains passages sur tel parc ou telle carrière. Cela m’aurait permis d’évoquer le passage migratoire exceptionnel de Pouillots de Bonelli que nous avons connu dans le Rhône ce printemps. Et surtout de vitupérer contre un « parc boisé » qui n’est rien de plus que du gazon planté de pins d’ornement, ce qui engendre une avifaune d’une homogénéité désespérante d’un bout à l’autre du long parcours. Cette sortie m’avait tout de même donné l’occasion de quelques « belles obs » d’espèces communes, comme le Pic épeiche. C’est toujours beau, un Pic, et on n’a pas tant que cela l’occasion de les voir de près. J’ai noté, et mes collègues aussi, une forte présence du Roitelet à triple bandeau, sur ce parc, mais aussi un peu partout. Attentifs comme je vous connais, vous n’avez pu manquer de noter que son nom revenait dans presque toutes mes notes. Le Grimpereau des jardins, lui aussi, semble prospérer cette année. Peut-être grâce à l’hiver doux.

Deux passages ? Petit « discours sur la méthode »…

Sur certains sites, j’en suis déjà au second passage. Tout dépend des espèces à enjeux que l’on souhaite découvrir, et de la chronologie de leur reproduction, et aussi des moyens mis par le partenaire dans la convention qui couvre cette action. Pour bien comprendre l’esprit, l’essentiel est de se dire que pour quantifier d’une manière acceptable les populations d’oiseaux nicheurs sur un site, quel qu’en soit la taille, deux passages sont un minimum. Le minimum qui permet d’avoir un tableau général ou un indice exploitable à large échelle géographique (cas du STOC-EPS). En effet, il ne suffit pas d’observer un oiseau, une fois, même en train de chanter, pour en déduire ce qu’il fait là. De nombreuses espèces migratrices ont la mauvaise habitude de chanter en halte migratoire, autrement dit de faire semblant de défendre un territoire alors qu’ils vont aller se reproduire à cinquante ou même à deux mille kilomètres. Tous les ans, les Pouillots fitis nous font le coup. C’est au second passage qu’on s’aperçoit que tous ont décarré et que non, il ne fallait pas les noter « nicheurs possibles ». Il en sera de même des Pouillots de Bonelli. Cas extrême : une Rousserolle effarvatte, espèce des marais, a été notée chanteuse deux ans de suite dans le petit bouquet de bambous, aujourd’hui disparu, planté rue Garibaldi, entre le parking des Halles et l’auditorium de Lyon… On imagine cette triple andouille revenant du fin fond de l’Afrique pour se laisser leurrer deux ans de suite par ces roseaux en carton-pâte.
Mais le fin du fin, pour ma part, reste une observation de Chevaliers culblancs alarmant sur Héron au bord de l’Atlantique en plein mois de juin.

Mais de quoi il parle ?

Le Chevalier culblanc est un petit échassier qui ressemble beaucoup au Guignette (voir chronique 7) et qu’on peut observer surtout entre août et avril, mais des individus traînent toute l’année. Sauf que contrairement au Guignette qui se reproduit en France, il niche aux confins de la taïga et de la toundra, au-delà du cercle polaire. C’est l’un des chevaliers les plus nordiques.
Alors voir un couple défendre un territoire en tombant sur le dos d’un malheureux héron de passage, le tout en pleine saison de reproduction, mais dans un marais littoral charentais, on se pose des questions !
Nidification isolée historique ? Nenni… Aucune réobservation… Sans doute un couple ayant échoué de manière précoce dans sa nidification, tout là-haut sur les bords de l’Océan glacial, et redescendu rapidement sous nos latitudes, le bref été arctique ne permettant absolument pas une seconde tentative… Le tout avec un niveau d’hormones encore élevé déclenchant ce comportement aberrant.
Plus subtil : parmi les espèces susceptibles de chanter en migration, on en trouve, comme le Rossignol, dont certains vont rester, et d’autres repartir ! Alors quand, dans une friche d’une poignée d’hectares, vous dénombrez un matin d’avril dix Rossignols chanteurs, suite à une arrivée nocturne de migrateurs, vous pouvez deviner qu’une bonne part ne va pas rester – le territoire d’un couple de Rossignols n’est pas grand, mais là c’est tout de même trop de monde sur peu d’espace. Mais combien vont nicher ? Quatre ? Deux ? Aucun ?
Il n’y aura que le ou les passages ultérieurs pour le dire.

Voilà une difficulté classique du terrain et le pourquoi des passages multiples sur un même site, dans un même printemps. Encore n’ai-je même pas abordé le risque, en un seul passage, de rater des espèces, notamment les plus rares…
Vous pouvez aisément en déduire ce qu’il faut penser d’études d’impact qui, pour la partie oiseaux, se cantonnent à un passage en juin. J’ai même vu le cas (horresco referens) d’un passage unique en… septembre.
Et c’est là que les associations ont le devoir de monter au créneau et dénoncer l’imposture : ce n’est que défense la plus élémentaire de l’honnêteté et de la rigueur scientifique, au service de la connaissance du patrimoine commun, d’ailleurs en pleine conformité avec ces points de Laudato Si :

182. La prévision de l’impact sur l’environnement des initiatives et des projets requiert des processus politiques transparents et soumis au dialogue, alors que la corruption, qui cache le véritable impact environnemental d’un projet en échange de faveurs, conduit habituellement à des accords fallacieux au sujet desquels on évite information et large débat.

183. Une étude de l’impact sur l’environnement ne devrait pas être postérieure à l’élaboration d’un projet de production ou d’une quelconque politique, plan ou programme à réaliser. Il faut qu’elle soit insérée dès le début, et élaborée de manière interdisciplinaire, transparente et indépendante de toute pression économique ou politique. (…)

184. Quand d’éventuels risques pour l’environnement, qui affectent le bien commun, présent et futur, apparaissent, cette situation exige que « les décisions soient fondées sur une confrontation entre les risques et les bénéfices envisageables pour tout choix alternatif possible ».131 Cela vaut surtout si un projet peut entraîner un accroissement de l’utilisation des ressources naturelles, des émissions ou des rejets, de la production de déchets, ou une modification significative du paysage, de l’habitat des espèces protégées, ou d’un espace public.

En d’autres termes, dans le cas de la biodiversité, la fiabilité, la rigueur, l’honnêteté au service du bien commun doivent être nos guides systématiques pour définir, en tout premier lieu, le protocole. Le choix de la méthodologie pour évaluer la richesse biologique d’un espace géographique – y compris le recours aux données existantes, dont l’essentiel a été produit par les associations – en dit long, très long, sur la rigueur et l’honnêteté, la transparence, le souci du bien commun qui préside à un projet pour le territoire en question. En particulier lorsque le projet est peu ou prou défendu par des politiques, censés n’avoir que le bien commun en tête. Lorsqu’on ne veut pas vraiment mesurer la température, on se contente de tremper le thermomètre à la va-vite. Voilà donc un critère qui peut avoir son intérêt, avant que de désigner qui, dans l’affaire, se comporte en « idéologue ».

Suite la semaine prochaine, avec en bonus deux « premiers passages » sur de très beaux carrés ruraux… retardés, à cause d’hésitations politiques sur la pertinence de bien connaître la biodiversité ordinaire de notre région.
Vous savez, celle qui a perdu plus de 400 millions d’oiseaux en quarante ans…

Chronique d’une saison de terrain – 10 Printemps sur le plateau

Enfin, la campagne !
Ou presque. C’est le « plateau mornantais ». Un terme qui, bizarrement, ne parle à personne sauf aux locaux et aux naturalistes. Nous sommes donc près de Mornant, à une trentaine de kilomètres au sud-ouest de Lyon, sur ce qu’on appelle un « plateau cultivé ». L’altitude est de trois à quatre cents mètres, au-dessus du Rhône à l’est et du Gier au sud. Le paysage est marqué par l’agriculture : prés, petits champs, vieilles fermes. On y trouve aussi d’étonnantes landes poussées sur le maigre sol d’où émergent des chicots rocheux. Une biodiversité sans grand équivalent à moins de 50 kilomètres de Lyon.
Et de plus en plus, poussant leurs tentacules du nord vers le sud, les sinistres ZAC et leurs mornes hangars.

Le temps est splendide, mais il y a du vent. Un vent à vider la mer Rouge s’il venait de l’est. Il vient du nord et ce n’est pas mieux. Rien de plus frustrant pour l’ornithologue. Un magnifique ciel bleu qui appelle sur le terrain, et paf, ce grand dépendeur d’andouilles de zef qui gomme les chants des oiseaux et les incite eux-mêmes à se tapir à l’abri des buissons. On ne voit rien, on n’entend rien et on n’a même pas l’excuse de trombes d’eau pour rester sous sa couette.

Les premiers points – car il s’agit encore d’un STOC – m’amènent dans ces landes. Je ne trouve pas la Fauvette mélanocéphale, cet OVNI méditerranéen dont une petite population existe justement sur ce plateau. Mais au milieu d’un chorus de Fauvettes grisettes, j’entends – et je vois même – ma première Tourterelle des bois de l’année, avec son dos maillé et son plumage presque violet. Malgré son nom, c’est un oiseau des haies et du bocage, « de milieux semi-ouverts », et presque chaque année, je la contacte ici. Les Rossignols sont aussi de la fête, à tel point qu’il y en a bien plus sur chaque point qu’il ne peut en nicher : sans doute une tombée de migrateurs.

Tourterelle des bois

Tourterelle des bois

Cette lande offre au cœur de pays si anthropisés, si marqués par l’emprise de l’homme, un prodige de diversité. Des genêts hirsutes, des rocs affleurant, des fauvettes extraordinaires, et nous ne sommes pas au fin fond des Causses mais à deux pas de la grande ville.

Rassurez-vous, amis de l’ordre et de la civilisation : d’ici trois ans, il n’en restera rien, sous l’épais tapis d’une autoroute destinée à jeter avec un gain estimé à trois minutes (sur 60 km) un flot supplémentaire d’automobilistes dans le même goulet d’étranglement où ils achèvent actuellement leur périple, du côté de Solaize. Ainsi va « le progrès ».

Mais près de la vieille ferme du point 1, un cri étrange m’a retenu. « Houp, houp houp houp »… Un chien ? Non, c’est bien une Huppe, qui a décidé, allez savoir pourquoi, de donner quatre notes à sa phrase de chant qui en compte d’ordinaire trois ! Je la trouve même facilement ; elle me présente son dos bariolé noir et blanc, et tourne sa tête orangée pour chanter. Upupa epops, ordre des upupiformes, famille des upupidés, ça ne s’invente pas. Ses proches cousins sont des espèces tropicales. Elle nichera, je l’espère, sous quelque vieille tuile romaine soulevée, ou dans un saule têtard.

Sur le point trois, à l’abri du vent dans un vallon, quelques cris grinçants et doux attirent mon attention. Dans un chêne pas encore débarrassé de ses feuilles d’automne, deux Faucons crécerelles ont retrouvé le vieux nid de corneille qui déjà l’année dernière avait accueilli leur nichée. Roux sur le roux des feuilles. Bref temps de contemplation.

« Est-ce avec ton discernement que le faucon prend son vol, qu’il déploie ses ailes vers le sud ? » (Jb 39, 26)

Le Bruant zizi pousse la ritournelle qui lui a donné son nom. J’aime les bruants, famille de granivores presque tous joliment colorés, et signes aussi – « indicateurs » – de campagne plutôt préservée. Encore celui-ci est-il une espèce très commune, sauf au nord de Paris et en altitude.

Aux points suivants, à flanc de coteau, je retrouve malheureusement le vent et ne détecte pas grand-chose, hormis les oiseaux les plus proches. Aléas du protocole. Des Fauvettes grisettes presque partout dans les haies. Une ou deux Alouettes dans les secteurs de champs ouverts, car l’Alouette des champs, comme son nom l’indique, aime les espaces bien dégagés. Des mésanges, des merles, des Fauvettes à tête noire, ces espèces généralistes – vous commencez à les connaître – au moindre bosquet. Un cri d’Oedicnème ! Un seul. Cet étrange petit échassier au gros œil rêveur hante les chaumes et les labours du plateau, mais on le trouve jusqu’aux portes de la ville. Un drôle d’animal, vraiment, si apte à se dissimuler – si cryptique – qu’il a beau être encore assez répandu dans les champs et les vignes du Rhône, les agriculteurs eux-mêmes ne le connaissent généralement pas, avant que les naturalistes attirent leur attention dessus. Révélateur : dans la région, on ne connaît aucun nom populaire à celui qu’on appelle, dans l’Ouest, « courlis de terre ».

Ces points sont un peu plus que des points. D’ici, l’œil embrasse un fantastique panorama qui appelle à l’évasion. Si les Alpes sont aujourd’hui noyées dans la brume, le Massif central déploie ses accores devant moi, depuis les hauteurs de Givors jusqu’aux monts du Lyonnais en passant, bien sûr, par les crêts du Pilat, leur antenne et surtout, bien visibles dans le jour qui se lève, les chirats – pierriers – qui roulent à leurs flancs. Au sud-est, le clocher bariolé de Saint-Maurice-sur-Dargoire, l’énorme église de Saint-Didier-sous-Riverie qui se donne des airs de cathédrale avec ses deux massives tours carrées, la médiévale Riverie elle-même, haut perchée, et Saint-André-la-Côte accroché au flanc de son « Signal » qui culmine à 934 mètres. Entre les Monts et le Pilat, la trouée du Gier, qui fonce vers Saint-Etienne, Firminy, la Haute-Loire. Là-bas, déjà, ce n’est plus ce Massif central pour rire que nous avons dans le Rhône, avec ses deux bosses dépassant mille mètres (mille un et mille neuf !), sa poignée de Chouettes de Tengmalm et de Grands Corbeaux pour « faire forêt de montagne » et son petit bout de landes.
J’irais bien, tiens. En attendant, je ne peux que contempler.

« Les arbres du Seigneur se rassasient,
Les cèdres du Liban qu’il a plantés ;
C’est là que nichent les passereaux,
Sur leurs cimes la cigogne a son gîte ;
Aux chamois les hautes montagnes,
Aux damans l’abri des rochers. »
(Ps 104, 16-18)

Chassagny avril 2016 005

Et c’est un don de Dieu, que cette contemplation, et ce que ce paysage suscite, et les richesses que j’y découvre. Comme l’onagre qui se rit du tumulte des villes (Jb 39, 7) ce n’est pas pour moi que l’oiseau se montre, mais c’est un don de Dieu, que d’être là pour le voir, l’identifier, le suivre, l’admirer.

J’ai tout de même de quoi m’inquiéter. De ces points, j’aurais dû voir des Vanneaux. Jusqu’à trois couples, qui à cette saison devraient se livrer à d’aériennes cabrioles. Rien. Mauvais signe. Ne me dites pas qu’ils « sont ailleurs ». Les oiseaux sont fidèles à leur site de nidification : c’est une manière simple d’en trouver un bon. Là où l’on est né, où l’on a élevé sa nichée sans encombre, on peut espérer qu’il en aille de même des nichées suivantes. Les oiseaux qui disparaissent d’un lieu ne vont que très rarement « ailleurs ». Ils sont morts sans descendance, voilà tout. Et le Vanneau, comme tous les nicheurs au sol, disparaît, et vite.

Bruant jaune

Bruant jaune

Le dernier point se trouve au bas d’un chemin herbeux, entre un champ et une pâture bordée de haies. Le Tarier pâtre trône sur un buisson, aux côtés de rougegorges et de l’inévitable Fauvette à tête noire. Une ritournelle métallique – tiens, un Bruant jaune ! et pas de Bruant proyer, curieux, curieux ! Le Proyer est un gros passereau des champs ; lecteurs franciliens, filez en Brie, posez-vous n’importe où dans les champs, vous aurez trois espèces : Alouette des champs, Bergeronnette printanière et Bruant proyer. Le joli Bruant jaune, en revanche, exige quelques haies. Mais surtout, dans le Rhône, il y a une petite subtilité. Comme le Bruant jaune apprécie la fraîcheur, et le Bruant zizi le soleil (rappelez-vous : il est rare dans le Nord), on ne trouve, d’ordinaire, le Bruant jaune qu’au-dessus de 500, 600 mètres d’altitude, où il remplace son thermophile cousin. Regardez ces graphiques, c’est la répartition altitudinale des données de ces deux espèces, en saison de nidification, dans la base faune-rhone.org :

Altitude des obs. de Bruant zizi (g.) et jaune (d.)

Altitude des obs. de Bruant zizi (g.) et jaune (d.)

Mais voici surtout un Busard cendré. Une femelle, brune, qui chasse tout en légèreté, avec ces oscillations permanentes sur l’axe de roulis qui la distinguent sans peine du Busard saint-martin, au plumage presque identique (chez les femelles s’entend). Les busards sont le joyau rarissime du plateau. Il n’en reste que quelques couples, nichant au sol sous la protection jalouse des « busardeux » – ces « ornithos » spécialistes des busards, capables de localiser les nids à coup sûr et à distance respectueuse, au prix d’interminables heures d’affût en plein soleil, avant d’aller en négocier la protection avec l’agriculteur du coin. Un couple de Busards cendrés dans une parcelle, c’est comme une chapelle romane dans un hameau, en bien plus rare encore.

8h37 : fin du dernier point. 37 espèces. Voyez le gros passage de Rossignols et de Fauvettes grisettes, puis, en-dessous, le cortège des espèces généralistes que nous avons trouvées absolument partout. Et la variété – et la fragilité – des milieux symbolisée par de nombreuses espèces à une seule donnée.

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Chronique d’une saison de terrain – 09: Singing in the rain

Six heures et demie. Il fait gris. La pluie est prévue en milieu de matinée. J’y vais ? J’y vais. Ça se tente.
C’est un STOC-EPS aux portes de Lyon. A l’entrée sud-ouest. Le carré s’accroche tout d’abord aux pentes de la côtière. Il offre un ambigu panorama sur l’agglomération : supermarché, raffinerie, tours de Vénissieux au loin, et çà et là un clocher qui rappelle qu’ici, il n’y a pas cent ans, vivaient de simples bourgs au bord du fleuve.
(bouh ! facho ! réaque !)

Ensuite, il fait halte dans le vieux bourg perché sur le rebord du plateau, puis s’étire langoureusement dans les prés et les vergers, entre les deux vieux forts de la ceinture de 1880. L’ambiance y devient plus verte, à défaut d’être franchement rurale.

L’un des problèmes du STOC, c’est, et bien… sa méthode. Dix fois cinq minutes : on court, on vole d’un point à l’autre pour garantir des conditions homogènes d’ensoleillement et donc d’activité des piafs. Pour la contemplation, vous repasserez.

Et pourtant. A force de revenir année après année, fût-ce rien que deux matinées par an, l’observateur apprend à connaître ce bout de monde tiré au sort, son décor, et les petites habitudes de ses oiseaux.

Il y a les deux premiers points dans la partie moderne, presque en pleine rue, mais où déjà les jardins s’annoncent à grand renfort de Verdiers, de Tourterelles turques et de Serins cinis. Il y a les points près des vieux parcs bourgeois où l’on aura toujours une Mésange huppée, un Rougequeue à front blanc, qui aux côtés des mésanges commencent à proclamer qu’on va quitter le béton pour la pierre et la verdure. Avec la liste des oiseaux nicheurs d’un point, ou d’une commune, on pourrait, sans jamais l’avoir vue, en croquer le terroir d’une manière, à mon avis, très acceptable.

Ce nichoir n'est pas idéal, mais le Rougequeue à front blanc peut s'en satisfaire

Ce nichoir n’est pas idéal, mais le Rougequeue à front blanc peut s’en satisfaire

Il faut voir le peuplement d’oiseaux d’un « site » – tel qu’une commune, un carré STOC, un marais ou un bout de campagne – comme une version animée du paysage qui se trouve là, présente en filigrane, plus ou moins discrète, mais accessible à qui sait la voir. Chaque espèce contactée, à l’œil ou à l’oreille, forme un élément de trame d’un tissu vivant, tendu sur le décor qu’est « le milieu ». Ou plutôt mieux : « les espèces » et « le milieu » sont finement tissés ensemble. Le regard du naturaliste, c’est à percevoir cet ensemble-là ; voir qu’à la haie, doit répondre telle fauvette, à la chênaie, tel pouillot… Et si l’espèce attendue manque, c’est comme une déchirure béante.
C’est là l’approche écologique : identifier qui est là, grâce à quels liens, qui manque et à cause de quelle rupture.
On pourrait compléter en disant que l’approche écologiste est celle qui vient, alors, travailler à guérir ces déchirures.

Enfin, le plateau, enfin la sortie de la ville ! Enfin… Nous sommes ici en plein dans sa zone d’influence. Un carré tel que celui-ci contribue (non à lui seul ; il n’y suffirait pas) à la mesurer. Ces paysages ruraux vont-ils tenir leurs promesses ornithologiques ? Et si non, pourquoi ?

Mais ce matin, j’ai un petit souci. Nous sommes au point quatre, et il pleuvine. Au point cinq, le tonneau du ciel est en perce et les grandes eaux de Versailles dégringolent sans un sou de vergogne sur mon carnet. Bien entendu, on ne voit rien dans les jumelles, ni lourd de chants d’oiseaux derrière le tambour de la pluie. Ah, tout de même ! Un Merle noir, un Verdier ! Petits Martinets observés samedi soir, quelque chose me dit que vous allez faire demi-tour.

Le point numéro six est l’un des plus importants, des plus attendus. C’est la porte de la campagne. On y a dans son dos le bourg d’Irigny et le vieux fort de Champvillars, transformé en terrain de jeux. Devant – vers l’ouest – enfin des prés, des vergers, des haies. Et puis, c’est un site à Moineau friquet. Vous vous souvenez ? Nous l’avons rencontré à Thurins. Cet élégant Moineau à la tête chocolat prospérait dans toutes nos campagnes il n’y a pas quarante ans. L’atlas des oiseaux de France de 1991 le donne nicheur dans presque tout le pays, sauf, bizarrement, dans le bocage normand.

Vingt-cinq ans plus tard, il a disparu de presque toutes les plaines cultivées, et ailleurs, il ne faut pas se laisser leurrer par des cartes de présence-absence : il s’est raréfié au point que son observation en saison de nidification, dans le département du Rhône, est un petit événement. Autrefois presque aussi commun que le Moineau domestique, il est désormais, si l’on s’en tient aux données du site Faune-Rhône en saison de reproduction, douze fois plus rare. Et ce, alors que cette rareté même incite les observateurs à le chercher, à vérifier soigneusement sa présence éventuelle aux côtés de son cousin.

Evolution de l'abondance du Moineau friquet en France (selon le STOC-EPS)

Evolution de l’abondance du Moineau friquet en France (selon le STOC-EPS)

Nos voisins ne sont pas mieux lotis : en Grande-Bretagne, la baisse du Friquet est évaluée à moins quatre-vingt dix sept pour cent en trente ans.

Friquet, alouettes, bruants, linottes, chevêches, busards… voilà ce que le rabotage et l’empoisonnement de nos campagnes nous ont fait perdre. Il s’agit de les retrouver, et vite, ou nous serons les prochains sur notre propre liste.

Mais allons ! voici l’éclaircie. Sous le baroud d’honneur de l’averse, surprise : c’est le printemps ! Malgré les six degrés au compteur, dans la haie, c’est un festival de Rossignols et de Fauvettes grisettes. Ce concert ne résonne guère que deux mois par an, de fin avril à fin juin. L’oreille réagit instantanément, elle a compris : c’est le signe de l’entrée au cœur de la belle saison, celle du soleil inondant les haies, des hautes herbes, du bourdonnement des insectes.
C’est que la ritournelle des Fauvettes à tête noire, des merles et des grives, on commençait à s’en lasser. C’est bon pour une ambiance de giboulées de mars ! il est temps de passer à la suite ! Ainsi perçoit-on, étape par étape, espèce par espèce, chant par chant, les grandes fêtes du calendrier de la nature. Au cœur de nos villes, les diverses phases du printemps ne s’annoncent guère que par un vert de plus en plus prononcé aux feuilles des marronniers ; le premier chant de merle, de rougequeue, et l’arrivée des Martinets noirs ; c’est bien peu.

Fauvette grisette sur son buisson

Fauvette grisette sur son buisson

A deux reprises, un cri « piuzzz » descend du ciel ; ce sont des Pipits des arbres en migration, vous n’êtes pas très en avance mes petits amis. Plusieurs de vos collègues sont déjà occupés à chanter en lisière des grandes forêts beaujolaises. Le passage de Pouillots fitis se poursuit, lui aussi. Mais ces petits personnages kaki chantent en halte migratoire. Pas de code atlas pour eux ! Ils n’ont pas l’intention de nicher dans la haie entre deux vergers, ce n’est pas leur milieu. Et si, me direz-vous, on le contacte chanteur, en saison de migration, et en plein dans son milieu (la forêt) ? Et bien on attendra de le retrouver au prochain passage, car cette espèce niche peu chez nous et mieux vaut être prudent.

Pipit des arbres

Pipit des arbres

Le carré s’achève tristement près d’un lotissement récent, composé de grosses villas toutes pareilles, tapies derrière de solides courtines et de puissants portails d’acier. Je totalise tout de même 31 espèces, dont quelques-unes sentent bon la campagne. Et surtout, le printemps. On peut encore lire le rythme de la nature et des saisons autour de nous, même près de la ville.

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Chronique d’une saison de terrain – 08 De Gerland à la Bussière

Nous revoici en ville, et même près du carré d’hier.
Oui, je sais, vous commencez à trouver ça rengaine. Moi aussi, vous savez ! C’est toujours pareil ! C’est ça la protection de la nature ? Et bien quelquefois oui. C’est surtout mon planning. Je préfère ne pas tricher. Partager la réalité du métier de naturaliste travaillant en association : celui qui ne choisit pas où il va aller inventorier ou suivre les populations de bestioles. Du moins, pas selon des critères de balade aimable et bucolique, mais en fonction des besoins de suivi et de protection. Cela aussi peut vous donner une idée plus précise du quotidien de ce travail. Et puis rassurez-vous, ce sera bientôt un peu plus rural.

Je suis donc à côté d’un carré STOC mais la problématique est un peu différente. Cette fois-ci, il s’agit d’évaluer plus en profondeur l’avifaune de certains quartiers, mais dans la durée. On a réalisé une série d’inventaires approfondis, entre 2011 et 2013, sur différents quartiers lyonnais de densités diverses, et analysé les éléments propres à l’habitat urbain (part d’arbres et notamment d’arbres âgés, d’espaces verts, d’arbustes et de buissons, de grands et vieux immeubles…) qui favorisaient tel ou tel cortège d’oiseaux (on parle de cortège pour désigner un groupe d’espèces animales liées à un genre de milieu donné, plus ou moins précis selon le contexte). Comme prolongement à cet état des lieux, nous avons proposé à la métropole d’effectuer des suivis dans la durée des oiseaux de quelques quartiers plus ou moins « en mutation » (c’est-à-dire en densification), dans l’espoir que nos propositions pour des quartiers un peu plus accueillants pour la biodiversité soient entendues.

Le protocole prévoit de suivre ainsi quatre quartiers, deux par matinée. A l’aube, je me présente sur le premier d’entre eux, pour y effectuer un transect – un itinéraire échantillon – d’environ quatre kilomètres où je note et cartographie tous les oiseaux vus et entendus. Ensuite, départ pour le second. Et le lendemain matin, la même histoire sur les quartiers trois et quatre.
Ainsi, chaque prospection est effectuée dans la limite de deux heures après le lever du soleil, ce qui correspond à une tranche d’activité à peu près homogène (et maximale) de la part des oiseaux. L’ennui est qu’en avril, c’est aussi la même chose pour l’activité des hommes et de leurs véhicules à moteur.

Premier quartier, Gerland.
J’en arpente les parts les plus intérieures, les plus éloignées du Rhône, les plus denses aussi. Peu de résidences « années 70 » dont les espaces verts peuvent accueillir à l’occasion un Pic de la même couleur, ou un Chardonneret. Je retrouve de rares Rougequeues noirs. Pas encore de Martinets noirs. Quelques Verdiers, tout de même, et un Serin cini, toujours au même endroit dans un vieux cèdre, mais pas de Chardonneret pour compléter le trio des « Fringillidés du bâti », ces jolis granivores colorés. Quelques Tourterelles turques, et très peu de mésanges. Je ne les trouve que là où les constructions nouvelles ont préservé de vieux platanes creux. Sinon, où logeraient-elles leur nichée ?
Voici une rangée de petites maisons et leurs maigres jardins ; mais un fourré y accueille tout de même une Fauvette à tête noire. Un vague Rougegorge. Et c’est tout.
Quatorze espèces. Et pas une seule Hirondelle.

Gerland: un des derniers jardins ouvriers

Gerland: un des derniers jardins ouvriers

Ténue voix du Créateur. A peine audible sous le vacarme. On n’entend même plus le merle perché juste là, sur le toit. Cocréateurs, nous ? Pas comme ça.

Ce quartier est celui de mon enfance. Voilà presque quarante ans que je le vois changer. A chaque rue, je le revois avant.
Je vous vois venir. Non, je ne suis pas hostile à tout changement, bien que j’appartienne à des groupes, des mouvances que je vois ici et là qualifier de réactionnaire pétainiste d’extrême-droite avançant masquée comme le concombre du même nom. Je n’ai jamais été par principe pour, ou contre, le nouveau, ni l’ancien, ni l’à-la-mode ni le démodé. Il m’a toujours paru plus juste de se poser la question, de la peser sur la balance du bien, de l’humain et de l’écologique. Ou du simple goût, pour le trop léger et futile pour d’autres balances. Il paraît que c’est réagir que cela fait donc de moi un réactionnaire. Et bien tant pis, et tout le monde s’en fiche, pas vrai?
Longtemps inondable, ce quartier est resté pauvre et industriel jusqu’à la fin des Trente glorieuses. En ces années de croissance, on vivait mal et l’on mourait jeune dans et autour des usines travaillant les métaux blancs. Je suis arrivé peu après. Je me souviens des ruines du « Bon Lait », friche industrielle qui a donné son nom à un quartier dans le quartier. Je revois démolir les usines devenues dépotoir, là où s’étend aujourd’hui le parc des Berges du Rhône. Je ne les regrette certes pas. Ni « la décharge », cimetière de machines rouillées, enclavée dans notre résidence proprette et formellement interdite aux jeux des gamins, qui, du coup, bien entendu, y passaient leurs mercredis. Mais à une case de là, sur le quai, se trouvait une maison flanquée d’un énorme cerisier. Il n’y a plus de décharge, mais plus non plus de maison ni de cerisier.

Le quartier a changé. Les dernières maisonnettes et petits immeubles qui accueillaient des Hirondelles disparaissent, et les Hirondelles aussi. Je me souviens de l’emplacement d’au moins cinquante nids. Il n’en reste pas cinq. La biodiversité se meurt dans ce quartier en mutation, moderne, cossu, propret, et dense. Il gagne en hommes. En humanité ? Pas sûr. Deux fois, trois fois plus d’hommes dans les mêmes rues, d’enfants dans les mêmes (petits) parcs, bouchonnant sur le même pont. Le quartier prend des allures de ville en miniature avec ses quartiers résidentiels riches, ses clapiers pour classes moyennes et ses cités cyniquement abandonnées à elles-mêmes, ses salles de spectacle et son pôle d’emploi tertiarisé, et même son quartier universitaire. Et tous ces petits mondes, juxtaposés, s’évitent avec autant de soin que d’effroi. Ils courent, tourbillonnent, sautent de dodo en métro et de métro en boulot, mais changent de trottoir quand ils se voient.
Et moi, je passe, j’arpente mon transect et dans le vacarme du tourbillon, je cherche un vague Verdier, un dernier Rougequeue, ou l’ultime nid d’Hirondelle de fenêtre, souvenir de ce qui fut, mais surtout de la part de ce qui fut que nous aurions très bien pu ne pas sacrifier bêtement.

Il re-paraît que cela fait de moi un réactionnaire. Re-tant pis.

7h 50. Je prends la direction d’Oullins. Changement de décor : des bords de l’Yzeron à la Cadière, voici la banlieue résidentielle verte, faite d’élégants pavillons « Belle Epoque » ou de maisons plus modestes, mais non sans cachet. Ici, les Mésanges bleue et charbonnière n’ont pas trop de souci à se faire. Je compte tout de même quatre Fauvettes à tête noire, encore des verdiers, des tourterelles…

Tiens ! Des Martinets à ventre blanc ! Les données commencent à s’accumuler dans le quartier, mais où diable pourraient-ils nicher ?
C’est que le Martinet à ventre blanc est un alpin ; mais depuis quelques années, il est descendu de sa montagne et profite çà et là de quelque haut immeuble comme falaise du pauvre. Reste à trouver lequel.

Plus intéressant : un Rougequeue à front blanc, vous savez, ce petit personnage au ventre orangé qui lance sa ritournelle dans les jardins bien pourvus en arbres creux. Voici, à la Bussière, les grandes résidences bâties dans les vieux parcs de maisons bourgeoises, et leurs vieux conifères. Ils accueillent la Mésange noire, la Mésange huppée et le Roitelet à triple bandeau ; bon, l’ambiance n’est pas alpestre, mais tout de même ! Cette verdure, cette présence des grands et vieux arbres « injecte » littéralement de la biodiversité dans la ville. Ces quartiers verdoyants sont une passerelle jetée entre la campagne, le plateau, les Monts même, et le cœur urbain. Que leurs arbres disparaissent et c’est Lyon qui perdra les oiseaux forestiers de tous ses parcs et petits squares, comme un scaphandrier soudain privé d’air. Vous avez déjà compris à quel point leur survie était déjà difficile…

Voici le résultat. A gauche, Gerland, à droite Oullins la Bussière. Cliquez et voyez:

DonneesGerlandOullinsAvril16

En bas à droite, vous avez vu ? Beaucoup d’espèces forestières. Peu communes, mais bien là. A gauche, il n’y en a pas une seule, et il n’y a pas non plus de mésanges, ou presque. En deux mots: ce qui manque terriblement à Gerland, ce sont les arbres, et notamment les arbres un tant soit peu âgés, avec des cavités.

Je ne me fais pas d’illusion ; nous sommes trop près du centre pour que ce coin d’agglo conserve longtemps ses arbres, ses parcs et sa verdure.
Densifions ! Densifions sans réfléchir ! Nous nous ruons sur ces quartiers pour leur « qualité de vie », et par ce mouvement même, nous détruisons ce que nous venions y chercher. Quant à lutter contre l’étalement urbain, vous plaisantez. Regardez donc les photos aériennes ! A Lyon, c’est double peine ; toujours plus dense et toujours plus étalée, affaissée, vautrée sur la plaine de l’est, les plateaux de l’ouest, et ce qu’il reste de vallée. Cette quadrature du cercle durera tant que nous fantasmerons le bonheur comme solidement corrélé au tonnage de chair humaine empilé au pouce carré dans nos « métropoles » fières de leur « taille critique ». Tant que nous n’élargirons pas le regard au-delà de l’échelle de LA métropole seule, nous conclurons que s’y entasser demeure le moindre mal. Et nous vivrons en de cauchemardesques clapiers.

Oullins, maison bourgeoise

Oullins, maison bourgeoise