Ambiguïtés de l’écologie ? Autour de l’appel de Monseigneur Batut

Dans le numéro de septembre 2014, Mgr Batut, évêque auxiliaire du diocèse de Lyon, a publié une très intéressante tribune intitulée « Ambiguïtés et vérité de l’écologie : les conditions d’un regard chrétien ».

Cette tribune a déjà été largement diffusée et commentée, par exemple chez Patrice de Plunkett Qu’il me soit permis d’apporter encore quelques compléments, sur une partie bien précise, en l’occurrence la première, en tant que professionnel de l’écologie (paf ! ça jette). Pour être précis, chargé d’étude en associations naturalistes diverses depuis le début de ce siècle : au propre et au figuré, au ras du sol, donc.

Au ras du sol, du quotidien du travailleur de l’écologie. La perspective en souffrira probablement. Je ne pourrai parler que de ce que je vis et ressens et de celles et ceux que je croise dans ce quotidien. Nulle prétention à étude sociologique de l’écologue de terrain : un témoignage.

En effet, si j’adhère très largement aux propositions que formule Mgr Batut pour les fondements d’une écologie chrétienne, je crains que la description qu’il donne de l’écologie telle qu’elle se pratique actuellement ne soit un peu abrupte, sinon inexacte, et qu’elle amène d’une manière injustifiée les chrétiens à vouloir refonder leur écologie dans leur coin en se démarquant soigneusement des écologistes actuels. Comme le souligne Patrice de Plunkett, ce serait de leur part faire peu de cas des appels de nos deux derniers papes à dialoguer avec le monde de l’écologie et à se rendre aux périphéries. Ce serait aussi se priver de l’expertise et du savoir-faire scientifique, sans cesse remis à jour, qui président à l’écologie de terrain.

L’écologie ne naît pas de la haine de l’homme

Voyons voir. Reprenons l’aperçu historique que brosse Mgr Batut de l’écologie :

« Dans un premier temps, il s’agissait de montrer à l’œuvre, dans la société productiviste et consumériste, tout ce qui déshumanise l’homme ; dans un second temps, l’accusation se déplace contre l’homme lui-même, dénoncé par certains comme le plus redoutable prédateur de toutes les espèces vivantes constituant l’écosystème, et par voie de conséquence comme le principal danger qui le menace. »

Ce n’est pas tout à fait exact. D’ailleurs, l’une des premières attaques auxquelles les écologistes de terrain durent faire face fut celle de défendre un truc de riches, un luxe de nantis qui allait par contrecoup achever d’affamer les plus pauvres – et ce fut l’origine du rejet de l’écologie par de nombreux chrétiens, notamment de ceux engagés dans l’humanitaire. Or, il en va tout autrement. Comme l’ont d’ailleurs rappelé à diverses reprises les papes Benoît XVI et François, les premières victimes de la dégradation généralisée de l’environnement sont les plus pauvres : érosion de terres trop minces hâtivement déboisées, surpâturage, pollution de la rare ressource en eau, usage massif, déversement de déchets toxiques ou de pesticides, tel est le triste lot des régions défavorisées… Mais le coupable n’est pas l’homme : le coupable est le choc d’une « modernité » prométhéenne, agressive, broyeuse, qui parachute ses méthodes soi-disant universelles dans des environnements naturels et humains auxquels elle n’est pas adaptée. Aussi est-ce beaucoup moins l’homme en tant que tel que l’homme porteur du modèle économique et culturel dominant, celui de l’Occident et de sa production-dévoration de ressources, qui est ici l’ennemi.

Aux écologistes, on a aussitôt objecté qu’il était odieux et immoral de ne pas laisser les autres peuples chercher à rattraper notre niveau de vie de nababs. A l’heure où les données scientifiques établissent que cela nécessiterait les ressources de quatre planètes, ce serait au contraire du dernier hypocrite : les laisser – au vif plaisir de nos bonnes affaires – s’aligner dans une course dont nous savons que la piste, à mi-parcours, s’effondrera dans le vide ?
Encore faut-il, pour être nous-mêmes crédibles, revenir nous aussi à plus de sagesse concernant le confort que nous revendiquons, et apprendre à « vivre simplement pour que chacun puisse simplement vivre ».

Quand la science n’incite pas à y croire

Mais je me disperse. Revenons à nos moutons : l’écologie est-elle vraiment un nihilisme qui cherche à combattre un homme prédateur, en lequel on devrait lire la « haine de soi » occidentale ?

Non, je ne crois pas. Fondamentalement pas.
Invité un soir par une petite association lyonnaise à témoigner de mon métier comme engagement dans la cité – soirée dont l’invité d’honneur était précisément Monseigneur Batut – j’avais insisté sur deux points fondateurs de mon travail d’écologue : l’émerveillement et la science. L’émerveillement naît de la contemplation des splendeurs de la Nature, de sa diversité, de son amour pour les lignes courbes et les solutions alambiquées, la place à chacun (la diversité des niches écologiques) qui aboutit à ce que neuf mille espèces d’insectes puissent être rencontrées sur un seul arbre à Panama. Que cette Nature soit Création, c’est-à-dire œuvre d’une source d’amour, n’ajoute ni ne retranche, pour mon ressenti, à cet émerveillement : il ajoute en revanche une responsabilité. Ici intervient la science : celle-ci permet d’établir, tout d’abord, que même nanti, d’un point de vue spirituel, d’une place à nulle autre pareille, l’homme est créé inséré dans les écosystèmes et qu’il ne peut vivre sans eux (à preuve – en creux, le discours transhumaniste selon lequel la fusion avec la machine serait la seule clé de survie de l’homme. Beuh.) D’autre part, ces mêmes outils scientifiques observent et quantifient l’impact de l’homme sur le reste, et là, aucune idéologie, aucune eschatologie ne nous fera échapper au constat de courbes qui plongent vers le rouge, de paysans chinois acculés à pollliniser à la main (le ridicule ajouté à l’empoisonnement) et autres gaîtés. L’homme ivre de puissance se met en danger mortel au moment même où il se croit devenu Dieu : plus que jamais, ayant voulu faire l’ange, il a fait la bête.

Lorsqu’une espèce vivante prolifère jusqu’à épuiser les ressources dont elle dépend, elle disparaît. Dans les faits, les écosystèmes sont trop complexes pour qu’il n’existe pas des facteurs limitants qui la feront décroître avant d’avoir tout englouti autour d’elle. Vous connaissez bien l’histoire des courbes proie-prédateurs, des élans et des loups dans les îles du Canada. Il est probable que l’homme, lui non plus, ne réussira pas à anéantir la totalité du vivant avec lui. Mais deux choses sont certaines : il ne pourra pas survivre seul ; et il peut disparaître, il peut se faire disparaître lui-même, il en a les moyens, s’il persiste à ne pas réagir. C’est un peu l’histoire du type en train de se noyer qui voit arriver successivement un canot, un zodiac et un hélicoptère à son secours et qui répond « Non, Dieu me sauvera » et à qui une fois noyé Dieu fait remarquer « Dis donc, je t’ai envoyé un canot, un zodiac, un hélicoptère et tu n’as pas réagi »…

Haine de soi ou dépit amoureux ?

Voilà pourquoi l’écologiste en vient à haïr l’homme. Il désespère, voilà tout ! Pour qui ne professe aucune croyance – et c’est son droit – à un statut privilégié de l’homme, les faits matériels bruts révèlent ceci : l’homme moderne est le plus redoutable prédateur qu’aient jamais connu les écosystèmes, il est en train de les dévorer, et rien ne semble pouvoir l’arrêter, alors même qu’il est également doué de raison.

Je crois que Mgr Batut prend l’effet pour la cause lorsqu’il écrit que « Cet anti-anthropocentrisme qui a marqué la « deuxième vague » écologiste n’est qu’un avatar du phénomène de haine de soi qui se traduit souvent dans notre culture occidentale par un rapport pathogène à notre propre passé ». Non, l’écologie n’est pas une philosophie étrange, dépressive jusqu’aux pulsions suicidaires, née d’une « haine de soi » amenant à faire de l’homme un « prédateur à éliminer d’urgence ». Elle est au contraire émerveillement devant la splendeur du vivant, donné gratuitement (qu’on croie ou non à une Origine transcendante), épouvante devant la disparition de ces merveilles au profit de la chape de béton et d’acier d’un « progrès » auquel on ne peut même plus faire crédit de réduire la misère, bien au contraire – crise écologique et misère humaine étant deux faces d’une même pièce – et surtout désespérance après des décennies à tenter, en vain, d’enrayer cette course à l’abîme.

Et l’écologie a raison de condamner l’anthropocentrisme. C’est bien lui qui nous leurre en nous faisant croire que nous pourrons nous passer de tout, vivre seuls, que nous n’avons besoin de rien. C’est lui aussi qui a si longtemps différé le constat (trop humiliant ?) du fait que nous dépendons du reste du vivant. Nous dépendons des carabes, des crapauds, des roseaux, des araignées et des serpents. (Et dire que nous avons déjà du mal à l’idée de dépendre de nos frères…) C’est juste se leurrer complètement que de croire cet anthropocentrisme biblique, même si cela plaît à dire L’anthropocentrisme est, au fond, l’attitude logique de l’homme tant qu’il ignore ce dont il dépend. En concluant hâtivement qu’il n’a besoin de rien, il s’est proclamé maître de tout. Dieu nous en protège. A tous les sens du terme !

Comment pourrait être animé par une « haine de soi » l’écologiste de terrain que, seul, maintient à son poste le fragile bonheur d’être, un matin, de ceux qui se lèvent avant l’aube pour contempler dans une vigne le poitrail rouge d’une Linotte, ou l’œil rond d’un Oedicnème, et au cœur la volonté de se battre pour que ses enfants puissent, dans vingt-cinq ans, vivre les mêmes rencontres ?

Mais peut-il encore y croire ? De tous, il est le mieux placé pour savoir que c’est mal parti. C’est parce qu’il le lit au quotidien dans toutes ses études, dans toutes les bases de données, qu’il interprète l’homme comme un prédateur que sa technique a doté d’une puissance jamais vue, d’une capacité à détruire qui surpasse de loin tant sa capacité que son désir de faire ou de laisser vivre. Que voulez-vous ? L’homme, statistiquement, se comporte comme seul. Où aller chercher des raisons de croire à un renversement des tendances ?

Loin du nihilisme, une foi dans la vie

C’est donc à titre de conclusion, et non de prérequis, que l’écologiste est amené à conclure, désabusé, qu’à tout prendre, il vaudrait mieux que l’homme disparaisse. Que ce serait même « bon débarras », conclut-il non sans « provoc’… » En effet, la Nature nous survivrait probablement, si nous devions l’endommager jusqu’à nous auto-exterminer. Lentement, avec des pertes irrémédiables, mais elle le ferait. Elle réinventerait peut-être même une autre espèce consciente et pensante, et celle-ci serait peut-être davantage capable de dépasser ses instincts de prédateur opportuniste pour faire vraie œuvre de raison, et aboutir à l’équilibre que l’homme serait, dans ce funeste scénario, mort de n’avoir su inventer. Voilà un rêve bien noir, mais aussi une forme de foi – et paradoxalement, une foi en quelque chose qui dépasse l’homme, une foi dans l’immortalité : la possibilité pour l’intelligence de renaître autrement, si la première fois a raté.

Mais il n’est pas question de haine dirigée vers soi-même ni de pulsion de mort, encore moins d’œuvrer sciemment à la disparition de l’homme jugé criminel irrécupérable.
A quoi l’écologiste passe-t-il son temps sur le terrain ? Ouvrez donc un document d’objectifs Natura 2000 ; intéressez-vous au travail mené par diverses LPO, par exemple dans le Rhône, avec les carriers ; plongez-vous dans des mesures agri-environnement ; partout on ne lit qu’une chose : « concilier ». Sur le terrain, l’écologie, la vraie, s’est toujours voulu plénière…

Peut-être même un peu trop – au sens où l’on cherche à concilier ce qui est inconciliable en l’état.
En tout cas, notre écologiste ne travaille pas contre l’homme. Il ne travaille pas à l’éliminer. C’est même tout le contraire. Il travaille à sauver les écosystèmes pour que leur destruction ne détruise pas l’homme, et voit autour de lui ses concitoyens, sourds, courir au gouffre.

Pas plus que le Christ ne s’est suicidé, l’écologiste non croyant ne veut tuer l’homme. Il juge, scientifiquement, cette mort inéluctable, en dépit de ses efforts.

Alors, il se prend à rêver d’une mort de l’homme qui ne serait pas la mort de tout.

Il veut croire que cette mort n’aurait pas le tout dernier mot, que celui-ci reviendra quand même à la vie.

A bien y regarder, cela a plus à voir avec un « si le grain ne meurt ». On y ajoute simplement l’idée que, l’évolution aidant, du grain naîtra une nouvelle plante. Comme une Résurrection. Elle n’est juste pas positionnée au même échelon.

Pour une rencontre féconde

Quelque part, je suis tenté de croire que l’écologie n’attend que d’être fécondée par l’espérance. Elle n’a plus de raisons de conclure à la pertinence d’avoir foi en l’homme. L’espérance chrétienne en est une possible. Et remettre Dieu au centre, à la place de l’homme, renforcera tant l’espérance que notre sentiment de responsabilité.

L’interprétation que Mgr Batut fait de l’écologie telle qu’elle se pratique aujourd’hui inciterait, je le crains, à s’en méfier ou pire. Je crois au contraire qu’il faut, plus que jamais, que ces deux mondes se rencontrent et se fécondent. Il manque peut-être au chrétien non écologiste d’ouvrir une nouvelle fenêtre, celle qui donne sur la « terre sans hommes » que l’Eternel n’en abreuve pas moins de la pluie pour faire germer l’herbe sur la steppe (Jb 38, 26). Il manque peut-être à l’écologiste non croyant d’ouvrir aussi une nouvelle fenêtre, qui donne sur le ciel. Ainsi, il pourra de nouveau « y croire ».

La rencontre des deux peut sauver le monde.

De Genèse 2 à Visionature en un seul clic !

« L’Éternel Dieu forma de la terre tous les animaux des champs et tous les oiseaux du ciel, et il les fit venir vers l’homme, pour voir comment il les appellerait, et afin que tout être vivant portât le nom que lui donnerait l’homme. » (Gn 2, 19)

Peut-être avez-vous vu passer, de temps à autre, dans la rubrique sciences de vos sites d’information préférés, la découverte d’une nouvelle espèce : de même que la Création continue chaque jour, l’homme n’a toujours pas achevé le travail qui lui fut confié dans ce verset. Tantôt, c’est une espèce jusque-là tapie dans quelque recoin de la forêt équatoriale, au bout du monde. Tantôt, c’est un de ses vieux compagnons qui se révèle être deux, ou même trois ! Il y a quelques mois, par exemple, il a bien avancé sur l’épineux dossier du Crapaud du même nom : à y regarder de près, le brave Crapaud commun de ses jardins cachait deux espèces : le Crapaud commun et le Crapaud épineux. De telles découvertes se produisent plus souvent encore chez les Chauves-souris, parmi lesquelles on compte des espèces jumelles, distinguées par la génétique et les ultrasons produits, ou encore chez les Goélands, ceux-là même qui assurent l’ambiance dans le ciel de nos ports.

L’homme n’a toujours pas fini de nommer la Création qui lui fut confiée, et trop souvent, il manque à la tâche : l’espèce a disparu avant qu’il l’ait été découverte – mais elle a disparu par sa main.

Et comme on ne prend soin que de ce qu’on connaît, il n’y a pas d’autre solution : se retrousser les manches et poursuivre le travail du verset 19 du second chapitre du premier Livre. Qui plus est, chaque créature ainsi nommée entrera avec celui qui l’aura nommé dans la Louange du Créateur. Quoi ? j’en fais un peu trop ? Possible, mais après tout, pourquoi pas ?

Vous me direz qu’il y a d’autres priorités. Certes, mais nous sommes nombreux, et vous le savez, « les dons sont variés, mais c’est toujours le même Esprit ; les services sont variés, mais c’est le même Seigneur » (1Co 12, 4-5)

Et voici une bonne nouvelle pour tout le peuple : ce service-là est plutôt réjouissant et source d’émerveillement. Non seulement à contempler, comme face à certain oiseau des champs ) mais aussi à Nommer, c’est-à-dire identifier, noter et transmettre. Réuni à ses pareils, notre donnée, notre acte de nommer-ici-maintenant-cette créature la replace parmi ses semblables, parmi un paysage, une terre, la Création.

Ainsi, l’aride « donnée naturaliste » prend l’allure d’un verset : le psalmiste ne note-t-il pas « la cigogne qui habite dans les cyprès », puis que « Les montagnes élevées sont pour les chamois, les rochers sont l’abri des gerboises » (Ps 104, 17-18) ? Le Seigneur lui-même n’ouvre-t-il pas grand l’atlas biodiversité de sa Création pour édifier Job, et surtout les trois dépendeurs d’andouilles qui l’assomment de bons conseils depuis trente-neuf chapitres ?

Alors, puisque les vacances vont, peut-être, nous mettre en présence d’une Nature plus spectaculaire qu’au quotidien (encore que celui-ci révèle souvent des surprises…) pourquoi ne pas nous lancer ?
C’est tout simple.
Rendez-vous sur cette carte nationale et cliquez sur votre département pour retrouver immédiatement le site Visionature du coin. Inscrivez-vous, et transmettez !
(Par rapport à la carte, les départements de Charente et de l’Yonne ont rejoint le réseau à leur tour ; le Cher va bientôt ouvrir et le Lot sera sous peu accessible via le site faune-tarn-aveyron.org )
Il suffit de vous inscrire sur un seul de ces sites pour que les identifiants soient utilisables sur tous. Qui plus est, chacun de ces portails propose des cartes, des listes, des synthèses qui vous renseigneront sur ce que les autres observateurs ont découvert autour de vous.

« L’Éternel Dieu prit l’homme, et le plaça dans le jardin d’Éden pour le cultiver et pour le garder. » (Gn 2, 15)

N’est-ce pas l’œuvre du jardinier que d’apposer une étiquette sur ses cultures et de noter dans quelque carnet la date de floraison de ceci ou des premiers fruits de cela ?

De Genèse 2 à Visionature, il n’y avait donc qu’un clic… Je n’irai pas jusqu’à vous garantir une indulgence plénière par lot de 100 données… mais à n’en pas douter, ce sera œuvre utile, et même sainte, quelque part.

Très bonne et très sainte découverte de la Création à tous.

Le spirituel devra-t-il sauver l’écologie ?

Sous un titre volontairement radical, la réflexion qui va suivre s’intéresse aux fondements politiques et techniques de l’écologie ou plus précisément de la protection de la nature, son domaine originel. D’une part, la dégradation continue des ressources naturelles atteint un point critique, ce qui questionne la compatibilité souvent admise de l’écologie et de nos modèles de développement. D’autre part, le rêve techno-scientifique du transhumanisme et du vivant artificiel, ou artificialisé, dernière réponse en date à l’effondrement du vivant, interroge le sens même du combat écologique. Si la technique envisage de proposer à l’homme une « survie » déconnectée du vivant, l’écologie est appelée à enrichir et enraciner autrement son argumentaire pour défendre un homme vivant dans un monde vivant.

Politique et scientifique : les deux légitimités du combat écologique

Prenons une association de protection de la Nature normalement constituée. Elle comprend un socle d’adhérents, de tous niveaux d’investissement et d’activité, une petite équipe salariée, constituée d’écologues professionnels, et une base de données naturaliste, forte de dizaines ou centaines de milliers de données d’observations d’oiseaux, de mammifères, d’amphibiens, de reptiles… recueillies au fil des ans sur son territoire. Cette base constitue la forme visible et tangible de sa connaissance de l’état réel de la biodiversité dudit territoire, ainsi que de l’investissement sur le terrain de centaines de connaisseurs de la biodiversité locale. Cette expertise est à la fois irremplaçable et incessible. Cette association, depuis déjà bien des années, ne perçoit plus de subventions de fonctionnement : si elle perçoit de l’argent de la part d’une structure publique, c’est dans le cadre d’une opération d’étude et de protection de la biodiversité donnée, sur le territoire de cette structure, pour laquelle elle a sollicité un soutien. Elle prend en charge cette mission de bien commun qu’est la protection du patrimoine naturel, à fort investissement humain et bien maigres moyens financiers.

En tant qu’association, d’une part, et menant des actions auprès de partenaires divers, d’autre part, notre association de protection de la nature s’appuie sur une légitimité à deux visages, sans hiérarchie entre eux, du reste.

La première, la plus historique, est la légitimité politique. Attention, ici j’entends par politique, ce qui a trait aux désirs et à l’investissement des citoyens dans la vie de leur Cité. Les décideurs politiques officiels appartiennent à une autre sphère. Théoriquement, ces sphères sont confondues ou du moins reliées par un engrenage direct. Aujourd’hui, cette liaison est agitée de tensions, de torsions, au point que son existence même est controversée. Mais pour l’instant, tenons-en-nous aux citoyens. L’association est formée, fondée, par un groupe de citoyens dont la vision du monde, le projet pour la société, reconnaît la réalité d’une perte massive de biodiversité et les causes anthropiques de cette perte, et n’accepte pas que cette perte se poursuive. Leur but est de vivre dans un monde qui respecte davantage le vivant sauvage.

L’association, sous le regard de la société civile dans laquelle elle évolue, apparaît alors comme l’expression d’un courant politique, éventuellement un nombre significatif d’électeurs, en tout cas une tendance qui existe dans la communauté des citoyens, un sujet qui mobilise des citoyens, les amène à agir, questionner, combattre, défendre, porter. Bref, à agir politiquement (s’investir dans la vie de la polis). Cette légitimité existe parce que l’association comporte un nombre d’adhérents significativement plus élevé que le nombre de salariés et révèle une vie associative réelle, avec des bénévoles actifs, des sympathisants déclarés ; tout ce qui prouve qu’elle représente la forme concrète que prend une idée qui a cours dans la société. C’est ce qui la distingue d’un lobby numériquement peu important ou d’un cabinet d’experts.

Notons ici que ladite polis peut être sereinement ignorante d’une cause dont la gravité est pourtant établie par les faits, par insouciance, ou (plus souvent) par ignorance, ou encore par fatalisme. C’est une limite importante à la possibilité pour l’association de conquérir sa légitimité politique : encore faut-il avoir accès aux tribunes pour exposer son projet.

La seconde légitimité est de nature technique et scientifique.

De ce point de vue, l’association est ferrée à glace. En effet, il convient de rappeler ici avec force quel est le véritable enjeu de la protection des écosystèmes : la survie de l’humanité, pas moins.

Bien que le fait ne soit guère connu, les services rendus par les écosystèmes sont, techniquement, évalués à un chiffre dont l’ordre de grandeur est celui du PIB planétaire ; et toute disparition soudaine des Amphibiens ou des Chauves-souris, pour ne citer que ces taxons, engendrerait pour l’agriculture d’un pays industrialisé une perte chiffrée en milliards de dollars par an : effondrement économique mais surtout physique. Les arboriculteurs chinois contraints à polliniser à la main leurs arbres, avec un résultat peu convaincant, nous en donnent un avant-goût. En clair, si nous n’enrayons pas la perte de biodiversité, peu importeront nos « services » et notre « croissance sans fin de l’économie numérique » : entres autres désagréments… nous n’aurons plus rien à manger.

Ces quelques points factuels et d’autres aisément trouvables et vérifiables sur la toile expliquent l’urgence de balayer la très archaïque – et même obscurantiste, à ce stade de données scientifiques disponibles – croyance en une biosphère aux ressources inépuisables et en un impact de l’homme forcément négligeable face aux capacités d’auto-régénération de la Nature. Il est d’ailleurs troublant de constater que l’humanité même qui, pendant cinquante années de Guerre froide, jugeait tout à fait crédible son propre anéantissement à coups de bombes atomiques, refuse de prendre au sérieux le risque d’autodestruction par effondrement des écosystèmes qui nous nourrissent. Nous sommes pourtant bien placés pour savoir une fois pour toutes que l’homme peut, techniquement, provoquer la fin du monde. On ne peut plus rêver d’une impossibilité eschatologique de l’autodestruction de l’humanité: les moyens en ont déjà été (en sont déjà) réunis.
Par empoisonnement, ça marche aussi. Le calcul est juste un petit peu plus compliqué.

Revenons, donc, à la maîtrise technique du sujet, de la part de l’association.

Celle-ci se fonde sur la capacité de l’association à agir en expert scientifique et technique, c’est-à-dire à être capable
– d’établir un diagnostic de terrain rigoureux, de définir les enjeux de manière objective,
– de proposer des solutions pratiques aux acteurs qui, sur le terrain, sont concernés par ces enjeux.

Le recrutement de salariés, écologues de formation et d’expérience, a pour but principal de renforcer les capacités de l’association dans ce registre. Elle est ainsi à même de brosser un tableau fiable de la biodiversité d’un territoire et de la façon dont celle-ci évolue, d’évaluer de manière scientifique l’impact d’une transformation du territoire ou d’un projet, d’une action, d’une mesure ; et ensuite, de formuler des propositions en réponse à l’inévitable question du « que faire », mais aussi d’agir elle-même – ou aux côtés de divers partenaires – et d’évaluer les résultats. Bref : de connaître la biodiversité sur le terrain et de la protéger concrètement.
Cette légitimité « pratique » est reconnue par les interlocuteurs techniques (services des collectivités locales, aménageurs, entreprises, agriculteurs, etc…) pour des raisons elles-mêmes techniques : données tangibles, éléments factuels, analyses scientifiques, solutions pratiques et techniquement réalisables.

Cependant, si l’association existe, c’est que la biodiversité, sans sa présence, n’est pas assez prise en compte ; et donc, que son respect n’est pas partie intégrante du système technique en vigueur. Ce dernier a pour habitude de l’ignorer superbement dans son quotidien, ou de ne pas la prendre au sérieux. La légitimité technique de l’association consistant à expertiser et résoudre techniquement le problème de la perte de biodiversité, elle ne peut se manifester que si l’interlocuteur reconnaît l’existence du problème. Faute de quoi, même s’il a conscience que sauver une population de Crapauds alytes peut être réussi au moyen d’une certaine action simple à réaliser, il ne verra tout simplement pas pourquoi il consacrerait quelque temps et quelque argent à la sauver. Il sera disposé à le faire,
– soit parce qu’il est « politiquement » convaincu lui aussi (ou désireux de plaire à une clientèle qui l’est),
– soit parce qu’une contrainte légale l’y oblige (cette loi étant elle aussi la manifestation d’une volonté citoyenne),
– soit parce que les écologues auront appuyé leur argumentaire sur une réalité tangible, scientifiquement établie, mais encore fort méconnue : l’homme étant relié aux écosystèmes de mille manières, il reste dépendant de leur bon fonctionnement, de sorte que la perte de biodiversité actuelle compromet, à moyen terme, sa survie même en tant qu’espèce ; et cela se joue non dans d’abstraites hautes sphères, mais tout de suite, devant chaque haie, chaque mare, chaque prairie.

Voilà pour le terrain des faits et du rationnel ; l’association agit alors en tant que rouage supplémentaire dans le système technique global actuel. Face à ces interlocuteurs-là, elle apparaît avant tout comme un agent technique, à la manière d’un ingénieur sécurité ou d’un service sanitaire, si l’on veut. Il faut entendre ici « système » technique comme « mode de fonctionnement mental basé sur » la technique, où seuls ont droit de cité les faits tangibles unis par un ensemble de causes matérielles, jugées rationnelles.

On pourrait, dès lors, conclure que la légitimité technique suffit amplement. Il suffit de convaincre assez d’agents techniques que le feu est à la maison et ils accepteront de faire appel aux pompiers, ces pompiers dont ils ont eu moultes occasions de constater la compétence de terrain. Réciproquement, si l’association n’était qu’un courant politique sans qualités techniques, elle ne serait pas un pompier, tout juste une agaçante sirène, discréditée par son incapacité à proposer des solutions.

Technique contre technique : quand le vivant n’a plus sa chance

Et là, problème. Nous l’avons vu, l’association voit son poids technique limité au référentiel où elle œuvre, se fait reconnaître, et pose des actes. Elle se condamne à un programme fait de compromis, basé sur un postulat implicite : la défense de la biodiversité est possible dans le référentiel technico-économique actuel. Depuis leur origine, les associations oeuvrent dans cet esprit de « conciliation », de « concertation », et mettent en avant la compatibilité de la protection de l’environnement et du « développement économique », sous-entendu dans le référentiel technico-économique de capitalisme libéral de notre temps. Elles n’ont ménagé ni leur peine ni leur ouverture, les exigences de concertation de la méthodologie Natura 2000, par exemple, en attestent. Elles ont appris à leurs dépens que c’est toujours le même qui doit se montrer ouvert. Dans une seule agglomération, des centaines de chantiers s’ouvrent chaque année sans aucune prise en compte de la législation sur les espèces protégées, aucune étude ni demande de dérogation; mais le jour où le lièvre est levé sur un site exceptionnel et le maître d’ouvrage simplement sommé de respecter la loi, on crie aux ayatollahs verts « avec qui on ne peut plus rien faire dans ce pays à cause des crapauds ». Inlassablement, pourtant, elles ont repris leur bâton de pèlerin et défendu la conciliation, la recherche de solutions, le postulat d’une écologie « non contradictoire avec »… un système fondé sur la captation maximale de ressources et de profit par l’individu.

Or, ce postulat est de plus en plus discutable. En effet, ce référentiel est basé lui-même sur un autre postulat : tous les efforts de la société doivent être dirigés vers l’obtention d’une croissance constante du PIB, censée résoudre en retour tous les problèmes. De cette croissance, on s’attend donc à ce qu’elle soit infinie, dans un monde fini. A s’enivrer de chiffres et du dogme selon lequel tout se convertit en unité monétaire, on en oublie ce niveau de réalité trivial : lorsque la terre, le minerai de fer, le pétrole… sont absents, matériellement absents car épuisés, même une somme d’argent infinie ne les fera pas surgir du néant. Mais en attendant, ce dogme gouverne le système technico-économique en vigueur sur l’ensemble du globe, et ce système exige, par définition, une consommation exponentielle et infinie de ressources. Ce qui ne l’empêche pas, d’ailleurs, de s’auto-proclamer « développement durable » comme s’il pouvait y avoir quoi que ce soit de durable dans la consommation infinie de ressources finies.
En dépit des décennies de travail des protecteurs de la nature pour réparer ou contenir cette pression, la perte de biodiversité s’aggrave, et les services rendus par les écosystèmes commencent à s’effondrer.

Aussi est-il grand temps pour l’association de s’interroger : a-t-elle encore quelque espoir d’atteindre son objectif si elle ne traduit son projet citoyen qu’en tant que rouage ? Ou bien y est-elle condamnée à un échec honorable mais complet, ou pire : à compromettre ses propres efforts en servant de caution verte au système qui détruit ce qu’elle cherche à défendre ?

C’est le projet citoyen qui est lui-même interrogé en retour : si les citoyens qui forment l’association maintiennent le cap et persistent à revendiquer un monde respectueux de l’ensemble du vivant, alors ils seront tout naturellement amenés à proposer un changement de système technico-économique, ou plus exactement un changement de paradigme, de vision du monde, au profit d’un modèle où l’homme et le vivant non humain poursuivent leur cohabitation multimillénaire – mais, cette fois-ci, avec un équilibre volontaire, pensé. La recherche d’une compatibilité du culte de la croissance et de l’écologie nous a menés à l’échec global de l’écologie – les ressources naturelles continuent de s’effondrer – au point de compromettre la pérennité de l’homme. Aussi ne pouvons-nous plus « continuer comme avant », si nous voulons atteindre l’objectif de nos combats écologistes. » Nous ne pouvons plus en rester à subir des évolutions sociétales et surtout politiques dont nous savons pertinemment qu’elles vont aggraver encore la crise écologique globale, c’est-à-dire les menaces qui pèsent sur l’ensemble des écosystèmes et par là même de l’humanité, comme nous subissons les conséquences d’un printemps pourri sur la nidification de nos busards. Le combat associatif n’a plus le choix: il doit intégrer cette dimension politique et mener désormais une lutte à deux étages. « Au ras du sol », rien ne change: le travail militant de chaque jour ne perd pas sa pertinence, mais à condition de se penser comme une action d’urgence. Lorsqu’on mène cette intervention, il est « techniquement temps, mais politiquement trop tard ». L’association s’épuisera en tels combats si, parallèlement, elle ne mène le combat à l’étage politique: prôner, défendre, de nouveaux modèles sociétaux où ces situations d’urgence n’auront plus à se produire. Souvent, nous considérons cet étage comme n’étant pas de notre compétence, ou plutôt pas de notre rôle. Pourtant, nous ne sommes pas que des techniciens ni même des ingénieurs maintenance des écosystèmes. Quelque terrible, écrasant, et peut-être même perdu d’avance qu’il puisse être, ce combat est aussi le nôtre.

Ici est alors questionné le point central de la légitimité technique du combat de nos associations : le constat, scientifiquement établi, que le fonctionnement des écosystèmes, aussi harmonieux que possible, est une condition sine qua non pour la survie de l’humanité.

En effet, le paradigme technique est tout prêt à proposer diverses options – hors de prix, et relevant encore de la science-fiction, mais que les servants du culte du Progrès nous promettent pour demain – pour remplacer, partout, le vivant par l’artificiel. Il annonce la couleur de son nouvel atout : le transhumanisme, et son évolution suprême, la « cyborgisation ». Incorporer des machines à notre propre organisme nous offrirait non seulement des « capacités augmentées », mais aussi un affranchissement des liens qui nous unissent au reste de la Terre. Ayant rompu ces liens, l’homme-machine aura dès lors disjoint son destin de celui du vivant. Même celui-ci anéanti, lui pourra continuer à survivre, ou plus exactement à se fabriquer lui-même. La biodiversité dans son infini foisonnement, assimilée par les nouveaux démiurges à un ramassis d’erreurs, d’imperfections et de manque d’efficience, sera remplacée par quelques types standardisés d’êtres vivants artificiels, conçus comme des produits ordinaires, aux fins de produire pour notre compte la matière vivante dont nous aurions encore besoin.
Tout ce dans quoi s’enracine le combat des défenseurs de la biodiversité est-il voué à se disloquer contre ce nouvel ennemi d’acier ?

La vie vaut plus que sa valeur technique

C’est là, et ce sera mon dernier chapitre, que la technique écologique est en échec, car elle n’a plus rien à répondre à cet argument : si nous pouvons survivre plus ou moins sous forme de cyborg, alors il est parfaitement inutile de consacrer tant d’énergie à protéger les écosystèmes et toutes leurs fonctionnalités qui garantissent notre survie en tant qu’être humain, Homo sapiens, enfant de l’évolution du vivant non humain. Il « suffit » de nous résigner à notre propre transformation en semi-machines, évoluant dans un monde entièrement artificiel, nourris de substances produites en usine. Si l’homme se fixe comme seul et unique objectif de se perpétuer sous une forme ou une autre, c’est une « solution ».

D’aucuns nous annoncent déjà que c’est la seule condition, pour lui, de la survie, l’environnement étant déjà trop dégradé pour qu’un avenir s’offre pour le vivant. Bien sûr, il est évident que si on pose ce postulat, et qu’on agit en conséquence, il se vérifiera. C’est ce qu’on appelle une prophétie auto-réalisatrice.

Voici, donc, la question centrale : l’homme une fois « cyborgisé » est-il encore un homme ? Les adeptes de cette voie ne manquent pas d’arguments pour nous répondre soit que « oui », soit que ça n’a aucune importance, étant donné que nous ne nous apercevrons de rien.

Pourquoi oui, ou pourquoi ça n’a aucune importance ? Mais parce qu’on va modéliser nos émotions, nos sentiments, notre intelligence et tout ira bien. Des consciences électroniques prendront le relais de nos consciences biologiques, en continuité. Ainsi, « nous » serons toujours là. Dans le Meilleur des mondes, tout le monde est heureux, et personne, ou presque, n’a conscience d’évoluer dans un cauchemar ! Et puis, nous serons Plus Performants, voyez-vous.

Cette évolution a déjà commencé dans le langage – je ne vous ferai pas insulte en alignant des exemples d’applications du verbiage technique pour désigner des réalités humaines ; ne serait-ce que la « Gestion des ressources humaines »… Dans les mots et dans les calculs, l’homme doit passer sous les fourches caudines des lois de la machine. Il est sommé d’être efficace comme une machine, évalué comme une machine, et par des algorithmes. Alors que résonnent de dérisoires appels pour réclamer la reconnaissance des « intelligences différentes », in fine, chacun doit prouver qu’il est efficace, performant, compétitif, apte à prendre sa place de machine et à se laisser jauger selon des critères machinistes. Saint-Exupéry l’avait déjà bien compris, et aussi Virgil Gheorghiu pour qui nous étions en train d’adopter les lois de nos « esclaves techniques ».

Où de telles lois d’airain sont en vigueur, l’eugénisme, sélection du matériel humain le plus performant, puis la transformation réelle de l’homme en machine sont, en fin de compte, cohérents…

Avec quelles armes allons-nous alors défendre la survie d’un homme biologique, imparfait, fini, mais aussi incroyablement plus fécond lorsqu’il est libre d’être tel qu’il est et non soumis au cadre d’un fonctionnement attendu ? Tant que tout se jugera à l’aune comptable de l’efficacité, l’homme n’aura aucune chance de plaider sa cause : si le but est d’aboutir à une économie efficace, alors l’homme-machine est, effectivement, la meilleure réponse. Mais attention, c’est un tout : à homme-machine, monde-machine et inversement. Nous sommes à une croisée de chemins, des chemins qui s’avèrent, nous l’avons vu, finalement inconciliables.

Si l’homme veut survivre, divers, inattendu, engendré, non pas fabriqué, libre d’une vraie liberté, non d’un ersatz – celui-ci fût-il indiscernable en tant que tel – alors il doit oser cette parole stupéfiante : il y a quelque chose au-dessus de l’efficacité, qui ne doit jamais lui être subordonné. Il y a la dignité de l’homme, la grandeur qui naît précisément de sa finitude et de sa dimension non prévisible, non programmée, non calculée : la fécondité naît là où elle est inattendue.

Le point de non-retour approche. Pour ne pas voir le vivant naturel, le Donné fondamental, acculé au dépôt de bilan final sous le joug d’acier de la machine, nous n’aurons plus le choix : nous devrons dépasser le terrain de l’utilitarisme et oser l’humain, que dis-je, le spirituel.

Dans quel monde voulons-nous vivre ? Dépassons l’utilitarisme !

C’est le moment – et nous y sommes – où il faut oser déclarer « Je veux protéger cet arbre parce qu’il est beau, parce que l’oiseau qui y chante est beau, et que j’ai besoin, comme homme, de cette beauté fragile. Et j’en ai autant besoin que d’un emploi et de nourriture, parce que je suis un homme, pas une bactérie qui n’a besoin que de manger et de se reproduire, et que je ne veux pas qu’on me reprogramme comme une machine qui aura la forme d’un homme et les aspirations d’une bactérie ».
C’est le moment où il faut oser proclamer la dignité de l’homme tel qu’il a été donné à l’Univers et celle de l’Univers tel qu’il a été donné à l’homme, indissociables et grands dans leur finitude même, voire dans leur « inutilité » même.

L’écologiste chrétien aura une longueur d’avance. Il est conscient, avec Hildegarde de Bingen et François d’Assise, que l’homme et l’Univers partagent une même vocation de Louange divine, que les liens biologiques qui les unissent possèdent aussi leur pendant spirituel, et que Dieu divinise toute Création lorsqu’il vient la rencontrer en Christ. Plusieurs articles de ce blog ont déjà tâché de jeter quelques notes en ce sens.

Sinon, il faudra batailler ferme. Nous avons trop cédé à l’usage de descendre sur le terrain du comptable et de l’utilitaire. Nous avons trop reculé en laissant la logique éco-machiniste, la logique centrée sur le profit matériel dûment décompté, présider aussi à la protection de la nature. Aujourd’hui, nous ne pouvons plus échapper, ni en tant que citoyens épris de bien commun, ni en tant que scientifiques férus de biologie des écosystèmes, au constat que cette stratégie nous a menés dans l’impasse. Il est peut-être même trop tard. Mais après l’ère des mesures compensatoires chichement décomptées, des quotas négociés par des Argan et des monsieur Fleurant, des aires protégées citadelles à courants d’air, il y a des portes à ouvrir à deux battants et un combat plus difficile, mais plus vaste, plus large, et qui finira par se montrer plus rassembleur.

Il ne s’agit pas de se laisser entraîner dans une stérile querelle d’Anciens – de réactionnaires – et de Modernes – « progressistes ». Le progrès et la modernité, créations de l’homme, ont vocation à être interrogés par les citoyens, façonnés par eux même : s’ils se laissent aller à une dynamique propre, hors de contrôle, à l’instar du proverbe « On ne peut pas lutter contre le progrès », ils perdent toute valeur pour se muer en rouleaux compresseurs totalitaires. Ainsi évitera-t-on l’écueil et l’accusation d’une posture agrarienne ou vaguement pétainiste.

Il s’agit au contraire de poser le plus démocratique des débats : dans quel monde voulons-nous vivre ? et de répondre qu’un Meilleur des mondes tout béton et acier, peuplé de machines programmées pour l’aimer, n’est pas une réponse acceptable. Il s’agit de se demander si nous voulons continuer à vivre en hommes.

En résumé :
• La protection de la Nature basée sur l’écologie scientifique a posé des fondations indispensables : elle a établi les outils qui permettent de démontrer la perte de biodiversité sous l’action de l’homme et défini des moyens techniques permettant de l’évaluer ainsi que d’y remédier ;
• Mais elle se trouve dans une impasse, incapable d’atteindre son but, car le caractère trop exclusivement technique de son action lui a imposé de jouer sur le terrain purement technico-économique, dans un environnement de pensée capitaliste (d’Etat ou privé) qui ne sait penser qu’en termes d’accumulation de profit matériel et où tout se jauge à l’aune de l’utilitarisme du point de vue de cette cupidité fondamentale ;
• De plus, la techno-économie s’avère elle aussi incapable, ou non désireuse, de concilier la survie du vivant, Homme compris, avec sa propre dynamique ; elle abat donc une nouvelle carte : le vivant artificiel et le transhumanisme, qui, sous réserve de faisabilité technique, remplaceront le vivant, Homme compris, par des machines ou des organismes de synthèse, rendant à terme les écosystèmes et l’Humanité originelle inutiles, superflus… mais alors utiles à quoi ?
• Il s’ensuit que le vivant, Homme compris, ne peut être protégé – qu’il ne peut y avoir d’Ecologie – qu’en cherchant à résoudre le problème dans un cadre plus large que le cadre technico-économique : un cadre philosophique et spirituel, où le vivant artificiel et le transhumanisme ne sont plus des réponses acceptables, mais des problèmes supplémentaires.
• Il faut donc que l’écologie de terrain et la réflexion spirituelle et philosophique se rencontrent afin d’élaborer – et vite – de nouveaux outils conceptuels à même de poser plus largement la question : « Pourquoi faut-il protéger le vivant tel qu’il nous a été donné, Homme compris ? » et de proposer des réponses pertinentes jusqu’au niveau technique (ou biologique) de l’écologie de terrain. C’est la seule manière de répondre à l’objet social originel de la protection de la nature : des citoyens qui s’unissent pour défendre le vivant.

Frère François et la Création, pour une écologie chrétienne

Les lignes qui vont suivre ont été publiées initialement sur le site des Cahiers libres. Elles constituent une petite synthèse de mes notes personnelles prises lors de la formation « Saint François d’Assise et l’écologie » proposée par l’association Oeko-logia le 17-18 mai 2014. Un grand merci aux animateurs de cette section, Fabien Revol et frère Patrice Kervyn ofm.

François d’Assise : un saint pour les pauvres, mais pas que

François et le franciscanisme sont d’abord profondément ancrés en Christ : un Christ humain, pauvre parmi les pauvres. Dieu s’abaisse jusqu’à rencontrer notre humanité : tel est le fondement de la sensibilité de François et de sa foi.

Le franciscanisme est donc, comme chacun sait, associé à la pauvreté. Si François n’a pas inventé le principe de frères itinérants, n’ayant comme le Christ « pas même une pierre où reposer la tête », il en a fait, de son vivant, un ordre réunissant des centaines de frères, et reconnu par l’Église, ce qui n’est d’ailleurs pas allé de soi.

Sa démarche s’inscrit dans son siècle, celui d’un monde médiéval qui change et commence à ressembler au nôtre. C’est le temps de l’essor des villes, des échanges marchands internationaux. La richesse matérielle, le profit, l’accumulation des biens prennent une importance nouvelle, et la bourgeoisie marchande est la classe montante de ce temps. Issu de cette même classe et de ce même monde urbain et commerçant, François ancre au cœur des villes son ordre ouvert sur le monde et prône un autre rapport aux biens, enraciné dans la pauvreté du Christ. Dépossession sera son maître mot.

François, un anarchiste ?

François s’oppose à la notion classique de propriété en lui substituant une sorte de simple droit d’usage : je peux disposer d’un bien jusqu’à ce qu’un plus démuni que moi s’avère en avoir davantage besoin. Puisque tout vient de Dieu, que tout est don de Dieu, je ne saurais accaparer ce bien commun pour un usage exclusif. Sa destination universelle prime et je ne peux revendiquer une propriété au sens usuel, qui me permet, par exemple, de détruire mon bien (d’en priver le monde) si j’en ai envie.

Cette notion pourrait faire de François un révolutionnaire proto-anarchiste. Mais ce serait oublier, d’une part, son attachement profond à l’Eglise, avec laquelle il n’a jamais imaginé devoir rompre; et d’autre part, qu’il n’est pas question chez lui de devenir son propre maître. Les « frères mineurs » s’obéissent les uns aux autres, à l’image du Christ serviteur, et toute la pensée franciscaine est pénétrée d’un sentiment profond de dépendance à l’égard du Créateur de toute chose.

C’est dans ce dernier point que s’enracine également sa relation à la Création.

François, un père de l’écologie ?

Il sera plus simple ici de répondre par l’affirmative. François, au XIIIe siècle, ne peut guère avoir de notion scientifique du caractère épuisable des ressources, ni de la finitude physique de notre planète : c’est un ancrage spirituel qu’il donne à des notions éminemment écologiques et modernes. La nécessité pour le chrétien de respecter et de gérer avec prudence la Création qui lui est confiée découle de son origine divine. Ce monde nous est donné, nous ne l’avons pas fabriqué ; nous n’en avons pas la propriété, mais l’usage ; en lui, nous devons découvrir un projet divin, que nous ne saurions anéantir pour notre bon plaisir.

François, un panthéiste mièvre ?

Du Cantique des Créatures, on fait souvent une lecture un brin condescendante : voici donc un saint applaudissant aux petites fleurs-petits z’oiseaux, qui s’épancherait en une louange cuculiforme, voire sulfureuse et fleurant le panthéisme. Grave erreur !
Le regard que François pose sur le monde est sans aucun doute influencé par une réaction au catharisme. Celui-ci, en effet, considère l’ici-bas comme irrémédiablement impur, prison pour les âmes, et lieu de perdition où Dieu n’aurait certes pas pu venir se compromettre. La vision franciscaine, canonique en ce qu’elle considère la Création comme bonne – jusqu’à la Chute, pour ce qui concerne l’homme – prend le contrepied complet. Pour François, puis pour Bonaventure, compilateur si l’on peut dire de la théologie franciscaine, la Création et l’Incarnation constituent LE projet divin, la manifestation du désir éperdu d’un Dieu humble, tout amour, de rencontrer un autre : l’Homme. Le Christ n’est pas un simple agent intervenant pour résoudre un problème (le péché) : il est la réalisation de ce projet. L’Univers est, dès l’origine, tourné vers l’Incarnation, qui est accomplissement, et non réparation d’un accident.

La Création est tout sauf souillure : elle est écrin et support de cette rencontre, invitation à rencontrer le Christ – « la Création toute entière gémit dans les douleurs de l’enfantement » (Rm 8, 28)

En Christ, Dieu s’humanise, se vide de lui-même (kénose) et par là même l’homme, mais aussi toute la Création sont divinisés (mais pas déifiés !). En Christ, toute la Création est récapitulée, et sa vérité révélée.
Respecter la Création revient alors, non à acclamer niaisement la beauté du ciel bleu, mais à mettre à sa juste place cet élément du projet divin.

Cette lecture se fonde dans une vision cosmique de l’anthropologie chrétienne dont François hérite, et qui culminait à l’époque romane, par exemple avec Hildegarde de Bingen : toute la Création, unie, reliée, est appelée à la Louange divine. Celle-ci n’est pas l’apanage de l’homme seul, isolé dans un décor peuplé de créatures sans importance réelle ni valeur, tout juste bonnes à finir dans son assiette. (Pour cette dernière vision, il faudra attendre Descartes.) A l’homme, être de relation, capable de Dieu, revient la tâche de « tirer vers le haut » la Création, d’en porter la louange vers Dieu.

Dans le Cantique des créatures, plus ancien poème qui soit en italien et non en latin, on trouve à plusieurs reprises le mot « per » : par exemple « Laudato si’, mi’ Signore, per sora luna e le stelle ». La traduction usuelle donne « Loué sois-tu mon Seigneur pour sœur la Lune et les étoiles ». Or, « per » peut aussi bien avoir le sens de « pour » que « par », et c’est ce dernier terme qui semble le plus pertinent. En effet, il s’agit d’appeler les créatures à louer Dieu, de « faire remonter la Louange » et non de se prosterner devant ce qui n’est qu’une créature. Une créature avec laquelle, cependant, François nous appelle à une communauté profonde.

François, qui voulait que ses frères fussent qualifiés de « frères mineurs », n’hésite pas à entretenir avec l’animal un rapport d’égalité, y compris avec le plus humble ver (Je suis un ver et non un homme, Ps 22, 6). En effet, parmi les créatures, l’animal, exempt de péché, accomplit tout naturellement ce qui est pour lui le projet de Dieu. L’homme pécheur, ne peut en dire autant ! De là, une relation d’humilité empreinte de douceur : qu’il s’adresse aux oiseaux ou au loup, François se fait obéir des animaux, parce qu’il obéit à Dieu.

Enfin, en un temps qui pense par symboles, François et Bonaventure ont conscience d’une Création théophanique. Il s’agit ici de trouver Dieu en toute chose : l’expérience de contuition (intuition à travers les créatures d’un Créateur plus grand) revient à lire dans chaque être un signe, un mot du Verbe divin. Un mot, notons-le bien, et c’est là qu’on est à l’opposé d’un panthéisme. La créature est un signe, un des signes, pas plus, et pas moins. Un signe unique, un signe différent des autres, mais un élément d’un tout. Ce tout constitue un Livre, que nous devons au Verbe, tout comme l’autre Livre – mais le péché obscurcit nos yeux au moment de saisir ce qui les unit.

François pour l’écologie aujourd’hui ?

Voilà posées de nombreuses bases pour une écologie chrétienne.

Avant tout, la notion de dépendance à notre Créateur répond à l’ivresse de toute-puissance qui s’empare de l’homme de notre siècle ; un homme qui prétend désormais remplacer la Création, jugée imparfaite et sans valeur, par le vivant artificiel considéré comme plus abouti – en fait, surtout plus soumis à nos désirs de l’instant. Combien plus libre est l’homme qui se laisse diviniser, et la Création avec lui – libéré de ses pulsions autocentrées, de ses fantasmes de toute-jouissance, de sa gloutonnerie toujours insatisfaite !

Quant à l’expérience de Dieu en chaque créature, si nous ne pensons plus par symboles comme les contemporains de François, cette rencontre ne nous en est pas moins proposée chaque jour. Pour l’écologiste, le vivant est une source infinie d’émerveillement, de découverte de ce caractère unique de chaque espèce : son histoire, ses adaptations, sa niche écologique. Loin des pauvres productions de notre technique obsédée par le standard, par le Même,l’infinie diversité de la Création passée et présente offre autant d’occasions de louange. Nous pouvons du reste noter que la profonde unité au-delà de l’unicité de chaque être, l’interdépendance de tous, et l’existence d’un projet pour chacun, ces notions pressenties, sous l’angle théophanique, par Hildegarde de Bingen ou François, trouvent d’étonnantes résonances dans les réalités écologiques dévoilées par la science moderne.

De ces rencontres enracinées dans le Christ, projet final et récapitulation du projet divin pour l’Univers, nous pouvons tirer un nouveau rapport, humble, respectueux, fait de contemplation, d’usage sage et modéré, libéré des pulsions d’appropriation et de dévoration ; un regard écologique empli d’amour.

Pour aller plus loin, on peut par exemple se plonger dans
Hélène et Jean Bastaire, Le chant des créatures
Illia Delio L’humilité de Dieu, une perspective franciscaine
ou Laure Solignac, La théologie symbolique de saint Bonaventure

Mon voisin regarde la Coupe du Monde. Dois-je lui jeter des pierres ?

CDM

La Coupe du monde de football va donc commencer sous peu. Et mon mur Facebook est tout fleuri d’invitations à l’événement « Je ne regarderai pas la Coupe du Monde ».

Je suis resté perplexe, et d’ailleurs cette note a subi diverses transformations avant que d’être publiée.

La pilule est amère. Le dernier épisode en date, l’appel des évêques brésiliens, est suffisamment clair. La fête nous a été volée, et avec violence encore ; ceux qui l’ont pris l’accaparent, et la défendent en tirant à balles réelles. Avec de vrais morts.

Pourtant, il y avait des raisons de l’aimer et de vouloir encore y croire.

La joie valait mieux que le fric

Prenons le temps de regarder. D’autant que le sujet est beaucoup moins superficiel qu’il n’y paraît. Il ne s’agirait pas d’agir à la légère, encore moins de se targuer de boycotter un événement auquel on n’accordait de toute façon pas d’intérêt ; et surtout, il y a lieu d’éviter de condamner en bloc ou encore, comme on le voit trop souvent, de s’octroyer à peu de frais un brevet d’intelligence supérieure.

Qui s’apprête à suivre avec passion la Coupe du monde et pourquoi ?
Il est facile de rétorquer : « des neuneus décérébrés qui idolâtrent des starlettes nageant dans le pognon ». De là à en conclure que lesdits abrutis applaudissent des deux mains les descentes militaires dans les favelas et militent pour la fin de la démocratie, il n’y a qu’un pas que j’ai déjà vu franchir allègrement.
C’est un peu plus compliqué, tout de même.

Pourquoi donc cette fascination pour la Coupe du monde de football ?
Et bien parce que, pour peu qu’on s’intéresse depuis l’enfance à ce sport… qu’importent les stars. Qu’importent les qualifiés. Qu’importe même la qualité du jeu. C’est juste qu’il y a un je ne sais quoi dans l’air de goûtu, d’épicé comme un buffet garni de mets venus de trente-deux pays. Leurs noms résonnent comme les couleurs des images Panini de notre enfance, quand on apprenait dans la cour de récréation où pouvait bien se trouver le Paraguay, pour ceux qui n’avaient pas chez eux la pile de rapports Amnesty International 1986. Quelque chose de plus détendu, de léger, de festif, quoi. On est en des jours non ordinaires, pendant lesquels on ose laisser de côté la gravité du quotidien au profit d’une joie simple, au risque du superficiel, l’espace d’un petit mois.

C’est la fête. Et nous avons désespérément besoin de fête. Cessons de prendre les fans de la Coupe du monde pour des imbéciles : chacun d’entre eux – en tout cas je le revendique – est lucide, il a pleinement conscience du caractère totalement superficiel de la chose. Mais c’est ce qui en fait tout le sel. On se réjouira peut-être, on ne pleurera pas, ou pas longtemps. Voilà enfin l’occasion de déposer le joug, et de se consacrer de tout cœur, quelques jours, à une affaire sans risque. Ne l’avons-nous pas âprement gagné tout au long de l’année ?
Voilà. C’est tout. C’est une valse multicolore et mondiale de jeu de ballon, sans plus d’enjeu qu’une partie sur la plage, mais qui nous libère quelques jours de la grisaille horizontale du quotidien. Ce ressenti traverse les décennies, il prend des allures de souvenir d’enfance ou de madeleine de Proust.

C’est puéril, me direz-vous. A l’heure où ceci, alors que le monde cela, peut-on se laisser aller à pareilles vanités, toussa, et il y a plus important.
Et bien oui, on peut. Justement, même. On y a même tout intérêt si l’on ne veut pas sombrer dans la folie, asphyxié par les crises, les problèmes, les drames et autres tragédies qui se succèderont les unes aux autres sans nous laisser respirer un instant, puisque nous aurons dédaigné le rare air frais. La gravité, c’est la pesanteur. On ne peut pas être grave du jour de l’An à la Saint-Sylvestre, ce n’est pas sérieux.

Au reste, questionnons-nous avec la même intransigeance toutes nos activités dites de loisir ? Comment réagirions-nous si une campagne sur les réseaux sociaux prônait le boycott des vacances, parce que l’empreinte carbone est élevée, que nous y consommons des équipements produits dans des conditions non éthiques et que de surcroît, il est indécent et superflu de se livrer à de pareilles futilités ? Vraisemblablement, nous déclinerions en tenant l’auteur pour un dangereux fanatique ; et nous trouverions plus raisonnable de réfléchir à des « vacances éthiques » ou « bio » – mais sans en contester la nécessité. Et nous aurions bien raison.

Concernant le caractère potentiel de « religion païenne » du sport moderne, le sujet mériterait une longue digression à lui seul. L’avis auquel je m’arrête pour le moment sur la question peut être retrouvé en commentaire de cet article de Pneumatis – mon commentaire du 10 juin 9h 17.

Voilà pourquoi, vaille que vaille, on continuait à savourer ce qu’il restait encore de la fête, jusqu’à ce que fût franchi, en cette année 2014, un dernier seuil. Car, non, bien sûr, la nécessité de ballons d’oxygène, le droit à la légèreté ne peut tout excuser. Voyons un peu.

Coupe du Monde 2014, calice d’amertume

Quiconque se préoccupe un tant soit peu du bien commun, quiconque, a fortiori, choisit un chemin d’écologie chrétienne intégrale est appelé à tout remettre en question de ses choix, de sa vie. A se demander à chaque instant : « puis-je encore me permettre ceci ou ne suis-je pas, quelque part, en train de rendre gloire à Mammon ou de m’empiffrer de Création aux dépens de mes frères ? »
Nos fêtes, nos loisirs, nos parenthèses d’insouciance n’échappent pas à l’investigation, et ainsi, par là même, l’insouciance nous est de plus en plus souvent refusée, à notre grand dam. Car la réponse est à chaque fois négative et cinglante et ici, particulièrement.

Il n’est plus possible de fermer les yeux. Que les Brésiliens eux-mêmes rejettent l’événement avec une telle violence doit prouver aux plus naïfs la véracité des à-côté atroces. Enfin, quoi, le Brésil attend depuis 1950 de tourner enfin la page d’une finale perdue devant deux cent deux mille spectateurs, et cela ne suffit pas à leur faire avaler la pilule. C’est dire la sanglante amertume de la médecine que le monstre qu’est devenue la « FIFA World Cup » leur inflige.

L’argent-roi, l’ultralibéralisme, le business du tout-plaisir, appelez cela comme vous voulez, car nous savons tous de quoi il est question, s’empare de tout, nous l’arrache, puis nous le rend, plus clinquant, plus coloré… mais payant. Et à quel prix ! S’il n’était question que de télévision à péage ! Mais c’est d’un impôt du sang qu’il s’agit désormais. Et l’amateur de football ou le simple travailleur fatigué d’ici, lui, n’a rien demandé. Il n’a jamais exigé des stades à la construction ruineuse, principalement à cause de loges de luxe. Il n’a jamais réclamé de confortables places assises ni de shows à trente caméras, dont cette infecte caméra-araignée dont tous espèrent qu’un jour, un dégagement en chandelle bien placé nous libèrera à jamais. Il a même parfois chanté, dans les places debout d’un parcage, « J’enc… le foot-business ». Il voulait juste oublier quelques jours la morosité de son monde « en crise ».

Mais ne se trouve-t-il pas, chaque fois qu’il désire prendre sa petite part de fête et de rêve, percepteur de l’impôt du sang payé par ses frères au Brésil et ailleurs ?
Ici, comme presque partout ailleurs, on lui a volé son droit à quelques heures d’insouciance pour le lui rendre chargé d’une terrible complicité. Voici l’homme qui espérait bien innocemment se détendre devant un Suisse-France sommé de choisir : rester claquemuré dans sa grisaille, ou « cautionner » des meurtres d’enfants…

Otages ou complices ?

Ici, la question s’élargit. L’argent-roi, c’est un poncif, a tout envahi. Tous les matins, je cautionne par un geste ce que je dénonce sur ce blog. C’est inévitable et parfois même involontaire. Faites le compte des joies gratuites, comment dire ? « pures », auxquelles s’adonner sans scrupules : vous en trouverez peu. Et pas assez, je le crains, pour contrebalancer la pesanteur aigre d’un quotidien de citoyen impliqué, aux prises avec l’injustice tous les matins. Tout peut inlassablement être remis en question, mais le questionnement perpétuel épuise, s’il ne connaît jamais de pause, et finit par nous acculer à un ascétisme, un catharisme suffocant. Ecologiste, je me déplace en voiture, polluante, pour me rendre sur mon site de prospection… dilemme. Chrétien, je suis pécheur, dilemme bimillénaire…
Jusqu’à quand suis-je coupable de liens funestes avec mon activité lorsqu’ils m’ont été imposés ?
Celui dont le bon Samaritain fut le prochain était peut-être un individu peu recommandable. Peut-être était-ce un impie, qui pensait mal et ne triait pas ses déchets ! Peut-être le Vingt Minutes Jéricho avait-il matière à titrer « Les drôles d’amis de Monsieur le Bon Samaritain »…

Vous me direz que le bon Samaritain n’était pas libre de choisir son prochain, qu’on n’est pas libre de s’extraire du « système », sauf à retourner dans quelque grotte, et encore, et qu’en revanche, on est libre de rejeter entièrement le football professionnel et la Coupe du monde.

C’est vrai. Sauf qu’il n’y a pas d’alternative. Qui ne veut prendre sa voiture peut prendre train ou vélo. Qui ne veut pas manger Monsanto peut aller au marché, pour encore quelque temps. Là, rien.

Rien ! la proie était trop belle : tout le monde vend du rêve, et il n’y a plus un seul rêve qui ne soit à péage. Et pas grand-chose à faire : concernant l’événement qui nous occupe, à part cesser de l’acheter, les leviers à court terme sont inexistants. Ce qui nous ramène au boycott de longue durée avec toutes ses aigres conséquences. Et encore ne suffit-il pas de boycotter TF1 pendant un mois tous les quatre ans pour se croire libre.

Sous les billets, retrouver une plage sans péage

Que faire d’autre ?

Il s’agit donc de comprendre que le système marchand universel s’emploie à nous arracher tout ce qu’il y a de beau, de gratuit, de souriant, pour le restituer sous la forme d’un objet de plastique, marque déposée et fort cher, ou l’anéantir, s’il n’y est pas parvenu, de peur qu’il n’oppose à son propre produit une concurrence déloyale.

Il s’agit de comprendre que tout ce qui emplit d’une joie insouciante et nous libère quelque temps de la gravité du quotidien appartient à ces beautés en péril, et que nous en avons un besoin vital. L’accepter, n’est-ce pas aussi accueillir notre humanité ?

Il s’agit de constater, consternés, que nous arrivons trop tard et que nous l’avons laissé entièrement racheter. Il va s’agir de repartir en arrière et d’inventer comment.

Il va s’agir d’être créatifs pour trouver du rêve, de l’insouciance qui se donne et ne se vend ni ne s’achète. Peut-être même qu’un jour, on pourra s’enflammer sur une Coupe du monde de football qui n’aura tué, exproprié ni ruiné qui que ce soit. Peut-être qu’on réussira à être joyeux sans arrière-pensées, sans « cautionner » quoi que ce soit.

Et donc, la Coupe du monde, boycott ou pas ?
On m’accusera de réponse de Normand ou de lâcheté, mais tant pis. En dépit de mon passé de « footeux » et même d’Ultra, ou plutôt en raison même de celui-ci, je m’oriente, pour ma part, sinon vers un boycott en bonne et due forme, du moins vers une prise de distance écoeurée, consternée. Ce sera mon choix et le mieux, je crois, sera que chacun discerne quel doit être le sien, car il n’y aura pas forcément de réponse unique, ni de loi ni de dogme. Discerner, et choisir sans se mentir. Sans non plus se précipiter pour jeter la première pierre à l’autre. Le pire manquement à la Charité, je crois, ce serait tout au long de la compétition de tomber sur le poil de ceux qui oseront la suivre en les traitant de buveurs de sang, de néonazis, d’ennemis de la démocratie ou de nouveaux Landru. Et aussi de faire sonner de la trompette devant nous pour clamer au monde notre boycott, alors qu’en temps normal, nous ne nous intéressons de toute façon pas au football…

A ce stade, quelqu’un m’a déjà fait remarquer que je n’avais qu’à me recentrer sur les petites joies simples du genre se pencher au balcon pour écouter les oiseaux. Ce qui, vu mon métier, a déjà de quoi faire sourire. Je lui ai répondu qu’outre que ce genre de gouttelette ne remplace pas une fontaine, le système est aussi passé par là, et que chez moi, dans ma ville, dans ma rue, il n’y a plus d’oiseaux.

Les métropoles et le désert français

Cet article est paru initialement sur Cahiers libres le 16 janvier dernier. Le discours du Premier ministre vient de lui redonner un zeste d’actualité: fusionner les régions, liquider les départements, amputer ce qui reste d’une partie de ses droits et de ses moyens, tel serait le programme ! La question est donc plus que jamais posée: les décideurs de la capitale se souviennent-ils qu’il existe une France hors de « PLM » ?

Il est un livre assez connu des professeurs d’histoire-géographie qui date de l’après-guerre et qui s’appelle « Paris et le désert français ». On le cite, à l’occasion, mécaniquement, un peu comme « 1515 Marignan ». Puis on opine gravement du chef et on passe à autre chose.

Depuis combien de temps n’a-t-on plus entendu un parti politique pesant plus d’un demi pour cent inscrire à son programme, de manière sérieuse, réfléchie, non démagogique, la lutte contre les déséquilibres spatiaux du territoire français ? La préservation d’un vrai tissu rural ? Une façon quelconque de remédier à ce constat hallucinant de 20% de la population concentrée dans une agglomération, engluée dans tous les problèmes qui en découlent, tandis qu’à deux cents kilomètres de là, villes et villages sont, au sens propre, en voie d’extinction ?

Ne cherchez pas. Et de manière générale, ce n’est pas la seule désertification qui est absente des débats publics, ni les suicides d’agriculteurs, ni le chômage dans les ex-villes moyennes industrielles qui parsèment encore la plupart des régions de France. C’est tout le territoire concerné. C’est, tout simplement, la plupart des régions de France.

Faites un test. Cherchez, dans l’actualité, un sujet français qui ne traite ni de Paris, ni de Marseille ; qui mentionne un autre lieu, pour autre chose qu’un fait divers ou un phénomène climatique. Ce sera vite fait. Vous en trouverez un sur les municipales à Lyon, un sur les stations alpines et peut-être un ou deux qui citera Toulouse ou Nice. Et le sport. Et c’est tout.

Il y a quelque temps, un lien a fait le buzz : une carte de France interactive qui indique le revenu moyen selon un très fin maillage de pixels. Il est ici. http://www.comeetie.fr/galerie/francepixels/#

Quelles analyses en a-t-il été tiré ?

« Regardez comme la Seine Saint Denis et les quartiers nord de Marseille apparaissent rouges par rapport à d’autres quartiers très bleus. »

Voilà certes une nouvelle.

Tout est dit : une carte de France ? Vite, réduisons-là à deux grandes villes.

Le reste ? On n’en dira, prudemment, pas un mot.

Pourtant, avant tout, sur cette carte, on voit du rouge. D’immenses zones rouges. Un pays majoritairement rouge. C’est-à-dire « pauvre ».

Non seulement cela n’a fait réagir à peu près personne, mais il n’est venu à l’idée de personne qu’il y eût quelque raison de se préoccuper de tous ces lieux. Comme si ce n’était, une fois pour toutes, plus du tout la France.

Au siècle dernier, mon professeur de géographie avait proféré une ineptie qui, hélas, fournit un élément d’explication : « l’espace rural n’a ni intérêt ni valeur, ni en lui-même, ni les gens qu’il y a dedans. Il est là pour nourrir les villes, un point c’est tout. C’est tout ce qu’on lui demande et le reste, il ne faut pas s’en occuper. »

La leçon a été tristement bien apprise.

On a fini par ignorer son existence – sauf quand on en a besoin, parfois, pour nos vacances.

On a même fini par oublier ses villes moyennes. Exit l’idée de « métropoles d’équilibre ». Une poignée de super-métropoles suffiront à l’obsession de compétitivité, et le reste… Quel reste ? On ne le condamne même plus, on ne se résigne même plus à son abandon : on l’a gommé des radars, des cartes, des dossiers, depuis trente ans au moins.

A l’instar du projet de scission du département du Rhône en département et métropole lyonnaise où, à moins d’un an de l’échéance, à peu près rien n’est prévu pour le « Rhône vert » résiduel. Ni projet, ni structures, ni rien. Comme s’il était liquidé, fermé, disparu – qu’il n’y avait plus de collines, de bois, de champs, de bourgs, de villes, d’êtres humains là-dedans.

Pourtant, que nous le voulions ou non, ce territoire, c’est aussi la France, voyez-vous. Non pas – j’anticipe l’inévitable objection – en vertu d’un quelconque pétainisme pétrole-picotin, une nostalgie (qu’on taxerait fatalement de fascisante…) de « la société d’avant-guerre », du « paysan blanc catholique de droite machin ». Non, mais d’abord parce que c’est 90% de notre territoire et une bonne part, peut-être même une majorité des Français. Des activités, des idées, des vies. Toute la vie d’un pays, en fait. Qui, à la lecture des médias nationaux, peut à bon droit se demander si elle en fait encore partie. En tout cas, ses « élites » semblent avoir répondu à la question. Par la négative.

Quel ridicule et lamentable gâchis.

Pour une écologie du don, une écologie du recevoir…

C’est l’été. Dans « les médias », cela se traduit par une affluence agaçante de marronniers. Non pas l’arbre qui remplira, l’automne et la rentrée venus, la cour de récréation de projectiles dont je m’étonne d’ailleurs qu’aucun croquant bien intentionné n’ait encore exigé l’interdiction ; mais le sujet saisonnier, creux et banal. Parmi les marronniers célèbres, citons l’ouverture de la pêche, la canicule-faites-boire-les-personnes-âgées, les journées rouges de Bison futé, ou encore la crise d’automne au PSG. (Note : La couverture « Francs-maçons/ cathos/ végétariens/ sectateurs du fromage râpé dans le gratin dauphinois, qui sont-ils, que veulent-ils, quels sont leurs réseaux » ou encore le palmarès des grandes écoles ne peuvent, en revanche, prétendre au titre, en raison de leur caractère récurrent, mais irrégulomadaire.)

La presse chrétienne a son marronnier de l’été : « les vacances, un temps à vivre autrement ». Après tout, on ne peut lui en faire grief – ce serait plutôt à nous de nous remuer le coccyx pour prendre un peu de recul sur notre vie en d’autres circonstances que lorsque le repos légal nous a conduit à l’ombre de quelque cloître tapi dans l’ombre des Grands Causses ou du Géant de Provence.
La preuve, je vais me risquer à mon tour à l’exercice.

Comme ça.
Sans prétendre faire le tour de la question. Même pas un arc de quelques degrés.

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais notre monde libéral-libertaire, alias règne de la cupidité décomplexée, adore prendre (et conserver), pas du tout donner, ni partager, mais il n’aime pas non plus recevoir.

Hé, non. Si l’on entend recevoir par être destinataire d’un don, gratuit, non maîtrisé, voire imprévu, alors nous n’aimons pas du tout.
Déjà, parce qu’un don gratuit, c’est suspect : notre société exclusivement marchande préfère théoriser le fait qu’un don appelle toujours un contre-don, que derrière la générosité on doit toujours aller suspecter un calcul pervers ou cynique. Notre refus de croire à la gratuité d’un don reçu devrait être un signal d’alarme : à force de ne plus savoir donner, nous ne voulons plus voir le don, même quand nous en bénéficions.
Ensuite, parce que le don, le vrai, on ne le maîtrise pas. Ni sa nature, ni sa quantité, ni le moment où il survient. Il est mouvement vers nous qui parfois, nous dé-range – bien loin des cadeaux très convenus, éventuellement fixés d’avance, du calendrier officiel des fêtes marchandes. A l’image de l’un des plus beaux, le don de l’Esprit, il souffle où il veut, comme il veut – il échappe à nos prévisions, à notre contrôle, à notre désir de puissance, à notre logique de possession. Venu de l’autre, il est fondamentalement autre. Il nous emplit d’altérité. Le don est acte d’Amour. Il ne calcule pas, n’enferme pas mais ne se plie pas non plus. Il bouscule nos petites boîtes.
Au point, parfois, de nous vexer, nous troubler, susciter un rejet ou alors, une projection de nos pinces en avant – pour, quelques secondes avant le geste, transformer le fait de recevoir en acte de prise de possession.

Cette histoire de pinces me rappelle une homélie, entendue dans mon enfance, et peut-être bien pendant quelques vacances. Le prêtre faisait remarquer, justement, qu’au moment de la communion, trop d’entre nous lançaient en avant « les pinces de la main droite » – celle qui prend, qui s’empare, qui exerce le pouvoir – et il nous enjoignait de prendre garde à notre geste : non seulement présenter nos paumes ouvertes, mais placer sur le dessus notre main gauche. La main qui se sait la plus malhabile pour prendre et manipuler – et qui s’abandonne à recevoir.

A recevoir le don le plus fou, le plus imprévu, le plus infini. A recevoir non pas à notre mesure, selon nos goûts et caprices, mais à celle de notre accueil, de notre abandon à cette folie.

Cela vous paraîtra enfantin, mais je n’ai plus jamais communié sans me rappeler ce conseil. Que peut-être, d’ailleurs, vous avez eu l’occasion d’entendre ailleurs.

Réapprendre à recevoir ! Voilà une drôle d’idée. Ne faut-il pas plutôt apprendre à donner, comme le répèteraient sans doute les dames caté très catho-humanitaires de mon enfance ? Certes – mais j’ai tâché de glisser, il y a quelques lignes, que les deux étaient liés. Et puis, profiter de l’été pour apprendre à donner et à partager, ça, pour le coup, c’est le marronnier des marronniers : vous trouverez de très nombreux articles expliquant la chose bien mieux que je ne pourrai jamais le faire.

Pour ceux d’entre nous qui ont la chance de partir, les vacances, ce sera aussi l’occasion de s’immerger dans le Beau, et peut-être dans la Nature. Voilà un don très goûtu à reconnaître comme tel. Le Beau et les merveilles de la Nature – toujours donnés gratuitement, sans fin – tant que nous ne les détruisons pas avec nos grosses pinces ; déroutants, imprévus, ils le sont aussi. Ils sont toute cette folie du don, la même que le don de la Parole, de la Résurrection, de l’Esprit.1

Que d’écologie plénière dans la démarche ! Abandon de la toute-puissance et de la toute-jouissance, de l’immédiat, du tout-tout-de-suite ; contemplation, accueil, émerveillement, respect.

Oui, ce sont de bons candidats à l’exercice.
Allons les rencontrer.
N’oubliez pas : les paumes ouvertes et la main gauche en premier.

1. Il y a quelques mois, alors que je parlais, à l’occasion d’une soirée publique consacrée à l’engagement du chrétien dans la cité, de la part du travail du naturaliste de terrain qui consiste, avant d’analyser et de calculer, à se rendre disponible pour recevoir ce que la Nature lui dévoilait ici-maintenant, l’évêque auxiliaire qui intervenait lui aussi ce soir-là avait remarqué que cette attitude de disponibilité au simplement Donné, pour lui, s’appelait tout simplement prière.

Lac Long

« Alors qui sont-ils ?… »

Quelques-uns des commentaires relatifs à ma dernière note m’ont amené à penser qu’il me fallait ajouter quelques précisions.
Pour une fois, ça ne sera pas très long, ne vous inquiétez pas…. quoique !

A l’origine, cette note – la précédente, donc – avait pour but de contribuer à laisser de côté l’épouvantail de la Deep ecology, trop souvent associé à l’écologie, et notamment aux défenseurs de la biodiversité. Il s’agissait juste de dire : non, les écologistes ne sont pas des fanatiques siphonnés qui cherchent à sacrifier l’homme pour restaurer la Nature vierge ; ou s’il en existe, ils ne sont qu’une poignée qui, à tous égards, ne compte pas. Inutile, donc, de crier au loup.
(Il s’avère, de surcroît, que la deep ecology elle-même ne serait pas aussi extrême dans ses positions que cela ; mais c’est encore une autre histoire. Une fois pour toutes, laissons-la de côté.)

Pour cela, j’avais choisi de décrire quelque peu le travail et la démarche des écologistes en question – pas la poignée de « deep » : les « normaux ».

Et puis, en lisant certaines réactions, j’ai réalisé que beaucoup de lecteurs ne voyaient pas du tout de quels écologistes je pouvais bien parler !

Procédons d’abord par élimination : peut-il s’agit du parti Europe Ecologie Les Verts ? Bien sûr que non (ceux qui me suivent sur Twitter s’en doutaient probablement déjà). Je ne me permettrais pas, bien évidemment, de jauger la cohérence écologique de chaque militant. Mais le parti, lui, n’a pas attendu 2013 pour me décevoir, et pis. Ne serait-ce que pour sa propension à classer la biodiversité encore plus loin dans ses priorités que les partis dits classiques. A la question du pourquoi – posée très poliment – à quelques militants et même deux élus locaux, j’ai reçu comme réponse : « excusez-moi, mais je ne vois pas en quoi cela concerne l’écologie », et la même chose, en version moins polie. Et depuis… rien.

Si l’on veut bien se rappeler que l’écologie, à la base, c’est tout de même la branche des sciences de la vie qui étudie les relations des êtres vivants entre eux et avec leurs milieux, on m’accordera que ça ne fait pas très sérieux. Pour le reste, entre la préférence soudainement accordée aux centrales à charbon (anti-nucléaire à tout prix oblige), et naturellement l’actualité récente et leur soutien à une loi en laquelle je suis de ceux qui voient un grand pas vers la marchandisation de l’humain – non, à mes yeux, il n’y a pas là de démarche écologique cohérente. Voilà donc pourquoi, sur ce blog, lorsque je parle « des écologistes », ce n’est pas à ce parti, à son programme, à sa démarche, que je fais référence. À moins qu’il n’évolue, naturellement.

À ce titre, le dernier article de Jean-Claude Guillebaud, « L’écologie en perdition » tombe à pic, en rappelant que l’entrée de l’écologie dans le jeu politique sera, à jamais, une impasse. « C’est l’opinion qu’il faut culturellement convaincre pour accélérer cette « révolution des consciences ». Elle est devenue urgente, pour ne pas dire vitale », conclut-il. Je ne peux qu’approuver. L’écologie, après tout, c’est la médecine de l’ensemble du vivant : imaginerait-on la santé cantonnée à un parti ?

Alors, qui ? Qui sont ceux qui œuvrent à cette révolution et se sentent souvent un peu seuls, et lâchés depuis longtemps par la politique politicienne ?

Ce sera vite fait : principalement les ONG, les associations, qu’elles soient locales ou nationales, et les hommes et les femmes qui en sont la moelle vivante !
Beaucoup sont fédérées sous la bannière de France Nature Environnement. Pour parler de mon domaine – la biodiversité – qui n’est qu’une branche de l’écologie – comprise comme « mouvement », il y aura bien évidemment la LPO. Soixante mille membres, et une notoriété quasi inexistante dans la sphère publique, ce qui est la source de pas mal de quiproquos. Une situation par ailleurs tout à fait franco-française : son homologue britannique se targue d’un million de membres. Aux Pays-Bas, une caméra braquée sur un nid de Busards cendrés s’affiche sur le site d’une chaîne de TV généraliste… « Les petits oiseaux, c’est un truc de rigolos », voilà encore un dogme sur lequel la France se drape dans le splendide isolement de celle qui croit avoir raison contre tous.

Aux côtés de la LPO et de ses associations locales, on trouvera toutes les associations qui œuvrent à la défense de la biodiversité sur leur territoire ; les Bretagne Vivante et les Picardie Nature, les Deux-Sèvres Nature Environnement et autres Centre Ornithologique du Gard, et des dizaines d’autres, qu’elles me pardonnent de ne pouvoir les citer toutes. Elles ont leurs adhérents, leurs bénévoles, leurs salariés (souvent, mais pas toujours) ; elles ont leurs naturalistes de terrain qui crapahutent sur le territoire et collectent de quoi alimenter les bases de données. Ces bases de données qui ensuite, sont utilisées à chaque fois qu’on a besoin, pour quoi que ce soit, de connaissances sur la biodiversité d’un territoire. Hé, non, elles ne sont pas, dans leur grande majorité, collectées par des fonctionnaires de l’Etat, mais par les ONG. Saisies, relues, validées, c’est-à-dire passées au crible de vérificateurs qui connaissent tant la faune que le territoire. Vous aurez un aperçu de ces connaissances en recherchant la base de données participative de votre région: souvent http://www.faune-Votredépartement.org ou http://www.faune-Votrerégion.org
Les associations ont aussi les « militants », ceux qui veillent aux enquêtes publiques, siègent aux commissions, et défendent notre patrimoine naturel face à la voracité du quotidien ; les éducateurs à l’environnement, et beaucoup d’autres – cumulant souvent plusieurs rôles.

Bien sûr, ce milieu n’est pas « tout beau tout rose » ni peuplé exclusivement de gens intègres et d’une parfaite cohérence. À l’instar de la sainteté (n’ayons pas peur des mots), celle-ci est un combat de chaque jour et le chemin de toute une vie. Il y aurait matière à critiquer, comme dans n’importe quel monde associatif… ou autre. Il serait absurde de le nier : on y trouvera aussi des conflits de personnes, des enjeux de pouvoir, des zones grises et des côtés obscurs, parce qu’on y trouve l’humanité.

Mais on y trouvera avant tout des hommes et des femmes conscients que l’Homme – et tant pis pour son orgueil – ne se sauvera pas s’il ne sait pas sauver « les petits oiseaux », les crapauds, les serpents, les insectes, et toute cette Création dont il peine à saisir l’utilité ; conscients que lorsqu’il croit se sauver « lui plutôt qu’eux », il se condamne plus sûrement que jamais à sécher dans un mortel désert. Des hommes et des femmes animés non par des fantasmes politicards mais par l’amour du Vivant et le désir de le défendre, avec passion et au prix de divers sacrifices, loin des caméras, loin des urnes, loin des querelles pro- et anti de ces derniers jours. Mais – j’espère, note après note, vous en convaincre – sûrement beaucoup plus proches de Celui qui a les paroles de Vie que certains le croient… et même, plus proches qu’ils ne le croient eux-mêmes.

Et si on arrêtait avec cette soi-disant « deep ecology » ?

Parmi les commentaires et jugements habituels sur l’écologie, il est un point qui commence à me trotter sérieusement sur la gousse, c’est la mention systématique de la « Deep ecology ». Vous savez, ce courant extrémiste qui considère que le danger pour la nature, c’est l’homme, et qu’il y a lieu d’éradiquer celui-ci pour sauver celle-là.
Des formulations soigneusement ambiguës ont pour résultat de faire de cette fraction insignifiante, et à peu près inexistante en France du reste, le pôle magnétique attirant à lui l’ensemble de l’écologie environnementale, sinon sa véritable « idéologie » : « les écolos », sans distinction, oeuvreraient en réalité à une sinistre ruine de l’humanité au profit de la restauration d’une nature vierge ; version régulièrement déclinée sous forme de slogans-choc du genre « Vous voulez sauver les crapauds plutôt que l’homme ! »
Je ne reviendrai pas sur les nombreuses données scientifiques à même d’établir, aux yeux des plus sceptiques, que l’homme aura du mal à sauver son agriculture s’il ne parvient pas à sauver les crapauds (et de nombreuses autres bestioles plus ou moins appréciées du public). Je l’ai déjà abordé, et j’y reviendrai dans une autre note. Non, je voudrais approcher cette question des « écolos pour qui le danger pour la nature, c’est l’homme » sous un autre angle et tout simplement celui du témoignage.

Je travaille depuis quinze dans maintenant en associations de protection de la nature (au pluriel, puisque j’en ai connu de près une bonne demi-douzaine). Et quelquefois, j’ai entendu un collègue lâcher avec dépit que décidément, sans une disparition de l’homme, qui risque d’ailleurs de se produire, la nature aura du mal à survivre. Encore faut-il les rapporter convenablement et les replacer dans leur contexte. Jamais, et nulle part – prétendre le contraire serait diffamatoire – elles n’ont valeur de programme, ni de projet : quel sens y aurait-il à organiser sa propre disparition ? Qui sera là pour observer cette hypothétique Nature purifiée – d’autant que l’écologue écologiste est bien placé pour savoir combien de millénaires seraient nécessaires pour sa restauration, à supposer même qu’elle soit possible, qu’elle triomphe notamment de nos irréversibles déversements de poisons ? De plus, n’est-ce pas précisément par l’anéantissement général des écosystèmes par sa propre main que l’homme se retrouve menacé de disparition ?

Ces propos, on les entend du ton désabusé de celui qui a tout essayé, et qui n’y croit plus. Ils émanent non pas de jeunes fanatiques ou de militants exaltés, mais généralement de vieux routards qui se sont usé les yeux à observer… et la langue à négocier, inlassablement, la protection d’un seul nid de busard, une mesure agri-environnement sur un vague hectare, se retrouvant alors accusés de vouloir l’effondrement de l’agriculture française (sic). Des anciens qui pendant vingt, trente ans, « sur le terrain » – tant celui de la campagne au lever du soleil que celui des salles de réunion – ont dialogué, construit des solutions pratiques, accepté des concessions, écouté le point de vue des autres acteurs, souvent sans grande réciproque. Ils ont inventé les mesures agri-environnement, les comités de pilotage où l’on convie tout le monde, ils ont tiré fierté non pas d’occupations belliqueuses ou d’opérations coup-de-poing, mais de conventions signées, de concertations réussies. Concilier protection de la nature – nature vitale pour l’humanité, rappelons-le avec force – et société humaine contemporaine, c’est leur (enfin notre) travail de tous les jours, en théorie et en pratique. Sans ce travail à peu près totalement ignoré du public, il n’y aurait depuis longtemps plus un seul aigle, plus un seul Hibou grand-duc dans le ciel de France, plus une seule outarde ni un seul ortolan dans ses champs, ni une seule loutre dans ses rivières. Et pourtant, ces merveilles ne sont pas confinées dans quelques réserves jalousement closes : c’est à quelques kilomètres de Lyon qu’on peut entendre le Grand-duc ou l’ortolan, c’est un peu partout dans les Alpes qu’on peut croiser un aigle, c’est dans la campagne niortaise qu’on peut voir une outarde ou une loutre.

Alors ? Malgré ces petites victoires, ces anciens constatent, qu’après vingt, trente ans, à avoir voulu « être constructif » ou « réaliste » on n’aboutit qu’à des consensus minimalistes, sur le dos de la nature. Et que celle-ci disparaît à une cadence industrielle, dans un silence complet. Là où ils ont défendu vingt couples d’outardes ou de Busards cendrés, il n’en reste qu’un. Le béton et le poison avancent.
Alors, oui, ils en viennent à désespérer de l’homme, à cesser de croire en sa capacité à parvenir à cette fameuse harmonisation ; à ne plus voir en lui qu’un prédateur pathologique, incapable qui ne réagira qu’une fois sa dernière proie anéantie, son dernier champ empoisonné. Et sincèrement ?… Sur quoi donc appuyer un regain de confiance, une conviction que l’homme finira par changer de regard et d’approche… et qu’il le fera à temps ? N’ont-ils pas tout tenté en vain pendant des décennies ?
Ne faut-il pas à l’écologiste chrétien toutes les ressources de sa foi pour continuer à croire que si Dieu a voulu sauver l’homme, c’est qu’il y a quelque chose de bon en lui – et que si Dieu croit en l’homme, alors, l’homme a bien matière à croire encore un peu en lui-même ?
Inversement, l’écologiste athée qui conclut avec douleur qu’il n’y a plus rien à faire, hormis espérer que l’évolution accouche d’une autre espèce moins stupide, est dans la cohérence des faits qu’il constate. Tout est là : pas de culte barbare et païen d’une Nature divinisée, rien qu’une désespérance malheureusement appuyée par des constats très scientifiques : l’homme semble incapable de comprendre que pour se sauver lui-même, il doit cesser d’anéantir la nature.
Telle est la réalité de l’écologie de terrain : des milliers d’hommes et de femmes qui cherchent désespérément à concrétiser, sur le terrain, cette « réconciliation entre la société contemporaine et la nature »; qui, en 30-40 ans, ont fait tant de propositions dans ce but, inventé tant de solutions, fait tant de concessions, essuyé tant d’échecs, que l’espoir d’un retournement de tendance vacille.

Alors cessons de les caricaturer en suppôts d’un culte païen de la nature débarrassée de l’homme, ourdissant en secret on ne sait quelle extermination de masse : c’est une odieuse calomnie. Et surtout un épouvantail bien commode pour dénigrer l’ensemble de l’écologie.

Prière consternée

Je suis allé près du fleuve et j’ai voulu te rencontrer dans le chant de l’eau.
Mais je n’ai entendu que le tourbillon d’acier de l’autoroute.

Je suis monté sur le plateau et je t’ai recherché dans l’air frais du matin.
Mais je n’ai senti que les remugles de l’usine chimique.

Je suis entré dans le village et je t’ai recherché dans le ballet des hirondelles.
Mais je n’ai vu voler que quelques papiers gras.

Par les prés et les vergers, j’ai recherché la Pie-grièche et le Tarier pour qu’ils me parlent de toi.
Mais je n’ai vu qu’un tracteur qui déversait des nappes de poison sur les fleurs des pêchers.

Je t’ai recherché dans cet homme au travail, faisant produire à son champ son fruit.
Mais je l’ai vu sanglé dans son scaphandre, enfermé dans sa cabine, torturant la terre pour lui arracher quelque argent.

Je t’ai recherché dans l’église au milieu du vieux bourg.
Je l’ai trouvée fermée.

Autour d’elle, ils tourbillonnaient, et poursuivaient leurs dieux.
Et toi, tu nous attends.

« Il regarde notre existence comme un amusement, la vie comme un marché où l’on se rassemble pour le gain; car, disent-ils, il faut acquérir par tous les moyens, même le crime.» (Sagesse 15, 12)

Au marché, on spécule sur la terre empoisonnée, on vend au plus offrant ton église vide d’hommes, on hoche la tête : « C’est cela, être homme, c’est cela, la nature humaine ! Dieu ne nous a-t-il pas faits ainsi ? »

Je ne sais pas si tu en tires encore amusement.

D’autres te cherchent, parfois sans te connaître. Ce matin, eux non plus, ils n’étaient pas au marché, ni sur l’autoroute. Ils cherchaient la vie au bord du fleuve, sur le plateau, dans le village. Peut-être un jour, trouveront-ils d’inattendus alliés.

« Car la créature, soumis à toi, son Créateur, déploie son énergie pour tourmenter les méchants, et se relâche pour procurer le bien de ceux qui se confient en toi. (Sagesse 16, 24) »