Espérer : un acte dangereux, subversif, et chrétien

« En tout temps, et à toute époque », il a existé des populations désespérées. (Je savais que je ne pourrais pas y échapper, alors autant le faire d’entrée). Mais je n’ai guère en tête de cas où la désespérance ait été aussi ouvertement la complice, sinon l’instrument objectif d’un système.

« L’espoir, c’est mal, ça ne se fait pas. » Voici un dogme. Un dogme de cette idéologie qui réfute avec hauteur ce nom, pour mieux rejeter les autres dans les ténèbres des « heures les plus sombres de notre histoire ».

Espérer est déraisonnable. C’est la crise. C’est la crise depuis quarante ans, le chômage est massif, la dette ceci, le gouvernement cela. Vous allez en bouffer de l’austérité, de la précarité rebaptisée flexibilité. Vous vivez au-dessus de vos moyens (crie au smicard le titulaire d’un épais compte à l’étranger). Vous allez souffrir. Vos enfants vont souffrir. On nous promet des faillites, des effondrements, des guerres civiles ou autres. Les avertissements sur l’urgence écologique sont détournés : quand les scientifiques crient « Debout, agissons, vite, ou ce sera la catastrophe », les néolibéraux rétorquent : « N’écoutez pas les esprits chagrins : jouissez, jouissez d’autant plus vite qu’une catastrophe peut survenir. De toute façon, vous n’y pouvez rien – et laissez-nous faire. »

Espérer serait également du dernier imbécile. Jamais lucidité n’a été à ce point synonyme de pessimisme désabusé – ou plutôt démobilisé. Qui croit en la possibilité de lendemains meilleurs que l’apocalypse promise est regardé comme un fou. Qui croit en la possibilité de les construire est dénoncé comme un germe de totalitarisme.
Quand l’homme n’espère plus rien, l’orgie lui apparaît comme le dernier objectif tangible, réaliste, raisonnable.
Alors il s’y adonne. Amputé de l’espoir, l’homme n’est plus bon qu’à consommer jusqu’à se consumer, à jouir jusqu’à en mourir.
Et ça tombe bien, parce que c’est exactement la place que lui assigne le système néolibéral. Jamais l’individu ne sera plus rentable que dûment enfermé dans cette pulsion hystérique de goinfre jusqu’à la mort. L’espoir est le muscle qui nous fait relever la tête. Vers le soleil, vers la clairvoyance, l’action, vers Dieu aussi. Ejointés de ce muscle, notre tête retombe, nous n’avons plus sous le regard que notre ventre et l’étage du dessous, qui deviennent notre dernier horizon, notre but si raisonnable, notre dieu.
Mais après tout, nous rabâche-t-on avec cynisme, n’est-ce pas « la nature humaine » ?

Il y a pire crime : espérer en bande organisée. Non seulement croire en la possibilité d’un monde meilleur, mais y croire ensemble. C’est ainsi : « l’union fait la force » est devenu une devise honnie, symbole de dictature. Le bien commun ? Un projet collectif ? Construire ensemble ? Hola ! Discipline de masse ! Donnage de leçons (sic) ! Heures les plus sombres de notre histoire ! Anathème ! Anathème !
On ne dit plus « ensemble ». On dit « chacun ». « Chacun respecté », manière élégante de dire : chacun pour soi, ne s’occupant que de lui-même, agissant pour lui-même. Chemins soigneusement divergents, comme le bouquet d’un feu d’artifice – radiant, immobile, évaporé en un clin d’œil et un grand boum. Sitôt consommé, sitôt consumé.

Bon. Et maintenant on fait quoi ?
Et bien, comme c’est toujours le temps pascal, il y a une bonne nouvelle.
Il y a ce personnage, là – le Christ qui est venu pour tout le monde. Et même pour chacun. Chacun sur son petit chemin. « Tous, comme des moutons, nous étions errants, chacun suivant son propre chemin, et Dieu a fait retomber sur lui nos fautes à tous » (Is 53, 6) – et voilà qu’il est ressuscité. Qu’il nous précède en Galilée, c’est-à-dire dans le monde, là où nous vivons, nous – pas seulement dans quelque incertain ailleurs céleste.
Il continue à nous inonder de son Esprit. On va fêter cela dans quelques semaines.

Ici, logiquement, une partie des lecteurs hoche la tête d’un air triste et viendra me dire – cela m’est souvent arrivé : « Là, je suis déçu. Je n’aurais jamais cru ça de ta part. » Comme si je venais d’avouer un compte au pays des vaches violettes ou des alligators. Ben écoutez, c’est comme ça.
On peut, il est vrai, espérer sans Dieu et professer une foi en l’homme. Le néolibéralisme y a, bien évidemment, pensé. Il martèle l’idée qu’il existe une fameuse « nature humaine » réduite à l’avidité de biens et de pouvoir, sinon à la concupiscence, immuable, mais surtout incoercible. Voire, qu’il serait malsain et liberticide de contrecarrer. Quant à l’Histoire, elle ne serait qu’enchaînement infernal de cycles du même tonneau, de cercles dantesques, au pied de la lettre. Telle serait la réalité de l’homme : allez donc avoir foi en lui pour accomplir autre chose ! Laissez tomber, c’est plus sage, et venez bouffer.
Il y a eu, il est vrai, « de tout temps » une telle humanité dénoncée par la plume acide des La Boétie de tous les temps en question.
Mais, il y a eu, précisément, des La Boétie en tout temps aussi.

Hildegarde de Bingen (« encore sa vieille frédégonde là ? ») discernait en l’homme, le corps, l’âme et l’esprit. L’âme, livrée à elle-même, se laisserait tomber vers le corps ; mais l’esprit – l’intelligence – la tire vers le haut et lui fait accomplir les œuvres véritablement dignes de l’homme. Pour elle, bien sûr, cette intelligence est aussi conscience de Dieu. Si cet étage vous gêne, retirez-le : reste que l’intelligence est bien là pour dépasser cette « nature » moins humaine que bestiale (pas animale !).
Bon, le faire sans Dieu, c’est un peu comme vouloir monter à pied quand l’ascenseur est là. Surtout que cet ascenseur est grand. Il n’est jamais trop petit, jamais verrouillé, jamais opaque, jamais las de venir s’ouvrir là où nous l’appelons. Il faut juste se risquer à l’appeler, humblement.

Voilà de quoi nous donner du cœur au ventre ensemble.
Voilà de quoi nous lancer, à bras ouverts, dans cet acte hautement subversif, déraisonnable, anti-économique, et potentiellement totalitaire : espérer.
Espérer, comme le chantait Georges, non pas celui qui a mauvaise réputation, mais l’autre – à gueule de métèque, de Juif errant, de pâtre grec : « La certitude que tout peut changer un jour ».

Ecologie, les réseaux sociaux du vivant

Après tout, c’est vrai : un écosystème est un réseau social. Tout y est connecté, il y a du public et du privé, des groupes et des communautés.

Et il ne faut pas oublier de bien régler ses paramètres.


Merle noir says : « J’ai pondu mes œufs, j’ai pondu mes œufs ! »
Tout le monde peut voir ce statut.
Ecureuil roux likes this.
Ecureuil roux says : « Miam ! »

Mais à la différence de nos réseaux où la plupart de l’activité s’exerce, après tout, dans l’indifférence générale, les réseaux écologiques sont d’autre nature. Tout y influence tout et chaque action entraîne réaction, chaque déséquilibre se traduit par une tentative de rétablissement des équilibres. Tentative inconsciente et qui, d’ailleurs, si le déséquilibre initial persiste, se traduit par des réactions en cascade et des effondrements. Nous en sommes les grands spécialistes, aussi, ne faisons pas les étonnés.

C’est là qu’intervient l’écologie – la première, la discipline scientifique ; celle qui plonge au cœur de ces réseaux pour les comprendre ; et on n’a jamais fini de découvrir. La complexité est si grande, le vivant si déroutant, que les sceptiques ont beau jeu de clamer à ces scientifiques : « Vous z’y connaissez rien ! Vous avez aucune idée du pourquoi du comment ! » avant d’enfoncer le clou : « C’est la nature et puis c’est tout ! Vous avez une autre explication, vous ? »

Oui, cher monsieur – je pense, par exemple, à ce brave homme qui me défiait d’expliquer la disparition, en trente ans, des oiseaux nichant dans les prairies humides, vanneaux, chevaliers, barges ou bécassines. Vous savez, cher monsieur, 80% desdites prairies ayant disparu en trente ans, lesdits oiseaux ayant reculé dans les mêmes proportions, et les recherches de ces espèces dans les cultures drainées qui ont remplacé les prairies s’avérant implacablement négatives, on finira par croire qu’il y a un rapport.

A force de fréquenter ces réseaux, on y prend goût ; c’était l’objet de la note précédente. De là, le glissement de sens du mot écologie, qui rapidement, après l’étude, s’est mise à désigner l’amour et la défense de ce merveilleux ballet. Il est en revanche tragique que de nos jours – mais c’est franco-français – elle s’applique également à la démarche de personnes très soucieuses de pistes cyclables et de nourriture bio mais pour qui les écosystèmes ne sont que d’incompréhensibles et superflues calembredaines. C’est dire, d’ailleurs, qu’elles ne maîtrisent guère cette notion de réseau.

Il leur manque peut-être « un truc ». Un truc dont l’écologiste chrétien ne devrait, en bonne logique, pas trop manquer, d’instinct : après l’émerveillement, l’humilité devant la complexité. Bien sûr, il ne s’agit pas de se laisser choir dans la démission intellectuelle bien commode du monsieur-des-oiseaux-des-prairies : l’humilité, cela ne veut pas dire « on ne comprendra jamais rien, on ne pourra jamais rien faire, alors laissons tomber » : cela veut dire, en présence, en conscience d’un élan créateur et d’une force de vie qui nous dépassent, ne pas s’enivrer de toute-puissance au point de croire les dominer, les maîtriser, et pour finir, les remplacer.

Sainte Hildegarde de Bingen, Docteur de l’Eglise ès Création si j’ose dire, distinguait en l’homme trois parts : le corps, enracinement dans le monde, mais fini, imparfait, limité; l’âme – on dirait aujourd’hui le psychisme – fait d’émotions, de sensibilité; et l’esprit, intelligence, conscience de Dieu, tendue vers Dieu, appelée à la Louange.

Que l’homme fasse appel à son esprit, et son âme, à sa suite, se redresse vers Dieu et édifie l’homme de l’intérieur, humble, mais debout, et responsable.

Qu’il le délaisse, qu’il juge inutile la conscience de Dieu et l’humilité, et l’âme tombe, se recourbe, s’adonne à l’auto-louange, à l’ivresse de toute-puissance. Elle fait oublier au corps sa finitude et sa fragilité.

Elle finit, avec lui, par se prendre pour Dieu.

Hildegarde ne croyait pas si bien dire (de fait, elle était inspirée !) Elle n’a pas vu nos temps où l’homme, imbu de sa technique, s’imagine mettre fin à sa finitude, se fabriquer, « s’améliorer » – le transhumanisme, soi-disant, fera des hommes non transformés par la technologie « les chimpanzés de l’avenir… » – et remplacer, partout, par ses produits, consommés et jetés à son caprice, la Création donnée en responsabilité. La Création nous dépasse par sa complexité ? « Liquidons ! On fera mieux pour moins cher. On fera ce qu’on veut ! »

Et voilà l’utilisateur du réseau qui se prend pour tout le réseau à lui tout seul. Au point de couper allègrement les tuyaux vitaux qui l’y connectent. « Je m’en fiche, je suis immortel ! »

Hildegarde avait déjà pressenti les liens profonds, indestructibles – sous peine de mort – entre les composantes de l’homme, mais aussi entre l’homme et toute la Création, gouvernée par des schémas similaires ; déjà pressenti la chute de l’homme enivré de lui-même, n’ayant que lui-même comme alpha et oméga, bien qu’elle n’ait pas connu nos concitoyens hurlant « Moi, moi, moi ! Dieu, c’est moi ! »

Nous aurions bien besoin de l’entendre. Qu’elle nous redise que nous sommes là en train de nous arracher non seulement à Dieu et à son énergie de vie, mais aussi à notre intelligence – l’intelligence vraie : pas celle qui obsédée de calcul et pouvoir, mais celle qui rend humble et responsable.

Celle qui rend l’homme conscient de sa fragilité, de sa dépendance à ce qu’il ne maîtrise pas et qu’il a néanmoins besoin et mission de garder. Des réseaux sans fin qui permettent aux crapauds de dévorer les insectes, aux roseaux d’épurer nos rivières, aux bourdons de polliniser nos cultures, à l’homme de vivre, d’aimer et de donner la vie.

Et à l’enfant de s’émerveiller, avec le scientifique…

… devant les couleurs d’un triton.

Du scientifique militant à l’écologiste chrétien… l’émerveillement !

N’en déplaise à d’aucuns de leurs détracteurs, les associations de protection de la nature, en France, exercent avant tout une activité de scientifiques. Leurs études s’appuient sur des références bibliographiques, des méthodologies de chercheurs, des outils modernes, cartographie, SIG, statistiques au besoin.

Ce n’est pas l’expression d’un ressenti affectif qui conduit à écrire qu’une prairie permanente pâturée, un bocage de vieilles haies, une forêt feuillue au riche sous-bois, forment un écosystème plus riche qu’un champ de maïs ordinaire, un lotissement de banlieue, une plantation de résineux « cathédrale ». Ce sont là des données scientifiques, démontrées, et redémontrables par le premier qui voudra reproduire les inventaires en toute rigueur.

Ce n’est pas non plus un sentimentalisme vaguement réac, encore moins l’idolâtrie d’on ne sait quel « âge d’or » qui conduit à alerter sur la nécessité, pour l’homme, d’écosystèmes décemment fonctionnels pour sa pure et simple survie. C’est le simple constat, dûment objectivé, que s’ils tombent en panne, tout s’effondre, à commencer par son agriculture.

Et pourtant, ce n’est généralement pas non plus le « simple » constat de cette urgence qui conduit l’homme à s’engager. Ce serait un triste combat, s’il n’était motivé par davantage. Cette force qui met en mouvement est plus belle et plus simple, elle a nom émerveillement.

Elle est très ancienne. On peut la lire dans la Bible. Vous savez, ce petit bouquin très décrié où certains ont préféré voir un blanc-seing pour l’exploitation sans vergogne. Le Psaume 104 en est rempli. Le trente-huitième chapitre de Job aussi. Le quarante-troisième de Ben Sirac itou :

« Le soleil en se montrant proclame dès son lever :
Quelle merveille que l’œuvre du Très-Haut ! » (Si 43, 2)

« Vois l’arc-en-ciel et bénis son auteur !
Il est magnifique dans sa splendeur. » (Si 43, 11)

S’émerveiller, c’est quoi ? C’est s’ouvrir, se rendre présent, accueillir ce qui est, et voir que cela est bon.

Et plus la science lui dévoile le secret des liens tissés entre les êtres, plus l’écologue s’émerveille. Plus il admire la beauté discrète du merle, le génie du nid de la Mésange à longue queue, la virtuose Epeire tissant sa toile, plus il apprend la trame vertigineuse d’interactions qui les unit – plus il admire la splendeur de ce grandiose ballet.

Splendeur donnée. Gratuite.

Il fallait être Dieu pour inventer pareille folie.

Il fallait être Dieu pour avoir l’idée de nous la donner comme jardin.

Hildegarde de Bingen, la mystique rhénane du douzième, avec sa drôle de pensée par symboles, l’avait bien compris. « Dieu ne peut être contemplé. C’est la Création qui en donne connaissance. Mais c’est la foi qui permet de le reconnaître en elle » écrit-elle dans le Livre des œuvres divines.

L’harmonie géniale de la Création parle du Créateur. Elle en chante la louange – mieux, elle est louange.

C’est dire si l’homme, que Dieu appelle inlassablement à lui, à Sa conscience, à Sa louange, est appelé à la chérir, à la garder avec soin. Un soin jaloux ? Non : un soin gratuit. Par amour, par désir de partage, par émerveillement.

Un Père du Désert a dit : « Le pire moment pour un athée, c’est lorsqu’il se sent plein de reconnaissance et qu’il ne sait qui remercier. » Mes collègues m’en voudront peut-être. Mais j’ai bien envie de le paraphraser : le pire moment pour un écologiste athée, c’est lorsqu’il s’émerveille devant la Création et qu’il ne sait quel créateur admirer.