Laudato Si’ : une lecture au retour de mon carré de roseaux

Vous l’attendiez – ou pas… Voici donc un condensé de ce que j’ai retenu de cette encyclique, en ma qualité de grouillot de l’écologie de terrain depuis la fin du siècle dernier.
Du moins les points les plus saillants. Il faudrait tout citer. Mais ce serait très long. Si le coeur vous en dit, il y aura les commentaires, pour le reste.

Allons-y donc gaiement !

Cette encyclique est-elle révolutionnaire ?
Et bien non. C’est nous qui avions oublié que la parole chrétienne était révolutionnaire !
Cette encyclique s’annonçait, s’imposait. Quand l’actualité se fait terrible, et interpelle tout homme, c’est toujours comme cela que l’Eglise s’exprime, en propose une lecture chrétienne. Une encyclique, cela sert à montrer à quel point le message du Christ est de notre temps, pas d’il y a deux mille ans ; et que Dieu continue, inlassablement, de répondre à l’homme, tant dans son péché que dans sa recherche de salut.
C’est toujours par ce moyen que l’Église nous rappelle que notre foi ne se vit pas que dans le secret des cœurs, mais se met en pratique, partout où crie l’humanité blessée. Et si « Laudato Si’ est moins une encyclique verte qu’une encyclique sociale », c’est que l’écologie est aujourd’hui une question sociale : la crise écologique est la menace qui pèse sur la survie même de l’ensemble de nos sociétés.

« Tout est lié » : le pape se met à l’approche systémique

Comme écologue de terrain, il me plaît, ce « tout est lié » ; il plaît aux scientifiques que j’ai entendu s’exprimer sur la question. C’est qu’il faut se garder de le lire comme une espèce de vaste fourre-tout, un « sétoupareil » de bistrot. Un système, c’est un ensemble d’éléments en interaction. L’approche systémique consiste s’étudie sans séparer les éléments des uns des autres, ni des règles par lesquelles ils interagissent. C’est la démarche par excellence de la science « écologie », et de beaucoup d’autres aussi. Il s’agit là d’une approche systémique appliquée à la crise que subit la Création, vue à la fois comme biosphère, gouvernée par ses lois biologiques et physiques, et comme projet divin, uni à Dieu par une Alliance.

Mais restons-en au premier terme. L’encyclique s’ouvre par un long diagnostic.
Elle est frappante par sa grande technicité : on aimerait que nos décideurs politiques maîtrisent autant les dossiers que nous leur présentons. Rien ne manque, avec la précision d’un document technique. Pour un professionnel de l’environnement, il est assez frappant de découvrir aux points 35 et 39 entrer désormais dans le Magistère de l’Église catholique la préservation des connexions écologiques et des zones humides, ces vaisseaux et ces cœurs des écosystèmes !

Sur la question du climat, il n’a échappé à personne que le pape s’alignait sur les positions du GIEC. Ce qui amène à souligner deux points :
– à l’image du GIEC, il assortit son propos de la même prudence, différenciant ce qui est sûr et ce qui est « seulement » hautement probable.
– le dérèglement climatique n’est qu’un des dangers qui constituent la crise écologique, l’arbre qui cache la forêt ou plutôt la déforestation ; et les autres ne font l’objet d’aucune espèce de contestation, ni dans leur ampleur, ni dans la responsabilité humaine. Même avec une épaisse mauvaise foi, nul ne peut prétendre que la perte massive de biodiversité des 70 dernières années, cent fois plus rapide que le rythme normal des crises d’extinction des temps géologiques, puisse être un phénomène « naturel » et sans cause.

N’espérons donc pas trouver, dans l’ultime virgule d’incertitude sur la responsabilité humaine dans le dérèglement climatique en cours, une échappatoire, un droit au déni complet de la crise écologique globale. Celle-ci existe, elle est démontrée ; elle est engendrée par notre pression excessive sur la planète depuis une paire de siècles ; cela aussi s’établit scientifiquement.
N’y eût-il même pas de dérèglement du climat en cours que la situation serait déjà critique sur le plan de la perte de biodiversité, de la chute des ressources halieutiques, de l’état des terres agricoles, de l’empoisonnement général des chaînes trophiques, de la pollution atmosphérique, et autres joyeusetés telles que l’épuisement rapide de stocks accessibles de ressources non renouvelables. Du point 19 au point 43 principalement, l’encyclique énumère tous ces points par lequel le monde craque : déprimant ! Tout se passe comme si nous avions décidé de brûler en deux siècles quatre milliards d’années de réserves, « et après on verra, laissez faire, faites confiance ».

Rien d’étonnant à ce qu’un nouveau chapitre de la Doctrine sociale de l’Église s’ouvre par un tableau réaliste et impeccablement documenté de la réalité du monde. C’est bien « dans le monde » qu’il faut aller porter une parole et poser des actes, non dans quelque univers éthéré, intemporel ou abstrait. L’écologie du pape François a les pieds sur terre.

L’originalité, c’est, donc, l’usage d’une approche systémique pour décrypter le phénomène et répondre à la question « que faire ? » Mais en fait, c’est la seule méthode pertinente. Car ce fameux « tout est lié » n’est pas une vue de l’esprit, mais le constat, en soi banal et irréfutable, d’un monde système. C’est vrai d’un point de vue biologique, c’est la réalité des écosystèmes, du climat, des cours d’eau, de la diffusion dans l’eau, le sol, l’atmosphère des différents polluants, c’est vrai aussi d’un point de vue humain ; autrement dit, chaque acte que nous posons engage toute la planète, et ce n’est pas une vue de l’esprit, c’est une réalité économique, écologique et humaine. Ne sommes-nous pas abreuvés d’information sur l’impact que le moindre de nos choix de consommation engendre sur des écosystèmes, des économies, des sociétés, des hommes, à l’autre bout du monde ? La rapidité des échanges, la puissance de nos machines, l’information à la milliseconde fait de nous tous les éléments d’un système : tous en interaction avec tous. Nul ne peut l’omettre sans irresponsabilité crasse.

Pourquoi cet exposé qu’on pourrait juger loin de la doctrine chrétienne ou de la théologie ? Ce n’est pas, comme certains l’ont prétendu avec mépris, que François se soit « laissé entraîner par l’air du temps ». C’est qu’il ne s’agit pas uniquement de « petits oiseaux ».Des points 43 à 59, le réquisitoire s’abat, implacable : d’une manière tout aussi scientifique, ce sont les conséquences sur les hommes qui sont énumérées, démontrées, martelées. Où l’oiseau et l’abeille disparaissent, le pauvre meurt de faim.

Cet exposé scientifique, auquel ne manquent, intemporalité oblige, que des chiffres, est une démonstration, qui enracine dans la réalité de notre temps l’action chrétienne, l’action en faveur de la dignité inaltérable de tout homme. Or, aujourd’hui, c’est par là qu’elle est attaquée. L’écologie n’est ni une idéologie, ni une option politique ou spirituelle pour nantis au ventre plein : les faits sont là. Défendre le droit à la vie de l’embryon n’a plus de sens, si par ailleurs nos choix politiques et économiques le font naître dans un univers de misère où quelque eau souillée de métaux lourds abrègera bien vite son existence. « Mettre l’humain au centre » est incohérent et absurde s’il s’agit de « créer des emplois » qui par leur nature, leur implantation, leur impact, leurs sous-produits, les conditions de travail qu’ils offrent menacent la santé voire la survie même de leur titulaire, de sa famille, de son prochain.

L’état de la planète est tel que l’homme ne peut plus être sauvé si le reste ne l’est avec lui : cours d’écologie, premier chapitre.

L’écologie, conformément aux Écritures

Ce cours d’écologie se double d’un cours de théologie, sur lequel je ne vais pas revenir, car telle n’est pas ma spécialité. Retenons-en principalement que la réalité écosystémique trouve un parallèle dans la vérité théologique. Le projet de Dieu n’est pas un homme isolé, abstrait, déconnecté : l’homme n’est pas un ange (même déchu). C’est une créature concrète, entourée d’autres ; il a émergé de la foule de ces autres au terme de milliards d’années de patiente évolution ; tout ceci n’est pas que décorum inutile. Toute la Création est très bonne ; quoique blessée par le péché de l’homme, toute la Création est concernée par l’Alliance divine qui suit le Déluge ; enfin, toute entière, elle aspire au Salut.
Ces vérités pressenties par Hildegarde de Bingen ou François d’Assise ont dû attendre, pour nous frapper en pleine figure, que notre toute-puissance vienne menacer l’existence même de tout ce qui vit. Elles n’en étaient pas moins écrites. Ce rappel n’a rien d’une concession à l’air du temps.

S’il est vrai que, parfois, nous les chrétiens avons mal interprété les Écritures, nous devons rejeter aujourd’hui avec force que, du fait d’avoir été créés à l’image de Dieu et de la mission de dominer la terre, découle pour nous une domination absolue sur les autres créatures. (Laudato Si’, 67)

Laudato Si’ : une écologie qui marche sur ses deux jambes

Ces rappels théologiques n’ont rien de décoratif, eux non plus. On a parlé d’une écologie les pieds sur terre et la tête au Ciel. On peut aussi choisir la métaphore d’une écologie marchant sur deux jambes : l’une scientifique, l’autre spirituelle. Choisissez ce que vous voulez.

J’en retiens pour ma part que la « moitié » scientifique garantit à l’écologie selon François un ancrage dans la réalité, qui la protège de l’abstraction, de l’intellectualisme, mais aussi du déni où se réfugient tant de nos concitoyens.
Quant à la « moitié » spirituelle, ou théologique, elle vivifie le combat de terrain par une espérance qui fait cruellement défaut à tant d’écologistes de notre temps, épuisés, découragés, déprimés, ne croyant plus aux revirements possibles… cette désespérance de l’écologisme qui en vient à considérer l’homme comme l’ennemi de sa propre planète, approche dénoncée au point 91. Elle rend à la Création autour de l’homme sa forme de dignité propre : différente de celle de l’homme, seule espèce capable de Dieu, mais, elle aussi, réelle et sacrée. Elle brise l’opposition mortifère homme-nature, bien plus due à Descartes qu’à « la culture judéo-chrétienne » et repositionne l’un et l’autre, chacun à sa place propre dans un projet commun du Créateur. Elle sauve, enfin, l’écologie scientifique de l’écueil de l’utilitarisme : en effet, elle assigne au « reste de la Création » une valeur intrinsèque. L’insecte ou la baleine ne valent pas l’homme, mais ils valent quelque chose, et même bien davantage que ce qu’ils peuvent « nous apporter » (dans le cadre des services rendus par la biodiversité par exemple). La créature non-humaine se voit reconnaître une valeur aux yeux de Dieu, indépendante de celle que l’homme lui accorde pour des raisons utilitaires, affectives ou encore esthétiques (points 81 à 88). Ainsi, paradoxalement, la vision chrétienne de l’écologie n’est pas anthropocentrique !

Agir en chrétien contre la crise écologique

Tout notre agir chrétien dans ce monde (et même tout acte en faveur du bien commun, même non chrétien) doit prendre acte des réalités ainsi énoncées. Du point de vue écologique, c’est une approche très pertinente et réaliste, ce qui ne l’empêche nullement d’être radicale. La gravité de la situation interdit les demi-mesures (194 : Sur ces questions, les justes milieux retardent seulement un peu l’effondrement. Il s’agit simplement de redéfinir le progrès. »)

Mais comment faire ?

Décidément bien complète, Laudato Si‘ évite le dernier reproche fait aux publications écologistes : elle propose un plan d’action. Comme cet article commence à devenir long, je me limiterai à ce qui m’apparaît comme central.

Laudato Si’ propose d’agir à trois niveaux : la personne, le collectif local (« à taille humaine ») et le niveau plus traditionnellement appelé « politique ».
(En réalité, dans les trois cas, il s’agit bien de politique – de se préoccuper de la cité – et au sens chrétien : porter dans le monde une parole et une action qui ne sont pas du monde.)

Le point de départ, c’est la conversion personnelle. Notre foi se nourrit d’une rencontre personnelle avec le Christ : une démarche écologique chrétienne découle de la conversion de l’individu. Pourquoi ? Parce que c’est là que se dit le « Oui » à la vie, c’est là que nous avons la garantie de le poser en toute liberté.
Nous pourrons alors agir et toute la dernière partie de Laudato Si’ fourmille d’exemples d’actions. Un catalogue brouillon et simpliste ? Nullement : le reflet, au contraire, du foisonnement d’initiatives vers une vie plus simple, plus sobre, plus respectueuse du frère et de toute la Création ; foisonnement permanent, sans coordination, sans hiérarchie pesante, sans comité d’experts ; insoumis, subversif (quoi de plus subversif, au fond, que de cesser de répondre à l’injonction de consommer plus ?), fourmillant d’un bout à l’autre de la planète, bien au-delà de nos « quartiers de bobos », jusqu’au plus déshérité des bidonvilles. Souvent davantage là-bas qu’ici, d’ailleurs !
Car en matière d’ingéniosité dans la simplicité, de solidarité dans l’adversité aussi, les pauvres nous précèdent, et de très loin, sur le chemin du Royaume. Saurons-nous écouter ce qu’ils ont à nous apprendre ?

Mais ce n’est que le point de départ. Très vite, quiconque convertit son cœur au respect de la Création découvre qu’il peut faire bien plus que changer quelques comportements individuels. C’est le niveau deux : le collectif, le groupe, l’association, grâce à laquelle deviennent possibles les jardins partagés, les actions juridiques, la sauvegarde d’un arbre ou d’un coteau, et tout ce à quoi oeuvrent depuis longtemps, tous les matins, les routards de l’écologie… Ceux qui, par exemple, ce printemps, comptaient les rousserolles au long d’un morne canal.

Quel est le troisième niveau ? C’est celui qui fait hurler au marxisme certains commentateurs : il s’agit de traiter certaines questions écologiques au niveau des États, voire au niveau supranational.
C’est que l’État, voire l’instance internationale, est souvent l’échelon le plus pertinent – le plus bas échelon pertinent – lorsqu’il s’agit de traiter d’un problème planétaire, en raison même du caractère planétaire des systèmes biologiques ou physiques concernés !

196 : Rappelons le principe de subsidiarité qui donne la liberté au développement des capacités présentes à tous les niveaux, mais qui exige en même temps plus de responsabilité pour le bien commun de la part de celui qui détient plus de pouvoir.

Quelle est notre liberté de préserver une rivière de la pollution, si quelqu’un d’autre dispose du pouvoir d’anéantir tous nos efforts juste parce qu’il habite quelques kilomètres plus en amont ? Ce n’est qu’à l’échelle du bassin-versant qu’une « politique aux vues larges » (Laudato Si’ 197) sera en mesure de servir réellement le bien commun.

La question écologique rappelle avec force que le principe de subsidiarité consiste à régler un problème au plus bas niveau disposant des moyens pour le faire, et certainement pas en un blanc-seing accordé, en toutes circonstances, à la liberté individuelle.

En concluant néanmoins sur la nécessité, l’art et la manière de la conversion écologique personnelle, Laudato Si’ rappelle que tout doit partir « d’en bas », mais pour, ensuite, monter. Non, l’écologie n’est pas qu’une affaire de « liberté individuelle ». Elle ne peut pas rester scotchée au rez-de-chaussée : elle doit, sous peine de rester vaine fumisterie ou bribes de survie arrachées au désastre, grimper les escaliers quatre à quatre et aller toquer à grands coups, chez les puissants, au nom de la parole de tous. Finies, alors, les « chartes » culpabilisantes parachutées d’en haut, mais aussi les menaces de « dictature verte » – assez fantasmatiques, mais qui servent d’alibi commode.

Ceci dit, il y a urgence.

Ah, oui, un dernier point.
« Pourquoi tout le monde fait semblant d’oublier qu’il est question d’écologie humaine ? »
Personne ne fait semblant. Mais personne n’a oublié non plus que la position de l’Église sur la protection des plus fragiles, de l’embryon, des générations à venir sacrifiées par un malthusianisme avant tout soucieux de ne rien partager, ou de ceux que nos sociétés utilitaristes rechignent à prendre en charge ne date pas d’hier. De bien avant, en tout cas, qu’on forge l’expression « écologie humaine ». Allons-nous, demain, louer un acte « d’écologie humaine » à l’heure d’adorer la Croix ?
L’objet, la nouveauté de Laudato Si’, c’est d’élargir et d’intégrer ce souci bimillénaire de la dignité inaliénable de l’homme à tout ce en quoi la culture du déchet la menace.

Là encore, ce ne sont que des logiques qui n’auraient jamais dû nous échapper. Alors cessons maintenant de lire et d’écouter, il est temps de se convertir et d’agir. Cherchez autour de vous parmi ceux qui sont déjà à l’oeuvre, petits et grands, nouveaux et anciens… Foin de l’à-quoi-bonisme! Comme le rappelle l’encyclique au point 181, « il y a tant de choses que l’on peut faire ! »

Des Assises où ça bouge

« Saviez-vous qu’il y avait le week-end dernier à Saint-Etienne un événement catholique qui a réuni dix fois plus de participants que l’université d’été de la Sainte-Baume ? »
« Saviez-vous qu’il y a eu dix fois plus de catholiques pour applaudir Patrice de Plunkett, Valérie Masson-Delmotte, du GIEC, ou encore Myriam Cau, EELV ? »
« Saviez-vous qu’il y aurait eu dix fois plus de raisons de titrer « l’Église catholique ne tourne plus le dos à la décroissance » que de présumer d’accointances « de L’Eglise » (toute ?) ou « DES catholiques » (tous ?) avec le Front National ? »

La plupart des articles consacrés aux Assises chrétiennes de l’écologie commenceront de cette manière. C’est inévitable. Que voulez-vous, l’alliance cathos-FN, c’est vendeur coco !

Et puis Toulon en été, c’est des vacances, veinard ! Plus, en tout cas, que de traîner sa caméra juste derrière « Geoffroy-Guichard, au fin fond d’la banlieue de Lyon », alors qu’il y a quarante ans que les frères Revelli ne mystifient plus en dribblant les défenses du pays, comme le déplore le poète…

Tout cela passera. Là-bas, des tempêtes déchaînées dans d’élégants verres à pied toulonnais ou parisiens. Ici, les hommes de bonne volonté se rencontrent autour de gobelets consignés où coulent jus de pomme ou de houblon du Pilat ; et ils sèment, inlassablement.

On peut retenir de ces Assises que le micro s’offrait aux paroles radicales. Non pas fanatiques, mais radicales : enracinées dans la Parole, sans concession. Il faut dire que d’entrée, un duo Patrice de Plunkett-Dominique Lang, ça donne le tournis aux défenses, aux réticences, à la manière d’une paire Lacazette-Fekir des grands soirs. Dehors, le greenwashing, l’écologie complaisante « qui n’entrave pas l’économie »… c’est-à-dire l’écologie qui s’accommode de la cupidité décomplexée. L’encyclique Laudato Si’ n’est-elle pas assez claire ? Nous devons regarder la Terre comme le pauvre d’entre les pauvres, et en sauvant la Terre, nous sauverons non pas « la nature », mais tous les pauvres !

Changer de système, et même plus : de paradigme. Un peu novlangue, cette expression, c’est vrai : on n’a jamais autant parlé de « paradigme » que depuis qu’il s’agit d’en changer. Mais c’est que tout est à remettre en cause : notre notion du progrès, les moyens dont nous pensions qu’ils accroissaient le bien-être de tous ; un progrès, un développement, une économie, un marché qui de serviteurs sont devenus maîtres. Des maîtres à produire le profit de quelques-uns et la misère de tous.

Voilà pourquoi le Cardinal Barbarin a pu redire, comme au mois de juin dans les colonnes de La Vie, pourquoi l’encyclique l’avait réconcilié avec le mot décroissance. Parce que « décroissance » n’est pas « régression ». Décroissance, en écologie, n’est l’antonyme que de « croyance inébranlable dans la possibilité et le caractère bénéfique pour l’homme d’une croissance infinie du PIB ». Décroître dans les richesses matérielles, décroître dans le superflu, pour croître en humanité, en spiritualité, et en justice par un meilleur partage : voilà pourquoi, a dit le Cardinal, « j’ai compris que moins pouvait être Plus. »

Oh, bien sûr, ce n’est pas parce que mille cinq cent personnes assemblées ce soir-là ont applaudi ces propos que je vais en conclure que « les cathos sont convertis à la décroissance ». Ce serait faux. Dix fois moins faux, ceci dit, que d’affirmer que l’Eglise « adoube le FN ». Il y aura, c’est forcé, des perplexes, des inquiets, de non-convaincus par le besoin d’une telle radicalité, des résistances. C’est qu’il s’agit de remettre en cause ce qui, pendant deux siècles, a donné travail et richesses à notre partie du monde… Et qui nous a menés si vite, si près d’un mur dont nous ignorions jusqu’à l’existence. Et oui, les écologistes chrétiens seront comme les autres tentés par la récupération lénifiante qu’offriront les rois de la « croissance verte », du « développement durable » et autres fausses solutions rassurantes. « Imbéciles ! » jetait d’avance à la figure des trompeurs et des trompés consentants un tract distribué autour du parc des expositions…

Il y aura même des personnes qui s’empareront de l’écologie au profit de tout autre chose que la fraternité universelle à laquelle nous appelle le Christ. Qui restreindront l’écologie intégrale, écologie de toute la vie incluant tout l’homme, au périmètre de leur groupe géographique, culturel ou national. Qui tenteront de la garder pour eux, de faire un outil d’exclusion d’un souffle de communion mondiale. Et les premiers se verront accusés de « faire dans le mélange des genres » et de « frayer avec le fascisme ».
C’est le drame. Une bonne idée sera toujours pillée et même détournée.

« Bon d’accord. Y’a une encyclique, alors tout le monde va applaudir trois conférenciers et rentre chez soi très content, fier que manger des pommes bio rende encore meilleur catho. Et dans trois mois tout le monde aura oublié. »
Déjà, si c’était ça, ce ne serait pas très différent de la conscience écologique d’une grande partie des Européens, tout fait religieux mis à part. Ensuite… non. Ben non.

C’est qu’ils sont – que nous sommes quelques-uns à ne pas avoir attendu l’encyclique pour nous y mettre. Des dizaines de groupes, de communautés religieuses, de paroisses, d’associations sont déjà au travail sur le terrain depuis des années. Ils étaient là pour témoigner, apporter leur expérience, offrir aux curieux d’engagement d’innombrables portes ouvertes. Sans craindre d’aborder les questions qui dérangent : la démographie, les droits de l’animal, les grands projets, la démocratie locale, le partage planétaire des ressources. Consulter a posteriori le programme des Assises
en dira plus long que tous les inventaires que je pourrais écrire ici – sans ratons laveurs.

Tout autour de ces ateliers, nous nous sommes retrouvés ; l’occasion, dans certains cas, de passer du virtuel au réel. Scouts de diverses couleurs, habitants d’éco-hameaux, vieux routards de l’écologie de terrain, théologiens, journalistes, dont l’équipe de la nouvelle revue Limite, blogueurs, prêtres et religieux, professionnels de l’environnement, politiques, tous étaient là pour des rencontres parfois improbables. De ces échanges qui n’ont lieu que là, où d’un quart d’heure à l’autre on parle TAFTA, réfugiés ou protection de nids d’hirondelles en Haute-Saône.

Foisonnante, bouillonnante, vivante, vivifiante, et diverse ; lucide, mais pleine d’espérance ; enthousiaste, mais humaine, avec ses divisions et des contradictions ; mais surtout, cherchant à être radicalement évangélique ; telle est l’écologie chez les chrétiens, telle du moins qu’elle est apparue à Saint-Étienne ces trois jours.
L’usage voudrait que je tempère par un côté obscur. C’est inutile. Assez de prophètes de malheur ou de grincheux l’ont fait à ma place. Qu’ils sachent que nous ne sommes pas béats. Nous courons exactement les mêmes risques que tous les autres écologistes sincères. Nous espérons en Christ pour nous en préserver.

C’est cette espérance qui fait que tous les matins, je retourne à mon poste de chargé d’études en association de protection de la biodiversité sans déprimer, sans me dire, comme tant de mes collègues que c’est foutu, que les politiques ceci et Monsanto cela. C’est déjà ça de pris.

Tous les ans, c’est la même chose

Tous les ans, c’est la même chose. En juin-juillet, le cœur manque un peu.
La protection de la Nature n’est pas le métier le plus reposant. C’est que contrairement à un discours souvent rabâché, nous sommes sur le terrain, et non « dans un bureau parisien ». Dans le seul département du Rhône, je compte, sur la base www.faune-rhone.org , un total d’environ 14 000 données transmises par les observateurs rien que pour le mois de juin – en cumulant les oiseaux (80%), les mammifères, les reptiles, les amphibiens et divers groupes d’insectes. (Pour mémoire une donnée = tant d’individus, de telle espèce, telle date, en tel lieu). On estime qu’il faut 2 à 4 minutes sur le terrain en moyenne pour produire une donnée « oiseau », et bien davantage pour les autres groupes, plus rares, plus discrets ou plus difficiles à identifier. Faites le calcul.
Nous passons donc beaucoup de temps dehors, beaucoup de temps sur les routes, et le tout avec des horaires mobiles car alignés sur le lever du soleil. Autrement dit, on commence « pépère » en mars, mais on finit en mai et juin avec un rythme qui n’est pas précisément celui d’un bureaucrate.
Le tout pour se rendre en des sites qui ne sont pas forcément les vertes campagnes. C’est même somme toute assez rare. Il s’agira plus souvent des environs d’un chantier, d’une carrière, voire d’une rue de banlieue où il faut bien tâcher de relever la « biodiversité ordinaire ».
Cela prend environ la moitié du temps, en saison. Sur l’année, disons un quart. Le reste : analyse de données, et protection concrète : rapports, dossiers, réunions, propositions de mesures, suivis, combats. Combats pour qu’il reste quelque chose à protéger demain. Rappelez-vous : près de la moitié de la faune sauvage planétaire a disparu en moins d’un siècle.
Voilà. C’était juste une petite réponse au classique « ouah, c’est un beau métier ». Bien sûr, mais il ne faudrait pas hâtivement y voir une sinécure, consistant à batifoler à temps plein dans les frais bocages en brandissant jumelles et filet à papillons (« aux frais du contribuable », ajoutera-t-on dans les bistrots). C’est un travail qui, autant que beaucoup d’autres, peut se montrer usant, pénible, fastidieux, ou démoralisant, comme il peut être source ponctuelle d’exaltation ou d’émerveillement. Puis, il est technique, et comme tel, presque jamais facile. Un travail, quoi. Un vrai. Tout simplement.
C’est aussi un travail qui ne cesse pas une fois fermée la porte du bureau. L’écologie, a fortiori intégrale, questionne la vie entière – oblige à repenser tous les choix du quotidien, mais suggère aussi une infinité de combats, de sources de révolte et d’indignation. Je ne vous la refais pas, vous le savez depuis longtemps, « tout est lié »…
La paroisse appelle. Telle association recrute. Tel message est à relayer. « Et là, vous êtes où ? On vous attend. »
On ne peut pas être partout, bien sûr. Affaire de « charisme », de compétences surtout. Je n’ai ni l’un, ni l’autre en ce qui concerne ce qu’on nomme classiquement l’humanitaire, par exemple. Il faut bien laisser agir ceux qui en ont davantage la vocation. Ce qui n’empêche pas de se sentir profondément remué par les justes combats qu’on laisse mener par d’autres, parce qu’on n’a pas le temps ni la force d’y être soi-même.

Tous les ans, c’est la même chose. On se demande si on ne devrait pas y être quand même. Non pas abandonner ceux-ci pour ceux-là. Pour que le pauvre ait à manger, il faut du pain. Pour qu’il y ait du pain, il faut qu’il y ait des vers de terre, des crapauds et des oiseaux, etc. Et le pauvre aura, comme tout le monde, le droit de vivre dans un monde empli d’oiseaux, même si ceux-ci ne « servent à rien » aux yeux d’un technocrate inhumain.

Tous les ans, c’est la même chose : nous nous demandons s’il est vrai que là, ça y est, on peut aller se la couler douce quelques jours « dans un endroit désert, à l’écart ». Il n’y a de toute façon pas d’endroit si désert, ni si à l’écart, qu’on n’y trouve un pauvre qui crie. On y trouvera de toute façon toujours sœur notre mère la Terre, pauvre parmi les pauvres selon Laudato Si, au point deux.

Elle gémit à tel point que pour dormir un peu, il faut se boucher les oreilles, et ce n’est pas glorieux. L’affaire se complique encore plus, si l’on considère que l’Eglise nous propose en la matière un vaste éventail de saints qui se sont tués à la tâche au sens propre. L’enseignement du nécessaire respect du repos régulier, instauré par le Créateur en personne, heurte de plein fouet un culte, si j’ose dire, du burn-out humanitaire jusqu’à la mort.
Après tout, l’essentiel est qu’il y ait des remplaçants jusqu’à la fin des temps.

Tous les ans, parmi les réponses, on me dit qu’une solution consiste à confier tout cela à la prière. Hélas, cela ne « suffit » pas. A-t-on l’esprit plus tranquille ? Est-ce à dire que la prière serait une échappatoire commode, une façon de s’en laver les mains ? C’est ce qu’on m’a longtemps appris : « prier pour ceci ou cela, c’est une bonne excuse pour ne pas se bouger ». C’est sans doute un manque de foi de ma part : confier quelque chose à la prière ne m’apaise pas la conscience. De toute façon, concrètement, combien de temps pouvons-nous passer sans qu’un des problèmes du monde ne se rappelle à notre bon souvenir ? Si nous réussissons à trouver un recoin de Nature très exceptionnellement préservé et dépourvu de 3G, je dirais un quart d’heure, au grand maximum.

Tous les ans, c’est la même chose. Comment résoudre cette contradiction ? D’autant plus qu’on a vite fait de se prétendre épuisé pour gratter un rab’ de sabbat du corps et de l’esprit. C’est si facile. La tentation guette de tous les côtés : tentation de jouer au débordé, à l’épuisé – au saint – aussi bien que tentation de toute-puissance, dans le fait de ne jamais arrêter. Qu’on dise stop ou encore, comment savoir si c’est l’Esprit qui nous le glisse, ou plutôt Satan et ses pompes, qui nous pompent l’air mais nous soufflent aussi ce que nous aimons entendre ?

Après Laudato Si… La biodiversité ne peut plus attendre

Note : Ceci n’est qu’une déclinaison des enseignements de l’encyclique à l’un des sujets les plus brûlants de la crise écologique. Ce n’est pas « mon analyse de Laudato Si ». Celle-ci viendra un peu plus tard, car c’est un long travail que de rendre justice à un document si dense. C’est promis. Peut-être même avant les vacances. Enfin, les miennes (c’est quoi, des vacances ?)

Vous cherchez une cause pour décliner tout de suite dans la cité l’appel du pape pour la sauvegarde de la maison commune, plus connu sous le nom d’encyclique Laudato Si ? Il n’y a pas à chercher bien loin…

Pendant que le débat public sur la Grèce se déploie avec les fastes propres à notre temps (« fascistes ! » « ultralibéraux ! » « réacs ! » « communistes ! » « fainéants ! tricheurs ! voleurs ! » « ennemis de l’Europe ! » « toi-même ! » « c’est celui qui le dit qui y’est ! ») ladite Europe, s’apprête, en douce, à liquider la biodiversité.

La biodiversité. Un mot, une abstraction, une réalité… Un iceberg, une invisible, une inconnue…

Suffisamment connue pour que 93% des Européens se déclarent convaincus de la nécessité d’en enrayer la disparition. Et ça tombe bien (ou mal)… car l’Europe, notre belle Europe si démocratique, entend revenir sur les directives qui ont permis jusqu’ici, vaille que vaille, d’en freiner un peu l’érosion.

Avec le raisonnement cynique que puisque leur efficacité est insuffisante, il n’y a qu’à les liquider. L’incendie n’est pas éteint assez vite ? Coupons l’eau des pompiers ! La logique est imparable.

Et « ça tombe bien » aussi, car la disparition est une affaire grave. Gravissime, même. En France, parmi les thèmes écologiques à la mode, c’est sans doute la cinquième roue du char, et pourtant, dans le grand effondrement de notre maison commune, c’est l’une des plus lourdes poutres qui se disposent à nous dégringoler dessus. La perte de biodiversité, c’est aussi le titre III du chapitre 1 « Ce qui se passe dans notre maison » de Laudato Si (points 32 à 42). Cela nous regarde comme hommes et comme chrétiens…

En commençant par le commencement : la biodiversité, c’est quoi ?

Le terme de biodiversité, assez large, désigne la diversité des espèces vivantes. Au sens strict, nos animaux domestiques appartiennent donc à la biodiversité. Néanmoins, il va de soi que leur place dans le système formé par les espèces vivantes « sauvages », spontanément présentes, n’a rien à voir avec celle qu’occupent ces dernières (leur niche écologique) : c’est l’homme qui leur fabrique, éventuellement de toutes pièces, leurs conditions d’existence. Aussi, pour clarifier l’objet d’étude, le terme biodiversité désigne, dans les faits, la diversité des espèces sauvages.

Un inventaire de faune et de flore donne un aperçu assez précis de la biodiversité d’un territoire donné, à condition qu’il soit assorti d’assez de détails sur le statut des espèces observées, c’est-à-dire : ce qu’elles font là. Par exemple, on indiquera, dans le cas d’un oiseau, s’il se reproduit (espèce nicheuse) ou s’il n’est observé qu’à l’occasion des passages migratoires, ou pire, de manière accidentelle. Un tel panorama, grâce aux connaissances scientifiques sur les exigences écologiques respectives de ces différentes espèces, permet aussi de comprendre pourquoi cette diversité existe et comment elle fonctionne en tant que système. Donnez à un ornithologue la liste des oiseaux nicheurs sur une commune et il saura vous décrire à grands traits les paysages qu’on y rencontre.

En outre, cette diversité n’est pas une bête liste mais un système : toutes ces espèces interagissent et évoluent de concert. Sans cesse, il surgit en elles de la nouveauté que « la sélection naturelle » validera ou non comme un dispositif non contradictoire avec la survie et la perpétuation de son porteur. C’est ce phénomène qui permet aux espèces de s’adapter, de redéfinir leurs niches écologiques, très larges comme chez les espèces opportunistes et cosmopolites (le loup, le moustique…) ou spécialisées à l’extrême, comme chacune de ces myriades d’espèces de coléoptères qu’on peut collecter sur un seul arbre en forêt équatoriale. La vie sur Terre ne peut se maintenir que si ce moteur fonctionne. Que les pressions extérieures excèdent le temps et la possibilité pour les espèces d’inventer et d’expérimenter des solutions et tout finira par disparaître, hormis, peut-être, une poignée de durs à cuire capables d’exploiter les milieux ultra-contraignants, hyper-appauvris, et identiques d’un bout de la planète à l’autre, que l’homme leur impose. C’est ce qui se produit actuellement : appauvrissement galopant et banalisation.

Mais l’homme, il fait partie de la biodiversité, non ?

Et bien… oui. Mais si on le regarde comme tel, alors il faut se souvenir qu’il n’en constitue jamais qu’une espèce et que la diversité des cultures, peuples, activités humaines n’a rien à voir avec « une forme de » biodiversité, sauf à vider entièrement le mot de son sens. Un peu comme si l’on disait que le vin est une forme d’eau, et réciproquement.

Et la biodiversité, ça sert à quoi ?

A vivre. Pas moins.
Tout ce qui dans notre quotidien nécessite des interactions avec des êtres vivants repose sur la biodiversité, en tant que « liste » mais aussi (voire surtout) en tant que système. L’écrasante majorité de nos cultures a besoin d’être pollinisée et les abeilles dites domestiques n’accomplissent qu’une fraction du travail. Toutes ces cultures ont besoin d’un sol aéré, vivant, riche en éléments nutritifs mis à disposition par les cycles naturels. Faute de quoi, le sol, mort, réduit au rôle de simple support, c’est l’exploitant qui doit tout apporter sous forme de travail du sol, d’engrais, d’intrants divers… à grande dépense d’énergie, de pétrole, d’acier et de bien d’autres ressources encore qui n’ont rien de gratuit. C’est ce qui se produit actuellement.

Citons Laudato Si (pt 34) :

« Par exemple, beaucoup d’oiseaux et d’insectes qui disparaissent à cause des agro-toxiques créés par la technologie, sont utiles à cette même agriculture et leur disparition devra être substituée par une autre intervention technologique qui produira probablement d’autres effets nocifs. »

Et c’est ce à quoi les techniques regroupées sous le terme d’agroécologie tentent de remédier.
Mais il n’y a pas que l’agriculture. Les zones humides, si souvent éradiquées comme insalubres « marais », servent de zone d’expansion des crues – ce qu’avaient oublié nos génies créateurs de cours d’eau « redressés » – mais aussi de station d’épuration naturelle et gratuite : les polluants sédimentent et sont captés par la végétation hygrophile, notamment les roseaux.
Ajoutons le rôle climatique des forêts, les molécules à usage médical qui restent à découvrir au cœur de telle ou telle plante, la lutte contre l’érosion, les ressources halieutiques, que sais-je, n’en jetez plus, la coupe est pleine : les services rendus par les écosystèmes pèsent à peu près l’équivalent du PIB mondial. Encore cette lecture est-elle quelque peu trompeuse, car aucune somme d’argent ne pourra les faire ressurgir du néant où nous sommes en train de les plonger. Et nous ne disposons de toute façon pas des ressources non vivantes pour en reconstituer entièrement les effets à par des voies artificielles, indépendamment de l’absurdité de remplacer, par exemple, les milliards d’abeilles sauvages par autant de coûteux nanodrones.

« Oui, mais il faut bien que l’homme puisse se développer, on ne va pas bloquer tout le développement, l’économie passe en premier, etc. »

Quelle économie ? Elle a désespérément besoin d’écosystèmes en état de marche : c’est un impensé, une réalité tacite qui nous a complètement échappé jusqu’à ces cinquante dernières années, parce que nous n’exercions pas sur eux une pression qui menaçait vraiment leur fonctionnement global (sauf localement). Nous sommes à ce point crucial où chacun de nos projets de « développement » doit être passé à un crible impitoyable : ne va-t-il pas être le point critique, la maille rongée qui comme dans la fable, emportera tout l’ouvrage… l’ouvrage du filet qui nous soutient au-dessus du vide ? N’est-ce pas le bétonnage de trop, celui qui déstabilisera la dynamique des crues ? La route qui anéantira la population locale de crapauds, contraignant l’agriculteur à inonder derechef ses champs d’insecticides ? La mise en maïsiculture qui empoisonnera l’ostréiculture en aval – cas récurrent sur le littoral charentais ? Jusque-là, nous avons compensé à coups de dépense de carbone, et nous avons triché sur le bilan comptable pour cacher la facture sous le tapis. (tout ceci est fort bien exposé dans Laudato Si, pts 182-188)

Nous avons oublié que la facture d’insecticides était décuplée par le non-respect des auxiliaires de l’agriculture, prédateurs des ravageurs. Et qu’elle se lestait en outre du prix des cancers qui déciment les exploitants. Nous avons considéré les crues à la violence démultipliée par nos bassins-versants goudronnés, nos cours d’eau recalibrés, comme d’inévitables aléas… naturels. Nous avons oublié que de simples roseaux assurent une grande part de la dépollution de l’eau, sans coûter un centime.

Certains raillent les écologistes comme Cassandre d’un effondrement qui ne vient pas. Mais il est là. Diffus, mais tapi à peu près partout. C’est une dette. Une dette à moyen terme que nous remboursons par des dettes à plus court terme encore : des coups de pioche dans les derniers fonds de tiroir des ressources non renouvelables.
Une dette qu’aucun banquier ne peut restructurer ni remettre. En ces temps de Tsipras et de Grexit et tout et tout, cela vous parle-t-il ?

« Il ne suffit pas de concilier, en un juste milieu, la protection de la nature et le profit financier, ou la préservation de l’environnement et le progrès. Sur ces questions, les justes milieux retardent seulement un peu l’effondrement. Il s’agit simplement de redéfinir le progrès. » (Laudato Si, pt 194)

Nous sommes une espèce de ce monde, nous ne pouvons pas nous en extraire. Les écosystèmes, c’est notre famille élargie et notre maison tout à la fois. Sans eux, notre survie est impossible.

Le fût-elle, qu’elle serait vide de sens, et dévoiement de notre humanité même.

Et même si ça ne servait à rien ?

Citons une nouvelle fois Laudato Si. Au point 33 :

« Mais il ne suffit pas de penser aux différentes espèces seulement comme à d’éventuelles ‘‘ressources’’ exploitables, en oubliant qu’elles ont une valeur en elles-mêmes. À cause de nous, des milliers d’espèces ne rendront plus gloire à Dieu par leur existence et ne pourront plus nous communiquer leur propre message. Nous n’en avons pas le droit. »

Pas plus du point de vue spirituel que du point de vue biologique, nous ne sommes surgis de rien dans un univers vide à part nous. Nous n’avons paru qu’au terme de près de cinq milliards d’années d’évolution de notre planète, dont plus de deux milliards d’évolution de la vie sur celle-ci. A l’image de Dieu, oui, mais tard-venus tout de même, et pas seuls : le plan de Dieu pour le monde inclut toutes les créatures, de même que toute chose est récapitulée dans le Christ et non remplacée par le Christ. Celles-ci nous sont confiées : nous ne sommes pas appelés à les jeter dans la chaudière de notre « développement », mais à vivre

« en respect[ant] les lois de la nature et les délicats équilibres entre les êtres de ce monde, parce que « lui commanda, eux furent créés, il les posa pour toujours et à jamais sous une loi qui jamais ne passera » (Ps 148, 5b-6). Nous nous apercevons ainsi que la Bible ne donne pas lieu à un anthropocentrisme despotique qui se désintéresserait des autres créatures » (Laudato Si, Pt 68)

« S’il est vrai que, parfois, nous les chrétiens avons mal interprété les Écritures, nous devons rejeter aujourd’hui avec force que, du fait d’avoir été créés à l’image de Dieu et de la mission de dominer la terre, découle pour nous une domination absolue sur les autres créatures. » (Laudato Si, Pt 66)

Toutes ces notions synthétisées dans la nouvelle encyclique vous sont de toute façon familières si vous avez quelque peu l’habitude de ce blog.

Frères dans la Louange du Créateur, reflet du Créateur, marque de Son œuvre par la prodigieuse force de création de nouveauté, source d’émerveillement enfin : préserver la biodiversité n’est pas qu’un impératif plus ou moins utilitaire, c’est une source de rencontre avec Dieu à travers son œuvre, une source gratuite, infiniment variée… Mais hélas, pas inépuisable ni indestructible.

Alors, que faire ?

Avant tout, se mobiliser et signifier à nos maîtres de cesser leur petite tambouille entre eux, leur « développement » qui n’en est pas un, leurs « projets » qui ne sont que de juteux cadeaux entre amis dont nous, nos frères, et ceux qui nous suivront paieront l’amère facture… Signifier que nous voulons un monde où des alouettes chantent encore dans le ciel, où il est possible de voir un Martin-pêcheur le long d’une rivière qui ne sera pas un caniveau cimenté, un monde où « l’emploi » ne se paie pas de la destruction cynique de tout ce qui peut exister de beau, de fragile, de gratuit ; un monde où le blé pousse dans les champs bordés d’une haie et de bleuets, et dont le cultivateur n’a pas besoin de scaphandre estampillé « bombardement chimique et bactériologique ».

« Si la terre nous est donnée, nous ne pouvons plus penser seulement selon un critère utilitariste d’efficacité et de productivité pour le bénéfice individuel. Nous ne parlons pas d’une attitude optionnelle, mais d’une question fondamentale de justice, puisque la terre que nous recevons appartient aussi à ceux qui viendront. » (Laudato Si, Pt 160)

Et rejoindre ceux qui depuis des décennies mènent ce combat pour davantage de justice écologique – ceux que de loin, on préfère traiter d’idéologues qui veulent revenir à la bougie.

« Au sein de la société germe une variété innombrable d’associations qui interviennent en faveur du bien commun en préservant l’environnement naturel et urbain. » (Laudato Si, pt 232).

Des idéologues ? Des khmers verts ? Des païens ?

Que dire, sinon : venez et vous verrez…

Ce que j’attends de l’encyclique, près de mon carré de roseaux

L’encyclique est pour demain.
Et donc, tout le monde la commente.
Ceux qui l’ont eue sous le manteau, bien sûr,
Mais encore plus, ceux qui ne l’ont pas lue, mais qui savent déjà
Ce qu’elle contiendra, et ce qu’elle ne contiendra pas,
Mais encore plus, ce qu’elle a le droit de contenir et ce qu’elle n’a pas le droit de dire,
Ce qu’on considèrera comme « le Magistère » et ce dont on dira « Le pape n’a pas le droit de faire de la politique » ou bien « Le pape est victime de l’idéologie ambiante ».

Il est 5h30. Ce n’est pas dans une verte campagne que ma mission du jour me mène. C’est ici, sur la digue d’un canal qui longe la grande ville, et que croise toute l’armature des artères de la métropole – vitales ? c’est à voir. Lignes à haute et moyenne tension, rocades, autoroutes, TGV, barrages hydro-électriques ou écrêteurs de crue, rien ne manque. A la sourde rumeur de la cité se superpose, quinze fois par heure, le grondement d’un avion qui monte ou rejoint l’aéroport, une lieue plus au sud.
C’est ici qu’il s’agit aujourd’hui de défendre la biodiversité, parce qu’elle y vit encore. Plutôt : qu’il en reste encore un peu. C’est ici qu’il faut agir. C’est ici qu’elle est (le plus) menacée et c’est ici que vivent les hommes.

Ce matin, je suis ici pour compter les oiseaux qui habitent encore les roselières qui bordent le canal, pour s’assurer qu’ils ne réagissent pas trop mal aux travaux, qu’on a voulu respectueux. C’est devenu très rare, en France métropolitaine, une roselière. Pour le naturaliste, c’est une sorte d’Eden. Il s’y trouve une faune qu’on ne rencontre nulle part ailleurs. Pourtant, le mot même est méconnu.

Je suis donc ici pour veiller sur les dernières rousserolles et bouscarles des confins de la grande ville. C’est une matinée de printemps : nous sommes quelques centaines, guère plus, à veiller de la sorte sur un oiseau, un insecte, un reptile ; une prairie, un coin de forêt, un bout de marais.

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D’autres suivent les données des stations d’analyse de l’air, ou effectuent un prélèvement d’eau. D’autres encore…

L’écologie occidentale naît d’abord là : dans la réalité du travail quotidien, exaltant ou ingrat, monotone ou passionnant, presque toujours délicat et exigeant, de l’observation attentive de notre monde. Combien d’oiseaux ici, hier ? Combien aujourd’hui ? Après quels changements ? C’est là que, consternés, nous avons vu le tableau de bord virer au rouge. Non pas le rouge, comme je viens de le lire sur Twitter, d’une « idéologie marxiste », mais le rouge des déclins, des chutes, des disparitions ; le rouge des concentrations de polluants, le rouge de températures en hausse.
C’est là que naît l’implacable constat d’urgence, le constat que sous nos pieds, la planète meurt.

L’écologie n’est pas un ballet d’opportunisme politique. Elle se vit au ras du sol, chaque jour. Elle se construit par la base, une base qui désespère d’être entendue au sommet. Une base qui ne sait plus comment rendre plus clairs ses tableaux, ses graphiques, ses cartes, pour enfin couper court à la fuite des responsabilités, trancher les œillères, mettre fin aux dénis de réalité.

Qu’apportera alors l’encyclique ?
Je ne crois guère à son influence sur « les politiques », je veux dire : sur les grands décideurs. Nos maîtres la gratifieront de l’habituel sourire condescendant, qui est leur « Le pape, combien de divisions ? » Eux ont bien trop d’intérêt à ce que rien ne change, à ce que le pillage continue. Tenez, les voilà qui nous vendent une « croissance verte » : avec des sacs biodégradables, la culture du déchet se dit écologique !

Ce que j’attends de l’encyclique, moi, troufion de la défense de la biodiversité, au bord de mes cent mètres de roseaux de ce matin, c’est de m’y sentir moins seul.

Non que l’écologie ne doive être politique, au premier sens du terme. C’est une affaire qui regarde la cité. Et c’est à l’échelle des écosystèmes, non de l’individu, que, techniquement, tout se joue. Mais encore faut-il, pour agir à l’échelle large, que l’individu se convertisse, et pour cela, qu’il sache avec quel feu il joue. Sans quoi la décision politique la plus sage, la plus conforme au bien commun, passera pour l’oukase d’un despote idéologue – ou intéressé.

Ce que j’attends de l’encyclique, c’est de sentir souffler le vent décoiffant d’une écologie intégrale qui décloisonne nos combats et leur donne une cohérence, peut-être, jamais atteinte. Toute encyclique resitue, non pas le Magistère dans le cadre du temps présent, mais le temps présent dans le cadre du Magistère, pardon ! il fonde le Magistère en resituant le temps présent dans le seul cadre qui vaille : la Parole de Dieu. Notre temps est celui de l’épuisement des ressources naturelles et du vacillement des écosystèmes, et, d’un même élan, d’une même hubris, celui d’attaques d’un genre nouveau contre l’essence même de l’humanité. J’attends – avec confiance – de l’encyclique les mots qui les dénonceront également d’un même élan.

A la suite de quoi, il faudra aux hommes de bonne volonté unir leurs forces contre le Diviseur.

Le pape est sorti en semeur. Je désire être bonne terre, et j’espère autour de moi, de nombreux grains en bonne terre. C’est à la base que tout va se jouer. Entre des catholiques qui, désormais, ne pourront plus dire « Je ne savais pas que l’écologie faisait aussi marcher à la suite du Christ », et des écologistes non catholiques qui ne pourront plus dire « La religion est l’ennemie de l’écologie ». C’est nous, là, le long du canal où chante une dernière rousserolle, qui allons devoir construire ensemble un monde qui n’oppose plus « l’homme » et « la nature », un monde qui aime davantage la Vie, tout simplement.

Voilà qui serait un fameux bouleversement, pour les uns comme pour les autres.

Articuler science et foi ? Le témoignage d’un écologue chrétien

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Ce billet est un témoignage dont le but est de répondre à la bonne vieille question «mais comment tu peux être croyant alors que tu fais de l’écologie scientifique et que science religion toussa toussa».
Enfin, de témoigner de ce qui est, pour l’heure, la réponse telle que je la vis, à la question « Pourquoi croire ? »

Au commencement (le mien…), il y avait la foi, et il y avait l’écologie. Enfin, non. Il y avait l’écologie, comme racontée ici. C’est-à-dire un émerveillement sans fin devant la beauté des écosystèmes. Et donc le désir de les protéger. Quant à la foi, elle était pis que de côté. On ne m’en avait guère transmis qu’un catéchisme culpabilisant où « les petits Africains qui meurent de faim » jouaient le rôle de péché originel. Rien de très vivifiant.

Il fallait repartir de loin.

Note : Ce qui va suivre n’a été visé par aucune autorité canonique, et n’a pas davantage de prétention à quelque fière posture de rebelle.

La foi: non démontrable, mais non déraisonnable

#DeToutTempsLesHommes (n’est-ce pas) se sont posé une question : y a-t-il quelque chose de plus grand que nous, qui ait la clé du grand Pourquoi ?
Aucune réponse ne relève du démontrable. Quelle qu’elle soit – y compris le refus d’aborder la question – elle sera du domaine de la foi, de la croyance. Au même titre, d’ailleurs, que d’innombrables réponses dont nous devons nous satisfaire dans notre quotidien. Une croyance est requise à chacune de ces fatales secondes où nous prenons une décision sans disposer pour cela d’éléments tangibles et démontrés, à chacun de ces instants où, sans que ce soit prouvé, nous pensons être dans le vrai (et non « détenir la vérité », n’en déplaise aux trolls). Sans croyances, modernes ânes de Buridan, nous ne pourrions même pas prendre la décision de saisir notre tasse de café du matin.

(Pourquoi du café ? Pourquoi dans une tasse ? Comment osè-je croire détenir la vérité et juger sans preuves que le café me fera du bien ? Je dois douter, je dois le remettre en question. Je prendrai du chocolat. Mais comment ? Quoi ? Pourquoi croire sans réfléchir à la vérité chocolatière ? Je doute, je doute, etc.)

Toute foi consiste donc en adhésion à de l’indémontré, que l’on prend et assume le risque de trouver pertinent à un moment donné. Autrement, il ne s’agirait pas de foi, mais de prise d’information.
« Que l’on prend le risque de trouver pertinent ». La foi n’est pas garantie vraie : ce n’est pas pour ça qu’elle est déraisonnable. Le bien-fondé de mon café matinal ne m’a jamais été prouvé. En le buvant, je ne suis pas pour autant victime d’une bouffée délirante, ni lancé raide comme balle dans un complot antirépublicain.

Les racines de la foi chrétienne peuvent être variées. C’est une porte aux nombreuses clés. La vie de foi n’est jamais qu’intellectuelle. Il n’empêche que la foi, quelque part, comporte toujours une part de raisonnement. On croit ceci plutôt que cela, parce qu’un faisceau de réflexions, de rencontres, d’expériences, amène à conclure : c’est comme ceci, plutôt que comme cela.

Du témoignage à la foi pensée

Pour ma part, l’enracinement de ma foi, celui de la foi chrétienne, c’est une révélation, transmise par un témoignage.

Ma foi, c’est examiner le témoignage des apôtres et le juger crédible. Ce témoignage, c’est la Résurrection.

Voilà un petit groupe trouillard dont le chef a été mis à mort, qui l’a abandonné, renié. Il apprend, par des femmes un brin plus courageuses, la disparition du corps de celui-ci. Tous en concluent fort logiquement que quelqu’un s’en est débarrassé…
Et les voilà qui, peu après, proclament sa Résurrection et sa Parole au péril de leur vie, convertissant de nombreux Juifs et païens, et la preuve, c’est que 35 ans plus tard, ils étaient si nombreux que Néron put en faire les boucs émissaires de sa crise à lui. Et que 2000 ans plus tard, nous sommes là pour en parler.
Il s’est donc passé un truc.
J’entends déjà mille objections classiques, celles dont les trolls vous clament que « rien qu’à les entendre, un chrétien s’écroulera en pleurant car c’est son monde qui s’effondre, il n’avait jamais osé se poser cette question et de toute façon ça lui était interdit ». L’amusant, c’est qu’on les trouve déjà toutes, noir sur blanc, dans les Actes des apôtres, en fait… Par exemple en Ac 5, 33-39 :

Mais un pharisien, nommé Gamaliel, docteur de la loi, estimé de tout le peuple, se leva dans le sanhédrin, et ordonna de faire sortir un instant les apôtres.
Puis il leur dit: Hommes Israélites, prenez garde à ce que vous allez faire à l’égard de ces gens.
Car, il n’y a pas longtemps que parut Theudas, qui se donnait pour quelque chose, et auquel se rallièrent environ quatre cents hommes: il fut tué, et tous ceux qui l’avaient suivi furent mis en déroute et réduits à rien.
Après lui, parut Judas le Galiléen, à l’époque du recensement, et il attira du monde à son parti: il périt aussi, et tous ceux qui l’avaient suivi furent dispersés.
Et maintenant, je vous le dis ne vous occupez plus de ces hommes, et laissez-les aller. Si cette entreprise ou cette œuvre vient des hommes, elle se détruira;
mais si elle vient de Dieu, vous ne pourrez la détruire. Ne courez pas le risque d’avoir combattu contre Dieu.

De fait ! Quelle idée bizarre auraient pu avoir les Onze de se tenir mordicus à une thèse qui ne pouvait être, et n’allait être pour deux cent cinquante ans, qu’un nid à emmerdes – et quelles emmerdes ! – sans une bonne raison de le faire ?

Et quelle bonne raison !
Un dieu qui se révèle… et qui ne ressemble pas du tout à ce qu’on espérait. On aurait bien voulu un patron incontournable, un fier à bras garantissant gloire, amour et réussite. Et vlaf !

Il est de coutume de dénoncer de soi-disant « incohérences » du comportement de Dieu, de faire remarquer que ça n’est pas rationnel, pas ceci, pas cela – qu’on me pardonne, mais pour le coup, d’un Dieu bien conforme aux lectures humaines du monde, de l’argent et du pouvoir, j’aurais tendance à me méfier. Cela en ferait un assez bon indice d’un Dieu inventé de toutes pièces pour les besoins de la cause.

Avec le dieu Chrestos, on en est pour ses frais. En fait de chef de guerre, on se trouve aux côtés d’un Dieu qui naît comme un SDF et meurt comme un voleur de pommes, d’un Dieu que suivre ne vaut ni or, ni pouvoir, ni même « épanouissement personnel », juste la perspective du Salut, c’est-à-dire d’être uni à Lui dans l’éternité, un Dieu tout-puissant mais qui se dépouille jusqu’à créer autre chose que lui pour cesser d’être tout, tout seul, cela nous dépasse. Cela nous prend à rebours de A à Z.

Du coup, l’homme n’a pas épargné sa peine en termes de « ouiiiii mais boooon en fait Il voulait pas dire ça, là. » Ou, pire : « ce que je supporte pas c’est qu’on dise que tel truc c’est parole divine et qu’on n’y touche pas ». Ben, en fait, il va bien falloir. Si Dieu existe et parle, il faut nous résoudre à ce qu’Il ne nous dise pas que ce qui nous arrange. Il est tel qu’Il est, tout comme est le monde qui nous entoure.
La liberté qu’il nous laisse, c’est de tenir compte de sa Parole ou non – c’est là que le bât a souvent blessé, certes.

Quiconque le souhaite peut, à partir des mêmes éléments, aboutir de bonne foi à d’autres conclusions, et croire être dans le vrai, comme je crois l’être, moi : je ne nourris pas de projet de meurtre à son égard, ni ne fantasme pour lui quelque cul de basse-fosse. J’entends, réciproquement, être libre de produire ce témoignage à l’égal de toute profession de foi différente et même opposée.

Mon propos n’est de toute façon pas de brandir une bannière. C’est de montrer que croire au Christ ressuscité ne nécessite pas, mais alors vraiment pas, de couper les contacts de la raison, du sens critique et de la réflexion : chez un croyant, ils fonctionnent très bien.

Tel est mon « Pourquoi croire » de paroissien banal. Ce n’est pas égal à « ma foi ». Ma foi, ce serait raconter par le menu comment je vis, intérieurement, en communauté et dans la cité, tout ce qu’implique le fait d’adhérer au témoignage des apôtres et de le vivre au sein de l’Eglise catholique. Ce serait longuet. Ici, j’aborderai la seule articulation avec l’écologie.

Ben oui, l’écologie. Elle faisait partie du sujet, on l’avait oublié.

De l’évolution à la Création continuée

Revenons donc à la Révélation chrétienne. Elle affirme qu’il existe un Dieu trinitaire, c’est-à-dire relation et amour, à l’origine de notre monde, et désireux de nous y rencontrer. La science, elle, nous enseigne que ce même monde possède un point d’origine – on n’ose pas dire un « début », puisque le temps naît en même temps que l’espace par le Big Bang. Mais en tout cas une séparation entre un état où rien n’existe de notre monde quadridimensionnel, et un état où il paraît, et croît selon des règles, que le regard de l’homme, que la science est en mesure de saisir et de consigner.

Articuler les deux ne nécessite ni contorsion, ni réécriture de mauvaise foi. Etre chrétien, ce n’est pas croire, même en paraboles, que Dieu ait créé avec sa boîte à outils tout ce qui s’agite sous le soleil (et le soleil aussi) et modelé l’homme « à la main », si j’ose dire. Pas même caché les plans quelque part pour qui voudra les découvrir. C’est croire qu’à l’origine du monde visible, il y a l’acte conscient d’un Dieu qui choisit qu’il existe quelque chose d’extérieur à lui, car il veut par amour entrer en relation avec quelque être qui ne soit pas lui. Ainsi, si vous voulez, se produit le Big Bang. Ainsi naît le monde. Il s’organise, se diversifie, se complexifie. Des parts de lui savent s’auto-reproduire, c’est la Vie. Elle fait mieux : elle invente elle-même, par elle-même, du nouveau à l’infini.

Est-ce cette dynamique créatrice incessante qu’Hildegarde de Bingen pressentait et appelait viriditas, principe de verdeur – comme le vert est couleur du printemps, du retour de la vie ? C’est en tout cas un acte créateur non pas unique, mais permanent : c’est la notion que découvrent les théologiens, sous le nom de Création continuée.
Ainsi émerge, après un temps assez long, une espèce capax dei, capable de répondre au rendez-vous du Créateur et d’accomplir la grande Rencontre. Dieu a tout son temps.

Les milliards d’années se succèdent. Nous émergeons. Pour l’heure, l’espèce capax Dei, c’est nous, paf ! Pas de bol, c’est nous qui allons hériter du boulot en conséquence. Alors que ç’aurait pu tomber sur les écrevisses et que nous eussions pu couler des jours insouciants dans les arbres, à nous goberger de fruits dont aucun ne nous eût donné quelque connaissance que ce soit.

On a coutume de ne chercher la présence de Dieu que dans des entorses aux règles biologiques ou physiques : ce qu’on appelle les miracles, ou, pour d’autres, l’inexliqué. Pourtant, ces règles mêmes, ce fait que le monde ne soit pas soupe de particules, mais agencement d’édifices tarabiscotés sont, dans l’hypothèse chrétienne, issues du projet de Dieu, et traces de ce même projet. Dieu, c’est notre foi, parsème notre monde et notre temps de quelques manifestations extra-ordinaires qui nous le révèlent, pour que nous ne manquions pas au rendez-vous. Mais la trace de Dieu par excellence réside moins dans le miracle transgressant « les lois de la science » que dans le fait qu’il existe des lois et une science, c’est-à-dire une conscience capable de voir et comprendre tout ça.

Entre l’hypothèse trace de Dieu et l’hypothèse fruit du hasard et ordonnancement spontané, rien ne peut, rien ne pourra jamais trancher, à moins que la première hypothèse ne soit bonne et que l’auteur ne vienne un jour la confirmer avec perte et fracas. En attendant, la clé, s’il en est une, est hors du coffre, et nous, irrémédiablement dedans et ne pouvant l’ouvrir. Tout ce que nous savons – c’est scientifique – c’est l’existence d’un acte créateur, fondateur. Nous ignorons « juste » si cet acte possède un auteur.

Enfin, si l’on croit en un acte créateur, il faut bien savoir quoi penser de l’imperfection du monde. Il y a là une blessure, pas plus unique et ponctuelle que la Création. Il y a un Quelque chose qui fait que le monde contient violence et souffrance. Notons au passage que dans l’hypothèse même où cet Univers serait sui generis et pur hasard, on pourrait tout autant s’étonner de cette présence du mal : s’il est clair que le dé ignore la bonne et la mauvaise face, le vivant, avant même l’entrée en scène de l’homme, partage le monde qu’il perçoit entre « bon » qui l’attire et « mauvais » qu’il fuit… Le mystère demeure.

Poursuivons. Être chrétien, c’est voir Dieu à l’œuvre dans notre monde et vouloir participer à son projet, car tout comme l’acte de création, son projet est bon. Pas pour lui seul : il est bon pour toute chose. Dieu n’est pas un despote capricieux, et c’est là que nous, qui le sommes, avons bien du mal à le suivre et l’avons tant trahi. Pourtant, la Croix étend toujours ses bras sur ce monde : il sait aimer jusqu’à mourir en tant qu’homme pour nous libérer de ce qui nous éloigne de lui.

Etre chrétien et écologiste, c’est réunir tout cela, et se préoccuper du projet de Dieu pour la totalité de la création. En effet, il ne nous a pas créés isolés. À la limite, je reprendrais bien ici l’image éculée de l’homme au sommet de la pyramide : qu’est, en effet, le sommet de la pyramide sans tout le reste ? Rien qu’un petit tas de pierres sur lequel on bute en jurant. Sans tout ce qui nous entoure en ce monde, nous ne sommes rien.

Dieu fait alliance avec toute créature (Gn 9, 9-10), à chacun il a assigné un rôle, une partition dans le concert, quoique le mal redistribue les rôles. Notre contribution à son projet, c’est de restaurer cette harmonie blessée. Cela passe par une juste relation au reste de la Création, reconnaissance du jeu qu’elle joue, qui est le nôtre. Parce que la violence est entrée dans le monde, nous devons manger des êtres vivants, mais pas tous les anéantir. Nous ne devons pas non plus empêcher la vie de se perpétuer, la Création de se poursuivre, car le projet de Dieu n’est pas que nous remplacions Dieu. Cela nous est interdit, non pas parce que Dieu serait un petit patron jaloux, mais parce que nous vivrions alors un enfer. Ainsi est fermement fondée en notre foi une doctrine écologique. Nous n’adorons pas la Nature comme notre Dieu, nous ne la confondons pas avec Dieu, mais nous avons de très clairs devoirs à son sujet si nous voulons nous conformer au plan de Dieu, c’est-à-dire accomplir ce qui est, pour nous, très bon.

L’écologiste chrétien (et vraisemblablement aussi juif ou musulman, du reste) n’est pas un panthéiste : il reconnaît notre monde quadridimensionnel – « la Création » – comme œuvre divine, où le divin est sans cesse à l’œuvre, mais qui n’est pas en elle-même le dieu. Ce que nous avons à en faire est alors conditionné par la Parole de Dieu à ce sujet ; et là entre en scène pour le chrétien la responsabilité qui lui est conférée tout au long des Ecritures. La science (la revoilà !) offre à son entendement les données sur le péril mortel que nous fait courir la crise écologique, cette donnée si simple : l’argent ne se mange pas, ne se boit pas, ne se respire pas. La dernière abeille disparue, quand « L’économie numérique » la plus performante nous créditerait d’un compte en banque infini, celui-ci serait impuissant à nous donner à manger la plus modeste pomme.
C’est en ces termes que le chrétien est appelé à une Conversion écologique.

La foi implique l’écologie. L’inverse est-il vrai ? Non… et oui. Non, parce qu’on peut très bien pratiquer l’écologie de la manière la plus efficace avec de tout autres fondements spirituels. Par exemple, sur les traces des spiritualités dites orientales, on peut l’enraciner dans le caractère sacré, voire divin, qu’on attribuerait à la Nature elle-même ; on peut considérer son énergie, son dynamisme comme la preuve d’une force vitale unique et transcendante, mais qui lui appartiendrait en propre. Considérée par rapport au christianisme, il peut s’agir de panthéisme ou même de paganisme, et du point de vue écologique, on s’en fiche, en fin de compte, dès lors qu’on sert le bien commun en homme de bonne volonté. Pour le reste, le chrétien que je suis ne rechignera pas à annoncer l’Evangile – annoncer – et à glisser au non-chrétien qu’en se passant de l’amour de Dieu, il rate quand même un truc.
On peut aussi fonder l’écologie sur le matérialisme le plus absolu. C’est même le plus courant. Une approche purement rationnelle, basée sur une analyse de risques, établit que la crise écologique met l’humanité en péril, mortel et à court terme, et donc qu’il faut la résoudre. Périlleuse, néanmoins, cette approche plus ou moins technocratique ! car rien ne la préserve contre une solution du même genre : l’adaptation à une vie sous atmosphère artificielle, semi-machines nourris de nutriments de synthèse. Un drôle de monde… De cela, sans doute, seule une forme de spiritualité peut nous sauver.

On peut aussi l’enraciner dans l’émerveillement face à la Nature, même si on ne lui reconnaît aucune origine transcendante. Là encore, cela résistera-t-il au « pragmatisme » ? Généralement, c’est le contraire qui se produit : à trop s’émerveiller de la Création, on finit par pressentir le Créateur.
Les enjeux sont, de toute façon, trop graves pour se tirer dans les pattes : qu’importe d’où vient la voix qui nous appelle à une même vigne, qui dépérit et n’en peut mais.

J’étais si tranquille, en train de prier Laudes…

Elle s’annonce dans le métro bondé par une mélopée plaintive, geignarde même, à nos oreilles lasses, à notre mauvaise humeur de huit heures du matin. C’est le sabir des mendiants guère francophones, les formules stéréotypées, ânonnées, qui implorent une maigre obole. Cette plainte monte du ras du sol, littéralement entre les jambes des voyageurs affairés. Elle paraît, jeune femme d’une vingtaine d’années qui rampe, au sens propre. Elle ne peut se tenir debout: l’articulation de ses genoux plie dans le mauvais sens, comme des tarses d’oiseau. Elle a coincé dessous des savates, et se meut en glissant sur ces patins de fortune, fourrés sous les genoux retournés. Le visage à hauteur de nos cuisses, elle tend sa main, ou un vague sachet.
La plupart détournent le regard. Son infirmité blesse nos yeux douillets. Mais, implacable, elle rampe, vers chaque recoin du wagon. Fût-elle à l’autre bout, on n’échappe pas à sa complainte. Souffrance et pauvreté nous poursuivent, nous traquent au bout de notre bonne conscience.

Il paraît que certains de ces mendiants ne sont pas handicapés, juste contorsionnistes, et simulent des infirmités atroces pour apitoyer. Dans ce cas précis, je n’y crois pas du tout, je ne vois pas comment diable ce serait possible. Je l’ai déjà vu, mais ailleurs. Un homme de haute taille, qui mendiait appuyé sur une béquille d’enfant, et marchait ainsi, courbé presque jusqu’à terre. Un jour, je l’ai croisé, allant « prendre son poste » à grandes enjambées, droit comme un i, béquille sur l’épaule. Premier réflexe : colère primaire d’être trompé ; seconde pensée : mais qu’est-ce qu’il s’impose comme torture, quel enfer il vit, ce type, des journées entières, pour augmenter un peu ses chances de recevoir un vague demi-euro !

La mendiante aux mouvements de grenouille est là, littéralement à mes pieds. J’ai, par chance, une pièce. Je la lui donne. Regards réprobateurs alentour, bien sûr. C’est bien connu, il ne faut rien donner à ces gens-là, on alimente un système et tout et tout. « Ne m’est-il pas permis de faire ce que je veux de mon bien ? » (Mt 20, 15). J’arrête là la citation. Car le verset suivant enchaîne : « Vas-tu me regarder d’un œil mauvais parce que moi, je suis bon ? »
Je suis bon, à cause de cette pièce ? Quelle blague. J’étais occupé à prier les Laudes sur mon téléphone – Dieu m’en pardonne, mais il est malaisé de feuilleter dans le métro un « petit Barbarin » qui de plus ne contient pas les hymnes – quand elle est venue m’interrompre. Qu’est-ce que j’espère de cette pièce ? Soulager ma conscience ? Peut-être, mais autant l’avouer, ça ne marche pas du tout.
En réalité, je ne peux absolument rien faire pour elle. Et je ne m’en tirerai pas en me disant que je n’y suis pour rien dans son malheur non plus. De toute façon, c’est faux. Comme tous mes compagnons de voyage, si je suis ici et elle là, c’est pour une large part à cause de structures de péché, auxquelles nous n’osons rien changer, parce que notre place est douillette. Le Fils de l’homme, lui, n’a pas une pierre où reposer la tête. Et là, je me sais incapable de le suivre. Cette femme me renvoie à mon péché, que je suis aussi incapable de traquer en moi, que de mettre fin à sa misère.

Vous me direz que je n’ai qu’à courir au Secours catholique ou au CCFD, où l’on manque toujours de bénévoles. C’est vrai, mais le drame, c’est que cette femme n’est pas seule en manque de secours et que nous ne pouvons sincèrement plus nous rajouter un engagement, à moins de les compromettre tous (et nous-mêmes aussi) en faisant tout vite et mal. Nous ne sommes pas de ceux qui savent en mener dix de front, nous ne sommes pas de ces chrétiens couteaux suisses de l’humanitaire, partout présents, partout utiles, indestructibles. Cela dépasse nos forces. Puis, la mauvaise conscience n’est pas un bon moteur, même au CCFD. J’en parlais dans un précédent article

La scène est d’une banalité atroce, tout comme les métaphores que vous voyez poindre à dix bornes, avec la discrétion d’un ferry s’annonçant dans le brouillard. Il ne manque rien au symbole, question pauvre à l’image du Fils de l’homme, rejeté, tenu pour affreux à regarder, et venant perturber notre confort, notre bonne conscience, et même nos petites prières réglementaires. Rien !

Et pourtant… Je reste sans réponse.

C’est là qu’éclate notre terrible impuissance. Le mal est drôlement plus fort que nous.
Drôle d’entrée en Carême. Arrêtez tout de suite de loucher sur ce pot de Nutella.

Euthanasie: le leurre mortel de la « liberté individuelle »

Il y a un bon moment que je me demandais si j’allais bloguer sur l’euthanasie. D’autres me paraissaient plus qualifiés que moi dans cet exercice. Je vous rassure : je les considère toujours comme tels. Cette note aura simplement comme rôle de récapituler les points qui, à mes yeux, sont essentiels, en réponse à la question : pourquoi ne pas la légaliser strictement encadrée ?
Cela me permettra d’y renvoyer les personnes qui, dans la vie virtuelle ou réelle (je vous assure, j’ai une vie réelle ! et même assez remplie) me questionneront sur la question, d’une manière plus complète et mieux rédigée qu’un commentaire Fessebouc ou une rafale de tweets.
Généralement, les partisans de l’euthanasie ou du moins de l’ouverture du débat qui sont de bonne foi apprécient que l’on soit factuel et précis. Je vais donc tâcher de l’être.
Le nœud de l’argumentaire, pour autant qu’on puisse en juger, est celui-ci : l’euthanasie pourrait être envisageable à condition de la limiter strictement aux cas de consentement exprimé, de maladie incurable, de souffrances intolérables, car cela relève de la liberté individuelle. Je n’y crois pas. Voici pourquoi.

Histoire de poser un cadre

Premier préambule : il s’ensuit de cela qu’on est déjà dans le flou. Ces trois critères : consentement, incurable, souffrances intolérables : faut-ils qu’ils soient réunis tous à la fois ? Un seul des trois ? Deux ? Lesquels ? Un consentement exprimé à quel moment ? Qu’en est-il des malades hors d’état d’exprimer un consentement éclairé ? Déjà, on mesure la difficulté de définir proprement ce cadre strict pourtant condition sine qua non pour éviter ce qu’on appelle pudiquement des « dérives ».
Second préambule : je ferai de mon mieux pour éviter tout terme clairement excessif, mais ayons bien conscience d’une chose : quand on aborde ce sujet, on aborde l’angoisse fondamentale de l’homme, et ainsi, il n’existe pas de termes neutres. Chacun prétend à la neutralité des termes qu’il emploie, mais l’autre les récusera toujours. Le mot même d’euthanasie consiste à minimiser le fait de provoquer la mort. Et si de mon côté j’emploie le terme mise à mort, on lui reprochera sa connotation « exécution capitale » ou « meurtre ». Même les protagonistes les plus soucieux de respect, dans un tel débat, mettent en jeu pour l’un, sa peur de mourir dans de grandes souffrances, et pour l’autre, sa peur d’être mis à mort alors qu’il ne le voudra pas. Il n’est pas possible de « débattre dans la sérénité » d’un pareil sujet. Il faudrait, pour cela, que la mort ne provoque en nous aucune émotion. Il faudrait donc que nous soyons soit des bonzes ou des stoïciens accomplis à la perfection – auquel cas nous aurions d’ailleurs si peu peur de la fin que le débat serait sans objet – soit les plus horriblement déshumanisés des technocrates. Ce n’est pas le cas. Assumons-le. Là, oui, on sortira de l’hypocrisie. « Un débat dépassionné sur la fin de vie », non mais quelle funeste blague !

Une liberté individuelle… qui engage tout le monde

Premier point : la liberté individuelle. Très à la mode à notre époque, à tout propos. Ma liberté. Je ne veux pas qu’on m’impose. Déjà, c’est mal barré, parce qu’une quantité effarante de cadres, de façons d’être, nous est de toute façon imposée, par le biais d’une loi ou non : la liberté individuelle n’est pas un absolu, nous le vivons tous les jours. Gardons-nous de l’ériger en point non négociable quand cela nous arrange et de l’oublier dans les cas inverses. Nous ne vivons pas chacun dans une bulle. A raison de plusieurs centaines ou milliers de nos semblables sur un malheureux kilomètre carré, nous formons un système, nous interagissons sans cesse et tout ce que nous pouvons faire et dire, dès lors qu’une seule autre personne au monde le sait, constitue déjà l’affirmation au monde, de notre part, que « cela se fait », que cela pourrait être socialement acceptable si cela ne l’est pas déjà, un « projet de loi » (à moins que la transgression ne soit mon but exprès, et encore ; mais ce n’est pas notre cas ici). Si demain, j’entonne à pleins poumons des cantiques de l’Avent dans la rue, au bout de deux jours, j’ai des chances de faire l’objet d’une brève dans le Vingt minutes, au bout de dix, de faire des émules, et avant Noël, j’aurai incidemment rouvert le débat sur la laïcité et initié une norme européenne sur les cordes vocales habilitées à s’exprimer dans l’espace public. . Massacrer chaque matin « Aube nouvelle » ne relève de ma liberté individuelle qu’aussi longtemps que personne ne m’entend. Partout ailleurs, mon choix engage tout l’univers, justement parce que chaque atome de cet univers est libre, lui aussi, de choisir s’il veut m’entendre ou pas.

Mort digne, vie indigne : boîte de Pandore numéro un

Et donc, naturellement, il en va de même pour l’euthanasie : quand bien même mon choix serait purement libre et valide, j’engagerai déjà le soignant à qui je demanderai de me donner la mort. Et si cet acte est mon droit, alors lui n’aura pas le choix. Disposât-il d’un droit de retrait individuel, un jour ou l’autre, quelqu’un devra s’y coller. C’est là tout ce qui distingue l’euthanasie ou le suicide assisté du suicide individuel, accompli par soi-même. Le choix de l’impétrant engage la société toute entière dans sa proclamation qu’il existe des vies qui ne méritent pas d’être vécues. En effet, à partir du moment où elle a légalisé une forme, quelle qu’elle soit, de possibilité de réponse positive, active, à la demande de mort d’un citoyen, elle se doit de mettre à sa disposition les moyens et le personnel pour y répondre ; ce qui implique qu’elle valide ipso facto la définition de la personne d’une vie digne, et d’une vie indigne.

C’est la première boîte de Pandore. Le fait même que l’association qui défend la légalisation de l’euthanasie ait pour nom « Association pour le droit à mourir dans la dignité » pose le débat en ces termes : définir pour la société française une mort digne et une mort indigne, une vie digne et une vie indigne. Au sens le plus restrictif, en effet, si toutes les morts ne sont pas dignes, alors la vie qui ne peut plus s’achever par une mort digne est aussi une mort indigne : il eût fallu l’interrompre à temps. Paradoxalement, c’est précisément en cherchant à délimiter, à cadrer, à restreindre les situations légales d’euthanasie qu’on se retrouve le plus enferré dans ce guêpier. En effet, il faut définir dans quels cas l’euthanasie sera accordée ou pas, en-dehors de la demande du patient : car on peut très bien se trouver face à un patient souffrant au point de demander la mort, alors que ses chances de guérison sont réelles et sérieuses. C’est là que commence la pente savonneuse, et que l’exemple belge devient parlant. J’engage chaque lecteur de ce blog à user de son moteur de recherche pour en savoir plus, et je retiendrai un cas, aisément vérifiable : un condamné à perpétuité a obtenu l’euthanasie au seul motif que sa peine constituait à ses yeux une souffrance intolérable (et incurable). Du coup, certains envisagent de proposer systématiquement l’euthanasie en pareils cas, ce qui questionne sérieusement le concept de consentement éclairé et risque fort d’inciter les tribunaux à avoir la main lourde, histoire de faire le ménage : une peine de mort « volontaire »… passablement sous pression. Mais retenons surtout l’idée que le critère de maladie incurable et de souffrance intolérable a déjà volé en éclats. Pourquoi ? Parce qu’on s’était risqué à permettre à la société, au législateur, aux juges, de désigner des vies comme étant indignes d’être vécues. Et si des handicapés s’expriment aujourd’hui contre l’euthanasie, c’est à cause de cela : parce qu’on peut juger une vie indigne, tant qu’on ne la vit pas. Parce qu’à partir du moment où on s’est donné ce droit, dans un environnement culturel sans pitié pour le faible, le vieux, celui qui n’est pas en état de jouir pleinement (de ses facultés, de son plaisir, de…) il est extrêmement dangereux de commencer à considérer que la dignité d’une vie, la valeur de la vie que l’on mène, sont des notions relatives, négociables. On n’arrête pas cette dynamique, et la liste des vies jugées indignes s’allonge constamment. Car nous avons peur de devoir, un jour, mener l’une de ces vies, et disons étourdiment « plutôt mourir ».

Or, à chaque fois que l’un de nous décide de mourir plutôt que de mener la vie qui lui est donnée, il projette à tous un modèle de vie digne et de vie indigne. Et dès lors qu’il existe un appareil légal et technique pour approuver son choix, alors celui-ci prend la valeur d’un choix proposé, certes, encore non imposé, mais à tous, et avec la force de tout l’appareil d’Etat, médiatique, public, etc. A l’image de ces condamnés qui savent désormais que l’euthanasie est possible pour eux. Eux, n’ont rien demandé, mais l’un a demandé pour eux et cela a immédiatement accédé au rang de modèle, parce qu’il y a une jurisprudence. Même si personne ne va toquer à leurs cellules pour leur en vanter les mérites. Ce jugement s’est chargé de le faire, avec une force qui dépasse à l’infini la puissance du « modèle » du détenu qui se suicide. D’autant plus que l’une des issues est appelée mort dans la dignité, tandis que l’autre reste un symbole sociétal de désespoir.

Voilà donc pourquoi je crois fermement que dès lors que le caractère digne, digne à vivre, d’une vie, est jugé négociable sous l’égide de la société, de la loi, de la justice, alors il est illusoire de croire que cette négociation restera le strict choix de l’individu libre et éclairé. La société entérinera des modèles de vie non digne, justifiant qu’on y mette activement un terme, qui seront de plus en plus étendus et proposés avec une intensité croissante ; c’est ce qu’on constate dans les pays qui s’y sont risqués ; et c’est logique, car conforme à notre modèle culturel.

« Tu ne tueras point », « tu ne tortureras point » : les mêmes dynamiques

Il est de bon ton de railler les détracteurs de l’euthanasie, de les accuser d’être disposés à condamner les autres à une agonie atroce « au nom de leurs convictions d’un autre âge ». Ce raisonnement impose, en fait, de renoncer à tout absolu du respect de la vie et de la dignité humaines au profit d’un raisonnement strictement utilitaire. Pourtant, qu’on le veuille ou non, le tabou « tu ne tueras point » se base sur un absolu : la mort est un fait irrévocable, irrémédiable, on ne revient pas en arrière. Il est donc tout à fait spécieux de traiter la mort, ou la fin de vie, comme on dit, comme n’importe quel autre état sociétal, le chômage, la pauvreté, etc. En tout cas, il n’existe pas de raison d’accepter un débat d’ores et déjà placé sur le terrain du relativisme. Au pire, que défense d’absolus et relativisme s’expliquent dans l’arène, mais si l’un des deux camps est disqualifié d’avance, alors il ne s’agit déjà plus d’un débat équilibré.

J’ai parlé de la torture. Entendons-nous bien :

    je ne dis absolument pas que les défenseurs de l’euthanasie soient en masse des partisans de la torture

. Mon propos est de montrer que les deux obéissent à la même dynamique interne, mortifère, et que si on juge l’une inacceptable, la prudence doit conduire à traiter l’autre de même. En effet, quiconque juge la torture acceptable « dans certains cas » admet que « dans certains cas » on peut mettre entre parenthèses la dignité humaine – celle de la victime et celle du bourreau – si l’on escompte un gain, disons, comptable. Sa vie détruite contre des vies sauvées. Et certes, parfois, ça marche. Souvent, ça ne marche pas. Mais ce n’est pas parce que le taux d’échec est élevé que la torture est une monstruosité. C’est parce qu’elle légitime le fait de faire subir n’importe quoi à un homme pour en retirer un gain, et qu’à partir du moment où on a jugé cela négociable, on sait que demain, on le fera pour des gains toujours plus contestables. Aujourd’hui, on sauve une famille parce qu’un terroriste, torturé, aura vendu la mèche. Demain, on torturera la même famille parce qu’on aura cette fois pensé que peut-être, elle détenait à son tour un secret crucial. Logique comptable, système livré à sa dynamique propre. Et faute d’absolus, on est totalement dépourvu d’outils pour poser une barrière.

Lorsque je vois le coût financier évoqué au quatrième rang sur six des raisons pour lesquelles il faut légiférer sur l’euthanasie je me permets de demander combien de temps notre droit à vivre sera ouvertement calculé sur la base de ce que nous aurons rapporté, par rapport au coût de nos soins. En tout cas, la mise en balance de la survie et d’une somme d’argent sont déjà une réalité. Une fois la valeur de notre existence entrée dans une logique comptable, il peut nous arriver n’importe quoi. Mieux vaut ne pas y mettre les pieds – euphémisme.
Notons au passage un point pragmatique, si évident que j’ai failli l’oublier : si on entre dans une logique de coût, il est hautement probable que l’euthanasie, « solution » simple et économique, n’incitera pas à développer les soins palliatifs ni la recherche à leur sujet. Ceux-ci existent et ces soignants, confrontés au pire sans dérivatifs, sont, à mon avis, de l’étoffe des saints ou des héros. Commençons par ne pas insinuer qu’ils ne font rien ou pis, qu’ils n’existent pas. Mais surtout, qui nous protègera d’un déclin de ces services, puisqu’il existera plus simple et moins cher, dans un cadre où la vie d’un incurable ne vaudra plus rien ? Rien que par là, la dynamique va s’auto-entretenir, et l’euthanasie manger progressivement le soin. Les premières victimes seront naturellement les plus fragiles, les plus pauvres ou les plus seuls : les moins informés sur leurs droits, sur leurs soins, ceux qui auront le plus de mal à justifier qu’ils ont assez cotisé. Euthanasie pour les pauvres, soins palliatifs pour les riches ? L’euthanasie, est-ce vraiment le progrès et l’égalité ? En apparence, oui. En pratique…

Boîte de Pandore numéro deux : le consentement individuel, une maison de paille

Ne partez pas tout de suite : j’entends l’objection : « Non, la société n’a pas validé la définition d’une vie indigne, elle a validé que cette personne avait une définition valide pour elle ». Cela revient à dire : mais si, il existe un absolu : le consentement individuel.
J’ai déjà partiellement traité ce point deux paragraphes plus haut : le « oui, mais moi je » me semble déjà spécieux parce que notre société est un système, où nous interagissons sans cesse. Mon « moi je » peut, demain, devenir un « tu as vu, lui il, alors tu pourrais quand même, toi aussi ». C’est ce qui se passe sans cesse, et très vite. Il me semble bien difficile de défendre la notion de consentement individuel, libre et éclairé, dans un contexte où la société présentera l’euthanasie comme un choix digne. Outre l’angoisse de la mort prochaine qui, déjà, brouille sérieusement les cartes de la lucidité, la souffrance présente, qu’on imagine la force de caractère nécessaire pour s’affirmer, seul, contre une pression collective, sociétale, qui définit ce patient incurable, dépendant, comme un être en état de déchéance – puisque la mise à mort par injection lui sera présentée comme synonyme de dignité. Imaginez ce qu’il lui faudra pour refuser son consentement, pour peser de manière juste et libre dans la balance la « dignité » de l’euthanasie contre la dignité de l’homme.

Imaginez l’homme qui pensait initialement que nul n’avait le droit de le juger indigne de vivre, et qui devra défendre cette dignité alors qu’il est vulnérable entre tous : allongé dans son lit d’hôpital, sachant, ou pensant, que la fin est proche, qu’il est dépendant, qu’il coûte cher. Tout le poids s’exercera sur l’individu au moment même où il sera le plus vulnérable, fragile par excellence. Tout le poids, c’est-à-dire celui de la collectivité qui aura jugé que dans certains cas, on est mieux inspiré de partir que de vivre. Face à elle, arc-bouté sur sa barrière, un homme. Seul. Physiquement amoindri de manière cruelle.
Je me refuse à parler de consentement libre et éclairé dans des conditions pareilles. Et surtout pas dans une société où beaucoup considèrent, et à juste titre, que s’en remettre au volontariat pour autoriser le travail le dimanche est une tartufferie. Pour le travail dominical, la pression serait telle que le consentement sera faussé, mais pour l’euthanasie, non ? Restons sérieux !
Et qu’en sera-t-il demain, à propos de malades non incurables, mais affligés d’un handicap physique sérieux ? Ceux dont notre société juge déjà qu’il vaut mieux ne pas les laisser naître ? Combien de temps résisteront-ils avant d’être incités à poser une demande similaire au détenu belge ? Et dès lors qu’un seul l’aura fait, comment les autres feront-ils pour résister ?

C’est la boîte de Pandore numéro deux : non seulement le piège de la définition d’une vie digne se referme, restreignant sans cesse les conditions, et s’attaquant aux plus faibles en premier, mais de plus, le consentement, censé nous garder de toutes les dérives, sera soumis à un poids sans cesse croissant, et chaque acquiescement individuel accroît le poids sur tous les autres.

Et encore n’ai-je même pas parlé du cas des personnes incapables d’exprimer leur consentement. Je ne pense pas être particulièrement réac ni manipulateur en rejetant l’idée d’un questionnaire rempli d’avance, à froid, en pleine santé : ce n’est pas un consentement éclairé. Il est assez de handicapés pour témoigner qu’ils tiennent à cette vie dont, autrefois, ils n’auraient pas voulu. Malades inconscients, surtout s’ils sont seuls, sans famille ; malades mentaux ; jeunes enfants ; autant de cas qui placent la société légalisant l’euthanasie face au dilemme : renoncer à l’égalité devant une loi, ou s’arroger le droit de décider de donner la mort à un tiers non consentant. C’est la boîte de Pandore ultime. Inutile d’en dire plus.

Voilà, en gros, les raisons pour lesquelles je ne crois pas un instant à la possibilité de limiter l’euthanasie en quelque manière que ce soit. Celle-ci prendra sa propre dynamique et nous ne reviendrions en arrière qu’après un nombre intolérable de morts non désirées. Si même nous y revenons. C’est ce qui se passe en Belgique où de semestre en semestre, la loi s’étend. Actuellement, un groupe de médecins a préconisé l’extension de l’euthanasie à des malades sans leur consentement. Il est facile de dire que ce n’est qu’un projet. Il est dans le droit prolongement de la courbe et j’espère avoir montré pourquoi je ne crois pas qu’il soit possible de stopper cette courbe. Dès lors qu’elle existe, on s’est du même coup privé des outils qui le permettraient.

Un progrès, vraiment ?

Enfin, qu’on mesure bien ce que représente cette affaire : donner la mort est présenté par notre société comme un progrès. On a reproché à l’Eglise d’avoir pendant des siècles proposé la résignation comme idéal, en vue d’un salut éternel. Voici que nous allons légaliser l’idée que « si la vie est trop dure, il y a toujours l’euthanasie ». Curieux progrès en vérité, et funeste message.

L’euthanasie, ainsi que les prétentions à « vaincre la mort » (en réalité, la mort de vieillesse et elle seule), autre face de la même pièce, sont redoutables parce que ce sont des réponses aussi attrayantes que fausses à l’éternelle question que son caractère mortel, fragile, fini, pose à l’homme. A la différence de la médecine, elles ne supprimeront pas du monde la souffrance ni même la mort car en réalité, elles n’ont pas pour but de le faire, simplement de les masquer. Même la cyborgisation la plus avancée ne gommera pas la vulnérabilité de l’homme. Toutes ces soi-disant avancées ne feront que rendre plus cruelles les souffrances et les morts qu’elles seront impuissantes à conjurer, et à exclure, à retrancher davantage de la « bonne vie », et donc de la « bonne humanité » ceux – le plus grand nombre – qui y seront confrontés. On n’aura rien réglé du tout : juste amassé un gros tas de balayures sous le tapis, si gros qu’on devra porter d’épaisses œillères pour se le cacher, et la souffrance lorsqu’on s’y prendra les pieds et tombera du haut de tout notre orgueil n’en sera que plus terrible.

Volontairement, je n’ai pas fait appel aux arguments que je pourrais puiser dans ma foi. En effet, la Parole de Dieu ne consiste pas en un catalogue de caprices débités par une divinité incohérente et capricieuse, si elle existe, ou compilés par des scribes d’un autre âge, si elle n’existe pas : elle est Parole de Vie. C’est-à-dire, en très très simplifié, que ce n’est pas parce que tel précepte est réputé divin qu’il faut le considérer bon pour l’homme, mais parce que tel précepte provient d’un Dieu qui a souci de l’homme et ne lui édicte que des préceptes qu’Il sait bons pour l’homme. De là la possibilité de défendre des positions enracinées dans la foi chrétienne sans même avoir besoin de prononcer ces mots. Cela n’empêche pas qu’elles en proviennent.

J’espère avoir exposé de façon claire pourquoi c’est à cela que je crois, et pourquoi, par conséquent, il vaut mieux ne pas se lancer dans pareille pente glissante. La mort est toujours au bout, nous ne la rejoindrions que plus vite. La dignité de tout homme vivant ne peut être objet de négociation, car à l’instant même où cette négociation est déclarée ouverte, tout ce qui nous protège vole en éclats et il peut nous arriver n’importe quoi : plus aucun des obstacles que nous dresserons ne sera suffisamment résistant pour empêcher le curseur de reculer encore et encore.

Fête des Lumières, non. 8 décembre, oui !

« La Décroissance » du mois classe la Fête des lumières, abruptement, comme « la saloperie que nous n’achèterons pas ». S’ensuit un réquisitoire en règle, curieusement (ou pas) assez proche, en beaucoup plus fouillé, et verbalement un peu moins châtié, que le paragraphe suivant, que j’avais écrit en date du 10 décembre 2009 et publié sur un blog aujourd’hui disparu.

Le 8 décembre n’a pas été réussi.
Je parle de celui de la ville de Lyon, et du nôtre. La ville avait pourtant été avertie de ce qu’il fallait cesser de faire. Elle y avait plutôt bien réussi l’an dernier. La voilà retombée dans ses travers (…) Nous avons dû subir, hormis sur la cathédrale, rescapée du désastre, les sempiternelles projections de son et lumière, dues à ce qu’on préfère croire être des infographistes en première année, pour qui nos plus symboliques monuments ne sont rien d’autre que des écrans. (…)
En sortant rue Chenavard, croisant ceux qui y allaient en suivant la file d’attente gérée par la maréchaussée, j’étais pris d’une furieuse envie de crier « n’y allez pas », mais ils ne m’auraient pas cru.
Même Fourvière était laide. Tamponnée d’un lourd revêtement violacé incongru et sombre. Je la préfère dans son fauve de tous les soirs.
Heureusement, alors que les touristes s’agitaient dans les rues, aboyaient dans leur portable that they were at ze Fête des Lumières in Lyon, il est resté assez de Lyonnais pour sauver l’essentiel. Il y avait donc assez de fenêtres soulignées d’un tiret d’or fragile et tremblotant.
Nous marchions par la ville en faisant ces constats, et le résultat m’inquiétait. Qu’est-ce donc qui me séparait de cette foule heureuse ? qui m’empêchait, pour la première fois, de ressentir le bonheur d’un bain paisible de pure lyonnitude ? Qu’est-ce qui, pour la première fois, a fait que je n’ai même pas redouté que l’heure tourne et nous mène, implacablement, au neuf décembre ?
Je ressentais un incroyable vide. Comme s’il eût manqué quelque chose, quelque chose de dense, presque solide, comme un parfum entêtant, comme une mélodie douce, qui eût ressoudé le lien. Je ne ressentais plus aucune âme dans ce que je voyais.

C’est un poncif, mais aussi une réalité vécue : « la fête des Lumières », je n’achète pas. Cette année, nous ne sommes pas allés assister au spectacle des illuminations.

Pourtant, nous sommes sortis, le soir du 8 décembre, après avoir disposé nos lumignons, aux fenêtres de notre immeuble terne et sans relief, au bout d’une avenue de banlieue. Nous sommes rentrés à près de minuit, et pour la première fois depuis bien des années, heureux.
Cela n’a pas été plus compliqué que ça : un retour à l’essentiel. Nous avons rejoint la procession mariale diocésaine qui venait de s’ébranler de la place Saint-Jean, nous l’avons suivie, nous y avons participé.

Cette procession prenait d’autant plus de relief qu’elle faisait suite à celle de l’avant-veille à Erbil, Kurdistan irakien, où d’autres mains avaient porté les mêmes petits flambeaux, les mêmes banderoles, chanté dans une autre langue, mais avec à leur tête le même archevêque, le nôtre. Nous comptions retrouver là – et nous avons finalement retrouvé, devant le parvis de Fourvière – d’autres participants à l’opération ErbiLight, pèlerins de retour d’Irak ou grandes et petites mains de la « WarRoom » Internet lyonnaise. Les lumières allumées ici répondaient à celles de là-bas, la connexion s’établissait, l’union de prière incarnée selon le joli mot de Mahaut Herrmann achevait de s’accomplir.

Je n’ai pas de dévotion mariale particulière, à la base. Et l’importance de la prière est une réalité que je ne redécouvre que depuis quelques années, « la faute » à une éducation chrétienne d’un genre un peu particulier, qui tenait systématiquement à opposer la prière à l’action, la messe à la visite d’un pauvre, le spirituel au caritatif ici-maintenant, plutôt que d’enraciner, nourrir et de vivifier ceux-ci grâce à ceux-là. J’étais, jusque-là, perplexe sur les processions mariales.

Mais ce fut ainsi : visages connus et inconnus, voix connues et inconnues, étaient unis dans la prière, quelques divergences qu’il pût y avoir par ailleurs entre tous ces pèlerins. La procession du 8 décembre, même la diocésaine, attire les clichés comme le pantalon garance les rafales de mauser. « Truc d’intégristes », « bonne conscience de la bourgeoisie qui se garde bien de remettre en cause ceci cela », etc, vous voyez ce que je veux dire. Peu importe. Nous ne sommes ni intégristes, ni bourgeois, et encore moins du genre à ne-pas-remettre-en-cause-les-modèles-qui, nous étions là sans renoncer à quoi que ce soit de nous-mêmes, catholiques lecteurs de la Décroissance, engagés en écologie au quotidien, épris de DSE et même « de gauche » si l’on entend par là convaincus que le bien commun ne naît pas et ne naîtra jamais du « marché libre ». Nous avons participé à cette procession, parce que la communion qui en naissait, l’âme mariale de Lyon (sinon l’âme de Lyon tout court), était une réalité palpable et que nous la croyons capable de transcender ces clivages.
Transcender, sans pour autant « planer au-dessus ». Un Dieu incarné dans un nourrisson couché dans une mangeoire n’est pas un dieu « au-dessus de tout » ce qui constitue notre humanité, notre lutte pour la vie ici-bas. Il n’a pas créé ce monde comme un détail sans valeur : notre vie ici, ce n’est pas rien. Marie non plus n’est pas du genre à planer dans quelque éther inaccessible. C’est même pour cela qu’on la prie. C’est pour cela que nous la prions de nous donner la force pour agir dans ce monde-ci où le Christ nous appelle à préparer ses chemins.

Et lorsque la procession tourne de la rue Cléberg dans la montée Cardinal Decourtray, et que la Vierge de Fourvière se découvre aux regards, Lyon porte toute la prière du monde à la mère du Christ. Etre alors l’une de ces petites lumières – six mille, paraît-il – élève l’âme et surtout élargit le cœur.

Parvenus à Fourvière, nous avons assisté à la messe des jeunes. Là encore, si nous n’avons pas vu grand-chose, positionnés juste derrière un pilier, l’essentiel était ailleurs, et tout autour de nous, ainsi qu’en nous.

Après cela, finir la soirée par un temps partagé entre amis – là encore, une bonne part de la fine équipe ErbiLight – que serions-nous allés nous égarer dans le compacteur de foule des animations officielles ?

Nos cœurs étaient comblés.

Et le pont tomba

Aujourd’hui, pas de polémiques.
Ce n’est pas qu’on en manque, ce n’est pas qu’il n’y ait pas de raisons, pour n’importe quel citoyen quelque peu préoccupé par sa cité, de dire « stop, on réfléchit ». Ce n’est pas qu’aujourd’hui soit un moins bon jour qu’un autre pour refuser la vie de canard sans tête – « vis ta vie et jouis sans penser, bosse, consomme, dors » – que notre bain culture nous assène comme dogme en 4×3 sur tous les murs.

C’est qu’aujourd’hui, enfin plus exactement avant-hier soir, une grand-mère a rejoint le Père et nous laisse un peu seuls.
On a beau, toujours, trouver que « c’est mieux que ». Quelle que soit la façon dont cela se passe, on répète que « c’est mieux que ça se soit passé comme ça » tout en faisant remarquer que « c’est plus difficile que si ç’avait été autrement ». Ce qui veut dire qu’il n’y a pas de bon moment, ni de bonne façon, ni, par conséquent, de mauvaise, et que de toutes les manières possibles, y compris les plus prévisibles, cela se termine de la même manière.
On met environ une journée à réaliser le vide qui s’est creusé et le pont qui s’est abîmé avec fracas. Car même vieux, même d’effondrement très prévisible, c’est toujours avec fracas qu’il s’écroule, et le fait même qu’il ait tenu fort longtemps, lézardé, branlant, moussu, nous avait accoutumés non pas à sa fin prévisible, mais à une illusion d’éternité.

Au tympan de nos vies, il y a, sauf rare exception, entre un et trois registres. Le registre, sur un tympan, vous voyez, c’est un cadre délimité avec ses personnages, d’une catégorie, d’une génération bien définies. Par exemple, on aura le Christ au centre, un registre d’anges ou d’apôtres, un d’élus, et un de damnés descendant avec force grincements de dents en direction de marmites où la coriandre même n’est pas garantie de culture biologique. Il y a donc le registre de nos parents, le décor de leur vie, leur carrière, leur trajectoire. Jusqu’à ce que nous quittions leur maison pour d’autres contrées, c’est aussi le nôtre. Au-dessus, on trouve celui de nos grands-parents, avec là encore, leur cadre de vie, leur existence, tout ce qui à nos yeux constitue leurs attributs symboliques, comme sur les statues de nos tympans romans. A Saint Pierre la clef, à notre grand-père sa pipe, ou à grand-mère la théière, ou sa recette fétiche, savoureuse ou redoutable, tout cela dans le cadre de leur village de Saint-Hippolyte-sur-Goutterolle quelque part dans un pli du Massif central, et ainsi de suite à chaque registre. Commençant notre vie de grandes personnes, nous ajoutons le nôtre : la ville où nous nous sommes fixés, notre quartier, notre paroisse, et déjà quelques épisodes de notre passé. Cela fait trois, et nous évoluons ainsi dans ce sentiment de complétude comme si le registre des grands-parents, qui perdure invariant depuis notre enfance, était voué à rester éternellement là à entourer le tympan – et à nous parler.
Puis vient le jour où ils ne sont plus et où le registre dégringole à bas, avec son grand-père tenant sa pipe, sa grand-mère servant le thé et le jardin de Saint-Quelque chose. Il n’en reste que deux et ce qui est tombé ne sera plus. Quand même nous aurons commencé à modeler un nouveau registre numéro trois, celui de nos propres enfants, il n’y aura plus la voix de grand-mère proposant le thé, ni la verdure du petit village autour de leur propre tympan, et ces figures ne leur seront que des photos, et ce village une pure abstraction.
On voudrait tout retenir et que l’avancée du temps ne nous oblige pas à déposer un bagage pour en emporter un autre. On voudrait que la taille du tympan fût infinie. Hélas, par cela même que c’est un tympan, nous ne pouvons y trouver notre place qu’en repoussant d’un rang le plus ancien vers l’extérieur, sans quoi nous serions écrasés dans une position centrale réduite à la taille d’une tête d’épingle, ou d’un grain de blé perdu.
Alors le registre extérieur recule, se distend, se fendille et tombe. De vieilles superstitions frappaient d’ailleurs d’une malédiction ridicule l’enfant né à peu de distance calendaire du décès d’un ancêtre : il l’avait tué pour prendre sa place, disait-on. Stupide croyance qui renaît, d’ailleurs, sous d’autres formes, dans… Non, j’ai dit pas de polémique, et d’ailleurs j’en ai parlé il y a très peu de temps.

Voici, nos registres extérieurs sont presque entièrement tombés maintenant et la vie achève de s’en retirer. C’est l’une des expériences humaines les plus universelles et les plus banales, en sorte que ces lignes sont certainement, elles aussi, d’une absolue banalité. Tant pis.
Il reste à édifier, côté intérieur, et à ne pas perdre le souvenir, côté extérieur. Ma femme s’occupe de généalogie, et je m’y perdais, je l’avoue, dans les « tantes des cousines d’une sœur de la grand-mère X, la grand-mère de grand-mère ». Sauf que, longévité oblige, sa grand-mère, celle qui vient de nous quitter, en savait long sur toutes ces personnes et en avait connu beaucoup par des témoignages de première main : quand on a 88 ans et qu’on a eu une grand-mère centenaire, on peut transmettre un souvenir de première main sur l’occupation prussienne de 70, par exemple. Et ainsi, « en plus de tout le reste » – vous ne m’en voudrez pas de ne pas détailler – elle était une main tendue, une passerelle vivante vers tous ces noms qui, sans cela, n’eussent été que des caractères sur un bout de papier. La recherche généalogique brute recoupée avec ses souvenirs insufflait vie à ces personnages, jusqu’à la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Et comme les registres enserrent et composent le tympan, les siècles passés vivaient encore et charpentaient ferme la jeune vie qui venait à leur suite. Nous savions d’où nous venions puisque nous pouvions le voir, l’entendre, et même encore un peu nous y rendre.

Le pont est tombé. Nous pouvons continuer notre route et nous retourner pour voir d’où nous venons, mais de plus loin.
Vous avez remarqué qu’il n’a pas été question d’Espérance dans ce billet.
C’est vrai. Ce n’est pas qu’il en manque. C’est simplement un autre… registre. Un autre tympan, même, et je le garde pour d’autres murs qu’ici. Ce n’est pas parce qu’on ne la voit pas qu’elle n’y est pas ; c’est un peu comme le Christ.