Le ton, c’est bon ? Pas si sûr.

C’était une remarque, au détour d’une réunion-repas-on refait le monde jusqu’à minuit, à propos de certains sites, de certaines revues. Comment lit-on, comment écrit-on, aujourd’hui, dans le domaine, disons, de l’actu et de la politique au sens le plus large ? Souvent revient cette remarque « les idées sont intéressantes, mais le ton me gêne ».

En particulier, la généralisation du ton très engagé, très polémique, que l’on retrouve surtout, justement, sur les blogs, mais qui en déborde largement sur un nombre croissant de médias. Ce que j’appellerais le ton réseaux sociaux, le ton Twitter. Oh, Twitter, je ne le connais que depuis deux ans, et encore, dans certains réseaux, spécifiquement politiques et militants. Ce n’est pas forcément représentatif. Mais je constate à quel point, à force d’y baigner, il modèle et uniformise notre façon d’appréhender les divers sujets d’actualité ou de fond, et surtout notre manière de les traiter.

Au diable la démonstration solidement bâtie à tous les étages : c’est trop long ! Qui lit un article de blog long de quatre pages ? Le lecteur veut foncer. Il cherche les sous-titres, les extraits mis en exergue. A terme, c’est toute la profondeur de traitement qui souffre. Ce n’est pas très grave sur un blog, ce l’est davantage de la part de médias plus assis. Encore faut-il que nous, lecteurs, manifestions notre demande d’information fouillée, posée, mesurée.
Revenons du côté « auteur ». A force de ferrailler en cent quarante caractères, on a vite fait de chercher la formule qui tue, l’aphorisme qui porte l’estocade, le retour cinglant qui brise l’échange interminable et stérile. En tout cas, je l’avoue, je balance sans cesse entre l’argumentaire construit et le pamphlet polémique, l’éloquence à coups de sabre, pressée, tranchante, guerrière, sans réplique. Mais en règle générale, celle-ci ne séduit que les convaincus et nous enferme dans le piège numéro un des réseaux sociaux : croire que nous sommes entendus du monde entier, alors que nous ne touchons, à de rares exceptions près, que notre clan.

Confrontation de points de vue sur Twitter, allégorie (XIVe)

Confrontation de points de vue sur Twitter, allégorie. British Library, XIVe.

Ce n’est d’ailleurs pas qu’un problème de ton, mais aussi de références (ou de référentiel). A force de ne parler qu’entre nous sans nous en rendre compte, nous finissons par croire universellement partagées des références de plus en plus claniques. Dans le cas le plus anodin, c’est une blague typique de twittos qui va tomber à plat lors d’un repas familial (par exemple lâcher « #Gender ! » entre la poire et le fromage en oubliant qu’on est le seul de la tablée à savoir ce qu’est un hashtag). Au pire, c’est un article qui sera totalement incompris ou le message tout entier d’un courant, d’une association, qui ratera constamment sa cible, parce qu’il aura manqué, entre l’émetteur et sa cible désignée, le tout dernier maillon de la chaîne, le barreau supplémentaire qui permet d’attraper l’échelle.

De cet ordre, par exemple, est l’absurde marronnier de Noël relatif aux fraternisations dans les tranchées, ce « tabou de l’histoire de France ». Un tabou qui figure même dans certains historiques officiels de régiments, voire des journaux de marche ? Un tabou évoqué par la plupart des récits et carnets de soldats ? Un tabou, décrit pleine page et richement illustré jusque dans un documentaire junior que je feuilletais à l’âge de dix ans, une vingtaine d’années donc avant le célèbre (et bien naïf) film sur le sujet ? Non. Juste quelques personnes ignorant tout – mais vraiment tout – de l’histoire du premier conflit mondial et qui ont extrapolé leur inculture à tout le pays, forgeant le mythe d’un « tabou jusqu’au début des années 2000 ».
Il est vrai qu’un article se vend drôlement mieux avec le mot « tabou ». Il attire l’attention sur nous. Même fumeux, il nous grossit héros de la liberté, lanceurs d’alerte. Que d’informations non vérifiées, que de « scoops » qui ne révèlent en fin de compte que notre méconnaissance du sujet, et en fin de compte, que d’articles « choc » qui, là encore, le seront lus que par les convaincus.
Certes, il a de grandes chances d’être très lu, très partagé, très retweeté. Toujours par les mêmes.

Prenez ce blog-ci, par exemple. Il aura bientôt deux ans et pourtant ses statistiques plafonnent dans l’insignifiant : dix à vingt visites par jour. Trente à cent (vraiment au mieux) les jours de publications. Et bien souvent les mêmes lecteurs. Au-delà de ces fidèles, pas grand-chose. Alors qu’il s’agit, bien entendu, du blog le plus extraordinaire de toute la cathosphère, n’est-ce pas ? (fuite éperdue sous un barrage de tomates du Maroc du premier janvier, pas mûres et très dures)

Mais du point de vue de la cause que nous cherchons à promouvoir parce qu’elle nous paraît bonne pour tous, l’article bien senti, acéré comme une lame, et bien… il ne servira à rien. Tout au plus à dresser notre clan contre les autres, à durcir les clivages dans un pays qui hurle déjà sa douleur d’être divisé, déchiré, éparpillé façon puzzle.
Mais à initier un échange, un dialogue, une rencontre ? A convaincre, à convertir, à faire changer d’avis ? C’est presque impossible.

D’ailleurs, revenons un peu sur notre propre parcours dans ces Quelquechose-Sphères… Combien de fois (et plus que jamais je m’inclus dedans) avons-nous changé d’avis, revu notre position, évolué dans nos convictions à la lecture d’un article venu du « clan d’en face » ? Dans combien de cas nous sommes-nous convertis ?
Cela existe. Il serait d’une idiotie péremptoire de prétendre le contraire. Mais c’est bien rare.

Sur nos réseaux, l’autre est l’ennemi. Me mettant à suivre un compte twitter du registre « écologie, cause animale, vegan » je m’entendis immédiatement répondre « Tiens, je me retrouve follow par un mâle blanc suprémaciste éleveur de portée humaine, la seule autorisée à pulluler » (sic). Ma foi… L’autre est l’ennemi et la différence – hormis superficielle – terrorise : on la voit ferment de guerre. « Parler à quelqu’un, c’est normaliser, légitimer, approuver ses idées alors qu’elles nous répugnent » – et voilà comment la confrontation des idées, socle fondamental de tout progrès, de toute démocratie, devient, au nom même de la démocratie, une monstruosité à combattre.

Que pouvons-nous y faire ? Peut-être descendre de son piédestal le sacro-saint coup de gueule, délaisser la polémique pour la discussion, la mobilisation pour la rencontre. Entre la « pensée unique » et la fourmilière de tribus en guerre, fières de « ne pas discuter avec » ceux-ci ou ceux-là, il y a place pour une troisième voie, c’est même la plus répandue, celle que nous n’aurions jamais dû quitter. Le bâton de pèlerin plutôt que le sabre d’abordage. En ce temps de Noël, ce serait une bonne idée, non ?

Publicités

En Avent… la politique

« Or, le peuple était dans l’attente. »
Décidément, depuis deux mille ans, rien n’a changé. Nous sommes dans l’attente. Nous sommes dramatiquement insatisfaits de notre pays, de notre société, de nos perspectives d’avenir. Notre rapport à l’étranger est problématique, et plus encore notre rapport au pouvoir. Déconnecté, corrompu, tenté par la dérive sécuritaire… Nous avons nos collecteurs d’impôts. Nous avons nos scribes et nos pharisiens (généralement c’est l’autre. Et comme le disait Desproges, le pharisien est sot. Il croit que c’est nous qui faisons du pharisaïsme alors que c’est lui.)
Et nous n’avons plus guère de prophètes (ou ne les voyons pas, ce qui revient au même). D’ailleurs, selon certains, se nourrir de miel passerait encore mais dévorer d’innocentes sauterelles serait encore trop cruel.

Nous sommes dans l’attente comme le peuple d’Israël. Nous voyons bien qu’il y a un truc qui cloche (et même beaucoup). Alors, nous espérons le coup de balai miracle.
« Il (ou elle) va remettre de l’ordre dans la maison. Chacun chez soi et chaque chose à sa place. Il (ou elle) a de l’autorité, des convictions, etc. » Un chef à poigne, intègre et ferme, sans pitié. Ça, ça aurait de la gueule. Postures martiales des candidats. La tête levée, le cou tendu. Ceux de qui c’est-de-la-faute ne vont pas rigoler. Cette fois, ils vont voir, les Romains. Ça va être la vague Messie (à ne pas confondre avec celle qui balaie les pelouses de Liga le samedi soir, merci). On va te me les bouter hors de Palestine et reconstruire un beau palais pour notre Messie de combat. L’iconographie croisée fait recette. On brandit son identité en sautoir comme un glaive – qu’il s’agisse, d’ailleurs, d’une « identité chrétienne » ou d’une « identité laïque républicaine ».

D’ailleurs, nous répétons en boucle que nous sommes en guerre – contre tout. Après quarante années de « crise », c’est désormais la « guerre », et la menace du « chaos » a succédé au spectre de la « récession ». Chacun d’entre nous est invité à se montrer bon républicain en sachant voir dans son voisin un ennemi mortel. Musulman radicalisé, khmer vert, catho-clérical-intégriste, fraudeur fiscal, fonctionnaire-fainéant, chômeur-assisté, ou tout simplement concurrent sur le marché (du travail ou autre). Nous pensions pourtant avoir compris le prix et la vraie valeur de la paix, il y a un mois. Et nous n’avons rien de si pressé que de déclarer des guerres à tout va !

Déjà, pour commencer, fichez la paix à la crèche. Voyez en elle ce qu’elle est : l’évocation, qu’on y croie ou non, d’un Dieu humble et proche des gens simples, des pauvres, des faibles. Cessez d’en faire l’étendard d’un défi politicard, le bouclier d’une défense, l’épée d’une agression contre « votre liberté ». Sur ce dernier point, même et surtout si vous pensez, si vous savez que celui qui l’a disposée là l’a fait dans ce but. Renvoyez-lui donc qu’il est à la ramasse, celui qui embauche le Christ de Bethléem pour en faire son épée. Au lieu de rentrer dans son jeu, retournez-lui son pathétique contresens. Celui qui a tant aimé le monde qu’il a souffert la Passion pour lui ne peut agresser personne, et surtout pas par son image dans la paille.

La crèche. Nous l’avons posée au pied du sapin – enfin, non. (J’espère que non car la monoculture du sapin de Noël est anti-écologique et anti-paysanne au possible.)

Une fois de plus, donc, ce sera la même histoire. L’Avent touche déjà à sa fin et nous allons encore nous faire la même remarque : nous attendons un chef de guerre et Il arrive comme un enfant. Et il fera son entrée dans la Ville monté sur un âne, avant de passer à la casserole. Et nous nous dirons encore que nous ne l’avons pas reconnu, etc.
Mais j’en ai assez, moi, de rater mon Avent de cette manière-là, pas vous ?
Cela dit, je ne sais pas plus que vous comment faire.

Je voudrais qu’on en sorte. Que « lâcher prise » et « accueillir Dieu comme un enfant » (avec les deux sens possibles), cela cesse d’être des mots creux qu’on remâche tous les ans. Nos débats, nos réseaux, notre blogosphère bruit d’un seul thème : tenter de tout comprendre et d’imaginer la solution qui remettra tout en ordre, une bonne fois. Rien de plus louable en soi, c’est comme cela que commence la politique, ou même la citoyenneté : se sentir concerné par ce qui nous dépasse, et vouloir y apporter un peu de bien à partager. Seulement, précisément, cela nous dépasse ; le monde n’a jamais marché droit ni tourné rond, et ne le fera jamais avant que Lui revienne autrement que monté sur un âne. Mais Sa venue comme un enfant, Son entrée à Jérusalem sur un âne, et toute la suite, ont bouleversé le monde comme jamais. L’amour, le don, l’humilité ont fait bien plus, ont imprimé une marque plus durable dans l’histoire qu’aucun conquérant, jamais. Ils ont relevé bien plus de défis qu’aucun chef charismatique, aucun parti totalitaire, aucune politique « courageuse » (entendez par là consistant à serrer la vis des faibles et des pauvres pour sauvegarder le trône du puissant). Ce ne sont pas des mots, ça : c’est ce qu’enseigne l’Histoire. Et c’est aussi ce que nous professons chaque dimanche (au moins).

L’échec à mobiliser les citoyens occidentaux face à la crise écologique révèle à quel point nous ne croyons pas ce que nous savons. Face au mystère de l’Incarnation, croyons-nous ce que nous professons, ce que nous chantons, ce que nous acclamons ?

Si oui, alors c’est avec au cœur l’enfant de la crèche que nous bataillerons en politique. Non pas seulement dans notre « conversion individuelle » mais dans tous nos engagements, et aussi dans nos exigences vis-à-vis des élus, ceux qui se réclament du bien commun, de « valeurs humanistes de la République » et a fortiori ceux qui revendiquent des « racines chrétiennes ». Oeuvrez donc dans l’amour et par amour ; ayez souci du faible et du pauvre, respectez tout ce qui nous est donné. C’est notre exigence de citoyens et de chrétiens, si vous-mêmes vous dites tels. Puisez, puisons dans la crèche la vraie inspiration. Tout particulièrement cette année, l’année de la miséricorde.

On le dit tous les ans. Cette fois, on le fait. D’accord ?

Faire ce que Lui veut

Je ne connaissais rien à Marthe Robin avant que notre route ne nous fasse passer par Châteauneuf-de-Galaure il y a quelques jours, pour de bien autres raisons. Et je n’en connais toujours pas grand-chose.

Nous avons fait le crochet jusqu’à sa ferme. Nous avons pu entrer prier dans sa fameuse chambre, environ cinq minutes. Un miracle. Appelées ailleurs, les bénévoles s’apprêtaient à fermer temporairement les lieux. Arrivés dix minutes plus tard, nous nous cabossions le nez pour rien.

Au lieu de quoi, nous avons pu accéder à la chambrette, figée « telle qu’à l’époque » et rejoindre trois personnes déjà en prière face au lit de la peut-être future bienheureuse. Avant cela, quelques panneaux informatifs avaient quelque peu éclairé mon ignorance. Une citation, que je me garderai de reproduire de mémoire, éclairait l’amour brûlant qu’éprouvait Marthe Robin pour Dieu en Jésus-Christ.

Voilà des mots qui me laissent toujours perplexes. Ils sont si facilement abstraits. On les croirait sortis de quelque cathotron – vous savez, ces générateurs imaginaires (ou non) de phrases toutes faites à base de pièces prêtes à l’emploi, qui, selon le préfixe, vous offre une prière universelle, une note de service, un reporting de full success de business plan ou un discours de président de la république. Je peine à leur trouver quelque sens, quelque réalité. N’est-ce pas une construction intellectuelle, une cent millième ratiocination sur des abstractions ou les versets les plus alambiqués de quelque épître ?

Et en fait, non. Parce que si c’était juste ça, cela n’aurait jamais suffi à maintenir en vie une personne atteinte de méningite, à lui donner de rayonner comme elle l’a fait depuis sa chambre de malade. Qu’on doit ruminer, quand on est cloué au lit une vie entière !… Qu’on doit vouloir tout envoyer balader. On ne se paie pas de mots, de grandes phrases, ni d’homélies abstruses. On ne se ment pas, ou alors pas bien longtemps.
Il fallait donc que tout ceci ait assez de sens, assez de force pour la faire vivre, et bien plus encore : pour la rendre assez débordante d’amour pour qu’il en soit porté jusqu’aux extrémités de la terre.

Je n’ai toujours pas compris, je veux dire : ressenti, éprouvé, intégré, ce concept toujours aussi bizarre. Je ne sais pas si j’y arriverai un jour. Mais au moins, je peux être sûr qu’il est vrai. Quand on voit un arbre, on ne peut plus nier qu’il y ait des graines.

J’ai repensé à « tout ce que nous faisons ». Paroisse, diocèse, associations. C’est très facile de dire que nous le faisons par amour – pour nos frères, pour le Christ, toussa toussa. C’est le but, en tout cas. Mais j’aimerais le ressentir, plutôt que le penser, parfois. C’est qu’on a vite fait de dériver.

Une note de blog qui circule un peu. Une « conférence » sur la paroisse. Une invitation à dire quelques mots, en fin de table ronde, devant une grosse centaine de personnes. Un article large comme une paume de main dans un journal catholique. Wahou ! Avoir sa photo dans les journaux, c’était, pour nos grands-parents, le symbole de la gloire. C’est beaucoup plus facile aujourd’hui. Magie des « réseaux » qui favorisent la rencontre des personnes qui ont des choses à se dire, on accède sans effort et en un rien de temps à ce premier palier de vague « notoriété ». Du haut de ses quelques centaines de followers, on se met déjà à se prendre pour quelqu’un qui compte.

Et on est déjà en train d’oublier ce qui compte. En train d’oublier pour quoi on s’était lancé là-dedans. En train d’oublier pour Qui.

Nos trois grains de blé nous paraissent de vastes greniers bien garnis. Encore un peu et on n’agirait plus que pour ça : rentrer du blé. Augmenter ses followers et ses stats. Se faire connaître pour soi-même. Se croire connu. Se fantasmer en personne-référence. Rechigner quand on n’a pas été invité à tel événement phare de notre domaine. Pérorer avec toujours plus d’assurance et de certitude. Se féliciter du chemin parcouru, alors qu’on a été porté.

Faire ce que nous voulons et non pas ce que Lui veut.

Si, vraiment, nous L’aimons, alors nous ne devrions même pas avoir à redouter cette pente savonneuse.

Rien de cela, jamais, ne nous viendrait à l’esprit. Est-ce que cela venait à l’esprit de Marthe Robin ? En tout cas, il n’en a rien percé. « Donne-moi seulement de T’aimer.»

Laudato Si’ : une lecture au retour de mon carré de roseaux

Vous l’attendiez – ou pas… Voici donc un condensé de ce que j’ai retenu de cette encyclique, en ma qualité de grouillot de l’écologie de terrain depuis la fin du siècle dernier.
Du moins les points les plus saillants. Il faudrait tout citer. Mais ce serait très long. Si le coeur vous en dit, il y aura les commentaires, pour le reste.

Allons-y donc gaiement !

Cette encyclique est-elle révolutionnaire ?
Et bien non. C’est nous qui avions oublié que la parole chrétienne était révolutionnaire !
Cette encyclique s’annonçait, s’imposait. Quand l’actualité se fait terrible, et interpelle tout homme, c’est toujours comme cela que l’Eglise s’exprime, en propose une lecture chrétienne. Une encyclique, cela sert à montrer à quel point le message du Christ est de notre temps, pas d’il y a deux mille ans ; et que Dieu continue, inlassablement, de répondre à l’homme, tant dans son péché que dans sa recherche de salut.
C’est toujours par ce moyen que l’Église nous rappelle que notre foi ne se vit pas que dans le secret des cœurs, mais se met en pratique, partout où crie l’humanité blessée. Et si « Laudato Si’ est moins une encyclique verte qu’une encyclique sociale », c’est que l’écologie est aujourd’hui une question sociale : la crise écologique est la menace qui pèse sur la survie même de l’ensemble de nos sociétés.

« Tout est lié » : le pape se met à l’approche systémique

Comme écologue de terrain, il me plaît, ce « tout est lié » ; il plaît aux scientifiques que j’ai entendu s’exprimer sur la question. C’est qu’il faut se garder de le lire comme une espèce de vaste fourre-tout, un « sétoupareil » de bistrot. Un système, c’est un ensemble d’éléments en interaction. L’approche systémique consiste s’étudie sans séparer les éléments des uns des autres, ni des règles par lesquelles ils interagissent. C’est la démarche par excellence de la science « écologie », et de beaucoup d’autres aussi. Il s’agit là d’une approche systémique appliquée à la crise que subit la Création, vue à la fois comme biosphère, gouvernée par ses lois biologiques et physiques, et comme projet divin, uni à Dieu par une Alliance.

Mais restons-en au premier terme. L’encyclique s’ouvre par un long diagnostic.
Elle est frappante par sa grande technicité : on aimerait que nos décideurs politiques maîtrisent autant les dossiers que nous leur présentons. Rien ne manque, avec la précision d’un document technique. Pour un professionnel de l’environnement, il est assez frappant de découvrir aux points 35 et 39 entrer désormais dans le Magistère de l’Église catholique la préservation des connexions écologiques et des zones humides, ces vaisseaux et ces cœurs des écosystèmes !

Sur la question du climat, il n’a échappé à personne que le pape s’alignait sur les positions du GIEC. Ce qui amène à souligner deux points :
– à l’image du GIEC, il assortit son propos de la même prudence, différenciant ce qui est sûr et ce qui est « seulement » hautement probable.
– le dérèglement climatique n’est qu’un des dangers qui constituent la crise écologique, l’arbre qui cache la forêt ou plutôt la déforestation ; et les autres ne font l’objet d’aucune espèce de contestation, ni dans leur ampleur, ni dans la responsabilité humaine. Même avec une épaisse mauvaise foi, nul ne peut prétendre que la perte massive de biodiversité des 70 dernières années, cent fois plus rapide que le rythme normal des crises d’extinction des temps géologiques, puisse être un phénomène « naturel » et sans cause.

N’espérons donc pas trouver, dans l’ultime virgule d’incertitude sur la responsabilité humaine dans le dérèglement climatique en cours, une échappatoire, un droit au déni complet de la crise écologique globale. Celle-ci existe, elle est démontrée ; elle est engendrée par notre pression excessive sur la planète depuis une paire de siècles ; cela aussi s’établit scientifiquement.
N’y eût-il même pas de dérèglement du climat en cours que la situation serait déjà critique sur le plan de la perte de biodiversité, de la chute des ressources halieutiques, de l’état des terres agricoles, de l’empoisonnement général des chaînes trophiques, de la pollution atmosphérique, et autres joyeusetés telles que l’épuisement rapide de stocks accessibles de ressources non renouvelables. Du point 19 au point 43 principalement, l’encyclique énumère tous ces points par lequel le monde craque : déprimant ! Tout se passe comme si nous avions décidé de brûler en deux siècles quatre milliards d’années de réserves, « et après on verra, laissez faire, faites confiance ».

Rien d’étonnant à ce qu’un nouveau chapitre de la Doctrine sociale de l’Église s’ouvre par un tableau réaliste et impeccablement documenté de la réalité du monde. C’est bien « dans le monde » qu’il faut aller porter une parole et poser des actes, non dans quelque univers éthéré, intemporel ou abstrait. L’écologie du pape François a les pieds sur terre.

L’originalité, c’est, donc, l’usage d’une approche systémique pour décrypter le phénomène et répondre à la question « que faire ? » Mais en fait, c’est la seule méthode pertinente. Car ce fameux « tout est lié » n’est pas une vue de l’esprit, mais le constat, en soi banal et irréfutable, d’un monde système. C’est vrai d’un point de vue biologique, c’est la réalité des écosystèmes, du climat, des cours d’eau, de la diffusion dans l’eau, le sol, l’atmosphère des différents polluants, c’est vrai aussi d’un point de vue humain ; autrement dit, chaque acte que nous posons engage toute la planète, et ce n’est pas une vue de l’esprit, c’est une réalité économique, écologique et humaine. Ne sommes-nous pas abreuvés d’information sur l’impact que le moindre de nos choix de consommation engendre sur des écosystèmes, des économies, des sociétés, des hommes, à l’autre bout du monde ? La rapidité des échanges, la puissance de nos machines, l’information à la milliseconde fait de nous tous les éléments d’un système : tous en interaction avec tous. Nul ne peut l’omettre sans irresponsabilité crasse.

Pourquoi cet exposé qu’on pourrait juger loin de la doctrine chrétienne ou de la théologie ? Ce n’est pas, comme certains l’ont prétendu avec mépris, que François se soit « laissé entraîner par l’air du temps ». C’est qu’il ne s’agit pas uniquement de « petits oiseaux ».Des points 43 à 59, le réquisitoire s’abat, implacable : d’une manière tout aussi scientifique, ce sont les conséquences sur les hommes qui sont énumérées, démontrées, martelées. Où l’oiseau et l’abeille disparaissent, le pauvre meurt de faim.

Cet exposé scientifique, auquel ne manquent, intemporalité oblige, que des chiffres, est une démonstration, qui enracine dans la réalité de notre temps l’action chrétienne, l’action en faveur de la dignité inaltérable de tout homme. Or, aujourd’hui, c’est par là qu’elle est attaquée. L’écologie n’est ni une idéologie, ni une option politique ou spirituelle pour nantis au ventre plein : les faits sont là. Défendre le droit à la vie de l’embryon n’a plus de sens, si par ailleurs nos choix politiques et économiques le font naître dans un univers de misère où quelque eau souillée de métaux lourds abrègera bien vite son existence. « Mettre l’humain au centre » est incohérent et absurde s’il s’agit de « créer des emplois » qui par leur nature, leur implantation, leur impact, leurs sous-produits, les conditions de travail qu’ils offrent menacent la santé voire la survie même de leur titulaire, de sa famille, de son prochain.

L’état de la planète est tel que l’homme ne peut plus être sauvé si le reste ne l’est avec lui : cours d’écologie, premier chapitre.

L’écologie, conformément aux Écritures

Ce cours d’écologie se double d’un cours de théologie, sur lequel je ne vais pas revenir, car telle n’est pas ma spécialité. Retenons-en principalement que la réalité écosystémique trouve un parallèle dans la vérité théologique. Le projet de Dieu n’est pas un homme isolé, abstrait, déconnecté : l’homme n’est pas un ange (même déchu). C’est une créature concrète, entourée d’autres ; il a émergé de la foule de ces autres au terme de milliards d’années de patiente évolution ; tout ceci n’est pas que décorum inutile. Toute la Création est très bonne ; quoique blessée par le péché de l’homme, toute la Création est concernée par l’Alliance divine qui suit le Déluge ; enfin, toute entière, elle aspire au Salut.
Ces vérités pressenties par Hildegarde de Bingen ou François d’Assise ont dû attendre, pour nous frapper en pleine figure, que notre toute-puissance vienne menacer l’existence même de tout ce qui vit. Elles n’en étaient pas moins écrites. Ce rappel n’a rien d’une concession à l’air du temps.

S’il est vrai que, parfois, nous les chrétiens avons mal interprété les Écritures, nous devons rejeter aujourd’hui avec force que, du fait d’avoir été créés à l’image de Dieu et de la mission de dominer la terre, découle pour nous une domination absolue sur les autres créatures. (Laudato Si’, 67)

Laudato Si’ : une écologie qui marche sur ses deux jambes

Ces rappels théologiques n’ont rien de décoratif, eux non plus. On a parlé d’une écologie les pieds sur terre et la tête au Ciel. On peut aussi choisir la métaphore d’une écologie marchant sur deux jambes : l’une scientifique, l’autre spirituelle. Choisissez ce que vous voulez.

J’en retiens pour ma part que la « moitié » scientifique garantit à l’écologie selon François un ancrage dans la réalité, qui la protège de l’abstraction, de l’intellectualisme, mais aussi du déni où se réfugient tant de nos concitoyens.
Quant à la « moitié » spirituelle, ou théologique, elle vivifie le combat de terrain par une espérance qui fait cruellement défaut à tant d’écologistes de notre temps, épuisés, découragés, déprimés, ne croyant plus aux revirements possibles… cette désespérance de l’écologisme qui en vient à considérer l’homme comme l’ennemi de sa propre planète, approche dénoncée au point 91. Elle rend à la Création autour de l’homme sa forme de dignité propre : différente de celle de l’homme, seule espèce capable de Dieu, mais, elle aussi, réelle et sacrée. Elle brise l’opposition mortifère homme-nature, bien plus due à Descartes qu’à « la culture judéo-chrétienne » et repositionne l’un et l’autre, chacun à sa place propre dans un projet commun du Créateur. Elle sauve, enfin, l’écologie scientifique de l’écueil de l’utilitarisme : en effet, elle assigne au « reste de la Création » une valeur intrinsèque. L’insecte ou la baleine ne valent pas l’homme, mais ils valent quelque chose, et même bien davantage que ce qu’ils peuvent « nous apporter » (dans le cadre des services rendus par la biodiversité par exemple). La créature non-humaine se voit reconnaître une valeur aux yeux de Dieu, indépendante de celle que l’homme lui accorde pour des raisons utilitaires, affectives ou encore esthétiques (points 81 à 88). Ainsi, paradoxalement, la vision chrétienne de l’écologie n’est pas anthropocentrique !

Agir en chrétien contre la crise écologique

Tout notre agir chrétien dans ce monde (et même tout acte en faveur du bien commun, même non chrétien) doit prendre acte des réalités ainsi énoncées. Du point de vue écologique, c’est une approche très pertinente et réaliste, ce qui ne l’empêche nullement d’être radicale. La gravité de la situation interdit les demi-mesures (194 : Sur ces questions, les justes milieux retardent seulement un peu l’effondrement. Il s’agit simplement de redéfinir le progrès. »)

Mais comment faire ?

Décidément bien complète, Laudato Si‘ évite le dernier reproche fait aux publications écologistes : elle propose un plan d’action. Comme cet article commence à devenir long, je me limiterai à ce qui m’apparaît comme central.

Laudato Si’ propose d’agir à trois niveaux : la personne, le collectif local (« à taille humaine ») et le niveau plus traditionnellement appelé « politique ».
(En réalité, dans les trois cas, il s’agit bien de politique – de se préoccuper de la cité – et au sens chrétien : porter dans le monde une parole et une action qui ne sont pas du monde.)

Le point de départ, c’est la conversion personnelle. Notre foi se nourrit d’une rencontre personnelle avec le Christ : une démarche écologique chrétienne découle de la conversion de l’individu. Pourquoi ? Parce que c’est là que se dit le « Oui » à la vie, c’est là que nous avons la garantie de le poser en toute liberté.
Nous pourrons alors agir et toute la dernière partie de Laudato Si’ fourmille d’exemples d’actions. Un catalogue brouillon et simpliste ? Nullement : le reflet, au contraire, du foisonnement d’initiatives vers une vie plus simple, plus sobre, plus respectueuse du frère et de toute la Création ; foisonnement permanent, sans coordination, sans hiérarchie pesante, sans comité d’experts ; insoumis, subversif (quoi de plus subversif, au fond, que de cesser de répondre à l’injonction de consommer plus ?), fourmillant d’un bout à l’autre de la planète, bien au-delà de nos « quartiers de bobos », jusqu’au plus déshérité des bidonvilles. Souvent davantage là-bas qu’ici, d’ailleurs !
Car en matière d’ingéniosité dans la simplicité, de solidarité dans l’adversité aussi, les pauvres nous précèdent, et de très loin, sur le chemin du Royaume. Saurons-nous écouter ce qu’ils ont à nous apprendre ?

Mais ce n’est que le point de départ. Très vite, quiconque convertit son cœur au respect de la Création découvre qu’il peut faire bien plus que changer quelques comportements individuels. C’est le niveau deux : le collectif, le groupe, l’association, grâce à laquelle deviennent possibles les jardins partagés, les actions juridiques, la sauvegarde d’un arbre ou d’un coteau, et tout ce à quoi oeuvrent depuis longtemps, tous les matins, les routards de l’écologie… Ceux qui, par exemple, ce printemps, comptaient les rousserolles au long d’un morne canal.

Quel est le troisième niveau ? C’est celui qui fait hurler au marxisme certains commentateurs : il s’agit de traiter certaines questions écologiques au niveau des États, voire au niveau supranational.
C’est que l’État, voire l’instance internationale, est souvent l’échelon le plus pertinent – le plus bas échelon pertinent – lorsqu’il s’agit de traiter d’un problème planétaire, en raison même du caractère planétaire des systèmes biologiques ou physiques concernés !

196 : Rappelons le principe de subsidiarité qui donne la liberté au développement des capacités présentes à tous les niveaux, mais qui exige en même temps plus de responsabilité pour le bien commun de la part de celui qui détient plus de pouvoir.

Quelle est notre liberté de préserver une rivière de la pollution, si quelqu’un d’autre dispose du pouvoir d’anéantir tous nos efforts juste parce qu’il habite quelques kilomètres plus en amont ? Ce n’est qu’à l’échelle du bassin-versant qu’une « politique aux vues larges » (Laudato Si’ 197) sera en mesure de servir réellement le bien commun.

La question écologique rappelle avec force que le principe de subsidiarité consiste à régler un problème au plus bas niveau disposant des moyens pour le faire, et certainement pas en un blanc-seing accordé, en toutes circonstances, à la liberté individuelle.

En concluant néanmoins sur la nécessité, l’art et la manière de la conversion écologique personnelle, Laudato Si’ rappelle que tout doit partir « d’en bas », mais pour, ensuite, monter. Non, l’écologie n’est pas qu’une affaire de « liberté individuelle ». Elle ne peut pas rester scotchée au rez-de-chaussée : elle doit, sous peine de rester vaine fumisterie ou bribes de survie arrachées au désastre, grimper les escaliers quatre à quatre et aller toquer à grands coups, chez les puissants, au nom de la parole de tous. Finies, alors, les « chartes » culpabilisantes parachutées d’en haut, mais aussi les menaces de « dictature verte » – assez fantasmatiques, mais qui servent d’alibi commode.

Ceci dit, il y a urgence.

Ah, oui, un dernier point.
« Pourquoi tout le monde fait semblant d’oublier qu’il est question d’écologie humaine ? »
Personne ne fait semblant. Mais personne n’a oublié non plus que la position de l’Église sur la protection des plus fragiles, de l’embryon, des générations à venir sacrifiées par un malthusianisme avant tout soucieux de ne rien partager, ou de ceux que nos sociétés utilitaristes rechignent à prendre en charge ne date pas d’hier. De bien avant, en tout cas, qu’on forge l’expression « écologie humaine ». Allons-nous, demain, louer un acte « d’écologie humaine » à l’heure d’adorer la Croix ?
L’objet, la nouveauté de Laudato Si’, c’est d’élargir et d’intégrer ce souci bimillénaire de la dignité inaliénable de l’homme à tout ce en quoi la culture du déchet la menace.

Là encore, ce ne sont que des logiques qui n’auraient jamais dû nous échapper. Alors cessons maintenant de lire et d’écouter, il est temps de se convertir et d’agir. Cherchez autour de vous parmi ceux qui sont déjà à l’oeuvre, petits et grands, nouveaux et anciens… Foin de l’à-quoi-bonisme! Comme le rappelle l’encyclique au point 181, « il y a tant de choses que l’on peut faire ! »

Des Assises où ça bouge

« Saviez-vous qu’il y avait le week-end dernier à Saint-Etienne un événement catholique qui a réuni dix fois plus de participants que l’université d’été de la Sainte-Baume ? »
« Saviez-vous qu’il y a eu dix fois plus de catholiques pour applaudir Patrice de Plunkett, Valérie Masson-Delmotte, du GIEC, ou encore Myriam Cau, EELV ? »
« Saviez-vous qu’il y aurait eu dix fois plus de raisons de titrer « l’Église catholique ne tourne plus le dos à la décroissance » que de présumer d’accointances « de L’Eglise » (toute ?) ou « DES catholiques » (tous ?) avec le Front National ? »

La plupart des articles consacrés aux Assises chrétiennes de l’écologie commenceront de cette manière. C’est inévitable. Que voulez-vous, l’alliance cathos-FN, c’est vendeur coco !

Et puis Toulon en été, c’est des vacances, veinard ! Plus, en tout cas, que de traîner sa caméra juste derrière « Geoffroy-Guichard, au fin fond d’la banlieue de Lyon », alors qu’il y a quarante ans que les frères Revelli ne mystifient plus en dribblant les défenses du pays, comme le déplore le poète…

Tout cela passera. Là-bas, des tempêtes déchaînées dans d’élégants verres à pied toulonnais ou parisiens. Ici, les hommes de bonne volonté se rencontrent autour de gobelets consignés où coulent jus de pomme ou de houblon du Pilat ; et ils sèment, inlassablement.

On peut retenir de ces Assises que le micro s’offrait aux paroles radicales. Non pas fanatiques, mais radicales : enracinées dans la Parole, sans concession. Il faut dire que d’entrée, un duo Patrice de Plunkett-Dominique Lang, ça donne le tournis aux défenses, aux réticences, à la manière d’une paire Lacazette-Fekir des grands soirs. Dehors, le greenwashing, l’écologie complaisante « qui n’entrave pas l’économie »… c’est-à-dire l’écologie qui s’accommode de la cupidité décomplexée. L’encyclique Laudato Si’ n’est-elle pas assez claire ? Nous devons regarder la Terre comme le pauvre d’entre les pauvres, et en sauvant la Terre, nous sauverons non pas « la nature », mais tous les pauvres !

Changer de système, et même plus : de paradigme. Un peu novlangue, cette expression, c’est vrai : on n’a jamais autant parlé de « paradigme » que depuis qu’il s’agit d’en changer. Mais c’est que tout est à remettre en cause : notre notion du progrès, les moyens dont nous pensions qu’ils accroissaient le bien-être de tous ; un progrès, un développement, une économie, un marché qui de serviteurs sont devenus maîtres. Des maîtres à produire le profit de quelques-uns et la misère de tous.

Voilà pourquoi le Cardinal Barbarin a pu redire, comme au mois de juin dans les colonnes de La Vie, pourquoi l’encyclique l’avait réconcilié avec le mot décroissance. Parce que « décroissance » n’est pas « régression ». Décroissance, en écologie, n’est l’antonyme que de « croyance inébranlable dans la possibilité et le caractère bénéfique pour l’homme d’une croissance infinie du PIB ». Décroître dans les richesses matérielles, décroître dans le superflu, pour croître en humanité, en spiritualité, et en justice par un meilleur partage : voilà pourquoi, a dit le Cardinal, « j’ai compris que moins pouvait être Plus. »

Oh, bien sûr, ce n’est pas parce que mille cinq cent personnes assemblées ce soir-là ont applaudi ces propos que je vais en conclure que « les cathos sont convertis à la décroissance ». Ce serait faux. Dix fois moins faux, ceci dit, que d’affirmer que l’Eglise « adoube le FN ». Il y aura, c’est forcé, des perplexes, des inquiets, de non-convaincus par le besoin d’une telle radicalité, des résistances. C’est qu’il s’agit de remettre en cause ce qui, pendant deux siècles, a donné travail et richesses à notre partie du monde… Et qui nous a menés si vite, si près d’un mur dont nous ignorions jusqu’à l’existence. Et oui, les écologistes chrétiens seront comme les autres tentés par la récupération lénifiante qu’offriront les rois de la « croissance verte », du « développement durable » et autres fausses solutions rassurantes. « Imbéciles ! » jetait d’avance à la figure des trompeurs et des trompés consentants un tract distribué autour du parc des expositions…

Il y aura même des personnes qui s’empareront de l’écologie au profit de tout autre chose que la fraternité universelle à laquelle nous appelle le Christ. Qui restreindront l’écologie intégrale, écologie de toute la vie incluant tout l’homme, au périmètre de leur groupe géographique, culturel ou national. Qui tenteront de la garder pour eux, de faire un outil d’exclusion d’un souffle de communion mondiale. Et les premiers se verront accusés de « faire dans le mélange des genres » et de « frayer avec le fascisme ».
C’est le drame. Une bonne idée sera toujours pillée et même détournée.

« Bon d’accord. Y’a une encyclique, alors tout le monde va applaudir trois conférenciers et rentre chez soi très content, fier que manger des pommes bio rende encore meilleur catho. Et dans trois mois tout le monde aura oublié. »
Déjà, si c’était ça, ce ne serait pas très différent de la conscience écologique d’une grande partie des Européens, tout fait religieux mis à part. Ensuite… non. Ben non.

C’est qu’ils sont – que nous sommes quelques-uns à ne pas avoir attendu l’encyclique pour nous y mettre. Des dizaines de groupes, de communautés religieuses, de paroisses, d’associations sont déjà au travail sur le terrain depuis des années. Ils étaient là pour témoigner, apporter leur expérience, offrir aux curieux d’engagement d’innombrables portes ouvertes. Sans craindre d’aborder les questions qui dérangent : la démographie, les droits de l’animal, les grands projets, la démocratie locale, le partage planétaire des ressources. Consulter a posteriori le programme des Assises
en dira plus long que tous les inventaires que je pourrais écrire ici – sans ratons laveurs.

Tout autour de ces ateliers, nous nous sommes retrouvés ; l’occasion, dans certains cas, de passer du virtuel au réel. Scouts de diverses couleurs, habitants d’éco-hameaux, vieux routards de l’écologie de terrain, théologiens, journalistes, dont l’équipe de la nouvelle revue Limite, blogueurs, prêtres et religieux, professionnels de l’environnement, politiques, tous étaient là pour des rencontres parfois improbables. De ces échanges qui n’ont lieu que là, où d’un quart d’heure à l’autre on parle TAFTA, réfugiés ou protection de nids d’hirondelles en Haute-Saône.

Foisonnante, bouillonnante, vivante, vivifiante, et diverse ; lucide, mais pleine d’espérance ; enthousiaste, mais humaine, avec ses divisions et des contradictions ; mais surtout, cherchant à être radicalement évangélique ; telle est l’écologie chez les chrétiens, telle du moins qu’elle est apparue à Saint-Étienne ces trois jours.
L’usage voudrait que je tempère par un côté obscur. C’est inutile. Assez de prophètes de malheur ou de grincheux l’ont fait à ma place. Qu’ils sachent que nous ne sommes pas béats. Nous courons exactement les mêmes risques que tous les autres écologistes sincères. Nous espérons en Christ pour nous en préserver.

C’est cette espérance qui fait que tous les matins, je retourne à mon poste de chargé d’études en association de protection de la biodiversité sans déprimer, sans me dire, comme tant de mes collègues que c’est foutu, que les politiques ceci et Monsanto cela. C’est déjà ça de pris.

Tous les ans, c’est la même chose

Tous les ans, c’est la même chose. En juin-juillet, le cœur manque un peu.
La protection de la Nature n’est pas le métier le plus reposant. C’est que contrairement à un discours souvent rabâché, nous sommes sur le terrain, et non « dans un bureau parisien ». Dans le seul département du Rhône, je compte, sur la base www.faune-rhone.org , un total d’environ 14 000 données transmises par les observateurs rien que pour le mois de juin – en cumulant les oiseaux (80%), les mammifères, les reptiles, les amphibiens et divers groupes d’insectes. (Pour mémoire une donnée = tant d’individus, de telle espèce, telle date, en tel lieu). On estime qu’il faut 2 à 4 minutes sur le terrain en moyenne pour produire une donnée « oiseau », et bien davantage pour les autres groupes, plus rares, plus discrets ou plus difficiles à identifier. Faites le calcul.
Nous passons donc beaucoup de temps dehors, beaucoup de temps sur les routes, et le tout avec des horaires mobiles car alignés sur le lever du soleil. Autrement dit, on commence « pépère » en mars, mais on finit en mai et juin avec un rythme qui n’est pas précisément celui d’un bureaucrate.
Le tout pour se rendre en des sites qui ne sont pas forcément les vertes campagnes. C’est même somme toute assez rare. Il s’agira plus souvent des environs d’un chantier, d’une carrière, voire d’une rue de banlieue où il faut bien tâcher de relever la « biodiversité ordinaire ».
Cela prend environ la moitié du temps, en saison. Sur l’année, disons un quart. Le reste : analyse de données, et protection concrète : rapports, dossiers, réunions, propositions de mesures, suivis, combats. Combats pour qu’il reste quelque chose à protéger demain. Rappelez-vous : près de la moitié de la faune sauvage planétaire a disparu en moins d’un siècle.
Voilà. C’était juste une petite réponse au classique « ouah, c’est un beau métier ». Bien sûr, mais il ne faudrait pas hâtivement y voir une sinécure, consistant à batifoler à temps plein dans les frais bocages en brandissant jumelles et filet à papillons (« aux frais du contribuable », ajoutera-t-on dans les bistrots). C’est un travail qui, autant que beaucoup d’autres, peut se montrer usant, pénible, fastidieux, ou démoralisant, comme il peut être source ponctuelle d’exaltation ou d’émerveillement. Puis, il est technique, et comme tel, presque jamais facile. Un travail, quoi. Un vrai. Tout simplement.
C’est aussi un travail qui ne cesse pas une fois fermée la porte du bureau. L’écologie, a fortiori intégrale, questionne la vie entière – oblige à repenser tous les choix du quotidien, mais suggère aussi une infinité de combats, de sources de révolte et d’indignation. Je ne vous la refais pas, vous le savez depuis longtemps, « tout est lié »…
La paroisse appelle. Telle association recrute. Tel message est à relayer. « Et là, vous êtes où ? On vous attend. »
On ne peut pas être partout, bien sûr. Affaire de « charisme », de compétences surtout. Je n’ai ni l’un, ni l’autre en ce qui concerne ce qu’on nomme classiquement l’humanitaire, par exemple. Il faut bien laisser agir ceux qui en ont davantage la vocation. Ce qui n’empêche pas de se sentir profondément remué par les justes combats qu’on laisse mener par d’autres, parce qu’on n’a pas le temps ni la force d’y être soi-même.

Tous les ans, c’est la même chose. On se demande si on ne devrait pas y être quand même. Non pas abandonner ceux-ci pour ceux-là. Pour que le pauvre ait à manger, il faut du pain. Pour qu’il y ait du pain, il faut qu’il y ait des vers de terre, des crapauds et des oiseaux, etc. Et le pauvre aura, comme tout le monde, le droit de vivre dans un monde empli d’oiseaux, même si ceux-ci ne « servent à rien » aux yeux d’un technocrate inhumain.

Tous les ans, c’est la même chose : nous nous demandons s’il est vrai que là, ça y est, on peut aller se la couler douce quelques jours « dans un endroit désert, à l’écart ». Il n’y a de toute façon pas d’endroit si désert, ni si à l’écart, qu’on n’y trouve un pauvre qui crie. On y trouvera de toute façon toujours sœur notre mère la Terre, pauvre parmi les pauvres selon Laudato Si, au point deux.

Elle gémit à tel point que pour dormir un peu, il faut se boucher les oreilles, et ce n’est pas glorieux. L’affaire se complique encore plus, si l’on considère que l’Eglise nous propose en la matière un vaste éventail de saints qui se sont tués à la tâche au sens propre. L’enseignement du nécessaire respect du repos régulier, instauré par le Créateur en personne, heurte de plein fouet un culte, si j’ose dire, du burn-out humanitaire jusqu’à la mort.
Après tout, l’essentiel est qu’il y ait des remplaçants jusqu’à la fin des temps.

Tous les ans, parmi les réponses, on me dit qu’une solution consiste à confier tout cela à la prière. Hélas, cela ne « suffit » pas. A-t-on l’esprit plus tranquille ? Est-ce à dire que la prière serait une échappatoire commode, une façon de s’en laver les mains ? C’est ce qu’on m’a longtemps appris : « prier pour ceci ou cela, c’est une bonne excuse pour ne pas se bouger ». C’est sans doute un manque de foi de ma part : confier quelque chose à la prière ne m’apaise pas la conscience. De toute façon, concrètement, combien de temps pouvons-nous passer sans qu’un des problèmes du monde ne se rappelle à notre bon souvenir ? Si nous réussissons à trouver un recoin de Nature très exceptionnellement préservé et dépourvu de 3G, je dirais un quart d’heure, au grand maximum.

Tous les ans, c’est la même chose. Comment résoudre cette contradiction ? D’autant plus qu’on a vite fait de se prétendre épuisé pour gratter un rab’ de sabbat du corps et de l’esprit. C’est si facile. La tentation guette de tous les côtés : tentation de jouer au débordé, à l’épuisé – au saint – aussi bien que tentation de toute-puissance, dans le fait de ne jamais arrêter. Qu’on dise stop ou encore, comment savoir si c’est l’Esprit qui nous le glisse, ou plutôt Satan et ses pompes, qui nous pompent l’air mais nous soufflent aussi ce que nous aimons entendre ?

Après Laudato Si… La biodiversité ne peut plus attendre

Note : Ceci n’est qu’une déclinaison des enseignements de l’encyclique à l’un des sujets les plus brûlants de la crise écologique. Ce n’est pas « mon analyse de Laudato Si ». Celle-ci viendra un peu plus tard, car c’est un long travail que de rendre justice à un document si dense. C’est promis. Peut-être même avant les vacances. Enfin, les miennes (c’est quoi, des vacances ?)

Vous cherchez une cause pour décliner tout de suite dans la cité l’appel du pape pour la sauvegarde de la maison commune, plus connu sous le nom d’encyclique Laudato Si ? Il n’y a pas à chercher bien loin…

Pendant que le débat public sur la Grèce se déploie avec les fastes propres à notre temps (« fascistes ! » « ultralibéraux ! » « réacs ! » « communistes ! » « fainéants ! tricheurs ! voleurs ! » « ennemis de l’Europe ! » « toi-même ! » « c’est celui qui le dit qui y’est ! ») ladite Europe, s’apprête, en douce, à liquider la biodiversité.

La biodiversité. Un mot, une abstraction, une réalité… Un iceberg, une invisible, une inconnue…

Suffisamment connue pour que 93% des Européens se déclarent convaincus de la nécessité d’en enrayer la disparition. Et ça tombe bien (ou mal)… car l’Europe, notre belle Europe si démocratique, entend revenir sur les directives qui ont permis jusqu’ici, vaille que vaille, d’en freiner un peu l’érosion.

Avec le raisonnement cynique que puisque leur efficacité est insuffisante, il n’y a qu’à les liquider. L’incendie n’est pas éteint assez vite ? Coupons l’eau des pompiers ! La logique est imparable.

Et « ça tombe bien » aussi, car la disparition est une affaire grave. Gravissime, même. En France, parmi les thèmes écologiques à la mode, c’est sans doute la cinquième roue du char, et pourtant, dans le grand effondrement de notre maison commune, c’est l’une des plus lourdes poutres qui se disposent à nous dégringoler dessus. La perte de biodiversité, c’est aussi le titre III du chapitre 1 « Ce qui se passe dans notre maison » de Laudato Si (points 32 à 42). Cela nous regarde comme hommes et comme chrétiens…

En commençant par le commencement : la biodiversité, c’est quoi ?

Le terme de biodiversité, assez large, désigne la diversité des espèces vivantes. Au sens strict, nos animaux domestiques appartiennent donc à la biodiversité. Néanmoins, il va de soi que leur place dans le système formé par les espèces vivantes « sauvages », spontanément présentes, n’a rien à voir avec celle qu’occupent ces dernières (leur niche écologique) : c’est l’homme qui leur fabrique, éventuellement de toutes pièces, leurs conditions d’existence. Aussi, pour clarifier l’objet d’étude, le terme biodiversité désigne, dans les faits, la diversité des espèces sauvages.

Un inventaire de faune et de flore donne un aperçu assez précis de la biodiversité d’un territoire donné, à condition qu’il soit assorti d’assez de détails sur le statut des espèces observées, c’est-à-dire : ce qu’elles font là. Par exemple, on indiquera, dans le cas d’un oiseau, s’il se reproduit (espèce nicheuse) ou s’il n’est observé qu’à l’occasion des passages migratoires, ou pire, de manière accidentelle. Un tel panorama, grâce aux connaissances scientifiques sur les exigences écologiques respectives de ces différentes espèces, permet aussi de comprendre pourquoi cette diversité existe et comment elle fonctionne en tant que système. Donnez à un ornithologue la liste des oiseaux nicheurs sur une commune et il saura vous décrire à grands traits les paysages qu’on y rencontre.

En outre, cette diversité n’est pas une bête liste mais un système : toutes ces espèces interagissent et évoluent de concert. Sans cesse, il surgit en elles de la nouveauté que « la sélection naturelle » validera ou non comme un dispositif non contradictoire avec la survie et la perpétuation de son porteur. C’est ce phénomène qui permet aux espèces de s’adapter, de redéfinir leurs niches écologiques, très larges comme chez les espèces opportunistes et cosmopolites (le loup, le moustique…) ou spécialisées à l’extrême, comme chacune de ces myriades d’espèces de coléoptères qu’on peut collecter sur un seul arbre en forêt équatoriale. La vie sur Terre ne peut se maintenir que si ce moteur fonctionne. Que les pressions extérieures excèdent le temps et la possibilité pour les espèces d’inventer et d’expérimenter des solutions et tout finira par disparaître, hormis, peut-être, une poignée de durs à cuire capables d’exploiter les milieux ultra-contraignants, hyper-appauvris, et identiques d’un bout de la planète à l’autre, que l’homme leur impose. C’est ce qui se produit actuellement : appauvrissement galopant et banalisation.

Mais l’homme, il fait partie de la biodiversité, non ?

Et bien… oui. Mais si on le regarde comme tel, alors il faut se souvenir qu’il n’en constitue jamais qu’une espèce et que la diversité des cultures, peuples, activités humaines n’a rien à voir avec « une forme de » biodiversité, sauf à vider entièrement le mot de son sens. Un peu comme si l’on disait que le vin est une forme d’eau, et réciproquement.

Et la biodiversité, ça sert à quoi ?

A vivre. Pas moins.
Tout ce qui dans notre quotidien nécessite des interactions avec des êtres vivants repose sur la biodiversité, en tant que « liste » mais aussi (voire surtout) en tant que système. L’écrasante majorité de nos cultures a besoin d’être pollinisée et les abeilles dites domestiques n’accomplissent qu’une fraction du travail. Toutes ces cultures ont besoin d’un sol aéré, vivant, riche en éléments nutritifs mis à disposition par les cycles naturels. Faute de quoi, le sol, mort, réduit au rôle de simple support, c’est l’exploitant qui doit tout apporter sous forme de travail du sol, d’engrais, d’intrants divers… à grande dépense d’énergie, de pétrole, d’acier et de bien d’autres ressources encore qui n’ont rien de gratuit. C’est ce qui se produit actuellement.

Citons Laudato Si (pt 34) :

« Par exemple, beaucoup d’oiseaux et d’insectes qui disparaissent à cause des agro-toxiques créés par la technologie, sont utiles à cette même agriculture et leur disparition devra être substituée par une autre intervention technologique qui produira probablement d’autres effets nocifs. »

Et c’est ce à quoi les techniques regroupées sous le terme d’agroécologie tentent de remédier.
Mais il n’y a pas que l’agriculture. Les zones humides, si souvent éradiquées comme insalubres « marais », servent de zone d’expansion des crues – ce qu’avaient oublié nos génies créateurs de cours d’eau « redressés » – mais aussi de station d’épuration naturelle et gratuite : les polluants sédimentent et sont captés par la végétation hygrophile, notamment les roseaux.
Ajoutons le rôle climatique des forêts, les molécules à usage médical qui restent à découvrir au cœur de telle ou telle plante, la lutte contre l’érosion, les ressources halieutiques, que sais-je, n’en jetez plus, la coupe est pleine : les services rendus par les écosystèmes pèsent à peu près l’équivalent du PIB mondial. Encore cette lecture est-elle quelque peu trompeuse, car aucune somme d’argent ne pourra les faire ressurgir du néant où nous sommes en train de les plonger. Et nous ne disposons de toute façon pas des ressources non vivantes pour en reconstituer entièrement les effets à par des voies artificielles, indépendamment de l’absurdité de remplacer, par exemple, les milliards d’abeilles sauvages par autant de coûteux nanodrones.

« Oui, mais il faut bien que l’homme puisse se développer, on ne va pas bloquer tout le développement, l’économie passe en premier, etc. »

Quelle économie ? Elle a désespérément besoin d’écosystèmes en état de marche : c’est un impensé, une réalité tacite qui nous a complètement échappé jusqu’à ces cinquante dernières années, parce que nous n’exercions pas sur eux une pression qui menaçait vraiment leur fonctionnement global (sauf localement). Nous sommes à ce point crucial où chacun de nos projets de « développement » doit être passé à un crible impitoyable : ne va-t-il pas être le point critique, la maille rongée qui comme dans la fable, emportera tout l’ouvrage… l’ouvrage du filet qui nous soutient au-dessus du vide ? N’est-ce pas le bétonnage de trop, celui qui déstabilisera la dynamique des crues ? La route qui anéantira la population locale de crapauds, contraignant l’agriculteur à inonder derechef ses champs d’insecticides ? La mise en maïsiculture qui empoisonnera l’ostréiculture en aval – cas récurrent sur le littoral charentais ? Jusque-là, nous avons compensé à coups de dépense de carbone, et nous avons triché sur le bilan comptable pour cacher la facture sous le tapis. (tout ceci est fort bien exposé dans Laudato Si, pts 182-188)

Nous avons oublié que la facture d’insecticides était décuplée par le non-respect des auxiliaires de l’agriculture, prédateurs des ravageurs. Et qu’elle se lestait en outre du prix des cancers qui déciment les exploitants. Nous avons considéré les crues à la violence démultipliée par nos bassins-versants goudronnés, nos cours d’eau recalibrés, comme d’inévitables aléas… naturels. Nous avons oublié que de simples roseaux assurent une grande part de la dépollution de l’eau, sans coûter un centime.

Certains raillent les écologistes comme Cassandre d’un effondrement qui ne vient pas. Mais il est là. Diffus, mais tapi à peu près partout. C’est une dette. Une dette à moyen terme que nous remboursons par des dettes à plus court terme encore : des coups de pioche dans les derniers fonds de tiroir des ressources non renouvelables.
Une dette qu’aucun banquier ne peut restructurer ni remettre. En ces temps de Tsipras et de Grexit et tout et tout, cela vous parle-t-il ?

« Il ne suffit pas de concilier, en un juste milieu, la protection de la nature et le profit financier, ou la préservation de l’environnement et le progrès. Sur ces questions, les justes milieux retardent seulement un peu l’effondrement. Il s’agit simplement de redéfinir le progrès. » (Laudato Si, pt 194)

Nous sommes une espèce de ce monde, nous ne pouvons pas nous en extraire. Les écosystèmes, c’est notre famille élargie et notre maison tout à la fois. Sans eux, notre survie est impossible.

Le fût-elle, qu’elle serait vide de sens, et dévoiement de notre humanité même.

Et même si ça ne servait à rien ?

Citons une nouvelle fois Laudato Si. Au point 33 :

« Mais il ne suffit pas de penser aux différentes espèces seulement comme à d’éventuelles ‘‘ressources’’ exploitables, en oubliant qu’elles ont une valeur en elles-mêmes. À cause de nous, des milliers d’espèces ne rendront plus gloire à Dieu par leur existence et ne pourront plus nous communiquer leur propre message. Nous n’en avons pas le droit. »

Pas plus du point de vue spirituel que du point de vue biologique, nous ne sommes surgis de rien dans un univers vide à part nous. Nous n’avons paru qu’au terme de près de cinq milliards d’années d’évolution de notre planète, dont plus de deux milliards d’évolution de la vie sur celle-ci. A l’image de Dieu, oui, mais tard-venus tout de même, et pas seuls : le plan de Dieu pour le monde inclut toutes les créatures, de même que toute chose est récapitulée dans le Christ et non remplacée par le Christ. Celles-ci nous sont confiées : nous ne sommes pas appelés à les jeter dans la chaudière de notre « développement », mais à vivre

« en respect[ant] les lois de la nature et les délicats équilibres entre les êtres de ce monde, parce que « lui commanda, eux furent créés, il les posa pour toujours et à jamais sous une loi qui jamais ne passera » (Ps 148, 5b-6). Nous nous apercevons ainsi que la Bible ne donne pas lieu à un anthropocentrisme despotique qui se désintéresserait des autres créatures » (Laudato Si, Pt 68)

« S’il est vrai que, parfois, nous les chrétiens avons mal interprété les Écritures, nous devons rejeter aujourd’hui avec force que, du fait d’avoir été créés à l’image de Dieu et de la mission de dominer la terre, découle pour nous une domination absolue sur les autres créatures. » (Laudato Si, Pt 66)

Toutes ces notions synthétisées dans la nouvelle encyclique vous sont de toute façon familières si vous avez quelque peu l’habitude de ce blog.

Frères dans la Louange du Créateur, reflet du Créateur, marque de Son œuvre par la prodigieuse force de création de nouveauté, source d’émerveillement enfin : préserver la biodiversité n’est pas qu’un impératif plus ou moins utilitaire, c’est une source de rencontre avec Dieu à travers son œuvre, une source gratuite, infiniment variée… Mais hélas, pas inépuisable ni indestructible.

Alors, que faire ?

Avant tout, se mobiliser et signifier à nos maîtres de cesser leur petite tambouille entre eux, leur « développement » qui n’en est pas un, leurs « projets » qui ne sont que de juteux cadeaux entre amis dont nous, nos frères, et ceux qui nous suivront paieront l’amère facture… Signifier que nous voulons un monde où des alouettes chantent encore dans le ciel, où il est possible de voir un Martin-pêcheur le long d’une rivière qui ne sera pas un caniveau cimenté, un monde où « l’emploi » ne se paie pas de la destruction cynique de tout ce qui peut exister de beau, de fragile, de gratuit ; un monde où le blé pousse dans les champs bordés d’une haie et de bleuets, et dont le cultivateur n’a pas besoin de scaphandre estampillé « bombardement chimique et bactériologique ».

« Si la terre nous est donnée, nous ne pouvons plus penser seulement selon un critère utilitariste d’efficacité et de productivité pour le bénéfice individuel. Nous ne parlons pas d’une attitude optionnelle, mais d’une question fondamentale de justice, puisque la terre que nous recevons appartient aussi à ceux qui viendront. » (Laudato Si, Pt 160)

Et rejoindre ceux qui depuis des décennies mènent ce combat pour davantage de justice écologique – ceux que de loin, on préfère traiter d’idéologues qui veulent revenir à la bougie.

« Au sein de la société germe une variété innombrable d’associations qui interviennent en faveur du bien commun en préservant l’environnement naturel et urbain. » (Laudato Si, pt 232).

Des idéologues ? Des khmers verts ? Des païens ?

Que dire, sinon : venez et vous verrez…