J’aimerais mieux être cincle que de voir ça

Hier matin, j’ai vu un cincle.

Cincle plongeur

C’est son coin. Il y a là un petit étang de pêche dont le déversoir cascade sur de grosses pierres. Une vieille clôture borde le ruisseau qui poursuit sa course à travers une belle pâture à vaches. Nous sommes ici tout au nord-ouest du département du Rhône, à l’endroit où il commence à se muer franchement en Charolais.

Je passe ici deux fois par an, au printemps, pour un STOC-EPS, et maintenant je sais le trouver : il se tient à l’affût non dans les rochers, mais sur un piquet.

Il était là. Soudain il a plongé dans une vasque du déversoir et ressurgi hors de ma vue.

Comme il faisait zéro degré, malgré la date, et sans doute un peu moins dans ce fond de vallée humide, et que le soleil levant restait très abstrait derrière les brumes tenaces, j’avais froid, figurez-vous, et me suis dit un instant que je n’enviais pas ce cincle.

Et puis j’ai réfléchi et me suis dit qu’au moins, lui, personne ne l’attendait à la sortie du ruisseau pour le sommer de trancher entre Macron et Le Pen, le traiter de fasciste ou de laquais du néolibéralisme où se dissout son identité de turdidé aquatique, le mettre en demeure de faire barrage (« sur mon ruisseau ? non mais ça va pas ? ») ni d’abandonner son régime alimentaire à base d’animaux sentients.

Du coup, je me suis dit que quitte à avoir froid, autant être cincle.

Et j’ai re-changé d’avis en songeant qu’il fallait craindre que les choix politiciens ne touchent durement son ruisseau et sa pâture, à terme. Sans qu’il y puisse rien.

Ne rien y pouvoir. Je crois ferme qu’une bonne part des votes qui n’ont été ni macronistes, ni fillonnistes du premier tour tiennent à cela : le désir d’une politique qui fasse quelque chose, d’un État qui annonce vouloir et pouvoir faire quelque chose. De retrouver un peu de contrôle, sur sa vie, et sur la vie du pays, de la communauté humaine où l’on se trouve. De demander autre chose aux gouvernements successifs que l’éternel discours : on ne peut rien, c’est ceci, c’est l’époque, c’est cela, c’est l’Europe, subissez, vous n’y pouvez rien, il ne peut y avoir d’autre projet, à notre siècle, que la concurrence pure – mondiale ou intra-nationale, qu’est-ce que cela changera : très vite pas grand-chose – et comme autre moteur que l’argent.

Choisir un peu plus où l’on vit, de quoi l’on vit, et dans quelles conditions, et comment l’on vit en tant que communauté humaine, pas seulement comme individu : rien de plus ordinaire comme aspiration chez l’animal social qu’est notre espèce. Voilà ce qui lui est refusé par les uns, et du coup, promis par d’autres qui ont beau jeu, y compris les plus dangereux charlatans.

Oh ! Qu’ils sont méchants de renâcler, les damnés de notre terre ! C’est si facile de mépriser comme « losers » ceux qui, malgré une dépense folle d’énergie et d’ingéniosité, ne s’en sortent pas, quand on s’en sort soi-même, aveugle à la nécessaire part de chance. A celui qui croit qu’il ne doit sa réussite qu’à lui-même (et qu’il en va de même des « ratés », l’illusion de toute-puissance sautera toujours à la figure. N’est-ce pas ce qui nous est arrivé lorsqu’ont pris fin les Trente glorieuses et que toutes les recettes auxquelles, soi-disant, nous devions notre croissance, notre Wirtschaftswunder comme disaient nos voisins, ont tout à coup cessé de fonctionner ? Et nous n’avons toujours pas compris. Le Dr Jekyll-Mr Hyde, ne parvenant plus à réaliser la poudre qui lui permettait de changer de forme, comprit trop tard que celle-ci ne devait pas son efficacité à la pureté de ses ingrédients, mais au contraire à la présence d’une « impureté ignorée [qui] donnait au breuvage son efficacité. » Nous non plus, nous ne pouvons nous résoudre à attribuer dans nos succès la part qui revient à des circonstances, parfois mystérieuses ; et nous continuons. La folie, dit-on, c’est répéter les mêmes actes en attendant un résultat différent ; mais la nôtre, c’est de répéter sans fin les mêmes actes en des circonstances autres, et d’attendre néanmoins le résultat familier.

Et croît sans fin l’immense et croissante cohorte de ceux qui ont tout fait pour réussir, sans toutefois y parvenir, et se retrouvent désignés à la vindicte. Mais il faut une sacrée dose d’aveuglement, d’idéologie comme on dit à notre époque, pour croire que la réussite de chacun ne dépend déjà que de lui-même, et que l’échec ne peut être que la sanction d’une faute. Ça marche au bac à sable, à condition d’être tout seul, et encore, si le sable n’est ni trop sec ni trop humide, ça marche avec un jeu de Lego et un bon plan de montage. Là, oui. La réussite ne dépend que de vous.

Dans le vrai monde, « la réussite » est une alchimie insaisissable et instable où la sueur et l’adresse de l’individu ne sont qu’une part modeste et sans doute décroissante, hausse de population oblige.

Mais le désir de ne pas tout subir de sa vie, lui, demeure. Croissant, à mesure que le contrôle se perd.

Raillez-le, politiques pragmatiques – surtout ceux qui sont du bon côté de la ligne. Dédaignez-le, il explosera.

Cette faim de contrôle de sa vie, votre rôle, votre métier, c’est d’y répondre, c’est de la nourrir. Vous dites que les extrêmes mentent, qu’ils n’ont rien à offrir non plus ? Sans doute, mais ils promettent. Vous vous refusez à les suivre dans la démagogie ? Mais si vous n’avez rien, rien de mieux qu’un mensonge (dont en effet, il vaut mieux s’abstenir) à promettre aux affamés, à quoi servez-vous donc et que faites-vous là ? Pourquoi faudrait-il vous suivre ? Que ferons-nous d’une alternative entre vrais marchands de rien et faux marchands de tout ? Vous pouvez sermonner, tancer le désespoir de se taire : ça ne l’apaisera pas. Vous pouvez le mijoter dans de fausses issues, ce désespoir, comme généraliser les travailleurs pauvres, l’effort qui ne paiera jamais plus. Vous ne ferez que précipiter l’explosion de l’infernale tambouille. Car il n’y aura rien de pire pour les citoyens que de découvrir que la dernière planche de salut, d’inaccessible, est devenue inutile… C’est ce désespoir qui a nourri toutes les révoltes. Ferez-vous alors tirer ? Qu’est-ce qui vous distinguera alors de ceux auxquels nous aurons fait barrage ?

Si vous valez mieux qu’un extrême, prouvez-le. Rassemblez pour de vrai, proposez un projet de vie pour tous les habitants de ce pays pour de vrai. Rendez l’espoir, au lieu de manier la menace et l’insulte.

Cela tombe bien. C’est le moment. Le vieux stock de sel du Dr Jekyll est épuisé, le monde est tout à fait devenu Mr Hyde et la planète exsangue n’a plus rien pour lui. Il est temps de construire un projet qui rompra enfin, pour la première fois depuis deux siècles, avec la course à l’avoir comme seul horizon. N’est-il pas grand temps ? La leçon n’est-elle pas assez claire ? Avec la ponction démentielle de ressources opérée sur notre pauvre monde, le déferlement de biens que nous en tirons, et qui se déverse sans limites sur un bon quart des hommes, ceux-ci au moins devraient nager dans le bonheur.

Or, non seulement leur statut de nantis exaspère la fureur de ceux qui n’ont rien, ce qui n’a rien de neuf, mais eux-mêmes, nous-mêmes, devons nous rendre à l’évidence. Nos possessions obèses – ces écrans plats si grands que plus personne n’a chez lui de pièce assez grande pour le recul nécessaire, ces smartphones qui ne tiennent plus en poche à force de vouloir le « mini » en taille « géant » – nous simplifient la tâche, allongent notre durée de vie… sans augmenter d’un iota notre sensation de bonheur. Bourrés de gadgets, gavés de cachets ! Sortez-nous donc de là.

Sortez-nous de là ou laissez-nous en sortir nous-mêmes. Mieux : faisons les deux à la fois. Politiciens, si la Polis vous importe, rendez possible une société française libérée de la tyrannie de l’avoir, et rendez-la possible pour tous et non pour une caste.

La fièvre qui entoure ces élections le prouve : malgré toute leur défiance, les Français attendent encore quelque chose du, des politiques. Ce qui s’y joue ne les indiffère pas. Le 7 mai, l’abstentionnisme lui-même n’aura jamais été aussi politisé. Il ne faut pas tout attendre de vous, politiques ? On l’a compris depuis longtemps. Mais si vous n’êtes là que pour nous dire qu’il ne faut rien attendre, alors retirez-vous. Vous avez beaucoup mieux à faire.

L’irrigation au risque du hors sol

Je voudrais revenir ici, brièvement, sur l’affaire Sivens, ou plus exactement en élargir la perspective. Car je l’ai souvent vue mal posée, dans les articles qui ont fleuri lorsque les choses ont tourné au drame, et principalement sous l’angle « les écolos veulent empêcher d’utiliser l’eau pour nourrir les hommes ».

Premier point : c’est oublier qu’une zone humide n’a pas pour seule fonction d’offrir une réserve d’eau. On a là une lecture typique du productivisme : « l’environnement » comme réservoir de ressources, que l’on veut croire infini, mais qu’en tout cas, l’homme aurait vocation à prélever, pour un usage unique. C’est oublier que ce même « environnement », outre sa valeur intrinsèque qui ne sera pas l’objet du propos aujourd’hui, offre déjà à l’homme de multiples services lorsqu’il est en place et vivant. En l’occurrence, une zone humide « ça sert à » laisser s’épancher les crues, épurer les eaux qui y séjournent, et accueillir une biodiversité dont nous bénéficions par ailleurs. Mais pour cela, il faut la laisser faire son travail, c’est-à-dire ne pas la transformer en bassine et ne pas considérer l’eau qui s’y trouve comme n’ayant d’autre rôle qu’être puisée dans cette bassine et bue.

Second point – plus important. Nourrir l’homme est une priorité, c’est entendu. Cela nécessite, depuis le Néolithique, de produire cette nourriture, nous sommes d’accord. Maintenant, peut-on questionner un brin ce qu’on entend par culture, ce qu’on entend par nourrir : quelle production, pour qui, et comment ?

Posons alors la question autrement. Notre puissance technique nous permet, un peu partout – au moins dans les pays industrialisés où cette puissance est disponible en masse – de renverser la perspective historique de l’homme (et notamment de l’agriculteur) face à son environnement. Nous définissons notre projet sur des critères purement économiques – la production dont les cours sont les plus hauts, ou la plus subventionnée – mais de manière hors sol : à charge pour la technique de rendre le sol compatible avec le projet. Et si les coûts ne sont pas négligeables, alors présentons la facture à l’Etat (pour le coup, c’est un raisonnement « ça ne coûte rien, c’est l’Etat qui paie »). Quant à la facture environnementale, elle ira également aux autres, par exemple aux communes du littoral vendéen assoiffées par les ponctions aux nappes dues au maïs en amont, ou aux conchyliculteurs dont la production est compromise par les pollutions de l’eau que les fleuves déversent dans leurs baies. C’est tout simple. La question de l’adéquation du projet au contexte pédologique, hydrique, climatique n’est plus posée : engrais, pesticides, irrigation compenseront leurs variations. Et notre agriculture marche, hors sol, sur ces béquilles.

Un mien cousin est depuis plus de vingt ans exploitant agricole dans le Roannais. Eleveur laitier, il produit la nourriture du bétail sur l’exploitation, et se fiait au départ aux itinéraires techniques classiques et notamment au maïs, mené à grand renfort d’intrants. Parmi ce qui lui fit un jour dresser l’oreille, il y eut ce voisin qui avait inondé son blé d’engrais azoté, au point qu’il lui fallut, quelques mois plus tard, l’abreuver de produit raccourcisseur de tiges. Son jeune blé dopé dans la production de verdure était devenu trop haut et n’aurait pas supporté le poids des épis : il aurait « versé ». Et il s’agissait bien là d’une conséquence directe de l’apport d’engrais initial, non d’une variété connue pour sa sensibilité à la verse…
Lassé de tels constats, le cousin s’est mis, selon ses propres termes, à « faire ronfler la calculette plutôt que le tracteur »… et à revenir aux sources : quelles sont les cultures qui viennent le mieux dans le pays ? Lesquelles sont les mieux adaptées au sol, au climat ? Conclusion : « ici, on est un pays d’herbage ! le maïs n’a rien à y faire ».
Son exploitation remodelée selon ces principes n’a jamais été aussi rentable…
Second exemple, encore plus frappant parce qu’il se passe en Afrique australe ; un exemple présenté par un agronome zambien, et jésuite par ailleurs, lors du colloque « Chrétiens et pic de pétrole ». Voici quelques décennies, des Canadiens étaient venus mettre en place des itinéraires techniques à l’occidentale – engrais et pesticides – pour les cultures de maïs et d’arachide. Au bout d’une quinzaine d’années, on dut s’apercevoir que malgré le déversement d’intrants, le sol ne répondait littéralement plus : rien ne levait. En outre, les pesticides passant rapidement dans les nappes phréatiques et de là dans les puits du coin, la population locale était tout aussi littéralement empoisonnée, de nombreux enfants souffrant de malformations graves… Que faire ? L’agriculture biologique est entrée en scène : plus d’intrants, mais des engrais verts, des cultures intermédiaires favorables aux insectes prédateurs des ravageurs, et tout un cortège de mesures destinées à favoriser les services rendus par l’écosystème local et à s’appuyer sur eux. En d’autres termes : des pratiques agricoles pensées pour s’enraciner, au propre et au figuré, dans le contexte biologique, pédologique et climatique du lieu afin de bénéficier de ses services, au lieu d’un système faisant table rase de l’environnement et se fiant à une technique coûteuse et polluante pour reconstituer les apports naturels perdus…
Le résultat est édifiant, et durable. En deux mots : ça marche. Ça marche, dans un contexte qu’on taxera difficilement de jardinet citadin pour bobos illuminés.
Cette approche, nous a dit cet intervenant, se répand en Afrique australe mais aussi en Europe.
Sauf en France. En France, rien ne change. On crie très fort, voire on écrase des ragondins pour assener que rien ne doit changer.

A-t-on posé ces questions à Sivens ?
Quelle agriculture est censée bénéficier du barrage ? Difficile de le savoir, tant on lit tout et son contraire. L’irrigation servira-t-elle réellement les petites exploitations, comme le maraîcher bio local ? Ou au contraire, la réserve sera-t-elle siphonnée par quelques gros céréaliers, qui parachèveront l’expulsion des autres systèmes agricoles ? A qui manquera l’eau captée et pompée en amont – dans la retenue ? Quelle sera la qualité de cette eau ?
Le moins qu’on puisse dire est que les études indépendantes ne sont pas favorables à l’ouvrage, et qu’il n’est pas du tout certain que le barrage apporte aux agriculteurs locaux la réponse aux problèmes qu’ils manifestent. A court terme, sans doute. Après quelques années, c’est une autre histoire.

A-t-on réfléchi avec eux à des perspectives agricoles adaptées au temps et au lieu, autrement que par un coûteux équipement qui risque fort, à moyen terme, de favoriser l’irruption du tout-maïs, lequel expulsera tous les autres, comme cela s’est produit dans de larges parts du Bassin aquitain ? A-t-on posé la question dans ce sens ? Sommes-nous prêts à la poser partout à notre agriculture ? Il y a pourtant urgence. Ne serait-ce qu’en raison des nouvelles contraintes imposées par le réchauffement climatique, qui ne sont d’ailleurs sûrement pas étrangères aux sécheresses à répétition dans la vallée du Tescou.