Un plongeon de vingt ans

Je le revois comme si c’était hier.

C’était mon premier week-end ornithologique au lac du Der. J’en espérais monts et merveilles et je serinais, moins qu’à demi-sérieux, les collègues dans la voiture avec les espèces fantastiques que nous allions voir – des eiders ! des plongeons imbrins !

Premier arrêt, à l’église de Champaubert – l’église désaffectée du village noyé en 1974 par la mise en eau du barrage. Premier oiseau sur le lac à vingt mètres du bord : un Plongeon imbrin.

imbrin

Celui-ci, ce n’est pas lui, mais un de ses cousins, que j’ai vu aussi, dix ans plus tard.

Le lac du Der, cela ne vous dit peut-être pas grand-chose. C’est un de ces réservoirs créés dans les années 1970 en Champagne : le « Der-Chantecoq » sur la Marne, les « lacs de la forêt d’Orient », près de Troyes, sur la Seine, pour en réguler le cours. Ici, au Der, nous sommes en Champagne humide. Le sol est argileux et les étangs nombreux. Le barrage en a d’ailleurs réuni trois, en même temps qu’il noyait trois villages et un gros tiers de la « forêt domaniale du Der ». Alentour, le paysage est agricole et varié : cultures, prairies, chênaies de toutes tailles. Les villages sont remarquables par leur architecture traditionnelle à pans de bois ; les vieilles fermes bien sûr, mais aussi les églises.

Des Grues cendrées, des oies, des canards, ambiance typique du lac du Der en février

L’été, le lac sert de base de loisirs. Mais hiver après hiver, les oiseaux sont arrivés. Des milliers de canards, d’oies, de cygnes des rares espèces nordiques ; des grèbes, des fuligules, des harles, des plongeons et surtout des grues.

Situé sous le principal couloir de migration des Grues cendrées, qui traverse la France de la Lorraine au Pays basque, le lac a été adopté par des milliers de ces visiteuses, en halte puis en hivernage complet. Les ornithologues chevronnés viennent de toute la France, mais aussi d’Allemagne, du Benelux, de Grande-Bretagne et au-delà, traquer l’espèce plus rare : le Pygargue à queue blanche, le Grèbe jougris, l’Oie rieuse… Le lac du Der en février, c’est un pays de cocagne pour le naturaliste.

Ambiance Der

Des Grues cendrées, des oies, des canards… ambiance typique du lac du Der en février

C’était le 14 février 1998 et je retiens cette date comme celle de mes véritables débuts d’ornithologue de terrain. Bien sûr, il y avait déjà dix ou douze ans que j’avais appris à reconnaître les chants des oiseaux et que j’avais l’habitude de les chercher, puis de tenir de vagues listes. Mais, découragé à 14 ans d’adhérer à une association (en ces temps, les jeunes y étaient mal vus), j’avais laissé courir, jusqu’à rejoindre Dijon et toute la cohorte d’ornithos qui hantaient la fac et les écoles d’agriculture locales. Voilà pour le #TouteMaVie.

Après donc vingt ans et plus de protection de la nature, qu’y a-t-il à dire ?

Si je devais tout résumer en une anecdote ce serait celle-ci : à l’époque, je prédisais la disparition de toute la biodiversité, hormis quelques espèces racleuses de nos poubelles, à l’échéance de quelques décennies ; mais c’était par une espèce de cynisme bravache.

Aujourd’hui, je le dis de nouveau, mais avec la consternation de celui se serait bien passé d’avoir vu juste.

Il n’y a pas que les chiffres : je les ai souvent cités, je n’y reviens pas.

Oh bien sûr, il y a toujours des Grues au Der. Et même un Plongeon imbrin. Et un Pygargue, que je n’avais pas vu à l’époque, et des cygnes nordiques, « comme au bon vieux temps ». Grâce à l’énergique action des protecteurs et au partenariat des agriculteurs, il reste même des outardes en Poitou, ce sur quoi on ne pariait pas quand je participais comme stagiaire à ce programme, au printemps 1998.

Mais il y a vingt ans, et même quinze, je pouvais m’offrir le luxe de noter, en Charente-Maritime, en Seine-et-Marne, et jusqu’à Lyon, des Hirondelles rustiques et de fenêtre sans prendre la peine de les compter ni de chercher les nids. Depuis, l’Hirondelle de fenêtre a disparu de Lyon et le reste de sa population est à l’avenant : grosso modo divisée par deux.

Le long de la Charente à Rochefort, la Rousserolle turdoïde était commune. Aujourd’hui, elle est classée comme espèce rare. Idem, la Locustelle luscinioïde (une autre fauvette des roseaux) dans les marais de Saintonge ; idem la Mésange boréale dans les petits bois du nord-est de la Brie, et le Moineau friquet partout dans nos campagnes. En deux heures dans le bocage bourbonnais, je relevais cinquante espèces, et des densités affolantes de fauvettes dans les hautes haies. Quelle idée ai-je donc eu d’exhumer et de saisir sur les bases de données en ligne des associations locales mes vieux carnets d’observations du début du siècle ? Quoi ? J’avais noté tout ça ? J’avais vu autant d’espèces ? Je voyais ça et je trouvais ça nul ? Tenez, un minable petit square du Val-de-Marne : Mésange à longue queue, Grimpereau des jardins, Bouvreuil, Chardonneret, Verdier, Pic épeichette ! À l’époque, ça ne faisait pas lever un sourcil. Les quatre dernières espèces citées sont désormais menacées en France.

« Ne relisez pas vos vieilles lettres », avertit Maupassant. Ne relisez pas non plus vos vieilles obs.

Le drame est que nous disposons d’assez d’atlas, de listes rouges, d’indicateurs et de graphiques pour que je puisse le dire : tous les exemples que j’ai cités là au-dessus sont représentatifs. À côté de cela, les bonnes nouvelles sont une poignée. Encore sont-elles quasiment toutes la conséquence de rudes batailles menées par les défenseurs de la biodiversité, ceux qui ont sauvé de la disparition le Faucon pèlerin, la Cigogne blanche, la Loutre ou le Castor. Ne rêvez pas ! il n’y a pas d’apparitions d’espèces qui compenseraient l’effondrement des autres. Si seulement !

Je ne peux pas mentir. Simple naturaliste de terrain, petit chargé d’étude d’association départementale, vigie pour un temps d’une coque de noix secouée par la houle, il me faut bien le voir : le monde se vide de ses insectes, de ses crapauds, de ses lézards, de ses oiseaux, ses lynx, ses éléphants, ses pandas, ses grillons, ses vers luisants, plus vite, bien plus vite encore qu’il ne se peuple d’humains en colère, ballottés de bitume en béton et de désert en chemin de fer. Bien plus vite que je ne pensais le voir au cours de ma carrière d’ornithologue. Bien trop vite pour que la vie ait une chance. Je n’ai pas le choix. Nous, naturalistes, n’avons pas le choix. C’est ce qui se passe dans notre maison. Il faut bien qu’on vous le dise. On aurait bien aimé ne jamais en arriver là, vous savez.

Si vous regardez aussi, vous verrez. Vous verrez ce qui reste, et ensuite, ce qui manque. L’un ne va pas sans l’autre.

À la suite de cette note anniversaire, dans les semaines qui viennent, je raconterai, de temps à autre, quelques-unes de mes plus belles observations, de mes plus belles émotions naturalistes. Je vous présenterai le renard et la perdrix, la gorgebleue, le crapaud accoucheur, quelques autres.

Ça prendra du temps. Je ne me donne pas de rythme. C’est que la saison de terrain recommence, et moi, par contre, je n’ai plus vingt ans.

 

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Une chute de neige très politique

Tout est politique en notre siècle de crise/progrès/technologie/résurgence réactionnaire/folie néolibérale/foot-business/ratons-laveurs connectés (rayer les mentions inutiles), comme l’illustrent les réactions des grands de notre temps aux calamités météorologiques frappant en cascade la ville-monde-lumière. Aperçu.

Sylvain Maillard : « La grande majorité des flocons choisissent librement de tomber. »

Marlène Schiappa : « Assurer l’égalité des droits des flocon.n.es à atteindre le point de chute de leur choix est une priorité du gouvernement. »

Christian Estrosi : « Grâce à notre réseau de vidéosurveillance, le premier d’Europe, pas un flocon n’a pu frapper les rues de Nice. »

Edinson Cavani : « On parle beaucoup de Neymar, mais je marquerai un triplé sur la neige avant lui. »

Christophe Barbier : « Les Français doivent apprendre à renoncer à leur cinquième centimètre de neige et aller travailler. »

Laurent Wauquiez : « La neige en hiver est un symbole fort de nos racines chrétiennes françaises, que j’ai toujours su préserver en Haute-Loire, contre l’avis des écologistes parasites.»

Islamisation.info : « La France couverte d’un voile neigeux : tradition ou soumission à l’islamisme rigoriste ? »

L’informatrice zélée : « Si vous tracez une croix gammée dans la neige devant l’Assemblée nationale, vous verrez très distinctement un insigne nazi, ce qui prouve les accointances douteuses de la République avec les idéologies extrémistes. »

Henry de Lesquen : « La raréfaction de la neige est le résultat de la congoïdisation du pays. »

Libération : « Ils aiment les hivers froids et neigeux : enquête chez les intégristes de la météo » (sondage exclusif : mon enfant aime faire des bonshommes de neige, est-il réactionnaire et homophobe ?)

L’Humanité : « La neige bourgeoise à l’assaut des prolétaires sous-chauffés »

Le Nouveau Détective : « La sorcière blanche : elle laisse ses enfants jouer dans la neige sans bonnet, ils finissent chez le pédiatre »

Limite : « Pas con l’ancien ! Les conseils exclusifs de nos ancêtres : le bonnet de laine protège du froid »

Challenges : « La raquette connectée est-il l’avenir du transport parisien ? »

WeDemain : « Il invente un mode de transport sur neige révolutionnaire grâce à deux planches de récupération fixées sous ses pieds, reliées à une application météo »

L’Express : « Or blanc : pourquoi il faut mettre fin au monopole de l’hiver sur la neige »

Les Echos : « Les fonctionnaires qui vident les sacs de neige sur nos têtes sont-ils trop nombreux ? »

Le Figaro : « Paris-neige: la dernière lubie pas si écolo d’Anne Hidalgo »

Le Point (édition spéciale) : « Glaciation de Würm / Invasion barbare de 406 / Retraite de Russie / Chutes de neige à Paris : l’hiver, saison des effondrements de civilisation ? »

Samuel Laurent : « DÉCODEX : Pourquoi 10 centimètres de poudreuse ce n’est pas (encore) la fin du monde »

Aleteia : « Est-il chrétien de préférer la neige au foulon comme symbole de blancheur ? »

Grégory Coupet : « Cette chute de neige, je l’aurais arrêtée. »

Quant à Emmanuel Macron, il a choisi de gravir symboliquement la butte Montmartre en moon-boots, envoyant un signe fort de sa détermination à réformer le climat (le blizzard a empêché notre reporter d’immortaliser la scène).

#NDDL L’écologie… vous vous souvenez ?

Devinette. Quel est ce thème, cause principale d’opposition au projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, dont personne ne dit un mot, sur nos plateaux, depuis hier midi ?

J’avais vaguement espéré que quelqu’un se souviendrait, au jour de l’abandon de Notre-Dame des Landes, qu’on renonçait d’abord là à un projet dénoncé, de manière massive et documentée, comme écocide et climaticide.

Finalement, un seul thème domine. « Test pour l’exécutif », « déni de démocratie », et autres variantes sur le registre « une lubie de bobos urbains hystériques doit-elle bafouer l’État de droit, la République et le progrès ? »

Amusant (mais d’un rire jaune).

Amusant, tout d’abord, d’entendre crier au déni de démocratie des personnalités qui il y a quatre ans répétaient à tout crin que « l’insurrection était le droit sacré des opprimés quand le gouvernement bafoue le bon sens, la liberté, la loi naturelle » et tutti quanti, pour s’opposer à un projet soutenu par une large majorité de Français. Assez large en tout cas pour qu’il fût hors de doute qu’une consultation informelle et sur mesure analogue au « référendum » sur Notre-Dame des Landes eût abouti à une large adhésion. Quelle crédibilité accorder à des défenseurs des « valeurs de la République » qui les convoquent ou les récusent à volonté, selon qu’elles vont ou non dans leur sens ?

Amusant, ensuite, de la part de médias qui le reste de l’année ne manquent pas de relayer les alertes toujours plus pressantes des écologues et des climatologues. Mais lorsqu’il s’agit de trancher sur un cas concret, voilà les enjeux écologiques même plus balayés : oubliés sans être seulement examinés ! Quelle crédibilité accorder à des tribunes qui après avoir publié les études terrifiantes sur l’effondrement des écosystèmes et les hausses de température mondiale, n’en font même plus mention lorsqu’il s’agit de débattre du bien-fondé d’un projet visant à détruire le bocage humide au profit de l’avion ? Quand les voyants rouges clignotent, quand les alarmes sonnent, c’est pour nous avertir d’agir et de changer de conduite, pas pour faire danser sous la boule à facettes.

Nous n’en sommes même pas encore à envisager de ralentir, ni même de tourner le volant ! Pourtant, il est là, le débat qui doit être ouvert, et vite : ralentir, pour de bon, notre orgie de ressources, non pas chercher à la cacher sous un vague badigeon vert. « Le trafic aérien augmentera quand même, il ira juste ailleurs, et Nantes aura perdu sa part du gâteau » clament les « pro ». C’est là, très exactement, un raisonnement de buffet à volonté sur le Titanic : oublions la coque fendue, oublions l’eau qui monte depuis la cale, les « troisième classe » qui tambourinent aux couloirs grillagés : c’est servi, alors mangeons.

Évacuer ce modèle qui sombre avant qu’il ne nous entraîne tous ? Vous n’y pensez pas !

C’est là, pourtant, que cet abandon doit être non une fin, mais un début. Le début d’une vraie alternative, la fondation d’un autre monde où le « toujours plus » (de bitume, de béton, de métal, de pétrole, d’énergie) ne sera plus le seul chemin. Où le trafic motorisé n’aura plus à croître, inéluctablement, jusqu’à nous avoir tous asphyxiés.

Un monde où nous sauterons de la casserole avant d’avoir bouilli…

Déni de démocratie, disent-ils. J’y reviens.

Je relis les courriers adressés aux ministres successifs par les naturalistes locaux. Ils dénoncent de manière très factuelle et précise les lacunes de l’étude d’impact. Excusez du peu : pas de recherche spécifique de la Loutre, alors qu’elle est connue dans les bocages humides voisins ! Pas de recherche des sites d’hivernage des chauves-souris arboricoles ! Pas de distinction entre les zones humides exploitables par le Crapaud commun (qui pond dans les pièces d’eau permanentes) et le Pélodyte ponctué (espèce pionnière qui n’exploite que des mares temporaires) !

Et une DUP a pu être défendue et des arrêtés préfectoraux rendus avec des manques aussi énormes concernant des enjeux fondamentaux, donc, que :

  • la Loutre, l’un des grands mammifères les plus rares de France ;
  • les différentes espèces d’Amphibiens : rien de sérieux n’était prévu pour sauvegarder les espèces aux écologies complètement différentes de ce groupe faunique particulièrement menacé, essentiel pour les équilibres biologiques (régulation des ravageurs agricoles) ;
  • les Chauves-souris, dont la France a perdu la moitié de ses populations en dix ans, à l’importance écologique similaire à celle des Amphibiens pour des raisons analogues…

Une telle étude aurait valu zéro au moindre stagiaire. Elle revient à leurrer les citoyens sur les dégâts infligés à leur patrimoine commun, aux fonctionnalités écologiques qui leur permettent de vivre ici-bas. Et dans ces conditions, ils auraient dû rendre un avis éclairé ?

Où est le déni de démocratie ?

Encore eût-il fallu, me direz-vous, que le citoyen fût assez formé pour mesurer le sens de pareils manques, pour comprendre qu’on ne compense pas la destruction de frênes ou de saules centenaires à cavités comme ça, en quelques clics. Ce déficit français de culture écologique est réel. À nous, associations, d’en prendre la mesure et de le combler, en pleine transparence.

Là aussi, c’est affaire de démocratie. Nous vivons en un temps où décider pour la cité requiert quelques connaissances ès amphibiens et chauves-souris, comme autrefois de savoir coiffer le casque de bronze.

Pélodyte citoyen

Pélodyte s’essayant à l’exercice de la citoyenneté

Mais revenons à ce 17 janvier. Que l’exécutif ait reculé face à la perspective d’une évacuation qui aurait sans doute provoqué au moins une demi-douzaine de morts plutôt que devant les enjeux climatiques est peu douteux. Cela ne devrait pas nous empêcher d’en parler.

Ici, l’affaire confine à notre rapport à la vérité.

En réduisant le dossier à un conflit d’egos entre un gouvernement et des zadistes, entre le gourdin (pour ne pas dire autre chose) des uns et des autres, le débat public nous enfonce dans un marigot relativiste : celui où il n’existe ni bien, ni mal, ni juste, ni injuste ; pas de bien commun ; rien qu’un pugilat de lobbys prêts à tout pour faire triompher leur intérêt propre. On a vu ce discours triompher, le matin même, à propos des associations caritatives venant au secours des migrants. Elles ont été accusées d’entretenir la misère, sinon de la créer, car elles en auraient « besoin pour exister ». Il n’y aurait en somme ici-bas que des pompiers pyromanes et des Docteur Knock.

Pour Marx, tout n’est que lutte des classes ; pour nos modernes médias, bientôt pour nous, tout n’est qu’arène d’individus égocentriques, menteurs sans scrupules. Dans ce monde, tout est également vrai et faux, c’est-à-dire faux tout court. Le bond a semble-t-il été franchi entre « la neutralité est un mythe, il y a toujours un biais observateur » et « il n’y a ni vérité ni réalité, rien qu’un supermarché de mensonges ».

Il n’existerait, dans cette vision, personne de sincère, ni surtout personne de soucieux du bien des autres. Et d’ailleurs, cela compromet réellement nos possibilités de le faire nous-mêmes, même si nous le voulons.

Car décider nécessite non seulement d’examiner les faits, mais aussi de croire à leur réalité. Pourquoi croire que tel pays est en guerre, qu’Untel y est en danger ? Pourquoi faut-il accorder foi aux cartes de répartition de la loutre, aux données sur l’écologie du pélodyte… ou sur le trafic aérien ? Si nous restons vissés au discours «  il n’y a pas de faits, il n’y a que des lobbys », il n’existe plus de réponse à aucune de ces questions. Et plus aucun choix n’est possible, sinon le ralliement au menteur (présumé) que l’on préfère.

Qui, dans les débats de ces dernières heures, s’est soucié de la réalité, de dire la vérité sur l’impact de ce projet sur la vie et le bien commun ? Pas grand-monde. Vous avez « trouvé le pélodyte ? Moi, je dis qu’il n’y en a pas, parce que dix décisions de justice n’en font pas mention. Donc, j’ai le droit de dire qu’il n’y en a pas. »

Mais ça, c’est faux. Le monde ne peut certes pas être décrit en entier de manière neutre, mais il existe. Le pélodyte est vraiment là – même si le juge l’a oublié. Ce cirque a trop duré.

Il faut une épaisse couche de désinformation et d’ignorance pour voir prospérer cette consternante lecture, où le fond n’importe plus, où la teneur des idées compte moins que l’étiquette apposée à leur auteur.

Au lieu de ça, enfilez vos bottes et sortez le soir. Vous verrez si le Pélodyte n’est pas vrai.

 

 

De l’art de mal défendre son bifteck

Il y a quelques jours (déjà, car tout va très vite) cette vidéo-ci a connu sur la toile un pic de notoriété. On y voit la journaliste Nora Bouazzouni expliquer que « les femmes sont plus petites que les hommes car elles ont été privées de viande depuis la nuit des temps » (sic).

Cette interprétation de la différence de taille entre mâles et femelles de notre espèce est tirée des travaux de l’anthropologue Priscille Touraille, sous la direction de Françoise Héritier. Elle présente toutes les apparences d’une grande cohérence. Quand on y réfléchit, oui, ça doit être ça !

Sauf que. Il y a tant de « sauf que » que la vidéo a été fort mal accueillie et que naturellement, en pareil cas, que se passe-t-il ? Le pugilat se déplace en un éclair du scientifique au politique et du débat à l’invective. Pour d’aucuns, la thèse devient l’expression délirante d’un « féminazisme », c’est comme ça pas autrement, et pour d’autres, la moindre critique de la démarche relève, naturellement, du machisme et tant qu’on y est du racisme.

Aventurons un regard plus posé.

Que voyons-nous dans cette vidéo ?

D’entrée de jeu, et premier problème, une affirmation péremptoire. Une double affirmation : a/ les femmes sont plus petites et ce n’est pas normal ; b/ cela est dû à la privation de nourriture depuis la nuit des temps. Problème en effet, car si j’en crois ce résumé de son ouvrage « Hommes grands, femmes petites, une évolution coûteuse »  Priscille Touraille elle-même est loin d’être aussi affirmative. On y lit que « P. Touraille montre avec nuance que les comportements culturels peuvent fortement influer sur les traits physiques des humains et que les comportements genrés contribuent à créer des corps sexuellement différents, souvent à l’encontre des tendances naturelles. Ce livre invite donc à réfléchir sur l’interaction entre biologie et culture qui donne forme à la vie de tous les jours ». On comprend bien que passer de l’hypothèse prudente suggérée pour expliquer en partie un phénomène à la dénonciation d’une oppression cent fois millénaire est plus vendeur, mais peut-on dire sans être taxé de machisme que ce n’est pas faire honneur à la rigueur et la prudence de l’auteure qu’on cite ?

Second problème de base, le « petit a » lui-même (la taille inférieure des femmes n’est pas normale et il convient de lui trouver une raison) n’est absolument pas prouvé. On ne peut que sourire quand Nora Bouazzouni affirme tout de go que chez les Mammifères, en règle générale, la femelle est plus grosse, et convoque à cet effet l’exemple de… la Baleine bleue.

Pardon, Madame Bouazzouni, mais je maintiens qu’il n’y a pas besoin d’avoir lu les travaux de Françoise Héritier, ni même de Priscille Touraille, juste d’être un peu naturaliste comme je crois l’être, pour savoir que l’existence d’un dimorphisme sexuel est chose très variable même à l’intérieur de familles proches, et que chez de nombreux mammifères c’est bel et bien le mâle qui est le plus gros, notamment chez les Primates. La plus petite taille des femmes résulte-t-elle d’une différenciation tardive, d’une pression de sélection basée sur des comportements conscients ? la femme est-elle naturellement aussi grande ou même plus grande que l’homme ? Nous ne le savons pas et nous n’avons rien pour pencher en faveur d’une hypothèse ou de l’autre. Et c’est un peu gênant, car s’il n’y a pas de « problème », inutile de chercher une « solution ».

D’autres chercheurs que la thèse de Priscille Touraille laissent perplexe font remarquer à ce sujet que pour que l’homme soit en position de brimer la femme à ce point, encore faut-il qu’il soit le plus fort. Pour que le système marche, il faut bien l’amorcer. De nos grands-mères cromagnonnes, les fossiles tendent à nous dire qu’elles ressemblaient plutôt à des nageuses est-allemandes qu’à des Barbie Princesse, rudesse de l’existence oblige. Pourquoi se seraient-elles laissé faire ? Dans le même registre, la différenciation genrée des tâches dès le Paléolithique chère à nos livres d’enfant – graciles cousettes au coin du feu dans la grotte vs musclors chasseurs de mammouths – n’est absolument pas prouvée. Cela ne veut pas dire qu’elle n’existait pas. Mais on n’en sait rien : évitons donc d’entasser les hypothèses. Pour que le truc marche, en somme, si j’ai bien compris, il faudrait

  • Soit que la femme soit déjà, naturellement, un peu plus petite ;
  • Soit que sa petite taille pour cause de brimade nutritionnelle soit héritée de comportements dominateurs mâles présents chez les ancêtres de Sapiens;
  • Ou alors imaginer de très forts éléments culturels justifiant à une époque peut-être moins haute que le Paléolithique, d’ailleurs, la conquête par les hommes de cette mainmise.

Ce qui n’est pas impossible, ne serait-ce qu’à partir de l’âge du Bronze avec l’émergence du mythe du guerrier, les statues menhirs armées etc… mais encore faut-il le documenter. Et le documenter autrement que par un mélange déroutant d’exemples contemporains et tirés de notre proche passé (situations de famine dans le Tiers-Monde moderne ou coutumes bourgeoises des années cinquante…) C’est un peu bref pour démontrer l’existence d’un phénomène soi-disant à l’œuvre de tout temps et en tous lieux, au point d’avoir modelé jusqu’à nos corps.

Et encore plus lorsqu’on souligne que cette évolution constitue un paradoxe, une balle dans le pied de l’humanité (c’est évident : sous-nourrir les femmes, c’est hypothéquer sa propre descendance). Je ne suis pas anthropologue, mais il doit en être là comme ailleurs : avant de juger qu’Untel agit de manière illogique, examinons s’il n’y a pas une logique qui nous échappe.

Bref, cette fameuse vidéo présente comme une vérité démontrée ce qui n’est qu’une hypothèse, et une hypothèse non sans cohérence, mais qui prête largement à discussion – cela se voit même pour un non-spécialiste. Une hypothèse d’autant plus prudente que l’auteure  s’aventure hors de la sociologie pour la biologie de l’évolution, dont les règles se fichent pas mal de nos constructions culturelles. Mais va-t-on prendre des gants au moment de révéler un millénaire scandale ?

Car il s’agit bien de dénoncer un scandale : le résumé visible sur la page enfonce le clou : nous sommes en présence « d’une forme ancestrale de… sexisme ». Le ton du reste de la vidéo sera à l’avenant, avec des termes tels que « arrogé », « privé les femmes de ce dont elles ont besoin par des symboliques virilistes ». Tout comme on a quitté l’hypothèse pour l’affirmation martelée, on a quitté la science pour le militantisme, qui ne s’embarrasse pas de nuances, ne renâcle pas aux généralisations et ne cherche pas davantage à comprendre un pourquoi.

Suivit l’habituel renfort à l’appui des fake news : si ce n’est pas vrai, peu importe, du moment que c’est plausible, et si ça apporte de l’eau au moulin du bon camp : si vous trouvez l’argument spécieux et mauvais défenseur de sa cause, c’est que vous êtes un ennemi ou un jaune. Qu’importe la vérité : il s’agit de charger la bonne mule.

Il n’est que de voir le traitement réservé aux objections, de quelque ton qu’elles aient été : « vous avez l’intention de critiquer Françoise Héritier ? », « c’est vrai que jamais, nulle part, les hommes n’ont opprimé les femmes », etc. Bien sûr qu’ils l’ont fait et le font encore ! Ce n’est pas une raison pour ajouter des poids truqués dans la balance. Un pieux mensonge reste un mensonge et plombe toujours sa cause. Toujours. Partout.

Je vous vois venir avec vos trompettes triomphantes, vous qui criez au féminazisme. Vous faites pareil, nous faisons tous pareil. Parce que nous ne voyons plus dans le monde de débat ni de bien commun, mais rien qu’une arène de lobbys hargneux en compétition sauvage, aucune vérité ne peut plus exister. Il n’y a plus rien que des clans et des drapeaux, et de tout propos on regardera exclusivement qui le tient, qui il sert, et par conséquent à quelle tribu assigner sa teneur et son auteur. Ici : vous demandez à voir si l’hypothèse est attestée par les squelettes antiques ? vous relevez du lobby mâle blanc cishet patriarcal. Vous l’avez relayée ? Vous êtes au choix féminazie ou islamogauchiste qui se flagelle tous les matins. L’hypothèse va dans le sens du vent, elle est donc vraie, et on ne lui en demande pas plus. Et réciproquement pour ceux qui se reconnaissent dans le camp d’en face.

Dans un monde qui n’a que le mot science à la bouche, la vérité n’importe plus. Est-ce une forme de glissement de la science à la technoscience, de la recherche de connaissance à l’utilitaire le plus dépourvu de scrupules ? « Les experts ne sont pas d’accord », élégante formule pour désigner une surenchère de thèses biaisées. La science serait-elle réduite au rang d’usine à produire du grain de telle ou telle couleur, à vendre à tel ou tel des lobbys en présence ?

Pour celles et ceux qui prennent soin d’exposer leurs données, leurs méthodes et leurs résultats, il y a de quoi s’arracher les cheveux à poignées.

Quant au chrétien, avant de barboter là-dedans, il peut se souvenir qu’il professe suivre Celui qui est le chemin, la vérité et la vie. Et qu’il devrait donc redoubler d’exigence envers lui-même.

(Autant dire que la moindre imprécision dans ce papier me vaudra la première pierre… J’ai fait de mon mieux. Parler est prendre un risque.)

C’est Johnny et Victor qui sont sous l’Arc de Triomphe…

Il y a des personnalités dont on ne sait plus trop si elles sont déjà mortes ou pas. Parce qu’elles sont très âgées, en retrait, qu’elles le savent, et qu’il n’y a qu’un journaliste de temps en temps pour aller recueillir leur avis – et l’on se dit alors: tiens, mais il était encore là lui ? De toute façon, vivants ou morts, ça ne change plus grand-chose: ils ont tout dit, mais ils sont là comme une montagne ou même une simple colline, dans le paysage et pas près d’en partir.

Je voyais un peu Jean d’Ormesson (dont je n’ai rien lu) comme ça.

Et puis il en a d’autres qui sont là dans le paysage aussi, dont on sait très bien qu’elles sont en vie parce qu’on ne peut même plus imaginer qu’elles puissent mourir. Elles ne font pas partie du paysage, elles font partie de la vie de notre humanité, quand bien même on ne s’intéresserait pas du tout à leur oeuvre. Elles ont si longtemps fait partie du monde que nous connaissons qu’on ne peut pas s’imaginer que de ce monde-là, il faut parler au passé et qu’à force d’années, on est passés à un autre. Ceux-là, leur présence nous rappelle, d’une manière plus terre à terre, plus incarnée, moins abstraite, moins éthérée que les précédents, qu’il y a eu quelque chose avant nous, que le sang qui coule dans nos veines est aussi celui d’autres êtres humains que nous. Ils formaient, plus que les précédents, la continuité avec le passé proche et s’opposaient à leur manière, même passive, à la généralisation de la mentalité de poissons rouges de notre siècle.

Ils ne sont pas là comme des montagnes, mais plutôt comme de grands arbres qui se desséchaient branche après branche dont on est tout triste et surpris de découvrir qu’eux aussi, ils peuvent mourir tout à fait, tomber et n’être plus là.

Ce jour-là, même si le monde ne s’est pas effondré, bien sûr, la place vide laissée par l’arbre tombé dans la nuit saute aux yeux, tout de suite, et pour longtemps.

Johnny, dont je n’ai jamais rien écouté, je veux dire, de moi-même, et pour la production duquel je n’avais aucun goût particulier, est incontestablement de ces derniers.

Comme à chaque disparition de célébrité, le monde fait mine de découvrir que Johnny n’était pas un saint, et que du coup, au lieu d’honorer ses restes mortels, il serait plus juste, plus politique et plus éco-citoyen et responsable de coconstruire un déversement de purin sur son corbillard. Bof, bof.

Victor Hugo, dont les funérailles titanesques servent de mètre étalon, avait un rapport au sexe féminin des moins respectables. Voltaire a laissé aussi des pages fielleuses qui préconisent de maintenir la plèbe illettrée, pour garantir sa docilité. On en trouvera toujours, des zones d’ombre dans nos grands disparus gisant au Panthéon et autres cendres de conséquence.

Johnny Hallyday n’était pas un saint, ni un héros, il était populaire. C’est différent. Vous croyez que les deux millions de Français qui assistaient aux obsèques de Victor Hugo avaient tous lu Les Misérables (et vous, au fait ?) et savaient déclamer Les Châtiments d’une traite ?

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Certes non. Victor Hugo devait aussi sa cote à sa carrière de militant politique, laquelle est d’ailleurs toute une avec son œuvre d’écrivain. Et si Johnny réunit deux millions de fans, ce ne sera pas non plus parce que ses chansons ont remplacé poste pour poste Les Misérables dans la culture française.

Johnny était populaire auprès de trois ou quatre générations de Français, parmi lesquels, excusez du peu, la comtesse douairière de Paris, qui dit-on s’est précipitée dans sa loge après un concert à Bercy.

Qu’est-ce qui rend une chanson populaire ? Mystère. De tout petits riens font que ça se chante, se danse, revient et se retient, selon une autre star partie trop tôt et qui s’y connaissait. La recette est si bizarre et si fantasque qu’une bonne part des auteurs de tubes immortels – ceux qui sont de toutes les rétrospectives du 31 décembre et des playlists d’un tiers des mariages au moins – ne l’ont plus jamais retrouvée. Toute leur gloire tient en deux minutes trente qui ont fait chavirer un été. Johnny, ç’aura été ça, mais toute sa carrière, ou pas loin. Il y avait toujours, partout, la vague rumeur d’un transistor diffusant du Johnny dans un coin de nos têtes. Ce n’est ni fabriqué, ni fictif : c’est comme ça.

« Le jour de la mort de Johnny, je pars laisser passer l’orage sur l’île Amsterdam. » Je me l’étais promis.

Si vous ne connaissez pas l’île Amsterdam, c’est une fière possession française d’au moins dix kilomètres par six tout au sud de l’Océan Indien, à peu près à égale distance de l’Afrique, de l’Inde et de l’Australie. Hormis l’île Saint-Paul, de la même taille, le plus proche voisin est à presque deux mille kilomètres. Un endroit à peu près tranquille donc.

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Finalement, j’aurais dû. Mais pas à cause de Johnny, ni même des hommages, ni des articles de presse locale fiers de dégainer la photo de la star descendant du train en gare de Val-Trambouze ou en escale à l’aéroport intercommunal de Toutouville-sur-le-Lérot.

Plutôt à cause du reste.

Des récupérations, de ceux qui récupèrent en dénonçant la récupération, de ceux qui dénoncent la récupération de la dénonciation de la récupération. De ceux qui traitent les amateurs de Johnny de beaufs rances et réacs et ceux qui traitent ceux qui traitent les amateurs de Johnny de beaufs rances et réacs de snobs rances et bobos. De ceux qui se sont donné depuis ce jeudi midi le mot d’ordre de se démarquer de la plèbe en l’appelant « l’exilé fiscal Smet » (sic) ; j’espère qu’ils n’auront jamais le culot d’accuser quiconque de mépris de classe : une poutre pourrait bien leur remuer dans l’œil.

Des récupérateurs à poux et des récupérateurs papous, des récupérateurs à poux pas papous, des récupérateurs papas pas papous, et des récupérateurs papous pas papas à poux, soit dit sans vouloir discriminer les papous, ni les pères, ni les les phtiraptères.

Faire descendre les Champs sur une prolonge d’artillerie, ou pas loin, aux restes mortels d’un personnage fiscalement domicilié hors de France, une hérésie ? Un peu, il faut l’avouer. Mais dans dix ans, nous passerons pour des andouilles de nous en être tenus là. On s’en fichera autant que des écarts d’Hugo et de Voltaire pourtant autrement de nature à souiller leur mémoire et la teneur de leurs idéaux. On s’en fichera, des écarts de l’homme Jean-Philippe Smet, parce que ce n’est pas lui que la France pleure. Ce n’est même pas à l’homme Jean-Philippe Smet, de son nom de scène Johnny Hallyday, qu’on rend hommage. « Johnny » représente, dans l’esprit des Français, y compris ceux qui ne l’appréciaient pas, ni lui, ni sa musique, quelque chose de bien plus que lui-même et son oeuvre.

Je crois surtout qu’avec lui, on sait qu’on enterre « les années 80 », dont la nostalgie, pas que musicale, correspond pour plusieurs générations à la nostalgie d’une jeunesse où tout était possible, avant les désillusions post-1991. Deux, trois, quatre générations de Français enterrent avec lui non seulement leurs vingt ans, mais aussi une certaine idée, qui a bercé le pays, de la jeunesse.

C’est normal que ça secoue jusque dans l’île Amsterdam.

 

Noël déserte les pubs ? Bon débarras !

Coup de tonnerre sur nos pauvres sociétés européennes : une certaine marque de bière très connue ne produira plus de « bière de Noël » mais de la « bière d’hiver ». Dans le même temps, ce même mot recule aux frontons des temples du commerce et des enseignes municipales. Exit Noël, la société laïque pare ses tables pour « les fêtes de fin d’année » (le jour de l’An soit, et la deuxième, quelle est-elle ?)

Et les uns de relayer ces horreurs estampillées #christianophobie, tandis que d’autres sabrent le champagne : l’emprise de Léreligion sur la société recule !

Ridicule. Aussi ridicule, et ce n’est pas peu dire, que la brusque toquade de quelques élus pour l’origine vaguement mariale du graphisme du drapeau européen, ou que Jean-Luc Mélenchon voyant dans le folklorique titre de chanoine de Latran la preuve d’une mainmise vaticane sur la République française. Ah ! si monsieur Mélenchon connaissait mieux le pape François… vu son programme économique, écologique et social, cette allégeance, il l’appellerait de ses vœux ! Mais passons. C’est ridicule, oui, de voir un « viol de conscience », un « obscurantisme tentaculaire » dans le mot de « Noël » appendu aux vitrines pleines de foie gras, et une libération dans son retrait. Voilà une liberté qui ne coûte pas cher à consentir et qui fait oublier le reste.

Grotesque tartarinade laïcarde, oui. Mais est-ce tellement mieux de s’arc-bouter, au nom de la défense de « l’identité chrétienne », sur la présence du mot Noël sur les emballages de marrons glacés ? C’est un fait, même s’il nous déplaît fort, à nous chrétiens : l’immense majorité de nos concitoyens ne fête pas, fin décembre, la venue du Dieu fait homme. Et ce n’est pas parce qu’elle s’est convertie au grand méchant z’islam. L’hypothèse salafiste est assez peu crédible pour expliquer la disparition d’un nom de fête chrétienne de sur un… pack de bière. À moins que l’expression « pression des milieux islamistes » n’ait pris un sens nouveau, plus mousseux et aussi quelque peu inattendu. Bref, c’est juste que nos concitoyens sont majoritairement sans religion et que du coup, l’étiquette Noël relève plutôt du simulacre.

Peu importe à qui célafôte. C’est ainsi : la France n’est plus un pays majoritairement chrétien et l’on peut toujours clabauder « ouimédeculturechrétienne » ou « didentitéchrétienne », imposer de parler de Noël à quelqu’un qui se fiche comme d’une guigne de ce qui s’est passé à Bethléem dans une certaine étable, cela ne nous mène à rien. C’est se bercer d’illusions, faire semblant, et contraindre les autres à le faire. Ils ne croient plus. C’est ainsi.

Et dans ces conditions, je crois que nous n’avons aucun intérêt à combattre pour défendre le royaume du Christ sur des boîtes de chocolats ou les calendriers des postes. Ne nous plaignions-nous pas chaque année ? N’était-ce pas même devenu proverbial, que Noël ne fût plus pour la majorité qu’une fête commerciale ? Et bien ! que le commerce fasse sa bringue, et nous, fêtons Noël. L’Enfant n’a pas besoin de catalogues de jouets mi-partis roses et bleus, ni de Mon Chéri, ni de Pyrénéens. Il se passera très bien d’être prétexte à lucullutiennes agapes, concours du cadeau hors de prix et rubans rouges autour des tablettes et des iphone. Rien de nouveau, nous le répétons chaque année.

Mais si l’emballage frelaté tombe, c’est encore mieux. Il se laissera même d’autant mieux rencontrer de ceux qui, ne Le connaissant pas, Le verront débarrassés de cette gangue.

Il y a bien un quart de siècle, il m’était venu dans les mains une BD de Franck Margerin mettant en scène une bande de potes occupés à râler sur le Noël consumériste. Avant de « se faire une petite bouffe toute simple entre amis histoire de marquer le coup »… qui s’achevait bien sûr en réveillon en bonne et due forme où ne manquait pas même la crèche, improvisée avec des petits soldats et des animaux-jouets.

Il y avait beaucoup plus dans ces pages que l’ironie au premier degré. Qui dégraisse Noël a toujours la bonne surprise de retrouver l’essentiel. Oui, il y a bien quelque chose à attendre, quelque chose autour de quoi se réunir et qui n’est pas juste le monceau de boîtes colorées sous un sapin de Nordmann trop tôt ravi aux forêts morvandelles.

Nos temples de la consommation décomplexée, eux, ne résisteraient pas à l’opération. Ils ne sont que gras : ils fondraient jusqu’au bout. Il n’en resterait rien.

Du coup, il se pourrait bien que la disparition du vocabulaire chrétien de leurs frontons soit une bénédiction. Ce n’est pas par leurs portes qu’entre le Roi de gloire. Alors, si le simulacre prend fin, tant mieux. Cent fois tant mieux. Le bonhomme Coca-Cola ne pourra plus se faire passer pour le Rédempteur. On ne confondra plus les anges de Bethléem et les sirènes d’une promotion sur les tablettes.

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Mais, me direz-vous, c’est tout de même triste de devoir ainsi constater sans équivoque que nos contemporains ne fêtent pas Noël.

C’est vrai, mais ce n’est pas à coups de guirlandes made in China (ou même in France, d’ailleurs) qu’on renversera la tendance.

N’est-ce pas l’occasion de dévoiler plus clairement ce que c’est vraiment que préparer Noël ? D’apparaître vraiment comme ceux qui veillent dans l’attente de la venue du Fils ?

Comme ceux qui ne préparent pas que la table couverte de bougies et de branches de houx ?

De questionner par ce témoignage ceux qui ne savent plus trop de quelle espérance habiter le 24 décembre ?

sEt, soyons fous, qu’ils se retrouvent par là évangélisés ? Le cœur réchauffé de l’attente joyeuse du Sauveur ?

Un, plus un, plus un, plus un, à participer à cette veille…

Ce serait drôlement plus chrétien qu’une offre promotionnelle « de Noël© », non ?

La Croix de qui ?

Vais-je me faire haïr de la cathosphère si je me dis franchement agacé par la tournure de #MontreTaCroix ?

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C’est un peu paradoxal, vu que je porte en toutes circonstances une croix franciscaine en bois, d’au moins dix-huit millimètres d’envergure. Et pourtant.

Résumons le contexte : une commune a reçu le trollesque cadeau d’une statue de saint Jean-Paul II surmontée d’un crucifix colossal et comme l’édifice est disposé sur l’espace public, le Conseil d’État ordonne de conserver la statue mais de démolir la croix. Cette espèce de jugement digne d’un Salomon mâtiné de chef de bureau de la Direction des Dons et Legs est perçue par tout ou partie des catholiques de France comme une tentative de plus de les gommer de la surface du pays. Subséquemment icelleux ont en masse posté des photos de croix sous l’intitulé #MontreTaCroix puis se sont félicités de voir « Twitter rempli de croix ».

Les uns ont posté la croix de chemin qui domine leur paysage familier ou leur tient à cœur. D’autres celle de leur église paroissiale ou même de leur foyer. Objectif déclaré : afficher ce qu’on voudrait nous faire cacher. « S’ils se taisent, les pierres crieront » (Lc 19, 40). Rappeler qu’un décret de Conseil d’État ne raie ni le passé ni le présent d’un trait de plume. Entre nous, sur ce point, on s’en doutait déjà : si la statue reste, la Croix n’est-elle pas présente, eût-on ôté la croix en pierre, disgracieuse au demeurant par sa taille excessive écrasant l’œuvre de sa masse ? Rappeler que la France a été longuement pétrie de ferment chrétien et que son sol est constellé de lieux où l’on a prié, prêché, rendu grâce pour une mission, une délivrance, une fondation. Soit, mais… et après ?

Et après ? Trop souvent crier « la France est chrétienne, poing ! » (sur la table).

Des coups de poing sur la table.

Des croix brandies comme les piquants d’un porc-épic en rogne.

Des signes d’occupation du territoire par un parti.

Pour un peu, les lances d’une armée.

Une bonne part des spectateurs, en tout cas, l’a pris comme cela et c’est tout le problème.

Ceux qui ne partagent aucune foi sont, très souvent, portés à voir dans une Église, a fortiori l’Église catholique, un parti politique comme les autres, dont on ne sait trop s’il croit vraiment au surnaturel qu’il professe ou s’il est totalement cynique, mais qui, en tout cas, œuvre dans un seul but : conquérir le terrain et le pouvoir et y déployer son programme, comme n’importe quel parti. De là, entre autres, l’incompréhension absolue face au refus de l’Église de réécrire un programme adapté aux mœurs et à l’air du temps, plus apte à séduire l’électeur.

Et cette erreur de perspective est source de malentendus littéralement sanglants. Il faut en sortir, c’est vital.

Or le souci, le gros souci de l’avalanche de #MontreTaCroix c’est qu’il a fourni de l’eau à ce moulin. C’était encore un code très intelligible entre nous mais qui, de l’extérieur, avait tout pour être lu de travers. Nous avons brandi notre croix comme Gattaz son pin’s, Mitterrand sa rose, les maoïstes leur Petit livre rouge, d’autres encore la Croix de Lorraine d’un De Gaulle dont la tombe doit ressembler à une dynamo propre à garantir l’indépendance énergétique de la France. Comme des militants de parti.

Nous nous sommes comptés et retrouvés très heureux entre nous.

Nous avons parfois voulu emplir Twitter d’un peu de prière et ça n’aurait pas dû faire de mal.

Mais de l’extérieur, nous sommes passés pour un groupe d’activistes sur la défensive et formant la tortue. Pour des militants de parti soucieux de brandir leur signe de ralliement et d’occuper le terrain, ou plutôt de le revendiquer en criant « PREM’S ! »

Nous voilà bien avancés.

D’abord parce que sous ce mot-dièse on trouve une avalanche d’insultes antichrétiennes rageuses et de basses calomnies proférées par des twittos trop heureux de détourner le mot clé pour y poser du négatif. Bref, quand on se fait gloire de voir #MontreTaCroix « en TT France », il faut savoir qu’une bonne part de ces tweets, en réalité, lui crachent dessus.

Ensuite parce que c’est un peu facile de montrer sa Croix. Mais ce qui est attendu de nous, ce n’est pas de la brandir. C’est de la porter (Mt 16, 24). Et ça, c’est une autre histoire. Et quant à la Croix, non pas la nôtre, non pas une croix dont nous revendiquons la propriété, non pas celle qui nous servirait à marquer notre territoire, mais celle du Christ, il ne s’agit pas non plus de la tenir devant nous, mais de nous tenir devant elle. Et c’est tellement difficile qu’à l’heure où stabat mater dolorosa, parmi tous ses disciples, il en restait un avec elle. Pas deux : un. Même les deux autres qui avaient vu Jésus transfiguré et à qui ç’aurait quand même dû suffire s’étaient prudemment carapatés.

Et la seule montagne au sommet de laquelle trônait la Croix, c’était le Golgotha.

Et une montagne au sommet de laquelle trône une croix, ce n’est pas « ici commence les terres du clan catho ». C’est une évocation du Golgotha.

Ce qui est fait est fait. Sur Twitter, on ne voit des gens que ce qu’ils disent. Je ne me permettrai pas, jamais, de classer ceux qui ont posté un #MontreTaCroix parmi les « hypocrites qui se donnent en spectacle ». Que sais-je de leur engagement de chaque jour ? Et ceux qui se portent au secours des SDF, des chômeurs, des migrants, des sans-abri, des malades et que sais-je montrent en cela la Croix.

Mais, justement, revenons à cela, là, tout de suite. Ne brandissons pas la croix comme un badge, témoignons de l’Évangile. Ne marquons pas un territoire pour le Fils de l’homme qui n’a pas de pierre où reposer la tête. Allons jusqu’aux extrémités de la terre, mais pour faire des disciples, pas des conquêtes.

Nous n’avons pas de raison d’accepter de nous cacher. Nous avons le droit de montrer la Croix. De toute façon, elle est dressée sur le monde et le Conseil d’État n’y peut rien. Nous pouvons la montrer de bien des façons. Nous sommes appelés à aimer par des actes et en vérité (Jn 3, 18), et d’ailleurs n’avons-nous pas entendu ce dimanche que les plus grands commandements étaient d’aimer Dieu de toute notre force et notre prochain comme nous-mêmes ?

Cet évangile vient à pic nous rappeler comment, maintenant, nous pouvons aller de par le monde montrer la Croix.