La Croix de qui ?

Vais-je me faire haïr de la cathosphère si je me dis franchement agacé par la tournure de #MontreTaCroix ?

epeiredeleglise

C’est un peu paradoxal, vu que je porte en toutes circonstances une croix franciscaine en bois, d’au moins dix-huit millimètres d’envergure. Et pourtant.

Résumons le contexte : une commune a reçu le trollesque cadeau d’une statue de saint Jean-Paul II surmontée d’un crucifix colossal et comme l’édifice est disposé sur l’espace public, le Conseil d’État ordonne de conserver la statue mais de démolir la croix. Cette espèce de jugement digne d’un Salomon mâtiné de chef de bureau de la Direction des Dons et Legs est perçue par tout ou partie des catholiques de France comme une tentative de plus de les gommer de la surface du pays. Subséquemment icelleux ont en masse posté des photos de croix sous l’intitulé #MontreTaCroix puis se sont félicités de voir « Twitter rempli de croix ».

Les uns ont posté la croix de chemin qui domine leur paysage familier ou leur tient à cœur. D’autres celle de leur église paroissiale ou même de leur foyer. Objectif déclaré : afficher ce qu’on voudrait nous faire cacher. « S’ils se taisent, les pierres crieront » (Lc 19, 40). Rappeler qu’un décret de Conseil d’État ne raie ni le passé ni le présent d’un trait de plume. Entre nous, sur ce point, on s’en doutait déjà : si la statue reste, la Croix n’est-elle pas présente, eût-on ôté la croix en pierre, disgracieuse au demeurant par sa taille excessive écrasant l’œuvre de sa masse ? Rappeler que la France a été longuement pétrie de ferment chrétien et que son sol est constellé de lieux où l’on a prié, prêché, rendu grâce pour une mission, une délivrance, une fondation. Soit, mais… et après ?

Et après ? Trop souvent crier « la France est chrétienne, poing ! » (sur la table).

Des coups de poing sur la table.

Des croix brandies comme les piquants d’un porc-épic en rogne.

Des signes d’occupation du territoire par un parti.

Pour un peu, les lances d’une armée.

Une bonne part des spectateurs, en tout cas, l’a pris comme cela et c’est tout le problème.

Ceux qui ne partagent aucune foi sont, très souvent, portés à voir dans une Église, a fortiori l’Église catholique, un parti politique comme les autres, dont on ne sait trop s’il croit vraiment au surnaturel qu’il professe ou s’il est totalement cynique, mais qui, en tout cas, œuvre dans un seul but : conquérir le terrain et le pouvoir et y déployer son programme, comme n’importe quel parti. De là, entre autres, l’incompréhension absolue face au refus de l’Église de réécrire un programme adapté aux mœurs et à l’air du temps, plus apte à séduire l’électeur.

Et cette erreur de perspective est source de malentendus littéralement sanglants. Il faut en sortir, c’est vital.

Or le souci, le gros souci de l’avalanche de #MontreTaCroix c’est qu’il a fourni de l’eau à ce moulin. C’était encore un code très intelligible entre nous mais qui, de l’extérieur, avait tout pour être lu de travers. Nous avons brandi notre croix comme Gattaz son pin’s, Mitterrand sa rose, les maoïstes leur Petit livre rouge, d’autres encore la Croix de Lorraine d’un De Gaulle dont la tombe doit ressembler à une dynamo propre à garantir l’indépendance énergétique de la France. Comme des militants de parti.

Nous nous sommes comptés et retrouvés très heureux entre nous.

Nous avons parfois voulu emplir Twitter d’un peu de prière et ça n’aurait pas dû faire de mal.

Mais de l’extérieur, nous sommes passés pour un groupe d’activistes sur la défensive et formant la tortue. Pour des militants de parti soucieux de brandir leur signe de ralliement et d’occuper le terrain, ou plutôt de le revendiquer en criant « PREM’S ! »

Nous voilà bien avancés.

D’abord parce que sous ce mot-dièse on trouve une avalanche d’insultes antichrétiennes rageuses et de basses calomnies proférées par des twittos trop heureux de détourner le mot clé pour y poser du négatif. Bref, quand on se fait gloire de voir #MontreTaCroix « en TT France », il faut savoir qu’une bonne part de ces tweets, en réalité, lui crachent dessus.

Ensuite parce que c’est un peu facile de montrer sa Croix. Mais ce qui est attendu de nous, ce n’est pas de la brandir. C’est de la porter (Mt 16, 24). Et ça, c’est une autre histoire. Et quant à la Croix, non pas la nôtre, non pas une croix dont nous revendiquons la propriété, non pas celle qui nous servirait à marquer notre territoire, mais celle du Christ, il ne s’agit pas non plus de la tenir devant nous, mais de nous tenir devant elle. Et c’est tellement difficile qu’à l’heure où stabat mater dolorosa, parmi tous ses disciples, il en restait un avec elle. Pas deux : un. Même les deux autres qui avaient vu Jésus transfiguré et à qui ç’aurait quand même dû suffire s’étaient prudemment carapatés.

Et la seule montagne au sommet de laquelle trônait la Croix, c’était le Golgotha.

Et une montagne au sommet de laquelle trône une croix, ce n’est pas « ici commence les terres du clan catho ». C’est une évocation du Golgotha.

Ce qui est fait est fait. Sur Twitter, on ne voit des gens que ce qu’ils disent. Je ne me permettrai pas, jamais, de classer ceux qui ont posté un #MontreTaCroix parmi les « hypocrites qui se donnent en spectacle ». Que sais-je de leur engagement de chaque jour ? Et ceux qui se portent au secours des SDF, des chômeurs, des migrants, des sans-abri, des malades et que sais-je montrent en cela la Croix.

Mais, justement, revenons à cela, là, tout de suite. Ne brandissons pas la croix comme un badge, témoignons de l’Évangile. Ne marquons pas un territoire pour le Fils de l’homme qui n’a pas de pierre où reposer la tête. Allons jusqu’aux extrémités de la terre, mais pour faire des disciples, pas des conquêtes.

Nous n’avons pas de raison d’accepter de nous cacher. Nous avons le droit de montrer la Croix. De toute façon, elle est dressée sur le monde et le Conseil d’État n’y peut rien. Nous pouvons la montrer de bien des façons. Nous sommes appelés à aimer par des actes et en vérité (Jn 3, 18), et d’ailleurs n’avons-nous pas entendu ce dimanche que les plus grands commandements étaient d’aimer Dieu de toute notre force et notre prochain comme nous-mêmes ?

Cet évangile vient à pic nous rappeler comment, maintenant, nous pouvons aller de par le monde montrer la Croix.

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#balancetonporc : sous le signe de la balance ?

« Ce moment gênant où la délation s’appelle parole libérée », disent les uns… « On parle, ça ne va pas, on ne parle pas, ça ne va pas, on parle tout de suite, ça ne va pas, on parle plus tard, ça ne va pas non plus, on cite les noms ça ne va pas, on ne les cite pas ça ne va pas non plus », rétorquent les autres.

#Balancetonporc aurait été « Balance ton Juif » en d’autres temps, assène Eric Zemmour. Fermez le ban.

Ce moment gênant où dénoncer une agression sans citer de nom devient de la délation.

Et comme tout va très vite, ce mercredi a été atteint le moment gênant où porter plainte pour un délit ou un crime subi devient de la délation – alors déjà que d’effrayantes statistiques montrent que la voie légale est un chemin semé d’embûches qui n’aboutit que dans 5% des cas. On imagine d’ailleurs l’état d’esprit de la victime hésitante à qui l’on a généreusement rappelé que sa démarche n’était pas fondamentalement différente de celle d’un mouchard vichyste.

Quelle différence après tout, quoi, c’est vrai.

Dès l’école primaire on nous l’apprend : quand le souffre-douleur de la classe, celui qui se fait cogner dessus à chaque récré, voler ou détériorer ses affaires dès qu’il a le dos tourné, a le front de se plaindre aux adultes, il est généralement renvoyé dans ses vingt-deux avec ce commentaire : « j’aime pas les petits rapporte-paquets » (du moins il y a trente ans ; aujourd’hui on emploie un langage plus abrupt).

Troublante injonction contradictoire : l’autorité même vous enseigne que tant pis pour vous, si vous ne savez pas vous faire justice vous-même, et discrètement ; que le dépositaire de la violence légitime et de la loi, finalement, préfère livrer le faible à l’injustice, parce que dénoncer, c’est le mal absolu.

Mieux vaut être une brute, un persécuteur, un harceleur, un violeur, qu’un rapporteur.

Ensuite, les grands disent « une balance », comme dans les mauvais polars.

Les politiciens et les éditorialistes parlent de Vichy.

Mais l’idée est toujours la même. Aussi puérile, aussi empreinte de double contrainte. Quatre mille ans après le code d’Hammourabi, en des temps où il ne se passe pas un jour sans qu’on déplore l’existence de « zones de non-droit », tout ça s’effacerait devant le vieux tabou de la dénonciation. Un Parlement pour voter des lois, des commissariats, des tribunaux, tout ça, finalement, ne devrait servir à rien, puisqu’il ne faut pas dénoncer, même quand on est la victime. Que voulez-vous, c’est lâche de dénoncer : c’est faire appel au grand baraqué – la maréchaussée – pour alpaguer l’agresseur plus fort que soi.

Et tant pis pour la logique, tant pis si la maréchaussée est précisément là pour ça, et seule habilitée à l’être, et justement pour qu’il ne suffise pas d’être baraqué pour avoir tous les droits !

Dénoncer, c’est mal. C’est lâche, c’est faible. Perpétuelle injonction rabâchée par des générations de brutes pour fonder leur pouvoir sur leurs victimes. C’est facile d’être courageux quand on est sûr d’être le plus fort.

Curieusement, pour moi, ça serait plutôt la définition même de la lâcheté.

rotideporc

#LeSachiezTu Même comme ça, le porc ne séduit pas, en fait.

Comment en arrive-t-on là ?

« Balance ton porc, balance ton Juif, c’est la même chose, n’est-ce pas : vous allez chez des gens en uniforme dire qu’Untel contrevient à la loi. C’est la même chose. Vous dénoncez. » La même chose, vraiment ? Êtes-vous tous devenus fous ?

Quelle différence après tout, quoi, c’est vrai.

Pour qui ne reconnaît plus que la forme, pour qui n’ose plus définir le bien et le mal autrement que par la référence à la loi et à l’État, comme si l’État et la loi ne se basaient eux-mêmes sur rien, sur aucune référence, sur du pur aléa, le risque est d’aboutir à ce genre d’horreur. On raconte n’importe quoi, on n’en finit plus de se contredire.

Untel rabâche que les ZAD doivent être évacuées, que l’État ne doit tolérer aucune atteinte à ses prérogatives, que dura lex sed lex. Mais que sorte un projet de loi qui le défrise, le même n’hésitera pas à tweeter une fois par heure que l’insurrection est un droit sacré contre le pouvoir oppresseur. Tel autre fantasme l’enfermement préventif de fichés S, T, U, V ou W et soutient la surveillance massive des communications des Français, puis dénonce la transparence ès affaires comme « un totalitarisme ». Et ainsi de suite.

Et la suite n’est pas belle à voir, tenez.

Sous l’Occupation, livrer un Juif était légal ; passer en Angleterre, au regard de la loi, un crime. L’État français se targuait, et le débat n’est pas fini, de légitimité. Au regard de la loi, de Gaulle était un déserteur, et donc, tant qu’on y est, l’instauration du GRPF, techniquement parlant, un coup d’État amené dans leurs valises par des puissances étrangères. Continuons la même méthode : « son combat depuis Londres ou le putsch des généraux d’Alger, c’est la même chose, regardez : dans un cas comme dans l’autre ce sont des officiers qui font passer leur amour de la France, leur sens de la grandeur de la France, avant les vicissitudes du temps et de la politique. Et réciproquement, entre un soldat français qui refuse de marcher avec les putschistes en 1961, et un troufion de la Wehrmacht qui tient sa position jusqu’à la mort en 1944, quelle différence ? N’y a-t-il pas là deux vrais soldats, c’est-à-dire des combattants réguliers fidèles jusqu’à la mort au commandant suprême de leur armée, le chef de l’État ? »

Et nous y voilà : acculés à découvrir que si nous appliquons cette calamiteuse méthode, nous allons conclure que publier sur Twitter le récit d’une agression sexuelle, ou aller dénoncer l’agresseur au commissariat, ou bien vitupérer contre « la finance juive » et se rendre à la Kommandantur dénoncer son voisin, au fond « c’est pareil ! »

La cohérence du raisonnement est implacable. Alors ? Qu’est-ce qui fait que tout ça n’est pas la réalité ? Qu’est-ce qui fait que ce n’est pas la même chose et que, Dieu merci, bien rares sont ceux qui le soutiendraient vraiment de bonne foi ?

Qu’est-ce qui fait, d’ailleurs, que la réciproque existe, et qu’on a pu lire sous la plume d’intervenants habitués à pourfendre toute « morale » autre que « républicaine » que le parallélisme entre  « balance ton porc » et « balance ton Juif » est une ineptie monstrueuse ?

C’est que, de même que la fidélité n’est pas bonne en soi, mais seulement en fonction d’à qui et d’à quoi elle est manifestée (et ainsi du courage, de l’adresse, de l’intelligence même, et autres « valeurs outil »), la loi n’est jamais fondée sur elle-même, mais sur un fond tacite qui dit le bien et le mal au-delà du code des lois, qui est son absolu vers lequel il cherche à tendre.

Quelque chose qui préexistait aux « valeurs de la République », lesquelles ne sont nullement sui generis ; quelque chose que les uns nomment racines chrétiennes, d’autres humanisme, d’autres encore common decency, qui est sans doute un complexe mélange de tout cela, et qui n’est certainement pas réductible à un vague et infime dénominateur commun de toute l’humanité. (Vous trouverez les exemples vous-mêmes, je n’en doute pas).

C’est si évident qu’on l’a tous oublié, ou que nous nous sommes mis à faire comme s’il pouvait en être autrement.

Ben non. Que la loi soit « bonne par définition », « oppressive par définition » ou « bonne quand elle me favorise, oppressive sinon », le constat est le même. Quand la loi devient, en positif ou en négatif, la norme en soi du bien et du mal, elle tourne court, parce qu’elle devient une référence circulaire. Si circulaire qu’elle tourne en rond,  si vite qu’elle étourdit tout le monde et engendre les aberrations sus-mentionnées, toujours énormes, parfois cocasses, mais plus souvent criminelles et monstrueuses.

Ce qui différencie « balance ton porc » de « balance ton Juif », c’est que le Juif n’a rien fait et le « porc » si. C’est que le porc est coupable d’une agression sexuelle, d’un crime qui est considéré comme tel dans la plupart des sociétés humaines alors qu’il a fallu pervertir pas mal d’idées et de cerveaux pour qu’encore à l’époque contemporaine, on puisse juger qu’un homme est coupable parce que Juif et d’être Juif. Ou en d’autres termes : parce qu’il existe des normes de bien et de mal plus profondes et plus hautes qui disent que l’agression sexuelle est un crime, et qu’être Juif ne l’est pas – et même que criminaliser le fait d’être Juif, ou Noir ou Blanc ou homosexuel ou albinos ou jumeau ou vert à pois mauves en est un, de crime. Ce qui différencie « balance ton porc » de « balance ton Juif », c’est que l’un livre un innocent sans défense au terrorisme d’État, tandis que l’autre crie la souffrance qui n’est entendue par personne. « C’est pareil », vraiment ? Pour en arriver là, il faut piétiner tout à la fois les notions d’innocence et de souffrance, bref tout ce sans quoi il n’est plus ni bien ni mal, rien qu’un fade océan de subjectif.

À force de décaper les repères, de ne plus oser dire d’où ils viennent, de ne plus oser parler d’absolus, même les plus vitaux, on en arrive là : à devoir répéter des évidences pareilles. C’est du relativisme effréné, et irréfléchi, ni plus ni moins. C’est le délire d’un marin qui crierait qu’il marche sur les eaux en oubliant qu’il a les pieds sur le pont d’un bateau.

Deux vérités nous sautent à la figure dans cette affaire.

La première, c’est l’ampleur démentielle du harcèlement sexiste, du harcèlement des femmes par les hommes, dans une société qui se prétend un parangon de civilisation et de progrès. Je ne m’étends pas là-dessus : d’autres le font bien mieux que moi.

La seconde, c’est l’abîme où nous conduit la peur panique et bête de tout référentiel, de tout absolu : nous n’arrivons même plus à construire un édifice théorique solide et cohérent qui soit capable de dire que dénoncer un violeur à la police française en 2017 et un Juif à la Kommandantur en 1944, ce n’est pas pareil. À force de logique formelle, de refus de tout ce qui s’apparente à une « morale », l’on n’aboutir qu’à se bercer de discours creux et aujourd’hui, nous découvrons qu’ils engendrent des monstres. Des monstres de cohérence inhumaine, de logique implacable, de parallélismes qui ne distinguent plus une charpente d’un gibet, ce sont tous deux des constructions de poutres assemblées orthogonalement n’est-ce pas ? Le reste n’est que subjectivité dont on n’a que faire, n’est-ce pas ?

Il est incroyable de voir déployer cette méthode en l’occurrence par des figures qui se réclament plutôt du conservatisme. On peut comprendre la crainte de dérives, de dénonciations calomnieuses, de vengeances mesquines et de lynchage d’innocents, mais au vu des chiffres, c’est loin, c’est très loin d’être le premier problème, et ce n’est pas comme si la loi était sans garde-fous de ce côté. Se ruer là-dessus, c’est tout de même vouloir s’offrir le luxe d’un « contre-courant » passablement déplacé.

Cette méthodologie relativiste n’est pas partagée par tous, évidemment, mais c’est celle dont nous nous méfions le moins, parce qu’elle se pare des atours du progrès, de la liberté et du respect de tous. Ce « progrès » ne nous protège même pas contre la survie, ou la résurgence, des pulsions criminelles traînées depuis cent mille ans. Il va peut-être falloir trouver autre chose, ou sombrer dans la folie.

 

Faune-France: la nature au bout de la souris

Le 1er juillet, un site a ouvert dans l’indifférence à peu près complète. Il s’appelle www.faune-france.org

Il est vrai que, comme en informe l’article de présentation à la une, il ne s’agit que d’une ouverture dans une version basique (sic). Son esthétique est sommaire. Il ne contient pas encore beaucoup de données. Il s’est élevé comme une faible plante, comme un rejeton qui sort d’une terre desséchée; il n’avait ni beauté, ni éclat pour attirer nos regards, et son aspect n’avait rien pour nous plaire. Mais il verra une postérité et prolongera ses jours; et l’oeuvre de l’Eternel prospérera entre ses mains (Is 53, 2 et 10)

Parfaitement !

Quel est donc ce mystérieux site ? Une révolution. Ou plutôt la nouvelle étape d’une révolution.

D’où viennent les prises de position des associations de protection de la nature, les combats contre les grands projets dévastateurs d’écosystèmes, les recours pour destruction d’espèces protégées ? D’où viennent les listes rouges, les statuts de protection, les chiffres alarmants sur la disparition massive de la faune sauvage ?

De projections idéologiques de gens qui ne sortent jamais d’un bureau parisien ?

Non. De données.

« Le 1er août 2017, à Saint-Bonnet-des-Bruyères j’ai observé un groupe de 300 Milans noirs en vol migratoire vers le sud » : une donnée. « Le 29 juillet, au lac du Drapeau à Décines-Charpieu, quatre Grèbes huppés : mâle, femelle, et 2 jeunes non émancipés » : une autre, et accessoirement une preuve de reproduction certaine du Grèbe huppé sur le fameux lac. « Le 29 juillet, au lieu-dit Combe Gibert à Orliénas, un nombre non précisé de Conocéphales bigarrés ; également Conocéphales gracieux, Criquets des pâtures, Aïolopes émeraudines, Criquets blafards » [car toutes ces bêtes charmantes sont des criquets] : chacune de ces mentions d’une espèce, en un lieu, à une date, identifiée par un ou des observateurs, égale une donnée.

On est vite à des centaines, des milliers, des dizaines de millions rien que pour cette décennie.

L’atlas des oiseaux de France publié l’année dernière s’appuie sur cinquante millions de données recueillies en quatre ans.

Et Faune-France dans tout ça ?

Et bien Faune-France, c’est le site conçu et piloté par un comité réunissant les principales associations de protection de la nature du pays pour faciliter la consultation et la saisie de toutes ces données à tout un chacun.

Car, et c’est toute la dimension politique du sujet, ces données sont produites par les citoyens qui choisissent de contribuer bénévolement aux bases des associations. Une fraction seulement est produite par les salariés de celles-ci ou par des fonctionnaires qui alimentent alors leurs propres bases. Quant aux programmes spécifiques de science participative, qui collectent des données sur un groupe de faune, un territoire spécifiques, ou selon un protocole particulier, elles s’appuient également sur une coordination dont les associations sont partenaires, sinon les principales animatrices, et leur réseau de bénévoles, c’est-à-dire : tout le monde.

Ensuite, et c’est essentiel, ces données sont validées. Évidemment pas une à une, ce n’est ni utile ni possible. Des vérificateurs, bénévoles eux aussi, examinent le flot de données et réagissent en cas de saisie surprenante : un migrateur noté à une date anormale, une espèce très rare et inconnue dans la région, un indice de reproduction pour une espèce qui n’est censément que de passage. Alors, ils contactent l’observateur pour en savoir plus, et s’il le faut l’auteur sera invité à modifier ou supprimer sa donnée jugée erronée, ou trop mal documentée pour être conservée en l’état. Car une donnée « anormale » sera conservée, mais seulement si l’observateur a fourni des éléments probants.

Ainsi, la connaissance progresse, prend en compte les changements propres au vivant, avec rigueur mais en veillant à ne pas démotiver les citoyens par un dogmatisme agressif.

Jusqu’au 1er juillet, c’étaient les portails Faune locaux (faune-iledefrance.org, faune-auvergne, faune-rhone etc…) qui, seuls, permettaient la saisie. Aujourd’hui, c’est possible sur Faune-France et surtout, il existe toute une série de modes de consultation pour connaître les oiseaux vus dans votre région, les différentes espèces de criquets de votre village, la répartition française de tel mammifère, que sais-je ?

Sous peu, les masses de données collectées par les associations sur les portails locaux alimenteront ces synthèses.

L’immense connaissance naturaliste disponible auprès de ces acteurs sera à portée de tous.

Pour le bénévole de terrain, ce sera une aide immense. D’abord, il pourra consulter et gérer d’un coup d’un seul toutes ses données actuellement disséminées sur les sites locaux. Ensuite, il pourra visionner des cartes de répartition, des statistiques, à l’échelle de toute la France.

Pour les acteurs de la protection de la nature… et les autres, ce sera le début de la bataille. Car qui détient ces données, les données brutes, peut les analyser et en produire sa version. Vous me direz : où est le problème ? Puisque ce sont des données validées et nombreuses, il ne doit pas pouvoir y en avoir mille interprétations possibles.

Et bien si. Il suffit d’être de mauvaise foi.

Il suffit d’oublier une donnée ou une espèce et la voilà sortie de la liste des espèces à fort enjeu de conservation (par exemple classée en liste rouge nationale) frappée par un projet. Il suffit, cela s’est vu, de ne consulter que les espèces d’une liste choisie d’avance plutôt que toutes celles connues. Il suffit d’ignorer que les données sur telle commune sont lacunaires – car c’est le lot d’une base participative : la couverture est inégale – et de ne pas effectuer les inventaires complémentaires qui s’imposent.

C’est facile de tricher quand on a la donnée brute et qu’on est juge et partie.

Vous me direz que les protecteurs pourraient tricher aussi. En théorie, c’est vrai.

En pratique, si vous réfléchissez deux minutes, ils n’y ont aucun intérêt. Tricher, ça voudrait dire prétendre qu’il y a des enjeux où il n’y en a pas, des espèces menacées là où elles ne sont pas. Et donc gaspiller du temps et des moyens pour ce qui n’en vaut pas le coup, aux dépens des vrais dossiers chauds…

L’avantage de sites comme Faune-France, c’est qu’en rendant cette connaissance très accessible à la consultation, ils permettent à chacun de s’informer, vérifier, comparer les richesses naturalistes de sites, communes, territoires. Bien sûr, encore faut-il ensuite savoir interpréter – vérifier les statuts en liste rouge, par exemple – mais on trouvera là toute la transparence possible. Chacun peut contribuer et constater la présence de sa contribution. Juste système d’aller-retour.

La meilleure manière de s’impliquer en tant que citoyen pour sauvegarder notre patrimoine naturel vivant, c’est de participer. Apporter des connaissances, même sur des espèces communes, et profiter des richesses de ces nouveaux sites pour apprendre. Nous sommes trop souvent aveugles et sourds à la foison de vie qui se déploie – encore et de plus en plus difficilement – autour de nous : on ne nous a pas appris à la voir ni à l’entendre. La querelle des bases de données naturalistes n’est pas une affaire de technocrates luttant à coups de chiffres dans d’obscures officines politiques : les sites comme Faune-France peuvent être au cœur d’une vraie appropriation du sujet et de ces richesses vivantes par les citoyens.

Terrorisme et réchauffement, quelle tambouille !

Emmanuel Macron a donc abandonné l’espace de cinq secondes son générateur xyloglotte automatique pour la formule choc : « on ne peut pas prétendre lutter efficacement contre le terrorisme, si on n’a pas une action résolue contre le réchauffement climatique ».

Et cette phrase suscite pis que l’incompréhension, l’hilarité.

« Mais bien sûr, les terroristes qui ont tué deux cent trente Français avaient pris un coup de soleil », ai-je lu, par exemple. Selon de nombreux commentateurs, Emmanuel Macron aurait par cette phrase défendu l’idée ahurissante que le réchauffement climatique était la cause du terrorisme – et donc que les terroristes avaient une très bonne excuse. Pour d’autres, le raisonnement présidentiel envisagerait de couper les vivres à Daech en cessant d’utiliser le pétrole dont il tire ses revenus, et ce serait « une incongruité monumentale ». En effet. Mais ce n’est pas le propos présidentiel. Pas du tout.

J’avoue être sidéré par cet accueil et ces interprétations.

Et je pense avoir assez dit par ailleurs tout le bien que je pensais de S.M. Hyperprésident II pour ne pas être suspect de macronmania.

La cause, non. Un lien, oui

Emmanuel Macron n’a nullement déclaré que le réchauffement causait le terrorisme. Il a dit qu’on ne ferait pas disparaître le terrorisme sans lutter contre le réchauffement et ce n’est quand même pas du tout la même chose.

Car s’il s’agit d’exprimer l’idée que le réchauffement est un facteur qui nourrit le terrorisme, il a entièrement raison. Et il n’exprime d’ailleurs rien de spécialement révolutionnaire. Nous avions d’ailleurs écrit un article sur le sujet dans le n°2 de Limite. À l’époque de la rédaction de celui-ci, avant même les attentats de novembre 2015, on commençait à voir poindre quelques analyses rappelant qu’en Syrie, la guerre avait été précédée d’une sécheresse sans précédent qui avait provoqué l’effondrement d’un modèle agricole inadapté aux conditions arides, et jeté dans des bidonvilles d’innombrables paysans ruinés : 1,5 million de déplacés, selon une étude commentée ici 

Et comme par hasard, le conflit syrien a commencé dans les zones les plus touchées par cet exode rural massif. On peut trouver sur Wikiagri, site peu suspect de gauchisme exalté, une analyse des ressorts climatiques et agricoles de cette histoire.

Pas besoin de Macron pour le savoir, ces études datent de 2014-2015.

Bien entendu, en conclure que « la guerre en Syrie, c’est à cause du réchauffement climatique » serait une caricature grossière, un discours que personne ne tient, nulle part. Ce que l’étude met en avant, c’est une sécheresse d’une ampleur sans précédent, s’inscrivant dans une évolution globale du climat local, de plus en plus chaud et sec, frappant un modèle inadapté et face auquel le régime n’a pas réagi. Avec en conséquence une source supplémentaire importante d’hostilité, un facteur s’ajoutant à d’autres pour déclencher le chaos que l’on sait.

Voilà de quoi il est question.

Quant au fait que ce chaos, que la perte de contrôle par les États de vastes territoires dans une zone où existe déjà, depuis longtemps, la violence islamiste, donne à celle-ci des moyens d’une ampleur nouvelle, personne ne le contestera.

Emmanuel Macron n’a pas dit que planter des éoliennes était la solution qui allait nous protéger des terroristes. Ni même considéré l’abandon des énergies fossiles comme le moyen de ruiner les finances de l’État islamique. Il n’a pas exprimé cette idée non plus devant un parterre de maires de banlieue, mais au G20. Il n’en fait pas l’idée directrice de la protection des Français contre les menaces d’attentat ici-maintenant. Il souligne le fait qu’il existe un lien. De quoi peut-il bien parler ?

La solution, non. Un paramètre, oui

Bien sûr que non, l’islamisme ne naît pas du dérèglement climatique et ce n’est pas un coup de soleil qui radicalise les gens à Toulouse ou à Mol-en-bec. Ni la violence ni le terrorisme ne sont nés avec le dérèglement climatique. Mais les sécheresses record à répétition et la désertification sont des facteurs non uniques mais de plus en plus importants dans la déstabilisation des Etats dans des régions du monde déjà géopolitiquement chaudes. Les paysans chassés de leur terre au Sahel, par exemple, sont des recrues de choix pour l’AQMI et Boko Haram, hélas seules organisations à leur offrir, sinon une sorte d’avenir, du moins une structure, et de quoi manger.

Le Sahel et le monde arabe sont parmi les parties du monde où l’impact du réchauffement climatique est le plus grave, car en frappant des contrées au climat déjà très aride, il tend à les transformer en véritables déserts. D’autant plus que les vagues de chaleur létales y sont elles aussi en augmentation.  Autrement dit, ces territoires déjà instables et regorgeant d’armes depuis des décennies font face à une crise environnementale de nature à détruire toute économie agricole, et à jeter des millions d’hommes sur les routes de l’exil et de la misère. Assez d’exemples historiques prouvent que les idéologies meurtrières prospèrent sur ces situations. Elles n’en sont pas nées, elles n’en sont pas la simple conséquence mécanique, mais elles y trouvent des opportunités sans lesquelles, peut-être, elles resteraient cantonnées aux marges de l’Histoire.

N’a-t-on pas assez insisté sur le rôle déterminant de la crise économique des années 30 pour expliquer la montée du nazisme ? Qui aujourd’hui qualifierait ce point d’incongruité ou de tentative de déresponsabiliser les Allemands d’alors ? Adolf Hitler et son parti ne sont pas un produit de la crise. Son idéologie et la violence politique de la société allemande de l’époque existaient dès 1919. Mais en 1928, le NSDAP réunissait 2,6% des voix. La crise a frappé la République de Weimar au moment même où la reprise économique de la fin des années 20 commençait à lui donner un peu de crédit et d’espoir d’être réellement acceptée par les Allemands. Les extrémistes eurent alors beau jeu de capter les déçus, les déclassés, les pauvres et les ruinés. L’élite conservatrice joua le nazisme contre les communistes inféodés à Staline et se fit jouer par lui. C’était plié. La crise n’a pas accouché, à elle seule, de la guerre. Il a fallu des graines, du terreau, un climat. La crise fut, à tout le moins, un élément du terreau. Et si ce terreau avait manqué ?

Non, bien sûr, « nos » terroristes, nés et grandis en Europe, ne sont pas des paysans sans terre de Syrie ou du Tchad. Seulement, voilà : s’ils ont fait allégeance à l’EI, ce n’est pas qu’à cause de l’étiquette islamiste, que d’autres avaient déjà revendiquée. C’est, nous a-t-on expliqué, à cause de la remarquable propagande de ce groupe islamiste-ci, à base d’images de guerriers triomphants et d’interminables colonnes de véhicules hérissés d’armes. Tout comme le IIIe Reich frappait les esprits avec ses kolossales parades et ses défilés, l’EI recrute en étalant sa puissance, en faisant défiler ses troupes. Des troupes locales, qui attirent à elles, dans un second temps, des recrues venues de loin, séduites par cette force et cette image d’armée combattante contre le grand-méchant-Occidental-colon-croisé-machin grâce à qui les damnés de la terre pourront aller prendre de force ce qu’ils n’ont plus chez eux. La ficelle n’est franchement pas neuve, mais hélas elle marche toujours.

Aux plus pauvres, l’EI promet une espèce d’avenir. On avait même cité le cas d’une Italienne convertie au salafisme qui avait fini par embobeliner toute sa famille, y compris la grand-mère … en lui promettant que le califat lui procurerait une machine à laver.

Cette force soigneusement étalée face au monde capte ensuite des recrues, de plus en plus éloignées. Encore fallait-il que force il y eût.

Le nazisme, là encore, et pour ne prendre que cet exemple, n’agissait pas autrement. Peu de membres du parti avaient lu Mein Kampf et bien compris le programme de leur Führer. Ils retenaient surtout qu’on leur promettait monts et merveilles, pour peu qu’ils consentissent à matraquer l’ennemi qu’on leur désignait. La SA enrôlait à tour de bras les chômeurs, les ouvriers miséreux, les petits bourgeois ruinés. Cela ne fait pas de la crise la cause du nazisme, non plus que cela n’en fait une excuse pour ceux qui se sont compromis sous la croix gammée. Ce n’est pas non plus nier le phénomène nazisme. C’est un fait, une donnée, que cette stratégie de recrutement. Les calamités offrent des troupes de désespérés à des idéologies violentes qui recherchent précisément ce profil, et sans lesquelles elles séduiraient bien plus difficilement.
Qu’était d’ailleurs le plan Marshall, ou le pont aérien de Berlin en 48-49 sinon une politique visant à tirer le plus vite possible l’Europe occidentale de la misère pour couper l’herbe sous le pied aux tentatives de prise de contrôle de la part de Staline ?

Mélange explosif

À notre époque, l’idéologie violente majoritaire est le djhadisme, et la sécheresse la calamité principale, que le réchauffement rend plus longue et plus dure, dans toute une partie du monde qui n’avait pas besoin de ça. C’est ça, établir le lien. Si rien ne change, ce coin d’univers continuera à engendrer des exilés n’ayant rien à perdre, que la première bande armée venue aura beau jeu de se rallier.

Et si le djihadisme pouvait être éradiqué en tant qu’idéologie, il y a gros à parier qu’une autre idéologie violente surgirait pour récupérer les désespérés du Sahel et du Moyen-Orient et séduire ensuite ceux d’ici. Le bloc communiste le faisait d’ailleurs dans les années 60-80.

Si l’on veut éradiquer le terrorisme sur le long terme, cela passe par la possibilité, pour ceux qui font aujourd’hui le gros des troupes de Boko Haram, de l’EI et consorts dans leurs pays-bastions, de vivre décemment chez eux, et le changement climatique est en train de rendre ces territoires hostiles à la vie humaine. Des vagues de chaleur à plus de 50°C, ça veut dire qu’on peut mourir dans la rue. Est-ce une « incongruité monumentale » que de frémir en imaginant des zones déjà si instables et saturées d’armes devenir, au sens propre, invivables ?

Voilà pourquoi combattre le terrorisme – qui d’ailleurs, n’a pas toujours été et ne sera pas toujours qu’islamiste – sur le long terme passe par la lutte contre le dérèglement climatique. Personne n’a jamais voulu y voir l’alpha et l’oméga de la lutte antiterroriste. Il s’agit de combattre une cause de désordre géopolitique majeure. Il y a plusieurs décennies déjà que d’innombrables experts le désignent comme un puissant facteur de déstabilisation et un aggravant de toutes les causes classiques de misère, de violence et de soulèvements armés. On peut toujours ironiser sur le fait que la lumière n’a jamais tué personne, on n’est pas obligé d’entrer dans une poudrière en tenant à la main un bougeoir allumé.

Coup de froid sur la nature

Les débats politiques n’y changent rien, les insultes volent, mais l’écologie de terrain continue son travail, comme elle peut.

Il faisait frisquet à sept heures juste, sur les hauteurs de Dareizé (50 km au nord-ouest de Lyon), à presque 700 mètres. C’est un de mes points STOC-EPS habituels. Le STOC-EPS est un suivi d’oiseaux communs sur lequel je ne reviens pas http://vigienature.mnhn.fr/page/protocole-et-aide-lanalyse Disons juste, si vous n’êtes pas familier de ce blog, qu’il s’agit d’un des nombreux carrés-échantillons où l’on compte, deux fois par an, l’abondance des oiseaux, d’une manière simple, suffisante pour élaborer, avec la masse de données, des tendances nationales et régionales d’évolution des espèces communes.

A force, on les connaît, ces carrés. A quelques variations de date ou de météo près, on sait à quoi s’attendre et les surprises sont rares. Aujourd’hui, sur ce premier point, le Bruant jaune habituel manquait. Mais sur le numéro deux, j’ai entendu un Torcol, et ça ne m’arrive pas souvent. Le Torcol est une sorte de petit Pic vêtu couleur écorce, qui aime les vieux arbres creux, dans le bocage, pas en forêt. Théoriquement répandu au sud d’une ligne Nantes-Sedan, il n’en est pas moins rare.

Le reste fut sans surprise. Bien moins de Rossignols et de Fauvettes grisettes – pas une seule, même – qu’hier à Chassagny, plus au sud, et surtout plus bas. Tant mieux : c’est bien gentil les rossignols, mais quand ils chantent, on n’entend qu’eux, et quand vous n’avez que cinq minutes réglementaires pour démêler la pelote des chants d’oiseaux que vous entendez, il vous vient une irrépressible envie de les faire taire.

Il n’empêche qu’il faisait beau, presque calme – sauf en contrebas, près de la grand-route – et que les talus étaient hérissés de coucous (oui, à cette altitude, il y a un peu de retard) et des premières silènes. Les prés, tout blancs-rosés de cardamines, la fleur qui s’épanouit quand arrive le Coucou, l’oiseau. Dont j’ai entendu, d’ailleurs, une bonne demi-douzaine de chanteurs.

J’ai même vu quelques orchidées. Orchis mâle, je pense.

Et puis il y a ces observations d’oiseaux communs mais qui se laissent voir de près, pour une fois : le Tarier pâtre, tête noire, ventre rouge, épaulettes blanches ; le couple de Faucons crécerelles toujours fidèle à sa lucarne sur une vieille grange de pierre, de ce beau porphyre local d’un rouge pâle ; et la linotte, et le geai.

Et les Hirondelles rustiques juste aperçues en voiture mais qui ont bien retrouvé la vieille ferme, celle dont le tracteur, implacable, macule de boue la grand-route au même point kilométrique.

Oui, tout ça, par une belle journée, devrait réjouir le cœur. Sauf qu’il n’y est pas.

Déjà, c’est tout juste si l’on a le temps de les voir, les faucons, les silènes, les orchis et les geais. C’est le protocole : pour garder des conditions aussi homogènes que possible d’un point à l’autre, il faut faire vite. Avant le lever du soleil, tous les oiseaux ne chantent pas encore. Deux heures après, beaucoup commencent déjà à se taire. Il y a dix points de cinq minutes à faire, plus les temps de déplacement. Vous voyez que pour éviter un biais énorme entre vos points 1 et 10, il ne faut pas lanterner sur les petites routes.

Et puis vous êtes seul. Les données sont saisies, oui, mais avec qui partagez-vous les talus jaunes de fleurs, l’émotion à « capter » le Torcol, les cabrioles des crécerelles ? « Point 690325_01 – FALTIN 2 1xmâle 1xfemelle Code atlas 6 » c’est un peu sec.

Peut-être est-ce pour cela, en fin de compte, que le message ne porte pas.

Que le financeur même de cette collecte de données s’en moque, et n’hésite pas à prétendre, à qui veut l’entendre, que vous ne sortez jamais de « votre bureau parisien » (ou lyonnais, mais qu’importe), quand ce n’est pas à vous traiter d’insecte malfaisant.

Parce que du frémissement de la vie, dans les données, il ne reste rien.

Pourtant, disait Saintex, il ne faut pas dire à une grande personne « J’ai vu une maison blanche avec des tuiles roses et une glycine » mais « J’ai vu une maison de cent mille francs ». Alors elle s’écrie : « Comme c’est joli ! »

Nous avons à peu près tout essayé : l’émerveillement, l’utilitaire, les chiffres, et généralement une combinaison de tout cela.

Et rien à faire : la vie sauvage se retire du monde où nous avons à vivre aussi, et cela signifie que nous y passerons bientôt, nous aussi, et le sujet ne sera même pas devant les urnes dimanche.

Alors on continue mais le cœur, certains matins froids, n’y est plus.

Et puis le cœur n’y est pas parce que dès le premier point, de là-haut, on devinait la métropole. Hérissée de tours aiguës, au profil tranchant. Hérissée de brumes, de fumées, de tensions et de haines, et qu’il allait falloir y replonger.

Non qu’il n’y en ait ici. Qui me dit que la jolie ferme au bout du chemin n’héberge pas un paysan au bout du rouleau, criblé de dettes ?

Mais voilà. Tassés par millions sur quelques kilomètres carrés, pourris de NOx, de vacarme et de rancoeurs, loin des coucous et des silènes… et c’est là qu’il faut revenir. Sans oublier de pianoter sur le smartphone même où l’on a noté l’hirondelle, pour apprendre les mauvaises nouvelles du jour.

De retour on saute sur les sites d’info en continu avant que de saisir les obs’.

La grenouille saute dans l’eau bouillonnante de haine et ce n’est pas comme dans la fable. Elle le sait parfaitement. Mais elle n’a pas le choix.

En finir avec la pensée à réaction

Scène quotidienne.

C’est le soir. Ma journée de travail est finie, je n’ai pas de réunion. Je pourrais prendre un livre ou bien me plonger dans la rédaction d’un article. Je pourrais tâcher de mettre en forme l’une ou l’autre de ces réflexions qui ont tourbillonné dans la journée. Il en sortira peut-être quelque chose.

Je choisis cette option, m’installe à l’ordinateur et ouvre un fichier texte.

A peine le temps d’y penser… et j’ai déjà, en un éclair, glissé sur la fenêtre de mon navigateur et de là, sur Twitter.

A la recherche d’une info à laquelle réagir.

Pesamment, comme on se laisse tomber sur une chaise.

Pour la millième fois.

Je n’ai pas fait partie des internautes les plus précoces, mon premier forfait (deux heures en 56k) remontant à fin 1999.

Depuis, j’ai connu les listes de discussion, les premiers forums, ceux où il était si rare que deux personnes fussent connectées en même temps qu’elles se faisaient alors coucou dans un message. Puis, à peine deux ans plus tard, des sites dont l’activité ne baissait réellement qu’entre deux et cinq heures du matin. Bien des années après seulement vinrent Facebook et Twitter et je ne suis pas encore allé au-delà.

Mais chaque fois c’est la même chose, la même tentation, que j’appellerai la perte d’initiative intellectuelle.

Réagir, ne plus faire que réagir.

Au temps des forums, cela consistait à traquer sans relâche la petite icône en couleur annonçant la bonne nouvelle : il y a des nouveaux messages ! Du neuf, de la matière à laquelle réagir, peut-être une réponse à mon message, du grain à moudre, de la nourriture en somme ! Au point de presser sans relâche la touche F5 de son clavier pour rafraîchir la page et espérer. Facebook et surtout Twitter, avec leurs « notifications », ont exaspéré le phénomène jusqu’à la frénésie. Faites le test : n’éprouvez-vous pas une légère pointe d’adrénaline – en vrai, il s’agit, je crois, de dopamine – lorsqu’enfin, la petite lumière orange ou rouge s’affiche à l’endroit signalant sur votre écran d’ordinateur, ou pis, de smartphone, l’arrivée « de notifs » ? Et lorsqu’il n’y en a aucune, cette vague d’ennui, proche de l’abattement ! Et nous voilà drogués au ping-pong virtuel.

Jusque-là, me direz-vous, rien de bien grave, pas grand-chose de plus que l’amour de la palabre qui trouve un nouveau support.

L’ennui, c’est la phase qui vient après (ou en même temps) : la difficulté croissante à être soi-même à l’origine de l’échange. C’est-à-dire à se montrer créatif, a fortiori créateur.

C’est inévitable. Dès que nous dépassons une deucentaine d’abonnés, Twitter nous bombarde d’informations, et pis encore, de réactions – rarement paisibles – à ces mêmes informations. Un arrosage permanent de matière à… réaction. En une ou deux minutes maximum, nous sommes certains de recevoir au moins un ou deux messages qu’il nous démangera, nous brûlera les doigts de commenter. Quand ce n’est pas dix ou vingt. Et c’est parti ! Comme un skieur de randonnée qui au lieu de poursuivre la montée, se laisserait à chaque fois attirer par l’alléchante perspective de redévaler la pente à fond les ballons.

Le problème, c’est que celle-ci est déjà une réaction.

C’est pour cela que je parle d’abandon de l’initiative : trop souvent, nous réagissons, rebondissons, nous répondons, souvent à des propos qui eux-mêmes sont déjà non pas des faits mais des interprétations de faits, des liens assortis d’un commentaire, une titraille non neutre, que sais-je. D’autant qu’avec Twitter règne la punchline : la formule choc, bien tournée, cinglante, mais toujours simplificatrice, et souvent simpliste. Un trampoline à réactions, qui le seront tout autant. Taillée à la serpe, elle ne se prête pas aux commentaires nuancés : ce n’est tellement pas son but que ce serait presque ridicule. Genre : « mais bien sûr que ce n’est pas exactement ce qu’il pense, on le sait… »

Oui. Sauf qu’il n’est plus proféré grand-chose d’autre que des punchlines. Fut un temps où il existait des slogans, simplistes et assumés comme tels, et à côté, des discours. Des propos avec un peu de contenu. Oh, je sais, ça fait bien vingt ans qu’on se plaint d’en manquer. Alors disons, plutôt que « par le passé, il y avait », « il devrait y avoir ».

Cette campagne présidentielle, par exemple, qu’a-t-elle été sinon un flot de formules choc pour pensée à réaction, sauf peut-être chez un certain candidat qui leur a préféré les flots de brassage d’air d’une bonne vieille hélice ?  Et nous tous de sautiller sans fin sur ce trampoline de verbiage. Contrairement à l’avion du même nom, la pensée à réaction va vite, mais pas loin; elle ne sait pas où elle va et oublie vite d’où elle vient. Mais elle est si enivrante !

Il nous en est donné tant d’occasions que nous nous engouffrons dans cette facilité… au point d’assoupir notre capacité à créer, initier, lancer, fonder quelque chose par nous-mêmes. Il faudrait que… que j’écrive enfin cette note de blog, que je propose cet atelier de réflexion, que je lance ce projet… Et hop ! je me retrouve sur Twitter à faire ou regarder défiler les nouveautés. Et très vite, j’ai sur la langue le petit goût acidulé du tweet-en-réaction-à, parce que quand même je ne peux pas laisser dire ça.

Au point de peiner, réellement, lorsqu’il faut pour de bon se presser le cerveau pour produire du nouveau. On répond, mais aussi on imite, on pastiche, parfois sans s’en rendre compte, bref, l’imagination s’atrophie.

Notre capacité d’analyse n’en sort sans doute pas indemne. J’ignore absolument si la chose est réversible. Sans doute oui mais à condition d’un bel effort.

Il est trop tard pour cette élection, j’en conviens. Quel que soit son résultat – et je prie d’abord pour qu’elle se déroule sans drames – il n’y aura pas que la politique à refonder ensuite. Ni même le débat. Il va falloir s’occuper, carrément, de la pensée.

Descendre du trampoline et recommencer, tous, à oser prendre le temps  de penser. Malgré les urgences. C’en est une.

Penser autrement qu’en réaction. Poser, peser. Reprendre son propre rythme de construction et plaquer là l’urgence de « ne pas laisser dire ça ».

Pourtant, depuis l’invention des forums de foot au milieu des années 90, nous savons à quel point ça ne sert à rien. Et puis ? Des chefs d’État, et non des moindres, s’écharpent sur Twitter comme des supporters de moins de quinze ans la veille d’un derby. En est-il jamais sorti quoi que ce soit ? Non, et pas besoin d’attendre encore vingt ans pour le savoir.

Déportation: le temps passe, la mémoire meurt

Hier avait lieu la messe commémorative de la rafle du 1er mars 1943 place Grandclément.

Pour raconter en quelques mots la « rafle des Villeurbannais » : le 1er mars 1943, la Wehrmacht appuyée par la Milice française boucle la place Grandclément. Trois cents hommes sont arrêtés. 180 d’entre eux sont déportés, depuis la gare de Villeurbanne, aujourd’hui un arrêt de tram, vers un camp de transit et finalement à Mauthausen. Il n’y aura pas quarante survivants. Sinistre ironie, dans ce quartier populaire qui compte beaucoup d’immigrés, un bon nombre de déportés sont des Italiens, donc originaires d’un pays qui est alors encore pour plusieurs mois allié de l’Allemagne.
Notre église paroissiale est située place Grandclément. Chaque année, la paroisse commémore la rafle par une messe spéciale le dimanche le plus proche de la date anniversaire, en présence des autorités civiles, des Anciens combattants (y compris italiens) et des familles de déportés, célébration suivie d’une cérémonie civile sur la place même.

Nous avons participé à l’animation musicale de cette célébration, pour laquelle l’équipe concernée est toujours fortement mobilisée.

Cette messe qui s’achève lorsque l’assemblée entonne le « Chant des marais » est toujours un moment de vive émotion et le prêtre a salué ce matin, dans son homélie, ceux qu’il appelle « ses paroissiens du 1er mars », ceux qui, sans être pratiquants ni même croyants, viennent s’associer à ce moment de mémoire.

La procession civile, si j’ose dire, menée par les élus et les Anciens combattants, a ensuite péleriné en divers points de la place, comme l’emplacement où les otages furent parqués, dans un silence et un anonymat blessant. Le marché battant son plein dans la rue voisine, la maigre colonne drapeaux en tête évoluait entourée d’habitants dispersés, promenant sur la scène un regard incrédule, l’air de se demander « ce que pouvait bien être ce carnaval ».

Pour les soixante-dix ans, il y a trois ans donc, on a posé une nouvelle plaque. Taille A3 ou guère plus, en verre contre un mur, le genre de plaque qu’un jet de caillou d’ignare ou le geste d’un maladroit chargé casse sans y penser.

Encore à peu près perceptible au cours de la célébration, y compris parmi de jeunes paroissiens sans attache locale, mobilisés pour l’animation liturgique, l’émotion, humaine, non fabriquée, s’évapore sitôt les portes ouvertes. Ne reste qu’un rituel qui s’accomplit sous les yeux de Villeurbannais indifférents, non concernés.

C’est, naturellement, l’ordre des choses que tout cela, quand le souvenir, la mémoire du fait vécu font place à l’Histoire. Que les mots se vident de chair, que les cœurs ne battent plus, quand le temps écoulé projette les événements dans l’abstrait, l’irréel, l’il-y-a-si-longtemps. Ce temps est celui d’une transition. Dans mon enfance, la Seconde guerre mondiale, c’était hier. Il suffisait de regarder par-dessus son épaule pour la voir. Ceux qui nous la racontaient étaient d’alertes jeunes retraités. Ce n’était plus notre temps, mais nous pouvions encore le toucher du bout du doigt. Aujourd’hui, c’est un récit couché dans les livres, à peine plus qu’un roman.

Tout ceci, encore une fois, est normal. Ce n’est rien que la marche du temps. Mais je trouve bien rapide cette glissade, cette chute de la mémoire dans l’irréel et l’abandon, s’agissant de cette Seconde guerre mondiale, d’un fait de déportation, bref d’une page de ces fameuses Heures les plus sombres dont le souvenir est convoqué cent fois par jour. Gênant, cet oubli, pénible, cette absence de communion des Villeurbannais, des habitants du quartier même, autour d’un fait pas si lointain. Et d’un fait qui frappait le quartier dans son identité qu’il n’a pas perdu : populaire, mélangé, loin des centres et des regards, entre sa petite gare et son église banale.

C’est un Grandclément à maints égards proches de l’actuel qui a vu, il n’y a même pas la longueur d’une vie d’homme, les feldgrau sauter des camions, aboyer, tirer sans doute, et rafler au hasard des gens comme nous, comme ceux qui sirotaient leur café ce matin.

Et tout le monde a l’air de s’en foutre.

Il y aurait force moraline à en tirer, à déplorer si peu d’union dans « le signe fort du vivre ensemble » qu’est cette commémoration. De beaux discours éplorés.

Exactement ce qu’on a fait depuis trente ans pour tâcher d’accomplir un « devoir de mémoire ». En fait, il s’agissait moins de retenir le temps, que de garder bien en main son souvenir politiquement récupéré à soi. Et la mémoire devint un fastidieux devoir. Une momie desséchée qu’on exhibe à dates fixes. Mieux que l’oubli ? Non : générateur d’oubli. Pourquoi nous souvenir nous-mêmes, pourquoi penser nous-mêmes, pourquoi comprendre, visualiser nous-mêmes les camions, les soldats, les miliciens, entendre les cris, les appels, ici, sur notre place, dans notre décor quotidien ? Il y a le petit carton glacé envoyé chaque année par la mairie et ça suffit, n’est-ce pas ?

Il y avait sans doute une bonne idée derrière ce « devoir de mémoire », mais ça n’a pas marché. Les historiens repèrent au nombre de répétitions d’une loi, d’un édit, qu’ils ne devaient pas être bien appliqués. C’est la même chose. C’est même pire car ce rabâchage officiel même semble étouffer, dessécher la mémoire, et finalement faire le lit de l’oubli. L’affaire est délicate : que peut faire l’État, hormis commémorer, organiser, légiférer ? La psychologie des populations ne se commande pas, ou pas très bien.

Les faits sont là : le fil est rompu. Il se maintient sans doute en quelques lieux, de plus en plus rares. Ici à Villeurbanne, il avait tout pour tenir. Mais ici, comme ailleurs, la mémoire de la Seconde guerre mondiale, de l’Occupation, de la déportation, tombent en poussière à une vitesse inquiétante en dépit de son omniprésence dans les discours. Des discours qui pour une fois disent vrai : nous avons besoin de ces souvenirs pour ne rien revivre de funeste. Nous avons besoin d’une mémoire, d’une vraie, vivante, lucide, pour nous dire que les deux guerres mondiales ne sont pas une fresque au fond d’une grotte antédiluvienne, mais bien des faits de notre époque moderne, profondément modernes même. On y brassait des idées qui sont encore les nôtres, des techniques qui règnent encore, on y a inventé des saletés que nous redécouvrons et croyons « innovantes » (tenez, la post-vérité, les faits alternatifs par exemple… et qu’est-ce que le Canard enchaîné de 1916 sinon un Décodeur ?)

Nous en avions besoin vivante et nous l’héritons morte et sèche. Il va falloir la ranimer, et vite.

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L’église de la Nativité, place Grandclément