Et le pont tomba

Aujourd’hui, pas de polémiques.
Ce n’est pas qu’on en manque, ce n’est pas qu’il n’y ait pas de raisons, pour n’importe quel citoyen quelque peu préoccupé par sa cité, de dire « stop, on réfléchit ». Ce n’est pas qu’aujourd’hui soit un moins bon jour qu’un autre pour refuser la vie de canard sans tête – « vis ta vie et jouis sans penser, bosse, consomme, dors » – que notre bain culture nous assène comme dogme en 4×3 sur tous les murs.

C’est qu’aujourd’hui, enfin plus exactement avant-hier soir, une grand-mère a rejoint le Père et nous laisse un peu seuls.
On a beau, toujours, trouver que « c’est mieux que ». Quelle que soit la façon dont cela se passe, on répète que « c’est mieux que ça se soit passé comme ça » tout en faisant remarquer que « c’est plus difficile que si ç’avait été autrement ». Ce qui veut dire qu’il n’y a pas de bon moment, ni de bonne façon, ni, par conséquent, de mauvaise, et que de toutes les manières possibles, y compris les plus prévisibles, cela se termine de la même manière.
On met environ une journée à réaliser le vide qui s’est creusé et le pont qui s’est abîmé avec fracas. Car même vieux, même d’effondrement très prévisible, c’est toujours avec fracas qu’il s’écroule, et le fait même qu’il ait tenu fort longtemps, lézardé, branlant, moussu, nous avait accoutumés non pas à sa fin prévisible, mais à une illusion d’éternité.

Au tympan de nos vies, il y a, sauf rare exception, entre un et trois registres. Le registre, sur un tympan, vous voyez, c’est un cadre délimité avec ses personnages, d’une catégorie, d’une génération bien définies. Par exemple, on aura le Christ au centre, un registre d’anges ou d’apôtres, un d’élus, et un de damnés descendant avec force grincements de dents en direction de marmites où la coriandre même n’est pas garantie de culture biologique. Il y a donc le registre de nos parents, le décor de leur vie, leur carrière, leur trajectoire. Jusqu’à ce que nous quittions leur maison pour d’autres contrées, c’est aussi le nôtre. Au-dessus, on trouve celui de nos grands-parents, avec là encore, leur cadre de vie, leur existence, tout ce qui à nos yeux constitue leurs attributs symboliques, comme sur les statues de nos tympans romans. A Saint Pierre la clef, à notre grand-père sa pipe, ou à grand-mère la théière, ou sa recette fétiche, savoureuse ou redoutable, tout cela dans le cadre de leur village de Saint-Hippolyte-sur-Goutterolle quelque part dans un pli du Massif central, et ainsi de suite à chaque registre. Commençant notre vie de grandes personnes, nous ajoutons le nôtre : la ville où nous nous sommes fixés, notre quartier, notre paroisse, et déjà quelques épisodes de notre passé. Cela fait trois, et nous évoluons ainsi dans ce sentiment de complétude comme si le registre des grands-parents, qui perdure invariant depuis notre enfance, était voué à rester éternellement là à entourer le tympan – et à nous parler.
Puis vient le jour où ils ne sont plus et où le registre dégringole à bas, avec son grand-père tenant sa pipe, sa grand-mère servant le thé et le jardin de Saint-Quelque chose. Il n’en reste que deux et ce qui est tombé ne sera plus. Quand même nous aurons commencé à modeler un nouveau registre numéro trois, celui de nos propres enfants, il n’y aura plus la voix de grand-mère proposant le thé, ni la verdure du petit village autour de leur propre tympan, et ces figures ne leur seront que des photos, et ce village une pure abstraction.
On voudrait tout retenir et que l’avancée du temps ne nous oblige pas à déposer un bagage pour en emporter un autre. On voudrait que la taille du tympan fût infinie. Hélas, par cela même que c’est un tympan, nous ne pouvons y trouver notre place qu’en repoussant d’un rang le plus ancien vers l’extérieur, sans quoi nous serions écrasés dans une position centrale réduite à la taille d’une tête d’épingle, ou d’un grain de blé perdu.
Alors le registre extérieur recule, se distend, se fendille et tombe. De vieilles superstitions frappaient d’ailleurs d’une malédiction ridicule l’enfant né à peu de distance calendaire du décès d’un ancêtre : il l’avait tué pour prendre sa place, disait-on. Stupide croyance qui renaît, d’ailleurs, sous d’autres formes, dans… Non, j’ai dit pas de polémique, et d’ailleurs j’en ai parlé il y a très peu de temps.

Voici, nos registres extérieurs sont presque entièrement tombés maintenant et la vie achève de s’en retirer. C’est l’une des expériences humaines les plus universelles et les plus banales, en sorte que ces lignes sont certainement, elles aussi, d’une absolue banalité. Tant pis.
Il reste à édifier, côté intérieur, et à ne pas perdre le souvenir, côté extérieur. Ma femme s’occupe de généalogie, et je m’y perdais, je l’avoue, dans les « tantes des cousines d’une sœur de la grand-mère X, la grand-mère de grand-mère ». Sauf que, longévité oblige, sa grand-mère, celle qui vient de nous quitter, en savait long sur toutes ces personnes et en avait connu beaucoup par des témoignages de première main : quand on a 88 ans et qu’on a eu une grand-mère centenaire, on peut transmettre un souvenir de première main sur l’occupation prussienne de 70, par exemple. Et ainsi, « en plus de tout le reste » – vous ne m’en voudrez pas de ne pas détailler – elle était une main tendue, une passerelle vivante vers tous ces noms qui, sans cela, n’eussent été que des caractères sur un bout de papier. La recherche généalogique brute recoupée avec ses souvenirs insufflait vie à ces personnages, jusqu’à la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Et comme les registres enserrent et composent le tympan, les siècles passés vivaient encore et charpentaient ferme la jeune vie qui venait à leur suite. Nous savions d’où nous venions puisque nous pouvions le voir, l’entendre, et même encore un peu nous y rendre.

Le pont est tombé. Nous pouvons continuer notre route et nous retourner pour voir d’où nous venons, mais de plus loin.
Vous avez remarqué qu’il n’a pas été question d’Espérance dans ce billet.
C’est vrai. Ce n’est pas qu’il en manque. C’est simplement un autre… registre. Un autre tympan, même, et je le garde pour d’autres murs qu’ici. Ce n’est pas parce qu’on ne la voit pas qu’elle n’y est pas ; c’est un peu comme le Christ.

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Recevoir pour mieux donner ? Questions de Pentecôte

Aujourd’hui, notre prêtre est revenu longuement, dans son homélie, sur ces versets bien connus de la seconde lecture de la Pentecôte :
« Les dons de la grâce sont variés, mais c’est toujours le même Esprit. Les fonctions dans l’Église sont variées, mais c’est toujours le même Seigneur. Les activités sont variées, mais c’est toujours le même Dieu qui agit en tous. Chacun reçoit le don de manifester l’Esprit en vue du bien de tous. » (1 Co 12, 4-7)
Ce texte fait bien sûr écho à la Parabole des talents ; et le célébrant de souligner que nous sommes appelés, non à hiérarchiser les dons, ni à envier ceux des autres, ni à nous glorifier des nôtres, mais à rendre grâce pour tant de diversité, de complémentarité, et à faire fructifier notre propre don pour le bien commun.

Voilà bien une parole d’actualité, et fort dérangeante : je reçois, mais c’est pour donner.

Je me souviens avoir lu sur un forum consacré à la précocité intellectuelle des commentaires de ces versets, de cette vision. Dans une communauté de personnes particulièrement placées pour savoir que c’est qu’avoir reçu des dons peu communs – et beaucoup d’ennuis tout aussi peu communs en contrepartie il est vrai ! – dominait une véritable indignation. « Qu’est-ce que c’est que cette histoire de dons qu’on reçoit pour les mettre au service de je ne sais quoi ? Je ne dois aucun service à quiconque, mes talents sont à moi et pour moi ».

Réaction humaine, et des plus répandues. Au premier abord, quel marché de dupes, s’il faut redonner ce qu’on a reçu ! Si l’on ne retire pas de bénéfice de ce qu’on a reçu…

Et pourtant, et justement parce que les dons sont variés, si nous jouons tous le jeu, alors, au lieu de ne recevoir que les étroits dividendes d’une exploitation égocentrée de nos propres atouts, chacun reçoit la grâce qui rayonne des talents de tous.

Reste la difficulté de s’y mettre et de faire confiance à l’autre… mais l’autre, c’est l’Esprit qui l’appelle, comme moi… alors, si je choisis de compter sur moi-même et pas sur Lui… c’est que je crois davantage en moi-même qu’en l’Esprit ?…

Lâcher la prise sur nous-mêmes et sortir d’un comportement de compétition, de jungle, pour une vie de communauté… Une vie aussi où nous ne sommes plus notre propre alpha et oméga.
Et aussi oser annoncer au monde que donner plutôt que garder pour soi, c’est une Bonne nouvelle !

Il y a de quoi alimenter mille révolutions !

L’autre réaction tout aussi humaine est de relire Paul et s’attrister : « mais moi, je n’ai rien reçu du tout… Qu’est-ce que c’est que cette justice distributive… Je fais partie des délaissés, des mal-aimés »…
C’est vrai, quoi, qu’est-ce que j’ai comme don ?
… C’est encore plus difficile, je crois, à résoudre… Bien sûr, il est facile de dire « ouvre tes fenêtres et tu recevras ». C’est vrai, nous pouvons être fermés. Mais il est tout aussi vrai que même en croyant très fort que la grâce et les dons sont réellement donnés à tous en surabondance, qu’il n’est pas possible de n’avoir aucun don de l’Esprit qui nous soit destiné parce que ça n’existe pas, on peut avoir bien du mal à le voir.
Par-delà nos échecs, nos tracas, nos difficultés petites et grandes…
Par-delà un entourage, une société, un milieu qui nous jauge à son aune de « compétitivité » qui, certes, n’est pas l’aune de Dieu…
« Je n’ai aucun talent aux yeux des hommes, des performances des hommes… et pourtant j’en ai reçu de Dieu ! »

Là, on est parti pour une révolution intérieure… et peut-être pour mettre le feu au monde, après cela.

C’est le programme !
Et vous, vous y parvenez comment ?
(et si vous n’y parvenez pas, c’est tout aussi intéressant à partager !)

Vieux amis dans la Louange

16 mai. La voiture se gare au début d’un chemin de campagne, au-dessus du village. Le ciel offre ce bleu ourlé de rose des derniers instants de l’aurore. La lune s’apprête à glisser derrière une crête boisée.
Je note sur mon carnet : Point 1. 5h 53.

C’est la troisième année que je suis ce carré STOC, et c’est le second des deux passages annuels. Un autour du 15 avril, un autour du 15 mai. Le STOC, c’est le Suivi Temporel des Oiseaux Communs, et pour faire aride et bref : cela consiste à venir, deux fois par printemps, dénombrer les oiseaux sur dix points, à l’aube, à hauteur de 5 minutes par point. On obtient ainsi un échantillonnage du réel, bien partiel certes – peut-être 60% – mais constant, ce qui, multiplié par des centaines et des centaines de carrés, permet au Muséum d’en tirer des tendances fiables d’abondance des oiseaux communs. Vous vous souvenez, ces histoires, j’en ai parlé ici.

Les points sont fixes, bien sûr. Chaque année, je me retrouve à l’aube aux mêmes croisées de chemins ou à l’entrée des mêmes hameaux.
Ce matin, j’étais là-bas, dans les monts de Tarare, à ce départ de chemin que je connais maintenant bien. J’ai retrouvé tous mes vieux amis.
Oui, c’était ça. De vieux amis, maintenant. Même si nous ne nous voyons que cinq ou dix minutes par an. Je sais que là, au fond dans la haie, le Bruant jaune va pousser sa ritournelle métallique. Qu’au-dessus de la vieille ferme, le Faucon crécerelle tournoie et chasse. Que l’Alouette lulu va lancer son air mélancolique au-dessus de la pâture à moutons.
Je me surprends maintenant à sourire quand, après trois premières minutes vaines, l’un d’eux, enfin, se dévoile : il est bien là. Le miracle de la rencontre s’accomplit, le lien se renoue.

Il y a ceux qui ne sont pas toujours là. Leur espèce est plus rare, ils sont plus discrets. C’est une vraie joie de les retrouver aussi. Cette année, je suis gâté, creck, creck, sur quatre points, les Pies-grièches écorcheurs se manifestaient du haut de leur buisson. Le dos roux du mâle relève comme une épice le vert du décor. Surtout que la Pie-grièche écorcheur, comme sa cousine la Grise dont la rencontre m’avait tant ému c’est, en termes arides, « une espèce indicatrice » : ici, le milieu naturel est riche et préservé. Dans une haie, elle est comme une exubérance de fleurs ou de baies opulentes et colorées. Quiconque sait lire un tel signe, lorsqu’il le découvre, se sent heureux et empli de vie, comme le citadin qui débarque à la montagne et aspire la première bouffée d’air pur.

Il y a ceux qui manquent à l’appel. Cette année, peu ou pas de Pipits des arbres. L’absence de leur ritournelle, en lisière du bois de pins, c’est une incomplétude. Une inquiétude vague. Et si c’était un avant-goût d’un monde détruit, silencieux ? Mais après tout, il est tôt, il fait frais – trois degrés – et il vente. Je peux tout simplement ne pas l’entendre.

Il y a enfin tous les « communs », ceux que, j’avoue, j’oublie de contempler. Sur chaque point, une paire de Pinsons, de Fauvettes à tête noire et de merles. Voire la grive qui s’égosille à telle enseigne que je la ferais bien taire histoire d’arriver à entendre les autres. L’abondance entraîne le gaspillage : je goûte mieux leur présence dans un triste square urbain où ils apportent un petit goût de campagne.

De vieux amis fidèles au poste pour chanter la louange du Créateur. Oui, je vous parle souvent de ça, c’est vrai. C’est toujours pareil.

C’est un peu comme ces moines qui prient les Heures, avec des textes qui reviennent souvent. Ils prient tout le psautier en une semaine.
C’est toujours pareil.
La Louange, fidèle au poste.

Comme ces moines de la communauté de Ganagobie avec qui nous désirons rester toujours plus en lien de prière.
Ce « toujours pareil » n’est ni routine, ni cage, mais piliers du Ciel.

Mots du temps de la Passion

Il n’est pas très original que le Triduum pascal soit propice aux pas en avant sur le chemin de foi de l’un ou de l’autre. C’est même, tout compte fait, assez normal.

C’est aussi, du coup, un temps propice à les partager. (Mais pourquoi ai-je ce besoin sempiternel de me justifier de ce que je vais dire ?)

Ce sont de petits pas, de petits signes.

Le premier est un signe de Jeudi saint. C’était dans notre paroisse, notre paroisse de banlieue toute simple avec son église début vingtième et sa communauté très diverse. Ce soir-là, plusieurs pères franciscains avaient rejoint notre prêtre pour célébrer, et participaient donc à la procession, très simple et très digne, jusqu’au tabernacle.

Mon regard s’était fixé sur l’un d’entre eux, qui portait haut l’un des ciboires. Pour que vous vous le représentiez, disons en deux mots qu’il était Sud-Américain, et sans doute d’origine amérindienne ; par ses traits, il m’évoquait bizarrement un Polynésien. (Un Franciscain amérindien aux allures polynésiennes dans une église de la banlieue lyonnaise, si ce n’est pas de l’Eglise universelle ou la Parole prêchée jusqu’aux extrémités de la terre !) Pourquoi lui ? je n’en sais rien, peut-être portait-il le Christ avec tout spécialement de majesté, de dignité. En tout cas, lorsqu’il passa devant moi, ce fut comme si une main se posait sur mon épaule et une phrase me traversa d’un coup comme une vérité, comme une voix ; douce, presque chuchotée, mais du ton de qui énonce l’irréfutable :

« Regarde ! C’est ton Dieu qui passe. »

Un peu le genre de voix qu’on prendrait pour dire « Regarde ! » à un enfant à qui l’on avait promis de le mener découvrir une chose merveilleuse, et qu’enfin, au tournant du sentier, cela paraît, là, devant lui. Une main sur son épaule, l’autre pointée vers Cela, et ses yeux s’ouvrent et sa bouche s’arrondit, et tous deux se figent et lui, éperdu, accueille, reçoit de tout son être la révélation.

Voilà. Ce fut mon premier contact avec la Présence réelle. Au caté, on ne m’en avait jamais parlé et je ne sais même pas si on se posait encore la question. Qu’importe, c’est elle qui a su me trouver. C’est souvent le cas, avec cette sacrée Parole… Dieu merci. Au sens propre.

C’est déjà trop de mots.

Le second épisode est un signe de Vendredi saint. Nous assistions, à l’Auditorium, à une représentation de la Passion selon Saint Matthieu de Bach, programmée, non sans un sens spirituel certain, en début de Semaine sainte, en tout cas dans ces jours-là. L’interprétation était belle : pas une ombre ne perturbait notre oreille pourtant bercée par des années de fréquentation assidue du légendaire enregistrement d’Harnoncourt.

Nous en arrivâmes au verset où tout culmine: « Aber Jesus schrie abermal laut und verschied. » (« Mais Jésus, criant de nouveau d’une voix forte, rendit l’esprit. »). Suit une seconde de silence, la plus intense de tout l’Univers.
Le soliste qui interprétait l’Evangéliste a eu, me semble-t-il, un imperceptible geste d’inclinaison de tête. Personne n’a bougé, dans la salle.

Mais à ce moment-là, je l’affirme, j’ai perçu une rumeur sourde, un peu comme des bruits de chaises qu’on repousse, de bois qui grince ; un bruit qui ne frappait pas les tympans mais le cœur. Personne n’a esquissé un geste dans les moelleux fauteuils ; d’un point de vue physique, on n’eût pas enregistré le moindre son, mais j’ai distinctement entendu deux mille cœurs s’agenouiller.

Il y eut la même rumeur en sens inverse et le concert reprit.

Je ne sais pas, néanmoins, s’il ne manque pas un truc à la foi si l’on est capable d’écouter sans larmes les derniers chorals :

Nun ist der Herr zur Ruh gebracht.
Mein Jesu, gute Nacht !

Wir setzen uns mit Tränen nieder
Und rufen dir im Grabe zu :
Ruhe sanfte, sanfte ruh !

Des larmes, oui. Il y a de quoi.
Il est venu, et voilà tout ce qu’on a trouvé moyen de faire. Le clouer sur deux bouts de bois.
La pierre est roulée. Nous voilà bien avancés.

Le chant des Créatures, quelque part en France

Glose verte et bleue sur le Cantique de saint François d’Assise

Saint-Igny-de-Vers. Sept heures du matin. Aux confins du Rhône, de la Loire et de la Saône-et-Loire, sous l’épaule du mont Saint-Rigaud et de ses mille neuf mètres, les vallons herbeux, les collines couronnées de sapins se donnent des airs montagnards.
Zéro degré. Les prés sont légèrement blanchis. Le printemps caresse à peine les arbres de ce vert très tendre, encore mêlé d’or pâle.

Loué sois-tu mon Seigneur,
avec toutes tes créatures,
et surtout Messire frère Soleil,
lui, le jour dont tu nous éclaires,
beau, rayonnant d’une grande splendeur,
et de toi, ô Très-Haut, portant l’image.

Comme dans une vallée des Alpes, un versant est à l’ombre, l’autre déjà éclairé. Le soleil qui se risque dans le ciel pur et glacé n’a pas encore paru derrière la crête, côté Est, côté des plus hauts sommets. Du côté où je me tiens, c’est encore la pénombre. En face, les plus jeunes rayons du jour font éclater la fougue des verts du printemps, l’ocre des murs, le rouge des tuiles. Le soleil inonde de chaleur, de lumière, sans compter, sans se lasser.

Insensibles au froid, les grives secouent de leurs trilles les bois encore gourds du froid de la nuit. Le printemps a du retard sur ce versant qui donne vers le nord, vers le Charolais, vers la Loire. De l’autre côté du col des Echarmeaux, face au midi, les grives se sont déjà tues, occupées à bâtir, pondre, couver, bientôt nourrir les premières nichées.

Loué sois-tu, mon Seigneur,
pour soeur la Lune et les étoiles
que tu as formées dans le ciel,
claires, précieuses et belles.

La lune, je l’ai vue tout à l’heure en partant, quasi pleine, une énorme boule dorée, cette lune de fin de nuit paisible, qui se couche, là-bas derrière les monts, à l’heure où l’homme s’éveille.

Loué sois-tu, mon Seigneur,
pour frère le Vent,
et pour l’air et le nuage et le ciel clair
et tous les temps par qui tu tiens en vie
toutes tes créatures.

Près d’un étang, je cherche le cincle, perle brune et blanche du le ruisseau ; je ne le trouve pas ; peut-être est-il lui aussi saisi par cette brise matinale glacée qui chasse une vague brume à la surface de l’eau, et y laisse glisser trois hérons, fantomatiques. Pas un nuage. Le ciel immense.

Loué sois-tu, mon Seigneur,
pour soeur Eau, fort utile,
humble, précieuse et chaste.

Elle chante, se joue des pierres, des branches, des embâcles, dans le ruisseau qui danse dans la prairie et dévale, là-bas, vers Aigueperse, vers le Sornin, vers la Loire. Le cincle ? Je finirai bien par le trouver. Je sais bien qu’il est là. Le Coucou gris est de retour. Son appel résonne d’une colline à l’autre.

Loué sois-tu, mon Seigneur,
pour frère Feu, par qui s’illumine la nuit,
il est beau, joyeux, invincible et fort.

Une odeur bleutée me rejoint, fumée invisible montée de quelque ferme, là-bas, au fond du cirque adossé aux bois de la Croix des Truges. Touche de couleur, touche de parfum, touche de saveur.

Loué sois-tu, mon Seigneur,
pour soeur notre mère la Terre
qui nous porte et nous nourrit,
qui produit la diversité des fruits,
et les fleurs diaprées et l’herbe.

Sur les bords du chemin, les coucous se mêlent aux Stellaires étincelantes, aux premières Silènes pourpres qui jaillissent çà et là.
L’herbe toute jeune du printemps est broutée par de gras bovins d’un blanc de lait. Nous sommes bien déjà en pays charolais, éponyme de la race à viande par excellence, du bœuf paisible dans son pré ; le Beaujolais ici se fond dans la Bourgogne.
Surprise: au détour d’un chemin, à vingt pas de moi, trois chevreuils prélèvent leur dîme sur cette verte manne. A mon passage, ils dressent à peine l’oreille.
Le soleil monte, sèche la rosée, ouvre la fleur. Les merles, les grives, les Fauvettes à tête noire éclatent en chants : j’ai quelque peine à les dénombrer. Les roitelets se donnent la chasse, le Rougequeue à front blanc, à peine revenu d’Afrique, est le dernier à saluer l’aurore de sa phrase énergique.

Insouciant, le chœur des créatures loue son Seigneur.

Louez et bénissez mon Seigneur,
rendez-lui grâces et servez-le,
tous en toute humilité!

Aigueperse - La Forêt

Carême: un désert empli de Vie

Nous voici en Carême.

Y entrer sans proférer de poncifs – même souverains – est presque aussi difficile que de le vivre sur les pas du Christ.
Tant pis, risquons-en quelques-uns et tâchons d’aller quelques pas au-delà.

Le Carême est un temps de pénitence et d’austérité ; mais, sans doute pas par hasard, il coïncide aussi, au moins dans notre hémisphère, avec le printemps, avec l’exubérance de la vie qui renaît. C’est là le plus simple et le plus ancien signe avant-coureur de la Résurrection.
Un temps de pénitence ? Plutôt un temps de dépouillement : ôtons nos pelures superflues, nos graisse spirituelles, nos épaisseurs qui ne nous protègent qu’en nous isolant – en nous enfermant. C’est un temps pour la simplicité, pour l’essentiel, pour l’accueil ; un temps pour recevoir au lieu de prendre.

C’est un vrai temps d’écologie intégrale, en somme. Et les chrétiens sont désormais nombreux à le vivre comme tel : en témoigne ce foisonnement d’initiatives autour du thème « vivre un Carême avec la Création » dont le blog Visibles et invisibles recense les plus notables : Vivre un carême écologique

Cette année, les hasards climatiques font coïncider ce mercredi des Cendres avec un printemps plutôt précoce. Précoce ? Comment le savoir ?

En observant.
Pour se dépouiller, ce qu’on ôte en premier, ce sont les lunettes, « protectrices », déformantes, teintées, rayées, opacifiées.
Et nous regardons.

Même en ville, il y aura toujours un arbre qui, un beau matin, ouvrira ses bourgeons. Un oiseau qui est parti : les mouettes qui valsaient sur le fleuve, la bande de pinsons qui squattait la mangeoire. Un qui est arrivé : la Fauvette à tête noire qui sifflote sa ritournelle dans un buisson, le premier Milan noir, la première hirondelle. Une fleur qui s’est ouverte. Ou juste la lumière, un peu plus franche, un peu moins froide.

Il y aura chaque matin une pulsation de vie. Car le Carême est un temps de vie, pas un temps de deuil et de grisaille.
Il y a chaque matin un petit changement à noter dans un carnet, avec une date, aux côtés d’une courte prière, et ainsi s’ébauchera le calendrier d’un Carême avec le printemps, qui culminera aux Rameaux dans une grande explosion de verdure, jusqu’à ce que Pâques accomplisse tout à fait la Résurrection de l’univers entier.

« Oh, hé, Jésus il était au désert, pas dans la nature ! »
Mais qu’est-ce que le désert ?
Le Christ au désert se retire du monde et des regards des hommes.
Le désert, c’est le lieu sans hommes. C’est le contraire du monde entendu comme ce qui ne vient pas du Père (1 Jn, 15-17). C’est une rude demeure pour l’homme et pour le peuple de Dieu, mais la terre d’élection de toute une part de la Création. C’est là que Dieu nous dit avoir placé l’âne sauvage, lui qui se rit du tumulte des villes et n’entend pas les cris d’un maître (Jb 39, 6-7) – lui qui est, lui aussi, libre et loin du monde.
En retrouvant la Création autour de moi, en la regardant moi aussi à travers le tumulte des villes, en les quittant un temps pour mieux aller à sa rencontre, en laissant entrer en moi le frémissement de sa résurrection printanière, je peux me retirer au désert, un vrai désert christique et biblique : vide de monde, mais empli jusqu’à en déborder de Dieu et de sa Création, de son projet pour l’Univers : le Christ. Prêt à sentir, dans quelques semaines, frémir Sa Résurrection majuscule.

Des grâces reçues auprès d’un oiseau des champs

Connaissez-vous les pies-grièches ?
Elles sont pourtant faciles à voir, dans la campagne, pour qui sait regarder, au mois de juin. Ces petits insectivores au masque de cambrioleur chassent à l’affût, sans se cacher le moins du monde. On les voit perchées, patientes, sur un piquet, un arbuste desséché, ou quelque autre perchoir d’où elles surveilleront les proies, comme les intrus.
Dans les heureux paysages où l’on trouve encore un mélange – l’écologue dit : une mosaïque, et peut-être bien le poète aussi – de prés, de champs, de haies, de murets, de vieilles fermes et de bestiaux, où abondent les criquets et les scarabées, la Pie-grièche, c’est un peu comme la Huppe, ou la Chevêche, ou le Torcol fourmilier, c’est le petit trésor et aussi, le signe, « le bio-indicateur » qu’ici, le vivant se porte bien. L’ornithologue porte sur de tels paysages un regard amoureux décidément proche de celui du poète, surtout s’il débusque, un à un, tous ces joyaux rustiques.

Encore faut-il qu’ils y soient et pour ce qui est des Pies-grièches, c’est de plus en plus rare. Si la jolie Pie-grièche écorcheur au manteau roux défend vaille que vaille ses bastions, sa cousine « à tête rousse », noir et blanc avec un fier coup de pinceau chocolat éponyme, la grande sœur « Grise » et pis encore la petite « A poitrine rose » désertent nos mornes « espaces ruraux », fiable indice du vivant qui s’en retire.
Aussi, comme il faut bien prendre le taureau par les cornes, les Pies-grièches, sauf l’Ecorcheur, font-elles l’objet d’un « plan d’action ».

(dis, t’étais pas censé nous parler de Grâce ?)
(j’y viens, j’y viens.)

L’hiver nous avait conduits à rechercher la Pie-grièche grise, car celle-ci passe la mauvaise saison sous nos latitudes. Nous avions choisi un joli coin de plateau, avec
ses prés, ses champs, ses haies, ses petits bois, ses fermes et ses clochers qui balisent l’horizon.

Elle était là, sur un vieux pommier planté au centre d’une pâture à moutons.

Toute découverte de ce type place l’ornithologue le plus austère – et il y en a – dans un état d’euphorie, et c’est bien ce qui se produisit, d’autant plus que l’oiseau se donnait en spectacle : ce qu’on appelle « une belle obs ». Nous repartions d’un cœur léger, jusqu’au retour dans la grise métropole.

Pie-grièche grise

Le soir, c’était la « veillée réconciliation » de notre paroisse. J’y rencontrai un prêtre. Beaucoup ont expérimenté les grâces de la confession. Mais, en fin de compte, cette légèreté intérieure, ce souffle d’amour qui anime tout l’être pour au moins quelque temps, ce tangible « Marche, sous l’impulsion de l’Esprit » (Gal 5, 16)… non, cela n’était pas né le soir.
C’était surgi, brise légère, là-bas, sur le plateau, devant la Pie-grièche.
C’était plus que la joie du naturaliste qui découvre un petit trésor caché, qui en savoure la signification écologique, et qui s’en retourne heureux à l’idée de, vite, le partager. C’était plus que la satisfaction du collectionneur qui ajoute une « coche » à sa liste d’espèces vues dans le département. C’était plus que la satisfaction de ne pas avoir parcouru tant de kilomètres en vain.

C’était même plus que le souffle du vivant qui n’a jamais fini de nous enchanter, de nous surprendre. C’était l’air frais de Quelque chose au-delà de nous, et pourtant tout autour de nous, qui enveloppe, qui caresse. C’était la joie du rendez-vous réussi avec un Donné qui se laisse trouver par qui veut bien dessiller son regard, partir en recherche, cheminer patiemment et se montrer disponible à la rencontre.

J’en ai fait, des coches, des « belles obs », des prospections fructueuses. Je me suis souvent émerveillé dans la Nature. J’ai loué le Créateur souvent, face au ballet magique de la Création – et même déjà blogué là-dessus. Les milliers d’heures de terrain m’ont réservé bien des moments techniquement très similaires à cette contemplation d’une Pie-grièche grise, sur un site favorable et même déjà connu pour l’avoir accueillie.

Mais je n’avais pas encore fait cette expérience. Très simple. Paisible.

Juste découvrir que l’observation d’une Pie-grièche grise, quelque part sur un plateau agricole, m’avait empli d’une légèreté moins faite de satisfaction que d’amour. Qu’elle dépassait l’habituel émerveillement face à la Nature. Qu’au lieu de combler le cerveau, elle vivifiait le cœur, appelait à ouvrir les bras à tous les horizons qui se déployaient là-haut, autour de ce petit hameau. Qu’elle poussait moins à contempler, qu’à se mettre en mouvement. Qu’au-delà de l’oiseau observé, au-delà même de la louange au Créateur pour la Création, il s’était produit une rencontre, et un don.

Je crois bien que c’est ce qu’on appelle une Grâce. Qu’on m’excuse la majuscule, pompeuse, un peu trop pour cette rencontre toute en fraîcheur. C’est pour éviter les quiproquos. C’est pour dire tout l’amour que le Christ avait mis là dans l’élégance d’un oiseau peu commun perché sur un pommier – donné sans compter à tous les cœurs prêts à le voir.

Voilà ; c’est fait, c’est sûr, et j’en témoigne : rencontrer le Christ dans la Création apporte des grâces.

Alors, pour moi, ce Noël, si vous le permettez, et bien que Luc n’en ait rien dit, il y aura une Pie-grièche grise dans l’arbre, aux côtés des moutons et des bergers, et qui regardera l’Enfant.

Par contre, soyez gentils. Si vous allez rechercher vous aussi, la grâce d’une rencontre avec Dieu grâce aux pies-grièches des campagnes, contemplez-la sans la contraindre à fuir. Il fait froid, sur le plateau. Elle aura besoin de toutes ses forces pour passer l’hiver, et nous attendre encore demain.