Signes des temps

C’est la rentrée. Elle s’annonce exaltante.

Il y a quelques jours, le journal Le Monde a consacré un dossier à la perte de biodiversité. Avec une accroche un peu tarte à la crème : « 24 000 espèces menacées d’extinction ». Et les inévitables photos de pandas, de gorilles et de plantes rares à Hawaï.

La routine.

Des chiffres avec plein de zéros et des photos d’animaux du bout du monde. Tout ce qu’on répète depuis des années sans que cela fasse lever un sourcil. Moins encore ces toutes dernières années où resurgissent les vieilles lunes selon lesquelles « entre protéger les emplois et protéger les crapauds, moi j’ai choisi ! »

Pourtant, n’importe quel manuel de sciences de la vie explique, par le menu, pourquoi cette position est stupide, même pas digne d’un pilier de bistrot, parce que nous mangeons des plantes et (sauf pour certains) des animaux, et que pour que tout cela existe, il faut des cycles du carbone et de l’azote en état de marche, des pollinisateurs, des prédateurs de ravageurs et j’en passe, en deux mots : des écosystèmes qui fonctionnent.

Sans quoi, nous pouvons toujours essayer de manger notre feuille de paie en papier recyclé, ou plus compliqué encore, mastiquer une appli, siroter une URL, cuisiner sans matière grasse un service dématérialisé : le résultat sera à peu près le même.

Mais tout ça, vous le savez déjà. Alors pourquoi est-ce que rien ne bouge ?

Est-ce que tout ça reste trop abstrait ? Vingt-quatre mille espèces menacées de disparition ? « Bah, est-ce qu’il n’en existe pas des millions ? «

Nous sommes saturés de chiffres alarmistes et « il ne se passe rien ». En apparence, il ne se passe rien.

C’est un peu le raisonnement de qui ne croirait pas au chômage de masse tant que lui et dix de ses amis n’ont pas perdu leur emploi.

Le chiffre, récemment publié, de la moitié des animaux vertébrés (non pas des espèces, mais des individus) disparus en moins de cinquante ans fait déjà davantage tiquer (parfois). On commence à se frotter les yeux : « cela veut dire que dans cinquante autres années, voire même avant car tout s’accélère, il pourrait ne rester aucun animal sauvage dans le monde ? Est-ce que vraiment, ça peut rester sans conséquence ? »

Bien sûr que non : ce serait la chute d’une assise du globe, pas moins.

Mais tout de même… D’abord, qu’est-ce que ça signifie, plus d’animaux ? « Tenez, regardez, chez nous, il n’y en a plus depuis longtemps et on n’en est pas morts.  » C’est ça le progrès, les pays civilisés, c’est même à ça qu’on les reconnaît. Il n’y a plus de sales bêtes : c’est pas leur place. Même « à la campagne », tout doit être propre comme un carrelage. « Oh, je suis écolo, mais quand même, les oiseaux qui vous réveillent à 5 heures du matin ! » Que voulez-vous : à force de les traquer de toutes les manières possibles, les animaux sont effectivement devenus beaucoup plus farouches… et moins nombreux. Mille fois moins de reptiles qu’il y a cent ans, peut-être dix ou cinquante fois moins d’oiseaux. Pour autant, il en reste. Il en reste qui travaillent à boulotter les chenilles et les rongeurs, disperser les merises et les glands et j’en passe.

C’est la première erreur de regard. Croire que l’absence d’animaux est normale et que les voir signifie un déséquilibre. De là les mythes relatifs à des « relâchers » (de loups, de rapaces…)

Hirondelle de fenêtre Cyrille Frey LPO rhône.JPG

L’Hirondelle de fenêtre, quasiment disparue des grandes villes en quelques décennies

Ensuite, « qu’est-ce qu’ils en savent ? Les experts ne sont pas tous d’accord ». Asséné comme une fin de non-recevoir à tout autre argument, c’est le grand discours des sceptiques universels, des brouilleurs de pistes, et aussi des complotistes. Ce qui devrait lancer le débat est convoqué pour y mettre fin. On renvoie l’affaire à de mystérieux experts, si loin au-dessus de la plèbe stupide, qui est priée de se taire. Un désaccord mystérieux, dont les données nous échappent, et bien entendu, on vous rappellera que vous n’avez pas à y fourrer votre nez ; pour le cas où vous constateriez que les données sont tout à fait accessibles, les méthodologies compréhensibles, et votre esprit critique fort capable de se faire une idée ! Par ce barrage, les faits deviennent une opinion, la science est qualifiée d’idéologie, et la réalité confisquée.

Et c’est dommage, c’est même inacceptable, car s’il est vrai qu’un niveau d’expertise est nécessaire pour recueillir et analyser des données de biodiversité, cette collecte est accessible, à des degrés divers, à tout citoyen qui prend la peine de se former un peu. Et l’analyse est autrement plus compréhensible qu’un rapport de climatologue, d’écotoxicologue ou d’économiste. Non, ce qui se passe n’est pas normal. Non, les populations d’animaux sauvages ne sont pas tirées au sort tous les ans par un malicieux destin : rien ne disparaît sans cause et les causes sont connues. Non pas supposées : connues.

Pourquoi s’aveugler ?

Peut-être parce qu’une « civilisation » réellement écologique –une façon d’habiter le monde conforme aux lois de l’écologie, comme il existe une recherche conforme aux lois de la physique, serait si différente de ce que nous pratiquons depuis deux siècles, que nous remettons indéfiniment à demain.

En attendant, nous avons nos crises à résoudre, qui nous accaparent, et auxquelles nous remédions invariablement avec les sacro-saints principes qui les ont fait naître : toujours plus de la même chose, toujours plus vite. Comme l’insensé biblique, nous avons bâti sur le sable – sur une vision du monde élaborée à la fin du XVIIIe siècle, une époque à laquelle on pouvait légitimement croire en un monde aux ressources inépuisables ou renouvelables à l’infini. Cet infini trompeur, illusoire, voilà le sable qui nous coule entre les doigts, et cependant nous n’imaginons rien d’autre qu’ajouter étage sur étage à la même maison, désormais plus penchée qu’une célèbre tour.

C’est normal. C’est humain. La perspective de devoir tout raser effraie. Aussi attendons-nous, pour être sûrs, que l’édifice tombe de lui-même.

Notre époque est un temps de fins, d’épuisements, de disparitions autant, sinon plus, que de créations. Ne serait-ce que parce que les premières hypothèquent les secondes, qui pourraient apparaître comme une naissance dans un sous-marin naufragé sans recours, où l’air manque déjà. Quoi qu’on en pense, du reste, les faits sont là : d’innombrables héritages des siècles, des millénaires, de millions d’année sont consommés, engloutis, brûlés en l’espace de cent cinquante ans.

Nous touchons donc, bien que nous fassions semblant de n’en rien voir, des limites. De même que le record du cent mètres ne sera jamais de zéro seconde – il ne passera sans doute même jamais sous les neuf – le pétrole et les matériaux exploitables, la matière organique à transformer, la densité de population entassable dans une ville, atteignent actuellement des limites, physiques. Des murs. Il y a beau temps que nous le savons. Nous avions tout pour le savoir.

Que tous les murs se rapprochent en même temps porte du sens. Que toutes les crises s’enchevêtrent n’est pas un hasard. Frapper des limites à la fois humaines, économiques, écologiques n’est peut-être pas tant une mauvaise nouvelle qu’un signe des temps, car cela nous indique, sans équivoque, la voie qui peut-être – si nous l’empruntons à temps – nous sauvera d’une catastrophe majuscule. Tout changer.

Sans quoi, à coup sûr, nous foncerions, comme le ruisseau suit sa pente, vers les fausses solutions, celles qui résolvent une crise – pour un temps – en aggravant toutes les autres. C’est courant en écologie où tout est lié, justement parce que tout est en crise en même temps.

Et si la solution se trouvait encore une fois chez Luc, au chapitre 14 ?

« Quel est celui d’entre vous qui veut bâtir une tour, et qui ne commence pas par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout ? Car, s’il pose les fondations et ne peut pas achever, tous ceux qui le verront se moqueront de lui : ‘Voilà un homme qui commence à bâtir et qui ne peut pas achever ! ‘Et quel est le roi qui part en guerre contre un autre roi, et qui ne commence pas par s’asseoir pour voir s’il peut, avec dix mille hommes, affronter l’autre qui vient l’attaquer avec vingt mille ? S’il ne le peut pas, il envoie, pendant que l’autre est encore loin, une délégation pour demander la paix. De même, celui d’entre vous qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple. »

Ainsi doit être le monde que nous devons construire, si nous le voulons habitable, aujourd’hui, demain, pour nous, pour nos enfants, et pour l’immensité des créatures. Issu d’une rupture complète avec la logique de dévoration que nous connaissons depuis quelques siècles, et pour la première fois, pensé, réfléchi, et fondé sur le roc, c’est-à-dire sur la justice : avec nos semblables, avec toute la Création, c’est-à-dire avec les réalités d’un monde fini, fragile et vivant, que, désormais, nous n’avons plus l’excuse de mal comprendre ou mal connaître.

Telle est la Croix qui attend notre époque.

Par un « heureux hasard », ce monde à fonder sur la justice et le respect de tous et de tout pourrait bien être le projet de Dieu pour toute sa Création. Et même si beaucoup d’ouvriers d’une telle maison ne le connaissent pas, c’est à Son royaume, à coup sûr, qu’ils travailleront. Vous avez dit signe des temps ?

Publicités

Concentration, contemplation

Chaque matin, mon trajet m’amène à suivre une rue qui longe un vieux parc de maison bourgeoise comme il n’en reste presque plus en ville. Il est beau, avec ses gros arbres, son sous-bois qui s’embroussaille, ses branches creuses ; une vraie petite forêt enchâssée dans la ville.
Le printemps s’y annonce par le chant de quelques oiseaux, comme dit le spécialiste, d’affinité forestière : des espèces des boisements feuillus ou mixtes clairs, tout à fait banales, mais pas en ville, bien entendu. Au reste, comme les rares éléments de naturalité en ville sont généralement des arbres, c’est à cela qu’on reconnaît la « ville verte » : on y trouve çà et là, en sus des oiseaux les plus citadins, une petite cohorte d’espèces plutôt forestières.
Ce matin, donc, en plus des Moineaux domestiques, étourneaux, Mésanges charbonnières et autre Verdier (oui, il n’y en avait qu’un), il m’a été donné d’entendre un chant de Fauvette à tête noire et un de Grimpereau des jardins. Non plus ces bribes des belles journées d’hiver, mais des chants répétés, bien affirmés, sentant véritablement le printemps. Je vous entends : la Fauvette à tête noire est une espèce généraliste et non forestière ; oui, mais elle préfère tout de même le sous-bois ; et là, c’est l’ensemble des deux qui créait une véritable petite ambiance sylvestre.
J’ai pris le temps – quelques secondes ! – de les écouter… et de saisir la donnée.

Fauvette à tête noire
Fauvette à tête noire mâle – photo Tony Hisgett, Wikimedia Commons

Ça tombait bien, car hier, j’avais lu cet article relayé par Le Comptoir Hier soir, je lisais cet article relayé par Le Comptoir qui faisait lui-même écho à un autre, où j’avais lu que notre capacité moyenne à nous concentrer sur un sujet donné était tombée en peu d’années de douze à cinq minutes.

Saturations de facilité

C’est un fait : nous sommes à ce point saturés de sollicitations que la concentration devient un effort d’une tension insupportable. La preuve : à peine avais-je tapé cette ligne que ma main s’est égarée vers la souris, qui elle-même glissait vers le navigateur Internet pour aller lire je ne sais quoi.
Je ne sais quoi, vraiment. Tout ce que je sais, c’est qu’à chaque seconde, l’ordinateur met à ma disposition quelque chose qui va m’apporter une dose de stimulation parfaitement adaptée à mon besoin tel que je le ressens dans cette même seconde – c’est-à-dire qui va exactement combler mon ennui, à très court terme – avec un effort minimal, en tout cas inférieur à ce que j’étais en train de faire, et un profit discutable, en plus du temps et du fil de la pensée perdus sur l’occupation initiale. Un peu comme un randonneur peinant dans la pente et qui se verrait constamment incité à aller boire à une source fraîche située quelques pas en contrebas plutôt que de ponctionner l’eau tiédasse de sa gourde. Tentant et commode, mais de nature à lui couper les jambes et compromettre ses chances d’atteindre le col ou le sommet espérés.
Cela existe, avec la surabondance propre à notre époque. On peut noter au passage que cette diversité d’offre sature largement nos récepteurs et qu’en fin de compte, noyés sous plus de choix que nous n’en pourrons jamais faire, et obsédés par l’idée de les faire vite pour pouvoir essayer autre chose, nous finissons par… refaire toujours le même. Faites le test… C’est par le même phénomène que dans nos supermarchés qui vendent tous les légumes toute l’année, nous finissons par acheter du jour de l’An à la Saint-Sylvestre les mêmes courgettes et les mêmes tomates (idem…)

La tentation est si grande qu’un travail appliqué, approfondi – relevât-il du loisir ! – est devenu beaucoup plus difficile. L’information est disponible en masse, mais un bruit de fond constant parasite nos outils de traitement. Pire : le choix de la carotte ne se paie même pas d’une bonne dose d’ennui. S’il n’y a rien de passionnant dans un niveau de Candy Crush, on y trouve juste ce qu’il faut pour ne pas se résoudre à lâcher, un vague petit piquant de curiosité qui pousse à vouloir découvrir le niveau suivant, bien qu’on sache d’expérience qu’il n’ajoutera fondamentalement rien aux cinq cents autres.
Je m’empresse de dire que je joue à Candy truc, comme tout le monde, et n’éprouve pas le besoin de m’en confesser en soi. Ces machins ne sont pas que des démons tentateurs, ce sont aussi des havres de relâche où l’on s’abrite du feu roulant d’informations qu’est notre vie. Ce ne sont probablement pas les plus efficaces. Mais ils soulignent un besoin.

Je ne suis pas du tout un thuriféraire doloriste de l’effort, désireux d’opposer le bon vieux temps où on travaillait dur ma bonne dame, pas comme ces jeunes de main’nant qui passent leur vie sur internet. Mais si l’on reconnaît l’arbre à ses fruits, on doit pouvoir avancer, sans subir les habituels anathèmes (« réactionnaire ! ennemi de la République ! » etc) que cette débauche de stimulations disponibles dont l’immense majorité relève exclusivement de la distraction (au sens de loisir) ne nous place pas dans des conditions idéales pour aller au fond des choses. Nous nous croyons prodigieusement multitâches ; en réalité, nous papillonnons beaucoup. Et cela ne nous aide pas, lorsqu’il s’agit d’appréhender un monde éminemment complexe. Aussi, nous avons tout intérêt à prendre le temps, parfois, d’un retour sur nous-mêmes, pour nous demander où en sont nos propres capacités de concentration, de traitement, d’analyse, et si nos limites ne sont pas excédées. Il est si facile de se croire maître de l’information, de se gargariser d’appartenir aux « digital natives », cette mystérieuse caste de privilégiés qui, parce qu’ils sont nés après 1995, auraient ipso facto hérité d’une capacité de traitement d’information décuplée. Teu, teu. La loi de Moore, ça ne concerne pas le cerveau humain.

Ne pas rester en surface

Pourquoi donc avoir parlé d’oiseaux en tête de ce blog ? Vous allez voir.
Notre capacité de concentration, donc, est tombée à cinq minutes.
Or, il est des quantités d’informations qui ne sont pas accessibles en cinq minutes (ne vous focalisez pas sur le chiffre, c’est une image…) Ni dans leur acquisition, ni dans leur traitement.
Lorsqu’on veut « compter les oiseaux », on met en œuvre un protocole destiné à récolter la quantité d’information dont on a besoin (sachant que par définition, on ne peut jamais être sûr d’être exhaustif, mais on peut s’en approcher). Ces protocoles ont été scientifiquement étalonnés par rapport aux méthodes (lourdes) qui donnent du quasi-exhaustif. Je sais ainsi qu’en restant 20 minutes sur un même point dans la forêt ou les marais, je vais capter plus de 80% de ce qui s’y trouve réellement. En 5 minutes, environ la moitié, et surtout, statistiquement, uniquement les espèces communes. C’est suffisant si je suis là pour estimer des tendances d’évolution de ces dernières (c’est le STOC-EPS). Ce qu’il faut retenir, c’est que si je ne prends pas ce temps, si je m’en tiens à ces fameuses cinq minutes, je n’ai accès qu’à la surface des choses et je perds toute la profondeur de la réalité. Imaginez un peu qu’Elie se soit borné à un point d’écoute de 5 minutes dans sa « prospection Yahvé » devant sa grotte : le résultat aurait été gênant !

C’est tout spécialement vrai pour cette réalité vitale qu’est la biodiversité ; l’état de nos écosystèmes ne se jauge pas en un clic. Il nécessite de la patience et surtout de la disponibilité à ce qui est… et ce qui n’est plus.
Il y a quelque chose de monastique là-dedans, mais nous-mêmes, naturalistes « de l’ère numérique » ne sommes pas épargnés par la tentation de l’effervescence.

Pour retrouver ce sens de la profondeur, il va falloir, je crois, questionner nos limites… pour désaturer nos radars.

L’écologie (et la foi) contre la peur

« La France se replie sur elle-même ». « Le Front national rassemble la France qui a peur ». Et de railler, bien entendu, la soi-disant mesquinerie de ces peurs, le « bas du front » d’une « France moisie ». Trente pour cent des suffrages exprimés, tout de même. Qu’envisagent donc nos génies de l’insulte ? la noyer ?

Mais à ces mêmes génies, je ferai aussi observer qu’ils ne manquent pas de culot. La France a peur ? Quel étonnement !
Au moins depuis septembre 2001, notre classe politique n’a jamais rien su faire d’autre que nous écraser de peurs.

Peur de « la crise » : quarante-deux ans de crise tout de même, contre trente aux Glorieuses du même nom, qui n’empochent même plus le bonus défensif. Une peur face à laquelle rien ne nous est proposé que les « solutions » les plus anxiogènes : commodités de licenciement, baisse des salaires – et prioritairement des plus bas, report de l’âge de départ en retraite, etc. Et de nous citer en exemple l’Allemagne et son taux de chômage en baisse… en raison de l’explosion du nombre des travailleurs pauvres.
Depuis si longtemps, bien avant l’état d’urgence permanent, nous baignons dans l’état de crise permanent.
Et nous nous sommes livrés aux professionnels de la « gestion de crise ». Ils présentent bien. Ils sont raisonnables, eux, ils sont pragmatiques. Ils savent. Ils aiment nous rappeler que ce n’est pas à nous de penser ; de toute façon, on ne pense pas Monsieur, on ne pense pas, on compte. Et ne pensant plus, nous nous sommes laissés balloter par nos émotions, et avant tout par notre peur.

Peur du terrorisme, naturellement : le plus fier-à-bras des partis sur le sujet remporte les suffrages ? Quelle surprise ! Dans quoi pouvons-nous baigner quand le « quotidien de référence » choisit de placarder à la une, chaque jour, l’éloge funèbre d’une des victimes du 13 novembre ? Comme s’il en était besoin pour se souvenir, comme si l’on allait honorer et défendre « la joie de vivre » en barbotant dans le deuil cent trente jours de rang.

Peur du lendemain : étonnant, quand le projet d’avenir se limite à toujours plus de compétition, toujours plus de précarité, de conflits et de tensions, toujours moins de repères, de points d’ancrage, au combat permanent dont seule une poignée peut sortir vainqueur ? Au chaud dans leur tour d’ivoire, les scribes – qui, aujourd’hui comme hier, jouissent, comme chacun sait, d’une situation assise – peuvent bien huer ces Français déjà pauvres et précaires pour leur manque d’enthousiasme à s’enfoncer encore plus à l’aveuglette dans l’inconnu, après leur avoir décrit ce dernier comme terriblement dangereux. Effarant darwinisme sociétal : celui qui aspire à construire une existence paisible pour lui, ses proches et ses descendants, voire ses contemporains, est vilipendé comme faible, indigne de la Liberté, de la Modernité. Il est loin le temps où Léon Blum défendait à la tribune le droit du travailleur à la paix du foyer. Ainsi hue-t-on le retour du spirituel comme preuve de faiblesse : « qui sont donc ces faibles qui veulent plus d’amour, plus de fraternité, plus de justice ? Au combat, que diable ! et en compétiteurs sans merci! »
Le ton avec lequel nos chantres du Marché décomplexé vendent la guerre de tous contre tous ressemble péniblement aux tirades enflammées des généraux vantant le sacrifice suprême à l’été Quatorze.

Peur de l’autre. Quoi, la France aurait peur de l’autre ? Cet autre allègrement assimilé à l’ennemi intérieur depuis des années ? Cet autre, cible depuis quinze ans d’une rhétorique Nous/Eux : jeune, c’est un délinquant ; barbu, c’est un terroriste ; catholique, c’est un agent moyenâgeux du Vatican tentaculaire ; écologiste, c’est un djihadiste vert ; handicapé, c’est quelqu’un qui n’aurait pas dû naître ; chômeur, ou tout simplement pauvre et bénéficiant d’allocations, c’est un parasite ; salarié, c’est un tire-au-flanc congénital ; migrant, c’est une opportunité de tirer les salaires et les conditions de travail vers le bas. « En tout cas, mes chers électeurs, vous êtes entourés de gens Pas Comme Vous, c’est-à-dire de gens qui vous veulent du mal. Rasez les murs, la France est infiltrée d’autant de cinquièmes colonnes que nous en fantasmons pour vous. Mais vous êtes bien rances et moisis d’avoir peur. »

Peur enfin à cause d’un sentiment d’impuissance. Nous vivons écrasés de « c’est ainsi », « il faut s’adapter », « c’est la modernité » (ou la postmodernité), ce que vous voudrez : peu importe : nous ne sommes plus citoyens ni acteurs dans ce monde-là, nous ne le bâtissons pas plus que nous ne le pensons, ou alors « à l’insu de notre plein gré ». Nous sommes priés de subir. Il nous faut accepter ce qui est, soi-disant, la résultante de la liberté, mais que personne n’a souhaité, ni prévu, et dont bien peu veulent, ne serait-ce qu’en raison du nombre effarant de laissés pour compte. Nous sommes priés de nous laisser traîner là et, c’est bien connu, il n’y a pas d’alternative.

Il n’est pas un parti qui n’ait fondé son discours sur la peur. Il n’en est pas un qui n’ait pris soin de peindre, avec ses propres couleurs, le climat le plus anxiogène possible, pour mieux se poser en sauveur. Sans surprise, le plus chevronné en la matière l’emporte – d’une courte tête – avec un discours bien rodé : comme il n’y a pas de plus authentique Autre que l’étranger, c’est cette dénonciation-là qui rallie les suffrages. Nous sommes si bien entre nous !
Rien que l’épisode Breivik devrait nous en dissuader. Ou alors quelque regard en arrière dans notre histoire. Jamais l’homogénéité culturelle, religieuse ou ethnique n’a garanti en soi, et en quelque manière que ce soit, une société moins parcourue de tensions, moins criminogène, ni même moins divisée.
En revanche, attiser les peurs, les rejets, les divisions et en jouer les exaspère jusqu’au risque d’explosion. Etonnant, non ?
Que faire d’autre ?
« Joie de vivre, vivre ensemble, tous en terrasse ! » Et voici l’horizon eschatologique proclamé par notre Premier ministre : « Consommez, c’est le moment des fêtes, dépensez, vivez ! »
Et ce vide ne comble pas le vide. Décidément, nous vivons une époque de grandes découvertes pour nos maîtres.

Avec quoi le comblerons-nous donc ?
Ce temps de l’Avent donnerait bien des idées : miséricorde et Grâce.
Il y a gros à parier que sur les marchés de Bethléem, ces réseaux sociaux du temps d’Hérode, on s’exprimait à peu près comme sur les nôtres : c’est la crise, c’est à cause de ces étrangers, nos élites veulent la mort du petit commerce et vous avez vu cette présence policière, ces bruits de bottes (enfin de caligae). Et ça ne L’a pas dissuadé de venir.

Ce n’est pas tout. Malins comme je vous connais, vous avez remarqué qu’il manque un point dans ma première partie : la crise écologique.
Et c’est vrai. Celle-là aussi, nous peinons à la présenter autrement que comme source d’angoisses sans nom. Je serais mal inspiré de le nier. C’est qu’à la différence de toutes les autres, c’est vraiment une angoisse mortelle, et qui pourtant, reste obstinément à l’arrière-plan. Nous n’avons plus de temps à perdre et pourtant « nous ne croyons pas ce que nous savons ». C’est effrayant, pour de vrai. Et personne n’a envie de l’entendre. Ce n’est pas le bon moment.

Et pourtant, parce qu’il est question de vie, nous écologistes – et spécialement écologistes chrétiens – devrions, tout spécialement, savoir conjuguer l’exposé de la vérité à l’annonce de l’espérance. La catastrophe menace, elle est même déjà là, mais la bonne nouvelle, c’est que les réponses, les bonnes réponses, sentent la vie. Chacun de nous ne peut sans doute pas grand-chose, mais au moins y a-t-il quelque chose à faire, c’est-à-dire déjà refuser de subir.

L’écologie, celle des citoyens qui s’engagent et des scientifiques qui parlent vrai, n’est pas occupée à instrumentaliser une crise au profit d’un vague pouvoir. Je sais que l’accusation est courante : autant accuser votre médecin généraliste de diffuser lui-même le virus de la grippe… Nous nous en passerions bien, de ce combat. Mais il faut bien. Mais je m’égare : je disais, donc, qu’il y a une bonne nouvelle que nous devons savoir annoncer. Cette nouvelle, c’est que le remède n’a pas vocation à être plus amer que le mal. La conversion écologique sera joyeuse, ou alors elle ne sera pas écologique. A M. Valls et à ses pairs, opposons Isaïe 55 : pourquoi consommer et dépenser de l’argent pour ce qui ne rassasie pas ? Retrouvons le chemin des véritables mets succulents : l’humain plutôt que les biens, l’oiseau dans l’arbre plutôt que sur l’écran, la relation en vrai plutôt que « l’expérience connectée », la gratuité plutôt que la rentabilité, le partage plutôt que l’austérité. Il sera autrement plus simple, alors, d’opposer à mesdames Le Pen la fraternité universelle et l’amour du prochain sans condition.

Notre responsabilité est là : être signes et paroles d’espérance. Alors, nous n’aurons plus aucun besoin des professionnels de la gestion des peurs.

Marcher pour le climat, c’est sérieux

À le voir, c’est un petit bonhomme de rien du tout.
Cheveux noirs en bataille, teint mat, tenue de randonneur ordinaire.
Il marche.
Il marche depuis Rome, en direction de Paris.
D’ordinaire, c’est en sens inverse qu’on marche. Pas lui.
C’est à Paris qu’il espère un miracle pour sauver (un peu) le monde.
Lui, c’est Yeb Saño.
Il marche contre le dérèglement climatique. Il marche parce que « ce n’est pas une question politique, idéologique ou environnementale. C’est une question de justice. »

Vous en avez marre du réchauffement. Vous en avez marre de la Cop21.

Moi aussi.
Et c’est pour ça que j’ai rejoint, mardi, ceux qui venaient à sa rencontre à Lyon, place Carnot, puis, mercredi, ceux qui marchaient à ses côtés sur les quais de Saône.
J’ai même eu l’occasion de lui serrer la main et jamais je n’ai autant regretté d’être à ce point une buse en anglais. J’étais intimidé, tout de même.

Lui aussi, vous savez, il en a marre et il aimerait ne plus en entendre parler. Ce serait tellement plus simple si, vraiment, le réchauffement était un « fantasme », une « mascarade », un « délire » et autres propos plus grossiers qui tiennent de plus en plus lieu d’arguments. C’est chiant, la science. C’est plus simple de lui répondre « arrêtez, sérieux » ou encore « et si tu la fermais ta gueule ? »

Quand le frère de Yeb Saño a pris la parole, mardi soir, il a raconté ce qui s’était passé le soir où le typhon le plus violent de l’histoire a ravagé son pays. Il a passé la soirée avec son meilleur ami. Il lui a dit ensuite d’être prudent en rentrant. Il ne l’a jamais revu.
Il nous a dit ses pas dans les rues jonchées de débris et de corps. Fallait-il lui dire aussi « arrêtez votre mascarade » ?
Il a conclu : « Le réchauffement est réel, il affecte des vies réelles, de vraies gens. Il est aussi réel que le cadavre de mon ami. Votre mode de vie a causé cela à l’autre bout du monde. »

La manipulation par l’émotion ? Oh, ce serait si facile. Ce serait vrai, si on montait un cas isolé en épingle.
Seulement, ce n’est pas le cas. Les événements climatiques extrêmes se multiplient et sont imputables à l’action humaine : leur fréquence excède trop largement les conséquences des déclencheurs naturels. Ce n’est pas un groupuscule militant qui l’affirme, c’est l’Organisation météorologique mondiale laquelle n’a pas besoin de fantasmer un phénomène pour exister et se financer.

Ce serait si simple si le réchauffement climatique n’était que l’invention de quelques charlatans tâchant de « vivre en parasites » en étudiant un phénomène qui n’existe pas. Si confortable ! Qui donc aurait l’idée absurde de leur emboîter le pas ? Quelle mouche piquerait donc Vladimir Poutine au point de l’amener à revendiquer de vastes secteurs de l’Océan arctique, y compris en déplaçant des troupes si la fonte de la banquise était un mythe ? N’a-t-il pas les moyens de faire refaire les calculs et, si ceux du GIEC sont faux, de les balayer d’un revers de main, au lieu de les intégrer dans sa géopolitique ? Je pourrais aisément multiplier les exemples.

De manière générale, pas mal d’éléments de réponse sont présentés ici. Sans insultes. Sans gros mots. Comme un débat scientifique doit être mené. Car il y a débat. Seulement, au bout d’un moment, de l’existence de ce qui est démontré, il n’est plus utile de débattre. Tout au plus d’affiner la méthodologie.

On a récemment glosé sur un GIEC qui aurait « changé des chiffres » alors que « le réchauffement était fini ». Rien de tel : au contraire, le GIEC a affiné sa méthode et réduit des biais par l’introduction de données supplémentaires.
Il est assez gênant de constater que cette attitude précisément dictée par un souci de rigueur scientifique se retourne contre ses auteurs… juste parce que la méthodologie affinée persiste à confirmer les résultats antérieurs. Parce que les faits sont décidément têtus.

Têtus aussi, ces oiseaux d’affinité boréale qui persistent à décliner plus vite et plus fort que leurs congénères thermophiles
Ces données sont issues du STOC-EPS, un suivi des oiseaux communs qui fait partie des méthodologies que j’évoquais ici.
Pour que ces chiffres soient pipeautés, il faudrait donc que des centaines de bénévoles se concertent pour rentrer de fausses données d’espèces boréales et thermophiles. Et ce depuis vingt-cinq ans. À une époque où on ne parlait même pas encore du réchauffement… Au bout d’un moment, ça en fait du monde à mettre dans la boucle pour monter un complot. Du monde qui n’y a aucun intérêt.

Je disais plus haut que j’en avais marre du réchauffement. Car il existe, et ça m’emm… C’est que, voyez-vous, contrairement à l’opinion répandue, l’association qui m’emploie ne touche pas de « subventions massives pour combattre le réchauffement qui n’existe pas ». Le dérèglement climatique, pour la biodiversité, n’est qu’un facteur supplémentaire de dégradation des habitats naturels, un défi supplémentaire à relever pour des espèces qui sont déjà, par ailleurs, en mauvais état de conservation et n’ont donc pas l’énergie pour survivre à cela par-dessus le marché. Nous avons déjà bien assez à faire, avec des moyens ridicules, pour tenter d’enrayer une chute de biodiversité déjà rapide avant même que le changement climatique ne vienne perturber le rythme de la feuillaison, de l’éclosion des insectes et bien d’autres paramètres encore. Nous n’avons pas de crédits supplémentaires ouverts pour ça. C’est un drame de plus à combattre à moyens constants. Rien que pour cela, les naturalistes seraient les premiers des climatosceptiques, s’il existait une trace de raison scientifique de l’être. Allons. Disons les seconds après Vladimir Poutine.

Dernièrement, j’ai vu passer un article s’indignant de la « manipulation » née d’une photo d’Ours blanc famélique sur un glaçon. Et de rappeler que la population d’Ours blancs, au lieu de chuter, exploserait… mais sans préciser de sources. Or, si les derniers comptages semblent bien indiquer une augmentation du nombre d’ours, la fiabilité de ces chiffres est inconnue, car la chasse à l’Ours blanc est un sport lucratif, objet de coûteux quotas qu’on a tout intérêt à augmenter En outre, je ne serais pas très surpris si l’ours, prédateur opportuniste, passait par une brève phase bénéficiaire en cas de réchauffement, par l’apparition de proies nouvelles, y compris commensales de l’homme : à voir. Jusqu’à ce que la pénétration humaine toujours plus au nord condamne définitivement ses zones de quiétude… Quoi qu’il en soit, la photo d’un Ours blanc blessé ne constitue pas un argument scientifique, ni dans un sens ni dans l’autre, et personne n’a jamais prétendu que la validité du réchauffement reposât sur cette unique photo. De la même veine est l’argument « la banquise en 2015 a moins fondu que prévu ». De la part de « sceptiques » dont le refrain principal est que le GIEC manque de recul avec seulement 150 ans de données, est-il bien rigoureux de tirer des conclusions… d’un an ?

Bien d’autres indicateurs existent et j’en ai cité ici quelques-uns. Nulle part ils ne s’appuient sur des termes tels que « fantasme », « lobotomisation », « délire », « conneries » et autres charmants épithètes. On pourrait. On pourrait très bien jouer à appliquer ces termes au climatonégationnisme – j’emploie ce mot, non pas pour invoquer les funestes Z’eures les plus sombres, mais parce que le négationnisme consiste à rejeter en bloc des faits patents et établis. Nier n’est pas douter. En tant que démarche, le climatoscepticisme est légitime… mais il aurait dû, depuis longtemps, amener tous ses adeptes à conclure à la réalité du dérèglement climatique d’origine anthropique. Tous les indicateurs concordent. Ils sont au rouge.

Ce serait tellement plus simple pour tout le monde qu’il n’en soit rien. On devrait interdire la réalité.

Laudato Si’ : une lecture au retour de mon carré de roseaux

Vous l’attendiez – ou pas… Voici donc un condensé de ce que j’ai retenu de cette encyclique, en ma qualité de grouillot de l’écologie de terrain depuis la fin du siècle dernier.
Du moins les points les plus saillants. Il faudrait tout citer. Mais ce serait très long. Si le coeur vous en dit, il y aura les commentaires, pour le reste.

Allons-y donc gaiement !

Cette encyclique est-elle révolutionnaire ?
Et bien non. C’est nous qui avions oublié que la parole chrétienne était révolutionnaire !
Cette encyclique s’annonçait, s’imposait. Quand l’actualité se fait terrible, et interpelle tout homme, c’est toujours comme cela que l’Eglise s’exprime, en propose une lecture chrétienne. Une encyclique, cela sert à montrer à quel point le message du Christ est de notre temps, pas d’il y a deux mille ans ; et que Dieu continue, inlassablement, de répondre à l’homme, tant dans son péché que dans sa recherche de salut.
C’est toujours par ce moyen que l’Église nous rappelle que notre foi ne se vit pas que dans le secret des cœurs, mais se met en pratique, partout où crie l’humanité blessée. Et si « Laudato Si’ est moins une encyclique verte qu’une encyclique sociale », c’est que l’écologie est aujourd’hui une question sociale : la crise écologique est la menace qui pèse sur la survie même de l’ensemble de nos sociétés.

« Tout est lié » : le pape se met à l’approche systémique

Comme écologue de terrain, il me plaît, ce « tout est lié » ; il plaît aux scientifiques que j’ai entendu s’exprimer sur la question. C’est qu’il faut se garder de le lire comme une espèce de vaste fourre-tout, un « sétoupareil » de bistrot. Un système, c’est un ensemble d’éléments en interaction. L’approche systémique consiste s’étudie sans séparer les éléments des uns des autres, ni des règles par lesquelles ils interagissent. C’est la démarche par excellence de la science « écologie », et de beaucoup d’autres aussi. Il s’agit là d’une approche systémique appliquée à la crise que subit la Création, vue à la fois comme biosphère, gouvernée par ses lois biologiques et physiques, et comme projet divin, uni à Dieu par une Alliance.

Mais restons-en au premier terme. L’encyclique s’ouvre par un long diagnostic.
Elle est frappante par sa grande technicité : on aimerait que nos décideurs politiques maîtrisent autant les dossiers que nous leur présentons. Rien ne manque, avec la précision d’un document technique. Pour un professionnel de l’environnement, il est assez frappant de découvrir aux points 35 et 39 entrer désormais dans le Magistère de l’Église catholique la préservation des connexions écologiques et des zones humides, ces vaisseaux et ces cœurs des écosystèmes !

Sur la question du climat, il n’a échappé à personne que le pape s’alignait sur les positions du GIEC. Ce qui amène à souligner deux points :
– à l’image du GIEC, il assortit son propos de la même prudence, différenciant ce qui est sûr et ce qui est « seulement » hautement probable.
– le dérèglement climatique n’est qu’un des dangers qui constituent la crise écologique, l’arbre qui cache la forêt ou plutôt la déforestation ; et les autres ne font l’objet d’aucune espèce de contestation, ni dans leur ampleur, ni dans la responsabilité humaine. Même avec une épaisse mauvaise foi, nul ne peut prétendre que la perte massive de biodiversité des 70 dernières années, cent fois plus rapide que le rythme normal des crises d’extinction des temps géologiques, puisse être un phénomène « naturel » et sans cause.

N’espérons donc pas trouver, dans l’ultime virgule d’incertitude sur la responsabilité humaine dans le dérèglement climatique en cours, une échappatoire, un droit au déni complet de la crise écologique globale. Celle-ci existe, elle est démontrée ; elle est engendrée par notre pression excessive sur la planète depuis une paire de siècles ; cela aussi s’établit scientifiquement.
N’y eût-il même pas de dérèglement du climat en cours que la situation serait déjà critique sur le plan de la perte de biodiversité, de la chute des ressources halieutiques, de l’état des terres agricoles, de l’empoisonnement général des chaînes trophiques, de la pollution atmosphérique, et autres joyeusetés telles que l’épuisement rapide de stocks accessibles de ressources non renouvelables. Du point 19 au point 43 principalement, l’encyclique énumère tous ces points par lequel le monde craque : déprimant ! Tout se passe comme si nous avions décidé de brûler en deux siècles quatre milliards d’années de réserves, « et après on verra, laissez faire, faites confiance ».

Rien d’étonnant à ce qu’un nouveau chapitre de la Doctrine sociale de l’Église s’ouvre par un tableau réaliste et impeccablement documenté de la réalité du monde. C’est bien « dans le monde » qu’il faut aller porter une parole et poser des actes, non dans quelque univers éthéré, intemporel ou abstrait. L’écologie du pape François a les pieds sur terre.

L’originalité, c’est, donc, l’usage d’une approche systémique pour décrypter le phénomène et répondre à la question « que faire ? » Mais en fait, c’est la seule méthode pertinente. Car ce fameux « tout est lié » n’est pas une vue de l’esprit, mais le constat, en soi banal et irréfutable, d’un monde système. C’est vrai d’un point de vue biologique, c’est la réalité des écosystèmes, du climat, des cours d’eau, de la diffusion dans l’eau, le sol, l’atmosphère des différents polluants, c’est vrai aussi d’un point de vue humain ; autrement dit, chaque acte que nous posons engage toute la planète, et ce n’est pas une vue de l’esprit, c’est une réalité économique, écologique et humaine. Ne sommes-nous pas abreuvés d’information sur l’impact que le moindre de nos choix de consommation engendre sur des écosystèmes, des économies, des sociétés, des hommes, à l’autre bout du monde ? La rapidité des échanges, la puissance de nos machines, l’information à la milliseconde fait de nous tous les éléments d’un système : tous en interaction avec tous. Nul ne peut l’omettre sans irresponsabilité crasse.

Pourquoi cet exposé qu’on pourrait juger loin de la doctrine chrétienne ou de la théologie ? Ce n’est pas, comme certains l’ont prétendu avec mépris, que François se soit « laissé entraîner par l’air du temps ». C’est qu’il ne s’agit pas uniquement de « petits oiseaux ».Des points 43 à 59, le réquisitoire s’abat, implacable : d’une manière tout aussi scientifique, ce sont les conséquences sur les hommes qui sont énumérées, démontrées, martelées. Où l’oiseau et l’abeille disparaissent, le pauvre meurt de faim.

Cet exposé scientifique, auquel ne manquent, intemporalité oblige, que des chiffres, est une démonstration, qui enracine dans la réalité de notre temps l’action chrétienne, l’action en faveur de la dignité inaltérable de tout homme. Or, aujourd’hui, c’est par là qu’elle est attaquée. L’écologie n’est ni une idéologie, ni une option politique ou spirituelle pour nantis au ventre plein : les faits sont là. Défendre le droit à la vie de l’embryon n’a plus de sens, si par ailleurs nos choix politiques et économiques le font naître dans un univers de misère où quelque eau souillée de métaux lourds abrègera bien vite son existence. « Mettre l’humain au centre » est incohérent et absurde s’il s’agit de « créer des emplois » qui par leur nature, leur implantation, leur impact, leurs sous-produits, les conditions de travail qu’ils offrent menacent la santé voire la survie même de leur titulaire, de sa famille, de son prochain.

L’état de la planète est tel que l’homme ne peut plus être sauvé si le reste ne l’est avec lui : cours d’écologie, premier chapitre.

L’écologie, conformément aux Écritures

Ce cours d’écologie se double d’un cours de théologie, sur lequel je ne vais pas revenir, car telle n’est pas ma spécialité. Retenons-en principalement que la réalité écosystémique trouve un parallèle dans la vérité théologique. Le projet de Dieu n’est pas un homme isolé, abstrait, déconnecté : l’homme n’est pas un ange (même déchu). C’est une créature concrète, entourée d’autres ; il a émergé de la foule de ces autres au terme de milliards d’années de patiente évolution ; tout ceci n’est pas que décorum inutile. Toute la Création est très bonne ; quoique blessée par le péché de l’homme, toute la Création est concernée par l’Alliance divine qui suit le Déluge ; enfin, toute entière, elle aspire au Salut.
Ces vérités pressenties par Hildegarde de Bingen ou François d’Assise ont dû attendre, pour nous frapper en pleine figure, que notre toute-puissance vienne menacer l’existence même de tout ce qui vit. Elles n’en étaient pas moins écrites. Ce rappel n’a rien d’une concession à l’air du temps.

S’il est vrai que, parfois, nous les chrétiens avons mal interprété les Écritures, nous devons rejeter aujourd’hui avec force que, du fait d’avoir été créés à l’image de Dieu et de la mission de dominer la terre, découle pour nous une domination absolue sur les autres créatures. (Laudato Si’, 67)

Laudato Si’ : une écologie qui marche sur ses deux jambes

Ces rappels théologiques n’ont rien de décoratif, eux non plus. On a parlé d’une écologie les pieds sur terre et la tête au Ciel. On peut aussi choisir la métaphore d’une écologie marchant sur deux jambes : l’une scientifique, l’autre spirituelle. Choisissez ce que vous voulez.

J’en retiens pour ma part que la « moitié » scientifique garantit à l’écologie selon François un ancrage dans la réalité, qui la protège de l’abstraction, de l’intellectualisme, mais aussi du déni où se réfugient tant de nos concitoyens.
Quant à la « moitié » spirituelle, ou théologique, elle vivifie le combat de terrain par une espérance qui fait cruellement défaut à tant d’écologistes de notre temps, épuisés, découragés, déprimés, ne croyant plus aux revirements possibles… cette désespérance de l’écologisme qui en vient à considérer l’homme comme l’ennemi de sa propre planète, approche dénoncée au point 91. Elle rend à la Création autour de l’homme sa forme de dignité propre : différente de celle de l’homme, seule espèce capable de Dieu, mais, elle aussi, réelle et sacrée. Elle brise l’opposition mortifère homme-nature, bien plus due à Descartes qu’à « la culture judéo-chrétienne » et repositionne l’un et l’autre, chacun à sa place propre dans un projet commun du Créateur. Elle sauve, enfin, l’écologie scientifique de l’écueil de l’utilitarisme : en effet, elle assigne au « reste de la Création » une valeur intrinsèque. L’insecte ou la baleine ne valent pas l’homme, mais ils valent quelque chose, et même bien davantage que ce qu’ils peuvent « nous apporter » (dans le cadre des services rendus par la biodiversité par exemple). La créature non-humaine se voit reconnaître une valeur aux yeux de Dieu, indépendante de celle que l’homme lui accorde pour des raisons utilitaires, affectives ou encore esthétiques (points 81 à 88). Ainsi, paradoxalement, la vision chrétienne de l’écologie n’est pas anthropocentrique !

Agir en chrétien contre la crise écologique

Tout notre agir chrétien dans ce monde (et même tout acte en faveur du bien commun, même non chrétien) doit prendre acte des réalités ainsi énoncées. Du point de vue écologique, c’est une approche très pertinente et réaliste, ce qui ne l’empêche nullement d’être radicale. La gravité de la situation interdit les demi-mesures (194 : Sur ces questions, les justes milieux retardent seulement un peu l’effondrement. Il s’agit simplement de redéfinir le progrès. »)

Mais comment faire ?

Décidément bien complète, Laudato Si‘ évite le dernier reproche fait aux publications écologistes : elle propose un plan d’action. Comme cet article commence à devenir long, je me limiterai à ce qui m’apparaît comme central.

Laudato Si’ propose d’agir à trois niveaux : la personne, le collectif local (« à taille humaine ») et le niveau plus traditionnellement appelé « politique ».
(En réalité, dans les trois cas, il s’agit bien de politique – de se préoccuper de la cité – et au sens chrétien : porter dans le monde une parole et une action qui ne sont pas du monde.)

Le point de départ, c’est la conversion personnelle. Notre foi se nourrit d’une rencontre personnelle avec le Christ : une démarche écologique chrétienne découle de la conversion de l’individu. Pourquoi ? Parce que c’est là que se dit le « Oui » à la vie, c’est là que nous avons la garantie de le poser en toute liberté.
Nous pourrons alors agir et toute la dernière partie de Laudato Si’ fourmille d’exemples d’actions. Un catalogue brouillon et simpliste ? Nullement : le reflet, au contraire, du foisonnement d’initiatives vers une vie plus simple, plus sobre, plus respectueuse du frère et de toute la Création ; foisonnement permanent, sans coordination, sans hiérarchie pesante, sans comité d’experts ; insoumis, subversif (quoi de plus subversif, au fond, que de cesser de répondre à l’injonction de consommer plus ?), fourmillant d’un bout à l’autre de la planète, bien au-delà de nos « quartiers de bobos », jusqu’au plus déshérité des bidonvilles. Souvent davantage là-bas qu’ici, d’ailleurs !
Car en matière d’ingéniosité dans la simplicité, de solidarité dans l’adversité aussi, les pauvres nous précèdent, et de très loin, sur le chemin du Royaume. Saurons-nous écouter ce qu’ils ont à nous apprendre ?

Mais ce n’est que le point de départ. Très vite, quiconque convertit son cœur au respect de la Création découvre qu’il peut faire bien plus que changer quelques comportements individuels. C’est le niveau deux : le collectif, le groupe, l’association, grâce à laquelle deviennent possibles les jardins partagés, les actions juridiques, la sauvegarde d’un arbre ou d’un coteau, et tout ce à quoi oeuvrent depuis longtemps, tous les matins, les routards de l’écologie… Ceux qui, par exemple, ce printemps, comptaient les rousserolles au long d’un morne canal.

Quel est le troisième niveau ? C’est celui qui fait hurler au marxisme certains commentateurs : il s’agit de traiter certaines questions écologiques au niveau des États, voire au niveau supranational.
C’est que l’État, voire l’instance internationale, est souvent l’échelon le plus pertinent – le plus bas échelon pertinent – lorsqu’il s’agit de traiter d’un problème planétaire, en raison même du caractère planétaire des systèmes biologiques ou physiques concernés !

196 : Rappelons le principe de subsidiarité qui donne la liberté au développement des capacités présentes à tous les niveaux, mais qui exige en même temps plus de responsabilité pour le bien commun de la part de celui qui détient plus de pouvoir.

Quelle est notre liberté de préserver une rivière de la pollution, si quelqu’un d’autre dispose du pouvoir d’anéantir tous nos efforts juste parce qu’il habite quelques kilomètres plus en amont ? Ce n’est qu’à l’échelle du bassin-versant qu’une « politique aux vues larges » (Laudato Si’ 197) sera en mesure de servir réellement le bien commun.

La question écologique rappelle avec force que le principe de subsidiarité consiste à régler un problème au plus bas niveau disposant des moyens pour le faire, et certainement pas en un blanc-seing accordé, en toutes circonstances, à la liberté individuelle.

En concluant néanmoins sur la nécessité, l’art et la manière de la conversion écologique personnelle, Laudato Si’ rappelle que tout doit partir « d’en bas », mais pour, ensuite, monter. Non, l’écologie n’est pas qu’une affaire de « liberté individuelle ». Elle ne peut pas rester scotchée au rez-de-chaussée : elle doit, sous peine de rester vaine fumisterie ou bribes de survie arrachées au désastre, grimper les escaliers quatre à quatre et aller toquer à grands coups, chez les puissants, au nom de la parole de tous. Finies, alors, les « chartes » culpabilisantes parachutées d’en haut, mais aussi les menaces de « dictature verte » – assez fantasmatiques, mais qui servent d’alibi commode.

Ceci dit, il y a urgence.

Ah, oui, un dernier point.
« Pourquoi tout le monde fait semblant d’oublier qu’il est question d’écologie humaine ? »
Personne ne fait semblant. Mais personne n’a oublié non plus que la position de l’Église sur la protection des plus fragiles, de l’embryon, des générations à venir sacrifiées par un malthusianisme avant tout soucieux de ne rien partager, ou de ceux que nos sociétés utilitaristes rechignent à prendre en charge ne date pas d’hier. De bien avant, en tout cas, qu’on forge l’expression « écologie humaine ». Allons-nous, demain, louer un acte « d’écologie humaine » à l’heure d’adorer la Croix ?
L’objet, la nouveauté de Laudato Si’, c’est d’élargir et d’intégrer ce souci bimillénaire de la dignité inaliénable de l’homme à tout ce en quoi la culture du déchet la menace.

Là encore, ce ne sont que des logiques qui n’auraient jamais dû nous échapper. Alors cessons maintenant de lire et d’écouter, il est temps de se convertir et d’agir. Cherchez autour de vous parmi ceux qui sont déjà à l’oeuvre, petits et grands, nouveaux et anciens… Foin de l’à-quoi-bonisme! Comme le rappelle l’encyclique au point 181, « il y a tant de choses que l’on peut faire ! »

Des Assises où ça bouge

« Saviez-vous qu’il y avait le week-end dernier à Saint-Etienne un événement catholique qui a réuni dix fois plus de participants que l’université d’été de la Sainte-Baume ? »
« Saviez-vous qu’il y a eu dix fois plus de catholiques pour applaudir Patrice de Plunkett, Valérie Masson-Delmotte, du GIEC, ou encore Myriam Cau, EELV ? »
« Saviez-vous qu’il y aurait eu dix fois plus de raisons de titrer « l’Église catholique ne tourne plus le dos à la décroissance » que de présumer d’accointances « de L’Eglise » (toute ?) ou « DES catholiques » (tous ?) avec le Front National ? »

La plupart des articles consacrés aux Assises chrétiennes de l’écologie commenceront de cette manière. C’est inévitable. Que voulez-vous, l’alliance cathos-FN, c’est vendeur coco !

Et puis Toulon en été, c’est des vacances, veinard ! Plus, en tout cas, que de traîner sa caméra juste derrière « Geoffroy-Guichard, au fin fond d’la banlieue de Lyon », alors qu’il y a quarante ans que les frères Revelli ne mystifient plus en dribblant les défenses du pays, comme le déplore le poète…

Tout cela passera. Là-bas, des tempêtes déchaînées dans d’élégants verres à pied toulonnais ou parisiens. Ici, les hommes de bonne volonté se rencontrent autour de gobelets consignés où coulent jus de pomme ou de houblon du Pilat ; et ils sèment, inlassablement.

On peut retenir de ces Assises que le micro s’offrait aux paroles radicales. Non pas fanatiques, mais radicales : enracinées dans la Parole, sans concession. Il faut dire que d’entrée, un duo Patrice de Plunkett-Dominique Lang, ça donne le tournis aux défenses, aux réticences, à la manière d’une paire Lacazette-Fekir des grands soirs. Dehors, le greenwashing, l’écologie complaisante « qui n’entrave pas l’économie »… c’est-à-dire l’écologie qui s’accommode de la cupidité décomplexée. L’encyclique Laudato Si’ n’est-elle pas assez claire ? Nous devons regarder la Terre comme le pauvre d’entre les pauvres, et en sauvant la Terre, nous sauverons non pas « la nature », mais tous les pauvres !

Changer de système, et même plus : de paradigme. Un peu novlangue, cette expression, c’est vrai : on n’a jamais autant parlé de « paradigme » que depuis qu’il s’agit d’en changer. Mais c’est que tout est à remettre en cause : notre notion du progrès, les moyens dont nous pensions qu’ils accroissaient le bien-être de tous ; un progrès, un développement, une économie, un marché qui de serviteurs sont devenus maîtres. Des maîtres à produire le profit de quelques-uns et la misère de tous.

Voilà pourquoi le Cardinal Barbarin a pu redire, comme au mois de juin dans les colonnes de La Vie, pourquoi l’encyclique l’avait réconcilié avec le mot décroissance. Parce que « décroissance » n’est pas « régression ». Décroissance, en écologie, n’est l’antonyme que de « croyance inébranlable dans la possibilité et le caractère bénéfique pour l’homme d’une croissance infinie du PIB ». Décroître dans les richesses matérielles, décroître dans le superflu, pour croître en humanité, en spiritualité, et en justice par un meilleur partage : voilà pourquoi, a dit le Cardinal, « j’ai compris que moins pouvait être Plus. »

Oh, bien sûr, ce n’est pas parce que mille cinq cent personnes assemblées ce soir-là ont applaudi ces propos que je vais en conclure que « les cathos sont convertis à la décroissance ». Ce serait faux. Dix fois moins faux, ceci dit, que d’affirmer que l’Eglise « adoube le FN ». Il y aura, c’est forcé, des perplexes, des inquiets, de non-convaincus par le besoin d’une telle radicalité, des résistances. C’est qu’il s’agit de remettre en cause ce qui, pendant deux siècles, a donné travail et richesses à notre partie du monde… Et qui nous a menés si vite, si près d’un mur dont nous ignorions jusqu’à l’existence. Et oui, les écologistes chrétiens seront comme les autres tentés par la récupération lénifiante qu’offriront les rois de la « croissance verte », du « développement durable » et autres fausses solutions rassurantes. « Imbéciles ! » jetait d’avance à la figure des trompeurs et des trompés consentants un tract distribué autour du parc des expositions…

Il y aura même des personnes qui s’empareront de l’écologie au profit de tout autre chose que la fraternité universelle à laquelle nous appelle le Christ. Qui restreindront l’écologie intégrale, écologie de toute la vie incluant tout l’homme, au périmètre de leur groupe géographique, culturel ou national. Qui tenteront de la garder pour eux, de faire un outil d’exclusion d’un souffle de communion mondiale. Et les premiers se verront accusés de « faire dans le mélange des genres » et de « frayer avec le fascisme ».
C’est le drame. Une bonne idée sera toujours pillée et même détournée.

« Bon d’accord. Y’a une encyclique, alors tout le monde va applaudir trois conférenciers et rentre chez soi très content, fier que manger des pommes bio rende encore meilleur catho. Et dans trois mois tout le monde aura oublié. »
Déjà, si c’était ça, ce ne serait pas très différent de la conscience écologique d’une grande partie des Européens, tout fait religieux mis à part. Ensuite… non. Ben non.

C’est qu’ils sont – que nous sommes quelques-uns à ne pas avoir attendu l’encyclique pour nous y mettre. Des dizaines de groupes, de communautés religieuses, de paroisses, d’associations sont déjà au travail sur le terrain depuis des années. Ils étaient là pour témoigner, apporter leur expérience, offrir aux curieux d’engagement d’innombrables portes ouvertes. Sans craindre d’aborder les questions qui dérangent : la démographie, les droits de l’animal, les grands projets, la démocratie locale, le partage planétaire des ressources. Consulter a posteriori le programme des Assises
en dira plus long que tous les inventaires que je pourrais écrire ici – sans ratons laveurs.

Tout autour de ces ateliers, nous nous sommes retrouvés ; l’occasion, dans certains cas, de passer du virtuel au réel. Scouts de diverses couleurs, habitants d’éco-hameaux, vieux routards de l’écologie de terrain, théologiens, journalistes, dont l’équipe de la nouvelle revue Limite, blogueurs, prêtres et religieux, professionnels de l’environnement, politiques, tous étaient là pour des rencontres parfois improbables. De ces échanges qui n’ont lieu que là, où d’un quart d’heure à l’autre on parle TAFTA, réfugiés ou protection de nids d’hirondelles en Haute-Saône.

Foisonnante, bouillonnante, vivante, vivifiante, et diverse ; lucide, mais pleine d’espérance ; enthousiaste, mais humaine, avec ses divisions et des contradictions ; mais surtout, cherchant à être radicalement évangélique ; telle est l’écologie chez les chrétiens, telle du moins qu’elle est apparue à Saint-Étienne ces trois jours.
L’usage voudrait que je tempère par un côté obscur. C’est inutile. Assez de prophètes de malheur ou de grincheux l’ont fait à ma place. Qu’ils sachent que nous ne sommes pas béats. Nous courons exactement les mêmes risques que tous les autres écologistes sincères. Nous espérons en Christ pour nous en préserver.

C’est cette espérance qui fait que tous les matins, je retourne à mon poste de chargé d’études en association de protection de la biodiversité sans déprimer, sans me dire, comme tant de mes collègues que c’est foutu, que les politiques ceci et Monsanto cela. C’est déjà ça de pris.

Après Laudato Si… La biodiversité ne peut plus attendre

Note : Ceci n’est qu’une déclinaison des enseignements de l’encyclique à l’un des sujets les plus brûlants de la crise écologique. Ce n’est pas « mon analyse de Laudato Si ». Celle-ci viendra un peu plus tard, car c’est un long travail que de rendre justice à un document si dense. C’est promis. Peut-être même avant les vacances. Enfin, les miennes (c’est quoi, des vacances ?)

Vous cherchez une cause pour décliner tout de suite dans la cité l’appel du pape pour la sauvegarde de la maison commune, plus connu sous le nom d’encyclique Laudato Si ? Il n’y a pas à chercher bien loin…

Pendant que le débat public sur la Grèce se déploie avec les fastes propres à notre temps (« fascistes ! » « ultralibéraux ! » « réacs ! » « communistes ! » « fainéants ! tricheurs ! voleurs ! » « ennemis de l’Europe ! » « toi-même ! » « c’est celui qui le dit qui y’est ! ») ladite Europe, s’apprête, en douce, à liquider la biodiversité.

La biodiversité. Un mot, une abstraction, une réalité… Un iceberg, une invisible, une inconnue…

Suffisamment connue pour que 93% des Européens se déclarent convaincus de la nécessité d’en enrayer la disparition. Et ça tombe bien (ou mal)… car l’Europe, notre belle Europe si démocratique, entend revenir sur les directives qui ont permis jusqu’ici, vaille que vaille, d’en freiner un peu l’érosion.

Avec le raisonnement cynique que puisque leur efficacité est insuffisante, il n’y a qu’à les liquider. L’incendie n’est pas éteint assez vite ? Coupons l’eau des pompiers ! La logique est imparable.

Et « ça tombe bien » aussi, car la disparition est une affaire grave. Gravissime, même. En France, parmi les thèmes écologiques à la mode, c’est sans doute la cinquième roue du char, et pourtant, dans le grand effondrement de notre maison commune, c’est l’une des plus lourdes poutres qui se disposent à nous dégringoler dessus. La perte de biodiversité, c’est aussi le titre III du chapitre 1 « Ce qui se passe dans notre maison » de Laudato Si (points 32 à 42). Cela nous regarde comme hommes et comme chrétiens…

En commençant par le commencement : la biodiversité, c’est quoi ?

Le terme de biodiversité, assez large, désigne la diversité des espèces vivantes. Au sens strict, nos animaux domestiques appartiennent donc à la biodiversité. Néanmoins, il va de soi que leur place dans le système formé par les espèces vivantes « sauvages », spontanément présentes, n’a rien à voir avec celle qu’occupent ces dernières (leur niche écologique) : c’est l’homme qui leur fabrique, éventuellement de toutes pièces, leurs conditions d’existence. Aussi, pour clarifier l’objet d’étude, le terme biodiversité désigne, dans les faits, la diversité des espèces sauvages.

Un inventaire de faune et de flore donne un aperçu assez précis de la biodiversité d’un territoire donné, à condition qu’il soit assorti d’assez de détails sur le statut des espèces observées, c’est-à-dire : ce qu’elles font là. Par exemple, on indiquera, dans le cas d’un oiseau, s’il se reproduit (espèce nicheuse) ou s’il n’est observé qu’à l’occasion des passages migratoires, ou pire, de manière accidentelle. Un tel panorama, grâce aux connaissances scientifiques sur les exigences écologiques respectives de ces différentes espèces, permet aussi de comprendre pourquoi cette diversité existe et comment elle fonctionne en tant que système. Donnez à un ornithologue la liste des oiseaux nicheurs sur une commune et il saura vous décrire à grands traits les paysages qu’on y rencontre.

En outre, cette diversité n’est pas une bête liste mais un système : toutes ces espèces interagissent et évoluent de concert. Sans cesse, il surgit en elles de la nouveauté que « la sélection naturelle » validera ou non comme un dispositif non contradictoire avec la survie et la perpétuation de son porteur. C’est ce phénomène qui permet aux espèces de s’adapter, de redéfinir leurs niches écologiques, très larges comme chez les espèces opportunistes et cosmopolites (le loup, le moustique…) ou spécialisées à l’extrême, comme chacune de ces myriades d’espèces de coléoptères qu’on peut collecter sur un seul arbre en forêt équatoriale. La vie sur Terre ne peut se maintenir que si ce moteur fonctionne. Que les pressions extérieures excèdent le temps et la possibilité pour les espèces d’inventer et d’expérimenter des solutions et tout finira par disparaître, hormis, peut-être, une poignée de durs à cuire capables d’exploiter les milieux ultra-contraignants, hyper-appauvris, et identiques d’un bout de la planète à l’autre, que l’homme leur impose. C’est ce qui se produit actuellement : appauvrissement galopant et banalisation.

Mais l’homme, il fait partie de la biodiversité, non ?

Et bien… oui. Mais si on le regarde comme tel, alors il faut se souvenir qu’il n’en constitue jamais qu’une espèce et que la diversité des cultures, peuples, activités humaines n’a rien à voir avec « une forme de » biodiversité, sauf à vider entièrement le mot de son sens. Un peu comme si l’on disait que le vin est une forme d’eau, et réciproquement.

Et la biodiversité, ça sert à quoi ?

A vivre. Pas moins.
Tout ce qui dans notre quotidien nécessite des interactions avec des êtres vivants repose sur la biodiversité, en tant que « liste » mais aussi (voire surtout) en tant que système. L’écrasante majorité de nos cultures a besoin d’être pollinisée et les abeilles dites domestiques n’accomplissent qu’une fraction du travail. Toutes ces cultures ont besoin d’un sol aéré, vivant, riche en éléments nutritifs mis à disposition par les cycles naturels. Faute de quoi, le sol, mort, réduit au rôle de simple support, c’est l’exploitant qui doit tout apporter sous forme de travail du sol, d’engrais, d’intrants divers… à grande dépense d’énergie, de pétrole, d’acier et de bien d’autres ressources encore qui n’ont rien de gratuit. C’est ce qui se produit actuellement.

Citons Laudato Si (pt 34) :

« Par exemple, beaucoup d’oiseaux et d’insectes qui disparaissent à cause des agro-toxiques créés par la technologie, sont utiles à cette même agriculture et leur disparition devra être substituée par une autre intervention technologique qui produira probablement d’autres effets nocifs. »

Et c’est ce à quoi les techniques regroupées sous le terme d’agroécologie tentent de remédier.
Mais il n’y a pas que l’agriculture. Les zones humides, si souvent éradiquées comme insalubres « marais », servent de zone d’expansion des crues – ce qu’avaient oublié nos génies créateurs de cours d’eau « redressés » – mais aussi de station d’épuration naturelle et gratuite : les polluants sédimentent et sont captés par la végétation hygrophile, notamment les roseaux.
Ajoutons le rôle climatique des forêts, les molécules à usage médical qui restent à découvrir au cœur de telle ou telle plante, la lutte contre l’érosion, les ressources halieutiques, que sais-je, n’en jetez plus, la coupe est pleine : les services rendus par les écosystèmes pèsent à peu près l’équivalent du PIB mondial. Encore cette lecture est-elle quelque peu trompeuse, car aucune somme d’argent ne pourra les faire ressurgir du néant où nous sommes en train de les plonger. Et nous ne disposons de toute façon pas des ressources non vivantes pour en reconstituer entièrement les effets à par des voies artificielles, indépendamment de l’absurdité de remplacer, par exemple, les milliards d’abeilles sauvages par autant de coûteux nanodrones.

« Oui, mais il faut bien que l’homme puisse se développer, on ne va pas bloquer tout le développement, l’économie passe en premier, etc. »

Quelle économie ? Elle a désespérément besoin d’écosystèmes en état de marche : c’est un impensé, une réalité tacite qui nous a complètement échappé jusqu’à ces cinquante dernières années, parce que nous n’exercions pas sur eux une pression qui menaçait vraiment leur fonctionnement global (sauf localement). Nous sommes à ce point crucial où chacun de nos projets de « développement » doit être passé à un crible impitoyable : ne va-t-il pas être le point critique, la maille rongée qui comme dans la fable, emportera tout l’ouvrage… l’ouvrage du filet qui nous soutient au-dessus du vide ? N’est-ce pas le bétonnage de trop, celui qui déstabilisera la dynamique des crues ? La route qui anéantira la population locale de crapauds, contraignant l’agriculteur à inonder derechef ses champs d’insecticides ? La mise en maïsiculture qui empoisonnera l’ostréiculture en aval – cas récurrent sur le littoral charentais ? Jusque-là, nous avons compensé à coups de dépense de carbone, et nous avons triché sur le bilan comptable pour cacher la facture sous le tapis. (tout ceci est fort bien exposé dans Laudato Si, pts 182-188)

Nous avons oublié que la facture d’insecticides était décuplée par le non-respect des auxiliaires de l’agriculture, prédateurs des ravageurs. Et qu’elle se lestait en outre du prix des cancers qui déciment les exploitants. Nous avons considéré les crues à la violence démultipliée par nos bassins-versants goudronnés, nos cours d’eau recalibrés, comme d’inévitables aléas… naturels. Nous avons oublié que de simples roseaux assurent une grande part de la dépollution de l’eau, sans coûter un centime.

Certains raillent les écologistes comme Cassandre d’un effondrement qui ne vient pas. Mais il est là. Diffus, mais tapi à peu près partout. C’est une dette. Une dette à moyen terme que nous remboursons par des dettes à plus court terme encore : des coups de pioche dans les derniers fonds de tiroir des ressources non renouvelables.
Une dette qu’aucun banquier ne peut restructurer ni remettre. En ces temps de Tsipras et de Grexit et tout et tout, cela vous parle-t-il ?

« Il ne suffit pas de concilier, en un juste milieu, la protection de la nature et le profit financier, ou la préservation de l’environnement et le progrès. Sur ces questions, les justes milieux retardent seulement un peu l’effondrement. Il s’agit simplement de redéfinir le progrès. » (Laudato Si, pt 194)

Nous sommes une espèce de ce monde, nous ne pouvons pas nous en extraire. Les écosystèmes, c’est notre famille élargie et notre maison tout à la fois. Sans eux, notre survie est impossible.

Le fût-elle, qu’elle serait vide de sens, et dévoiement de notre humanité même.

Et même si ça ne servait à rien ?

Citons une nouvelle fois Laudato Si. Au point 33 :

« Mais il ne suffit pas de penser aux différentes espèces seulement comme à d’éventuelles ‘‘ressources’’ exploitables, en oubliant qu’elles ont une valeur en elles-mêmes. À cause de nous, des milliers d’espèces ne rendront plus gloire à Dieu par leur existence et ne pourront plus nous communiquer leur propre message. Nous n’en avons pas le droit. »

Pas plus du point de vue spirituel que du point de vue biologique, nous ne sommes surgis de rien dans un univers vide à part nous. Nous n’avons paru qu’au terme de près de cinq milliards d’années d’évolution de notre planète, dont plus de deux milliards d’évolution de la vie sur celle-ci. A l’image de Dieu, oui, mais tard-venus tout de même, et pas seuls : le plan de Dieu pour le monde inclut toutes les créatures, de même que toute chose est récapitulée dans le Christ et non remplacée par le Christ. Celles-ci nous sont confiées : nous ne sommes pas appelés à les jeter dans la chaudière de notre « développement », mais à vivre

« en respect[ant] les lois de la nature et les délicats équilibres entre les êtres de ce monde, parce que « lui commanda, eux furent créés, il les posa pour toujours et à jamais sous une loi qui jamais ne passera » (Ps 148, 5b-6). Nous nous apercevons ainsi que la Bible ne donne pas lieu à un anthropocentrisme despotique qui se désintéresserait des autres créatures » (Laudato Si, Pt 68)

« S’il est vrai que, parfois, nous les chrétiens avons mal interprété les Écritures, nous devons rejeter aujourd’hui avec force que, du fait d’avoir été créés à l’image de Dieu et de la mission de dominer la terre, découle pour nous une domination absolue sur les autres créatures. » (Laudato Si, Pt 66)

Toutes ces notions synthétisées dans la nouvelle encyclique vous sont de toute façon familières si vous avez quelque peu l’habitude de ce blog.

Frères dans la Louange du Créateur, reflet du Créateur, marque de Son œuvre par la prodigieuse force de création de nouveauté, source d’émerveillement enfin : préserver la biodiversité n’est pas qu’un impératif plus ou moins utilitaire, c’est une source de rencontre avec Dieu à travers son œuvre, une source gratuite, infiniment variée… Mais hélas, pas inépuisable ni indestructible.

Alors, que faire ?

Avant tout, se mobiliser et signifier à nos maîtres de cesser leur petite tambouille entre eux, leur « développement » qui n’en est pas un, leurs « projets » qui ne sont que de juteux cadeaux entre amis dont nous, nos frères, et ceux qui nous suivront paieront l’amère facture… Signifier que nous voulons un monde où des alouettes chantent encore dans le ciel, où il est possible de voir un Martin-pêcheur le long d’une rivière qui ne sera pas un caniveau cimenté, un monde où « l’emploi » ne se paie pas de la destruction cynique de tout ce qui peut exister de beau, de fragile, de gratuit ; un monde où le blé pousse dans les champs bordés d’une haie et de bleuets, et dont le cultivateur n’a pas besoin de scaphandre estampillé « bombardement chimique et bactériologique ».

« Si la terre nous est donnée, nous ne pouvons plus penser seulement selon un critère utilitariste d’efficacité et de productivité pour le bénéfice individuel. Nous ne parlons pas d’une attitude optionnelle, mais d’une question fondamentale de justice, puisque la terre que nous recevons appartient aussi à ceux qui viendront. » (Laudato Si, Pt 160)

Et rejoindre ceux qui depuis des décennies mènent ce combat pour davantage de justice écologique – ceux que de loin, on préfère traiter d’idéologues qui veulent revenir à la bougie.

« Au sein de la société germe une variété innombrable d’associations qui interviennent en faveur du bien commun en préservant l’environnement naturel et urbain. » (Laudato Si, pt 232).

Des idéologues ? Des khmers verts ? Des païens ?

Que dire, sinon : venez et vous verrez…