Chronique d’une saison de terrain – 11 Entre deux passages

Voilà, voilà. Cette première phase est terminée. J’étais absent quelques jours, vous avez compris. Je profite, quand c’est possible, de cette semaine pivot entre les premiers passages et les seconds pour me changer un peu les idées.
En réalité d’ailleurs, je n’ai pas assuré la chronique tous les jours. En avril, je n’ai eu que deux jours sans terrain, dont l’un pour cause de forte pluie. Pourquoi ne pas sortir sous la pluie, me direz-vous ? Les naturalistes seraient-ils en sucre ?
Point, point, mais tout simplement, l’activité des oiseaux est moindre et leur détectabilité aussi. Même chose, en plus frustrant, par grand vent. Des prospections effectuées dans de telles conditions ne seraient pas comparables aux autres. Donc, on évite.

Je ne vous ai donc pas parlé de certains passages sur tel parc ou telle carrière. Cela m’aurait permis d’évoquer le passage migratoire exceptionnel de Pouillots de Bonelli que nous avons connu dans le Rhône ce printemps. Et surtout de vitupérer contre un « parc boisé » qui n’est rien de plus que du gazon planté de pins d’ornement, ce qui engendre une avifaune d’une homogénéité désespérante d’un bout à l’autre du long parcours. Cette sortie m’avait tout de même donné l’occasion de quelques « belles obs » d’espèces communes, comme le Pic épeiche. C’est toujours beau, un Pic, et on n’a pas tant que cela l’occasion de les voir de près. J’ai noté, et mes collègues aussi, une forte présence du Roitelet à triple bandeau, sur ce parc, mais aussi un peu partout. Attentifs comme je vous connais, vous n’avez pu manquer de noter que son nom revenait dans presque toutes mes notes. Le Grimpereau des jardins, lui aussi, semble prospérer cette année. Peut-être grâce à l’hiver doux.

Deux passages ? Petit « discours sur la méthode »…

Sur certains sites, j’en suis déjà au second passage. Tout dépend des espèces à enjeux que l’on souhaite découvrir, et de la chronologie de leur reproduction, et aussi des moyens mis par le partenaire dans la convention qui couvre cette action. Pour bien comprendre l’esprit, l’essentiel est de se dire que pour quantifier d’une manière acceptable les populations d’oiseaux nicheurs sur un site, quel qu’en soit la taille, deux passages sont un minimum. Le minimum qui permet d’avoir un tableau général ou un indice exploitable à large échelle géographique (cas du STOC-EPS). En effet, il ne suffit pas d’observer un oiseau, une fois, même en train de chanter, pour en déduire ce qu’il fait là. De nombreuses espèces migratrices ont la mauvaise habitude de chanter en halte migratoire, autrement dit de faire semblant de défendre un territoire alors qu’ils vont aller se reproduire à cinquante ou même à deux mille kilomètres. Tous les ans, les Pouillots fitis nous font le coup. C’est au second passage qu’on s’aperçoit que tous ont décarré et que non, il ne fallait pas les noter « nicheurs possibles ». Il en sera de même des Pouillots de Bonelli. Cas extrême : une Rousserolle effarvatte, espèce des marais, a été notée chanteuse deux ans de suite dans le petit bouquet de bambous, aujourd’hui disparu, planté rue Garibaldi, entre le parking des Halles et l’auditorium de Lyon… On imagine cette triple andouille revenant du fin fond de l’Afrique pour se laisser leurrer deux ans de suite par ces roseaux en carton-pâte.
Mais le fin du fin, pour ma part, reste une observation de Chevaliers culblancs alarmant sur Héron au bord de l’Atlantique en plein mois de juin.

Mais de quoi il parle ?

Le Chevalier culblanc est un petit échassier qui ressemble beaucoup au Guignette (voir chronique 7) et qu’on peut observer surtout entre août et avril, mais des individus traînent toute l’année. Sauf que contrairement au Guignette qui se reproduit en France, il niche aux confins de la taïga et de la toundra, au-delà du cercle polaire. C’est l’un des chevaliers les plus nordiques.
Alors voir un couple défendre un territoire en tombant sur le dos d’un malheureux héron de passage, le tout en pleine saison de reproduction, mais dans un marais littoral charentais, on se pose des questions !
Nidification isolée historique ? Nenni… Aucune réobservation… Sans doute un couple ayant échoué de manière précoce dans sa nidification, tout là-haut sur les bords de l’Océan glacial, et redescendu rapidement sous nos latitudes, le bref été arctique ne permettant absolument pas une seconde tentative… Le tout avec un niveau d’hormones encore élevé déclenchant ce comportement aberrant.
Plus subtil : parmi les espèces susceptibles de chanter en migration, on en trouve, comme le Rossignol, dont certains vont rester, et d’autres repartir ! Alors quand, dans une friche d’une poignée d’hectares, vous dénombrez un matin d’avril dix Rossignols chanteurs, suite à une arrivée nocturne de migrateurs, vous pouvez deviner qu’une bonne part ne va pas rester – le territoire d’un couple de Rossignols n’est pas grand, mais là c’est tout de même trop de monde sur peu d’espace. Mais combien vont nicher ? Quatre ? Deux ? Aucun ?
Il n’y aura que le ou les passages ultérieurs pour le dire.

Voilà une difficulté classique du terrain et le pourquoi des passages multiples sur un même site, dans un même printemps. Encore n’ai-je même pas abordé le risque, en un seul passage, de rater des espèces, notamment les plus rares…
Vous pouvez aisément en déduire ce qu’il faut penser d’études d’impact qui, pour la partie oiseaux, se cantonnent à un passage en juin. J’ai même vu le cas (horresco referens) d’un passage unique en… septembre.
Et c’est là que les associations ont le devoir de monter au créneau et dénoncer l’imposture : ce n’est que défense la plus élémentaire de l’honnêteté et de la rigueur scientifique, au service de la connaissance du patrimoine commun, d’ailleurs en pleine conformité avec ces points de Laudato Si :

182. La prévision de l’impact sur l’environnement des initiatives et des projets requiert des processus politiques transparents et soumis au dialogue, alors que la corruption, qui cache le véritable impact environnemental d’un projet en échange de faveurs, conduit habituellement à des accords fallacieux au sujet desquels on évite information et large débat.

183. Une étude de l’impact sur l’environnement ne devrait pas être postérieure à l’élaboration d’un projet de production ou d’une quelconque politique, plan ou programme à réaliser. Il faut qu’elle soit insérée dès le début, et élaborée de manière interdisciplinaire, transparente et indépendante de toute pression économique ou politique. (…)

184. Quand d’éventuels risques pour l’environnement, qui affectent le bien commun, présent et futur, apparaissent, cette situation exige que « les décisions soient fondées sur une confrontation entre les risques et les bénéfices envisageables pour tout choix alternatif possible ».131 Cela vaut surtout si un projet peut entraîner un accroissement de l’utilisation des ressources naturelles, des émissions ou des rejets, de la production de déchets, ou une modification significative du paysage, de l’habitat des espèces protégées, ou d’un espace public.

En d’autres termes, dans le cas de la biodiversité, la fiabilité, la rigueur, l’honnêteté au service du bien commun doivent être nos guides systématiques pour définir, en tout premier lieu, le protocole. Le choix de la méthodologie pour évaluer la richesse biologique d’un espace géographique – y compris le recours aux données existantes, dont l’essentiel a été produit par les associations – en dit long, très long, sur la rigueur et l’honnêteté, la transparence, le souci du bien commun qui préside à un projet pour le territoire en question. En particulier lorsque le projet est peu ou prou défendu par des politiques, censés n’avoir que le bien commun en tête. Lorsqu’on ne veut pas vraiment mesurer la température, on se contente de tremper le thermomètre à la va-vite. Voilà donc un critère qui peut avoir son intérêt, avant que de désigner qui, dans l’affaire, se comporte en « idéologue ».

Suite la semaine prochaine, avec en bonus deux « premiers passages » sur de très beaux carrés ruraux… retardés, à cause d’hésitations politiques sur la pertinence de bien connaître la biodiversité ordinaire de notre région.
Vous savez, celle qui a perdu plus de 400 millions d’oiseaux en quarante ans…

Chronique d’une saison de terrain – 10 Printemps sur le plateau

Enfin, la campagne !
Ou presque. C’est le « plateau mornantais ». Un terme qui, bizarrement, ne parle à personne sauf aux locaux et aux naturalistes. Nous sommes donc près de Mornant, à une trentaine de kilomètres au sud-ouest de Lyon, sur ce qu’on appelle un « plateau cultivé ». L’altitude est de trois à quatre cents mètres, au-dessus du Rhône à l’est et du Gier au sud. Le paysage est marqué par l’agriculture : prés, petits champs, vieilles fermes. On y trouve aussi d’étonnantes landes poussées sur le maigre sol d’où émergent des chicots rocheux. Une biodiversité sans grand équivalent à moins de 50 kilomètres de Lyon.
Et de plus en plus, poussant leurs tentacules du nord vers le sud, les sinistres ZAC et leurs mornes hangars.

Le temps est splendide, mais il y a du vent. Un vent à vider la mer Rouge s’il venait de l’est. Il vient du nord et ce n’est pas mieux. Rien de plus frustrant pour l’ornithologue. Un magnifique ciel bleu qui appelle sur le terrain, et paf, ce grand dépendeur d’andouilles de zef qui gomme les chants des oiseaux et les incite eux-mêmes à se tapir à l’abri des buissons. On ne voit rien, on n’entend rien et on n’a même pas l’excuse de trombes d’eau pour rester sous sa couette.

Les premiers points – car il s’agit encore d’un STOC – m’amènent dans ces landes. Je ne trouve pas la Fauvette mélanocéphale, cet OVNI méditerranéen dont une petite population existe justement sur ce plateau. Mais au milieu d’un chorus de Fauvettes grisettes, j’entends – et je vois même – ma première Tourterelle des bois de l’année, avec son dos maillé et son plumage presque violet. Malgré son nom, c’est un oiseau des haies et du bocage, « de milieux semi-ouverts », et presque chaque année, je la contacte ici. Les Rossignols sont aussi de la fête, à tel point qu’il y en a bien plus sur chaque point qu’il ne peut en nicher : sans doute une tombée de migrateurs.

Tourterelle des bois

Tourterelle des bois

Cette lande offre au cœur de pays si anthropisés, si marqués par l’emprise de l’homme, un prodige de diversité. Des genêts hirsutes, des rocs affleurant, des fauvettes extraordinaires, et nous ne sommes pas au fin fond des Causses mais à deux pas de la grande ville.

Rassurez-vous, amis de l’ordre et de la civilisation : d’ici trois ans, il n’en restera rien, sous l’épais tapis d’une autoroute destinée à jeter avec un gain estimé à trois minutes (sur 60 km) un flot supplémentaire d’automobilistes dans le même goulet d’étranglement où ils achèvent actuellement leur périple, du côté de Solaize. Ainsi va « le progrès ».

Mais près de la vieille ferme du point 1, un cri étrange m’a retenu. « Houp, houp houp houp »… Un chien ? Non, c’est bien une Huppe, qui a décidé, allez savoir pourquoi, de donner quatre notes à sa phrase de chant qui en compte d’ordinaire trois ! Je la trouve même facilement ; elle me présente son dos bariolé noir et blanc, et tourne sa tête orangée pour chanter. Upupa epops, ordre des upupiformes, famille des upupidés, ça ne s’invente pas. Ses proches cousins sont des espèces tropicales. Elle nichera, je l’espère, sous quelque vieille tuile romaine soulevée, ou dans un saule têtard.

Sur le point trois, à l’abri du vent dans un vallon, quelques cris grinçants et doux attirent mon attention. Dans un chêne pas encore débarrassé de ses feuilles d’automne, deux Faucons crécerelles ont retrouvé le vieux nid de corneille qui déjà l’année dernière avait accueilli leur nichée. Roux sur le roux des feuilles. Bref temps de contemplation.

« Est-ce avec ton discernement que le faucon prend son vol, qu’il déploie ses ailes vers le sud ? » (Jb 39, 26)

Le Bruant zizi pousse la ritournelle qui lui a donné son nom. J’aime les bruants, famille de granivores presque tous joliment colorés, et signes aussi – « indicateurs » – de campagne plutôt préservée. Encore celui-ci est-il une espèce très commune, sauf au nord de Paris et en altitude.

Aux points suivants, à flanc de coteau, je retrouve malheureusement le vent et ne détecte pas grand-chose, hormis les oiseaux les plus proches. Aléas du protocole. Des Fauvettes grisettes presque partout dans les haies. Une ou deux Alouettes dans les secteurs de champs ouverts, car l’Alouette des champs, comme son nom l’indique, aime les espaces bien dégagés. Des mésanges, des merles, des Fauvettes à tête noire, ces espèces généralistes – vous commencez à les connaître – au moindre bosquet. Un cri d’Oedicnème ! Un seul. Cet étrange petit échassier au gros œil rêveur hante les chaumes et les labours du plateau, mais on le trouve jusqu’aux portes de la ville. Un drôle d’animal, vraiment, si apte à se dissimuler – si cryptique – qu’il a beau être encore assez répandu dans les champs et les vignes du Rhône, les agriculteurs eux-mêmes ne le connaissent généralement pas, avant que les naturalistes attirent leur attention dessus. Révélateur : dans la région, on ne connaît aucun nom populaire à celui qu’on appelle, dans l’Ouest, « courlis de terre ».

Ces points sont un peu plus que des points. D’ici, l’œil embrasse un fantastique panorama qui appelle à l’évasion. Si les Alpes sont aujourd’hui noyées dans la brume, le Massif central déploie ses accores devant moi, depuis les hauteurs de Givors jusqu’aux monts du Lyonnais en passant, bien sûr, par les crêts du Pilat, leur antenne et surtout, bien visibles dans le jour qui se lève, les chirats – pierriers – qui roulent à leurs flancs. Au sud-est, le clocher bariolé de Saint-Maurice-sur-Dargoire, l’énorme église de Saint-Didier-sous-Riverie qui se donne des airs de cathédrale avec ses deux massives tours carrées, la médiévale Riverie elle-même, haut perchée, et Saint-André-la-Côte accroché au flanc de son « Signal » qui culmine à 934 mètres. Entre les Monts et le Pilat, la trouée du Gier, qui fonce vers Saint-Etienne, Firminy, la Haute-Loire. Là-bas, déjà, ce n’est plus ce Massif central pour rire que nous avons dans le Rhône, avec ses deux bosses dépassant mille mètres (mille un et mille neuf !), sa poignée de Chouettes de Tengmalm et de Grands Corbeaux pour « faire forêt de montagne » et son petit bout de landes.
J’irais bien, tiens. En attendant, je ne peux que contempler.

« Les arbres du Seigneur se rassasient,
Les cèdres du Liban qu’il a plantés ;
C’est là que nichent les passereaux,
Sur leurs cimes la cigogne a son gîte ;
Aux chamois les hautes montagnes,
Aux damans l’abri des rochers. »
(Ps 104, 16-18)

Chassagny avril 2016 005

Et c’est un don de Dieu, que cette contemplation, et ce que ce paysage suscite, et les richesses que j’y découvre. Comme l’onagre qui se rit du tumulte des villes (Jb 39, 7) ce n’est pas pour moi que l’oiseau se montre, mais c’est un don de Dieu, que d’être là pour le voir, l’identifier, le suivre, l’admirer.

J’ai tout de même de quoi m’inquiéter. De ces points, j’aurais dû voir des Vanneaux. Jusqu’à trois couples, qui à cette saison devraient se livrer à d’aériennes cabrioles. Rien. Mauvais signe. Ne me dites pas qu’ils « sont ailleurs ». Les oiseaux sont fidèles à leur site de nidification : c’est une manière simple d’en trouver un bon. Là où l’on est né, où l’on a élevé sa nichée sans encombre, on peut espérer qu’il en aille de même des nichées suivantes. Les oiseaux qui disparaissent d’un lieu ne vont que très rarement « ailleurs ». Ils sont morts sans descendance, voilà tout. Et le Vanneau, comme tous les nicheurs au sol, disparaît, et vite.

Bruant jaune

Bruant jaune

Le dernier point se trouve au bas d’un chemin herbeux, entre un champ et une pâture bordée de haies. Le Tarier pâtre trône sur un buisson, aux côtés de rougegorges et de l’inévitable Fauvette à tête noire. Une ritournelle métallique – tiens, un Bruant jaune ! et pas de Bruant proyer, curieux, curieux ! Le Proyer est un gros passereau des champs ; lecteurs franciliens, filez en Brie, posez-vous n’importe où dans les champs, vous aurez trois espèces : Alouette des champs, Bergeronnette printanière et Bruant proyer. Le joli Bruant jaune, en revanche, exige quelques haies. Mais surtout, dans le Rhône, il y a une petite subtilité. Comme le Bruant jaune apprécie la fraîcheur, et le Bruant zizi le soleil (rappelez-vous : il est rare dans le Nord), on ne trouve, d’ordinaire, le Bruant jaune qu’au-dessus de 500, 600 mètres d’altitude, où il remplace son thermophile cousin. Regardez ces graphiques, c’est la répartition altitudinale des données de ces deux espèces, en saison de nidification, dans la base faune-rhone.org :

Altitude des obs. de Bruant zizi (g.) et jaune (d.)

Altitude des obs. de Bruant zizi (g.) et jaune (d.)

Mais voici surtout un Busard cendré. Une femelle, brune, qui chasse tout en légèreté, avec ces oscillations permanentes sur l’axe de roulis qui la distinguent sans peine du Busard saint-martin, au plumage presque identique (chez les femelles s’entend). Les busards sont le joyau rarissime du plateau. Il n’en reste que quelques couples, nichant au sol sous la protection jalouse des « busardeux » – ces « ornithos » spécialistes des busards, capables de localiser les nids à coup sûr et à distance respectueuse, au prix d’interminables heures d’affût en plein soleil, avant d’aller en négocier la protection avec l’agriculteur du coin. Un couple de Busards cendrés dans une parcelle, c’est comme une chapelle romane dans un hameau, en bien plus rare encore.

8h37 : fin du dernier point. 37 espèces. Voyez le gros passage de Rossignols et de Fauvettes grisettes, puis, en-dessous, le cortège des espèces généralistes que nous avons trouvées absolument partout. Et la variété – et la fragilité – des milieux symbolisée par de nombreuses espèces à une seule donnée.

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Chronique d’une saison de terrain – 09: Singing in the rain

Six heures et demie. Il fait gris. La pluie est prévue en milieu de matinée. J’y vais ? J’y vais. Ça se tente.
C’est un STOC-EPS aux portes de Lyon. A l’entrée sud-ouest. Le carré s’accroche tout d’abord aux pentes de la côtière. Il offre un ambigu panorama sur l’agglomération : supermarché, raffinerie, tours de Vénissieux au loin, et çà et là un clocher qui rappelle qu’ici, il n’y a pas cent ans, vivaient de simples bourgs au bord du fleuve.
(bouh ! facho ! réaque !)

Ensuite, il fait halte dans le vieux bourg perché sur le rebord du plateau, puis s’étire langoureusement dans les prés et les vergers, entre les deux vieux forts de la ceinture de 1880. L’ambiance y devient plus verte, à défaut d’être franchement rurale.

L’un des problèmes du STOC, c’est, et bien… sa méthode. Dix fois cinq minutes : on court, on vole d’un point à l’autre pour garantir des conditions homogènes d’ensoleillement et donc d’activité des piafs. Pour la contemplation, vous repasserez.

Et pourtant. A force de revenir année après année, fût-ce rien que deux matinées par an, l’observateur apprend à connaître ce bout de monde tiré au sort, son décor, et les petites habitudes de ses oiseaux.

Il y a les deux premiers points dans la partie moderne, presque en pleine rue, mais où déjà les jardins s’annoncent à grand renfort de Verdiers, de Tourterelles turques et de Serins cinis. Il y a les points près des vieux parcs bourgeois où l’on aura toujours une Mésange huppée, un Rougequeue à front blanc, qui aux côtés des mésanges commencent à proclamer qu’on va quitter le béton pour la pierre et la verdure. Avec la liste des oiseaux nicheurs d’un point, ou d’une commune, on pourrait, sans jamais l’avoir vue, en croquer le terroir d’une manière, à mon avis, très acceptable.

Ce nichoir n'est pas idéal, mais le Rougequeue à front blanc peut s'en satisfaire

Ce nichoir n’est pas idéal, mais le Rougequeue à front blanc peut s’en satisfaire

Il faut voir le peuplement d’oiseaux d’un « site » – tel qu’une commune, un carré STOC, un marais ou un bout de campagne – comme une version animée du paysage qui se trouve là, présente en filigrane, plus ou moins discrète, mais accessible à qui sait la voir. Chaque espèce contactée, à l’œil ou à l’oreille, forme un élément de trame d’un tissu vivant, tendu sur le décor qu’est « le milieu ». Ou plutôt mieux : « les espèces » et « le milieu » sont finement tissés ensemble. Le regard du naturaliste, c’est à percevoir cet ensemble-là ; voir qu’à la haie, doit répondre telle fauvette, à la chênaie, tel pouillot… Et si l’espèce attendue manque, c’est comme une déchirure béante.
C’est là l’approche écologique : identifier qui est là, grâce à quels liens, qui manque et à cause de quelle rupture.
On pourrait compléter en disant que l’approche écologiste est celle qui vient, alors, travailler à guérir ces déchirures.

Enfin, le plateau, enfin la sortie de la ville ! Enfin… Nous sommes ici en plein dans sa zone d’influence. Un carré tel que celui-ci contribue (non à lui seul ; il n’y suffirait pas) à la mesurer. Ces paysages ruraux vont-ils tenir leurs promesses ornithologiques ? Et si non, pourquoi ?

Mais ce matin, j’ai un petit souci. Nous sommes au point quatre, et il pleuvine. Au point cinq, le tonneau du ciel est en perce et les grandes eaux de Versailles dégringolent sans un sou de vergogne sur mon carnet. Bien entendu, on ne voit rien dans les jumelles, ni lourd de chants d’oiseaux derrière le tambour de la pluie. Ah, tout de même ! Un Merle noir, un Verdier ! Petits Martinets observés samedi soir, quelque chose me dit que vous allez faire demi-tour.

Le point numéro six est l’un des plus importants, des plus attendus. C’est la porte de la campagne. On y a dans son dos le bourg d’Irigny et le vieux fort de Champvillars, transformé en terrain de jeux. Devant – vers l’ouest – enfin des prés, des vergers, des haies. Et puis, c’est un site à Moineau friquet. Vous vous souvenez ? Nous l’avons rencontré à Thurins. Cet élégant Moineau à la tête chocolat prospérait dans toutes nos campagnes il n’y a pas quarante ans. L’atlas des oiseaux de France de 1991 le donne nicheur dans presque tout le pays, sauf, bizarrement, dans le bocage normand.

Vingt-cinq ans plus tard, il a disparu de presque toutes les plaines cultivées, et ailleurs, il ne faut pas se laisser leurrer par des cartes de présence-absence : il s’est raréfié au point que son observation en saison de nidification, dans le département du Rhône, est un petit événement. Autrefois presque aussi commun que le Moineau domestique, il est désormais, si l’on s’en tient aux données du site Faune-Rhône en saison de reproduction, douze fois plus rare. Et ce, alors que cette rareté même incite les observateurs à le chercher, à vérifier soigneusement sa présence éventuelle aux côtés de son cousin.

Evolution de l'abondance du Moineau friquet en France (selon le STOC-EPS)

Evolution de l’abondance du Moineau friquet en France (selon le STOC-EPS)

Nos voisins ne sont pas mieux lotis : en Grande-Bretagne, la baisse du Friquet est évaluée à moins quatre-vingt dix sept pour cent en trente ans.

Friquet, alouettes, bruants, linottes, chevêches, busards… voilà ce que le rabotage et l’empoisonnement de nos campagnes nous ont fait perdre. Il s’agit de les retrouver, et vite, ou nous serons les prochains sur notre propre liste.

Mais allons ! voici l’éclaircie. Sous le baroud d’honneur de l’averse, surprise : c’est le printemps ! Malgré les six degrés au compteur, dans la haie, c’est un festival de Rossignols et de Fauvettes grisettes. Ce concert ne résonne guère que deux mois par an, de fin avril à fin juin. L’oreille réagit instantanément, elle a compris : c’est le signe de l’entrée au cœur de la belle saison, celle du soleil inondant les haies, des hautes herbes, du bourdonnement des insectes.
C’est que la ritournelle des Fauvettes à tête noire, des merles et des grives, on commençait à s’en lasser. C’est bon pour une ambiance de giboulées de mars ! il est temps de passer à la suite ! Ainsi perçoit-on, étape par étape, espèce par espèce, chant par chant, les grandes fêtes du calendrier de la nature. Au cœur de nos villes, les diverses phases du printemps ne s’annoncent guère que par un vert de plus en plus prononcé aux feuilles des marronniers ; le premier chant de merle, de rougequeue, et l’arrivée des Martinets noirs ; c’est bien peu.

Fauvette grisette sur son buisson

Fauvette grisette sur son buisson

A deux reprises, un cri « piuzzz » descend du ciel ; ce sont des Pipits des arbres en migration, vous n’êtes pas très en avance mes petits amis. Plusieurs de vos collègues sont déjà occupés à chanter en lisière des grandes forêts beaujolaises. Le passage de Pouillots fitis se poursuit, lui aussi. Mais ces petits personnages kaki chantent en halte migratoire. Pas de code atlas pour eux ! Ils n’ont pas l’intention de nicher dans la haie entre deux vergers, ce n’est pas leur milieu. Et si, me direz-vous, on le contacte chanteur, en saison de migration, et en plein dans son milieu (la forêt) ? Et bien on attendra de le retrouver au prochain passage, car cette espèce niche peu chez nous et mieux vaut être prudent.

Pipit des arbres

Pipit des arbres

Le carré s’achève tristement près d’un lotissement récent, composé de grosses villas toutes pareilles, tapies derrière de solides courtines et de puissants portails d’acier. Je totalise tout de même 31 espèces, dont quelques-unes sentent bon la campagne. Et surtout, le printemps. On peut encore lire le rythme de la nature et des saisons autour de nous, même près de la ville.

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Chronique d’une saison de terrain – 08 De Gerland à la Bussière

Nous revoici en ville, et même près du carré d’hier.
Oui, je sais, vous commencez à trouver ça rengaine. Moi aussi, vous savez ! C’est toujours pareil ! C’est ça la protection de la nature ? Et bien quelquefois oui. C’est surtout mon planning. Je préfère ne pas tricher. Partager la réalité du métier de naturaliste travaillant en association : celui qui ne choisit pas où il va aller inventorier ou suivre les populations de bestioles. Du moins, pas selon des critères de balade aimable et bucolique, mais en fonction des besoins de suivi et de protection. Cela aussi peut vous donner une idée plus précise du quotidien de ce travail. Et puis rassurez-vous, ce sera bientôt un peu plus rural.

Je suis donc à côté d’un carré STOC mais la problématique est un peu différente. Cette fois-ci, il s’agit d’évaluer plus en profondeur l’avifaune de certains quartiers, mais dans la durée. On a réalisé une série d’inventaires approfondis, entre 2011 et 2013, sur différents quartiers lyonnais de densités diverses, et analysé les éléments propres à l’habitat urbain (part d’arbres et notamment d’arbres âgés, d’espaces verts, d’arbustes et de buissons, de grands et vieux immeubles…) qui favorisaient tel ou tel cortège d’oiseaux (on parle de cortège pour désigner un groupe d’espèces animales liées à un genre de milieu donné, plus ou moins précis selon le contexte). Comme prolongement à cet état des lieux, nous avons proposé à la métropole d’effectuer des suivis dans la durée des oiseaux de quelques quartiers plus ou moins « en mutation » (c’est-à-dire en densification), dans l’espoir que nos propositions pour des quartiers un peu plus accueillants pour la biodiversité soient entendues.

Le protocole prévoit de suivre ainsi quatre quartiers, deux par matinée. A l’aube, je me présente sur le premier d’entre eux, pour y effectuer un transect – un itinéraire échantillon – d’environ quatre kilomètres où je note et cartographie tous les oiseaux vus et entendus. Ensuite, départ pour le second. Et le lendemain matin, la même histoire sur les quartiers trois et quatre.
Ainsi, chaque prospection est effectuée dans la limite de deux heures après le lever du soleil, ce qui correspond à une tranche d’activité à peu près homogène (et maximale) de la part des oiseaux. L’ennui est qu’en avril, c’est aussi la même chose pour l’activité des hommes et de leurs véhicules à moteur.

Premier quartier, Gerland.
J’en arpente les parts les plus intérieures, les plus éloignées du Rhône, les plus denses aussi. Peu de résidences « années 70 » dont les espaces verts peuvent accueillir à l’occasion un Pic de la même couleur, ou un Chardonneret. Je retrouve de rares Rougequeues noirs. Pas encore de Martinets noirs. Quelques Verdiers, tout de même, et un Serin cini, toujours au même endroit dans un vieux cèdre, mais pas de Chardonneret pour compléter le trio des « Fringillidés du bâti », ces jolis granivores colorés. Quelques Tourterelles turques, et très peu de mésanges. Je ne les trouve que là où les constructions nouvelles ont préservé de vieux platanes creux. Sinon, où logeraient-elles leur nichée ?
Voici une rangée de petites maisons et leurs maigres jardins ; mais un fourré y accueille tout de même une Fauvette à tête noire. Un vague Rougegorge. Et c’est tout.
Quatorze espèces. Et pas une seule Hirondelle.

Gerland: un des derniers jardins ouvriers

Gerland: un des derniers jardins ouvriers

Ténue voix du Créateur. A peine audible sous le vacarme. On n’entend même plus le merle perché juste là, sur le toit. Cocréateurs, nous ? Pas comme ça.

Ce quartier est celui de mon enfance. Voilà presque quarante ans que je le vois changer. A chaque rue, je le revois avant.
Je vous vois venir. Non, je ne suis pas hostile à tout changement, bien que j’appartienne à des groupes, des mouvances que je vois ici et là qualifier de réactionnaire pétainiste d’extrême-droite avançant masquée comme le concombre du même nom. Je n’ai jamais été par principe pour, ou contre, le nouveau, ni l’ancien, ni l’à-la-mode ni le démodé. Il m’a toujours paru plus juste de se poser la question, de la peser sur la balance du bien, de l’humain et de l’écologique. Ou du simple goût, pour le trop léger et futile pour d’autres balances. Il paraît que c’est réagir que cela fait donc de moi un réactionnaire. Et bien tant pis, et tout le monde s’en fiche, pas vrai?
Longtemps inondable, ce quartier est resté pauvre et industriel jusqu’à la fin des Trente glorieuses. En ces années de croissance, on vivait mal et l’on mourait jeune dans et autour des usines travaillant les métaux blancs. Je suis arrivé peu après. Je me souviens des ruines du « Bon Lait », friche industrielle qui a donné son nom à un quartier dans le quartier. Je revois démolir les usines devenues dépotoir, là où s’étend aujourd’hui le parc des Berges du Rhône. Je ne les regrette certes pas. Ni « la décharge », cimetière de machines rouillées, enclavée dans notre résidence proprette et formellement interdite aux jeux des gamins, qui, du coup, bien entendu, y passaient leurs mercredis. Mais à une case de là, sur le quai, se trouvait une maison flanquée d’un énorme cerisier. Il n’y a plus de décharge, mais plus non plus de maison ni de cerisier.

Le quartier a changé. Les dernières maisonnettes et petits immeubles qui accueillaient des Hirondelles disparaissent, et les Hirondelles aussi. Je me souviens de l’emplacement d’au moins cinquante nids. Il n’en reste pas cinq. La biodiversité se meurt dans ce quartier en mutation, moderne, cossu, propret, et dense. Il gagne en hommes. En humanité ? Pas sûr. Deux fois, trois fois plus d’hommes dans les mêmes rues, d’enfants dans les mêmes (petits) parcs, bouchonnant sur le même pont. Le quartier prend des allures de ville en miniature avec ses quartiers résidentiels riches, ses clapiers pour classes moyennes et ses cités cyniquement abandonnées à elles-mêmes, ses salles de spectacle et son pôle d’emploi tertiarisé, et même son quartier universitaire. Et tous ces petits mondes, juxtaposés, s’évitent avec autant de soin que d’effroi. Ils courent, tourbillonnent, sautent de dodo en métro et de métro en boulot, mais changent de trottoir quand ils se voient.
Et moi, je passe, j’arpente mon transect et dans le vacarme du tourbillon, je cherche un vague Verdier, un dernier Rougequeue, ou l’ultime nid d’Hirondelle de fenêtre, souvenir de ce qui fut, mais surtout de la part de ce qui fut que nous aurions très bien pu ne pas sacrifier bêtement.

Il re-paraît que cela fait de moi un réactionnaire. Re-tant pis.

7h 50. Je prends la direction d’Oullins. Changement de décor : des bords de l’Yzeron à la Cadière, voici la banlieue résidentielle verte, faite d’élégants pavillons « Belle Epoque » ou de maisons plus modestes, mais non sans cachet. Ici, les Mésanges bleue et charbonnière n’ont pas trop de souci à se faire. Je compte tout de même quatre Fauvettes à tête noire, encore des verdiers, des tourterelles…

Tiens ! Des Martinets à ventre blanc ! Les données commencent à s’accumuler dans le quartier, mais où diable pourraient-ils nicher ?
C’est que le Martinet à ventre blanc est un alpin ; mais depuis quelques années, il est descendu de sa montagne et profite çà et là de quelque haut immeuble comme falaise du pauvre. Reste à trouver lequel.

Plus intéressant : un Rougequeue à front blanc, vous savez, ce petit personnage au ventre orangé qui lance sa ritournelle dans les jardins bien pourvus en arbres creux. Voici, à la Bussière, les grandes résidences bâties dans les vieux parcs de maisons bourgeoises, et leurs vieux conifères. Ils accueillent la Mésange noire, la Mésange huppée et le Roitelet à triple bandeau ; bon, l’ambiance n’est pas alpestre, mais tout de même ! Cette verdure, cette présence des grands et vieux arbres « injecte » littéralement de la biodiversité dans la ville. Ces quartiers verdoyants sont une passerelle jetée entre la campagne, le plateau, les Monts même, et le cœur urbain. Que leurs arbres disparaissent et c’est Lyon qui perdra les oiseaux forestiers de tous ses parcs et petits squares, comme un scaphandrier soudain privé d’air. Vous avez déjà compris à quel point leur survie était déjà difficile…

Voici le résultat. A gauche, Gerland, à droite Oullins la Bussière. Cliquez et voyez:

DonneesGerlandOullinsAvril16

En bas à droite, vous avez vu ? Beaucoup d’espèces forestières. Peu communes, mais bien là. A gauche, il n’y en a pas une seule, et il n’y a pas non plus de mésanges, ou presque. En deux mots: ce qui manque terriblement à Gerland, ce sont les arbres, et notamment les arbres un tant soit peu âgés, avec des cavités.

Je ne me fais pas d’illusion ; nous sommes trop près du centre pour que ce coin d’agglo conserve longtemps ses arbres, ses parcs et sa verdure.
Densifions ! Densifions sans réfléchir ! Nous nous ruons sur ces quartiers pour leur « qualité de vie », et par ce mouvement même, nous détruisons ce que nous venions y chercher. Quant à lutter contre l’étalement urbain, vous plaisantez. Regardez donc les photos aériennes ! A Lyon, c’est double peine ; toujours plus dense et toujours plus étalée, affaissée, vautrée sur la plaine de l’est, les plateaux de l’ouest, et ce qu’il reste de vallée. Cette quadrature du cercle durera tant que nous fantasmerons le bonheur comme solidement corrélé au tonnage de chair humaine empilé au pouce carré dans nos « métropoles » fières de leur « taille critique ». Tant que nous n’élargirons pas le regard au-delà de l’échelle de LA métropole seule, nous conclurons que s’y entasser demeure le moindre mal. Et nous vivrons en de cauchemardesques clapiers.

Oullins, maison bourgeoise

Oullins, maison bourgeoise

Chronique d’une saison de terrain – 7 Un chevalier dans la ville

« Où est la nature là où règnent désormais le béton à hautes performances, le vitrage dynamique et les autoroutes de l’information ? » demande Fabrice Hadjadj.

Question pertinente.
Dans notre sphère mentale, c’est très clair : il n’en reste rien. Hormis le temps d’une jolie plaquette en papier glacé vantant « la nature en ville », il est entendu que notre environnement urbain est – doit être ? – propre, aseptique et sans mauvaises herbes. Les « services d’écologie urbaine » sont, souvent, peuplés de vétérinaires, pour qui l’animal sauvage n’est qu’une anomalie. Je reçois des coups de téléphone inquiets du « risque sanitaire » que représenterait le nid d’une pie dans un arbre.
A l’heure du grand empoisonnement par les pesticides, qui vient encore de faucher un mien cousin – trente ans – c’est le nid de pie qui serait « facteur de risque ».
On en rirait si ce n’était tragique.
Absents de nos pensées, absents de nos regards. Dans nos métropoles connectées, « écosystèmes d’entreprises innovantes misant sur la créativité d’équipes managées à l’heure du quatre point zéro », que sont les plantes et animaux sauvages devenus ?

Une fois de plus, c’est dans la ville que je vais – et que vous me suivrez, si le cœur vous en dit – affronter cette épineuse question. C’est encore un STOC. Décidément !
Un STOC, vous vous souvenez ? Deux fois deux kilomètres, dix points, cinq minutes par point, deux passages par point, avril et mai, et c’est pour les oiseaux communs. Voilà ! Le métier rentre.

Ce carré chevauche le confluent Rhône-Saône. Esquivant Confluence, il sème ses points de Gerland, à l’est, jusqu’à Sainte-Foy et la Mulatière à l’ouest. Deux fleuves, deux rives, deux mondes.
Sept heures vingt. Je commence à l’est. En pleine rue. Pas grand-chose, naturellement. Nos pelouses, nos arbrisseaux retiennent tout juste un merle, une Fauvette à tête noire, quelques Pigeons ramiers.
La suite me mène en un vrai parc. Conifères d’ornement, où chante – première bonne surprise – un Roitelet à triple bandeau. Grandes pelouses, bassins plantés, mais surtout des berges, de magnifiques berges laissées à elles-mêmes et à la dent du Castor. Car il est bien là, même si je n’en repère pas d’indices frais ; il gîte tout près, depuis des années. Il abat saules et peupliers, les souches rejettent, et les gros arbres laissent place à d’épais fourrés d’arbrisseaux. Tant mieux pour les colverts, les fauvettes, les merles et tous les autres. Le Castor, espèce architecte, a bien travaillé. Et voici quelques arpents de berge qu’on pourrait presque dire naturelle.

Berges du Rhône. Mon point 4.

Berges du Rhône. Mon point 4.

Sur le tronc d’un vieux peuplier échappé à la cognée du bûcheron du fleuve, un Grimpereau s’affaire, glisse son bec en fine pince courbe entre les crevasses de la vieille écorce. Un couple de Fauvettes à tête noire – gris, béret noir, chapeau roux – plonge avec insistance dans un buisson qui doit abriter le nid. A travers les arbustes encore non feuillés, mon regard plonge au cœur d’un petit monde vivant. Surprise : un cri aigu et liquide, un vol rapide, des ailes pointues, et voici un Chevalier guignette qui tout à coup se pose sur une branche aux trois quarts immergée. Le temps de hocher la queue, il disparaît.
Le passage de ce migrateur au bord du Rhône n’a rien d’exceptionnel en soi. Mais ça reste un chevalier. Un limicole – ce groupe d’oiseaux un peu mythiques des marais, des vasières, voire de la toundra. Là encore, c’est un bout de pure nature qui s’invite. Fraîche, spontanée, sans calcul.
Comme quoi c’est possible. Il suffit de relâcher un peu la pression.

Chevalier guignette (M. Szczepanek, Wikimedia)

Chevalier guignette (M. Szczepanek, Wikimedia)

Je rejoins l’autre côté du confluent. Quai Jean-Jacques Rousseau, un point paradoxal. Je suis au pied d’une magnifique balme boisée, étayée par ces vieux murs de soutènement faits d’arches en pierre dorée, et parsemée de grosses maisons bourgeoises. Un cadre délicieusement « Belle Epoque » qui tranche avec l’architecture ahurissante du quartier Confluence, en face… Une vraie forêt… et je n’entends rien, trafic routier oblige. Je ne retrouve pas l’habituelle Bergeronnette des ruisseaux. Rien du tout alors ? Si ! Un Geai, deux mésanges, un grimpereau. Le minimum… Dommage.

Je monte à présent par les rues de La Mulatière et Sainte-Foy. Voici des maisons centenaires et des cèdres qui ne le sont pas moins, des parcs et des jardins, des montées qui serpentent et de vieux murs. De vieux arbres ! Les roitelets, les grimpereaux ne se le font pas dire deux fois. Même le Pouillot véloce, qui lance son tip-tiap monotone du haut d’un peuplier. Enfin, la ritournelle sonore du Rougequeue à front blanc, sur fond de trilles de Verdiers. Un Faucon crécerelle glisse en silence au-dessus des pentes – d’où vient-il ? Sur ce point, ces deux dernières années, j’ai même entendu la Huppe fasciée. Pas aujourd’hui : peut-être au passage de mai ?

Mes derniers points m’entraînent dans un recoin de la ville méconnu, presque mystérieux. C’est une longue rue, un chemin accroché à mi-pente qui court de la Mulatière à la montée de Choulans. Il est tout bordé de somptueuses propriétés anciennes enfermées en de hauts murs. On devine des parcs magnifiques. Une sorte de village suspendu, riche et verdoyant. Des bois, des bois. Du reste, de vastes parts de cette côtière est inconstructible. C’est qu’elle a tendance à descendre toute seule d’un étage, parfois, comme en 1930 (15 morts). Difficilement, de la rue, je capte, évidemment, des oiseaux forestiers, roitelets, pinsons, Mésange noire. Mais ce n’est plus la ville.

Il est neuf heures. Le passage sur le carré est terminé. Vingt-sept espèces. Pas trop mal.

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Je me dirige maintenant vers le quartier du Point du Jour où il s’agit, non de faire un inventaire – il est trop tard – mais de reconnaître simplement des secteurs riches en gros arbres. Cela ne manque pas. Là encore, je croise geais, Mésanges des résineux, roitelets, grimpereaux, autour des immeubles et des villas anciennes. Malgré le bruit, quelle douceur ! Mais qui le remarque ?

Roitelet à triple bandeau (J. Lacruz, Wikimedia)

Roitelet à triple bandeau (J. Lacruz, Wikimedia)

La plupart des piétons que je croise, même au cœur des parcs, cache ses oreilles sous d’énormes casques. Ils courent au milieu d’arbres qu’ils semblent ne pas voir, et d’oiseaux qu’à coup sûr, ils n’entendent pas.
C’est la ville, ici, c’est sérieux. Ils ne sont vraiment pas sérieux, ces écolos qui prétendent qu’on devrait tenir compte, dans la planification urbaine, des besoins des roitelets et des grimpereaux. C’est la ville, ce n’est pas leur place ; ce n’est pas pour la guerre des moutons et des fleurs ; c’est une affaire de businessmen, de grandes personnes.
C’est à peine s’il y a dix ans qu’on tient un tout petit peu compte, parfois, à la marge, des besoins de la biodiversité dans nos villes. Sans jamais remettre en cause la dynamique de fond, l’idéologie de la concentration et de la densité. Permettez : nous parlons connexion, innovation, pôles, croissance. Des choses graves.

Et la nature disparaît totalement de nos têtes, avant que de le faire « pour de vrai ». Il est encore des oiseaux, mais nos oreilles sont bouchées. Il est encore un peu de Création tissée, tramée dans ces espaces les plus aménagés qui soient. Elle ne dérange même plus, nous ne la voyons plus, à moins d’aller sciemment, énergiquement à sa rencontre.

Mais elle nous manque. Elle manque à nos banlieues de cauchemar, à nos métropoles au bord de l’explosion, à nos métros où le couteau sort pour « un mauvais regard ». Elle manque à nos errances gavées d’antidépresseurs. Et nous ne savons même plus que c’est elle qui manque. Pourtant, une belle observation de Pic épeiche a le même effet anxiolytique qu’un Xanax. Ou presque. Vous me pardonnerez de ne pas avoir de source. Obs. pers. Voilà.

Nous avons oublié l’essentiel en nous croyant très sérieux. Nous avons l’air malin. Mais il n’est pas tout à fait trop tard. Vous avez vu ? Il reste encore quelques rougequeues, quelques grimpereaux, et même des castors. En cherchant bien, on doit trouver des moutons et des fleurs (je ne promets rien pour le baobab, ni l’éléphant, ni le boa).

On doit pouvoir se reconnecter à l’essentiel, retrouver le dessein du Créateur. Ce sera plus simple et plus compliqué qu’une « cartographie de la TVB du SCOT Grand Lyon », ce sera une conversion.

Chronique d’une saison de terrain – 6 Une forêt en stratifié

Voici de nouveau un parc. Mais c’est un peu plus qu’un parc, c’est une forêt.
C’est un parc, parce qu’il n’y a pas ici de vocation de production de bois. Tous les espaces ont une vocation de production. Nous n’acceptons pas qu’un lieu ne « serve à rien », c’est-à-dire ne rapporte pas d’argent. Le monde ne peut servir qu’à ça. Tout le monde sait ça. Il n’y a bien que les petits princes, les poètes et les écolos, bref, les doux rêveurs et les anarchistes, pour ne pas comprendre une vérité si simple.
D’ailleurs, désormais, quand un lieu ne sert à rien à part à respirer et se détendre, on s’empresse de parler d’une production d’aménité. On va même la chiffrer, dans l’espoir toujours déçu de prouver qu’il rapporte plus d’argent comme ça qu’avec une belle zone d’activité. Car l’homme ne vit que d’argent. Tout le monde sait ça. Il n’y a que quelques artistes, zadistes ou chrétiens pour croire qu’il ne vit pas seulement de taux d’intérêt.

C’est un parc, c’est-à-dire un espace géré, entretenu pour accueillir le public. C’est néanmoins une forêt, d’un point de vue écologique. En tout cas, c’est moins une caricature de forêt que la sinistre futaie régulière résineuse avec ses arbres au garde à vous, régulièrement dégagés, pénombre de blockhaus où rien ne vit. De tels « espaces boisés » n’ont guère à voir qu’avec un champ cultivé, et de la manière la plus intensive encore ; de la forêt, ils ne remplissent aucune fonction, hormis produire du bois.

C’est une forêt feuillue (un tout petit peu mixte par endroits). Nous allons pouvoir l’examiner de près et comprendre ce qui s’y vit. Ce n’est pas n’importe laquelle du département. Bien qu’elle soit située presque en son centre, c’est là qu’on y a découvert, pour la première fois, le Pic mar. C’est que le Pic mar est une espèce qui aime… mais n’anticipons pas.

Comme dans la chronique numéro trois, notre but ici est de réaliser un inventaire. Non qu’on manque de données sur ce parc très fréquenté, mais toutes ne sont pas cartographiées avec précision, ou bien l’observateur n’a pas quadrillé tout le parc… Bref, pour en savoir plus afin d’éclairer les choix d’entretien, il faut savoir qui niche dans quel coin du bois. Nous avons donc placé treize points, plus deux dans le boisement, privé, mais ouvert au passant, qui s’étire juste en face, de l’autre côté d’un étroit vallon. Si près de la grande ville, il n’y a guère que dans les vallons à la raideur de ravins qu’on trouve encore des bois. Ce parc, en fait, est un réseau de ravins boisés convergeant vers un ruisseau plus large. Ici, au moins, les oiseaux des bois ont la paix.
Sur chacun de ces points, je passerai dix minutes. Leur maillage est tel que je peux ne pas me soucier des « inter-points », sauf espèce rare contactée par hasard : l’espace couvert depuis les points représente l’essentiel du parc. Il l’échantillonne très correctement. Cela suffira.
Il me faut néanmoins deux matinées pour prospecter ces quinze points. Cette note est une compilation.

Comme dans tout parc, on a ménagé de vastes pelouses bien sagement tondues, avant d’entrer dans le vif du sujet (les bois). La pelouse et les bancs, « verdure » urbaine, goudron vert, nature morte. Sur les points situés là, je ne contacte absolument rien dont on puisse dire que ce milieu lui serve à quelque chose. Je note d’abord ce que nous allons appeler les oiseaux des jardins, ceux que, pour une bonne part, j’ai observés à la Tête d’Or autour du lac, et même dans les rues de Monplaisir ; ceux qu’on trouve dans n’importe quelle ville, petite ou grande : pies, merles, Rougequeue noir, Rougequeue à front blanc – tiens ! mes premiers de l’année ! Verdier, Serin cini, Mésange bleue, Mésange charbonnière. Oiseaux banals pour milieu pauvre. Mais, bien sûr, j’entends déjà bruire la forêt ; les oiseaux des bois les plus communs se font entendre depuis la lisière. Les Grives draine et musicienne tout d’abord : chanteuses inlassables, vissées au sommet de leur arbre, audibles à un demi-kilomètre – gare aux doublons en les comptant. Idem pour le Pic vert, qui, souvenez-vous, n’est pas un oiseau vraiment forestier. Le Pic épeiche l’est déjà un peu plus ; voici justement un couple qui parade : aux tambourinages sonores du mâle, en brèves séries de quatre coups frappés contre une branche morte, répondent les cris de la femelle. Il serait temps de se mettre à creuser la loge, dites donc, nous sommes déjà début avril.

Rougequeue à front blanc

Rougequeue à front blanc

Mais voici les points forestiers. Je parlais d’une vraie forêt. C’est qu’il y a là une certaine diversité d’essences, avec prédominance de la chênaie-charmaie.
A cette date, les chênes n’ont pas encore verdi ; ce sont les jeunes charmes qui poussent leurs feuilles délicatement plissotées, les aubépines, les cornouillers. Et les fleurs ! Anémone sylvie, Petite Pervenche et bien d’autres. Quel feu d’artifice ! C’est la saison bénie où la forêt change de jour en jour ; chaque matin un nouvel arbre en feuilles, une nouvelle fleur en sous-bois, et des verts, du presque doré du premier jour au vert profond du mois de mai. Et tout foisonne dans un joyeux désordre.
Un désordre ? Nenni : ces arbres d’âges et d’essences divers, ce sous-bois, avec des essences spécifiquement arbustives, cette diversité de strates – strate herbacée, strate arbustive, strate arborée, avec des subdivisions – s’agencent selon un savant ballet, perceptible au connaisseur. Telle plante croît dans l’ombre de tel arbre. Telle autre ne s’accommode que du feuillage plus clair d’un autre. Telle autre s’ancrera au fond plus humide du vallon, ou au contraire sur une pente plus drainée. Hasard, oui, un petit peu ; vitalité, oui ; chaos, non ! Et bien sûr, cette diversité, c’est autant de niches écologiques pour les oiseaux.

Tout au long du chemin, le Rougegorge, le Troglodyte et la Fauvette à tête noire m’accompagnent. Bien souvent, je les vois chanter, au sol ou à quelques mètres. Ce sont des espèces du sous-bois. On peut les trouver ailleurs, même dans une rue très arborée comme celle de la Chronique n°4, mais ici, ils sont partout. Entre les arbustes et les vieux tas de bois, ils ne seront pas en peine d’abriter leur nichée. Les Geais sont à la fête et moi un peu moins, car ces énergumènes, en saison de parade, poussent des cris bizarres, des roulades, des imitations où l’on a peine à reconnaître le voleur de glands !
D’ailleurs, c’est bien un Geai qui pousse ces séries de cris rauques, au point 7 ?
Non, le voilà qui s’envole et le chant continue… Des séries bien rythmées, bien régulières, c’est lui, c’est le Pic mar !

epeichemar

Pic mar (g.) et épeiche (d.)

C’est le moment de vous en parler un peu, je crois. Le Pic mar n’est pas vraiment une espèce rare en France, sans être très commun non plus. C’est l’oiseau des grandes et belles forêts feuillues. Ce qu’il lui faut, ce sont de gros arbres, avec des branches pourrissantes et une écorce bien crevassée où il ira débusquer des insectes et des larves. Il se cantonne aux parties hautes des arbres, entre l’Epeiche, qui fore les troncs pourris à l’étage du dessous, et l’Epeichette qui hante la canopée. Assez exigeant, c’est une espèce dont la présence révèle un écosystème forestier en bon état. Car paradoxalement, le bois mort et pourrissant signe une forêt bien vivante, une forêt où tout le cycle vital s’accomplit ! Ce bois mort concentre les insectes rongeurs de bois… et leurs prédateurs. Voilà ce qui fait du Mar un oiseau un peu mythique, une espèce parapluie : protégez-le, et de nombreuses autres espèces en bénéficieront.
On trouve dans les forêts d’Ile-de-France, du nord-est, des piémonts du Massif central et des Pyrénées. Mais dans le Rhône, rien, jusqu’en 2006. Puis, une nidification prouvée en 2010… Depuis, d’autres couples découverts çà et là dans tous les bois feuillus, dispersés, fugaces. D’où est-il venu ? Mystère. Peut-être de la Dombes, ou au contraire de la Loire. Pourquoi est-il venu ? On l’a vu progresser un peu partout, en Rhône-Alpes, en Savoie, en Belgique. Il semble profiter d’un vieillissement général des forêts d’Europe, et avoir aussi flexibilisé un peu ses exigences. Voilà qui plaira à monsieur Macron. Quoique.

Cette fois-ci, je ne le verrai pas, me contenterai de l’entendre. Mais il est là sur deux points, deux cantons bien distincts. Il est vrai que le second point présente toutes les allures d’une parcelle à Pic mar.

Une parcelle à Pic mar, c'est ça

Parcelle à Pic mar

Sur le même point, je repère, dans une fissure, deux petits Grimpereaux des jardins qui apportent des brindilles. Et un code atlas 10 – construction de nid ! Indifférents, les joggeurs passent et repassent, casque aux oreilles…

Le lendemain, je retrouve un troisième Pic mar dans le boisement hors parc. En contrebas, trois Geais harcèlent une malheureuse Chouette hulotte qui trouve son salut dans la fuite. Et voilà pourquoi les chouettes évitent de sortir le jour…

Tout au long du parcours, je repère les signes d’un boisement assez riche et bien pourvu en arbres âgés. Il y a, donc, les oiseaux du sous-bois. Dans les fonds les plus humides, je retrouve la Mésange nonnette, élégante petite mésange grise très forestière. Les banales Mésanges bleue et charbonnière sont présentes en grand nombre. Plus haut dans les arbres, le grimpereau, la sittelle, les grives sont partout. Le Roitelet à triple bandeau a délaissé les conifères et pousse partout dans les chênes sa chansonnette aiguë. Et ces Grosbecs qui chantent, s’ils nichaient ? Voilà enfin une Mésange boréale un peu égarée à basse altitude, encore une « espèce du bois mort ».
Et encore deux autres Pics !
J’aperçois à peine le Pic épeichette, minus de la taille d’un moineau qui fourrage dans les ramilles à la recherche de larves. Et sur le même point, un grand oiseau noir déploie une large cape ; bec ivoire, coup de pinceau rouge – le Pic noir, le géant des Pics d’Europe. Ça ne rate pas : sitôt perché, il lance des cris sonores. Visiblement ce fond de vallon est le cœur de son territoire. Il faudra trouver la loge…
Le Pic noir est aussi un nouveau venu. Il y a quarante ans, on ne le trouvait qu’en montagne. Depuis, il a traversé toute la France et aujourd’hui plus aucun département ne manque à son palmarès, sauf la Corse. Dans le Rhône, il est presque banal, visible jusqu’aux portes de Lyon dans les grandes propriétés arborées.

Vert, Epeiche, Mar, Epeichette et Noir : les cinq « Pics classiques » en une sortie, ça ne se trouve pas partout, surtout dans le Rhône. Seul manque, mais c’est normal, le rarissime et silencieux Pic cendré (une ou deux données en val de Saône).

En comparaison, les points qui me ramènent près des pelouses et des bâtisses ont quelque chose de déprimant. Ce ne sont pas les quelques choucas du château, ni les colverts de la pièce d’eau qui peuvent m’enthousiasmer.

Voici le bilan chiffré de l’affaire. Quarante-six espèces. Les voici classées par ordre d’abondance décroissante – attention, ce n’est qu’un premier passage. Notez les espèces les plus répandues, les plus abondantes. Vous avez remarqué ? Ce sont les mêmes qui apparaissent de chronique en chronique. Ce sont les espèces les plus communes, les plus généralistes, les moins exigeantes. Il faut aller plus bas dans le tableau pour trouver les autres, les plus remarquables, jusqu’aux petits joyaux écologiques comme le Pic mar. Et tout en bas, un égaré (peut-être) comme la Mésange boréale, un migrateur attardé comme le Tarin, un voisin de passage comme le Serin…

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En fait, je n’ai rien vu là que de très banal : le foisonnement de vie, ordonné – mais par ses propres lois – qui naît spontanément quand on lui fiche la paix, et qu’on appelle Nature. Nul parc, nul jardin n’égale la diversité qui naît par elle-même ; c’est là ce qu’on appelle, comme on voudra, l’évolution, la Création continuée.
C’est là le projet, c’est là le jardin où fut déposé l’homme, quoi qu’il y manque quelques grosses bêtes. Un jardin qui se construit lui-même et dont les habitants se modèlent par influence réciproque. Qu’une pièce manque, et tout un pan s’effondre : ôtez cent vieux arbres et vous perdrez le Pic mar et tous ses collègues des vieilles écorces.
Et l’on ne remet pas d’un clic les vieux arbres. Mieux vaut ne les jamais ôter.

Chronique d’une saison de terrain 5 – Entrons dans le dense

Résumé des épisodes précédents : après avoir conjuré une colonie de Corbeaux en furie, converti – ou presque – un carrier à l’écologie intégrale et percé à jour le Secret de la Tête d’Or, l’auteur est sur la piste de la disparition des oiseaux communs, qui l’a d’abord mené au pied des monts du Lyonnais. Quelle sera la prochaine étape de cette quête palpitante ?

Oh, je vous vois venir. Vous vous demandez comment diable on peut encore « s’amuser » à compter les oiseaux, entre le scandale de Panama version 2016, le chômage et l’état d’urgence. Il y a toujours plus urgent, hélas, que de prendre soin des fondations, des murs, de la charpente, de la toiture de la maison commune, et c’est ainsi qu’on l’oublie.
Or, ces bases de la maison commune, c’est d’avoir encore, demain, de quoi manger, boire et respirer. Et avant même toute question économique, cela passe par de l’air, de l’eau et des sols non pollués, et des écosystèmes encore à peu près fonctionnels. Sans quoi tous les dollars du monde ne nous sauveront pas ; on dit le papier monnaie peu digeste.

Compter les oiseaux communs, ça sert à ça, à jauger où nous en sommes de ce point de vue.

Aujourd’hui, c’est donc de nouveau un STOC-EPS, un protocole scientifique de suivi de la biodiversité ordinaire ; pour les détails méthodologiques, je vous renvoie à l’épisode précédent. Et le décor sera la ville. (Sur cinq sorties, nous en sommes donc à trois en ville et une en carrière : le mythe de l’écolo payé à baguenauder dans la verte campagne en prend un coup.)

Ce carré-ci s’étend, de bout en bout, sur la ville de Lyon, et principalement sur Monplaisir. Il s’agit de quartiers récents, fortement concernés par la densification. On y trouve principalement des immeubles de moins de cinquante ans, quelques-uns plus anciens et encore quelques vieilles et belles maisons de ville, entourées de jardins qui prennent parfois les proportions d’un minuscule parc boisé. Les résidences neuves construites à leur place ont quelquefois préservé à leur pied les plus beaux arbres, et l’on trouve çà et là de superbes cèdres. Ailleurs, comme aux abords du boulevard des Tchèques et des Slovaques, de hauts immeubles remplacent d’anciennes usines, ce qui donne un tissu urbain beaucoup moins arboré, et une ambiance de plus en plus minérale.

Ce carré est donc situé sur un « point chaud » : quelle biodiversité peut-on attendre dans la ville moderne et comment réagit-elle à cette fameuse densification, mantra urbain de notre siècle ?

Il est 7 heures 30. Le premier point est situé au centre d’un petit parc urbain, à peine plus grand qu’un square, composé de gazon et d’une ceinture de grands arbres, surtout des conifères. Peu de diversité, pas d’herbes hautes, ni de buissons. En cinq minutes s’égrènent des classiques urbains : Mésange bleue et charbonnière, Pigeon ramier, Corneille noire, Pie bavarde. Un Rougequeue noir sur le toit d’une maison voisine. Seule véritable originalité du parc : un Geai, puis un Roitelet à triple bandeau qui pousse sa chansonnette suraiguë.
Je sais bien que le point ne dure que cinq minutes, mais je connais bien ce parc et je suis désagréablement surpris de ne plus y trouver la Mésange noire, petite mésange typique des forêts de conifères – abondante en montagne – et qu’on trouve assez facilement dans les résineux d’ornement qui parsèment Lyon. Ce n’est pas la seule lacune, et cela ne me plaît pas. A d’autres prospections, et pas à ce seul point de 5 minutes, je sais qu’elle tend à déserter le quartier.

Mésange noire

Mésange noire

Je poursuis mon chemin, intégralement à pied : il serait impensable de joindre les points en voiture et de trouver à se garer partout, surtout à cette heure-ci. Les points suivants sont en pleine rue. Ils mettent en relief la malédiction classique de l’ornithologie en ville : non seulement on n’entend rien, mais il semble qu’un destin capricieux s’ingénie à faire surgir tout à coup, lorsque vous avez cru saisir enfin un chant, le scooter le plus bruyant, le camion le plus ferraillant, le coup de klaxon le plus sauvage. En tout cas, il n’y a pas grand-chose hormis quelques merles, Rougequeues noirs et Pigeons ramiers. Pas trace du couple de Faucons crécerelles qui avait niché sur un immeuble il y a quatre ans.

Me voici au point 4, situé, par un amusant hasard, dans une rue que je prends presque chaque matin – à pied – et bordé de ces vieux jardins et maisons bourgeoises dont je parlais plus haut. Pas de chance : la Fauvette à tête noire et le Grimpereau des jardins que je sais présents ne se manifestent pas. Tant pis pour eux, on respectera le protocole et on ne les rajoutera pas « à la main » – éternelle tentation du STOCqueur déçu. Au prochain passage, peut-être, où je pourrai aussi compter sur le Rougequeue à front blanc, qui n’est pas encore revenu de ses quartiers d’hiver. Quoi qu’il en soit, les gros arbres et surtout le petit parc d’une grosse villa « Belle Epoque » abandonnée accueillent un petit noyau d’espèces forestières. J’y ai déjà trouvé le Pouillot véloce, le Rougegorge, le Roitelet à triple bandeau (présent aujourd’hui), le Troglodyte, le Geai ou encore le Pic vert. Et donc le petit Grimpereau des jardins, bout d’écorce au bec recourbé qui court les troncs à la recherche d’insectes.

Grimpereau des jardins

Grimpereau des jardins

Forcément : derrière les hauts murs, on devine un sous-bois d’arbustes et quelques superbes arbres morts. Or, rien n’est plus source de vie en forêt qu’un arbre pourrissant. En deux mots : ici, il y a bien plus de niches écologiques disponibles qu’ailleurs !

Je poursuis par des points de nouveau très urbains, dans un quartier de plus en plus dense et minéral. Les maisons de ville et les hangars sont remplacés par de hauts immeubles et les arbres se raréfient. Je contacte tout de même un peu plus de Verdiers que d’habitude. Le Verdier est un cousin kaki du Moineau, qui s’aventure en pleine ville tant qu’il trouve quelques arbres et surtout des graminées sauvages dont il fait ses délices. A condition, donc, que nous en laissions vivre.

Près d’un chantier, une affiche proclame : « Votre F3 ici (50, 83 m²). Un F3 ? Cinquante mètres carrés ? La densification vire à l’entassement. Et où sont les crèches, les écoles… les arbres ? Le parc le plus proche est déjà loin et ne se fait guère sentir, question oiseaux. La richesse par point tombe à cinq ou six espèces, les plus banales, les moins exigeantes. Moineau domestique, Pigeon ramier, Corneille noire, Pie bavarde, Merle noir, une vague Mésange charbonnière ou un Rougequeue. Le minimum du minimum.

Mon itinéraire dessine une sorte de boucle sur le carré. Il me ramène du côté du vieux Monplaisir, puis de nouveau de Montchat. Près de la villa des Frères Lumière, enfin, une Mésange noire ! Las, la voilà qui s’envole et file plein nord : peut-être une nordique en migration. Rien qui indique qu’elle s’apprête à nicher ici, dans les sapins du square. Pas de code atlas, donc. 9h35, le relevé s’achève. Dix-neuf espèces (Vous pouvez, si vous voulez, comparer ce tableau à celui de Thurins). Il s’agit du nombre de données et non du nombre d’oiseaux. Je n’ai pas vu un seul Grand Cormoran, mais un vol d’une quarantaine.

StocMonplaisirP1

Regardez en particulier les espèces bien représentées (au moins 4 données) et la foule de celles que je n’ai contactées qu’une fois…
Alors bien sûr, le protocole est loin de tout dire. Dans la rue qui passe par mon point 4, j’ai observé, en tout (mais aussi toutes saisons confondues) une quarantaine d’espèces dont peut-être la moitié se reproduisent.

Mais les faits sont là : l’urbanisme récent, même relativement « vert » et arboré, est un si grand défi à relever pour la biodiversité, que seule une maigre fraction est capable de « s’adapter ». Ne fantasmons pas « la nature en ville » : quand la ville est plus riche que « la campagne », de ce point de vue, ce n’est pas la ville qui est « verte », « nature » ou « éco » : c’est la « campagne » qui est devenue désert. Et cela arrive.

Mais, me direz-vous, cela n’est-il pas bien naturel ? Pourquoi s’inquiéter ? La ville serait la place de l’homme, celle de la nature est « ailleurs », et où est le problème ?

Le premier problème est que de proche en proche, la place de la nature n’est plus nulle part. C’est que l’emploi du mot « nature » est ici bien spécieux. Le monde ne peut être une sorte d’échiquier, à cases bien noires ou bien blanches, ici « l’homme » et à côté « la nature ». Tout est lié, tout est relié : il faut voir les écosystèmes comme un immense et fragile filet dont les mailles sont plus denses ici, et plus distendues là. Nos villes n’accueilleront jamais les neuf mille espèces de coléoptères qui hantent un seul arbre en forêt équatoriale. Mais vu la surface qu’elles recouvrent, la trame souvent continue, les murailles – songez à la vallée du Rhône – que dressent les « surfaces artificialisées » (villes, grand-routes ou ZAC…) il y a péril mortel, si tous ces espaces sont autant de coups de sabre dans la trame, de croûtes de béton et d’acier totalement stériles. Les réseaux sont rompus et ces coupures menacent les plus riches oasis de verdure ; ce n’est pas pour rien que l’encyclique Laudato Si mentionne expressément, au point 35, la grave problématique de la rupture des connexions écologiques.

Mais il ne suffit pas que nos villes laissent passer la faune comme par un tuyau. Il s’agit aussi, pour nous, de ne pas accepter d’habiter des cités où tout, l’homme excepté, serait mort. Vivrions-nous dans des blockhaus ? C’est pourtant à cela que nos villes tendent à ressembler, quand le béton et le verre étouffent le moindre brin d’herbe et condamnent le dernier moineau. Il s’agit non seulement d’une affaire de « qualité de vie » mais aussi, et même avant tout, d’un être au monde. Un être au monde écologique, un être au monde intégral ne peut se satisfaire de hanter une cité vidée du dernier oiseau, du dernier insecte, de la dernière fleur sauvage, y eût-il alentour une « réserve naturelle » où les voir comme empaillés dans une vitrine.
Nous serions hors sol, hors monde et hors Dieu. Hors du sol où s’enracine et où retourne chaque forme de vie, et donc dans le déni de notre propre nature de créature. Hors monde, parce que notre monde vit, autour de nous, sans nous, mais que nous dépendons de lui ; hors Dieu enfin, hors de Son projet, hors de la co-création, qui ne saurait consister à brûler tout ce qui nous fut confié.

Or, au cœur de nos villes, la vie est là ; réduite à quia, se raccrochant du bout des ongles, mais toujours là. C’est le message de l’aride « STOC-EPS ».
Il ne tient qu’à nous de lui ouvrir davantage nos rues, nos immeubles, nos parcs. Elle y a toute sa place.

Chronique d’une saison de terrain 4 – Piafs en STOC

Ce matin, c’est STOC-EPS à Thurins.
Je vous préviens tout de suite, l’avifaune ordinaire de Thurins n’est pas si riche que je puisse vous en parler pendant mille ans. C’est la faute aux… non, n’anticipons pas et commençons par le commencement.
Le STOC-EPS, ce n’est pas, comme l’insinuent déjà certains humides fennecs, le local sentant l’âcre et le vieux plastique où des professeurs sadiques entreposent des ballons percés et de lourds tapis de gymnastique bleus.
« Le STOC » est à peu près à une saison de terrain ce que le derby, le pseudoclasico et Toulon-Montferrand sont au calendrier de leurs sports respectifs : à la fois incontournable, indispensable, mais plus souvent ennuyeux comme une heure de repassage qu’exaltant comme un bouquet d’épices.

Concrètement : le STOC-EPS, en vrai, c’est le Suivi Temporel des Oiseaux Communs par Echantillonnage Ponctuel Simple.
Il s’agit donc d’un protocole à la fois simple d’exécution et extrêmement rigide, conçu par le Muséum d’Histoire naturelle, dans un but précis : suivre l’évolution des populations d’oiseaux communs sur l’ensemble du territoire. Pour cela, on effectue un dénombrement allégé, mais avec une méthode (donc une pression d’observation) toujours identique, sur le plus grand nombre possible de secteurs-échantillons (des « carrés »), tirés au sort dans un vaste espace.
En d’autres termes, on sait qu’on ne va compter qu’une partie des oiseaux réellement présents sur le carré, mais on sait aussi que cette partie sera toujours la même fraction de la réalité. Et donc, d’année en année, l’évolution du nombre d’oiseaux ainsi comptés sera bien le reflet de la réalité. Du moins pour les espèces les plus communes, les plus nombreuses présentes sur le carré. Les rares, le protocole a toutes les chances de ne pas du tout les prendre dans ses filets (en tout cas pas tous les ans).
En répétant ce protocole sur un grand nombre de carrés (des centaines à travers le pays), on obtient ainsi quelque chose de fiable, toujours en ce qui concerne les oiseaux communs.
Et c’est déjà bien.
C’est même fondamental. Car la biodiversité, ce ne sont pas que les espèces menacées, qui d’ailleurs font l’objet de suivis spécifiques, et qui sont parfois connues presque au couple près (oui, pour les oiseaux nicheurs, on compte en couples ; c’est plus représentatif de l’état des populations que de parler d’individus). Connaître l’état des espèces communes est tout aussi vital pour mesurer l’état de santé général des écosystèmes, c’est-à-dire la capacité de notre planète à porter de la vie.

En vrai, on fait comment ?

La recette tient en 4 chiffres :
4, ou plutôt 2×2 km²… la surface du carré.
2… le nombre de visites – de « passages » – à faire sur le carré dans l’année, ou plutôt dans la saison de reproduction. Classiquement autour du 15 avril et du 15 mai.
10… le nombre de points que le titulaire du carré est chargé d’y positionner, de manière régulière et apte à couvrir les différents types de milieux présents, y compris urbain. A chaque passage, il s’agira de visiter les 10 points.
5… un passage consiste à réaliser, sur chacun des 10 points, un « point d’écoute » de 5 minutes.

5 minutes ? Au parc l’autre jour c’était 10 !
Bien vu ! en effet, c’était 10, car on était dans une logique d’inventaire avec la volonté de contacter le plus grand nombre d’espèces possible, idéalement toutes.
Petit excursus : comment peut-on savoir quelle part des oiseaux réellement présents on touche en 5, 10 ou 20 minutes ?
Bien sûr, le nombre total d’oiseaux n’est pas connu, il n’est pas écrit au chapitre « Solutions » page 178 comme dans une revue de mots croisés. Mais il existe des méthodologies qui consistent à mettre sur un coin de bois une pression d’observation telle qu’on peut considérer qu’avec elles, on ne rate pratiquement rien (en contrepartie bien sûr elles sont si gourmandes en temps qu’on n’a pas les moyens de les déployer partout !) On a donc pu calibrer les méthodes allégées en les faisant exécuter en même temps et au même endroit que « l’artillerie lourde ».

Pour « prendre un carré STOC » il suffit donc de savoir reconnaître à la vue et à l’ouïe les oiseaux les plus classiques. Disons que si vous maîtrisez l’identification d’une grosse centaine d’espèces, ce sera suffisant. « Vous », car ce programme s’adresse en priorité aux bénévoles. Il suffit, hors saison, de contacter le Muséum ou le coordinateur local (LPO ou équivalent) et d’indiquer une commune pour recevoir d’ici mars un carré situé dans un rayon de 10 km. Relancé sous sa forme actuelle en 2000, le STOC-EPS a connu un maximum à plus de 1000 carrés suivis, chiffre retombé à environ 700 à ce jour.

Maintenant que vous savez comment faire, si nous y allions ?
Au lever du soleil bien sûr. Car c’est à ce moment-là, et nul autre, que les oiseaux chantent vraiment. Après deux ou trois heures de jour, leur activité va décliner – chuter même – et donc, leur détectabilité aussi.

Me voici donc à Thurins, le Narbonnet, premier point. Il fait gris et il vente. Ce n’est pas idéal, mais je n’ai pas le choix, mon planning est rempli tous les matins ! Ce n’est « pas grave » en soi : les conditions météo sont notées avec le relevé et leurs variations, prises en compte. Thurins est tapie sous l’épaule des monts du Lyonnais. De ses pentes supérieures, on domine le versant qui cascade jusqu’au plateau du Garon, puis à la grande ville, et de là, l’horizon s’étend au-delà de la Dombes et du Bugey jusqu’aux Alpes encore enneigées. Pas de doute : lorsqu’elles se montrent aussi nettes sous le ciel gris, c’est que la pluie est proche.

Le reste du paysage est moins enthousiasmant. C’est ici le pays des fruits et des légumes : à basse altitude, la campagne est semée des plaques claires des serres et des tunnels de plastique, aux côtés des vergers irrigués. Elle se couronne de collines couvertes de hêtraies et de chênaies encore décharnées, piquées çà et là de Pins sylvestres. Les crêtes se donnent des airs de Livradois ou de Margeride, avec des chicots granitiques et des landes à genêts. Le tout culmine entre sept et huit cents mètres d’altitude.

Je connais bien ce carré. C’est ma quatrième saison dessus. Au premier point, deux perdrix rouges décollent à mon arrivée. Il s’agit, en cinq minutes, de voir ou plutôt d’entendre clair à travers le chorus. L’ambiance dominante est assurée par les Merles noirs (ils sont trois) et la Grive musicienne. Deux Mésanges charbonnières se répondent – c’est-à-dire s’insultent – dans le bosquet voisin où chante également un Troglodyte. Le village marque sa présence proche par un Rougequeue noir et une Tourterelle turque. Quelques autres espèces banales complètent le relevé : Fauvette à tête noire, Bergeronnette grise, Pinson des arbres. Piètre score : on pourrait réaliser un tel tableau près de n’importe quel village français et même dans certains parcs d’agglomérations un peu vertes comme Lille ou Nantes.

Grive musicienne

Grive musicienne

Les points suivants parsèment une petite route qui s’accroche à mi-pente. Le cortège s’enrichit du Pic épeiche et du Pic vert, du Chardonneret près des maisons, et – petite surprise – d’un Moineau friquet. Je n’avais pas encore « eu » ce cousin rare et rustique du Moineau domestique sur ce carré.

Moineau friquet. Notez la calotte chocolat, la joue blanc pur, la virgule noire.

Moineau friquet. Notez la calotte chocolat, la joue blanc pur, la virgule noire.

Il y a cinquante ans, d’anciennes fiches le donnaient froidement « non noté, car plus abondant que le Moineau domestique ». Aujourd’hui, son observation est un petit événement. Il semble ne plus se reproduire régulièrement, dans le Rhône, que sur une trentaine de communes au grand maximum, peut-être moitié moins. Les pesticides, la rénovation des bâtiments, poison, métal et béton ont eu sa peau ; c’est un signe très clair de milieux qui suffoquent et se meurent. Voici enfin l’Alouette lulu, une alouette sans huppe bien classique des campagnes rhodaniennes, amie non des champs, mais du bocage, des friches et des landes. Mais je n’en compte que deux.

Alouette lulu

Alouette lulu

Voici maintenant un point forestier. Une chênaie pubescente, c’est-à-dire de ce chêne méridional dont la feuille, au revers, est couverte d’une imperceptible toison. Ces arbres ne doivent pas rigoler tous les jours : ils poussent péniblement sur un sol épais comme la liste des promesses tenues d’un président, où affleure le vieux gneiss. Dans le chemin, on discerne par places les ornières laissées par quinze ou vingt siècles de roues cerclées de fer. Ici, je peux espérer le Pouillot de Bonelli, un petit passereau vert olive au ventre pâle, très lié à ces forêts claires et bien ensoleillées ; mais c’est un peu tôt en saison. Véloce, fitis, siffleur, Bonelli, notre pays compte quatre pouillots nicheurs, surtout, d’ailleurs, discernables au chant, car ils se ressemblent ; mais chacun a son type de forêt bien à lui – sauf le premier, qu’on voit partout.

Je me contente de rougegorges, roitelets, mésanges, et de mes premiers Coucous de l’année. Plus loin, un point en bordure des landes laisse espérer, chaque année, quelque espèce moins commune, plus liée à ce milieu devenu bien rare. Affleurements rocheux, genêts hérissés, prunelliers et autres arbustes : un bout de sauvagerie, une perle du jardin de la Nature, abrupte et belle. Mais rien. Rien qu’un moineau venu du bourg et une paire de Fauvettes à tête noire.

Enfin, je bascule de l’autre côté de la ligne de crête, côté nord, et comme toujours le temps se gâte à cet instant précis. Voici encore un nouveau milieu : sur ce haut plateau s’étendent des champs, sans haies, battus par le vent ; c’est le royaume de l’Alouette des champs. Elles sont trois, haut dans le ciel. Elles et un Rougegorge qui chante dans le bois. Une silhouette de petit rapace – non, une tête levée bien haut : un Coucou, emporté vers le nord par le vent. Et c’est tout. Quel désert !

Aux derniers points, il est trop tôt encore pour retrouver les hirondelles de la ferme ; ce sera pour le second passage. Une Grive draine, à cent mètres de moi, chante à pleins tubes ; je peux même la voir dans les arbres encore nus ; et je la voue à toutes les gémonies, fricassées et sauces grand veneur, car cette braillarde couvre la voix de presque toutes les autres espèces !

Il est 9h26, et c’est la fin du premier passage de l’année sur le carré 690626. Trente-sept espèces. 89 données, moins de 10 par point : un peu à cause du vent, beaucoup à cause du milieu lui-même. Cette campagne périurbaine, rabotée, coupée de routes en tous sens et royaume d’une agriculture ultra-productive – mais productive de quoi ?
Car ce n’est pas la richesse qui domine ici, mais plutôt une grande misère biologique. Une richesse – et encore ! – telle qu’elle engendre, par ailleurs, cette misère. Une richesse qui tue.
Je voudrais bien ne pas arriver à de pareilles conclusions. Mais que voulez-vous ? Le STOC-EPS a précisément pour objectif de constater, de mesurer avec rigueur cette misère.
A quand la richesse intégrale ?

Chronique d’une saison de terrain 3 – Allons donc au parc

J’ai quelque peu hésité avant de poursuivre cette chronique comme si de rien n’était. J’aurais pu intercaler une note chargée d’émotion et de solidarité très conventionnelle. Mais ça ne me disait rien.

Prière et unité vont de soi. Alors, inutile d’en faire jouer les grandes orgues.
Je ne vois rien à dire de plus là-dessus, hormis vous renvoyer à cet article de Koz Toujours et vous proposer de poursuivre, malgré tout, cette chronique d’un printemps à l’étude de la Nature. Car le printemps, malgré tout, arrive. Dire oui à la vie, c’est aussi le regarder, le sentir, y prendre part.

Lundi, il n’y avait toujours pas de vraie Nature au programme puisque j’étais dans un parc urbain. Le plus majestueux, le plus ancien, le plus célèbre de la ville. Il est très dix-neuvième siècle avec ses pelouses, ses massifs de roses, ses serres monumentales et son zoo « papa il é où le crôcrôdile ? ». Et quelques zones boisées un petit peu plus « naturelles ». En tout cas, il y a des oiseaux. Et si le gestionnaire du parc ne peut, certes, le transformer en authentique réserve toute vouée à la végétation spontanée, il ne lui est pas indifférent de savoir quelle vie sauvage il accueille là.

Procédons comme d’habitude par ordre.

Pourquoi être là ?
A cause de crapauds.
(Perplexité dans la salle)
Voici l’histoire. Il y a deux ans, on nous signale, à la surprise générale, une population de Crapauds accoucheurs qui chante tout ce qu’elle sait au beau milieu du chantier d’un nouvel îlot résidentiel. Séparée des congénères les plus proches par plusieurs kilomètres d’immeubles et d’avenues. Sur ce chantier les soirs de juin, il règne une irréelle ambiance campagnarde, quand la trentaine de Crapauds dégaine sa petite flûte de Pan. (cet enregistrement n’a pas été réalisé là-bas, naturellement)

Alyte accoucheur (2)

Du coup, bien sûr, branle-bas de combat : d’abord, parce que c’est la loi, que de protéger le patrimoine vivant de tous; et aussi parce que c’est comme si l’on avait découvert que la bicoque promise à la démolition était en réalité une chapelle ornée de fresques du onzième. En mieux, parce que la chapelle, là, est vivante. D’où intégration en catastrophe au projet – les études n’avaient rien vu – du nécessaire pour permettre à ces invraisemblables Robinsons de conserver leur île : quelques mares, des murets, des tas de pierres. L’Alyte (le vrai nom de l’accoucheur) n’est pas difficile. Et si tout va bien, dans quelques années, au balcon du nouveau quartier, les enfants l’entendront encore chanter.
Et le parc ? Et bien, figurez-vous que lorsqu’on porte atteinte à l’habitat d’une espèce protégée, surtout si peu banale, cette atteinte, si elle ne peut être évitée, doit être réduite et compensée – il ne suffit pas de reconstituer vaille que vaille l’existant : un coefficient impose de faire un peu plus, pour tâcher de remédier aux conséquences plus diffuses mais bien réelles : des crapauds tués, les survivants qui voient leur monde bouleversé, tout ce qui fait qu’on ne peut sans dommages « couper coller » un milieu naturel. Parmi ces compensations, il y avait le suivi des Alytes les plus proches, ceux de notre fameux parc. Lequel en profita, afin de mener une démarche cohérente et globale en faveur des bestioles, pour solliciter une remise à jour de l’inventaire « oiseaux » des abords du plan d’eau et des mares. Où il n’y a – je vous rassure – pas la queue d’un craucraudile.

Et voilà comment je compte les oiseaux pour compenser les crapauds ! Vous avez suivi ?
Ensuite. Comment procéder ?

Il s’agit d’un suivi oiseaux. D’un suivi de l’avifaune des milieux humides. Aussi le protocole est-il basé sur un circuit autour du plan d’eau. C’est un cas simple : on veut « tout savoir » dans un espace assez restreint pour se permettre cet objectif. On va placer des « points d’écoute » et des « transects » : en fait, on va passer partout, et noter tout ce qu’on entend, mais en six points, de plus, on va rester sur place. Dix minutes. Yeux et oreilles en alerte. Rien ne nous échappera.

Le point d’écoute est la base, le fondamental de l’inventaire « oiseaux ». Il impose à l’observateur de rester sur place, un temps fixe : 5, 10 ou 20 minutes, ce qui « augmente la pression d’observation » en certains points échantillons. La méthode a été définie et calibrée par des publications scientifiques: on a une idée fiable du % de la biodiversité réelle qu’on va toucher, en fonction du temps passé sur chaque point. On ajuste, donc, selon les besoins. Un de ces jours, je vous parlerai du modèle « 5 minutes ». Mais pour cette fois-ci, j’emploie une version avec des points de 10 minutes, ce qui permet déjà de contacter bien 80% des oiseaux vraiment présents. Sans doute plus dans un parc, milieu assez pauvre.

Assez pauvre pourquoi ? Parce qu’un parc, surtout « très entretenu » comme le sont ces vieux parcs Second Empire, offre trop peu de niches écologiques. Trop peu de buissons, trop peu d’arbustes à baies, d’herbes folles, de sous-bois, d’essences variées. Trop de gazons tondus ras, d’allées goudronnées, d’arbres exotiques que nos oiseaux et nos insectes peinent à utiliser. En fin de compte, trop peu de gîte et de couvert. C’est ainsi. Ce sont les attentes « du public », pas toujours averti, cependant, du prix écologique de la pelouse de son pique-nique. C’est très beau, très ordonné, mais presque rien ne peut y vivre, autant le lui faire savoir. Informé, il arrive qu’il remodèle ses attentes.

Comment va-t-on noter ce qu’on voit, ce qu’on entend ?

Sur le carnet, on note plus qu’une liste d’espèces. Un effectif, bien sûr, mais surtout des comportements. Ils nous révèlent ce que l’oiseau est venu faire là. Est-ce un hivernant qui s’attarde avant de rejoindre des cieux plus nordiques ? Un migrateur qui ne restera pas ? Ou prépare-t-il sa reproduction ?
L’oiseau qui chante n’est pas là pour annoncer au jogger le retour du printemps. D’abord, le jogger n’entend rien, puisqu’il a le casque aux oreilles. Chanter – la forme de vocalisation précise qu’on nomme chant, et pas n’importe quel cri – signifie deux choses :
Petit a : « Mesdemoiselles, c’est moi le plus beau, le plus fort, le meilleur père possible, qui vous garantit la nichée la plus réussie ! »
Petit b : « Messieurs, blancs-becs et autres sagouins : propriété privée, les contrevenants seront poursuivis ! »

En d’autres termes, le chant est un indice de cantonnement – de défense de territoire en vue de la nidification. L’oiseau qui défend un territoire en vue de sa reproduction est dit cantonné. On le note comme tel. C’est le « code atlas 3 ».
Veuillez noter: le riz, lui, est cantonais. C’est pour cela qu’il ne se reproduit pas dans votre assiette mais aurait plutôt tendance à en disparaître.
On pourra aussi observer carrément le couple (d’oiseaux, pas de riz). Des parades. Des accouplements. Les oiseaux en train d’explorer une cavité dans un tronc, voire d’y transporter des brindilles ou de la mousse. Jusqu’à ce cœur de la saison de nidification où l’on observera la femelle en train de couver, les allées et venues de nourrissage de la nichée, les oisillons. Ce seront les codes 4, 6, 10, puis 16, 18, 19. C’est plus simple pour l’analyse des données, mais on y perd en poésie.

Rougequeue noir nicheur ! CF

Un Rougequeue noir insecte au bec ? « Transport de proie pour les jeunes », code atlas 16, nidification certaine !

Passage après passage, je me trouverai donc en possession, point par point, inter-point par inter-point, de relevés m’indiquant, pour chaque espèce, qui – et combien – faisai(en)t quoi, et à quelle date. Ce qui me donnera un aperçu assez précis du nombre de couples de chaque espèce qui s’est reproduit, ou a tenté de le faire, sur chacun de ces sous-secteurs.

N’anticipons pas, mais vous avez déjà compris : il suffira de croiser ces données avec ce que l’on sait de l’habitat (boisement et de quel genre, prairie, bord de lac…) pour avoir une vision assez fine des raisons de la présence et de l’abondance de telle ou telle espèce, des atouts écologiques et des lacunes des différents milieux, et pour le gestionnaire, des aménagements, des changements de pratiques qui pourraient rendre son parc encore plus riche.
C’est aussi en multipliant les suivis de ce genre, sur toutes sortes de milieux, qu’on finit par savoir pourquoi telle espèce décline et telle autre pas ; c’est ainsi qu’on peut démontrer, quantifier, mesurer, décrypter la responsabilité de l’homme dans la perte de biodiversité, et les moyens d’y remédier.

Me voici sur mon premier point. Il fait beau, mais froid avec du vent. C’est fâcheux. Le vent n’est pas seulement glacial, il brouille les pistes. Les oiseaux chantent moins et s’entendent moins. Il faudra faire avec.

Trois Hirondelles rustiques moucheronnent au-dessus du lac. Ce sont mes premières de l’année. Ce n’est pas franchement précoce, le coup de froid a clairement retardé ces chasseuses d’insectes en vol, contraintes de suivre l’arrivée de la douceur, qui réveillent leurs proies.
A part ça, il est tôt pour découvrir des migrateurs de retour. J’observe plutôt les sédentaires, nos compagnons de toute l’année. Il y a là des espèces « généralistes », du genre qu’on trouve un peu partout, comme le Merle noir, la Fauvette à tête noire – cet oiseau que personne ne connaît, mais qui est l’un des plus communs et abondants de France – et bien sûr la Mésange charbonnière. Mais aussi pas mal d’espèces franchement forestières, comme la Sittelle, qui va et vient sur les troncs la tête en bas, le Grimpereau des jardins ou encore le Pic épeiche, qui, faute de savoir chanter, tambourine sur une branche morte sur un rythme calculé. « Tadadam, et je les rends toutes folles de moi », un peu comme dans nos rave-partys quoi. Ce sont des oiseaux forestiers banals malgré tout, les moins exigeants, ceux qu’on peut trouver dès qu’il existe quelques grands et gros arbres. Partout, ce sera le même schéma : plus un milieu est simplifié, dégradé, appauvri par les « aménagements » humains, plus on y trouvera les plus banales, les plus communes, les moins exigeantes des espèces liées à ce grand type de milieu. Et plus celui-ci, au contraire, aura préservé sa naturalité, c’est-à-dire sa complexité, que nous savons si mal reproduire, plus on y trouvera les espèces « spécialistes », à la niche écologique étroite. Celles dont le foisonnement fait toute la beauté de la biodiversité.

Pic épeiche CDA (4)

Il est encore un peu tôt pour observer cette scène de nourrissage chez le Pic épeiche (notez la calotte rouge du jeune)

Un cri rauque descend tout à coup du ciel bleu : une Alouette des champs en migration, invisible à haute altitude.

Sur un point suivant, une troupe de grives glisse vers le nord, tandis qu’une autre chante dans un grand arbre. Une même espèce, des migrateurs, un possible nicheur local. Je capte même un Gros-bec et un des derniers Tarins des aulnes, qui fuient vers le nord. Il leur faut vite rejoindre leur territoire, avant leurs congénères et concurrents !

Presque partout résonne le rire du Pic vert. Ce n’est pas un forestier, lui ; il se nourrit de fourmis, qu’il vient chasser dans l’herbe. Mais, comme Pic, il apprécie les arbres. Et donc la forêt claire, les parcs, le bocage : c’est une espèce des milieux semi-ouverts.

Près de la berge, je note une Berge…ronnette. Ventre jaune soufre, chant plus liquide, c’est une Bergeronnette des ruisseaux. Pas sûr qu’elle niche près de ce lac un peu turbide ! Les couples de Colverts sont formés, les Poules d’eau (officiellement, les « Gallinules poules-d’eau« ) déambulent sur leurs longues échasses verdâtres. Un Héron cendré qui pêche dans un canal se laisse approcher à dix mètres.

Héron cendré

Et moi, je note. J’utilise une application mobile pour cela : elle enregistre, avec la donnée, une localisation GPS. Ce n’est pas une poétique flânerie. Il s’agit d’avoir l’œil, et l’oreille. Aux aguets, celle-ci souffre des innombrables bruits parasites : véhicule de service, marcheurs, et vacarme urbain qui ne cesse pas. Je note le couple de Grimpereaux des jardins qui parade, la Mésange bleue qui entre dans le trou d’un platane. Une première analyse se dessine à travers la distribution des groupes d’espèces, des « cortèges ». Rien de bien compliqué d’ailleurs dans ce genre de milieu !

Voici enfin le point le mieux placé pour compter la petite colonie de Hérons cendrés installée sur une île boisée inaccessible au public. Je note 14 nids. Bizarrement, sur deux d’entre eux, on voit très bien des poussins (4 et 3) déjà bien grandets et emplumés, qu’on dirait prêts à l’envol, tandis que sur tous les autres on voit seulement l’adulte couver ! Ces deux couples ont dû pondre avec beaucoup d’avance… pourquoi ?

Au total, je relève, en un peu plus de deux heures, 42 espèces, et un total de 167 données.

Tout cela est bien homogène. Les points vraiment boisés ne se distinguent guère que par la présence du Troglodyte mignon, minuscule oiseau roux qui hante le sous-bois, lorsqu’il existe. L’effectif par point est, lui aussi, assez stable : 15 à 17 espèces. Globalement, des densités élevées d’espèces très communes et de bien plus rares espèces plus spécialisées. Je m’étonne en particulier du peu de contacts avec le Pic épeiche : manque de vieux arbres favorables ?

En totale rupture avec l’esprit Laudato Si, j’avoue, ce jour-là, ne pas avoir été trop étreint d’émerveillement. D’habitude, pourtant, je sais goûter les « belles obs », même d’espèces assez communes, jusqu’à rendre grâce pour tout ce bruissement de vie. Le cœur n’y était pas. Peut-être juste à cause du froid. Ou du dépit de savoir qu’il faudra, là, tout de suite, replonger dans la ruche vrombissante des hommes. On l’entend trop, dans ce parc. Il n’en protège pas.
Non, ce matin, il n’y avait que le travail. L’oiseau vu à travers la technique. La science. C’est bien, mais un peu aride.

Chronique d’une saison de terrain – 2 – Quand les oiseaux font carrière

Après les avenues cossues et les berlines de luxe, place, ce matin, aux camions et aux chargeurs. Cette seconde matinée de terrain sera elle aussi d’une bucolicité douteuse : elle m’amène sur une carrière.
Les suivis sur carrières sont désormais un grand classique de nos associations. Il y a bien vingt ans qu’ils se pratiquent. Pourquoi, pourquoi, oui, pourquoi ?

Commençons par le commencement. Comme vous le savez déjà, on ne trouve pas n’importe quel oiseau, insecte, plante… n’importe où : chaque espèce a ses exigences écologiques, étroites (les spécialistes) ou larges (les généralistes) et ne s’installera pas, en tout cas ne se reproduira pas ailleurs.
Or il existe parmi la biodiversité de nos riantes contrées des espèces spécialistes de bien des types de milieux ; et parmi les plus originales, on trouve les espèces pionnières. Comme leur nom l’indique, ce sont les premières à s’installer sur un milieu neuf. Qu’est-ce donc qu’un milieu neuf ? Un milieu où il n’y a encore rien (logique). Où trouve-t-on cette bizarrerie ? Après un grand bouleversement, qui élimine tout l’existant. L’exemple type est une coulée de lave ou une île volcanique surgie des flots. Cet événement est assez rare dans nos régions : un milieu neuf y sera plus volontiers créé par un glissement de terrain, le retrait d’un glacier, mais surtout par la dynamique fluviale. Un fleuve sauvage, ça ne coule pas droit : ça méandre, ça tortille, ça tresse et ça plesse, ça monte et ça baisse, ça râcle et ça laisse. Ça laisse des plages et des grèves, des bras morts, des criques, des bancs de graviers, des berges abruptes et toute une variété de milieux minéraux à peupler. C’est ce qu’attendent les Oedicnèmes, les Gravelots, les Sternes, les Guêpiers, les Hirondelles de rivage, les Crapauds calamites et les Pélodytes, et toute une cohorte d’espèces animales et végétales qu’on ne trouve, du coup, pratiquement que là. Ils sont les champions pour débarquer les premiers et utiliser ces milieux ras, filtrants, écrasés de soleil, pauvres en ressources mais aussi en rivaux.

Oedicnème criard CF

L’Oedicnème criard, alias « courlis de terre », classique des bancs de graviers et des carrières alluvionnaires. Environ 20 000 couples dans toute la France.

Regardez autour de vous : presque plus aucun fleuve n’est libre de se livrer à pareilles cabrioles en notre siècle de fer. Les ravages lorsqu’ils font éclater leur corset n’en sont que pires, mais c’est une autre histoire. En revanche, quelle activité décape le terrain, dégage de vastes bancs de sable et de graviers, des fronts sableux et caillouteux, parsemés de flaques plus ou moins fugaces ? Une carrière alluvionnaire. Et voilà comment ces dernières sont devenues presque les derniers refuges, en France du moins, de toutes les espèces dont j’ai parlé plus haut. On appelle ça « des milieux de substitution » et y survivre n’est pas une mince affaire. Et c’est pour ça que je suis là (enfin moi : ou mes collègues, en tout cas l’association, vous avez compris).

Ces bestioles sont protégées. Elles sont rares. Elles sont les témoins des capacités d’adaptation de la vie, et aussi du fait que passé un niveau de contrainte, celle-ci capitule. Des joyaux en péril, en somme. Restait à convaincre les exploitants d’y mettre du leur. Ce qui fut l’objet d’un patient, d’un savant travail en commun. Aujourd’hui, du reste, toute autorisation d’exploitation est assortie d’un dossier qui prévoit notamment le suivi de la faune et de la flore et tout particulièrement des espèces propres aux milieux changeants et contraignants que la carrière ne cesse de faire… et de défaire.

Voici donc aujourd’hui comment se déroule la chose.
Un suivi faunistique et floristique est mis en place, qui prévoit un certain nombre de visites de terrain par des spécialistes. C’est la première partie qui me concerne. Ici, il est centré sur la période de reproduction des oiseaux. Mi-mars est le temps du premier passage. Ils s’échelonneront chaque mois jusqu’en juillet.

Tôt le matin, on arrive sur la carrière, s’équipe, signe le registre ; car évidemment, une carrière est un lieu dangereux, et nous avons tout intérêt à observer scrupuleusement les complexes règles de sécurité. J’avoue n’être jamais à l’aise sur ces espaces où une vigilance régulière est requise. Encore ma tâche m’évite-t-elle d’approcher des installations et des zones les plus actives. Comment font donc ceux qui travaillent là du matin au soir pour ne jamais relâcher leur attention ?

Sur ce site d’assez petite taille, la méthodologie est simple : parcours et prospection à vue – et à l’oreille. Il s’agit de repérer en priorité les espèces les plus liées au « milieu carrière » car ce sont elles qui risquent le plus de s’installer au beau milieu des zones exploitées : au sol pour l’Oedicnème et le Petit Gravelot, dont le plumage et les œufs se fondent dans le décor de galets. Plus ennuyeux : dans les fronts de taille, dans les lentilles de sable pour être précis, pour l’Hirondelle de rivage et le Guêpier d’Europe. Ces originaux vont y creuser des terriers, oui messieurs-dames, des terriers, du diamètre d’une tasse de café et d’un bon demi-mètre de long pour les premières et du diamètre d’un terrier de lapin pour les seconds !

Il s’agira alors de convaincre la pelleteuse de taper ailleurs. Dans la plupart des cas, c’est simple : les fronts sont assez grands pour tout le monde. On peut même anticiper la chose en créant vaille que vaille des « fronts favorables » dans des secteurs inexploités, dans l’espoir d’attirer les nicheurs dans des zones sûres et… non dérangeantes. Sinon, il faudra jongler entre les dates de nidification et le besoin d’activité de la carrière. D’un côté, une entreprise qui ne peut se permettre de mettre sa vie entre parenthèses. De l’autre, une colonie d’Hirondelles ou de Guêpiers comme il n’en existe peut-être pas à cent kilomètres à la ronde…

Dans la plupart des cas, « concilier » est possible et même relativement simple. Il y a beau temps que les associations naturalistes ont développé la technicité grâce à laquelle oiseaux et crapauds se reproduiront presque au sens propre entre les roues des engins, sans dommages.

Il n’empêche que le « suivi carrières » est l’une des actions les plus symboliques des dilemmes, des contradictions même, de notre siècle, je disais de fer, mais plutôt de béton et d’enrobé. Nous sauvegardons quelques espèces qui sont là parce que l’homme, partout ailleurs, a détruit leur place. Mais l’activité même qui leur permet, de manière incidente, de survivre ici, est aussi l’une des manifestations de ce qui, ailleurs, a détruit ces habitats : notre frénésie de bétonnage, d’urbanisation sans frein, de « transformation » du monde de manière unidirectionnelle : l’exploitation intensive, la lourde griffe du béton et de l’acier, l’expulsion de la vie, pour des siècles, pour un profit espéré à l’échéance de quelques années. La grande dévoration.

Les carrières se multiplient, répondant à la demande, à notre demande de toujours plus. Les terres sont, au sens propre, englouties. Cela se passe ici, dans l’arrière-cour des métropoles, cette face peu reluisante faite aussi d’entrepôts à n’en plus finir, d’immenses parkings toujours vides, de nœuds de rocades et de câbles à haute tension. Cette tartine grisâtre dévore le pays à des kilomètres alentour. Sa surface excède d’ailleurs nettement celle de la véritable ville.
Tel est le prix à payer de la forme de « développement » que nous avons choisie, où « plus » (de pierre, de fer, de puissance, d’énergie dissipée, de population entassée) passe pour « mieux ». Nous en voyons rarement les effets, et n’en connaissons pas la véritable ampleur.

Dans leur petit coin, le carrier et l’ornithologue tentent ensemble de panser un petit bout de plaie. « Pour les générations futures ». Reste qu’aujourd’hui, on ne peut plus voir un Guêpier, dans le Rhône, ailleurs que sur une carrière ; autant dire que vous ne risquez pas d’en montrer à vos enfants.

Avons-nous vraiment signé pour ça ? Est-ce là-dedans que nous désirons vivre ?

Abejaruco

Guêpier d’Europe. Source Wikimedia – Pacomartinezfoto – Own work, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=12005716