Le désert et la primevère

Le Carême est un temps où l’Esprit nous pousse au désert, bien que contrairement au Christ et au peuple de Moïse, nous restions libres de décliner l’invitation. Paradoxalement, il coïncide avec la fin de l’hiver et les premiers beaux jours, avec quelques nuances selon la date de Pâques et les fluctuations climatiques au fil des siècles. Nous sommes appelés à arpenter le désert alors qu’autour de nous, les bourgeons gonflent et que les premières abeilles sauvages orangées voltigent autour des primevères.

La liturgie moderne, tout à fait découplée du calendrier agreste pour mieux s’adapter – après Vatican II – à un monde toujours plus urbain qui n’avait cure du régime des pluies et des moissons – ne fait plus allusion au sujet que d’une manière bien indirecte, à moins qu’on ne l’y ramène, dirons-nous, « manuellement ». Ainsi, en ce premier dimanche, pouvons-nous écouter une première lecture où en Genèse 9, 12 Dieu fait alliance avec tous les êtres vivants.

On peut saisir au vol l’occasion, mais nous sommes loin, dans nos modernes églises, de chanter des reverdies en guise de chants d’envoi, même à la campagne. Non, c’est chemine dans l’épreuve, porte ta croix, et creuse ta soif dans les déserts du mon-on-deuuuu.

Aussi y a-t-il quelque paradoxe aussi à appeler, en guise de Carême, à convertir notre regard en le tournant vers la Création. En quoi l’explosion de vie de ces premières longues journées tièdes a-t-il à voir avec le temps de manque que constitue le chemin vers Pâques ?

Il serait pourtant bien triste et pas trop dans l’esprit (huhu) de négliger ces semaines où chaque jour offre à nos yeux l’éclosion d’une nouvelle plante, l’émergence d’un nouvel insecte ou le retour d’un oiseau migrateur. Même en ville – l’agglomération parisienne a été survolée ce dimanche de centaines de Grues cendrées ; des abeilles comme l’osmie cornue ou les xylocopes sont faciles à voir même au sixième étage d’un immeuble – observer avec attention apportera son lot de découvertes. La vie est là ; plus fragile que jamais, et les scientifiques ne cessent de rappeler que ce retour cyclique, ce mille fois millénaire triomphe sur la mort pourrait prendre fin un jour prochain. Elle est là, non pas inépuisable mais vulnérable don de Dieu, là où on ne l’attend pas. « La biodiversité » n’est pas cantonnée aux réserves naturelles, ni aux forêts (où elle est, d’ailleurs, souvent très appauvrie), encore moins à l’humus. Elle se déploie partout où nous ne l’étouffons pas, et ses prodiges d’ingéniosité ne sont pas le moindre sujet de louange.

Un peu comme la parole du Christ, elle nous déroute, nous étonne, nous gêne parfois, et grande est la tentation de ne pas se laisser ébranler par elle. Le Carême, un temps de conversion ? Se convertir, c’est reconnaître que nous ne faisons pas toujours tout bien. Nous avons beau l’entendre en début de chaque messe, un mot sur notre mode de vie suscite souvent la crispation : vous êtes culpabilisants ! je ne suis pas si mal ! pourquoi vous en prendre à moi qui fais de mon mieux ! etc. Alors, la conversion attendra, et l’on préfère consolider ses positions. Ce n’est pas tout à fait ce que Dieu attend, semble-t-il.

La vie sauvage est de ces faits qui nous déplacent et nous bousculent. En prendre soin fait partie de notre vocation de chrétien (et plus généralement d’humain, même par pur calcul, mais quelle tristesse). Cela allait de soi pendant des siècles, l’homme n’ayant pas la force de lui faire grand mal. Cela aussi a changé. Cela aussi fait partie des questions qui dérangent et qu’on aimerait ne pas voir poser. En tenir compte, « en plus de tout le reste » ? Prendre conscience que nous la blessons, elle aussi ? Partager avec ce fondamentalement autre qu’est le non-humain, « en plus » de l’humain ? Caser tout ça dans nos emplois du temps bondés, nos écrasants soucis de semi-confinés ?

Le temps est pourtant favorable comme jamais. On ne protège guère que ce qu’on aime, on aime surtout ce qu’on connaît. Il n’y a pas de meilleurs jours pour apprendre à observer la vie sauvage, humble ou spectaculaire : du nouveau tous les jours ! belle réponse à l’ennui de nos vies entravées, nos every day the same day. S’aérer, s’émerveiller, rompre l’ennui, apprendre, et voir son regard changer, tout cela est par excellence possible au moment même où cela nous est demandé.

Finalement, le Carême en février-mars, c’est bien trouvé.

Andrena cineraria est une des abeilles sauvages les plus précoces

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