Coup de froid sur la nature

Les débats politiques n’y changent rien, les insultes volent, mais l’écologie de terrain continue son travail, comme elle peut.

Il faisait frisquet à sept heures juste, sur les hauteurs de Dareizé (50 km au nord-ouest de Lyon), à presque 700 mètres. C’est un de mes points STOC-EPS habituels. Le STOC-EPS est un suivi d’oiseaux communs sur lequel je ne reviens pas http://vigienature.mnhn.fr/page/protocole-et-aide-lanalyse Disons juste, si vous n’êtes pas familier de ce blog, qu’il s’agit d’un des nombreux carrés-échantillons où l’on compte, deux fois par an, l’abondance des oiseaux, d’une manière simple, suffisante pour élaborer, avec la masse de données, des tendances nationales et régionales d’évolution des espèces communes.

A force, on les connaît, ces carrés. A quelques variations de date ou de météo près, on sait à quoi s’attendre et les surprises sont rares. Aujourd’hui, sur ce premier point, le Bruant jaune habituel manquait. Mais sur le numéro deux, j’ai entendu un Torcol, et ça ne m’arrive pas souvent. Le Torcol est une sorte de petit Pic vêtu couleur écorce, qui aime les vieux arbres creux, dans le bocage, pas en forêt. Théoriquement répandu au sud d’une ligne Nantes-Sedan, il n’en est pas moins rare.

Le reste fut sans surprise. Bien moins de Rossignols et de Fauvettes grisettes – pas une seule, même – qu’hier à Chassagny, plus au sud, et surtout plus bas. Tant mieux : c’est bien gentil les rossignols, mais quand ils chantent, on n’entend qu’eux, et quand vous n’avez que cinq minutes réglementaires pour démêler la pelote des chants d’oiseaux que vous entendez, il vous vient une irrépressible envie de les faire taire.

Il n’empêche qu’il faisait beau, presque calme – sauf en contrebas, près de la grand-route – et que les talus étaient hérissés de coucous (oui, à cette altitude, il y a un peu de retard) et des premières silènes. Les prés, tout blancs-rosés de cardamines, la fleur qui s’épanouit quand arrive le Coucou, l’oiseau. Dont j’ai entendu, d’ailleurs, une bonne demi-douzaine de chanteurs.

J’ai même vu quelques orchidées. Orchis mâle, je pense.

Et puis il y a ces observations d’oiseaux communs mais qui se laissent voir de près, pour une fois : le Tarier pâtre, tête noire, ventre rouge, épaulettes blanches ; le couple de Faucons crécerelles toujours fidèle à sa lucarne sur une vieille grange de pierre, de ce beau porphyre local d’un rouge pâle ; et la linotte, et le geai.

Et les Hirondelles rustiques juste aperçues en voiture mais qui ont bien retrouvé la vieille ferme, celle dont le tracteur, implacable, macule de boue la grand-route au même point kilométrique.

Oui, tout ça, par une belle journée, devrait réjouir le cœur. Sauf qu’il n’y est pas.

Déjà, c’est tout juste si l’on a le temps de les voir, les faucons, les silènes, les orchis et les geais. C’est le protocole : pour garder des conditions aussi homogènes que possible d’un point à l’autre, il faut faire vite. Avant le lever du soleil, tous les oiseaux ne chantent pas encore. Deux heures après, beaucoup commencent déjà à se taire. Il y a dix points de cinq minutes à faire, plus les temps de déplacement. Vous voyez que pour éviter un biais énorme entre vos points 1 et 10, il ne faut pas lanterner sur les petites routes.

Et puis vous êtes seul. Les données sont saisies, oui, mais avec qui partagez-vous les talus jaunes de fleurs, l’émotion à « capter » le Torcol, les cabrioles des crécerelles ? « Point 690325_01 – FALTIN 2 1xmâle 1xfemelle Code atlas 6 » c’est un peu sec.

Peut-être est-ce pour cela, en fin de compte, que le message ne porte pas.

Que le financeur même de cette collecte de données s’en moque, et n’hésite pas à prétendre, à qui veut l’entendre, que vous ne sortez jamais de « votre bureau parisien » (ou lyonnais, mais qu’importe), quand ce n’est pas à vous traiter d’insecte malfaisant.

Parce que du frémissement de la vie, dans les données, il ne reste rien.

Pourtant, disait Saintex, il ne faut pas dire à une grande personne « J’ai vu une maison blanche avec des tuiles roses et une glycine » mais « J’ai vu une maison de cent mille francs ». Alors elle s’écrie : « Comme c’est joli ! »

Nous avons à peu près tout essayé : l’émerveillement, l’utilitaire, les chiffres, et généralement une combinaison de tout cela.

Et rien à faire : la vie sauvage se retire du monde où nous avons à vivre aussi, et cela signifie que nous y passerons bientôt, nous aussi, et le sujet ne sera même pas devant les urnes dimanche.

Alors on continue mais le cœur, certains matins froids, n’y est plus.

Et puis le cœur n’y est pas parce que dès le premier point, de là-haut, on devinait la métropole. Hérissée de tours aiguës, au profil tranchant. Hérissée de brumes, de fumées, de tensions et de haines, et qu’il allait falloir y replonger.

Non qu’il n’y en ait ici. Qui me dit que la jolie ferme au bout du chemin n’héberge pas un paysan au bout du rouleau, criblé de dettes ?

Mais voilà. Tassés par millions sur quelques kilomètres carrés, pourris de NOx, de vacarme et de rancoeurs, loin des coucous et des silènes… et c’est là qu’il faut revenir. Sans oublier de pianoter sur le smartphone même où l’on a noté l’hirondelle, pour apprendre les mauvaises nouvelles du jour.

De retour on saute sur les sites d’info en continu avant que de saisir les obs’.

La grenouille saute dans l’eau bouillonnante de haine et ce n’est pas comme dans la fable. Elle le sait parfaitement. Mais elle n’a pas le choix.

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