Chronique de terrain n°16 – A en pleurer

Ce STOC était réussi.

Pourtant, l’avifaune de ces pentes des monts du Lyonnais n’avaient jamais été à la hauteur des paysages. Trop de pesticides, sans doute, mais aussi trop peu de vieilles prairies, de haies épaisses ; trop de routes, de maisons récentes et de tunnels de plastique.

Mais pour une fois, il me faisait mentir.

Dans le petit bois de chênes pubescents, j’ai retrouvé le pouillot de Bonelli habituel – ce joli pouillot très contrasté, avec son dos olive et son ventre blanc. Mieux : sur un point suivant, j’en ai entendu un second, qui chantait depuis un autre bois, situé au-dessus. Banale dans les forêts de chênes verts du Midi, cette espèce ne l’est pas chez nous, et c’est une joie de la trouver. C’est une espèce un peu paradoxale que ce pouillot. Thermophile, on le trouve néanmoins dans l’arc jurassien, connu comme l’un des terroirs les plus froids de France. On s’attendrait à ce que le réchauffement climatique le favorise : il a perdu de larges pans de territoire dans le nord de son aire de répartition depuis 25 ans. En revanche, la tendance s’inverse sur les quinze dernières années.

En fait, il illustre bien l’enchevêtrement des divers phénomènes qui affectent aujourd’hui la biosphère de France. Dans l’ensemble, les espèces thermophiles progressent ; il en est de même des espèces forestières, car les surfaces boisées ont tendance à augmenter et à vieillir ; en revanche, les migrateurs transsahariens déclinent, et ce pour deux raisons : le réchauffement se traduit par des sécheresses plus fréquentes sur leurs quartiers d’hiver sahéliens, et d’autre part, ce sont généralement des insectivores, dont les proies sont décimées par les pesticides. Le Pouillot de Bonelli qui cumule les caractéristiques de migrateur transsaharien, thermophile et forestier, présente, du coup, une évolution « résultante » de toutes ces tendances parfois contradictoires. Pour le moment, il progresse… un petit peu.

Près de la vieille ferme d’en face, j’avais retrouvé l’Hirondelle rustique – un couple unique, mais en la matière, il faut se satisfaire de peu. On devine le pays bien pauvre en insectes volants ; d’ailleurs, l’Hirondelle rustique n’est connue nicheuse que sur une poignée (quatre !) de lieux-dits de cette vaste commune, et l’essentiel des couples se trouve sur deux sites tout à l’ouest, en altitude, loin des serres et des vergers. Quant à l’Hirondelle de fenêtre, elle est carrément absente, en tout cas inconnue, malgré pas mal de prospections.

Hirondelle rustique CDA

Hirondelles rustiques

De l’autre côté du col balayé par les vents – mais sur une autre commune et dans un tout autre environnement – sept nids d’Hirondelles de fenêtre, tourbillonnant ballet autour des vieilles étables. Surtout – surprise ! – sur le carré, j’ai relevé trois couples de Pie-grièche écorcheur. Au moins depuis l’épisode précédent, vous savez mon affection pour cette belle espèce, et ses exigences écologiques. Vous partagez donc ma surprise d’en trouver ici, non pas une égarée, mais trois territoires bien occupés.

Seulement, à cinq heures, avant de prendre la route, je m’étais connecté sur Twitter et j’avais vu qu’un avion avait disparu. La première annonce officielle n’avait pas dix minutes. Un avion égyptien, parti de Paris.

Naturellement, la cause semblait entendue. On n’attendait que la revendication qui ne pouvait tarder. Cinq jours après, l’enquête s’orienterait plutôt vers l’accident. Mais qu’importe.

Affreux contraste. Sous mes yeux, un ciel calme et bleu, plus d’oiseaux que jamais, une aube à rendre grâce – et par-delà les mers, l’autre réalité. Le terrorisme, pensais-je, comme à peu près tout le monde ; la haine aveugle, incompréhensible, inexplicable.

Pourquoi ?

Lorsqu’on se tient ainsi face au soleil levant, au bord d’un pré, il vient parfois à l’esprit cette pensée, un peu romantique, un peu de comptoir : pourquoi tout n’est-il pas simple ? Qu’avons-nous fait de notre innocence ? Ne pouvions-nous juste exister, tirer sobrement notre subsistance de la terre, sans vouloir toujours plus ?

Auri sacra fames ! et nous voilà bien avancés.

Diderot, paraît-il, trouvait qu’il était « bien mal né, méchant, profondément pervers [celui] qui médite le mal au milieu des champs ». Que « la nature entière » y murmure « demeure en repos comme tout ce qui t’environne, jouis doucement comme tout ce qui t’environne, etc. » Pauvre Diderot ! Quelle naïveté ! C’est que la science écologique n’était pas née. Il n’y a guère de repos, ni de jouissance dans un paysage naturel, a fortiori agricole. Il s’y noue au contraire de secrètes intrigues, d’implacables luttes pour la vie et de mystérieux contrats entre espèces, des compétitions sauvages et des coopérations vitales, et loin d’être en repos, la vie bouillonne, foisonne, s’enchevêtre, se déchire, se renoue, se blesse et se cicatrise et recommence sans cesse. Quant à l’agriculture de notre temps, surtout ici – mais là Diderot n’est pas en faute de ne pas la connaître – c’est un peu la même chose en pire. Que de tensions donc, de combats ouverts ou feutrés, de drames peut-être s’entremêlent dans ce paysage, d’ailleurs de moins en moins champêtre.

Plat Saint Romain_avril_2011 014

Le carré de Thurins. Non bien sûr, cette photo sous beau soleil de midi n’a pas été prise un jour de STOC !

Nous ne savons pas demeurer en repos, pas même dans les champs.

Et qu’y gagnons-nous ? Car nous voilà bien avancés.

Nous avons pris ce grand virage, paraît-il, au Néolithique.

C’est à partir de là que sont nés, « dans un contexte de compétition intense » – du moins le suppose-t-on, puisqu’on n’a par définition aucun texte – les chefs, les guerriers, les hiérarchies, les classes, les castes. Que le monde s’est divisé en Nous et Eux, en territoire A Nous et territoire Hostile. Et la compétition intense n’a plus jamais cessé. Elle tombe sous le sens.

Pour amasser ce qui, nous dit le prophète, ne nourrit pas, ne rassasie pas. Triste constat que chaque génération a tenu, scrupuleusement, à vérifier par elle-même. On ne croit aux gifles qu’après en avoir donné une et reçu dix.

Et moi, au milieu de ce champ de bataille planétaire, je compte les oiseaux ; « rigolo », « escroc », « khmer vert ». Je compte ces oiseaux dont a besoin chaque belligérant, que ça lui plaise ou non. Et leur disparition marque un pas vers la défaite universelle, la défaite de tous à la fois.

Nous serons bien avancés.

Pour l’éviter, il faudrait tout changer. Il faudrait penser large. Il faudrait que chacun se sente responsable de territoires qui ne sont même pas à lui et renonce à la fausse évidence qui lui commande de ne penser qu’à lui (mais aux dépens des autres, quand même, car il faut bien s’agrandir, n’est-ce pas ?)

L’écologie, ce serait un chemin de paix. Mais d’abord il faudrait un renoncement à soi. Il faudrait tuer ce je, comme y appelait Simone Weil (#PointSimone)

Je vous laisse imaginer la révolution. Pour l’heure, on n’en est qu’à continuer de manger le monde, mais en l’assaisonnant de curcuma bio.

Je laisse là mes champs, mes bois, mes pies-grièches et mes sombres pensées. Le bureau m’attend, les tableaux, les cases à remplir, les justificatifs à tamponner, les dossiers. C’est une autre face du métier, dont je parlerai peut-être un peu, quand la saison de terrain sera finie et que j’aurai un peu dormi. Car dans ce métier, le sommeil est rare entre mars et juin. D’où, d’ailleurs, l’espacement de ces notes. Ce ne sont pas les sorties qui se raréfient, bien au contraire.

Mais allons ! Demain, il y aura encore du nouveau. Je vous promets quelques jolies bestioles.

Oh, dites, attendez ! Puisque ce carré est fini…

D’abord, voici, rituellement, les résultats du jour. Vous devez commencer à avoir l’habitude de retrouver les mêmes espèces en haut de tableau. Notez ici la belle présence de l’Alouette lulu. Mais allez voir encore plus loin…

ThurinsP2

Voici la synthèse du carré pour 2016. On l’obtient en prenant, point par point (et non passage par passage), l’effectif maximal pour chaque espèce, entre les deux passages. Et en sommant ces maxima par point. Je me suis juste permis ici une petite entorse: exclure la petite troupe de 20 pinsons migrateurs qui donnait un chiffre peu comparable aux autres espèces. Je vous laisse regarder quelles espèces ne sont présentes qu’au premier, qu’au second passage…

En tête, sans surprise, les espèces les plus généralistes, celles qu’on trouve partout. Puis, çà et là, les rustiques: Hirondelle de fenêtre, Alouette lulu, Bruant zizi, Pie-grièche, Tarier pâtre, Rossignol, Hypolaïs et Fauvette grisette, qui en avril n’étaient pas encore revenues d’Afrique. Enfin, quelques forestières – Pic épeiche, geai, Pouillot de Bonelli, etc. Globalement, on peut dire – mais un carré STOC n’a pas vocation à être analysé seul, ni sur une seule année – qu’on a là un carré au peuplement assez banalisé, mais avec encore une certaine présence des espèces campagnardes. A hauteur, toutefois, de moins d’un couple tous les deux points pour les plus communes, ce qui n’est franchement pas terrible…

Passage 1 Passage 2 Synthèse
Pinson des arbres 6 10 10
Fauvette à tête noire 7 10 12
Merle noir 5 11 12
Mésange charbonnière 7 7 10
Pigeon ramier 2 7 8
Corneille noire 3 5 7
Hirondelle de fenêtre  0 7 7
Mésange bleue 3 6 7
Pic vert 5 4 7
Alouette lulu 2 5 6
Chardonneret élégant 4 2 6
Coucou gris 3 4 6
Étourneau sansonnet 4 2 6
Moineau domestique 6 6 6
Rougegorge familier 5 2 6
Troglodyte mignon 4 4 6
Bruant zizi 0 5 5
Faisan de Colchide 1 4 5
Grive musicienne 5 0 5
Pic épeiche 2 4 5
Pie-grièche écorcheur 0 5 5
Pouillot véloce 3 4 5
Rossignol philomèle 0 4 4
Rougequeue noir 4 0 4
Serin cini 2 2 4
Tourterelle turque 3 2 4
Alouette des champs 2 3 3
Fauvette grisette 0 3 3
Hypolaïs polyglotte 0 3 3
Pie bavarde 3 0 3
Bergeronnette grise 2 0 2
Grive draine 2 2 2
Hirondelle rustique 1 1 2
Perdrix rouge 2 0 2
Pouillot de Bonelli 0 2 2
Rougequeue à front blanc 0 2 2
Sittelle torchepot 2 1 2
Tarier pâtre 0 2 2
Buse variable 1 0 1
Faucon crécerelle 1 1 1
Geai des chênes 0 1 1
Grimpereau des jardins 1 0 1
Mésange noire 1 0 1
Moineau friquet 1 0 1
Pouillot fitis 1 0 1
Roitelet à triple bandeau 1 0 1
Verdier d’Europe 1 0 1
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