Chronique de terrain – 15 Des signes pour ce qu’ils sont

STOC Plateau mornantais. Second passage.

Il fait beau. Cette fois-ci, sans trop de vent. Par contre, l’horizon est brumeux et la vue ne s’étend pas aussi loin depuis ce chemin en balcon ; le Pilat se noie déjà dans les vapeurs et rien ne se devine des Alpes, à l’est. Les horizons se restreignent aux monts du Lyonnais, au petit Rhône.

Peut-être à cause de la fraîcheur matinale, je ne retrouve pas, au premier point, la Huppe qui était la bonne surprise du premier passage. Il faut se contenter de plus sempiternels Rossignols. Pourquoi diable le Rossignol philomèle, répandu et bavard, a-t-il l’image d’une espèce nocturne et de surcroît en voie de disparition ? Il chante dès avant l’aube, et pendant toute la matinée. Il n’y a guère qu’aux heures les plus chaudes qu’il daigne la mettre en sourdine, comme la plupart des passereaux, du reste. Quant à l’entendre de nuit, cela arrive, c’est vrai, mais c’est somme toute assez rare. En outre, de fin avril à fin juin, on ne peut faire un pas dans la campagne sans l’entendre dans le moindre buisson, la plus humble lisière de boqueteau ! On le retrouve dans les friches et les parcs parfois jusqu’en pleine ville. Très éclectique, faisant son miel des prairies abandonnées qui s’embroussaillent, des landes qui se referment, c’est même plutôt une espèce en augmentation, qui en remplace d’autres plus exigeantes et plus rares, autrement dit : un signe de banalisation des milieux. Il est si courant et son chant si puissant qu’il exaspère l’ornithologue qui, sur son point d’écoute, aimerait bien arriver à entendre autre chose ! Non, vraiment, cette ritournelle « des rossignols, on n’en entend plus » est pour moi un mystère. En tout cas, c’est le moment de vous rattraper : le premier chemin rural qui longe une haie fera l’affaire.

 Point 5. Je contemple ce paysage, ce champ de blé. Il y a des bleuets et des coquelicots, au moins sur les dix premiers pas. C’est une des rares bonnes nouvelles. On voit davantage de bleuets sur le bord des champs de blé qu’il y a vingt ans.

Mais je ne peux pas oublier que ces haies sont trop vides, ces champs trop silencieux, qu’il manque des hirondelles dans le ciel et qu’au loin, derrière le rideau d’arbres, gronde l’agitation de la grande ville.

L’écologie, celle qui se pratique ainsi, sur le terrain, c’est, disait un jour une amie à qui je faisais remarquer la présence d’un oiseau, d’une libellule, « une autre réalité, dont on n’avait pas conscience ». Le revers, c’est une triste lucidité sur ce qu’il advient de cette autre réalité. Voilà ce que c’est que de faire de l’écologie : on ne peut plus regarder un paysage de campagne, un bois, un champ, une ferme, un pré, sans deviner les poisons à l’œuvre dans l’eau et dans le sol, remarquer les niches écologiques rabotées, le ruisseau recalibré, le vieux mur cimenté. On ne peut plus s’émerveiller des splendeurs de la Nature sans avoir en tête leur disparition.

Et quelle disparition ! J’en ai assez cité, des chiffres. D’année en année, ils s’aggravent. Les chutes de moins trente, moins cinquante, moins quatre-vingt pour cent, désormais, ce n’est plus en cinquante ou cent ans mais en dix ou quinze.

Il nous faut redouter d’être vraiment entrés dans le grand effondrement, celui dont nulle technologie miraculeuse ne nous sauvera. Notre foi aveugle dans l’Innovation qui ferait soudain surgir la nourriture du néant, sans apports, sans énergie, devient aussi aveugle, aussi irrationnelle que celle des Allemands dans les armes miracles du Führer au printemps 45.

Ceci n’est pas un point Godwin.

Faire de l’écologie, c’est être là à constater que tout ce qu’on aime, tout ce qu’on trouve fabuleusement beau, tout ce qui nous enchante, nous nourrit, nous détend, nous aère, nous réjouit le cœur est en train de disparaître sous nos yeux, à une vitesse telle que nous connaîtrons peut-être la toute fin dans notre propre vie.

On ne peut pas cesser d’y penser. On ne peut pas vivre les yeux fermés, les oreilles bouchées. On en vient à envier ceux qui ne se posent pas de questions, à vouloir tout lâcher comme on change de hobby, pour d’autres qui ne courent pas ce risque. Ah, si j’aimais tout simplement me pâmer aux dribbles d’un Cronaldo sous les ors télévisuels, je ne craindrais rien du monde qui vient !… Mais voilà, ils sont un mythe, les « gens qui vivent sans se poser de questions ». Une douce légende à l’usage de ceux qui souffrent de trop s’en poser et qui fantasment une humanité « normale » plus sereine. Personne, ici-bas, ne vit sa vie béat, et surtout pas en notre époque incertaine. L’eau des temps est boueuse, personne n’y voit rien, et rien n’est joué.

Personne ne vit autrement que perclus de questions. Jamais.

Evidemment, le ton de celles-ci peut varier. Mais l’inquiétude du comment vivre demain – et dans quel monde va-t-on vivre demain – demeure. Cent fois millénaire.

L’écologie, a fortiori intégrale, est pire, de ce point de vue. Elle questionne tout, passe tout au crible. Dans le décor, et dans le quotidien aussi, bien sûr. Cet acte, ce choix vont-ils détruire ou protéger ce que je trouve de beau, de fragile et d’image de Dieu dans ce monde ? La réponse est parfois simple, et rude. Plus souvent encore, elle est si complexe, si enchevêtrée que le bon choix semble hors d’atteinte. On progresse à tout petits pas sur un sentier abrupt, aux lacets serrés. On dérape, et souvent, on ne sait même pas si l’on a posé le pied dans le bon sens.

Tout n’est pas encore perdu, cependant. Près de l’étang, je retrouve un Bihoreau. Des années que je ne l’avais pas vu ici. C’est un drôle de petit héron trapu, amateur de bois humides. Menacé, car beaucoup plus exigeant que le Héron cendré, ou les « hérons blancs » – Aigrettes et Gardeboeufs, qui sont plutôt en expansion. Crépusculaire, il pousse des cris étranglés, fantomatiques, en glissant sous la lune : son nom scientifique est Nycticorax nycticorax, ce qui signifie à peu près « corbeau de nuit ».

Et puis deux Locustelles. Ça ne ressemble à rien, une locustelle ; c’est un petit passereau insectivore, terne, le dos écailleux, qui se campe dans une prairie humide ou sèche et y pousse, en fait de chant, une interminable stridulation. On croirait un criquet ou un grillon, d’où son nom. Ces oiseaux ne nicheront pas. Ils ne sont là qu’en halte. J’ai vu aussi une Pie-grièche écorcheur, et ça, c’est plus intéressant. « L’Ecorcheur », c’est le petit bijou beige, noir et roux qui se tient sur un buisson d’épines, en bordure d’une prairie, veillant sur le nid où la femelle couve, invisible, et part soudain aux trousses d’un gros insecte avant de revenir à son poste. C’est la preuve que les chaînes alimentaires ne sont pas trop rompues, les buissons pas tous rabotés. Vous la verrez facilement en Auvergne, et même dans le Rhône vert, pour peu qu’il y ait de vieilles prairies et des fourrés d’épines. Ailleurs, c’est plus compliqué, car les milieux ont disparu, naturellement. D’ailleurs, ici, je n’en vois qu’une, et c’est la première fois. Cela ne devrait pas être.

Pie-grièche écorcheur 5 CF

Pie-grièche écorcheur mâle

C’est un signe, tout de même. C’est si rare, une prospection meilleure qu’attendu, une espèce qu’on n’espérait pas, et qui a même des chances de nicher. Je prendrai ce signe pour ce qu’il est. Que tout n’est peut-être pas perdu. Que ça vaut la peine de continuer.

Chassagny mai 2016P2

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