Chronique de terrain n°14 – Le (petit) duc de Saint Jodard

La semaine dernière, la pluie m’a empêché de travailler. Sur le terrain, je veux dire. Elle sabote mon investissement productif et cherche à me démoraliser. J’envisage le recours à un texte de loi, voire au 49.3 car il est intolérable qu’avec les impôts qu’on paie et à l’heure de l’innovation et du numérique, le tonneau du ciel se mette en perce de la sorte pour contrarier la productivité des honnêtes gens.

Mercredi dernier, j’ai tenté un STOC. Un point – il fait gris, dites donc. Un second, ça s’assombrit… À trois, les premières gouttes, et les points quatre et cinq (sur dix) se sont déroulés sous l’abadée d’eau, la radée, sur un merle transi, ô le chant de la pluie. Ne restait qu’à jeter l’éponge (certes) et rentrer au sec.

Si d’aventure vous découvriez aujourd’hui ce blog, et vous étonniez de voir ce soi-disant mec de terrain en sucre rentrer dans sa boîte aux premières gouttes, n’en faites rien. Ce n’est pas moi le problème, mais les oiseaux : sous la pluie (ou par grand vent), ils sont à la fois moins actifs et moins détectables. Une prospection réalisée dans de telles conditions raterait donc l’essentiel (par exemple, ce jour-là au point cinq, je n’avais que trois espèces au lieu de la dizaine envisageable) et ne serait absolument pas comparable aux autres, réalisées par temps sec et calme. Ce qui ôterait toute validité scientifique à l’affaire.

Qu’à cela ne tienne ; je vais, au lieu de cela, vous partager une autre petite histoire de terrain. Une histoire de hiboux et de Saint Sacrement.

Le week-end précédent, nous avions trouvé refuge, avec quelques amis, dans un prieuré de la région. Le paysage alentour est aimablement rural, dominé par la prairie permanente et l’élevage bovin. De grosses fermes parsèment le plateau entaillé par la Loire. A l’ouest, la lourde échine du Haut-Forez barre l’horizon ; à l’est, les monts de Tarare, dits ici les montagnes du Matin, étirent leurs plus modestes ondulations, le point culminant de chacun des massifs se signalant par une antenne qui a le mérite d’offrir un point de repère. On peut espérer ici des milieux plutôt préservés, bien que les haies se soient raréfiées. Comme partout, on a subventionné leur arrachage, puis leur replantation, qui n’a guère eu lieu. La haie, c’était vieillot et pénible à entretenir ! Mais les vaches sont restées, et leur besoin d’abri, de feuilles plus goûtues aussi… Il subsiste donc un squelette de bocage.

Les bourgs somnolent. Il y a beau temps que le tissage à domicile a disparu. Les commerces ont trop souvent fermé. Reste ici le prieuré.

Naturellement, bien que n’étant pas au travail ni même dans mon département, j’ai chaussé les jumelles et emprunté une à une les petites routes qui rayonnent dans la campagne. Enfin, prospecter ! Un terroir inconnu (de ma pomme !), rural, herbager. A l’aventure !

Bien sûr, il y avait ce fichu vent. Mais est-ce lui seul qui explique l’absence de Fauvettes grisettes, de Tariers pâtres et de Pies-grièches écorcheurs ? Peut-être, mais en-dehors de mes propres prospections, la base locale manque réellement de données sur ces espèces du bocage dans le coin. Il est vrai que ce sud Roannais souffre d’un certain déficit de prospection.

En tout cas, hormis merles, rossignols, Fauvettes à tête noire et fringilles des jardins (Verdiers, Serins cinis, Chardonnerets…) et le ballet de Milans noirs au-dessus des gorges, la liste est bien modeste.

Je repère tout de même des jeunes Faucons crécerelles tout près de l’envol à la lucarne d’une grange. Plus loin, c’est un adulte qui jaillit d’un peuplier et monte alarmer un Circaète de passage qui plane haut dans le ciel. Pour tout dire, il est invisible à l’œil nu et je ne l’aurais pas repéré si le Crécerelle ne m’y avait pas mené.

Quatre Hirondelles rustiques virevoltent autour d’une vieille dépendance agricole et finissent par s’y engouffrer : à n’en douter pas, les nids sont là. Voici quelques Bruants zizis, le chant à peine perceptible d’une Huppe, une Alouette lulu. C’est maigre pour le cortège du bocage et pour celui des espèces des milieux bien ensoleillés : le défilé des thermophiles est resté bien spartiate !
Dans le bourg, une douzaine d’Hirondelles de fenêtre en sont encore au tout début de la construction des nids. Les passages pluvieux d’avril ont dû retarder leur installation. Je vois peu d’anciens nids, en revanche ; les locaux auraient-ils la mauvaise (et illégale) idée de les détruire ?

Alouette lulu

Alouette lulu

Le soir tombe. A la nuit noire, je sors dans la cour du prieuré dans l’espoir d’entendre un Rapace nocturne quelconque. A peine la porte ouverte j’entends un son étrange, régulier, droit devant moi dans l’un des deux gigantesques séquoias : « Tiou… tiou… tiou… tiou… »

Pas de doute, un Hibou petit-duc chante, là, juste devant moi.

C’est une bête étrange que le Petit-duc scops (son nom officiel). D’abord, il est à peine plus gros qu’un étourneau. Ensuite, contrairement à ses nobles confrères, il se nourrit presque exclusivement d’insectes, principalement des grandes sauterelles, espèces volontiers nocturnes. Il s’ensuit que le Petit-duc est intégralement migrateur : impossible de survivre en hiver sous nos latitudes avec un régime comme le sien. Avant la fin de l’été, il reprend donc la direction de l’Afrique subsaharienne, et ne nous revient qu’en mars ou avril.

Assez commun dans le Midi et un grand quart sud-ouest, rare ailleurs, ici dans la Loire, il n’était pas connu si loin au nord : cette découverte complètement fortuite est d’importance !
Je commence par m’escrimer vainement à tâcher de le voir. Je finis par y parvenir. Disons l’apercevoir. Il s’envole. Rejoint un vieux mûrier creux qui lui offre peut-être bien le gîte. Un second chanteur lui répond alors : ce n’est pas un oiseau isolé, mais au moins deux mâles cantonnés !
C’est la première fois que j’ai l’occasion de voir cette espèce. C’était donc ce qu’en langage ornitho, on appelle une coche. Toutes mes autres rencontres avec elle s’étaient bornées au contact auditif. Et pour tout dire, en réalité, il m’a fallu trois jours, enfin trois soirs pour réussir. Ça vous fait rire ?
Et bien essayez.

Cette traque un peu égoïste, et l’aspect purement scientifique aussi, m’ont fait perdre de vue le principal. Enfin, l’autre moitié du principal. Il aura fallu le troisième soir pour cela. L’après-midi, passé Vêpres, nous avions pris un temps d’adoration. D’ordinaire, je ne suis pas très versé dans la chose, mais cette fois-ci, cela ne m’a pas laissé indifférent, ce temps entre Ciel et terre où Dieu est présent, là devant nous, dans un disque de couleur crème. Sans bruit, sans tapage, simplement là.

Le soir, lorsqu’enfin j’ai pu faire taire l’excitation de la traque et de la coche enfin faite, il est resté l’essentiel. Le Petit-duc qui continuait à égrener ses perles, là-bas. Les deux Chouettes effraies qui comme chaque soir, sont venues, fantomatiques, survoler la cour, parfois chuinter un coup vers le chanteur avant de repartir en silence vers les prés qui entourent le petit bourg. Le ciel, Jupiter scintillant au zénith.
Contemplation d’un monde vivant.

Effraie, Petit-duc, tout cela – pour une fois ! – c’est bon signe. C’est le paysage encore suffisamment protégé, le milieu assez riche, presque indemne de poisons. Le sachant, observer ces espèces, c’est comprendre cette chance, rare, fragile.

Il m’est venu en tête l’image d’une grande hostie rompue en deux moitiés, l’une du Ciel et l’autre, celle de la terre, faite ce soir de la présence de ces quelques Rapaces nocturnes. Complétude.

« Dieu vit tout ce qu’il avait fait : c’était très bon. »

donnees_stjodard_avril16

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