Chronique d’une saison de terrain – 13 Le comment et le pourquoi

A partir de mai, les matinées de terrain s’enchaînent sans cesse, à moins que la météo ne vienne contraindre à la pause. C’est une phase curieuse, où l’accumulation ramène des questionnements que le tourbillon d’activité ne sait plus masquer.

Village de Schrödinger

Un STOC de plus, dans les monts de Tarare. A une cinquantaine de kilomètres de Lyon, tapi au fond de la vallée, s’étend le petit bourg de Saint-Clément…
Un Saint-Clément de Schrödinger ! Est-il dessus ou dessous ?
Le panneau d’entrée est sans équivoque : Saint-Clément-sous-Valsonne. En revanche, sur toutes les cartes IGN, la nomenclature officielle, on lit : « sur ». Quant aux cartes postales anciennes, elles alternent sur, sous, et même « de ». La mairie, sollicitée, l’affirme : c’est « sous » !
Pourtant, sur le terrain, l’affaire est claire. Saint-Clément est en-dessous, en contrebas de Valsonne, perché sur son éperon un peu plus haut sur la route du col du Pilon. Personne n’aurait jamais dû avoir l’idée bizarre de parler de Saint-Clément-sur-Valsonne pour le village situé en contrebas de Valsonne, dans la vallée du Soanan.

Quelle coquille, quelle intervention technocratique a valu à ce bourg de voir ainsi son nom écorché ? Pourquoi Saint-Clément se retrouve-t-il sens-dessus-dessous-Valsonne ? Contacté, le merle du coin n’a pas souhaité faire de commentaire.

Le carré, lui, s’étend sur les hauteurs, de part et d’autre de cette fameuse vallée, dans laquelle il se contente de semer deux ou trois points. De là-haut, la vue s’étend sur un paysage de hauteurs couronnées de résineux. Fermes, prairies et champs s’accrochent à mi-pente. C’est un carré si familier que j’en ai déjà parlé sur ce blog. De plus, il y a du vent. Il est donc improbable que j’y fasse de prodigieuses découvertes. De toute façon, je ne suis pas là pour ça : vous le savez maintenant bien, le STOC-EPS n’a pas d’autre rôle que d’élaborer, à partir du suivi de centaines de carrés tels que celui-ci, un indice d’abondance des quelque deux cents espèces les plus communes du pays. Le protocole, avec ses points de cinq minutes, est trop léger pour débusquer les raretés ; ce n’est pas son rôle.

Voici l’habituel Pipit des arbres, chanteur des lisières, revenu d’Afrique une fois encore. L’Alouette lulu, cette alouette qui aime moins les champs que les landes et les haies ; et le Tarier pâtre en habit rouge qui craque et siffle son inquiétude. Le nid est proche, à n’en pas douter. Avec quelques grives et pouillots, un Coucou, qui chantent dans les bois, et des Fauvettes grisettes çà et là dans les haies, ils brossent le tableau sonore qui répond à ce paysage varié, montueux, semi-ouvert.
Voilà les habitués. Et c’est tout.

Ce qui ne manque pas d’engendrer une certaine frustration lorsqu’on devine qu’en fouillant un peu plus, ou en s’écartant un brin du point en direction de cette lande à genêts, là-bas, on pourrait trouver « une craquenille un peu sympa ». Mais la science avant tout, il faut d’abord que les données soient comparables d’un carré à l’autre et d’une année à l’autre ; c’est assez de l’effet observateur, qui, déjà, peut faire varier considérablement les résultats sur un même carré.

En coulisses: l’effet observateur

Car il y a un effet observateur. Placez deux ornithologues, un beau matin, dans un même milieu, demandez-leur d’appliquer, sans échanger entre eux, exactement le même protocole, et vous verrez des différences. Modérées, surtout quantitatives, mais réelles. Et ceci, sans qu’on puisse le corréler à une affaire de « compétence ». C’est une tambouille mystère que l’effet observateur. Les qualités innées de l’oreille, auxquelles leur propriétaire ne peut strictement rien, y sont sans doute pour beaucoup. Pour ne rien arranger, elles varient avec l’âge, déclinant dans les aigus ; mais en contrepartie, il existe un puissant effet « expérience » ou « connaissance du carré ». J’ai beaucoup plus de chances de ne pas rater le Bruant jaune du coin, même s’il est loin et qu’on n’entend que par bribes sa petite ritournelle métallique, si je m’attends à sa présence, pour l’avoir déjà contacté ces trois dernières années.

D’où l’importance de conserver un même observateur dans la durée pour un carré donné. C’est déjà un biais de moins. Ensuite, à l’échelle d’un réseau national, ces variations individuelles finissent par se gommer. La cuisine interne du Muséum, pour tirer des données fiables, est évidemment plus complexe que ce bref aperçu, mais je n’en connais pas le détail. Il suffit de les contacter.

Il est donc peu probable que je découvre ici une espèce encore non recensée. Les changements observés sont plutôt à la baisse, comme les Moineaux friquets d’Irigny qui semblent bien avoir totalement disparu.

C’est le fastidieux, mais indispensable travail de veille. En bout de chaîne, c’est comme cela, et pas autrement, que nous saurons quoi faire, si nous ne voulons pas, demain, errer dans une immense usine à ciel ouvert, un monde mort.

Je vous entends. Il est des travaux de veille beaucoup plus fastidieux que de compter les oiseaux sur dix points de cinq minutes dans la campagne, et d’autres où l’on engage davantage sa responsabilité qu’ici, où au fond, si je racontais n’importe quoi dans mes données, personne ne s’en rendrait compte.
Sur le premier point, je n’en disconviens pas, à condition de prendre en compte l’heure de lever et les kilomètres en voiture, et aussi, comme cette chronique vous l’a montré, que c’est rarement la belle et verte campagne qui me sert de décor.

Sur le second, en revanche, c’est non !

Il est vrai qu’à la différence d’un médecin ou d’un architecte, je ne risque pas de poursuites pénales si mes relevés, mes diagnostics sont mauvais. Quand je transmets mes données, vous, la société, le Muséum, le monde (voyons grand) doit me croire sur parole. Encore que – rien ne vous empêche d’apprendre vous aussi les chants d’oiseaux, et de refaire mes carrés.

C’est une question, enfin, une accusation qui, mine de rien, revient souvent. « Vous truquez vos données pour faire apparaître une baisse qui n’existe pas. Vous inventez des espèces rares là où il y a des projets, une crise imaginaire pour justifier votre poste. » Le tout corsé de quelques amabilités pas du tout imaginaires, celles-là.

La question du pourquoi

Et c’est le genre d’attaque que l’on rumine, quand les yeux tirent un peu et qu’on revient de Saint-Clément, le STOC achevé, pour se jeter dans les bouchons de l’entrée de Lyon. Pourquoi faire tout ça ? Pour qui ? Pour ça ? Ai-je raison ?

Reprenons du début.
Pourquoi suis-je là, à l’aube, sous Valsonne à compter les oiseaux ? Pour les protéger afin qu’il y en ait encore dans un an, dans dix, dans cent ans.
Si je bâclais mes relevés ? J’aurais alors, par ma propre faute, anéanti tout ce que j’espère de mon propre travail, de mon propre engagement, et tout cela pour y gagner quoi ? Rien du tout.
Si je les faussais pour faire apparaître des déclins ou des enjeux qui n’existent pas, et me faire payer à les étudier ?
Tout d’abord, inventer des enjeux de protection où il n’y en a pas, pour faire rien qu’à embêter le gentil développement, ce ne serait pas seulement malhonnête, égocentrique et asocial : ce serait se tirer des balles dans le pied. Nous consacrerions alors de l’énergie, du temps, des forces bénévoles, des moyens… à défendre ce qui n’existe pas.
Et cette énergie, ces forces, ces moyens manqueraient au moment de protéger ce qui est réellement en danger.
Car nos moyens, même bénévoles, sont ridiculement limités.

Si nous inventions massivement une crise écologique pour justifier nos postes ?
Dites. Cela vous viendrait-il à l’idée de lancer à votre médecin que la grippe et le cancer l’arrangent bien puisqu’il en vit, et que peut-être même il les invente ?

Déjà, pour produire l’illusion d’une crise, il faudrait que nous soyons bien nombreux à fausser nos données, et en chœur, pour obtenir quelque chose de cohérent. Il faudrait mettre plusieurs milliers de personnes dans la confidence, rien qu’en France. D’autant plus qu’à l’ère des bases participatives consultables en ligne, il n’est pas question de proclamer un résultat qui ne serait pas cohérent avec le jeu de données. Cela se verrait illico.

Ensuite, c’est oublier que nos associations, nos bénévoles, sont avant tout des observateurs. Des personnes qui se baladaient dans la nature, la contemplaient et l’étudiaient.
Et c’est parce qu’ils ont vu disparaître par pans entiers ce qu’ils aimaient étudier et contempler, qu’ils ont compris les phénomènes à l’œuvre, que les associations se sont engagées dans la protection, puis dotées de petites équipes salariées.
Petites, oui. En France, nous ne devons pas être beaucoup plus nombreux que les footballeurs professionnels, et vous savez quoi ? ça paie sensiblement moins. En d’autres termes, si la biodiversité n’était pas réellement menacée, et n’avait pas réellement besoin de nos efforts, nous ferions notre miel de balades naturalistes du dimanche, et aurions un autre métier, sans doute mieux payé, et à coup sûr à moindre enjeu personnel, moindre source d’inquiétude pour l’avenir du monde.

Mais non. Le monde vivant se meurt, il faut tâcher de le panser.
Bien sûr, c’est aussi « pour nous ». C’est parce que j’aime, personnellement, m’émerveiller d’un oiseau, que je vais tâcher de le protéger. Bien sûr que non, ce n’est pas un pur sacrifice désintéressé, un glorieux martyre à coups de carnets d’obs délavés ; il ne faut pas pousser.

C’est un engagement, parmi des milliers d’autres possibles, et un métier, comme des milliers d’autres, parfois dur et d’autres pas, parfois réjouissant, souvent un peu déprimant, qu’on tente, comme des milliers d’autres, de faire honnêtement, de notre mieux, au bénéfice de tous.

Broyant ce noir, il y a déjà beau temps que me voici revenu aux portes de la ville. 39 espèces, mais pas de Huppe, pas de Bruant jaune, pas davantage de Faucons crécerelles à la lucarne où, depuis trois ans, je les voyais nicher. Je veux bien incriminer le vent, mais ça ne me plaît pas. Et puis, ces fermes sans hirondelles, ces haies sans bruants.

Est-ce la proximité de la grande ville, sa pollution, ses grands axes qui rompent les connexions écologiques ? Je ne sais pas. Mais chaque année c’est la même chose. Ce carré est un peu plus pauvre qu’attendu. Le tableau est troué. Difficile d’en dire plus avec ce protocole, mais il est troué.

StClementP1

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