Chronique d’une saison de terrain – 12 L’oeil du merle d’eau

C’est reparti !
Pour le second passage ?
Pas tout à fait. C’est le premier de l’année sur ce carré-ci. C’est un peu tard, mais que voulez-vous : la « grande région » a longuement hésité avant de considérer que suivre l’état de la biodiversité ordinaire pût être d’intérêt général. Elle ne s’est décidée qu’à la fin du mois dernier, non sans liquider tout soutien à bien d’autres missions cruciales… Nous le paierons. Nous. Pas eux.

Pour ce STOC-ci – car c’en est un – nous allons vraiment aller à la campagne. Près de cent kilomètres au nord de Lyon. Nous voici tout au nord-ouest du département. C’est qu’il s’agit, pour un réseau de suivi des oiseaux communs vraiment précis, de ne pas se borner aux environs de la métropole. Il faut aussi aller voir ce qui se passe – ou ne se passe pas – dans les confins ruraux les plus paisibles, là où l’on espère que la biodiversité coule des jours un petit peu plus tranquilles. Et s’en assurer, justement.
Nous sommes sur le bassin-versant de la Loire. De toute façon, dans le Rhône, tout change dès qu’on franchit les grands cols. Que l’on passe, comme ici, « du côté Loire » ou qu’on reste du côté Rhône, mais dans le bassin de la Grosne, qui passe à Cluny avant de rejoindre la Saône du côté de Chalon, c’est la même chose : on ne penche plus vers Lyon et vers le Sud, mais vers le nord et l’ouest, vers la pluie et la verdure des gras pâturages.
Passé le col des Echarmeaux, donc, la route s’enfuit vers les gros bourgs qui fleurent bon le Charolais : Chauffailles, la Clayette. Sous l’épaule du mont Saint-Rigaud (mille neuf mètres s’il vous plaît), on passe Propières, l’altitude diminue et le paysage s’ouvre. Ce n’est tout de même pas encore le Clunisois, mais déjà moins la haute vallée d’Azergues désormais presque entièrement couverte de résineux. Nous arrivons à Saint-Igny-de-Vers, nous sommes le 2 mai et pour ne pas changer, il fait nettement plus frais et humide ici que sur l’autre versant. Du premier point, en lisière d’une forêt et d’un joli vallon herbeux qui sent déjà son Charolais, j’aperçois carrément, sur les plus hautes crêtes… mais oui… un peu de neige.
Alors qu’il n’en est pas tombé de l’hiver.

Aussi bien, nous sommes en mai et ce passage, malgré des altitudes modestes (environ 500 mètres), a des allures hivernales. Le chorus est dominé par les oiseaux forestiers classiques, ceux qui sont les plus précoces parce qu’ils sont sédentaires : les grives s’en donnent encore à cœur joie, tout comme les Troglodytes, les Pouillots véloces, merles, pinsons et autres Roitelets à triple bandeau. Seuls un vague Coucou et une Hirondelle rustique qui moucheronne au-dessus d’un plan d’eau rappelle l’existence d’un printemps et de migrateurs revenus d’au-delà de la mer. Enfin, à deux reprises, j’entends un Rougequeue à front blanc dans un hameau. C’est maigre.

Au point trois, un étang de pêche se déverse dans un ruisseau qui court ensuite à travers les prairies, vers le nord, sous l’œil de placides bœufs charolais. C’est là que je suis censé trouver… mais oui ! chut… regardez le long du déversoir… c’est lui ! Le cincle !

Cincle plongeur

Cincle plongeur

Le cincle n’est pas une espèce si rare que cela, du moins dans la partie montueuse du pays – enfin, il n’y en a jamais qu’une grosse vingtaine de mille couples en France… C’est l’oiseau des « rivières à truites », ce qui explique sa quasi-absence en plaine et sa sensibilité à la pollution. On l’observe habituellement perché sur un gros rocher au milieu du torrent… du moins pendant la demi-seconde qui lui est nécessaire pour vous repérer, s’envoler et disparaître. Enfin, ça, c’est quand c’est vous qui l’avez vu le premier, ce qui est rare.
Aujourd’hui, j’ai gagné. Je l’ai surpris ; à de secs mouvements de tête, je le devine en alerte, mais il ne m’a pas repéré. Je peux l’admirer à ma guise. Silhouette de merle ventru, tons de noir et de brun, et là-dessus tranche un plastron immaculé ; une touche d’élégance pure, sur fond de ruisseau bordé d’arbres. La touche de vie sans laquelle il manque quelque chose au tableau. Un ruisseau à cincle, voyez-vous, ça se sent, ça se devine ; avant même d’avoir noté çà et là les pierres fientées qui signalent à coup sûr ses perchoirs, on le pressent. « Il y a du cincle, c’est sûr ! »

Et s’il n’y est pas, c’est comme si quelque chose était souillé ou amputé. Encore peut-on se dire que sans doute, on l’a simplement raté.
Décidément, celui-ci est complaisant. Je l’ai perdu de vue le temps de noter sa présence, mais je le retrouve aussitôt, trente mètres en aval. Sur une grosse pierre, il se toilette, les gouttelettes giclent, sans aucun doute il vient de plonger. Car le cincle plonge, quelque fort que soit le courant ; il sait même marcher au fond de l’eau. Pas pour taquiner la truite bien sûr, juste les larves d’éphémères, les « bêtes de bois », les gamarres et autres invertébrés d’eau douce. Pour finir, il se perche carrément sur un piquet de clôture qui borde le ruisseau et se laisse admirer. Je n’ai pas d’appareil photo, mais cette image en rejoint d’autres qui au fond de l’album contenu dans tout cerveau d’ornitho, ne défraîchiront jamais.
C’est peut-être pour vivre cela qu’on fait ce métier, au fond. Pour le vivre, et être sûr qu’il sera toujours possible de le vivre.

De mes points, je contemple un paysage encore très boisé. Comme un plateau bosselé, semé de buttes couvertes de sombres forêts de douglas. Autour des fermes, les feuillus mettent une tache plus clair, un vert presque doré. On dirait un semis de jardins qui lutteraient contre le retour de la forêt sauvage. Erreur !
Ce n’est pas contre une quelconque nature hostile que l’agriculture lutte ici. C’est contre d’autres hommes. Les fermes, insuffisamment rentables, disparaissent une à une, et comme on ne conçoit plus en notre temps qu’une terre ne rapporte pas d’argent, les vieilles prairies cèdent la place à la sinistre futaie régulière résineuse intensive. Une culture de bois où rien ne vit hormis les arbres, et peut-être même les arbres moins encore que le reste. Une nuit perpétuelle règne sous les fûts alignés comme des pylônes, jusqu’au jour de la coupe à blanc, dans un grand fracas de chevaux-pétrole.
Et dire qu’on appelle parfois cela forêt !
Cela suffit à quelques roitelets, grimpereaux et mésanges. C’est tout.

Voilà pourquoi je peine à contacter autre chose que les oiseaux des bois. Les prés se font rares.
C’est cela aussi le rôle du STOC-EPS, et du terrain de manière générale : contribuer à comprendre ce qui se joue dans un paysage. Pour la faune, et pour les hommes.

Je sais, bien sûr, que le STOC ne me dit pas tout de la faune ce pays. Ce n’est pas son rôle. Il ne me laissera pas détecter le Circaète, dont je sais qu’il niche là, dans le bois qui domine mon point 5. Encore moins, évidemment, le Lézard des souches et la Coronelle lisse, perles cachées, discrets indicateurs d’un paysage pas encore trop empoisonné.

Aux points 9 et 10, en ligne de crête, je donne sur un vallon dont le versant qui me fait face tranche avec le paysage que je viens de quitter. Ce sont déjà de larges pentes herbeuses coupées de belles haies. Ici, le Charolais, le Brionnais ne s’annoncent plus, on y entre. Peu de Rhodaniens connaissent ces aimables confins. Ici, de vieux paysages ruraux, nullement naturels mais bien faits de main d’homme, savent accueillir en douceur la biodiversité. L’usine à bois n’a pas encore gagné, pas encore cette année.

DonnesStIgnyP1

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