Chronique d’une saison de terrain – 11 Entre deux passages

Voilà, voilà. Cette première phase est terminée. J’étais absent quelques jours, vous avez compris. Je profite, quand c’est possible, de cette semaine pivot entre les premiers passages et les seconds pour me changer un peu les idées.
En réalité d’ailleurs, je n’ai pas assuré la chronique tous les jours. En avril, je n’ai eu que deux jours sans terrain, dont l’un pour cause de forte pluie. Pourquoi ne pas sortir sous la pluie, me direz-vous ? Les naturalistes seraient-ils en sucre ?
Point, point, mais tout simplement, l’activité des oiseaux est moindre et leur détectabilité aussi. Même chose, en plus frustrant, par grand vent. Des prospections effectuées dans de telles conditions ne seraient pas comparables aux autres. Donc, on évite.

Je ne vous ai donc pas parlé de certains passages sur tel parc ou telle carrière. Cela m’aurait permis d’évoquer le passage migratoire exceptionnel de Pouillots de Bonelli que nous avons connu dans le Rhône ce printemps. Et surtout de vitupérer contre un « parc boisé » qui n’est rien de plus que du gazon planté de pins d’ornement, ce qui engendre une avifaune d’une homogénéité désespérante d’un bout à l’autre du long parcours. Cette sortie m’avait tout de même donné l’occasion de quelques « belles obs » d’espèces communes, comme le Pic épeiche. C’est toujours beau, un Pic, et on n’a pas tant que cela l’occasion de les voir de près. J’ai noté, et mes collègues aussi, une forte présence du Roitelet à triple bandeau, sur ce parc, mais aussi un peu partout. Attentifs comme je vous connais, vous n’avez pu manquer de noter que son nom revenait dans presque toutes mes notes. Le Grimpereau des jardins, lui aussi, semble prospérer cette année. Peut-être grâce à l’hiver doux.

Deux passages ? Petit « discours sur la méthode »…

Sur certains sites, j’en suis déjà au second passage. Tout dépend des espèces à enjeux que l’on souhaite découvrir, et de la chronologie de leur reproduction, et aussi des moyens mis par le partenaire dans la convention qui couvre cette action. Pour bien comprendre l’esprit, l’essentiel est de se dire que pour quantifier d’une manière acceptable les populations d’oiseaux nicheurs sur un site, quel qu’en soit la taille, deux passages sont un minimum. Le minimum qui permet d’avoir un tableau général ou un indice exploitable à large échelle géographique (cas du STOC-EPS). En effet, il ne suffit pas d’observer un oiseau, une fois, même en train de chanter, pour en déduire ce qu’il fait là. De nombreuses espèces migratrices ont la mauvaise habitude de chanter en halte migratoire, autrement dit de faire semblant de défendre un territoire alors qu’ils vont aller se reproduire à cinquante ou même à deux mille kilomètres. Tous les ans, les Pouillots fitis nous font le coup. C’est au second passage qu’on s’aperçoit que tous ont décarré et que non, il ne fallait pas les noter « nicheurs possibles ». Il en sera de même des Pouillots de Bonelli. Cas extrême : une Rousserolle effarvatte, espèce des marais, a été notée chanteuse deux ans de suite dans le petit bouquet de bambous, aujourd’hui disparu, planté rue Garibaldi, entre le parking des Halles et l’auditorium de Lyon… On imagine cette triple andouille revenant du fin fond de l’Afrique pour se laisser leurrer deux ans de suite par ces roseaux en carton-pâte.
Mais le fin du fin, pour ma part, reste une observation de Chevaliers culblancs alarmant sur Héron au bord de l’Atlantique en plein mois de juin.

Mais de quoi il parle ?

Le Chevalier culblanc est un petit échassier qui ressemble beaucoup au Guignette (voir chronique 7) et qu’on peut observer surtout entre août et avril, mais des individus traînent toute l’année. Sauf que contrairement au Guignette qui se reproduit en France, il niche aux confins de la taïga et de la toundra, au-delà du cercle polaire. C’est l’un des chevaliers les plus nordiques.
Alors voir un couple défendre un territoire en tombant sur le dos d’un malheureux héron de passage, le tout en pleine saison de reproduction, mais dans un marais littoral charentais, on se pose des questions !
Nidification isolée historique ? Nenni… Aucune réobservation… Sans doute un couple ayant échoué de manière précoce dans sa nidification, tout là-haut sur les bords de l’Océan glacial, et redescendu rapidement sous nos latitudes, le bref été arctique ne permettant absolument pas une seconde tentative… Le tout avec un niveau d’hormones encore élevé déclenchant ce comportement aberrant.
Plus subtil : parmi les espèces susceptibles de chanter en migration, on en trouve, comme le Rossignol, dont certains vont rester, et d’autres repartir ! Alors quand, dans une friche d’une poignée d’hectares, vous dénombrez un matin d’avril dix Rossignols chanteurs, suite à une arrivée nocturne de migrateurs, vous pouvez deviner qu’une bonne part ne va pas rester – le territoire d’un couple de Rossignols n’est pas grand, mais là c’est tout de même trop de monde sur peu d’espace. Mais combien vont nicher ? Quatre ? Deux ? Aucun ?
Il n’y aura que le ou les passages ultérieurs pour le dire.

Voilà une difficulté classique du terrain et le pourquoi des passages multiples sur un même site, dans un même printemps. Encore n’ai-je même pas abordé le risque, en un seul passage, de rater des espèces, notamment les plus rares…
Vous pouvez aisément en déduire ce qu’il faut penser d’études d’impact qui, pour la partie oiseaux, se cantonnent à un passage en juin. J’ai même vu le cas (horresco referens) d’un passage unique en… septembre.
Et c’est là que les associations ont le devoir de monter au créneau et dénoncer l’imposture : ce n’est que défense la plus élémentaire de l’honnêteté et de la rigueur scientifique, au service de la connaissance du patrimoine commun, d’ailleurs en pleine conformité avec ces points de Laudato Si :

182. La prévision de l’impact sur l’environnement des initiatives et des projets requiert des processus politiques transparents et soumis au dialogue, alors que la corruption, qui cache le véritable impact environnemental d’un projet en échange de faveurs, conduit habituellement à des accords fallacieux au sujet desquels on évite information et large débat.

183. Une étude de l’impact sur l’environnement ne devrait pas être postérieure à l’élaboration d’un projet de production ou d’une quelconque politique, plan ou programme à réaliser. Il faut qu’elle soit insérée dès le début, et élaborée de manière interdisciplinaire, transparente et indépendante de toute pression économique ou politique. (…)

184. Quand d’éventuels risques pour l’environnement, qui affectent le bien commun, présent et futur, apparaissent, cette situation exige que « les décisions soient fondées sur une confrontation entre les risques et les bénéfices envisageables pour tout choix alternatif possible ».131 Cela vaut surtout si un projet peut entraîner un accroissement de l’utilisation des ressources naturelles, des émissions ou des rejets, de la production de déchets, ou une modification significative du paysage, de l’habitat des espèces protégées, ou d’un espace public.

En d’autres termes, dans le cas de la biodiversité, la fiabilité, la rigueur, l’honnêteté au service du bien commun doivent être nos guides systématiques pour définir, en tout premier lieu, le protocole. Le choix de la méthodologie pour évaluer la richesse biologique d’un espace géographique – y compris le recours aux données existantes, dont l’essentiel a été produit par les associations – en dit long, très long, sur la rigueur et l’honnêteté, la transparence, le souci du bien commun qui préside à un projet pour le territoire en question. En particulier lorsque le projet est peu ou prou défendu par des politiques, censés n’avoir que le bien commun en tête. Lorsqu’on ne veut pas vraiment mesurer la température, on se contente de tremper le thermomètre à la va-vite. Voilà donc un critère qui peut avoir son intérêt, avant que de désigner qui, dans l’affaire, se comporte en « idéologue ».

Suite la semaine prochaine, avec en bonus deux « premiers passages » sur de très beaux carrés ruraux… retardés, à cause d’hésitations politiques sur la pertinence de bien connaître la biodiversité ordinaire de notre région.
Vous savez, celle qui a perdu plus de 400 millions d’oiseaux en quarante ans…

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