Chronique d’une saison de terrain – 09: Singing in the rain

Six heures et demie. Il fait gris. La pluie est prévue en milieu de matinée. J’y vais ? J’y vais. Ça se tente.
C’est un STOC-EPS aux portes de Lyon. A l’entrée sud-ouest. Le carré s’accroche tout d’abord aux pentes de la côtière. Il offre un ambigu panorama sur l’agglomération : supermarché, raffinerie, tours de Vénissieux au loin, et çà et là un clocher qui rappelle qu’ici, il n’y a pas cent ans, vivaient de simples bourgs au bord du fleuve.
(bouh ! facho ! réaque !)

Ensuite, il fait halte dans le vieux bourg perché sur le rebord du plateau, puis s’étire langoureusement dans les prés et les vergers, entre les deux vieux forts de la ceinture de 1880. L’ambiance y devient plus verte, à défaut d’être franchement rurale.

L’un des problèmes du STOC, c’est, et bien… sa méthode. Dix fois cinq minutes : on court, on vole d’un point à l’autre pour garantir des conditions homogènes d’ensoleillement et donc d’activité des piafs. Pour la contemplation, vous repasserez.

Et pourtant. A force de revenir année après année, fût-ce rien que deux matinées par an, l’observateur apprend à connaître ce bout de monde tiré au sort, son décor, et les petites habitudes de ses oiseaux.

Il y a les deux premiers points dans la partie moderne, presque en pleine rue, mais où déjà les jardins s’annoncent à grand renfort de Verdiers, de Tourterelles turques et de Serins cinis. Il y a les points près des vieux parcs bourgeois où l’on aura toujours une Mésange huppée, un Rougequeue à front blanc, qui aux côtés des mésanges commencent à proclamer qu’on va quitter le béton pour la pierre et la verdure. Avec la liste des oiseaux nicheurs d’un point, ou d’une commune, on pourrait, sans jamais l’avoir vue, en croquer le terroir d’une manière, à mon avis, très acceptable.

Ce nichoir n'est pas idéal, mais le Rougequeue à front blanc peut s'en satisfaire

Ce nichoir n’est pas idéal, mais le Rougequeue à front blanc peut s’en satisfaire

Il faut voir le peuplement d’oiseaux d’un « site » – tel qu’une commune, un carré STOC, un marais ou un bout de campagne – comme une version animée du paysage qui se trouve là, présente en filigrane, plus ou moins discrète, mais accessible à qui sait la voir. Chaque espèce contactée, à l’œil ou à l’oreille, forme un élément de trame d’un tissu vivant, tendu sur le décor qu’est « le milieu ». Ou plutôt mieux : « les espèces » et « le milieu » sont finement tissés ensemble. Le regard du naturaliste, c’est à percevoir cet ensemble-là ; voir qu’à la haie, doit répondre telle fauvette, à la chênaie, tel pouillot… Et si l’espèce attendue manque, c’est comme une déchirure béante.
C’est là l’approche écologique : identifier qui est là, grâce à quels liens, qui manque et à cause de quelle rupture.
On pourrait compléter en disant que l’approche écologiste est celle qui vient, alors, travailler à guérir ces déchirures.

Enfin, le plateau, enfin la sortie de la ville ! Enfin… Nous sommes ici en plein dans sa zone d’influence. Un carré tel que celui-ci contribue (non à lui seul ; il n’y suffirait pas) à la mesurer. Ces paysages ruraux vont-ils tenir leurs promesses ornithologiques ? Et si non, pourquoi ?

Mais ce matin, j’ai un petit souci. Nous sommes au point quatre, et il pleuvine. Au point cinq, le tonneau du ciel est en perce et les grandes eaux de Versailles dégringolent sans un sou de vergogne sur mon carnet. Bien entendu, on ne voit rien dans les jumelles, ni lourd de chants d’oiseaux derrière le tambour de la pluie. Ah, tout de même ! Un Merle noir, un Verdier ! Petits Martinets observés samedi soir, quelque chose me dit que vous allez faire demi-tour.

Le point numéro six est l’un des plus importants, des plus attendus. C’est la porte de la campagne. On y a dans son dos le bourg d’Irigny et le vieux fort de Champvillars, transformé en terrain de jeux. Devant – vers l’ouest – enfin des prés, des vergers, des haies. Et puis, c’est un site à Moineau friquet. Vous vous souvenez ? Nous l’avons rencontré à Thurins. Cet élégant Moineau à la tête chocolat prospérait dans toutes nos campagnes il n’y a pas quarante ans. L’atlas des oiseaux de France de 1991 le donne nicheur dans presque tout le pays, sauf, bizarrement, dans le bocage normand.

Vingt-cinq ans plus tard, il a disparu de presque toutes les plaines cultivées, et ailleurs, il ne faut pas se laisser leurrer par des cartes de présence-absence : il s’est raréfié au point que son observation en saison de nidification, dans le département du Rhône, est un petit événement. Autrefois presque aussi commun que le Moineau domestique, il est désormais, si l’on s’en tient aux données du site Faune-Rhône en saison de reproduction, douze fois plus rare. Et ce, alors que cette rareté même incite les observateurs à le chercher, à vérifier soigneusement sa présence éventuelle aux côtés de son cousin.

Evolution de l'abondance du Moineau friquet en France (selon le STOC-EPS)

Evolution de l’abondance du Moineau friquet en France (selon le STOC-EPS)

Nos voisins ne sont pas mieux lotis : en Grande-Bretagne, la baisse du Friquet est évaluée à moins quatre-vingt dix sept pour cent en trente ans.

Friquet, alouettes, bruants, linottes, chevêches, busards… voilà ce que le rabotage et l’empoisonnement de nos campagnes nous ont fait perdre. Il s’agit de les retrouver, et vite, ou nous serons les prochains sur notre propre liste.

Mais allons ! voici l’éclaircie. Sous le baroud d’honneur de l’averse, surprise : c’est le printemps ! Malgré les six degrés au compteur, dans la haie, c’est un festival de Rossignols et de Fauvettes grisettes. Ce concert ne résonne guère que deux mois par an, de fin avril à fin juin. L’oreille réagit instantanément, elle a compris : c’est le signe de l’entrée au cœur de la belle saison, celle du soleil inondant les haies, des hautes herbes, du bourdonnement des insectes.
C’est que la ritournelle des Fauvettes à tête noire, des merles et des grives, on commençait à s’en lasser. C’est bon pour une ambiance de giboulées de mars ! il est temps de passer à la suite ! Ainsi perçoit-on, étape par étape, espèce par espèce, chant par chant, les grandes fêtes du calendrier de la nature. Au cœur de nos villes, les diverses phases du printemps ne s’annoncent guère que par un vert de plus en plus prononcé aux feuilles des marronniers ; le premier chant de merle, de rougequeue, et l’arrivée des Martinets noirs ; c’est bien peu.

Fauvette grisette sur son buisson

Fauvette grisette sur son buisson

A deux reprises, un cri « piuzzz » descend du ciel ; ce sont des Pipits des arbres en migration, vous n’êtes pas très en avance mes petits amis. Plusieurs de vos collègues sont déjà occupés à chanter en lisière des grandes forêts beaujolaises. Le passage de Pouillots fitis se poursuit, lui aussi. Mais ces petits personnages kaki chantent en halte migratoire. Pas de code atlas pour eux ! Ils n’ont pas l’intention de nicher dans la haie entre deux vergers, ce n’est pas leur milieu. Et si, me direz-vous, on le contacte chanteur, en saison de migration, et en plein dans son milieu (la forêt) ? Et bien on attendra de le retrouver au prochain passage, car cette espèce niche peu chez nous et mieux vaut être prudent.

Pipit des arbres

Pipit des arbres

Le carré s’achève tristement près d’un lotissement récent, composé de grosses villas toutes pareilles, tapies derrière de solides courtines et de puissants portails d’acier. Je totalise tout de même 31 espèces, dont quelques-unes sentent bon la campagne. Et surtout, le printemps. On peut encore lire le rythme de la nature et des saisons autour de nous, même près de la ville.

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