Chronique d’une saison de terrain – 7 Un chevalier dans la ville

« Où est la nature là où règnent désormais le béton à hautes performances, le vitrage dynamique et les autoroutes de l’information ? » demande Fabrice Hadjadj.

Question pertinente.
Dans notre sphère mentale, c’est très clair : il n’en reste rien. Hormis le temps d’une jolie plaquette en papier glacé vantant « la nature en ville », il est entendu que notre environnement urbain est – doit être ? – propre, aseptique et sans mauvaises herbes. Les « services d’écologie urbaine » sont, souvent, peuplés de vétérinaires, pour qui l’animal sauvage n’est qu’une anomalie. Je reçois des coups de téléphone inquiets du « risque sanitaire » que représenterait le nid d’une pie dans un arbre.
A l’heure du grand empoisonnement par les pesticides, qui vient encore de faucher un mien cousin – trente ans – c’est le nid de pie qui serait « facteur de risque ».
On en rirait si ce n’était tragique.
Absents de nos pensées, absents de nos regards. Dans nos métropoles connectées, « écosystèmes d’entreprises innovantes misant sur la créativité d’équipes managées à l’heure du quatre point zéro », que sont les plantes et animaux sauvages devenus ?

Une fois de plus, c’est dans la ville que je vais – et que vous me suivrez, si le cœur vous en dit – affronter cette épineuse question. C’est encore un STOC. Décidément !
Un STOC, vous vous souvenez ? Deux fois deux kilomètres, dix points, cinq minutes par point, deux passages par point, avril et mai, et c’est pour les oiseaux communs. Voilà ! Le métier rentre.

Ce carré chevauche le confluent Rhône-Saône. Esquivant Confluence, il sème ses points de Gerland, à l’est, jusqu’à Sainte-Foy et la Mulatière à l’ouest. Deux fleuves, deux rives, deux mondes.
Sept heures vingt. Je commence à l’est. En pleine rue. Pas grand-chose, naturellement. Nos pelouses, nos arbrisseaux retiennent tout juste un merle, une Fauvette à tête noire, quelques Pigeons ramiers.
La suite me mène en un vrai parc. Conifères d’ornement, où chante – première bonne surprise – un Roitelet à triple bandeau. Grandes pelouses, bassins plantés, mais surtout des berges, de magnifiques berges laissées à elles-mêmes et à la dent du Castor. Car il est bien là, même si je n’en repère pas d’indices frais ; il gîte tout près, depuis des années. Il abat saules et peupliers, les souches rejettent, et les gros arbres laissent place à d’épais fourrés d’arbrisseaux. Tant mieux pour les colverts, les fauvettes, les merles et tous les autres. Le Castor, espèce architecte, a bien travaillé. Et voici quelques arpents de berge qu’on pourrait presque dire naturelle.

Berges du Rhône. Mon point 4.

Berges du Rhône. Mon point 4.

Sur le tronc d’un vieux peuplier échappé à la cognée du bûcheron du fleuve, un Grimpereau s’affaire, glisse son bec en fine pince courbe entre les crevasses de la vieille écorce. Un couple de Fauvettes à tête noire – gris, béret noir, chapeau roux – plonge avec insistance dans un buisson qui doit abriter le nid. A travers les arbustes encore non feuillés, mon regard plonge au cœur d’un petit monde vivant. Surprise : un cri aigu et liquide, un vol rapide, des ailes pointues, et voici un Chevalier guignette qui tout à coup se pose sur une branche aux trois quarts immergée. Le temps de hocher la queue, il disparaît.
Le passage de ce migrateur au bord du Rhône n’a rien d’exceptionnel en soi. Mais ça reste un chevalier. Un limicole – ce groupe d’oiseaux un peu mythiques des marais, des vasières, voire de la toundra. Là encore, c’est un bout de pure nature qui s’invite. Fraîche, spontanée, sans calcul.
Comme quoi c’est possible. Il suffit de relâcher un peu la pression.

Chevalier guignette (M. Szczepanek, Wikimedia)

Chevalier guignette (M. Szczepanek, Wikimedia)

Je rejoins l’autre côté du confluent. Quai Jean-Jacques Rousseau, un point paradoxal. Je suis au pied d’une magnifique balme boisée, étayée par ces vieux murs de soutènement faits d’arches en pierre dorée, et parsemée de grosses maisons bourgeoises. Un cadre délicieusement « Belle Epoque » qui tranche avec l’architecture ahurissante du quartier Confluence, en face… Une vraie forêt… et je n’entends rien, trafic routier oblige. Je ne retrouve pas l’habituelle Bergeronnette des ruisseaux. Rien du tout alors ? Si ! Un Geai, deux mésanges, un grimpereau. Le minimum… Dommage.

Je monte à présent par les rues de La Mulatière et Sainte-Foy. Voici des maisons centenaires et des cèdres qui ne le sont pas moins, des parcs et des jardins, des montées qui serpentent et de vieux murs. De vieux arbres ! Les roitelets, les grimpereaux ne se le font pas dire deux fois. Même le Pouillot véloce, qui lance son tip-tiap monotone du haut d’un peuplier. Enfin, la ritournelle sonore du Rougequeue à front blanc, sur fond de trilles de Verdiers. Un Faucon crécerelle glisse en silence au-dessus des pentes – d’où vient-il ? Sur ce point, ces deux dernières années, j’ai même entendu la Huppe fasciée. Pas aujourd’hui : peut-être au passage de mai ?

Mes derniers points m’entraînent dans un recoin de la ville méconnu, presque mystérieux. C’est une longue rue, un chemin accroché à mi-pente qui court de la Mulatière à la montée de Choulans. Il est tout bordé de somptueuses propriétés anciennes enfermées en de hauts murs. On devine des parcs magnifiques. Une sorte de village suspendu, riche et verdoyant. Des bois, des bois. Du reste, de vastes parts de cette côtière est inconstructible. C’est qu’elle a tendance à descendre toute seule d’un étage, parfois, comme en 1930 (15 morts). Difficilement, de la rue, je capte, évidemment, des oiseaux forestiers, roitelets, pinsons, Mésange noire. Mais ce n’est plus la ville.

Il est neuf heures. Le passage sur le carré est terminé. Vingt-sept espèces. Pas trop mal.

StocConfluentP1

Je me dirige maintenant vers le quartier du Point du Jour où il s’agit, non de faire un inventaire – il est trop tard – mais de reconnaître simplement des secteurs riches en gros arbres. Cela ne manque pas. Là encore, je croise geais, Mésanges des résineux, roitelets, grimpereaux, autour des immeubles et des villas anciennes. Malgré le bruit, quelle douceur ! Mais qui le remarque ?

Roitelet à triple bandeau (J. Lacruz, Wikimedia)

Roitelet à triple bandeau (J. Lacruz, Wikimedia)

La plupart des piétons que je croise, même au cœur des parcs, cache ses oreilles sous d’énormes casques. Ils courent au milieu d’arbres qu’ils semblent ne pas voir, et d’oiseaux qu’à coup sûr, ils n’entendent pas.
C’est la ville, ici, c’est sérieux. Ils ne sont vraiment pas sérieux, ces écolos qui prétendent qu’on devrait tenir compte, dans la planification urbaine, des besoins des roitelets et des grimpereaux. C’est la ville, ce n’est pas leur place ; ce n’est pas pour la guerre des moutons et des fleurs ; c’est une affaire de businessmen, de grandes personnes.
C’est à peine s’il y a dix ans qu’on tient un tout petit peu compte, parfois, à la marge, des besoins de la biodiversité dans nos villes. Sans jamais remettre en cause la dynamique de fond, l’idéologie de la concentration et de la densité. Permettez : nous parlons connexion, innovation, pôles, croissance. Des choses graves.

Et la nature disparaît totalement de nos têtes, avant que de le faire « pour de vrai ». Il est encore des oiseaux, mais nos oreilles sont bouchées. Il est encore un peu de Création tissée, tramée dans ces espaces les plus aménagés qui soient. Elle ne dérange même plus, nous ne la voyons plus, à moins d’aller sciemment, énergiquement à sa rencontre.

Mais elle nous manque. Elle manque à nos banlieues de cauchemar, à nos métropoles au bord de l’explosion, à nos métros où le couteau sort pour « un mauvais regard ». Elle manque à nos errances gavées d’antidépresseurs. Et nous ne savons même plus que c’est elle qui manque. Pourtant, une belle observation de Pic épeiche a le même effet anxiolytique qu’un Xanax. Ou presque. Vous me pardonnerez de ne pas avoir de source. Obs. pers. Voilà.

Nous avons oublié l’essentiel en nous croyant très sérieux. Nous avons l’air malin. Mais il n’est pas tout à fait trop tard. Vous avez vu ? Il reste encore quelques rougequeues, quelques grimpereaux, et même des castors. En cherchant bien, on doit trouver des moutons et des fleurs (je ne promets rien pour le baobab, ni l’éléphant, ni le boa).

On doit pouvoir se reconnecter à l’essentiel, retrouver le dessein du Créateur. Ce sera plus simple et plus compliqué qu’une « cartographie de la TVB du SCOT Grand Lyon », ce sera une conversion.

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5 réflexions sur “Chronique d’une saison de terrain – 7 Un chevalier dans la ville

  1. « La plupart des piétons que je croise, même au cœur des parcs, cache ses oreilles sous d’énormes casques. Ils courent au milieu d’arbres qu’ils semblent ne pas voir, et d’oiseaux qu’à coup sûr, ils n’entendent pas. »
    Des individus soit-disant connectés, mais connectés à quoi ?

    Sinon, dans mon quartier de Panam’, il y a des mouettes quelque part en haut d’un immeuble (il est vrai que la Seine n’est pas loin). Il faudrait être sourd pour ne pas les entendre et replié sur soi pour ne pas les écouter, mes copines 🙂

    • Il y a de grandes chances que ce soient des Goélands argentés, c’est le plus commun (et le plus bruyant) de tous à Paris. 3 espèces de Goélands nichent sur les toits de Paris, l’Argenté, le Brun et le Leucophée, par ordre décroissant d’abondance; la zone qu’ils occupent est à hauteur des îles, plutôt en rive gauche.

  2. Moi, moi, moi, Monsieur ! J’ai vu un faucon crécerelle dans la cour de l’immeuble où je travaille, il y a dix jours ! A Paris 16e, près du Trocadéro ! J’ai gagné un bon point, dites ? Et une image ? (Aucune idée d’où il crèche, mais comme je ne l’ai vu qu’une fois en sept semaines, pas tout près je pense).

    Sinon il y a un mois, dans la même cour, on a vu un oiseau bizarre qu’on n’a pas réussi à identifier. Un espèce de moineau bleu avec une queue immense, qui tantôt sautillait, tantôt marchait…

    • Oh, le Faucon crécerelle niche un peu partout à Paris y compris dans ce quartier. Ce n’est pas pour autant qu’on le voit facilement entre les immeubles.
      Sinon, pour le « moineau bleu avec une queue immense » aucune idée, surtout que ça peut très bien être un échappé de volière.

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