Chronique d’une saison de terrain – 6 Une forêt en stratifié

Voici de nouveau un parc. Mais c’est un peu plus qu’un parc, c’est une forêt.
C’est un parc, parce qu’il n’y a pas ici de vocation de production de bois. Tous les espaces ont une vocation de production. Nous n’acceptons pas qu’un lieu ne « serve à rien », c’est-à-dire ne rapporte pas d’argent. Le monde ne peut servir qu’à ça. Tout le monde sait ça. Il n’y a bien que les petits princes, les poètes et les écolos, bref, les doux rêveurs et les anarchistes, pour ne pas comprendre une vérité si simple.
D’ailleurs, désormais, quand un lieu ne sert à rien à part à respirer et se détendre, on s’empresse de parler d’une production d’aménité. On va même la chiffrer, dans l’espoir toujours déçu de prouver qu’il rapporte plus d’argent comme ça qu’avec une belle zone d’activité. Car l’homme ne vit que d’argent. Tout le monde sait ça. Il n’y a que quelques artistes, zadistes ou chrétiens pour croire qu’il ne vit pas seulement de taux d’intérêt.

C’est un parc, c’est-à-dire un espace géré, entretenu pour accueillir le public. C’est néanmoins une forêt, d’un point de vue écologique. En tout cas, c’est moins une caricature de forêt que la sinistre futaie régulière résineuse avec ses arbres au garde à vous, régulièrement dégagés, pénombre de blockhaus où rien ne vit. De tels « espaces boisés » n’ont guère à voir qu’avec un champ cultivé, et de la manière la plus intensive encore ; de la forêt, ils ne remplissent aucune fonction, hormis produire du bois.

C’est une forêt feuillue (un tout petit peu mixte par endroits). Nous allons pouvoir l’examiner de près et comprendre ce qui s’y vit. Ce n’est pas n’importe laquelle du département. Bien qu’elle soit située presque en son centre, c’est là qu’on y a découvert, pour la première fois, le Pic mar. C’est que le Pic mar est une espèce qui aime… mais n’anticipons pas.

Comme dans la chronique numéro trois, notre but ici est de réaliser un inventaire. Non qu’on manque de données sur ce parc très fréquenté, mais toutes ne sont pas cartographiées avec précision, ou bien l’observateur n’a pas quadrillé tout le parc… Bref, pour en savoir plus afin d’éclairer les choix d’entretien, il faut savoir qui niche dans quel coin du bois. Nous avons donc placé treize points, plus deux dans le boisement, privé, mais ouvert au passant, qui s’étire juste en face, de l’autre côté d’un étroit vallon. Si près de la grande ville, il n’y a guère que dans les vallons à la raideur de ravins qu’on trouve encore des bois. Ce parc, en fait, est un réseau de ravins boisés convergeant vers un ruisseau plus large. Ici, au moins, les oiseaux des bois ont la paix.
Sur chacun de ces points, je passerai dix minutes. Leur maillage est tel que je peux ne pas me soucier des « inter-points », sauf espèce rare contactée par hasard : l’espace couvert depuis les points représente l’essentiel du parc. Il l’échantillonne très correctement. Cela suffira.
Il me faut néanmoins deux matinées pour prospecter ces quinze points. Cette note est une compilation.

Comme dans tout parc, on a ménagé de vastes pelouses bien sagement tondues, avant d’entrer dans le vif du sujet (les bois). La pelouse et les bancs, « verdure » urbaine, goudron vert, nature morte. Sur les points situés là, je ne contacte absolument rien dont on puisse dire que ce milieu lui serve à quelque chose. Je note d’abord ce que nous allons appeler les oiseaux des jardins, ceux que, pour une bonne part, j’ai observés à la Tête d’Or autour du lac, et même dans les rues de Monplaisir ; ceux qu’on trouve dans n’importe quelle ville, petite ou grande : pies, merles, Rougequeue noir, Rougequeue à front blanc – tiens ! mes premiers de l’année ! Verdier, Serin cini, Mésange bleue, Mésange charbonnière. Oiseaux banals pour milieu pauvre. Mais, bien sûr, j’entends déjà bruire la forêt ; les oiseaux des bois les plus communs se font entendre depuis la lisière. Les Grives draine et musicienne tout d’abord : chanteuses inlassables, vissées au sommet de leur arbre, audibles à un demi-kilomètre – gare aux doublons en les comptant. Idem pour le Pic vert, qui, souvenez-vous, n’est pas un oiseau vraiment forestier. Le Pic épeiche l’est déjà un peu plus ; voici justement un couple qui parade : aux tambourinages sonores du mâle, en brèves séries de quatre coups frappés contre une branche morte, répondent les cris de la femelle. Il serait temps de se mettre à creuser la loge, dites donc, nous sommes déjà début avril.

Rougequeue à front blanc

Rougequeue à front blanc

Mais voici les points forestiers. Je parlais d’une vraie forêt. C’est qu’il y a là une certaine diversité d’essences, avec prédominance de la chênaie-charmaie.
A cette date, les chênes n’ont pas encore verdi ; ce sont les jeunes charmes qui poussent leurs feuilles délicatement plissotées, les aubépines, les cornouillers. Et les fleurs ! Anémone sylvie, Petite Pervenche et bien d’autres. Quel feu d’artifice ! C’est la saison bénie où la forêt change de jour en jour ; chaque matin un nouvel arbre en feuilles, une nouvelle fleur en sous-bois, et des verts, du presque doré du premier jour au vert profond du mois de mai. Et tout foisonne dans un joyeux désordre.
Un désordre ? Nenni : ces arbres d’âges et d’essences divers, ce sous-bois, avec des essences spécifiquement arbustives, cette diversité de strates – strate herbacée, strate arbustive, strate arborée, avec des subdivisions – s’agencent selon un savant ballet, perceptible au connaisseur. Telle plante croît dans l’ombre de tel arbre. Telle autre ne s’accommode que du feuillage plus clair d’un autre. Telle autre s’ancrera au fond plus humide du vallon, ou au contraire sur une pente plus drainée. Hasard, oui, un petit peu ; vitalité, oui ; chaos, non ! Et bien sûr, cette diversité, c’est autant de niches écologiques pour les oiseaux.

Tout au long du chemin, le Rougegorge, le Troglodyte et la Fauvette à tête noire m’accompagnent. Bien souvent, je les vois chanter, au sol ou à quelques mètres. Ce sont des espèces du sous-bois. On peut les trouver ailleurs, même dans une rue très arborée comme celle de la Chronique n°4, mais ici, ils sont partout. Entre les arbustes et les vieux tas de bois, ils ne seront pas en peine d’abriter leur nichée. Les Geais sont à la fête et moi un peu moins, car ces énergumènes, en saison de parade, poussent des cris bizarres, des roulades, des imitations où l’on a peine à reconnaître le voleur de glands !
D’ailleurs, c’est bien un Geai qui pousse ces séries de cris rauques, au point 7 ?
Non, le voilà qui s’envole et le chant continue… Des séries bien rythmées, bien régulières, c’est lui, c’est le Pic mar !

epeichemar

Pic mar (g.) et épeiche (d.)

C’est le moment de vous en parler un peu, je crois. Le Pic mar n’est pas vraiment une espèce rare en France, sans être très commun non plus. C’est l’oiseau des grandes et belles forêts feuillues. Ce qu’il lui faut, ce sont de gros arbres, avec des branches pourrissantes et une écorce bien crevassée où il ira débusquer des insectes et des larves. Il se cantonne aux parties hautes des arbres, entre l’Epeiche, qui fore les troncs pourris à l’étage du dessous, et l’Epeichette qui hante la canopée. Assez exigeant, c’est une espèce dont la présence révèle un écosystème forestier en bon état. Car paradoxalement, le bois mort et pourrissant signe une forêt bien vivante, une forêt où tout le cycle vital s’accomplit ! Ce bois mort concentre les insectes rongeurs de bois… et leurs prédateurs. Voilà ce qui fait du Mar un oiseau un peu mythique, une espèce parapluie : protégez-le, et de nombreuses autres espèces en bénéficieront.
On trouve dans les forêts d’Ile-de-France, du nord-est, des piémonts du Massif central et des Pyrénées. Mais dans le Rhône, rien, jusqu’en 2006. Puis, une nidification prouvée en 2010… Depuis, d’autres couples découverts çà et là dans tous les bois feuillus, dispersés, fugaces. D’où est-il venu ? Mystère. Peut-être de la Dombes, ou au contraire de la Loire. Pourquoi est-il venu ? On l’a vu progresser un peu partout, en Rhône-Alpes, en Savoie, en Belgique. Il semble profiter d’un vieillissement général des forêts d’Europe, et avoir aussi flexibilisé un peu ses exigences. Voilà qui plaira à monsieur Macron. Quoique.

Cette fois-ci, je ne le verrai pas, me contenterai de l’entendre. Mais il est là sur deux points, deux cantons bien distincts. Il est vrai que le second point présente toutes les allures d’une parcelle à Pic mar.

Une parcelle à Pic mar, c'est ça

Parcelle à Pic mar

Sur le même point, je repère, dans une fissure, deux petits Grimpereaux des jardins qui apportent des brindilles. Et un code atlas 10 – construction de nid ! Indifférents, les joggeurs passent et repassent, casque aux oreilles…

Le lendemain, je retrouve un troisième Pic mar dans le boisement hors parc. En contrebas, trois Geais harcèlent une malheureuse Chouette hulotte qui trouve son salut dans la fuite. Et voilà pourquoi les chouettes évitent de sortir le jour…

Tout au long du parcours, je repère les signes d’un boisement assez riche et bien pourvu en arbres âgés. Il y a, donc, les oiseaux du sous-bois. Dans les fonds les plus humides, je retrouve la Mésange nonnette, élégante petite mésange grise très forestière. Les banales Mésanges bleue et charbonnière sont présentes en grand nombre. Plus haut dans les arbres, le grimpereau, la sittelle, les grives sont partout. Le Roitelet à triple bandeau a délaissé les conifères et pousse partout dans les chênes sa chansonnette aiguë. Et ces Grosbecs qui chantent, s’ils nichaient ? Voilà enfin une Mésange boréale un peu égarée à basse altitude, encore une « espèce du bois mort ».
Et encore deux autres Pics !
J’aperçois à peine le Pic épeichette, minus de la taille d’un moineau qui fourrage dans les ramilles à la recherche de larves. Et sur le même point, un grand oiseau noir déploie une large cape ; bec ivoire, coup de pinceau rouge – le Pic noir, le géant des Pics d’Europe. Ça ne rate pas : sitôt perché, il lance des cris sonores. Visiblement ce fond de vallon est le cœur de son territoire. Il faudra trouver la loge…
Le Pic noir est aussi un nouveau venu. Il y a quarante ans, on ne le trouvait qu’en montagne. Depuis, il a traversé toute la France et aujourd’hui plus aucun département ne manque à son palmarès, sauf la Corse. Dans le Rhône, il est presque banal, visible jusqu’aux portes de Lyon dans les grandes propriétés arborées.

Vert, Epeiche, Mar, Epeichette et Noir : les cinq « Pics classiques » en une sortie, ça ne se trouve pas partout, surtout dans le Rhône. Seul manque, mais c’est normal, le rarissime et silencieux Pic cendré (une ou deux données en val de Saône).

En comparaison, les points qui me ramènent près des pelouses et des bâtisses ont quelque chose de déprimant. Ce ne sont pas les quelques choucas du château, ni les colverts de la pièce d’eau qui peuvent m’enthousiasmer.

Voici le bilan chiffré de l’affaire. Quarante-six espèces. Les voici classées par ordre d’abondance décroissante – attention, ce n’est qu’un premier passage. Notez les espèces les plus répandues, les plus abondantes. Vous avez remarqué ? Ce sont les mêmes qui apparaissent de chronique en chronique. Ce sont les espèces les plus communes, les plus généralistes, les moins exigeantes. Il faut aller plus bas dans le tableau pour trouver les autres, les plus remarquables, jusqu’aux petits joyaux écologiques comme le Pic mar. Et tout en bas, un égaré (peut-être) comme la Mésange boréale, un migrateur attardé comme le Tarin, un voisin de passage comme le Serin…

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En fait, je n’ai rien vu là que de très banal : le foisonnement de vie, ordonné – mais par ses propres lois – qui naît spontanément quand on lui fiche la paix, et qu’on appelle Nature. Nul parc, nul jardin n’égale la diversité qui naît par elle-même ; c’est là ce qu’on appelle, comme on voudra, l’évolution, la Création continuée.
C’est là le projet, c’est là le jardin où fut déposé l’homme, quoi qu’il y manque quelques grosses bêtes. Un jardin qui se construit lui-même et dont les habitants se modèlent par influence réciproque. Qu’une pièce manque, et tout un pan s’effondre : ôtez cent vieux arbres et vous perdrez le Pic mar et tous ses collègues des vieilles écorces.
Et l’on ne remet pas d’un clic les vieux arbres. Mieux vaut ne les jamais ôter.

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6 réflexions sur “Chronique d’une saison de terrain – 6 Une forêt en stratifié

  1. Pingback: Une forêt en stratifié | La revue ...

  2. Une question me vient à l’esprit : vous arrive-t-il de rencontrer des oiseaux que l’on trouve peu dans la nature près de chez nous : des oiseaux échappés de cages ? Perruches, mainates… que sais-je ??

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