Chronique d’une saison de terrain 5 – Entrons dans le dense

Résumé des épisodes précédents : après avoir conjuré une colonie de Corbeaux en furie, converti – ou presque – un carrier à l’écologie intégrale et percé à jour le Secret de la Tête d’Or, l’auteur est sur la piste de la disparition des oiseaux communs, qui l’a d’abord mené au pied des monts du Lyonnais. Quelle sera la prochaine étape de cette quête palpitante ?

Oh, je vous vois venir. Vous vous demandez comment diable on peut encore « s’amuser » à compter les oiseaux, entre le scandale de Panama version 2016, le chômage et l’état d’urgence. Il y a toujours plus urgent, hélas, que de prendre soin des fondations, des murs, de la charpente, de la toiture de la maison commune, et c’est ainsi qu’on l’oublie.
Or, ces bases de la maison commune, c’est d’avoir encore, demain, de quoi manger, boire et respirer. Et avant même toute question économique, cela passe par de l’air, de l’eau et des sols non pollués, et des écosystèmes encore à peu près fonctionnels. Sans quoi tous les dollars du monde ne nous sauveront pas ; on dit le papier monnaie peu digeste.

Compter les oiseaux communs, ça sert à ça, à jauger où nous en sommes de ce point de vue.

Aujourd’hui, c’est donc de nouveau un STOC-EPS, un protocole scientifique de suivi de la biodiversité ordinaire ; pour les détails méthodologiques, je vous renvoie à l’épisode précédent. Et le décor sera la ville. (Sur cinq sorties, nous en sommes donc à trois en ville et une en carrière : le mythe de l’écolo payé à baguenauder dans la verte campagne en prend un coup.)

Ce carré-ci s’étend, de bout en bout, sur la ville de Lyon, et principalement sur Monplaisir. Il s’agit de quartiers récents, fortement concernés par la densification. On y trouve principalement des immeubles de moins de cinquante ans, quelques-uns plus anciens et encore quelques vieilles et belles maisons de ville, entourées de jardins qui prennent parfois les proportions d’un minuscule parc boisé. Les résidences neuves construites à leur place ont quelquefois préservé à leur pied les plus beaux arbres, et l’on trouve çà et là de superbes cèdres. Ailleurs, comme aux abords du boulevard des Tchèques et des Slovaques, de hauts immeubles remplacent d’anciennes usines, ce qui donne un tissu urbain beaucoup moins arboré, et une ambiance de plus en plus minérale.

Ce carré est donc situé sur un « point chaud » : quelle biodiversité peut-on attendre dans la ville moderne et comment réagit-elle à cette fameuse densification, mantra urbain de notre siècle ?

Il est 7 heures 30. Le premier point est situé au centre d’un petit parc urbain, à peine plus grand qu’un square, composé de gazon et d’une ceinture de grands arbres, surtout des conifères. Peu de diversité, pas d’herbes hautes, ni de buissons. En cinq minutes s’égrènent des classiques urbains : Mésange bleue et charbonnière, Pigeon ramier, Corneille noire, Pie bavarde. Un Rougequeue noir sur le toit d’une maison voisine. Seule véritable originalité du parc : un Geai, puis un Roitelet à triple bandeau qui pousse sa chansonnette suraiguë.
Je sais bien que le point ne dure que cinq minutes, mais je connais bien ce parc et je suis désagréablement surpris de ne plus y trouver la Mésange noire, petite mésange typique des forêts de conifères – abondante en montagne – et qu’on trouve assez facilement dans les résineux d’ornement qui parsèment Lyon. Ce n’est pas la seule lacune, et cela ne me plaît pas. A d’autres prospections, et pas à ce seul point de 5 minutes, je sais qu’elle tend à déserter le quartier.

Mésange noire

Mésange noire

Je poursuis mon chemin, intégralement à pied : il serait impensable de joindre les points en voiture et de trouver à se garer partout, surtout à cette heure-ci. Les points suivants sont en pleine rue. Ils mettent en relief la malédiction classique de l’ornithologie en ville : non seulement on n’entend rien, mais il semble qu’un destin capricieux s’ingénie à faire surgir tout à coup, lorsque vous avez cru saisir enfin un chant, le scooter le plus bruyant, le camion le plus ferraillant, le coup de klaxon le plus sauvage. En tout cas, il n’y a pas grand-chose hormis quelques merles, Rougequeues noirs et Pigeons ramiers. Pas trace du couple de Faucons crécerelles qui avait niché sur un immeuble il y a quatre ans.

Me voici au point 4, situé, par un amusant hasard, dans une rue que je prends presque chaque matin – à pied – et bordé de ces vieux jardins et maisons bourgeoises dont je parlais plus haut. Pas de chance : la Fauvette à tête noire et le Grimpereau des jardins que je sais présents ne se manifestent pas. Tant pis pour eux, on respectera le protocole et on ne les rajoutera pas « à la main » – éternelle tentation du STOCqueur déçu. Au prochain passage, peut-être, où je pourrai aussi compter sur le Rougequeue à front blanc, qui n’est pas encore revenu de ses quartiers d’hiver. Quoi qu’il en soit, les gros arbres et surtout le petit parc d’une grosse villa « Belle Epoque » abandonnée accueillent un petit noyau d’espèces forestières. J’y ai déjà trouvé le Pouillot véloce, le Rougegorge, le Roitelet à triple bandeau (présent aujourd’hui), le Troglodyte, le Geai ou encore le Pic vert. Et donc le petit Grimpereau des jardins, bout d’écorce au bec recourbé qui court les troncs à la recherche d’insectes.

Grimpereau des jardins

Grimpereau des jardins

Forcément : derrière les hauts murs, on devine un sous-bois d’arbustes et quelques superbes arbres morts. Or, rien n’est plus source de vie en forêt qu’un arbre pourrissant. En deux mots : ici, il y a bien plus de niches écologiques disponibles qu’ailleurs !

Je poursuis par des points de nouveau très urbains, dans un quartier de plus en plus dense et minéral. Les maisons de ville et les hangars sont remplacés par de hauts immeubles et les arbres se raréfient. Je contacte tout de même un peu plus de Verdiers que d’habitude. Le Verdier est un cousin kaki du Moineau, qui s’aventure en pleine ville tant qu’il trouve quelques arbres et surtout des graminées sauvages dont il fait ses délices. A condition, donc, que nous en laissions vivre.

Près d’un chantier, une affiche proclame : « Votre F3 ici (50, 83 m²). Un F3 ? Cinquante mètres carrés ? La densification vire à l’entassement. Et où sont les crèches, les écoles… les arbres ? Le parc le plus proche est déjà loin et ne se fait guère sentir, question oiseaux. La richesse par point tombe à cinq ou six espèces, les plus banales, les moins exigeantes. Moineau domestique, Pigeon ramier, Corneille noire, Pie bavarde, Merle noir, une vague Mésange charbonnière ou un Rougequeue. Le minimum du minimum.

Mon itinéraire dessine une sorte de boucle sur le carré. Il me ramène du côté du vieux Monplaisir, puis de nouveau de Montchat. Près de la villa des Frères Lumière, enfin, une Mésange noire ! Las, la voilà qui s’envole et file plein nord : peut-être une nordique en migration. Rien qui indique qu’elle s’apprête à nicher ici, dans les sapins du square. Pas de code atlas, donc. 9h35, le relevé s’achève. Dix-neuf espèces (Vous pouvez, si vous voulez, comparer ce tableau à celui de Thurins). Il s’agit du nombre de données et non du nombre d’oiseaux. Je n’ai pas vu un seul Grand Cormoran, mais un vol d’une quarantaine.

StocMonplaisirP1

Regardez en particulier les espèces bien représentées (au moins 4 données) et la foule de celles que je n’ai contactées qu’une fois…
Alors bien sûr, le protocole est loin de tout dire. Dans la rue qui passe par mon point 4, j’ai observé, en tout (mais aussi toutes saisons confondues) une quarantaine d’espèces dont peut-être la moitié se reproduisent.

Mais les faits sont là : l’urbanisme récent, même relativement « vert » et arboré, est un si grand défi à relever pour la biodiversité, que seule une maigre fraction est capable de « s’adapter ». Ne fantasmons pas « la nature en ville » : quand la ville est plus riche que « la campagne », de ce point de vue, ce n’est pas la ville qui est « verte », « nature » ou « éco » : c’est la « campagne » qui est devenue désert. Et cela arrive.

Mais, me direz-vous, cela n’est-il pas bien naturel ? Pourquoi s’inquiéter ? La ville serait la place de l’homme, celle de la nature est « ailleurs », et où est le problème ?

Le premier problème est que de proche en proche, la place de la nature n’est plus nulle part. C’est que l’emploi du mot « nature » est ici bien spécieux. Le monde ne peut être une sorte d’échiquier, à cases bien noires ou bien blanches, ici « l’homme » et à côté « la nature ». Tout est lié, tout est relié : il faut voir les écosystèmes comme un immense et fragile filet dont les mailles sont plus denses ici, et plus distendues là. Nos villes n’accueilleront jamais les neuf mille espèces de coléoptères qui hantent un seul arbre en forêt équatoriale. Mais vu la surface qu’elles recouvrent, la trame souvent continue, les murailles – songez à la vallée du Rhône – que dressent les « surfaces artificialisées » (villes, grand-routes ou ZAC…) il y a péril mortel, si tous ces espaces sont autant de coups de sabre dans la trame, de croûtes de béton et d’acier totalement stériles. Les réseaux sont rompus et ces coupures menacent les plus riches oasis de verdure ; ce n’est pas pour rien que l’encyclique Laudato Si mentionne expressément, au point 35, la grave problématique de la rupture des connexions écologiques.

Mais il ne suffit pas que nos villes laissent passer la faune comme par un tuyau. Il s’agit aussi, pour nous, de ne pas accepter d’habiter des cités où tout, l’homme excepté, serait mort. Vivrions-nous dans des blockhaus ? C’est pourtant à cela que nos villes tendent à ressembler, quand le béton et le verre étouffent le moindre brin d’herbe et condamnent le dernier moineau. Il s’agit non seulement d’une affaire de « qualité de vie » mais aussi, et même avant tout, d’un être au monde. Un être au monde écologique, un être au monde intégral ne peut se satisfaire de hanter une cité vidée du dernier oiseau, du dernier insecte, de la dernière fleur sauvage, y eût-il alentour une « réserve naturelle » où les voir comme empaillés dans une vitrine.
Nous serions hors sol, hors monde et hors Dieu. Hors du sol où s’enracine et où retourne chaque forme de vie, et donc dans le déni de notre propre nature de créature. Hors monde, parce que notre monde vit, autour de nous, sans nous, mais que nous dépendons de lui ; hors Dieu enfin, hors de Son projet, hors de la co-création, qui ne saurait consister à brûler tout ce qui nous fut confié.

Or, au cœur de nos villes, la vie est là ; réduite à quia, se raccrochant du bout des ongles, mais toujours là. C’est le message de l’aride « STOC-EPS ».
Il ne tient qu’à nous de lui ouvrir davantage nos rues, nos immeubles, nos parcs. Elle y a toute sa place.

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