Chronique d’une saison de terrain – 2 – Quand les oiseaux font carrière

Après les avenues cossues et les berlines de luxe, place, ce matin, aux camions et aux chargeurs. Cette seconde matinée de terrain sera elle aussi d’une bucolicité douteuse : elle m’amène sur une carrière.
Les suivis sur carrières sont désormais un grand classique de nos associations. Il y a bien vingt ans qu’ils se pratiquent. Pourquoi, pourquoi, oui, pourquoi ?

Commençons par le commencement. Comme vous le savez déjà, on ne trouve pas n’importe quel oiseau, insecte, plante… n’importe où : chaque espèce a ses exigences écologiques, étroites (les spécialistes) ou larges (les généralistes) et ne s’installera pas, en tout cas ne se reproduira pas ailleurs.
Or il existe parmi la biodiversité de nos riantes contrées des espèces spécialistes de bien des types de milieux ; et parmi les plus originales, on trouve les espèces pionnières. Comme leur nom l’indique, ce sont les premières à s’installer sur un milieu neuf. Qu’est-ce donc qu’un milieu neuf ? Un milieu où il n’y a encore rien (logique). Où trouve-t-on cette bizarrerie ? Après un grand bouleversement, qui élimine tout l’existant. L’exemple type est une coulée de lave ou une île volcanique surgie des flots. Cet événement est assez rare dans nos régions : un milieu neuf y sera plus volontiers créé par un glissement de terrain, le retrait d’un glacier, mais surtout par la dynamique fluviale. Un fleuve sauvage, ça ne coule pas droit : ça méandre, ça tortille, ça tresse et ça plesse, ça monte et ça baisse, ça râcle et ça laisse. Ça laisse des plages et des grèves, des bras morts, des criques, des bancs de graviers, des berges abruptes et toute une variété de milieux minéraux à peupler. C’est ce qu’attendent les Oedicnèmes, les Gravelots, les Sternes, les Guêpiers, les Hirondelles de rivage, les Crapauds calamites et les Pélodytes, et toute une cohorte d’espèces animales et végétales qu’on ne trouve, du coup, pratiquement que là. Ils sont les champions pour débarquer les premiers et utiliser ces milieux ras, filtrants, écrasés de soleil, pauvres en ressources mais aussi en rivaux.

Oedicnème criard CF

L’Oedicnème criard, alias « courlis de terre », classique des bancs de graviers et des carrières alluvionnaires. Environ 20 000 couples dans toute la France.

Regardez autour de vous : presque plus aucun fleuve n’est libre de se livrer à pareilles cabrioles en notre siècle de fer. Les ravages lorsqu’ils font éclater leur corset n’en sont que pires, mais c’est une autre histoire. En revanche, quelle activité décape le terrain, dégage de vastes bancs de sable et de graviers, des fronts sableux et caillouteux, parsemés de flaques plus ou moins fugaces ? Une carrière alluvionnaire. Et voilà comment ces dernières sont devenues presque les derniers refuges, en France du moins, de toutes les espèces dont j’ai parlé plus haut. On appelle ça « des milieux de substitution » et y survivre n’est pas une mince affaire. Et c’est pour ça que je suis là (enfin moi : ou mes collègues, en tout cas l’association, vous avez compris).

Ces bestioles sont protégées. Elles sont rares. Elles sont les témoins des capacités d’adaptation de la vie, et aussi du fait que passé un niveau de contrainte, celle-ci capitule. Des joyaux en péril, en somme. Restait à convaincre les exploitants d’y mettre du leur. Ce qui fut l’objet d’un patient, d’un savant travail en commun. Aujourd’hui, du reste, toute autorisation d’exploitation est assortie d’un dossier qui prévoit notamment le suivi de la faune et de la flore et tout particulièrement des espèces propres aux milieux changeants et contraignants que la carrière ne cesse de faire… et de défaire.

Voici donc aujourd’hui comment se déroule la chose.
Un suivi faunistique et floristique est mis en place, qui prévoit un certain nombre de visites de terrain par des spécialistes. C’est la première partie qui me concerne. Ici, il est centré sur la période de reproduction des oiseaux. Mi-mars est le temps du premier passage. Ils s’échelonneront chaque mois jusqu’en juillet.

Tôt le matin, on arrive sur la carrière, s’équipe, signe le registre ; car évidemment, une carrière est un lieu dangereux, et nous avons tout intérêt à observer scrupuleusement les complexes règles de sécurité. J’avoue n’être jamais à l’aise sur ces espaces où une vigilance régulière est requise. Encore ma tâche m’évite-t-elle d’approcher des installations et des zones les plus actives. Comment font donc ceux qui travaillent là du matin au soir pour ne jamais relâcher leur attention ?

Sur ce site d’assez petite taille, la méthodologie est simple : parcours et prospection à vue – et à l’oreille. Il s’agit de repérer en priorité les espèces les plus liées au « milieu carrière » car ce sont elles qui risquent le plus de s’installer au beau milieu des zones exploitées : au sol pour l’Oedicnème et le Petit Gravelot, dont le plumage et les œufs se fondent dans le décor de galets. Plus ennuyeux : dans les fronts de taille, dans les lentilles de sable pour être précis, pour l’Hirondelle de rivage et le Guêpier d’Europe. Ces originaux vont y creuser des terriers, oui messieurs-dames, des terriers, du diamètre d’une tasse de café et d’un bon demi-mètre de long pour les premières et du diamètre d’un terrier de lapin pour les seconds !

Il s’agira alors de convaincre la pelleteuse de taper ailleurs. Dans la plupart des cas, c’est simple : les fronts sont assez grands pour tout le monde. On peut même anticiper la chose en créant vaille que vaille des « fronts favorables » dans des secteurs inexploités, dans l’espoir d’attirer les nicheurs dans des zones sûres et… non dérangeantes. Sinon, il faudra jongler entre les dates de nidification et le besoin d’activité de la carrière. D’un côté, une entreprise qui ne peut se permettre de mettre sa vie entre parenthèses. De l’autre, une colonie d’Hirondelles ou de Guêpiers comme il n’en existe peut-être pas à cent kilomètres à la ronde…

Dans la plupart des cas, « concilier » est possible et même relativement simple. Il y a beau temps que les associations naturalistes ont développé la technicité grâce à laquelle oiseaux et crapauds se reproduiront presque au sens propre entre les roues des engins, sans dommages.

Il n’empêche que le « suivi carrières » est l’une des actions les plus symboliques des dilemmes, des contradictions même, de notre siècle, je disais de fer, mais plutôt de béton et d’enrobé. Nous sauvegardons quelques espèces qui sont là parce que l’homme, partout ailleurs, a détruit leur place. Mais l’activité même qui leur permet, de manière incidente, de survivre ici, est aussi l’une des manifestations de ce qui, ailleurs, a détruit ces habitats : notre frénésie de bétonnage, d’urbanisation sans frein, de « transformation » du monde de manière unidirectionnelle : l’exploitation intensive, la lourde griffe du béton et de l’acier, l’expulsion de la vie, pour des siècles, pour un profit espéré à l’échéance de quelques années. La grande dévoration.

Les carrières se multiplient, répondant à la demande, à notre demande de toujours plus. Les terres sont, au sens propre, englouties. Cela se passe ici, dans l’arrière-cour des métropoles, cette face peu reluisante faite aussi d’entrepôts à n’en plus finir, d’immenses parkings toujours vides, de nœuds de rocades et de câbles à haute tension. Cette tartine grisâtre dévore le pays à des kilomètres alentour. Sa surface excède d’ailleurs nettement celle de la véritable ville.
Tel est le prix à payer de la forme de « développement » que nous avons choisie, où « plus » (de pierre, de fer, de puissance, d’énergie dissipée, de population entassée) passe pour « mieux ». Nous en voyons rarement les effets, et n’en connaissons pas la véritable ampleur.

Dans leur petit coin, le carrier et l’ornithologue tentent ensemble de panser un petit bout de plaie. « Pour les générations futures ». Reste qu’aujourd’hui, on ne peut plus voir un Guêpier, dans le Rhône, ailleurs que sur une carrière ; autant dire que vous ne risquez pas d’en montrer à vos enfants.

Avons-nous vraiment signé pour ça ? Est-ce là-dedans que nous désirons vivre ?

Abejaruco

Guêpier d’Europe. Source Wikimedia – Pacomartinezfoto – Own work, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=12005716

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3 réflexions sur “Chronique d’une saison de terrain – 2 – Quand les oiseaux font carrière

  1. Pingback: Quand les oiseaux font carrière | La rev...

  2. Alors voilà, je ne sais pas si c’est l’effet Laudato Si ou quoi. Parmi tous les sujets sur lesquels je voudrais lire et me renseigner plus, je ne suis pas sure que les oiseaux et la biodiversité étaient en haut de ma liste il y a encore un moment. Mais toujours est-il que quand tu as démarré tes chroniques j’ai enregistré cela dans mes favoris en me promettant de venir les lire… Ben purée, c’est passionnant. Je n’y connais clairement rien et tu expliques tout très clairement et quel plaisir de te suivre sur tes avenues et carrières. Allez, demain j’attaque les 2 derniers épisodes ! Merci vraiment de prendre le temps de nous partager et expliquer ta saison de terrain !

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